2003
Topique
Théories de la violence, politiques de la mémoire et sujets de la démocratie
Georges Navet
Département de Philosophie Université Paris 8
Patrice Vermeren
S’agissant des théories de la violence, il est clair que les modèles philosophiques élaborés pour en rendre compte sont aujourd’hui épuisés, ou, à tout le moins, à
questionner : le modèle juridico-étatique, où seul l’Etat détient la violence légitime (Max
Weber, Habermas) ; le modèle révolutionnaire, où la violence est pensée comme réponse
à une violence antérieure de classe (Marx critique de Hegel) ; le modèle néo-libéral, où
la violence est sans cause assignable, sinon celle de l’incapacité des « victimes » à s’adapter (Hayek). S’agissant des formes nouvelles de la violence, il faudra aussi au moins interroger la peur généralisée de l’autre, ou crainte anticipée de la violence, l’exclusion
comme « production de l’homme jetable», la violence suicidaire des émeutes urbaines et
les violences ethniques liées aux diverses manifestations du nationalisme. La question de
la violence, liée à celle de la mémoire et de la réparation, engagerait donc directement la
notion de la subjectivation politique, c’est-à-dire celle de la citoyenneté et de la communauté. Comment ne pas annuler la politique dans la relation entre un état social et un état
du dispositif étatique, et dans le consensus, qui est le contraire de la démocratie, si on veut
bien celle-ci définir comme lien de la division et libre expression du dissensus ?Mots-clés :
Consensus/dissensus, Démocratie, Mémoire, Modèles de la violence, Sujetpolitique.
As we are dealing here with theories of violence, it is clear that the philosophical models hitherto established to account for such phenomena are no longer relevant in today’s world, or at least, we must question them i.e. the legal-state-based model
in which only the State can be granted the powers of legitimate violence (Max Waber,
Habernas), the revolutionary model in which violence is considered to be a reaction to
anterior class violence (Marx criticising Hegel) and the neo-liberal model in which violence has no identifiable cause, other than the incapacity of ‘victims’to adapt (Hayek).As
we are dealing today with new forms of violence, we must also bring into question the
notion of a generalised fear of the Other or the anticipation of violence, exclusion and the
notion of ‘throwaway people,’the suicidal violence of urban rioting and ethnic violence
linked with the diverse manifestations of nationalism. The question of violence, linked
with that of memory and reparation, thus directly involves the notion of political subjectivation, i.e. the notion of citizenship and community spirit. How can we preserve the
notion of useful political power in the relationship between a social state and an authoritybased state and do so consensually, which does not mean democratically, if we wish to
define the latter as being the link between the division and free expression of non-consen-suality.Keywords :
Consensuality-Non-consensuality, Democracy, Memory, Models of violence, Political Subject.
I – PHILOSOPHIES DE LA VIOLENCE
Le troisième millénaire ne semble pas promis à échapper au signe de la
violence. La tentation est prompte, à partir de ce constat, de penser qu’une
fatalité pèse sur les sociétés, qui les pousse à reproduire, à l’intérieur et à l’extérieur, les mêmes gestes ancestraux d’affirmation de soi et de négation de l’autre.
Il ne s’agirait, dès lors, que de reproduire, face à la répétition du même
phénomène, les “solutions” et les modèles déjà répertoriés par la philosophie
et la théorie politique.
Le paradoxe saute immédiatement aux yeux. Si la violence est toujours
présente, voire recrudescente, c’est 1/ ou bien que les “solutions” proposées ont
échoué, – qu’elles s’avèrent à tout le moins avoir été insuffisantes; 2/ ou bien
que des formes nouvelles de violence sont apparues, qui vouent les dites
solutions à la désuétude. Il n’est évidemment pas exclu que les deux hypothèses
puissent au moins partiellement être vraies l’une et l’autre, et se compléter.
On n’en déduira pas qu’il faut recommencer la réflexion en faisant table rase
du passé. Le problème de la violence a toujours constitué un des défis centraux
de la philosophie et de la théorie politique, et il serait à la fois vain et présomptueux de prétendre ignorer les réponses qui lui ont été données. D’un autre
côté, essayer de repérer ce que les formes de violence contemporaines peuvent
comporter de nouveau ne saurait s’effectuer sans garder en mémoire, ne seraitce qu’implicitement, ce qu’ont été ses formes plus anciennes.
Comme ce sont précisément les formes inédites de violence (même s’il
arrive qu’elles soient désignées par le même vocable que les anciennes, ou
qu’elles n’en soient que le paroxysme) qui amènent à ré-interroger les modèles
théoriques, un regard nouveau s’ouvre sur ces derniers, et les reproblématise.
On peut espérer qu’en retour, la reproblématisation éclaire mieux et davantage
ce qu’il en est de la violence contemporaine – ce qui fait violence (ou violences)
à notre époque.
Il faudrait alors procéder selon deux axes de questionnement :
- réinterroger les modèles théoriques qui s’efforcent à la fois d’expliquer
et de résorber la violence;
- analyser les formes nouvelles que prend cette violence aujourd’hui.
On n’oubliera pas que les deux axes renvoient perpétuellement l’un à l’autre
et s’entr’appellent. Sans le perpétuel retour en amont du côté des fondements
philosophiques, l’analyse s’exposerait au risque de se perdre dans l’empiricité;
inversement, sans la pierre de touche des analyses, la théorie s’exposerait au
risque de verser dans l’abstraction pure.
1/ nous distinguerons, de manière très schématique, parce que programmatique, trois grands modèles théoriques (ou théorico-pratiques): Le modèle juridicoétatique; le modèle révolutionnaire; le modèle néo-libéral.
a) le modèle juridico-étatique rassemble des auteurs qui peuvent être par
ailleurs aussi différents que Kant et MaxWeber, Hobbes et Habermas. Il consiste
à coupler un primat du droit (le plus souvent sous la forme de la loi) et une
instance chargée de le faire respecter, l’état. Le couplage est au mieux exprimé
par Habermas lorsqu’il écrit : “L’idée d’état de droit requiert un type d’organisation de la force publique qui oblige le pouvoir politique constitué sous
forme juridique à se légitimer à son tour en fonction du droit légitimement
édicté” (Droit et démocratie, Gallimard 1997, p. 188). Le cercle se veut
rationnel, comme est supposé l’être le droit lui-même. C’est ainsi la raison qui
s’oppose à la violence, et l’on perçoit bien en quoi l’idée habermasienne d’une
régulation par la raison communicationnelle tendrait à éliminer toute violence.
Il reste la définition que donne Weber de l’état comme instance détenant “le
monopole de la violence légitime (ou supposée légitime)”, définition d’inspiration hobbesienne, mais qu’un Kant aurait tout aussi bien pu accepter. La
violence n’est jugulée qu’au prix d’une autre violence, en quelque sorte
préventive, qui suppose que la violence des hommes demeure au moins latente,
toujours menaçante, toujours à juguler de nouveau. La distinction qu’effectue
Kant entre le droit (qui a pour support l’arbitre, et qui ne demande qu’une
conformité extérieure aux normes) et la morale (qui a pour supports la volonté
et la raison, et qui demande l’adhésion intérieure) le montre au mieux. L’état,
dès lors, devient le moyen qu’a trouvé la raison pour, sinon s’imposer, du moins
se maintenir. Mais un moyen paradoxal, puisqu’il consiste à importer dans le
système rationnel ce qui au point de départ était donné pour son contraire, la
violence. Il est ainsi permis de penser que Hobbes, qui laisse au prince (ou à
l’assemblée gouvernante) sa violence naturelle, n’est pas plus inconséquent
que ceux qui prétendent rationaliser l’état de part en part.
Même Hobbes, toutefois, a besoin de présupposer des individus rationnels
pour engendrer l’état (il faut que chacun découvre in petto que la paix serait
plus avantageuse que la guerre généralisée, et en tire les lois naturelles
auxquelles le monarque donnera effectivité et force): à présupposer que naîtra
en chacun un désir d’état, un désir que la violence des autres et la sienne propre
soient tenues en quelque sorte en lisière, ou retenues, par un état. Les individus
hobbesiens ne visent qu’à pouvoir s’occuper en paix de leurs propres affaires.
En insistant sur le caractère co-originel des droits privés et des droits politiques,
Habermas se donne les moyens théoriques d’une légitimation plus rationnelle
de l’état, mais, du même coup, met involontairement en lumière la fragilité
pratique de cette légitimation.
La prévalence croissante des droits et des intérêts privés sur les droits et les
soucis politiques à pour résultat de miner la légitimité de l’état (en tendant à le
réduire à un simple mainteneur d’ordre) au momentmême où le processus de
globalisation restreint son champ de manœuvre. L’équilibre entre raison et
violence, ou plutôt la mise en forme de la violence par la raison, qui donnait
au modèle son assise, tend à se défaire. C’est alors une violence à la fois
endémique et irrationnelle qui apparaît. Endémique, parce que ce qui constituait pour Hobbes un point de départ à conjurer – la peur généralisée de l’autre–,
s’insinue entre les individus. Irrationnelle, parce ce que même le noyau initial
de rationalité sur lequel Hobbes prenait appui, – la préservation de soi –, est
ébranlé par des modes de violence suicidaire.
Une des tâches principales serait d’explorer cette crise du modèle juridicoétatique, au moyen d’un aller retour permanent entre ses bases théoriques et les
phénomènes de violence propres à notre époque.
b) le modèle révolutionnaire repose sur une critique du modèle précédent,
notamment sur une remise en cause de l’état comme figure de rationalité. L’état,
qui se présentait dans le modèle précédent comme une instance de contre
violence, apparaît là (par exemple dans la critique des Principes de la philosophie du droit de Hegel qu’effectue Marx) comme une instance qui dissimule
et renforce une violence de classe. Il est justifié, dès lors, d’exercer à son endroit
comme à l’endroit de la classe dominante une contre violence. Le geste de
légitimation de sa propre violence ressemble d’assez près à celui sur lequel fait
fond le modèle juridico-étatique : la violence se justifie d’être une réponse à une
violence antérieure – d’être une contre violence. La différence est qu’ici, la
contre violence est supposée devoir abolir à terme toute violence, même
résiduelle, puisqu’elle doit mener à la disparition de l’état.
Il ne s’agirait pas d’explorer ce modèle, comme c’était le cas pour le
précédent. Il s’agirait plutôt d’analyser les effets de son progressif effacement
de la scène. En mettant l’accent sur les scissions inhérentes à la société (ou du
moins sur l’une d’entre elles, la scission de classe), le modèle, là en tout cas
où il n’était pas en mesure d’abolir ce à quoi il s’opposait, était capable de
rassembler des mécontentements, de les unifier en leur donnant un espoir et une
forme d’expression politique.
La question est de savoir dans quelle mesure son étiolement pratique n’ouvre
pas la porte à une violence que ne canalise plus aucun espoir et qui n’a plus
d’autre moyen d’expression qu’elle-même. Ce type de violence n’est pas
seulement physique, il peut consister à voter de la manière la plus aberrante
possible – au besoin contre ses intérêts en apparence les plus évidents, et comme
hors de toute rationalité.
c) le modèle néo-libéral s’en prend au modèle révolutionnaire, mais finit
aussi par se retourner contre le modèle juridico-étatique, comme le fait la
critique qu’un Hayek adresse au “constructivisme”. Comme le rationnel est
dans les “justes règles” issues du développement spontané d’une société, et
que les dites règles sont le plus souvent trop complexes pour être véritablement
formulées, l’état ne saurait faire mieux que les laisser advenir et les laisser être.
L’état, en d’autres termes, ou les citoyens réunis, ne sauraient légiférer que
dans des cas limites, sauf à exercer une violence d’ordre “constructiviste”,
précisément, contre la société.
Les “justes règles” sont obtenues à partir de conduites qui ont réussi, par
un processus donc de sélection. Ceux qui appartiennent à une culture ou à une
civilisation dont les règles se trouvent placées en concurrence avec ces règles
qui permettent de réussir (ou de réussir mieux), sont placés devant le dilemme
soit de conserver leur culture et de disparaître avec elle, soit de l’abandonner
pour adopter les justes règles et survivre. La structure de fond est, mutatis
mutandis, darwinienne. Comme les “justes règles” ne sauraient, par définition,
émaner d’une volonté consciente (qu’elle soit individuelle ou collective), elles
s’imposent aux hommes à la manière des lois de la nature, et ce qui était culture
ou civilisation se réduit à n’être qu’un simple “milieu”.
Que le modèle, qui est en fin de compte celui de l’autorégulation du marché,
minimise considérablement le rôle de l’état, est une évidence. Que son extension
sans frein ni contrepoids produise de la violence, en est une autre. Mais, pour
le modèle lui-même, la violence qu’il engendre est sans responsable, elle n’est
due qu’à la force des choses et qu’à la logique du processus, ou à l’incapacité
des “victimes” à s’adapter; quand à la critique qui le prend pour cible, elle est
rejetée du côté des rêves dangereux du totalitarisme.
Pour exprimer les choses dans le vocabulaire d’Hannah Arendt, on a là un
triomphe de la vie comme zoe sur la vie comme bios, de la vie comme
production et reproduction sur la vie véritablement humaine et politique. Le
modèle, en d’autres termes, fait violence à l’humanité. Que la concurrence
jusqu’à un certain point canalise l’agressivité des humains est une chose. Autre
chose est de savoir ce que devient cette agressivité chez ceux qui se trouvent
comme éjectés du système, ou ceux qui se trouvent en concurrence non pas dans
le système, mais à l’extérieur du système et pour y rentrer. Nous rencontrons
en ce point les thématiques du chômage, de l’exclusion et de la simple survie.
Le risque que s’enclenche ici une contre violence, ou que naisse une violence
comme moyen de survie, conduit à recourir à l’état comme simple opérateur
d’ordre; comme l’ordre en question n’ouvre aux individus concernés nulle
possibilité de s’occuper de leurs affaires en rentrant dans le système économique, ou de participer à la vie publique, on voit mal comment ils pourraient
le considérer comme autre chose qu’une violence exercée à leur endroit.
2/ les formes nouvelles que prend la violence
Comme nous les avons au moins implicitement rencontrées dans les
développements qui précédent, nous ne ferons que les énumérer en les accompagnant d’un bref commentaire.
-
la peur généralisée de l’autre, de plus en plus présente sous forme
endémique, n’est sans doute pas une violence en elle-même; elle est plutôt une
crainte anticipée de la violence, une méfiance à l’égard de l’autre qui apparaît
ainsi comme un danger potentiel. On pourrait exprimer la chose en termes,
cette fois, lacaniens : tout se passe comme si régnait là un imaginaire que ne
vient médiatiser ou relayer aucun symbolique. Sans doute – c’est au moins une
hypothèse de travail –, peut-on relier cette peur à la prévalence croissante de
l’individualisme concurrentiel qui fait le fond du modèle néo-libéral. Elle en
montre en ce cas les limites et les insuffisances, puisque la peur finit par
engendrer un appel à l’état sécuritaire au moment même où la seule réponse
appropriée serait la restauration d’un rapport de confiance tel qu’il peut exister
entre citoyens.
-
l’exclusion est un terme approximatif et discutable pour désigner ce qui
a été appelé “la production de l’homme jetable” (B. Ogilvie). Il ne s’agit plus,
comme pouvait encore le penser Marx, de chômeurs constituant pour le capitalisme un volant de sécurité permettant de faire baisser les salaires; s’il s’agit
toujours de chômeurs, ils se retrouvent en situation d’être superflus, surnuméraires en quelque sorte, comme à jamais inutilisables. Exclus pour ainsi dire de
l’intérieur, puisqu’ils ne peuvent par ailleurs échapper à la société de marché
et aux jouissances qu’elle fait miroiter aux yeux de tous…
- ce que nous avons évoqué sous le nom de violence suicidaire désigne cette
violence à la fois hétéro- et autodestructrice qui semble échapper à toute rationalité, comme si elle était une pure négativité se retournant contre tout et
finalement contre soi – un mélange instable de rage et de jouissance à être antihumain en général. On la rencontre dans certaines violences urbaines (pensons
par exemple aux émeutes de Los Angeles, en 1993).
- il faudrait ajouter la recrudescence des violences ethniques, avec leur
cortège de tortures, de viols systématiques et de mutilations, qui contresignent
un échec manifeste du modèle juridico-étatique à se débarrasser de son lien avec
le nationalisme.
II – POLITIQUES DE LA MÉMOIRE ET SUJETS DE LA DÉMOCRATIE
Nietzsche disait qu’il faut savoir oublier pour vivre. HannahArendt souligne
au contraire qu’il n’y a pas d’éducation ni de transmission, dans un espace
démocratique, sans la mémoire de la tradition, fut-ce pour rompre avec cette
tradition. Au-delà de cette réflexion générale, on peut donner comme symptômes
du temps présent une interrogation réglée sur la mémoire de la violence, et sur
les politiques de la mémoire, dont on peut distinguer en France trois cibles
privilégiées en tant qu’elles constituent aussi des enjeux pour la philosophie
politique et pour l’exercice collectif de la citoyenneté dans l’espace public
démocratique.
- e premier enjeu de cette interrogation sur la mémoire porte sur la violence
nazie. Et il y aurait concernant la mémoire du nazisme deux types de production
philosophique. Le paradigme de l’une pourrait être le livre de Enzo Traverso :
La violence nazie, une généalogie européenne (la fabrique, 2001). L’hypothèse
défendue par Traverso est de prendre les camps de concentration et d’extermination non pas comme une particularité allemande, mais comme un héritage
logique de l’Europe libérale du dix-neuvième siècle, et l’aboutissement d’un
processus de déshumanisation et d’industrialisation de la mort atteste depuis
la guillotine et qui aurait peu à peu pénétré la rationalité du monde moderne de
l’usine, de la bureaucratie et de la prison. La singularité du nazisme ne résiderait
que dans sa capacité à faire synthèse des formes diverses de la violence attestées
en Occident, du racisme de classe au racisme colonialiste, jusqu’au racisme
antisémite. Ce qui autorise à donner la mémoire d’Auschwitz comme interrogeant directement la conception européenne du sujet et de la communauté
politiques, en refusant de faire du nazisme le simple produit d’un antibolchévisme (Ernst Nolte), d’un antilibéralisme (François Furet) ou d’une pathologie
allemande (Daniel Goldhagen). L’autre paradigme serait à trouver dans le livre
de Charlotte Beradt : Rêver sous le troisième Reich, et du texte de présentation
qu’en donne Martine Leibovici à l’édition française (Payot, collection Critique
de la politique, 2001). Il s’agit de la publication d’un recueil de rêves de femmes
et d’hommes ordinaires entre 1933 et 1936, qui rendent visible comment le
nazisme installe sa domination jusque et y compris sur la vie onirique des
individus, et peuvent se constituer comme des clefs de compréhension de la
réalité de la violence nazie en train de se mettre en place, et aussi des résistances
à cette mise en place. Ici aussi il s’agit de retrouver la mémoire de la terreur et
de l’effroi dans leur efficience, en tant qu’ils ont anticipé l’avènement même
du nazisme. Et finalement, la question ici posée à propos des causes et des
effets de la violence nazie, à travers ces deux paradigmes, serait peut être de
réactiver par la mémoire ce que le tribunal de Nuremberg s’est avéré impuissant
à produire, une communauté politique post-totalitaire comme impossible du
temps.
- un autre enjeu, très sensible en France, serait celui de la mémoire de la
guerre d’Algérie. Une interrogation, comme l’a bien vu Jacques Rancière dans
« la cause de l’autre » (revue Lignes, numéro Algérie-France : regards croisés,
30/février 1997), qui porte sur le rapport entre le passé et le présent, le même
et l’autre, le national et l’étranger, l’inclus et l’exclu, l’intégriste, l’homme et
l’humanitaire. La mémoire de cette guerre n’est pas simplement historienne,
elle ne porte pas seulement sur le rapport guerre/vérité, sur l’aveu de la torture,
etc. Mais est d’abord un questionnement de nous-mêmes sur nous-mêmes, sur
la constitution d’une communauté politique post-coloniale, elle-même impossible du temps. La volonté de célébrer en France, depuis les toutes dernières
années, la journée du 17 octobre 1961, date de cette manifestation parisienne
des algériens à l’appel du FLN et qui fut marquée par une répression sauvage
de la part de la police recouverte du silence officiel sur le nombre des victimes,
une journée qui fut aussi celle de l’engagement d’un certain nombre de français
dans la cause des algériens, est certes un effet de la volonté de rendre visible
les exactions et les tortures pratiquées par les Français pendant la guerre
d’Algérie; mais ce qu’échoue à produire cette mémoire de la violence coloniale,
convoquée au tribunal de l’histoire, c’est sans doute une communauté politique
qui puisse jouer aujourd’hui d’un rapport d’inclusion/exclusion. Comme on
peut le lire sous la plume de Sidi Mohammed Barkat dans un autre texte : Des
français contre la terreur d’état (Algérie 1954-1962) (Editions Reflex, 2002),
« la stratégie qui consiste à taire la dimension institutionnelle de la terreur
empêche que l’on prenne la mesure de la force de la représentation sociale
construite à cette époque, de son pouvoir de perdurer par-delà la période
coloniale. Elle nuit considérablement à notre capacité de prendre en compte les
conséquences sociales mais aussi administratives, judiciaires et policières
actuelles de cette rupture : discrimination devant le travail ou le logement,
contrôles d’identité arbitraires, zones de rétention soumises à l’impératif policier,
expulsions du territoire parfois au mépris de conventions internationales signées
par l’état, double peine, entrave à la circulation des personnes, etc. Une chose
est de rouvrir la terreur coloniale, une autre de la traiter en allant plus loin dans
ce qui la structure et en fait une réalité tout entière née d’institutions qui, pour
partie au moins, continuent de survivre à la décolonisation (p. 11)». L’oubli de
la guerre d’Algérie, c’est aussi, comme le souligne Jacques Rancière, l’oubli
de l’altérité intérieure, de la différence de la citoyenneté à elle-même qui est
propre à la politique – et en France l’oublié fait retour sous la forme du
« problème immigré » de Le Pen et des déchirements nouveaux du racisme. Ici
encore, la question qui se pose est donc, avec le travail de la mémoire, celui de
la subjectivation politique et de la communauté impossible.
- avec la mémoire de la violence nazie et celle de la guerre d’Algérie, une
troisième mémoire a saisi et interroge la pensée politique en France, celle des
dictatures militaires en Amérique du sud, et se donnant singulièrement comme
enjeu la question des disparus et engendrant jusqu’à des recours juridiques et
l’intervention du droit international, en France comme dans d’autres pays
européens, contre Pinochet et contre des généraux argentins. Ici encore, il s’agit
au-delà du rétablissement des faits historiques et de la sanction matérielle, de
reposer à nouveaux frais la question du sujet et de la communauté politiques.
En témoigne le remarquable travail d’une jeune chercheuse chilienne résidant
en France, Antonia Garcia Castro : La mort lente des disparus au Chili sous la
négociation civils-militaires (1973-2002) (Maisonneuve et Larose, 2002). Dans
cet ouvrage, le disparu devient un authentique personnage philosophique, un
concept opératoire pour penser la communauté politique au présent.
Posant d’abord la question : qu’est-ce qu’un disparu ?, elle fait varier la
notion de disparition en extension et en compréhension, et en arrive à lui donner
le statut de crime politique en évitant le recours aux rapports d’Amnistie
International parce que ceux-ci s’inscrivent dans une logique de la dénonciation. Partant de quatre réquisits : 1) qui dit disparition dit arrestation
impliquant des agents de l’état; 2) qui dit disparition dit manque d’information
sur le sort connu par les prisonniers; 3) qui dit disparition dit au moins deux
« victimes », le disparu et ses proches; 4) qui dit disparition dit contournement
de la loi; elle en arrive à l’énoncé de cette définition : « Est considéré comme
disparu l’individu qui, ayant été arrêté par des agents de l’état, est durablement
détenu dans le secret, sans que cette arrestation soit reconnue par les autorités
impliquées », qu’elle complète ainsi : « mort durant son emprisonnement, sa
dépouille est occulte, sans que son décès soit notifie à ses proches ». Restituant
ensuite la logique de la disparition, qui nécessite au moins trois acteurs : un
acteur agissant (les agents de la Dinah), une cible directe (le prisonnier occulte)
et une cible indirecte (le tiers témoin), Antonia Garcia identifie la disparition
comme étant, du point de vue du pouvoir qui l’organise, une technique
permettant de neutraliser dans le long terme la capacité d’action d’individus
engagés dans des réseaux sociaux : La disparition est « un crime non codifié
comme tel supposant une chaîne de procédures délictueuses, dont l’arrestation
arbitraire, l’emprisonnement clandestin, la torture des prisonniers, leur assassinat et finalement l’occultation durable des dépouilles ». Après avoir identifié
le sujet (le disparu) et l’acte (la disparition), Antonia Garcia propose de caractériser le mouvement, l’acte de la puissance en tant qu’elle est en puissance :
« Qu’est-ce que faire disparaître ? Une technique coercitive spécifique fondée
sur un usage règle du secret permettant dans le long terme des réseaux sociaux
de telle manière que toute organisation d’un mouvement politique oppose aux
projets de pouvoir militaire soit impossible et que celui-ci puisse agir en toute
impunité ». Ce qui est important, c’est qu’Antonia Garcia ne fait pas de la disparition une pratique matérielle de répression, mais une technique spécifique, un
instrument de pouvoir : non pas simplement une tactique politique, mais un
mode de gouvernement.
Et de faire de la disparition un objet pour la philosophie politique, elle en
tire de retrouver la mémoire à plusieurs niveaux. Il y a d’abord la mémoire des
disparus chez les proches, et la tentative d’extirper l’identité de la victime du
monde des survivants. Une identité qui est aussi une construction sociale, et
effacer une identité est ici non pas seulement occulter des corps, mais par ce
geste altérer la capacité de tous les autres de se représenter les absents comme
des individus en société, morts ou vivants, transformer les victimes en entités
immatérielles, en fantômes. Mais il y a aussi les effets spécifiques de la disparition dans le cercle familial, qui engendre la mobilisation des familles. Une
mobilisation qui fait de la mémoire individuelle une mémoire collective ou
sociale. Antonia Garcia tire de là que toute mémoire est une pensée qui ne
reproduit pas le passé, mais repense le passé au présent pour l’avenir (avec ce
que cela peut comporter comme omissions, oublis et modifications). Et ce
processus de réinterprétation du passé a une fonction sociale qui est non
seulement de resserrer les liens sociaux, mais aussi de marquer des différences :
Se souvenir serait ainsi une manière de décliner sa position dans le monde, de
se penser soi-même avec autrui, parfois contre autrui. Enfin, il y aurait des
mémoires, des représentations du monde diverses, se donnant en partage au sein
de différents groupes composant une société.
L’auteur se lance ensuite dans une phénoménologie du vécu de la disparition
et de la quête du disparu du point de vue des familles, pour aborder la question
de la réparation, qui engendre un autre niveau politique de la mémoire. Est en
jeu non seulement la recherche des corps, mais aussi une exigence de vérité et
de justice, et dans cette liaison de la vérité, de la justice et de la mémoire, c’est
toute la (re)construction d’une subjectivation politique qui est engagée. Une
subjectivation qui passe par l’action de l’association des familles de disparus
et transcende toute organisation partidaire, et dont le sens se transforme de
l’opposition au gouvernement militaire sous la dictature à la critique de la
commission Rettig. Elle a d’abord réinventé un espace public où puisse se jouer
une revendication de justice au nom des droits de l’homme, qui se constitue peu
à peu comme prenant place sur la scène du politique comme indissociablement
liée à la lutte contre la dictature militaire. Mais cette recherche de la vérité et
de la justice va se heurter ensuite à l’exigence politique de réconciliation
nationale du gouvernement de transition, d’autant que la vie politique se libéralisant se dépolitise au sens où elle devient un mode de gestion de la société sous
condition des valeurs de la réussite et de la prospérité économique. Il s’agit dès
lors de surmonter les divisions entre les Chiliens, et si la finalité du débat
devient d’assurer une réconciliation, autrement dit de faire en sorte que ces
violations des droits de l’homme perpétrées sous la dictature militaire cessent
d’être un facteur de division entre les Chiliens, le but est de mettre fin au débat.
Le rapport de la commission nationale de vérité et de réconciliation présenté
le 4 mars 1991 est en conséquence une déclaration de principe fondée sur une
certaine interprétation du passé, et un usage de la mémoire et de l’oubli qui vise
à constituer les disparus comme des morts que tous peuvent pleurer. Faire
apparaître les disparus devant l’impératif juridique qui permet de tuer les morts,
et faire juger par les tribunaux ordinaires les cas litigieux, pour répondre à
l’impératif politique de réparation.
Ce qui est en jeu, ici comme ailleurs, c’est bien alors la nature de la
démocratie chilienne, et les fondements sur lesquels elle repose. « Raconter
l’histoire. Faire le deuil. Mais qui fera cette histoire ? Est-ce aux hommes
politiques de la faire ? »: Antonia Garcia renvoie la question de la mémoire à
celle du sujet politique et de la communauté impossible après le tribunal de la
commission Rettig. Un questionnement qui est aussi celui de Sandrine Lefranc
dans ses travaux sur la rhétorique du pardon et de la réconciliation, montrant
que sous prétexte de réconciliation nationale et de paix civile, c’est peut-être
l’idée même d’une fracture à l’intérieur de la nation que l’amnistie cherche à
exorciser, reconduisant par la recherche d’un consensus la quête de l’unité qui
caractérisait les régimes autoritaires (voir Sandrine Lefranc : « Les politiques
de réconciliation dans le cône sud latino-américain : dissensus démocratique ou
oubli de l’histoire ? », Annales Franco-latino-américaines de Philosophie,
numéro 1, L’Harmattan, 2003). La question des politiques de la mémoire de la
violence requiert donc une réflexion philosophique sur les espaces publics de
la démocratie, l’actualité du personnage philosophique de la citoyenneté et
l’impossibilité de la communauté politique. L’enjeu de cette question pourrait
être que le travail de la mémoire et de la réparation ne soit pas une manière
d’annuler le politique dans la relation entre un état social et un état du dispositif étatique, et dans le consensus, qui est le contraire de la démocratie, si on
la définit comme lien de la division et libre expression du dissensus.