2003
Topique
Terroristes ou résistants ?
Raymond Aubrac
18 rue de la Glacière 75013 Paris
L’auteur rappelle que les nazis qualifiaient de terroristes les résistants français, alors que ceux-ci, combattant certes dans l’illégalitédu point de vue des Vichyssistes,
ne perpétraient pas d’attentats aveugles, tandis que l’armée d’occupation, se comportant
elle en terroriste, s’en prenait à des otages, à des femmes et des enfants pour obtenir la passivité de la population etdétruire la Résistance.Mots-clés :
Action immédiate, Attentat, Résistant, Terroriste.
In this article, the author reminds us of how the Nazis referred to the French resistance fighters as terrorists, while the latter, although they were acting against the
law from the Vichy government point of view, never carried out the blind attacks that characterise terrorism and that were the specialities of the occupying German army, who frequently took women and children hostage and abused them in order to obtain the passivity of the local population and destroy the Resistance network.Keywords :
Immediate action, Terrorist Attack, Resistance fighter, Terrorist.
Je ne suis pas à mon aise pour parler de la Résistance dans une réunion
consacrée au « terrorisme ».
Il est vrai que nos adversaires, les nazis et leurs alliés français, nous qualifiaient de terroristes dans tous les moyens de propagande, affiches, journaux,
radios qu’ils contrôlaient. La qualification péjorative avait pour but d’impressionner l’opinion, mais naturellement nous ne l’acceptions jamais.
En outre, nous ne qualifiions pas nos adversaires de terroristes, malgré les
moyens qu’ils employaient.
Nous étions des combattants volontaires, ayant accepté une vie rude et les
plus grands risques pour reconquérir la liberté. Nos adversaires étaient une
armée d’occupation qui exploitait notre pays et avait pour objectif d’aliéner
définitivement son indépendance. Ils disposaient de plusieurs polices dont les
responsables ne respectaient aucune règle de droit, et les dirigeants français
qu’ils avaient installés avaient mis à leur disposition l’appareil de l’État
augmenté d’une milice aux privilèges exorbitants.
Mais il est vrai qu’en dehors de toute légalité nous avons fait usage de nos
forces et de nos armes pour combattre l’adversaire et ses complices. Voilà
pourquoi on peut chercher à comparer les comportements des deux camps, et
les résultats de leur combat.
Pour comprendre les actions de résistance que l’occupant et Vichy qualifiaient de « terrorisme », il faut parler d’un débat fondamental qui s’établit au
sein de la Résistance dès qu’elle eut accès à quelques armes, le problème connu
sous le terme d’« action immédiate ».
De quoi s’agissait-il ? Dès que quelques armes furent envoyées de Londres,
avec parcimonie jusqu’au printemps de 1944, les états-majors alliés et avec
eux le B.C.R.A. (Bureau Central de Renseignement et d’Action), le bras exécutif
du Comité français de la libération chargé des actions vers la France, considéraient que les mouvements armés devaient exclusivement se préparer à
accompagner le combat final et donc devaient se garder de toute action prématurée qui les dévoilerait, faciliterait la répression et entraînerait le sacrifice
d’otages. Cette position était partagée, en France, par des états-majors de
l’Armée secrète et par des responsables de l’O.R.A., Organisation de Résistance
de l’Armée, qui groupait des officiers de carrière.
Au contraire, dans les organisations de résistance et dans les maquis, la
« base » brûlait tout naturellement d’en découdre et de commencer à utiliser les
moyens disponibles en armes et en explosifs pour acquérir une expérience des
combats et faire sentir à l’ennemi et à la population sa présence. Cette position
était aussi celle du Parti communiste et des militants qu’il influençait.
Ce n’est pas le lieu de retracer les péripéties du débat, mais il importe d’en
connaître les conclusions. Bien avant le débarquement de juin 1944, tous les
mouvements de résistance avaient exprimé leur accord pour pratiquer l’action
immédiate, mais contre des cibles bien déterminées : sabotage des moyens de
transport, en particulier de voies ferrées; sabotage d’installations industrielles
travaillant pour l’ennemi; personnel de la Gestapo, de la Wehrmacht, des polices
et milices de Vichy, etc. Mais dans tous les cas des mesures étaient prises pour
épargner les Français innocents, et jamais d’attentats aveugles ne furent
exécutés. Ces actions avaient un triple but : atteindre l’adversaire, entraîner les
résistants et leur montrer que le combat était possible et efficace.
Il ne fallait pas laisser rouiller la future Armée secrète comme avait rouillé
l’Armée française pendant la « drôle de guerre » de l’hiver 1939-40.
Quant au terrorisme perpétré par l’ennemi, il serait faux de croire qu’il était
toujours en réponse aux attaques de la Résistance. Il fut pratiqué très tôt sous
n’importe quel prétexte pour montrer à la population qu’il était le maître.
Lorsqu’il se développa en réponse à des sabotages ou des attentats, il fut
immédiatement démesuré, frappant souvent à l’aveugle des innocents, fussent-ils des otages, et allant jusqu’au massacre y compris des femmes et des enfants,
la destruction de maisons et des villages entiers.
Sur les murs et dans les journaux, des annonces en lettres de sang informaient
la population pour la terroriser, mais par-là même, elles démontraient que
l’occupant était vulnérable.
Terroriser la population pour obtenir son appui ou au moins sa passivité, tel
était l’objectif de cette publicité.
Reste un aspect de ce comportement barbare qui constitue une énigme mal
expliquée, c’est le silence et même le secret accompagnant une face odieuse
du terrorisme nazi, celle des déportations raciales et l’extermination des juifs
et des tziganes, ou la disparition de militants dans les ténèbres de « nuit et
brouillard ».
Il convient maintenant d’examiner quels furent les résultats de ces deux
formes opposées d’emploi de la force et des armes, et d’apprécier les résultats
par rapport à la finalité recherchée.
Le terrorisme des nazis, de l’armée allemande et de leurs affiliés vichystes
avait pour but objectif d’obtenir la passivité de la population, et d’éliminer les
organisations de la Résistance. L’histoire nous montre qu’au fil des années et
des mois qui précédèrent la Libération, l’évolution contraire se produisit. Les
organisations, mouvements, réseaux, maquis, groupes francs etArmée secrète
se renforcèrent et parvinrent à s’unir. Chaque coup de l’ennemi faisait franchir
une étape à cette unité, qui devint leur meilleur atout. La population française
comprenait et accompagnait cette évolution avec sympathie, et les exemples
d’aide et de solidarité sont innombrables. La charge péjorative de ce mot « terroriste », répété par tous les médias sous contrôle officiel n’eut pas plus d’effet
qu’un pétard mouillé.
Quant au prétendu « terrorisme » bien contrôlé de « l’action immédiate », je
crois qu’on peut considérer qu’il atteignait ses objectifs. Il permit à la Résistance
de prendre conscience de ses forces. Il montra à la population française qu’elle
jouait son rôle de justicier avant de s’élever à celui de libérateur, et surtout ces
actions eurent un impact non négligeable sur le moral et l’efficacité des troupes
d’occupation.
Le célèbre expert militaire britannique Sir Basil Lidell Hart interrogea après
guerre des généraux allemands. Voici ce que déclara le général Gunther
Blumentritt, qui avait été de 1942 à 1945 le chef d’état-major du Commandant
en chef du frontouest :
« En 1943, la puissance accrue des mouvements de la résistance française
s’ajouta à nos autres difficultés. Ils nous causaient de nombreuses pertes, et
nous obligeaient à rester toujours sur le qui vive… Le désordre croissant en
France devint une sérieuse menace pour nous. De plus les coups de main et les
embuscades nous causèrent des pertes considérables. Les trains de renfort et
d’approvisionnement à destination du front déraillaient souvent. »
Je me garderai bien de conclure après ces remarques. Les résistants furent-ils des terroristes puisqu’ils combattaient dans l’illégalité ? Leur combat n’était-il
pas légitime bien qu’illégal ?
Quant à moi, je suis fier d’avoir été baptisé « terroriste » par mes ennemis.