Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 23 à 34
doi: en cours

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N°83 2003/2

2003 Topique

Le terrorisme entre ordre et désordre

Sophie de Mijolla-Mellor 8 rue du CommandantMouchotte 75014 Paris
A partir d’une interrogation sur les représentations des actes terroristes dans la presse écrite et à la télévision, on envisagera les notions d’ordre etde désordre d’un point de vue simultanément individuel et collectif, dans un regard psychanalytique en relation avec les apports des autres sciences humaines. Les formes nouvelles du conflit et de la destructivité qui marquent quotidiennement l’actualité incitent à une réflexion élargie sur la nature, les relations, voire les paradoxes de l’opposition entre l’ordre et ledésordre.L’ordre répond à un besoin d’emprise sur le monde et constitue une partie inhérente à la quête du sens de la vie propre à chacun. Pourtant, loin de se développer comme une harmonie, il génère contestations, révoltes et nécessite d’être « maintenu», se confondant à son tour avec une violence « légitime». Sur quels questionnements de la relation à l’autre, dans la famille, dans la cité, entre les états, cette opposition entre « ordre et désordre» nous engage-t-elle?Mots-clés : Politique, Psychanalyse, Terreur, Attentat, Victime, Terrorisme, Ordre, Désordre. Basing her study on the reports of terrorist acts in the written Press and on television, the author of this article looks at the notions of order and disorder from a point of view that is both at once individual and collective, in a psychoanalytical framework that also extends to include other human sciences. New forms of conflict and the destructiveness that is reported on by the media every day encourages us to reflect widely on the nature, relations and even paradoxes atplay in theopposition between order and disorder. Order comes in response to a need for control over the world and is an integral part of the search for a meaning to life that each of us embark on. However, far from being harmonious in development,order generates other conflicts,revolts and needs tobepermanently‘maintained’as it becomes mixed with ‘legitimate’violence in turn. In what ways does this opposition between ‘order’and ‘disorder’need to be considered in the light of our relations with the Other, within the family unit, the community at large and between different states ?Keywords : Politics, Psychoanalysis, Terror, Attack, Victim, Terrorism, Order, Disorder.
 
TERRORISMES DE TOUS LES TEMPS
 
 
La représentation des effets de l’acte terroriste nous confronte à l’horreur de la violence jointe à l’asensé du Hasard. Pour certains, elle vient compter au nombre de ces expériences indépassables, soit qu’elles constituent un secret intransmissible, soit qu’elles soient épinglées en mythe, véritable récit sur l’origine. J’en donnerai un exemple personnel qui me semble propre à illustrer la manière dont l’événement peut être indéfiniment donné à voir, sans qu’il soit pour autant question de le comprendre.
Etait-ce pour m’inciter à la prudence ou à une méditation précoce sur les voies mystérieuses de la Providence, un récit familial m’a été maintes fois répété dans mon enfance : « Ta grand-mère rentrait du lycée dans les rues de Saint Petersbourg quand une bombe lancée par un anarchiste a explosé à quelques mètres d’elle… Si elle avait été plus près, tu ne serais pas là aujourd’hui ». Cette brève évocation me laissait chaque fois dans la même perplexité, comme un fait brut sans explication satisfaisante. Quel lien y avait-il entre moi, qui menait une existence paisible et l’acte de ce lanceur de bombe, ce Bakoukine barbu tel que mon manuel d’Histoire dans la suite me le représenta ? Qu’avait donc fait cette aïeule, que je n’avais pas connue mais dont je portais le prénom, qui m’aurait permis de relier son existence et donc la mienne à la bombe qui l’avait épargnée et qui, de fait, ne la visait pas ?
Je ne me suis que récemment avisée du potentiel traumatique que contenait le récit de l’événement, justifiant d’être relayé sur plusieurs générations pour enjoindre aux descendants de cette adolescente, morte depuis longtemps, d’être encore et à distance partie prenante d’un drame présenté à l’envers. Le récit se limitait en effet à la chance qu’elle avait eu de ne pas mourir dans l’explosion et donc de pouvoir transmettre la vie, au lieu d’y voir la malchance qui l’avait amenée en ce lieu à la seconde de l’attentat. Mais, si ma grand-mère en était, pour sa part, réchappée, qu’en était-il des destinataires de la bombe, voire des autres passants et du lanceur lui-même, dans ce contexte de répression violente de la Russie tsariste de la fin du XIXe siècle ?
Comme le faisceau lumineux d’une torche, le récit n’impliquait que la survivante, abstraction compensée par l’étirement dans le temps qui rendait cet événement signifiant dans une période anticipée qu’elle n’avait pu connaître. Lorsque l’information écrite, parlée ou visuelle nous livre un fait terroriste, le processus est analogue : il y a bien un arrêt sur image qui se répète, mais la scène est décrite ou montrée dans son ampleur, chiffrant le nombre de tués et de blessés, dans un anonymat qui nous invite à nous représenter par la pensée que nous aurions pu y être, que demain nous pourrons en être.
Car les temps ont changé et les lanceurs de bombes ne visent plus seulement des gouvernants ou leurs représentants, mais aussi des cibles symboliques d’un pouvoir diffus à une échelle devenue internationale. Si l’acte terroriste interpelle avec cette force qui nous contraint à nous sentir concernés, même s’il ne s’agit pas de nos proches, c’est parce que deux séries contradictoires viennent s’y heurter :
  • D’une part, la portée hautement signifiante du geste terroriste qui, même s’il n’est pas revendiqué [1], s’inscritdans une histoire et une idéologie.
  • D’autre part, l’absence de signification concernant la victime dont la mort est pourtant nécessaire pour que l’acte terroriste prenne existence. On ne peut même pas, dans ce cas, parler de sacrifice au sens où la destruction de l’un détournerait la violence d’un autre qui en serait primitivement le destinataire. La victime ne se substitue pas à un autre, elle est pur instrument pour que de la violence advienne et s’affirme.
Du point de vue subjectif, un tel dispositif est proprement incompréhensible, d’autant plus que l’auteur de l’attentat est impossible à identifier [2]. Du point de vue collectif, le caractère résolutoire du sacrifice fait défaut puisqu’au contraire, l’acte terroriste va faire rebondir la violence en d’infinies représailles.
Si le terrorisme est de tous les temps et se répète jour après jour en Europe, en Afghanistan, en Algérie, en Israël et en Palestine, en Tchétchénie et dans d’autres pays moins médiatisés, les attentats du 11 septembre 2001 ont constitué, par leur ampleur et leur portée symbolique, un fait jusqu’à présent exceptionnel. L’asensé de l’acte terroriste en général exige, dans ce cas en particulier, de pouvoir être réduit par la représentation.
J’envisagerai dans ce qui suit comment s’est en fait opérée une régression du pensable au visuel, la vue devenant nécessité pour tenter l’emprise du sens malgré tout.
 
LE VISUEL ET LE PENSABLE DE L’ACTE TERRORISTE
 
 
L’acte terroriste, à travers une cible spécifique, vise une action beaucoup plus étendue. La panique provoquée sur le lieu de la destruction doit pouvoir s’étendre de manière démultipliée parce que son but n’est pas ponctuel mais sur le long terme. Il s’agit en effet, comme nous le verrons plus loin, de provoquer une déstabilisation sociale et politique en profondeur par le suspense de la menace d’une récidive et donc l’instauration d’un état de vigilance et de tension. C’est en cela que la terreur comme principe pragmatique de gouvernement et le terrorisme sont liés.
Mais avant d’approfondir le fonctionnement de cette relation, il faut évoquer le moyen qui les sous-tend, soit l’existence d’un public informé par les médias, qui en viennent à constituer le maillon indispensable de l’action terroriste. Pour parvenir à son but, celle-ci doit pouvoir toucher par l’information le maximum de personnes, qui devront se sentir simultanément comme des rescapés en sursis (« J’aurais pu y être…») et comme de futures victimes potentielles. La nécessaire information par les médias relaie donc l’action terroriste, la diffuse et lui assure ainsi son efficacité : retransmise en temps réel ou presque, la destruction s’affiche sur tous les écrans du globe…
En quoi l’image qui accompagne la relation du fait terroriste occupe-t-elle une position particulière vis-à-vis de son pur récit ? C’est par la relation qu’ils entretiennent avec le pensable de l’événement que j’aborderai le problème.
Le propre de la pensée est sa liberté par rapport à la réalité, qu’elle se meuve dans la construction de fantasmes ou de systèmes théoriques. Cette liberté est payée par l’épreuve du doute qui vient dénoncer les productions de la pensée comme des illusions, des bulles de savon… Toute la tradition philosophique héritée de Descartes a tenté d’en sortir avec la notion d’évidence : Est vrai ce qui se manifeste clairement et distinctement, se donne à voir, s’impose…
L’idée s’efforce de retrouver la force contraignante du fait, occurrence singulière qui s’oppose aussi bien à la capacité de généraliser qu’à celle d’échapper à la contrainte temporelle lorsqu’on suppose ou qu’on anticipe. « Voir avec les yeux », c’est donc sortir de la spirale infinie du doute. La métaphore visuelle est omniprésente, lorsqu’il s’agit d’assurer à la pensée un poids qui lui permette de rivaliser avec celui de la réalité…
Cette recherche de l’évidence, c’est-à-dire de la clarté de l’idée qui lui donne une force contraignante égale à celle du fait peut s’analyser par un autre biais, celui de la présence du visuel dans ce qui nous pousse à penser, tel que l’énonce Freud. On sait que pour lui, la pulsion de savoir (« Wisstrieb ») s’étaye sur deux pulsions partielles directement érogènes : l’emprise et la pulsion scopique ou, pour être plus précis, « la pulsion de savoir travaille avec l’énergie du plaisir scopique » (« Schaulust »).
Ce schéma théorique est-il applicable pour qualifier, par exemple l’étrange expérience vécue lors de la retransmission des événements du 11 septembre ? Je proposerai pour ma part de ne pas parler de « schaulust », qui implique un désir-plaisir de voir, mais de considérer en revanche, selon une différenciation que j’ai proposée et théorisée par ailleurs, la présence d’un « besoin de voir » [3].
L’effet recherché par cet acte terroriste était bien de montrer la possibilité de réaliser l’inconcevable. Or, l’inconcevable n’était pas seulement l’horreur de la destruction, mais le fait qu’elle ait visé les symboles incontestés de la prospérité et de la puissance. Ce qui était alors vécu était, en fait, re-vécu par tout un chacun dans ce que, en tant qu’enfants, nous avons pu éprouver dans les termes singuliers d’une histoire personnelle, d’un effondrement de ces garants de la certitude que constituent les images parentales. Voir devenait alors un besoin, comme St Thomas a eu besoin de toucher les plaies du Christ pour croire en sa résurrection. Car croire à nouveau, lorsqu’on a douté, est en soi une épreuve et nécessite réciproquement une mise à l’épreuve de l’objet.
Ce qui était inconcevable dans l’événement du 11 septembre, ce n’était pas la souffrance individuelle des victimes, mais l’ampleur simultanée de leur nombre et leur identification forcée au lieu symbolique où elles se trouvaient prises en otages et non visées pour elles-mêmes. Ce caractère inconcevable avait précisément servi antérieurement la fiction, puisque des films-catastrophes et des jeux vidéo avaient littéralement préfiguré l’événement au point que plus d’un, en voyant la retransmission des faits, avaient cru à une nouvelle fiction, nécessitant pour la chaîne de télévision de faire défiler une bande sous les images avec ces mots : « Ceci n’est pas une fiction ». Le danger que l’« angoisse de fiction » utilise pour le plaisir du spectateur était devenu réalité et la fiction se voyait dépassée, prise à contre-pied. Il fallait donc relancer le processus imaginaire, j’entends ici « lié à l’image », pour que le fantasme retrouve sa place et que le vide traumatique se comble d’images.
Que peut-on attendre en l’occurrence du visuel ? Il faut ici considérer que, face à l’acte terroriste se joue, pour celui qui n’en est pas la victime directe, un processus de clivage.
Tout d’abord, identification à la victime, compassion au sens fort du terme, sauf bien sûr si l’idéologie qui sous-tend l’acte en question est partagée. Mais aussi, identification à une vision « d’en-haut », qui est un mécanisme de défense contre l’identification à la victime et, de manière inconsciente, à l’acte de l’agresseur. Car, si je ne suis pas victime, qui suis-je et comment ai-je échappé ? Comment m’assurer que je ne suis pas du côté de l’agresseur puisque je ne suis pas l’agressé ? La matérialisation de l’attaque, grâce à l’image, opère la relance de ces identifications complexes et clivées. Tant qu’il y a représentation et tant qu’il y a matière à parcourir la distance qui sous-tend l’opération identificatoire, c’est que la catastrophe n’a pas atteint le sujet. Il lui faut alors, encore et encore, s’en réassurer.
Mais le visuel dépasse le processus de maîtrise ainsi recherché en ce qu’il recèle en lui-même une capacité de fascination et donc une régression à l’égard du pensable. On se souviendra ici des pages de Freud sur « La tête de Méduse » qui pétrifie ceux qui la regardent. On n’est plus ici dans le « Schaulust », plaisirdésir de voir, mais dans la jouissance au sens où en parle Lacan, c’est-à-dire dans un au-delà du principe de plaisir qui renvoie à la mort.
Avons-nous alors avancé dans le chemin du pensable ? Pouvons-nous considérer que ce besoin d’acquérir une certitude « de visu » ouvre sur un gain de connaissance ? Il est clair qu’à l’inverse, la pensée a régressé dans ses mécanismes les plus archaïques.
Le rêve ne crée pas de pensées dit Freud, mais il juxtapose pour réaliser un désir, des pensées de la veille transformées en images. L’information télévisuelle en boucles sur les événements terroristes nous place dans une situation de fascination oniroïde dont aucune pensée ne peut naître tant qu’il n’y a pas l’espace pour une mise en mots, pour une reprise discursive de l’événement.
Deux exemples brièvement évoqués préciseront la place complexe que le visuel occupe face au pensable du traumatisme.
Le premier concerne HannahArendt lors du procès d’Eichmann à Jérusalem pour lequel elle était reporter. Comme elle le rapporte elle-même, c’est sa surprise devant l’insignifiance du personnage, tant dans son apparence physique que dans son expression, qui l’amènera à élaborer la notion de « banalité du Mal » pour penser le génocide. Dans ce cas, le visuel constitue un déclencheur, une provocation à penser mais non une pensée en soi.
L’autre situation est le rêve répétitif que fait Primo Lévi à Auschwitz : « Il est sorti du camp, il raconte ce qu’il y a vécu mais personne ne le croit ». Là, la preuve « de visu » sera impossible à donner et le témoignage pourra toujours redouter d’être nié ou pas écouté. Le visuel, là encore, atteste sa fonction, non pas d’ouvrir un processus de pensée, mais de constituer pour la pensée un objet d’autant plus provoquant qu’il comporte de risque d’immobiliser le sujet dans une fascination stérile.
Comment pouvons-nous tenter d’avancer dans sa compréhension ?
 
TERRORISME : DÉSORDRE OU CHANGEMENT ?
 
 
Le rôle de la violence dans l’Histoire n’est pas à démontrer qu’on le conçoive comme le symptôme d’une société en déclin qui meurt de ses contradictions internes et accouche douloureusement d’un changement révolutionnaire, ou qu’on la voie comme l’agent même du pouvoir qui, selon le mot de Mao Tsé Toung, serait « au bout du fusil ». Toutefois, le mot terrorisme entretient bien des ambiguïtés, comme le rappellent les résistants français [4] à l’occupant nazi, qui se souviennent avec une douloureuse fierté d’avoir été, en leur temps, qualifiés de terroristes par l’ennemi.
Or, dans la mesure où la cause que l’on défend ne saurait être que juste, il apparaît clairement que « terroriste » et « résistant » ne peuvent pas se contenter d’être différenciés en fonction de la légitimité des idéaux qui les poussent à l’action violente. D’autres critères doivent être mis en avant et, parmi ceux-là, la différence entre terrorisme, qui vise à installer la terreur et insurrection, qui tente de provoquer un changement, me semble capitale. Je montrerai dans un second temps comment l’apparent désordre du terrorisme peut constituer à l’inverse l’instrument le plus radical du maintien d’un statu quo.
L’acte terroriste revendique volontiers d’être considéré comme un acte contre-terroriste, violence en réponse à une violence, désordre pour faire exploser un ordre lui-même fondé sur la terreur ou, plus généralement, sur le refus de reconnaître l’existence de l’autre. Il y a cependant lieu ici de souligner la différence entre l’acte insurrectionnel et l’acte terroriste. L’un et l’autre sont fauteurs de désordre et usent de la violence, y compris aux dépens d’individus qui ne sont pas directement partie prenante dans le conflit.
Insurrection et terrorisme ne relèvent pas d’un droit au sens juridique, mais d’une manifestation de la force, l’appel au droit ne constituant qu’un thème de propagande opposant la légitimité à la légalité. Une différence les sépare cependant : l’acte insurrectionnel a une visée qui est l’établissement d’un nouvel ordre, tandis que l’acte terroriste a pour unique but la déstabilisation de l’ordre. Aussi peut-il ne pas être revendiqué et s’en trouver d’autant plus efficace qu’il accrédite ainsi le fantasme d’un ennemi non repéré, non limité et donc d’autant plus dangereux.
Lorsqu’il prend le caractère d’une destruction aveugle et non revendiquée par son auteur, l’acte terroriste ne peut se confondre avec la légitime contestation d’un ordre jugé inique. Il ne s’apparente pas à un acte de désobéissance civile qui peut apparaître pour sa part comme une tentative de faire entendre le droit face à un ordre contesté [5].
On peut ainsi disposer d’un critère formel et non d’une revendication éthique pour distinguer parmi les actes terroristes d’une part, entre ceux qui sont porteurs d’une potentialité d’ordre et qui devraient être plus justement dénommés « actes insurrectionnels » et d’autre part, ceux dont l’objectif est la mise en place d’une déstabilisation de l’ordre et l’installation d’un état de terreur par la menace imprévisible d’un acte de violence visant une cible apparemment choisie au hasard.
Or cette déstabilisation de l’ordre constitue pour diverses raisons non pas une force de changement politique et social, mais un enkystement du conflit appelant toujours davantage de violence dans la mesure où le terrorisme défensif de l’Etat va répondre au terrorisme offensif des individus ou des groupes. Ce processus est évident dans la dimension du maintien de l’ordre qui peut dès lors légitimer les actes répressifs aveugles, soit par accident, soit délibérément par l’exécution d’otages en représailles. Il est moins évident et donc d’autant plus pernicieux lorsque le terrorisme d’Etat se sert du terrorisme offensif des petits groupes en confisquant son action pour le bénéfice du pouvoir en place.
Ainsi, dans un groupe terroriste constitué spontanément, des éléments détachés de l’Etat peuvent s’infiltrer, voire se rapprocher du sommet et s’y substituer grâce à des arrestations au moment opportun ou à des assassinats des chefs originels lors de conflits avec les « forces de l’ordre » prévenues de l’opération par leurs éléments infiltrés.
Ce terrorisme d’Etat ne se confond pas avec le totalitarisme en ce sens qu’il en constitue plutôt le sauvetage. La fabrication d’ennemis, la mise en place de la terreur a pour effet de déterminer une union sacrée là où de l’opposition aurait pu se faire jour. Devant le terrorisme vécu comme un mal absolu, les tentatives insurrectionnelles qui auraient pu miner l’autorité de l’Etat ne peuvent s’exprimer et le petit groupe terroriste originel peut bien avoir eu des ambitions de changement politique, il devient après infiltration un appendice défensif de l’Etat qui peut le manipuler au gré de ses intérêts. Aussi, le terrorisme ainsi récupéré s’accommode-t-il bien de la particularité de l’acte terroriste qui consiste à viser une autre cible que celle qu’on attendrait dans la logique du déploiement d’une contre-force politique.
Parce que sa visée n’est pas d’instaurer un nouvel ordre mais de déstabiliser celui qui existe, il contribue à le pérenniser et à le renforcer. Il engendre immanquablement en réponse un accroissement d’ordre au nom de la sécurité des citoyens que l’Etat a pour mission de protéger. De ce fait, le spectacle de l’acte terroriste, sa diffusion et sa médiatisation apparaît comme une nécessité interne au maintien de l’ordre, par l’effet de terreur qu’il induit.
La régression du pensable au visuel telle que je l’ai évoquée tout à l’heure n’est qu’une conséquence de la nature même de l’acte terroriste qui se donne à voir et non à penser, ne s’accompagne pas d’un programme politique alternatif, mais d’un slogan aussi simple que possible. Cet énoncé bref n’a pas pour but de communiquer du sens mais d’accompagner un acte, il ressemble en cela aux devises guerrières du Moyen-Age qui n’avaient de fonction que celle d’un étendard, c’est-à-dire d’un signe d’identité groupal.
L’acte terroriste n’a que l’apparence de s’opposer à l’ordre établi qu’en fait il consolide et pérennise par le terrorisme en retour ou les restrictions sécuritaires qu’il favorise. Peut-on dès lors considérer qu’une issue existe ou doit-on penser avec Hobbes que c’est l’autorité et non la vérité qui fonde la Loi et détermine l’ordre public ?
En d’autres termes, de même que l’on doit distinguer entre insurrection et terrorisme en fonction de critères qui ne se réduisent pas à opposer le Bien et le Mal, la liberté et l’oppression, peut-on parvenir à distinguer au sein de l’ordre ce qui découle du pouvoir, de ce qui naît de l’harmonie ?
 
VERS UNE APPROCHE PSYCHANALYTIQUE DE LA NOTION D’ORDRE
 
 
Les théoriciens en matière de politique ont montré que l’ordre social, audelà de toute notion de contrat, repose sur un processus d’injonction émise, reçue et retransmise à un autre. Pour être efficace, l’injonction doit inclure implicitement une menace qui conditionne l’obéissance. L’ordre ne se fonde sur aucune autre légitimité que le droit du plus fort et les injonctions viennent le pérenniser. Ainsi, comme l’écrit Elias Canetti, « tout ordre suivi renouvelle une ancienne victoire » [6].
L’ordre au sens de l’injonction, peut être décomposé en deux éléments : d’une part l’impulsion, qui contraint celui qui le reçoità l’exécuter et, d’autre part, l’aiguillon qui reste au fond de celui qui exécute l’ordre. Cette distinction est précieuse si on veut comprendre comment passer de l’ordre comme injonction limitée, claire et concise, à l’ordre comme structure relationnelle que génèrent les injonctions.
Une telle structure s’établit tout d’abord au niveau de la cellule familiale et assure la transmission éducative. L’auteur note : « Ceux qui ont le plus à souffrir des ordres sont les enfants. C’est miracle qu’ils ne s’écroulent pas sous leur poids, qu’ils survivent au harcèlement de leurs éducateurs. Qu’ils les reportent tous sur leurs propres enfants, avec la même cruauté, c’est aussi naturel que mordre ou parler » (op. cit., p. 324). Cette perspective pourrait paraître semblable à celle que Freud avait développée, à ceci près que ce dernier avait en vue d’abord un mécanisme intra-psychique. Le Moi de l’enfant se rebelle agressivement contre les ordres parentaux, mais cette rébellion l’amène à une situation de conflit insupportable en ce qu’il risque de perdre l’amour des parents. Cette perte est non seulement une menace de rétorsion directe de la part de ceux-ci, mais aussi une perte de la protection qu’ils assuraient contre les dangers extérieurs.
L’ordre repose bien sur une menace qui est une menace de mort ou de déréliction, mais ce n’est pas une menace directe, c’est la conclusion logique de la perte de protection que provoque la rébellion.
Le Moi de l’enfant, encore indivis, se clive et se crée alors un Surmoi, qui va assumer le rôle d’une conscience morale. S’agit-il de cet « aiguillon » dont parle Canetti, maintien de la trace de l’ordre suivi et désormais enkysté ? Non, car le Surmoi tire son énergie, voire sa cruauté, non pas de la violence des ordres subis, mais de l’agressivité du Moi de l’enfant contre cette violence. D’où le fait, a priori surprenant que note Freud : « La sévérité du Surmoi qu’élabore un enfant ne reflète nullement la sévérité des traitements qu’il a subis » [7].
En résumé, l’ordre venu des parents est efficace sur l’enfant à cause de l’agressivité qu’il déclenche en lui. Cette agressivité l’amène à craindre la rupture du lien d’amour et de protection qui l’unissent à ses parents. L’enfant transforme cette agressivité en une instance intériorisée, le Surmoi, qui va surveiller le Moi, le limiter, éventuellement le maltraiter. Le Moi n’est pas dès lors le même qu’auparavant : il a intériorisé lui aussi le rôle de l’autorité dégradée du père, celui que l’enfant aurait souhaité agresser en réponse à ses ordres.
La genèse de l’ordre qui va en chaque individu passer par l’efficacité du Surmoi est donc fort complexe et ne se limite pas à une transmission et à un enkystement de l’autorité subie. Tout repose sur cette étonnante transformation du Moi enfantin initial qui se clive en un Surmoi cruel comme l’agressivité que l’enfant avait contre ses parents, et un Moi humilié comme l’enfant aurait souhaité humilier et se venger de l’autorité parentale.
Le conflit entre l’ordre et le refus d’y obéir est devenu une affaire interne au sujet. D’où vientalors qu’il continue d’être un problème social ?
L’ordre collectif est aussi bien l’injonction reçue collectivement que l’Ordre au sein d’une société, telle qu’elle peut se soucier d’avoir à le faire respecter et à le maintenir contre le désordre. Il faut envisager les relations entre l’un et l’autre en distinguant deux cas de figure des collectivités dites « naturelles », c’est-à-dire des réunions d’individus unis par une proximité, qu’elle qu’en soit la nature et des collectivités « artificielles », c’est-à-dire structurées et organisées, réunies par une contrainte extérieure mise en œuvre pour les préserver de la dissolution. Il ne s’agit pas de mettre en question cette distinction en elle-même, mais de voir comment la relation à l’ordre-injonction s’y négocie différemment.
L’hypothèse d’Elias Canetti de l’enkystement de la trace de l’ordre en aiguillon, ce qu’il nomme un « pur cristal de rancune » et la nécessité de le retransmettre à un autre mérite qu’on s’y arrête. Dans une masse « naturelle », c’est-à-dire qui n’est pas ou peu hiérarchisée, l’ordre se propage horizontalement entre ses membres. Sa diffusion rapide n’a pas le temps de donner naissance à un aiguillon et il se dissipe aussitôt au lieu de devenir un constituant stable. A l’inverse, dans une structure très hiérarchisée où le chef transmet au sous-chef qui, à son tour, etc., l’ordre est concentré et retransmis parce que l’individu ne peut s’en débarrasser qu’en donnant à son tour le même ordre. De plus, la structure collective doit toujours demeurer en attente d’ordres. Toute la formation du soldat concourt à cette situation de tension, il devient avide des actions qu’il doit exécuter parce que les autres lui sont interdites.
Que se passe-t-il pour celui qui est au plus bas de la hiérarchie et n’a personne à qui retransmettre l’ordre qu’il a reçu ? Il se raidit dans l’obéissance et surtout attend de l’avancement sur l’échelle hiérarchique et peut alors commander à quelqu’un. Même promu, il continue à recevoir des ordres, mais la possibilité de l’avancement l’encourage à nourrir le processus de la transmission des ordres.
La masse à l’inverse, on l’a dit, se structure de manière horizontale et non verticale. Freud en explique la formation et le fonctionnement, comme il l’a fait pour l’éducation, en donnant une place centrale à l’amour. De même que l’amoureux surestime son objet sexuel, l’idéalise en lui prêtant les qualités qu’il voudrait avoir (son idéal du Moi), de même la masse est amoureuse de son leader. Ce qui implique, comme on le sait, une double opération :
  • chaque individu composant la masse, prête au leader les qualités qu’il voudrait lui-même avoir : il le met à la place de son idéal du Moi.
  • chaque individu composant la masse, uni par cet idéal du Moi commun, s’identifie avec son voisin et renforce la cohésion de la masse.
L’opération est donc en fait simultanément horizontale et verticale. Mais dans l’axe vertical, chaque membre de la foule est directement en relation avec le leader. La transmission est donc immédiate.
Comment peut-on sortir de ces deux formes d’ordre collectif et quelle figure prend alors le désordre ?
Dans le premier cas, celui du groupe hiérarchisé, il ne peut y avoir aucune critique de l’ordre même s’il est contraire aux convictions alléguées de celui qui le fait exécuter. On en a eu de multiples exemples avec les procès de Nuremberg, le procès Eichmann et, plus récemment, celui de Maurice Papon.
Lorsque l’un des juges demande à Eichmann s’il n’a pas eu un conflit de conscience, celui-ci répond : « Je dirais plutôt, un dédoublement (“Gesplatung”) vécu consciemment qui vous fait passer indifféremment d’un côté à l’autre ». Et il ajoute : « Il fallait renoncer à sa conscience parce qu’on ne pouvait pas la réguler soi-même ». Le juge reprend alors : « Si on avait eu plus de courage civil, les choses se seraient-elles passées autrement ? ». Et Eichmann a alors cette réponse qui montre l’étendue de son aliénation et celle de la société qui l’a produite : « Bien sûr, si le courage civil avait été structuré hiérarchiquement !».
Dans ce cas, on voit comment l’aiguillon laissé par l’ordre continue de mener une existence étrangère chez le sujet. L’exécutant ne s’accuse pas lui-même, il accuse l’aiguillon, l’instance étrangère, le « vrai fautif » qu’il transporte partout avec lui [8]. Si Eichmann n’est pas arrivé à sortir de la masse où la hiérarchie l’enfermait c’est, dit-il, parce qu’il lui fallait pour cela un ordre venu d’en haut.
On peut, à l’inverse, considérer que c’est la réunion de pairs en groupes horizontaux momentanés qui peut permettre de rompre l’engrenage. Comme dans le mythe du meurtre du père primordial, ce sont les frères qui s’unissent pour mettre fin à sa tyrannie. Le complot politique exige, pour être efficace, une mise en commun de ce courage civil que l’individu n’aura pas seul, à cause du sentiment de son inutilité, « une goutte d’eau dans la mer », comme le dit encore Eichmann…
Le désordre que constitue ici la révolte est plein d’un nouvel ordre à venir supposé meilleur et pensé comme tel. A l’inverse, lorsque la révolte est spontanée, quand un groupe de soldats attaque un officier ou qu’une troupe de grévistes s’en prend à un patron, le désordre est généralement l’objet d’un retour à l’ordre ancien.
Car le désordre est synonyme de souffrance. Lorsque Freud en analyse la formation dans la masse inorganisée, il le compare à l’effet produit sur des gouttes de verre trempé qui explosent et se pulvérisent si on en coupe la pointe. La foule liée au meneur se dissout en panique si le meneur est perdu parce que celui-ci était dépositaire du lien collectif. Ce n’est pas seulement un lien d’amour et l’explication par l’hypnose ou la suggestion n’est pas suffisante puisqu’il faut à son tour expliquer le phénomène hypnotique. C’est donc l’opération de dessaisissement de l’idéal du Moi en faveur du meneur idéalisé qui explique la panique. En effet, ce n’est plus seulement le lien libidinal mais l’identité même des sujets qui est alors mise à mal.
Lorsque le désordre s’installe ainsi, il réalise une image de l’action de la pulsion de mort qui tend à désintégrer un ensemble en effectuant une véritable disruption. A l’inverse, la pulsion de vie cherche à constituer des ensembles et à faire s’unir les éléments entre eux. Cependant, l’action de la pulsion de mort ne s’effectue pas sous cette seule forme disruptive, elle se manifeste par les effets conflictuels qu’elle induit, c’est-à-dire essentiellement par la manière dont l’organisme, foule ou individu, va s’en débarrasser, soit en la dérivant vers l’extérieur sous forme de destruction, soit en l’élaborant à l’intérieur.
Avons-nous avancé dans la perspective psychanalytique d’une définition de l’ordre ?
L’analyse freudienne de la fragilité de l’ordre groupal lorsqu’il repose sur les mécanismes identificatoires liant fanatiquement l’individu au leader et au groupe renouvelle une réflexion philosophico-politique ancienne. Selon Locke ou Spinoza, l’individu se défait de son droit naturel au profit de la société qui exerce alors le pouvoir qui lui est ainsi conféré. Mais c’est avec la société civile et non avec son gouvernement, que ce pacte est conclu. Aussi, lorsque celui-ci se transforme en tyrannie, il rompt non le pacte social mais sa légitimité à le représenter. Il génère ipso facto la nécessité d’un changement, qui passera par une phase de désordre préalable à l’institution d’un ordre meilleur parce que plus consensuel et donc plus stable.
Cette dynamique du renouvellement de l’ordre est à l’inverse de ce que le terrorisme nous donne à voir, soit un enlisement dans un resserrement offensifdéfensif qui ne peut être qu’indéfiniment prolongé.
 
NOTES
 
[1]On pourrait dire que l’absence de revendication dans ce cas ne fait que renforcer le sens qui prend alors une allure de transcendance, voulue comme telle par les auteurs qui s’identifient au bras armé d’une justice supérieure.
[2]Comme le disait un paysan algérien après l’assassinat de son frère par des terroristes présumés islamistes, il aurait été paradoxalement soulagé dans sa douleur s’il avait pu trouver une cause compréhensible, comme un volou une vengeance, pour cette mort.
[3]Mijolla-Mellor S. de, Le besoin de savoir, Paris, Dunod, 2002.
[4]Cf. les textes du Raymond Aubrac et de Jean-Paul Valabrega qui ouvrent ce numéro 83 de Topique.
[5]Comme l’a écrit Hannah Arendt : « Des actes de désobéissance civile interviennent lorsqu’un certain nombre de citoyens ont acquis la conviction que les mécanismes normaux de l’évolution ne fonctionnent plus ou que leurs réclamations ne seront pas entendues ou ne seront suivies d’aucun effet – ou encore, tout au contraire, lorsqu’ils croient possible de faire changer d’attitude un gouvernement qui s’est engagé dans une action dont la légalité et la constitutionnalité sont gravementmises en doute », in Du mensonge à la violence, Paris, Calmann Lévy,1972, p. 76.
[6]Canetti E., Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966, p. 323.
[7]Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, P.U.F., 1971, p. 88.
[8]Canetti E., op. cit., p. 352.
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Comme l’a écrit Hannah Arendt : « Des actes de désobéissanc...
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Canetti E., op. cit., p. 352. Suite de la note...