Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 35 à 42
doi: en cours

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N°83 2003/2

2003 Topique

Terrorisme, presse, sciences humaines et les limites de la psychologie

Adam Kiss Directeur de rechercheÉcole doctorale « Recherches en Psychanalyse » Université Paris 7 Maître de conférences associé HDRCERPP Université de Toulouse 2 PsychanalysteCIPA « La Vérande » Chemin de Pierrefiche 13860 Peyrolles-en-Provence
Le but ultime de la recherche en sciences humaines est d’acquérir des connaissances qui améliorent l’état et les conditions de vie de l’individu et de la société. Celui des sciences humaines appliquées au terrorisme est donc de développer des connaissances permettant de prévenir, d’arrêter ou de diminuer la violence terroriste et ce qui la déclenche, et d’en réparer les conséquences. Pour générer un climat collectif d’insécurité dans une société moderne, il faut imposer la diffusion massive de l’information concernant les attentats. La presse est donc un instrument décisif. Aussi les sciences humaines doivent-elles en étudier l’action en la référant à leurs propres buts. La recherche portant sur le terrorisme (et plus généralement sur la violence) se heurte en psychologie notamment à trois limites : 1) l’insuffisante scientificité, 2) l’insuffisante prise en compte de la détermination situationnelle des conduites et 3) l’insuffisante coopération interdisciplinaire.Mots-clés : Déontologie (de la presse et des sciences humaines), Détermination, Emprise, Interaction, Terrorisme. The ultimate aim of research in human sciences is to acquire knowledge in such as way that we can improve the state and conditions of life of the individual in society. The aim of human sciences as regards terrorism is then to develop the knowledge required to identify possible future attacks, to stop these and thereby diminish terrorist violence and the factors that trigger it, and toheal its consequences. In order to generate a collective climate of insecurity in modern society, it is necessary to make a maximum number of people as aware as possible of the attacks. The Press has then a major role to play. Human sciences must study the way this works in the light of their own aims i.e. predicting, preventing and healing. Research on terrorism (and more generally on violence) comes up against three main limitations in the field of psychology : 1) insufficient scientific basis 2) insufficient accounting for the situational determining of behaviour 3) insufficient interdisciplinary cooperation.Keywords : Code of ethics (of the Press and human science), Determining, Hold, Interaction, Terrorism.
 
TERRORISME
 
 
Dans une autre étude [1], j’ai tenté de faire quelques pas vers la compréhension du terrorisme. J’ai pointé une discontinuité entre la terreur – sentiment éprouvé ou produit –, et la terreur collective. Celle-ci est attribuée, je crois, par celui qui en parle à un pouvoir, personnel ou groupal, dont il conteste la légitimité. Ainsi, de même que la terreur est surtout sensible à celui qui l’éprouve et à peine à celui qui la provoque, de même la terreur collective ne désigne guère que la violence tenue pour illégitime de l’autre, celle qu’on subit, – car celle qu’on exerce reste conforme à l’attente (d’emprise), comme naturelle, partant à peine moins qu’inaperçue. Et, si on la perçoit, comme on peut percevoir un pouvoir qu’on exerce, on en jouit, on la trouve justifiée, soit-elle arbitraire, imposée à bon droitou à bon escient, comme un privilège souverain.
Si personne ne se reconnaît terroriste, pour quel motif problématiserait-on la terreur qu’on impose, celle que seuls les autres, imperceptibles, indifférents, ou tenus pour inférieurs et fautifs perçoivent ? Ainsi, en effet, par exemple, Saddam Hussein et George W. Bush – de même que, pour ce qu’on en sait, leurs majorités respectives, ainsi renforcées, – n’accolent actuellement l’épithète « terroriste » qu’aux autres, et n’admettent pas que leurs ennemis leur appliquent ce qualificatif. L’Américain et l’Irakien qui font leur l’avis de l’autre camp, ou même l’ajoutent seulement à celui de leur majorité, passent pour des traîtres et risquent de se faire maltraiter comme tels.
Suivons cet exemple. Le reproche de terrorisme que l’opinion publique dominante dans une population adresse aux autres (Irakiens pour l’opinion nord-américaine majoritaire, Américains pour l’opinion prévalant en Irak), et la violence qui en est l’objet, qu’ils ont subie, qu’ils subissent ou dont ils se sentent menacés, peuvent se comprendre, je dirais, comme mue par la pulsion d’emprise. La pulsion d’emprise les pousse tous, sans qu’ils la reconnaissent (et même peut-être sans qu’ils puissent la reconnaître) chez eux : tandis qu’ils se représentent cette violence endurée ou redoutée comme hostile, intentionnelle, ils la nient en tant que telle et la réduisent à la légitime défense chez eux-mêmes.
Je me promets de reprendre ailleurs prochainement cette question avec plus de détails. – Dans son rapport au congrès de Rome de 1992, Paul Denis rejette le dualisme pulsion de vie/pulsion de mort. Il considère que « la pulsion est la résultante, que l’on peut décomposer, comme une force, en deux vecteurs distincts : l’investissement en emprise et l’investissement en satisfaction. » Il me semble qu’on pourrait aller un pas plus loin et avancer que la distinction, soit-elle instable, de ces vecteurs est un état de développement ultérieur à leur indistinction originelle, qu’à l’origine, la force pulsionnelle une est englobée par la « pulsion » d’emprise – qui, englobante, contenante, n’est donc pas pulsion au même titre que les pulsions contenues – et qu’à n’importe quel moment la distinction peut s’effacer, emportée par l’emprise, pulsion de pulsion. Mais pour notre propos, on l’a compris, il s’agit de chercher des mobiles qui inciteraient le sujet à sortir de cette indistinction :
  1. pourquoi un sujet dominant ou en lutte pour la domination et estimant qu’il a la force nécessaire pour y arriver, chercherait-il à admettre l’existence et l’existence respectable, désirable, aimable de l’autre ? et
  2. pourquoi cette victime potentielle chercherait-elle à y amener celui qu’il perçoit comme dominant, terroriste – ou souverain ? Là, j’entrevois la différence et le passage nécessaire mais improbable entre « ennemis » et « adversaires », puis « adversaires » et « négociateurs ».
Nous chercherons encore ces mobiles, car nous ne les avons pas trouvés. Nous sommes dans la situation où, entre deux groupes, au moins l’un par l’autre est, mais le plus souvent les deux mutuellement sont, qualifié(s) de « terroriste(s) ».
La première question porte sur le motif qui ferait reconnaître à un gardien de prison – ou à un politicien des Etats-Unis – l’incertitude quant à la légitimité « démocratique » [2] du traitement imposé aux détenus de Guantanamo, ou mieux : qui lui ferait reconnaître ces derniers comme ses semblables.
La deuxième question porte sur la motivation possible d’un diplomate – ou du gouvernement – des Etats-Unis à tenter d’élucider les conditions que poserait Al Qaida pour arrêter les hostilités. Les deux interrogations mettent en cause aussi la compétence des psychologues : sont-ils en mesure de proposer des réponses, directes ou non ? (Sans oublier les dissimilitudes entre terrorisme et violences conjugales, on se rappellera que la prise de contact avec le conjoint violent améliore souvent le pronostic.) L’étude de ce qui déclenche et entretient les violences s’ajoute à celle des victimités, passives ou non, acceptées ou non. Mais revenons aux spécificités du terrorisme.
Le terroriste, rappelons-le, est selon Le Petit Robert « le membre d’une organisation politique qui use du terrorisme comme moyen d’action ». Nous postulons que la qualification du terrorisme est nécessairement publique, soit initiée soit reprise par la presse.
 
PRESSE, « CADRAGE »…
 
 
A.O. Scott (du New York Times) qualifie, dans Bowling for Columbine, d’« idiotie » le commentaire de Michael Moore qui accompagne l’image de l’impact des avions dans les Tours Jumelles : « 11 septembre 2001 : Osama ben Laden se sert de sa formation d’expert CIA pour assassiner 3000 personnes. » Malgré toute une série de rappels de l’intervention des États-Unis, notamment contre des pouvoirs souverains, entre 1950 et 2001, pour A.O. Scott, « eux » sont et restent terroristes, « nous » ne le sommes pas et ne pouvons pas le devenir.
La littérature scientifique consacrée à la communication de masse désigne le moment de l’efficience des médias très précisément à cet endroit, là où ils exercent leur pouvoir de « cadrage » (framing). Selon R.M. Entman, « cadrer consiste à choisir certains aspects d’une réalité perçue et à les rendre plus saillants, de manière à promouvoir une définition particulière du problème [par là formulé], une interprétation causale, une qualification morale et/ou une proposition pour le traiter. » Ce qui est choisi sera « réalité », le reste n’aura pas d’existence (du moins pas d’existence publique dans ce public).
Et si la justice et la raison ne peuvent pas légitimer ce découpage, il faut donc chercher d’autres explications. Elle paraît couler de source : « La manière de cadrer les nouvelles résulte, d’après Gamson & Modigliani, des habitudes sociales et professionnelles des journalistes. La formation des cadres s’explique par l’interaction établie entre les normes et les pratiques des journalistes et l’influence exercée par des groupes d’intérêts. Éric Neveu appelle ce dernier « la loi d’airain du taux de profit » : « Augmenter les rentrées, c’est atteindre des scores d’audience […] élevés en choisissant de publier ce qui fait vendre…» De plus, le fait souligné par Rhodebeck, que le cadrage est généralement conceptualisé comme une procédure dont l’initiative est laissée aux élites, et le mouvement réciproque, montant de bas en haut, est passé sous silence, peut partout rapprocher le conformisme et le respect de l’autorité.
 
… ET RÉCIT
 
 
On doit ajouter que la presse qu’elle serve un régime totalitaire ou se soumette à la loi du marché, ne se contente pas d’imposer ses morceaux choisis pour composer l’image de la « réalité » du moment. Elle y ajoute un sens : en découpant, dit Jean-François Tétu, « dans le continuum et la complexité de l’expérience humaine des ‘histoires’ dont elle fabrique pour un jour une totalité… Par exemple, lors des attentats du 11 septembre, l’on a mis en récit et en interprétation les acteurs et les circonstances, notamment l’islamisme politique, [ce qui] permet d’assurer, pour un laps de temps donné, la clôture de l’histoire. Peu importe que la suite confirme le récit ou l’infirme. » On pourrait comprendre en partie par-là pourquoi les enfants aiment les fables et pourquoi le roman « de facture classique » réalise des tirages plus importants que le nouveau roman.
 
SCIENCES…
 
 
En cela par opposition à la fiction, Duruzoi & Roussel appellent science « toute connaissance rationnelle élaborée à partir de l’observation, du raisonnement ou de l’expérimentation. […] L’objet de la science est […] de découvrir et d’énoncer les lois auxquelles obéissent les phénomènes et de les rassembler en théories. »
On aurait vergogne à le rappeler, si l’on n’était pas témoin, complice, quand ce n’est pas auteur, d’incessants manquements à cette exigence épistémologique réputée triviale dans les productions des institutions scientifiques officielles et, dans la mesure où il en subsiste, des autres. Mais puisqu’on est tour à tour observateur, acolyte et fauteur, activement et passivement, très souvent, et potentiellement toujours, et qu’en plus on le sait, ce rappel vaut convention que quiconque doit pouvoir opposer à ceux qui se prétendent scientifiques, même en sciences humaines. (Cela ne signifie nullement qu’en dehors et même tout au long de la production scientifique, les autres formes de pensée devraient être exclues, interdites ou dépréciées. Cela signifie en revanche que le respect de cette exigence constitue une condition sine qua non de la scientificité.)
 
… HUMAINES
 
 
Selon un premier principe déontologique fondamental, écrivent Fernandez & Catteew, « aucune recherche sur la personne humaine ne doit être entreprise si elle n’a pas pour but ultime l’acquisition de connaissances susceptibles de contribuer à l’amélioration de l’état et des conditions de vie de l’individu et de la société. »
Ce principe me paraît d’une trop grande prudence, puisqu’aucun devoir positif ne peut en être déduit. N’y aurait-il donc pas de recherche qui doive être entreprise pour améliorer l’état et les conditions de vie de la société et de l’individu ? Pourtant, certaines investigations relèvent pour le moins du devoir d’assistance à personnes en danger. Julien Benda a osé en accuser en son temps nos aînés : « Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, et que j’appelle les clercs, ont trahi cette fonction au profit d’intérêts pratiques. »
Mon propos n’est pas la mise en accusation, mais je cherche de toute urgence ce qui permet d’éviter ce qui la justifie. Et ce n’est pas seulement parce que, suspect voire présumé coupable, je serais mauvais juge. C’est avant tout parce qu’il ne s’agit pas de sortir victorieux d’une dispute, mais de résoudre les problèmes vitaux qui se posent.
Ainsi, Adolf Grünbaum prétend que, dans sa thèse de la condition nécessaire, Freud lie un temps hardiment la justification de l’exploration psychanalytique de l’inconscient en tant que méthode d’investigation étiologique aux résultats thérapeutiques de cette méthode, avant de renoncer à cette épreuve de vérité, faute de succès cliniques décisifs (Grünbaum, 1986,1993). Je n’entre pas ici dans ce débat, car l’objet prioritaire de la recherche est la production de théories, qui permettent de représenter les lois auxquelles les faits obéissent pour chercher à prendre en contrôle les phénomènes qui à la fois échappent à la rationalité et qui mettent en péril la nature, la société et l’individu. Et avec le Freud intrépide, je pense que, quand les faits paraissent insensés, ils nous appellent à inventer de nouvelles théories et quand ils « désobéissent », leurs lois étant mal représentées, ils nous pressent de modifier ou changer nos théories.
 
APPORTS PROPOSÉS ET ATTENDUS
 
 
• En conséquence, chercheurs, nous pourrions nous efforcer d’identifier les déterminants de ce qui prévient ou arrête le passage à l’acte violent, notamment résultant de soumission. Nous pourrions nous servir dans ce but tant de l’observation clinique que de l’expérimentation en laboratoire.
Les travaux qu’après Milgram, Meeus et Raaijmakers, je tente de mener sur l’insoumission suggèrent que, dans l’exercice obéissant ou conformiste de la violence, la scotomisation de l’objet peut être levée. Dans cette perspective,
  1. le sujet, soit-il dominant, peut dans certaines situations en venir à comprendre que la coopération avec l’autre est plus avantageuse pour lui que la victoire, même plausible;
  2. moins improbable : la victime potentielle peut se défaire de son identification au dominant, plus perméable à un intérêt qui englobe ou même simplement dépasse le sien.
Je pense que la mise en commun des représentations des camps opposés entre clercs pourrait conduire ces derniers à indiquer des procédures résolutoires de la violence organisée.
• Pour nous opposer au framing qui maintient l’unanimité des dictatures politiques la tendance à la pensée unique renforcée par le marché jusqu’à l’exclusion du divergent, s’il est vrai que le terrorisme est la représentation par cadrage médiatique de la violence de l’autre clivé, en tant que chercheurs face aux médias, nous pourrions dessiner et diffuser une image de cet autre en tant que notre semblable et récuser publiquement l’exhaustivité du cadrage qui le diabolise ou l’ignore, quelque soit cet autre.
De son expérience de résistant, et avec son humour modeste, Raymond Aubrac ajoute d’ailleurs un argument pragmatique à ces considérations : si le terroriste est celui qui aujourd’hui conteste violemment une souveraineté légitime, comment savoir si ce n’est pas le résistant d’une autre souveraineté qui demain le sera ? Ainsi le courage d’aujourd’hui serait aussi de la prudence pour demain.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  ENTMAN R.M., 1999. Framing. Towards a clarification of a fractured paradigm. Journal of Communication, 43(4).
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·  GRÜNBAUM A., 1986. Précis of The Foundations of Psychoanalysis : A Philosophical Critique. The Behavioral and Brain Sciences. 1986.9.
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·  RHODEBECK L.A., Framing policy debates on old age. Annual conference of the Midwest Political Science Association, ChicagoIL.
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·  SCHEUFELE A.D., 1999. Framing as a Theory of Media Effects. Journal of Communication 43(4).
 
NOTES
 
[1]A. Kiss, La terreur biface, le souverain, le groupe et (le) moi. À paraître.
[2]Les guillemets soulignent que j’entends citer la référence à la démocratie sans bien comprendre pourquoi on attend qu’une majorité démocratique préfère un autre intérêt que le sien ou celui qu’elle croit avoir. Les démocraties n’ont, que je sache, jamais ambitionné en particulier de prendre en compte l’intérêt de ceux qui à tort ou à raison étaient présentés comme leurs étrangers. Aussi la colonisation, du XIXe siècle aux Indépendances, était-elle le fait de démocraties européennes fières de l’être.
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