2003
Topique
Terrorisme et Mass Médias
Pierre Mannoni
Université de Nice Sophia-Antipolis Pôle St-Jean d’Angély 24, avenue des Diables Bleus 06357 Nice Cedex 4
Christine Bonardi
Université de Nice Sophia-AntipolisPôle St-Jean d’Angély24, avenue des Diables Bleus06357 Nice Cedex 4
Les rapports entre la spectacularisation de la violence et le pouvoir politique
existent depuis très longtemps. Les terroristes des XIXe et XXe siècles se sont inscrits dans
la mêmeperspectived’accaparementdes esprits par l’intermédiaired’un «théâtresanglant».
Les médias modernes grâce à leurs innovations techniques, ont mis à leur disposition un
instrument leur permettant d’atteindreleurs objectifs depublicité et de propagande. La procédure d’influence qui a résulté de leur conjonction s’est exercée par les voies persuasives
de la communication médiatique, le plus souvent manipulée par les terroristes, à travers
les représentations sociales, les rumeurs et parfois la production de véritables psychoses.
Une approche expérimentale des rapports terrorisme-médias semble possible et susceptible d’éclairer les mécanismes en jeu dans ce type de phénomène et ses conséquences.Mots-clés :
Manipulation, Opinion publique, Terrorisme, Médias.
The links between the way violence is made into a public spectacle and
the political powers that be are age-old. Terrorists in the nineteenth and twentieth centuries also used the same way of ‘getting a hold’over people’s minds through the means of
their ‘bloody theatricals.’The Press today, thanks to new technological innovations, has
laid at the terrorists’doors just the tool they needed to achieve their aim of obtaining as
much publicity and propaganda as possible. They can thus use these two tools together to
influenceus throughthePress,and themedia areoften manipulated bytheterrorists through
the social image they present of themselves, through rumours and sometimes through the
development of real obsessional fear.An experimental approach to the links between terrorism and the media seems possible in an aim to shedding light on the mechanisms at play
in this type of phenomenon and its consequences.Keywords :
Manipulation, Public opinion, Terrorism, the Media.
Les journalistes sont censés être les greffiers des événements. Ils dressent,
par profession, les procès-verbaux des faits sociaux ou politiques dont ils sont
les témoins privilégiés. Les échos qu’ils en donnent à travers leurs publications divulguent l’événement en question et le font, pour ainsi dire, exister sur
la scène sociale. Le service rendu par cette diffusion est de porter à la connaissance de tous les membres d’une société, d’une nation et parfois du monde
entier, ce qu’il en est du fait concerné. Chacun peut ainsi être instruit de ce qui
advient ici ou là et des éventuels enjeux que cela peut revêtir pour son existence
personnelle, celle de son groupe ou celle de sa nation.
Or, si sur un grand nombre de questions une telle « mise en échos » a bien
la valeur informative attendue, certains sujets appellent un traitement médiatique particulier, leur nature ou leurs caractéristiques étant susceptibles d’influer
gravement sur l’opinion publique et de provoquer des distorsions dans la représentation que celle-ci peut avoir de l’événement, allant, comme cela semble être
le cas princeps du terrorisme, jusqu’à désorganiser tout ou partie du comportement collectif. Existe-t-il un rapport particulier terrorisme/médias tel que l’on
puisse suspecter la mise en œuvre, à travers ce rapport, d’une procédure
d’influence à type de manipulation ? C’est la question que nous allons nous
efforcer d’examiner dans le présent chapitre, non sans avoir précisé au préalable
que nous écartons volontairement de notre propos le cas du terrorisme étatique
(d’en haut), les moyens de communication de masse étant muselés par une très
forte censure, l’association par renforcement mutuel décrite ici n’existe pas.
Nous faisons donc le choix de ne traiter que des rapports fonctionnels qui se
développent entre les mouvements terroristes non-étatiques (d’en bas) et les
organes de la presse dite libre.
I. L’« ASSOCIATION » TERRORISME ET MÉDIAS
1.1. Violence spectaculaire et pouvoir politique
La collusion entre spectacularisation de la violence et pouvoir politique est,
on le sait, très ancienne. Il y a beau temps, en effet, que les gouvernants ont
compris tout ce qu’ils pouvaient attendre d’une mise en scène de leur puissance.
Le spectacle des châtiments infligés aux condamnés a bien toujours eu pour
principal intérêt de frapper les esprits bien plus que de punir les criminels (ce
qui aurait pu se faire dans la profondeur et l’obscurité des cachots). Le souci
du prince, en déchirant les corps suppliciés, était d’étaler aux yeux de tous, en
place publique donc, l’éclat de son pouvoir. Les exemples abondent. Il n’est que
de citer la justice royale, les tribunaux de l’Inquisition et ceux des Jacobins.
Les doctrinaires du contre-Etat ont eux aussi bien intégré l’efficacité du
procédé et ne se sont pas fait faute de le mettre en pratique à leur tour. Les
Zélotes des Temps Anciens, véritables « proto-terroristes », puis les premiers
révolutionnaires de la Narodnaïa Volia russe ou encore les Anarchistes ont ainsi
trouvé à leur disposition une technique déjà accomplie dont il ne s’est plus agi,
au fil des années, que de perfectionner les détails. Une des innovations majeures
en l’occurrence fut certainement la pyrotechnie et la mise au point de la première
bombe, saluée par un anarchiste allemand du nom de Most, véritable initiateur
de l’effet médiatique susceptible d’être induit par les explosions. Selon sa
propre formule, « il faut faire boum ». Les décennies qui se sont succédées
n’ont fait que confirmer cette « philosophie de la bombe » (Laqueur, 1979). Et
ceux qui parlent d’un nouveau terrorisme pour qualifier l’attentat du
11 septembre, en postulant un changement qualitatif dans la nature du
phénomène perdent de vue que de l’archaïque bombe des anarchistes de la fin
du XIXe à l’explosion des Twin Towers c’est la même logique de la spectacularisation qui prévaut. Ce qui change, dans ce dernier cas, c’est l’échelle de
l’événement, i.e. uniquement l’aspect quantitatif, lui-même conditionné par
l’époque dans laquelle il s’inscrit et les progrès technologiques (l’aviation et
les médias) réalisées entre les deux. Car, même pour ce qui regardele geste suicidaire des terroristes contemporains, il ne fait que s’inscrire dans une « tradition »
qui a été initiée par les anarchistes eux-mêmes, lesquels n’hésitaient pas à se
jeter avec leur bombe sous les pieds des chevaux du carrosse de l’archiduc.
1.2. Un lien organique
Aucun attentat n’est sérieusement envisagé, semble-t-il, sans que les auteurs
de cette action ne se soient au préalable demandé ce qu’en feront les organes
de presse, puisque son exécution a lieu dans la perspective des échos qu’il va
produire dans l’opinion publique, et que là se trouve la principale raison de
son existence : les cibles sont visées pour leur valeur symbolique et pour autant
qu’elles sont susceptibles de susciter des réactions de la part du public.
C’est là qu’intervient d’ailleurs la principale différence entre les actions de
guerre entreprises par des armées en campagne et les attentats terroristes. Les
premières ont surtout en vue des objectifs militaires, c’est-à-dire la maîtrise de
points stratégiques et la destruction des forces ennemies, tandis que les secondes
ne se préoccupent guère de porter efficacement atteinte au potentiel militaire
de l’adversaire, et préfèrent le « combat selon l’imaginaire » (Servier, 1979,
p.75), c’est-à-dire les effets psychologiques aux effets matériels. A cet égard,
le terrorisme apparaît même comme une procédure « économique » de lutte,
quant au nombre des victimes, très inférieur à celui des accidents de la route,
par exemple, pour la même période, et
a fortiori à celui du choc des armées
[1].
Et il y a bien loin, du strict point de vue matériel, entre les bilans des attentats
et ceux des bombardements classiques par l’artillerie ou l’aviation.
Ainsi peut se comprendre que, dans la préparation de l’acte terroriste, intervienne en priorité et de manière anticipée l’article de presse qui en rendra
compte, puisqu’aussi bien c’est le compte rendu de presse, et l’impact qu’il aura
sur le public, qui reste l’objectif central de toute action terroriste. Dans l’attentat
des Twin Towers, le 11 septembre à NewYork, le nombre élevé des victimes
ne représente qu’une composante relativement secondaire par rapport à la valeur
symbolique de la cible et des modalités d’exécution, ainsi qu’au bouleversement mondial produit. Il semble qu’on soit là en présence d’une logique à
double entrée, où l’une conditionne l’autre, puisqu’un attentat organisé sans que
soit envisagé le compte rendu qui va en être fait serait voué à manquer l’essentiel
de sa cible, quand bien même il serait réussi au plan des opérations. Notons que,
si les terroristes commettent une erreur au regard des rapports que la presse est
susceptible d’en faire non seulement le bénéfice attendu de l’opération est nul,
mais il peut également nuire à la cause défendue en faisant l’objet d’une interprétation publicitaire désastreuse. On se souvient du plasticage par l’O.A.S. de
l’appartement de Malraux en février 1962 à Paris. La bombe causa des dégâts
à l’appartement voisin et une fillette de 4 ans, Delphine Renard, qui y habitait
avec ses parents reçut des éclats qui lui occasionnèrent des coupures au visage
notamment. Les photos de la petite fille ensanglantée et les commentaires des
journaux (« Ses yeux blessés ne verront peut être plus les jouets qu’elle aimait »,
titrait le Paris Match du 10 février 1962, parfait exemple de la pathémisation
du discours – cf. Charaudeau, 2000), ont soulevé l’indignation du public, et il
n’est peut être pas exagéré de dire que, ce jour-là, l’O.A.S. a perdu une bataille
médiatique capitale.
C’est donc bien dans les pages des journaux et sur les écrans de la presse
télévisée que se jouent les scénarios orchestrés par les terroristes. Leur but est
double : agir sur les esprits et provoquer les décisions politiques en faveur de
leur cause. Ainsi, un attentat se déploie sur la scène sociale selon deux dimensions essentielles : une dimension événementielle, à travers laquelle se décrit
le fait terroriste dans les termes de sa réalisation pratique et technique, avec les
différents caractères que l’on est en mesure de prêter à cet événement là –
désignation des auteurs éventuels, rattachement à un contexte politique particulier, modalités de réalisation, étendue des dégâts, nombre des victimes,
réactions des autorités, etc.; et une dimension imaginaire/symbolique qui inscrit
l’attentat dans un discours médiatique exerçant sur le public une action de type
psychologique, notamment sur sa manière d’appréhender l’événement. La
puissance de l’impact terroriste se décrit alors dans la combinaison de ces deux
dimensions pour aboutir à l’attentat dans sa forme accomplie. On peut donc bien
considérer qu’il existe un lien organique entre le terrorisme et les médias en ce
sens que l’un est déjà dans l’autre. Parler de « lien symbiotique » (Hoffman,
1999, p. 167) est, de la sorte, tout juste suffisant dans la mesure où le compte
rendu de presse apparaît non pas seulement lié intimement à l’attentat dont il
rend compte, mais est, pour ainsi dire, déjà « présent » avant l’exécution de cet
attentat qu’il conditionne.
1.3. Un lien fonctionnel
Les médias modernes possèdent une puissance qui leur permet d’assurer
aujourd’hui à tout attentat une « onde de choc » dépassant très largement les
effets matériels immédiats. Cette loi de propagation qui tient au fonctionnement
propre des médias entre au premier rang en ligne de compte pour les terroristes
qui obtiennent souvent, grâce à ce « coefficient multiplicateur » (Mannoni,
1992, p. 127), des résultats hors de proportion avec le petit « pétard » qu’ils ont
fait sauter.
Des innovations techniques sont d’ailleurs venues apporter leur involontaire
contribution à la diffusion du pouvoir du terrorisme. Effectivement, à partir de
1830, on entre dans l’ère de la communication de masse avec la presse d’imprimerie à vapeur, puis avec les rotatives et, vers 1870, l’utilisation de l’énergie
électrique. Mais c’est assurément les progrès de la télévision, avec notamment
la mise en orbite, en 1968, du premier satellite américain, qui furent décisifs.
Dès lors, l’information sortait de ses cadres limités pour atteindre une dimension
supra-nationale, voire mondiale. Et il est intéressant de constater que le terrorisme a connu un développement parallèle, devenant lui aussi trans-étatique
avant de prendre, comme c’est le cas actuellement, les Etats-Unis pour cible
privilégiée. La principale raison de ce choix tient essentiellement « aux exceptionnelles occasions de publicité et d’exposition que les terroristes du monde
entier savent obtenir des grands médias d’information américains », ainsi que
le note Hoffman (1999, p. 168). Les terroristes peuvent ainsi escompter une
audience mondiale et le monde entier peut suivre en direct (ou presque) l’événement et ses diverses péripéties orchestrées comme les séquences d’un
palpitant spectacle. Non seulement l’action terroriste devient attrayante en elle-même, mais encore elle peut, à l’occasion, profiter d’une « locomotive » en se
développant sur (et au détriment d’) une manifestation internationale ayant
déjà capté l’attention du public mondial, comme ce fut le cas pour les Jeux
Olympiques de Munich en 1972.
Il semble bien acquis aujourd’hui qu’on soit là en présence d’un drame (au
sens théâtral du terme) qui exige d’être « monté » et « montré » (Mannoni, 1992,
p. 127). Pour Jenkins (1975, cité par Hoffman, 1999), de fait, « le terrorisme,
c’est du théâtre ». « La violence (terroriste) doit en effet adopter les canons du
genre médiatique : il faut tout d’abord qu’elle soit mise en scène. Il en découle
une sorte d’esthétique de la violence » (Sommier, 2000, p. 21). Et les effets
attendus sont bien ceux de toute mise en scène : captiver l’attention par des
moyens qui sont plus pathiques que logiques, plus émotionnels que rationnels.
D’où aussi le choix des moyens entrant dans ce type de scénario : armes,
blessures et cibles définies et élues pour leur valeur symbolique et leur capacité
à jouer sur le registre des émotions (cf. Bonardi et Mannoni, 2002).
Des caractéristiques fonctionnelles viennent s’ajouter aux caractéristiques
structurelles ou techniques des moyens de communication de masse. Parmi les
principales, on peut décrire l’avidité de la presse à rendre compte des événements que les agences leur font connaître, avec une soif de show et dans le jeu
d’une concurrence qui les contraint à des réactions rapides, le plus souvent
sans recul critique. Mais il y a lieu d’évoquer également la relation que les
médias entretiennent avec leur public. Bourdieu (1996), s’attache en effet à
montrer par quels mécanismes la télévision représente une forme de violence
symbolique s’exerçant « avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et
aussi, souvent, de ceux qui l’exercent » (id., p. 16), entendant par là que public
et journalistes prennent une part active quoique inconsciente à l’élaboration de
l’information quotidienne : « les journalistes ont des « lunettes » particulières à
partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres; et voient d’une
certaine manière les choses qu’ils voient. Ils opèrent une sélection et une
construction de ce qui est sélectionné. Le principe de sélection, c’est la recherche
du sensationnel, du spectaculaire. La télévision appelle à la dramatisation, au
double sens : elle met en scène, en images, un événement et elle en exagère
l’importance, la gravité, et le caractère dramatique tragique » (id., p. 18). De
plus, l’image dramatique ou non est redoublée par le discours (les mots chocs,
qui frappent, etc.) qui en donne le sens, la décrypte, dit ce qu’il faut y voir et
ce que l’on doit en croire : «… le simple compte rendu, le fait de rapporter, to
record, en reporter, implique toujours une construction sociale de la réalité
capable d’exercer des effets sociaux de mobilisation (ou de démobilisation)»
(id., p. 21). Le tri médiatique opéré fait que la circulation de l’information est
assujettie non à sa seule valeur informative mais à la force de son impact, c’est-à-dire au « coup » médiatique, au scoop, à l’information extra-ordinaire. Elle
entre, toujours selon Bourdieu (1996), dans le registre médiatique par effraction,
s’imposant au moins à l’un des mediums, avant d’être relayée par le mécanisme
de la concurrence que se livrent les médias. Le mécanisme de la dramatisation,
de la mise en scène médiatique pousse ainsi les journalistes à donner à tout
événement un relief suffisant pour devenir ce qui leur semble être une information. Le moindre fait divers n’est jamais donné comme tel mais retraité de
manière à devenir digne d’être rapporté. « L’actualité telle qu’elle est présentée
dans les médias imprimés ou audio-visuels, peut être assimilée à un déluge de
« pseudo-événements » : fuites calculées, interviews à sensation, « petites
phrases » lancées au bon moment prennent le devant de la scène. Obsédés par
la recherche d’informations exclusives, le « scoop », les journalistes tendent à
privilégier le détail au détriment de l’essentiel, le commentaire aux dépens de
la réalité. Ainsi ils créent l’actualité de toutes pièces lorsque les faits par eux-mêmes n’offrent rien d’assez captivant. La boulimie de nouvelles finit par
contaminer le public : en tournant le bouton de son poste, l’automobiliste qui
se rend à son travail attend déjà du neuf par rapport à ce que contient son
quotidien du matin » (Baylon et Mignot, 1991, pp. 165-166). Leur travail de
réélaboration de la réalité est simplifié dans le cas des attentats, en ce sens que
les terroristes leur ont déjà préparé la besogne. Ce qui ne les prive naturellement pas d’y rajouter quelque chose de leur cru.
Les médias finissent ainsi par être pris en quelque sorte en otages (parfois
en même temps que les otages réels), aboutissant à une inflation qui bénéficie
logiquement aux terroristes. Entre autres exemples on se souviendra de la
couverture par les médias américains du détournement du volTWA 847 par des
terroristes chiites du Hezbollah le 1er juin 1985. Après diverses péripéties,
39 américains furent retenus à bord : « Pendant les dix-sept jours que dura la
crise, alors que les otages américains étaient détenus à Beyrouth, près de 500
sujets d’information – 28.8 par jour en moyenne – furent diffusés par les trois
principales chaînes de télévision américaines (ABC, American Broadcasting
Corporation : NBC, National Broadcasting Corporation; CBS, Columbia
Broadcasting System). En effet, en moyenne, les deux tiers de leur journal
télévisé de début de soirée, la « grande messe » (14 minutes sur 21) parlaient
de l’épisode des otages; et leur grille de programmes fut interrompue au moins
80 fois pendant ces dix-sept jours par des éditions spéciales ou des flashs
d’information » (Hoffman, 1999, p. 162). Précisons encore que la couverture
de l’événement avait mobilisé une « petite armée » de 85 personnes pour les trois
chaînes en état d’alerte permanente au Liban. Cet exemple, évoqué également
par Schmid (1989, p. 548), n’empêche pas cet auteur de considérer cependant
ce type d’action terroriste comme des « pseudo-événements » (p. 539).
II. COMMUNICATION MÉDIATIQUE ET PERSUASION
2.1. Traitement de l’information destinée à l’opinion publique
Dans un travail sur l’émergence de représentations relatives à la psychanalyse en France, Moscovici (1961/1976) montre que le processus d’apport
d’informations par les médias est plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord.
Les différents organes de presse étudiés par l’auteur ont pour tâche, outre
l’apport de connaissances, de rendre celles-ci acceptables par le public, et
travaillent ainsi à ne pas heurter les convictions fondamentales des uns et des
autres, tout en donnant des clés pour intégrer les informations nouvelles. Pour
être reçue et acceptée toute information doit correspondre aux normes, convictions et habitudes de pensées de chacun, l’intégration de nouvelles informations
se faisant toujours en rapport avec les anciennes. Moscovici résume les
mécanismes de l’information suivant trois grands modes de communication :
la diffusion, la propagation et la propagande.
La diffusion d’information par les médias n’a pas pour vocation directe
d’exercer une influence sur les récepteurs du message (le public), mais de transmettre un savoir, à chacun ensuite de l’assimiler en fonction de ses propres
cadres de référence et systèmes d’interprétation. S’adressant à un large public,
la diffusion ne tient pas compte des insertions sociales spécifiques et se trouve
ainsi opérer dans une zone que l’on pourrait qualifier de neutre idéologiquement
parlant. L’objectif est de former une sorte d’unité entre le médium et le lecteur,
tout en maintenant unedifférenciation des rôles. On peut ainsi penser la diffusion
d’informations ou de connaissances comme un moyen d’exposer des points de
vue divergents voire contradictoires, dans le but d’informer le public mais sans
chercher délibérément à le convaincre de la prévalence d’une conception ou
d’une autre. Cette perspective « démocratique » de répartition du savoir nouveau
s’accommode d’une grande liberté de propos, sans orientations particulières,
si ce n’est de transmettre de l’information au plus près du point de vue des uns
et des autres. C’est sans doute à ce point de vue que se rattachent le plus
largement les journalistes eux-mêmes, lorsqu’ils sont amenés à définir leur
profession comme « informative », lieu d’une médiation entre l’événement et
le public à informer. Ce qui peut, dans le cas particulier du terrorisme, avoir un
effet pervers lié au phénomène de réverbération (effet-écho) évoqué plus haut.
C’est aussi la raison pour laquelle certains auteurs proposent un « rétrécissement » des informations (Utley, 1997).
La communication par propagation, quant à elle, véhicule en plus un
ensemble de significations à donner à l’objet, et s’adresse à des catégories de
public sensibles à l’argumentaire développé. La transmission des informations
par propagation dispose donc a priori d’une aire d’action limitée mais directe,
qui interpelle par ses messages un public donné et s’inscrit dans un cadre de
référence déjà existant. Son objectif est alors de faire accepter par le groupe une
conception de l’objet mûrement établie par certains de ses membres et d’ajouter
ainsi un surcroît de sens à celui qui existe. Le message délivré est ainsi une
connaissance toute faite, un ensemble d’opinions prêtes à être utilisées. Les
médias oscillent alors entre la publication des revendications des terroristes et
leur cautionnement lorsqu’ils touchent un public « sensible » à la cause
défendue.
Enfin la diffusion d’information de type propagande est résolument au
service de l’action, potentielle ou future, d’un groupe à propos d’un objet social.
Moscovici (1976, p. 442) la définit comme « (…) une modalité d’expression
d’un groupe en situation conflictuelle et d’élaboration instrumentale, en vue de
l’action, de la représentation qu’il se fait de l’objet du conflit ». Faire de la
propagande c’est en quelque sorte orchestrer un ensemble de communications
en prenant position pour ou contre. L’objet social à l’origine de la communication est source de conflit entre les groupes, ce qui met en péril chacun d’eux
mais aussi la cohérence de leur vision du monde. La propagande produit alors
une représentation de l’objet que tout le groupe s’approprie. L’objectif de la
propagande est ainsi de restaurer l’identité du groupe, menacée par le conflit,
en éliminant les contradictions qui existent à propos de l’objet social. Comme
pour la propagation, les médias concernés vont créer un système ou plutôt un
modèle social dont la vocation n’est pas tant celle d’une élaboration intellectuelle que celle d’une affectation de significations à l’objet et d’un
positionnement de celui-ci dans un contexte social précis. Le message diffusé
par propagation s’impose alors comme vrai à la conscience de tous les membres
du groupe, donne un sens à la réalité et guide les comportements des personnes.
Le terrorisme en sort définitivement paré de légitimité.
Ces modalités de circulation de l’information constituent des « guides
d’opinion » (Rouquette, 1994a) diversifiés, de type proximal (pour la diffusion),
« expert » (pour la propagation) ou « militant » puisque destiné à des groupes
engagés idéologiquement et socialement (pour la propagande). Cependant, le
peu de recul dont dispose le public pour faire la part des choses dans le flot
médiatique, entre l’information « objective » et le commentaire orienté, voire
idéologisé, fait qu’il est de plus en plus malaisé de prétendre distinguer information et propagande de type politique.
Dans tous les cas, et quelles que soient les circonstances, l’objectif médiatique principal se conçoit sous les auspices d’un processus d’influence :
convaincre, persuader, faire faire.
2.2. La communication médiatique, lieu où s’exerce en continu la
persuasion
Les mécanismes classiques des influences sociales ont fait l’objet d’une
attention soutenue dans le domaine de la psychologie sociale (voir par exemple
Paicheler, 1985; Mugny, Oberlé et Beauvois, 1995), notamment, pour ce qui
nous intéresse ici, sous l’angle des discours, véhicules de l’influence. A partir
d’une approche psycho-socio-pragmatique du fait communicatif, on a ainsi été
amené à montrer l’importance de la rhétorique argumentative ou persuasion
par la parole : «…le pouvoir est au bout de la parole, les médias instituent le
réel par l’image et la parole en le mettant en scène, en l’insérant dans des
modèles argumentatifs pré-construits » (Ghiglione, Dorna et Bromberg, 1984,
p. 591). Selon ces auteurs (et pour les seuls médias télévisés), dans la communication persuasive de type médiatique, un rapport est établi entre l’individu
producteur de sens et la pa role instrument de persuasion, les faits éta nt
examinés sous l’angle des utilités sociales et des enjeux de pouvoir, le tout se
développant au grand jour et à l’intention d’un vaste public : « Persuader par
la parole est de loin le meilleur moyen d’assurer les régulations sociales nécessaires à des fonctionnements sociaux relativement harmonieux et durables.
En effet, ce type de persuasion suppose, peu ou prou, une acceptation par
l’autre du monde qui lui est proposé (et non, du moins apparemment, imposé)
et donc une appropriation de ce réel, qui passe du statut de monde possible
parmi d’autres à celui de monde réel, exclusif de tout autre. Nous sommes là
dans le domaine du politique » (Ghiglione, 1993, p. 117) qui est le domaine
de prédilection du terrorisme. Tout l’art consiste, en effet, à faire croire au
public ce que l’on veut qu’il croie. Si le locuteur, homme de pouvoir (ou de
puissance) séduit, ce faisant il enferme et contrôle également la pensée du
public. A ceci s’ajouterait, selon Bourdieu (1982), la mise en mouvement par
le discours de rapports de types sociaux, économiques ou politiques afin
d’atteindre au mieux le but fixé par la communication. L’avènement de l’image
(des messages imagés) ajoute une dimension supplémentaire au pouvoir des
médias. L’image elle-même participe du codage du message adressé au public
et se trouve ancrée par le commentaire qui l’accompagne et qui conduit le
public à choisir parmi la multiplicité de sens potentiels qu’elle véhicule. La
persuasion s’appuie donc davantage sur un appel à l’imaginaire, aux attentes
ou aux craintes du public que sur le contenu d’un message organisé dans le
seul but d’apporter des preuves incontestables, qui constituent bel et bien les
attestations dont le terrorisme se nourrit.
Reste que, si les médias ont ici toute latitude sur le plan de la parole et de
l’image, les déclencheurs de celle-ci sont ailleurs et disposent donc du pouvoir.
Ce sont bien, en effet, les terroristes qui font parler les médias. Ainsi peut-on
dire que le discours médiatique est à la fois manipulateur du public et manipulé
par les auteurs des événements rapportés. En tant que promoteurs d’événements, les terroristes détournent à leur profit et canalisent cette machine à
persuader que sont les médias.
Pour ce qui est du sujet social, c’est-à-dire du public cible de la mécanique
persuasive, on reconnaît, depuis Cialdini, Levy, Herman et Evenbeck (1976),
qu’il n’est jamais totalement passif mais met en place une sorte de mouvement
de contre persuasion. Tout message, qu’il soit visuel ou non, dispose en lui-même d’une dimension symbolique et nécessite pour être correctement décodé,
le partage de codes culturels et linguistiques. Mais c’est en fin de compte le
public qui donnera à ce message un sens définitif. Reste que, l’information
médiatique s’attache à limiter la dimension de cette capacité interprétative :
l’amitié franco-arabe dicte, par exemple, en France une certaine prudence dans
la condamnation des actes de violence commis par les Palestiniens, et l’interprétation qu’en proposent les israéliens. Le traitement de l’information portant
sur les actes terroristes dépend alors notamment des éléments de contextualisation historico-politiques et des inscriptions idéologiques sous-jacentes.
III. RÉPERCUSSIONS SUR LA PSYCHOLOGIE COLLECTIVE : LA
DÉSORGANISATION DE L’OPINION COLLECTIVE
3.1. Psychoses et rumeurs
Lorsqu’il est question du terrorisme, l’effet de rayonnement médiatique
suppose un certain traitement de l’information reposant sur une mise en avant
des implications de l’acte lui-même. Le compte rendu de presse ou télévisé
suppose une mise en scène d’au moins deux protagonistes (deux nations, deux
religions, et), donc la confrontation de deuxidéologies (idéo-logiques ?) ou, pour
le dire autrement, de deux représentations du monde (dans leurs dimensions
économique, sociale, politique, culturelle). Tout événement terroriste se trouve
ainsi recréé par les médias qui le mettent en lien avec d’autres événements de
même nature et l’inscrivent dans un climat social déterminé au moyen d’une
logique explicative, de type causaliste le plus souvent. On voit ainsi réémerger,
depuis les événements de 2001, l’idée d’un réseau terroriste mondial (ou une
ligue) fortement structuré et bien organisé (désignation/identification d’un
leader et de responsables, partition en sous-groupes évoluant sur des territoires
distincts, etc.). Toute une série d’attentats récents (Bali, Snipper deWashington,
cargo français auYémen, Moscou) se trouve de la sorte reliée, dans les discours
médiatiques, à ce réseau mondial par une chaîne causale dont l’ampleur est
fonction des informations possédées à un moment précis de l’épisode. C’est dire
que l’environnement médiatique du terrorisme, en ces années 2000, fonctionne
sur la base d’une trame commune à tous les épisodes : chaque événement
« suspect » qui se produit en un point du globe est rattaché aux autres selon une
logique explicative adaptée à ce que l’on pourrait nommer l’événement médiatique princeps (attentat de NewYork). Dans certains cas, les médias se trouvent
même en position de contribuer à l’émergence de véritables psychoses (cas de
l’antrax après le 11 septembre, l’explosion de l’AZF à Toulouse) et sont, par
conséquent, sans doute également impliqués dans la recrudescence de fausses
alertes en divers points du globe, entretenant ainsi cet effet parano-médiatique
d’une ramification mondiale, omniprésente et toute puissante. Ceci constitue
un terreau des plus propices à l’émergence, l’entretien et la transmission de
rumeurs qui représentent l’« expression continuée d’un état psychosocial »
(Rouquette, 1994b, p. 53)(cf. également Kapferer, 1995)
Un climat d’angoisse est ainsi maintenu qui, à la moindre alerte, resurgit
comme candidat explicatif potentiel : le lien est toujours tissé ou esquissé entre
épisodes antérieurs et vécu immédiat. Les terroristes seraient ainsi dotés d’un
« plan » et d’intentions précises : frapper un grand coup pour atteindre la planète
entière, fêter l’anniversaire de l’attentat de NewYork, porter atteinte à l’Europe
alliée de toujours des USA (ou entraver sa construction et sa montée en
puissance), atteindre des populations innocentes en les contaminant, etc. On leur
prête un but, des stratégies, une logique : le terrorisme a maintenant un visage,
l’adversaire à combattre est désigné, mais le sont aussi ses moyens d’action et
de diffusion médiatique (la chaîne TV Al Djazira). Bref, les médias veillent à
ce que les catégories soient clairement délimitées, amalgames et simplifications
à l’appui : il y a dorénavant les « bons » (les nations dites civilisées) et les
« méchants » (le réseau terroriste mondial, mais aussi certains pays-refuges ou
complices, les « Etats voyous »). Nous sommes là en présence du mécanisme
le plus classique inhérent à toute catégorisation sociale de quelque niveau
qu’elle soit (voir, par exemple, Bourhis et Leyens, 1994), qui tout à la fois
débouche sur « une extrémisation des références idéologiques et des catégorisations réciproques » (Rouquette, 1994a, p. 125), renforce la cohésion
intragroupe (des « bons ») et la discrimination intergroupes (entre « bons » et
« méchants »).
3.2. Les représentations sociales
La communication, dans ses différentes formes sociales (institutionnelle,
médiatique, intra- ou interindividuelle) est un lieu d’élaboration des représentations sociales dans la mesure où il n’y a de réalité sociale que dans l’interaction
des individus et des groupes à propos d’objets sociaux (cf. Moscovici,
1961/1976; Roussiau et Bonardi, 2001). L’individu a donc nécessairement un
rôle d’acteur qui remodèle et catégorise les informations auxquelles il est
confronté. Une représentation sociale est en quelque sorte une grille de lecture
de la réalité, socialement construite, chaque groupe social l’élaborant en fonction
de ses propres intérêts et de ses propres préoccupations. Connectées à l’activité
mentale que déploient les individus et les groupes, les représentations sociales
prennent forme par rapport à des situations et des objets qui sont socialement
importants. En ce sens, elles sont une connaissance pratique qui permet de
situer et de maîtriser l’environnement. On peut donc énoncer, au plus court,
qu’une représentation sociale est une organisation d’opinions, attitudes, valeurs,
croyances, images, socialement construites relativement à un objet donné; que
cette représentation résulte d’un ensemble de communications sociales qui
permettent de maîtriser l’environnement (en orientant notamment les conduites)
et de se l’approprier en fonction d’éléments symboliques propres à son (ou ses)
groupe(s) d’appartenance. Trois conditions président, selon Moscovici
(1961/1976) à la mise en place d’une représentation sociale : 1/ la dispersion
de l’information dans l’environnement, laquelle permet à des connaissances
indirectes et fragmentaires, via la communication, de se constituer en savoir
social non exempt de distorsions. 2/ la focalisation, conduisant un groupe social
donné à sélectionner les aspects qui correspondent à ses propres intérêts et qui
donc déterminent sa position par rapport à l’objet. 3/ enfin, la pression à l’inférence, qui permet aux individus de combler les lacunes de leur savoir en
reconstruisant en quelque sorte « sur le tas » une cohérence.
Issue d’une tradition sociologique forte, animée principalement par
Durkheim (par exemple, 1893), la notion de représentation s’appliquait alors
aux données qui relient ensemble les individus d’une même société regroupés
sous les auspices d’une conscience collective. Celle-ci apparaît comme une
réalité en soi, au fonctionnement propre (dans le sens de distinct du fonctionnement individuel), destinée à assurer cohésion et pérennité à la société. Les
représentations collectives qu’elle est supposée englober sont de même nature :
sociétales et durables. Avec Moscovici (1961/1976) les représentations
prendront, pour le compte de la psychologie sociale, une envergure moindre
(dans le sens où elles sont portées par des groupes spécifiques et non plus par
tout le corps social, ce qui leur octroie une plus forte diversité) et une dynamique
plus visible (leur évolution suit celles des groupes et non plus des sociétés).
Pour ce qui regarde le terrorisme, il va de soi queles communications médiatiques contribuent largement à la création ou à la transformation des
représentations sociales, comme elles le fontd’ailleurs pour n’importe quel autre
objet. « La clé de l’avènement politique des médias tient en quelques mots : ce
qui n’est pas montré à un public supposé égalitaire n’existe pas pour lui, ce qui
n’est pas désigné à ce public échappe à son environnement. On vise ainsi à créer
une indispensable médiation entre la réalité et les consciences. Dépendants,
éduqués, les hommes sont toujours en apprentissage » (Rouquette, 1994a, p. 29).
Si l’on considère le cas du récent épisode terroriste de Moscou sur le versant
des commentaires médiatiques de la presse et de la télévision françaises, les
Tchétchènes apparaissent dans un premier temps représentés comme les auteurs
d’une prise d’otages (sous les auspices d’un commando terroriste). Dans les
commentaires de la population retransmis par les médias, on note que des voix
(dont soit dit en passant on n’est pas en mesure d’apprécier la forceni le nombre)
s’élèvent pour réclamer que l’on fasse la paix en Tchétchénie. Après le
dénouement de l’épisode terroriste, la population russe apparaît encore (toujours
au travers des médias) partagée dans son analyse de l’événement (soulagement,
renforcement du pouvoir de Poutine, réaffirmation de la nécessité d’une paix
durable ou au contraire demande d’un durcissement de la politique russe envers
la Tchétchénie). L’opinion publique française se trouve donc confrontée à des
prises de position différenciées. Ses propres représentations du problème tchétchène aussi bien que du terrorisme et des terroristes seront donc organisées et
orientées (cf. Moscovici, 1961/1976) à la fois en fonction de ces apports d’information, du tri sélectif qu’ils en feront nécessairement à partir d’un background
de valeurs, de connaissances, d’informations antérieures et de pratiques sociales.
En ce sens, si les médias créent l’événement, le décrivent et l’analysent au jour
le jour sans forcément le présenter d’une manière univoque, les représentations sociales que s’en forgera la population leur échappent en partie puisque
d’autres paramètres de la vie personnelle et groupale entrent en ligne de compte
dans la formation de ces représentations. Reste que l’enjeu, pour les médias
autant que pour les politiques (et peut-être pour les politiques à travers les
médias), est bel et bien de diriger, d’orienter autant que faire se peut la mise en
place de ces représentations.
Notons encore, en revanche, que les commentaires médiatiques sont
unanimes à désigner le groupe des preneurs d’otages comme des terroristes. On
est alors en droit de s’interroger sur ce que pourrait être, dans la population
française, la représentation sociale de l’objet terrorisme lui-même. Des travaux
(non publiés) que nous avons nous-mêmes dirigés se sont penchés sur cette
question (Garino, 2002; Védie-Clapier, 2002). A partir d’un questionnement
standardisé, mis au point sur la base d’une théorisation tridimensionnelle des
processus présidant à la dynamique représentationnelle (Doise, 2001), la représentation sociale du terrorisme a été explorée dans des groupes de populations
distingués par leur âge, leur lieu de résidence et leur statut socio-professionnel.
Il en est ressorti nettement que, si la représentation sociale du terrorisme repose
bien sur une base commune consensuelle (dans le sens de portée par l’ensemble
des populations interrogées), celle-ci est de type minimaliste. Ce qui frappe
davantage, ce sont les modulations que subit cette représentation en fonction
des insertions sociales de chacun des groupes, portant à conclure à un ancrage
de la représentation sociale du terrorisme dans les appartenances sociales. En
ce sens, si les médias prennent bien pour cible ce que l’on a coutume de nommer
l’opinion publique et que leur influence vise à s’exercer à un tel niveau en
orientant et dirigeant les analyses et les conceptions de celle-ci, ils atteignent
en fin de compte non pas une masse, une foule, un peuple, un public, mais les
pressions qu’ils exercent se trouvent in fine avoir un pouvoir différencié suivant
les groupes sociaux (ce qui représente bien un ancrage groupal des représentations sociales). On pourrait ainsi avancer que les médias ont pour vocation
de fabriquer des représentations collectives au sens durkheimien de représentations partagées par une société dans son ensemble, mais qu’en fin de compte
les groupes sociaux transforment cette matière première pour créer à leur propre
usage des représentations sociales au sens où Moscovici l’entend.
IV. APPROCHE EXPÉRIMENTALE
L’étude psychosociale de la logique terroriste peut être entreprise, nous
l’avons vu, à différents niveaux. Nous rendrons compte ici des apports d’une
psychologie sociale de type expérimental à la compréhension d’une certaine
forme d’impact de la menace terroriste sur les sujets susceptibles d’en être les
victimes ou les spectateurs impliqués, et du rôle que les médias peuvent être
amenés à y jouer.
4.1. Menace et renforceurs de menace
Dans la perspective de rendre analysable la situation créée par les attentats
terroristes répercutés par les médias, et avec le souci privilégié de tenter de
comprendre les mécanismes qui président au déploiement des comportements
dans ce contexte, nous avons procédé à une première tentative de modélisation
expérimentale (Mannoni et Bonardi, 2001): des individus (étudiants, tous
volontaires) ont été invités à participer à de prétendus travaux sur les
mécanismes d’apprentissage. Ces sujets étaient placés dans des conditions
individuelles ou de groupe (dans lesquels ont pris parfois place des compères).
Les consignes dont on leur faisait part leur laissaient entendre clairement qu’ils
étaient exposés durant leur travail à la menace de chocs électriques distribués
aléatoirement par une machine à laquelle ils étaient reliés par des électrodes
(bien entendu aucun choc électrique n’était jamais administré, la menace seule
étant l’élément important). Ainsi, pensions-nous, était recréé l’essentiel de la
situation de menace terroriste : exposition à un danger susceptible de survenir
d’une manière imprévisible. Durant l’expérience, les sujets avaient à accomplir
des tâches cognitives. L’objectif était de confronter des individus isolés ou en
groupe à des situations de stress de manière à étudier leurs modalités de réactions
en termes de stratégies d’ajustement.
Dans une variante de cette expérience, nous avons introduit un renforceur
sous la forme d’un cri poussé par un compère (membre du groupe ou, pour les
cas d’exposition solitaire à la menace, sujet censé passer l’expérience dans une
pièce attenante). Les sujets avaient trois tâches à réaliser, le renforceur de la
menace intervenant dans le cours de la seconde tâche. Ceci permettait de
délimiter trois situations de menace : l’une (tâche 1) relevant de la seule
évocation des chocs électriques possibles, la seconde accréditant la menace
par la simulation de réception d’un choc électrique, la troisième enfin permettant
de contrôler l’impact à plus long terme du renforceur.
En matière de performances, le rôle du renforceur est manifeste. En effet,
d’une part, les scores obtenus sont moindres en situation de menace aléatoire
que dans le cas où les sujets réalisent les tâches cognitives sans être exposés à
la menace (situation dite de contrôle), et, d’autre part, les conditions de vécu
de la menace ont un impact différencié sur les sujets selon qu’ils sont isolés ou
en groupes. Dans la situation d’isolement, les performances des sujets diminuent
régulièrement et diffèrent significativement à chacune des trois tâches, tandis
qu’en situation de groupe, le renforceur de menace agit bien puisque les performances diminuent beaucoup plus sensiblement entre les tâches 1 et 2. Ainsi,
lorsque la menace, de simple devient renforcée, les conséquences se précipitent
sous forme de désorganisation émotionnelle-cognitive. Or, les médias peuvent
être considérés, au vu de ce qui a été établit plus haut, comme des facteurs de
renforcement particulièrement actifs.
Pour tenter de rendre encore davantage compte du caractère actif des médias
dans le vécu du fait terroriste par les populations, nous avons développé une
nouvelle série d’expériences destinées à mettre en évidence le rôle de renforceurs d’une menace joué par les médias dans le traitement par le public d’un
événement stressant. Il nous est ici apparu utile de nous rapprocher de la réalité
événementielle et des comptes-rendus fournis par la presse en faisant intervenir un autre type de renforceurs de la menace que le cri d’un compère, sous
forme d’articles de journaux ou d’extraits d’émissions télévisées. Pour ce faire,
nous avons utilisé comme matériel de véritables émissions télévisées ayant
traité, entre autres, de la modélisation expérimentale mise au point par nous-mêmes. Nous avons apporté à ces émissions les retouches indispensables au
montage expérimental (ce qui a été modifié portant essentiellement sur les
commentaires révélant trop évidemment ce qu’il en était des attendus de l’expérience) de manière à apprécier l’impact de l’image et des discours des
journalistes à ce propos. Sur la base de ces émissions nous avons également
fabriqué de faux articles de journaux en retranscrivant les propos tenus comme
s’il s’agissait de véritables articles de presse. Le protocole expérimental restait
par ailleurs identique à celui de notre première série d’expériences. Les résultats
attendus d’une telle modélisation (expérience en cours) concernent, bien
évidemment l’impact des informations médiatiques sur la perception de leur
situation par ceux qui y sont exposés.
4.2. L’altruisme
A partir d’une autre série d’expériences nous avons également été amenés
à nous interroger sur ce que devenait le lien social dans des situations critiques
de ce type. En effet, dans une des variantes expérimentales, nous avions installé
un dispositif permettant à des individus en groupes (avec possibilité ou non de
communiquer entre eux durant l’expérience) d’éviter les chocs électriques en
appuyant en toute discrétion sur une pédale placée à leurs pieds. Ils étaient
néanmoins informés que tout recours à la pédale (délestage de la menace) les
mettant à l’abri des chocs électriques augmentait la probabilité pour les autres
membres du groupe de recevoir un choc électrique. Les résultats obtenus à
cette nouvelle expérience (cf. Mannoni et Bonardi, 2001) conduisent à s’interroger sur l’impact d’autrui dans la mesure où les groupes autorisés à
communiquer entre eux durant l’expérience n’utilisaient que très peu le contrôle
instrumental de la menace mis à leur disposition (25 % des sujets appuyaient
effectivement sur la pédale), tandis que, dans les groupes où la communication
n’était pas autorisée, le contrôle des chocs électriques s’avérait significativement plus fort (75 % des sujets utilisaient la pédale de délestage). Nous avons
ainsi été amenés à nous demander si, d’une manière générale, le lien intragroupal n’étaitpas plus apparent que réel en ce sens qu’il dépendrait directement
des éléments opportunistes et serait donc susceptible de varier avec eux. Dans
un tel cas, les comportements observés pourraient faire appel à des normes
différentes, lesquelles entreraient en compétition lorsqu’elles sont mobilisées
par des données contextuelles contrastées. Pour avancer dans les analyses et les
explications, nous avons développé un deuxième type d’expérimentations
susceptible d’éclairer ce qu’il en était du sentiment moral et de son devenir
lorsque des couples d’individus étaient appelés, dans diverses conditions expérimentales (sujets naïfs, ou confrontés à un compère), à déclarer leur intention
de supporter d’une façon conjointe et solidaire un choc électrique d’intensité
non négligeable (60 ou 220 volts selon les cas) en le partageant par moitié.
Tantôt le compère adoptait ouvertement, en le proclamant, un comportement
pro-social de partage du choc, tantôt il déclarait tout aussi ouvertement qu’il
refusait de partager. Globalement, on constate, de manière contre-intuitive, que
la décision prise par le sujet naïf de partager ou non le choc électrique avec le
compère est beaucoup plus largement conditionnée par les dires de celui-ci que
par l’intensité du choc à partager. Plus précisément, il s’avère que les sujets ne
sont pas plus altruistes en situation neutre (deux sujets naïfs) qu’en situation
où le compère déclare ne pas vouloir partager le choc électrique. En revanche,
le comportement altruiste du compère qui déclare partager est largement suivi
par les sujets naïfs qui sont alors eux-mêmes plus enclins au partage. Ce qui a
des conséquences non négligeables pour l’évaluation du comportement social
ou moral, puisqu’il semblerait au bout du compte, que les dispositions prosociales (orientées vers autrui) soient en somme décalquées du comportement
inducteur d’un partenaire social, ce que les psychologues appellent un comportement vicariant.
En assurant aux attentats un retentissement dont le compte rendu de presse
excède le simple procès-verbal de la réalité, les médias exercent ainsi une action
psychologique sur l’opinion publique dans le sens d’une désorganisation qui
affecte aussi bien les comportements que les jugements, bouleverse le système
des valeurs et retentit même sur le lien social. Les médias apparaîtraient ainsi
comme des inducteurs du comportement du public et agiraient à terme sur les
autorités. Les enjeux paraissent tels qu’il est plus que jamais nécessaire d’approfondir, par des analyses de nature psychosociale en particulier, les composants
d’un phénomène dont l’importance s’impose aujourd’hui grâce en particulier
aux médias.
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[1]
Une réserve doit cependant être faite qui tient à un usage, encore hypothétique, d’armes
de destruction massive (bactériologique, chimique ou nucléaire)par des organisations terroristes.
Le fait qu’on évoque abondamment ce risque aujourd’hui dans les médias ne constitue pas une
attestation de réalité, mais peut-être surtoutun de ces effets « publicitaires » poursuivis par le terrorisme.