2003
TOPIQUE
La fonction subjectivante du fratricide dans les mythes. Le meurtre du double.
Bernard Defrenet
44 rue Dombasle 75015 Paris
Les haines fratricides, en bien des mythes, peuvent s’avérer tout autant sans
limite que fondatrices. Par-delà les interprétations les plus communes sur l’avènement
culturel confrontant idéalité et violence fondatrice, les fratricides mythiques sont interprétés dans ce travail comme l’expression d’une phase du narcissisme indispensable au
processus de subjectivation qui passe par l’élimination d’une première ébauche de l’autre,
le meurtre du double. Cette analyse s’appuiera plus particulièrement sur certaines caractéristiques du héros de la bande dessinée, Lucky Luke, et sur une lecture du fratricide originaire
de la Genèse.Mots-clés :
Double, Fratricide mythique, Moi idéal, Narcissisme, Subjectivation.
The fratricidal hatreds, in many myths, can be limitless as well as founding.
Beyond the most common interpretations on cultural advent opposing ideality and founding
violence, the mythical fratricidal murders are interpreted in this article as a narcissistic
phase : this phase which is indispensable to the process of the individual goes through the
elimination of the first draft of the otherone, the murder of the double. This analysis will
be specially based on some of comic strip hero’s characteristics, Lucky Luke, and on the
reading of the original fratricide in Genesis.Keywords :
Double, Mythical fratricide, Ideal ego, Narcissism, Subjectivisation.
Dans bien des cosmogonies, depuis la mise en place du couple primordial,
l’organisation des relations adelphiques en des dimensions incestueuses et (ou)
fratricides est une constante incontournable et fondatrice du monde. Les
premières relations fraternelles mythiques composent un tableau qui va de
l’homogénéité parfaite à une opposition radicale, irréductible.
Au sein de ces relations, les mythes des jumeaux rois fondateurs sont venus
tout particulièrement porter le symbole de la fraternité à son paroxysme comme
a contrario celui de la rivalité. À propos des jumeaux de l’ancien continent Lévi-Strauss (32) a souligné l’antithèse d’une identité absolue entre les deux protagonistes de la paire à celle d’un couple où l’un incarne le bon, l’autre le mauvais.
Indistinction confuse dans un cas, opposition radicale dans l’autre où l’un en vient
à éliminer l’autre. Deux formes qui tendent finalement à rabattre le deux, le double, vers le un, l’unicité. Le jumeau a en effet souvent pu être considéré comme
celui qui en venant au monde amenait avec lui son double immortel, c’est-à-dire
l’âme, en des représentations qui, au niveau fantasmatique, l’inscrivait tout à la
fois comme indépendant de la filiation sexuelle et trop proche de l’inceste. La
seule bonne quête gémellaire semble être celle d’un équilibre qui passe par la
négation de la gémellité elle-même, comme en convient Claudie Voisenat (48).
L’idéal adelphique n’est pas toujours cependant illustré par des relations
entre frères biologiques. F. Frontisi-Ducroux (9) a montré que dans le monde
grec, les doubles authentiques, les compagnons inséparables, sont loin d’être
toujours personnifiés par des frères de sang, comme Achille et Patrocle, Thésée
et Pirithoos, Oreste et Pylade. Les Dioscures représentent un cas particulier de
fraternité gémellaire dont je reparlerai plus loin.
Il est à noter que parfois la gémellité mythique n’est pas mentionnée comme
telle mais peut se laisser déduire; par l’insuffisance de l’un des deux frères, leur
affrontement quant à l’affinité chtonienne de l’un et céleste de l’autre, voire par
leur condition de naissance (exposition à la naissance, élevés par un animal).
Souvent ces gémellités sont présentées comme un signe d’exception et l’usage
de la superfétation qui assure l’immortalité de l’un des jumeaux engagera alors
une thématique de héros. Il n’est pas rare que pour les antagonismes gémellaires
les plus absolus et définitifs la lutte à mort s’amorce, au plus précoce, dès la
vie intra utérine.
Assez communément ces rivalités fratricides gémellaires ont été interprétées
comme constitutionnelles des premières organisations politiques et sociales.
Approche anthropologique qui n’est pas sans rabattre le symbolisme mythique
du côté de l’organisation historique que ce soient celles, des rivalités, de la
dualité ethnique, de l’opposition nomade – sédentaire, du conflit politique,
voire, à l’opposé, celles des règles d’alliance et même de la fusion de communautés. Il s’agirait pour l’helléniste précédemment citée d’explorer certains
aspects de la différence et du partage dans la nécessité de mettre en place un
pouvoir divisé en deux parties et dès lors une autorité plus juste.
Chez les Grecs, la haine inexpiable d’Atrée (préféré de Zeus) pour son
jumeau Thyeste (préféré du peuple) en est sans doute l’un des exemples les
plus connus. « Un destin si funeste s’il n’est digne d’Atrée... » Haine, qui le
conduira à lui faire manger ses fils en ragoût, et qui se poursuivra sur plusieurs
générations par un enchaînement de meurtres, de viols, d’incestes. L’autre
lutte, bien connue des psychanalystes, est celle qui oppose les fils d’Œdipe.
Polynice, le fils cadet, (en certaines versions ils sont considérés comme
jumeaux) qui a pour lui la légitimité de droit, et Etéocle, l’aîné, qui a la légitimité
de sang « se sont mortellement frappés l’un l’autre ». Ismène s’adresse à sa
sœur : « songe enfin que nos deux frères, s’immolant l’un l’autre le même jour,
ont péri de la même mort. » (Antigone de Sophocle) Mais qui meurt et pourquoi ?
Dans un murmure expiratoire Polynice dit : « Mon frère, mon ennemi, mais si
cher, toujours si cher. » (Les Phéniciennes d’Euripide) Qui parle et à qui ? Est-ce Polynice à Etéocle ou Etéocle à Polynice ou encore et plutôt Polynice à
lui-même ? Eschyle dans Les sept contre Thèbes désignent les deux frères
comme « vrais Polynices », « double objet de douleur ! double victime d’un
mutuel homicide. » Le rapport au double ne peut ici que se conclure dans l’annulation trouvant, l’un et l’autre, et, l’un par l’autre, la mort. On sait que Créon
le tyran, frère de Jocaste, lui refusera cette requête, ce qui conduira au suicide
en « logique incestueuse » (Lacan, Guyomard) d’Antigone alors que la plus
modeste Ismène rappelle l’esprit de modération. La tension entre les deux sœurs
reproduit en une dimension moins pulsionnelle et plus symbolique le conflit
fratricide.
Dans un monde où les entités divines sont fréquemment organisées en
dyades appariées ou opposées [Hypnos et Thanatos, Gaïa et Ouranos, Epiméthée
et Prométhée, Chaos et Nyx, et également le brouillard Chronos – Cronos (46)]
on ne peut ici que brièvement rappeler les combats de :
- Panopée et Crisos, fils de Phocos et d’Astéria, dont la haine resurgit dans
le conflit entre Egisthe et Oreste.
- Danaos et Egyptos, les 50 filles de l’un tuent les 50 fils de l’autre, sauf
Hypermmestre qui ne tue pas Lyncée. Ils sont les fils de Bélos, lui-même frère
jumeau d’Agénor.
- Protéos et Acrisios qui, à Argos, héritent du pouvoir royal de leur père
Abas, mais en alternance. L’alternance ne peut s’établir que dans une guerre
sans fin, aucun des deux ne pouvant vaincre l’autre et le royaume sera divisé
en deux.
- Pelias (Thessalie) et Nélée (Messénie), fils de Poséïdon et de Tyro se
disputent le pouvoir.
- Ephialtès et Otos (les aloades) autres fils de Poséidon s’entretuent.
- Panopeus qui s’oppose à son frère Krisos en Phocide.
Mais le thème de l’affrontement gémellaire mortel se rencontre en bien
d’autres mythologies et cosmogonies indo-européennes et l’on peut citer :
- À Rome Remus et Romulus à la double ascendance humaine et divine par
leur père Mars, doubletons de Lycastos et Parrhasios, et dont je reparlerai peu
après.
- Chez les Celtes la lutte de Gwyn et Gwythur pour la main de Creiddylad
(mythe que reprend Shakespeare dans Le roi Lear).
- EnInde la lutte de Sundas et Upasundas pour la belle Tilottomâ.
- EnIslande celle de Cormac et de Corc Ouibne.
- En Iran celle de Ohrmazd et Ahriman et celle de Aexsaert qui est tué par
Aexaertaeg.
Et puis si l’on étend la question :
Chez les Egyptiens, le meurtre d’Osiris par son frère jumeau Set, le corps
d’Osiris sera divisé en sept parties.
[1]
Dans la Genèse : Caïn et Abel, Esaü et Jacob, où nous pouvons, avec
P.L. Assoun reconnaître dans le terrible corps à corps qu’il se livre une
prodigieuse image de la lutte avec le double; mais aussi la querelle sur la
préséance de Pérèc (la brèche) ou de Zérah (le fil écarlate) [neveu de Joseph,
fils de Juda]. Avec des réponses plus secondarisées, la même problématique est
exprimée dans le Nouveau Testament avec la parabole de l’enfant prodigue.
De nombreux exemples pourraient être également cités dans les mythologies ou cosmogonies africaines, sud-américaines.
[2]
La gémellité mythique peut, tout autant, sembler fondatrice, que venir
signifier un impossible, quelque chose de l’ordre d’un excès qu’il faut impérieusement construire, mettre en place, pour pouvoir ensuite le supprimer. Ceci est
particulièrement manifeste si l’on étudie la généalogie du couple fondateur de
Rome. La construction de l’arbre généalogique ordinaire des jumeaux romains,
Romulus et Rémus (Cicéron, Tite-Live, Plutarque, Virgile...) inscrit de façon
progressive, de plus en plus soutenue le thème de la gémellité aboutissant au
moment où celle-ci devient manifeste, effective, à son implosion, à sa disparition. On peut reconnaître quatre couples de rivaux (si l’on ôte la série des
rois albains intercalés entre Silvius et Numitor) (36) qui conduisent d’Enée
à Romulus. Quatre couples qui se livrent un combat mimétique dont le pouvoir
est l’enjeu. Les comportements symétriques, à la limite interchangeables, ne
font que s’accentuer d’une génération à l’autre. Compagnons et faux frères
sont Enée etTurnus, demi-frères sontAscagne et Silvius, puis frères Numitor
et Amulius, et enfin frères jumeaux Romulus et Rémus. La gémellité la plus
accomplie, archétype d’une fonction fondatrice, est celle dont le sang
éclaboussera la naissance de Rome.
À noter également parmi tous ces mythes le traitement particulier de l’ambivalence fraternelle lorsque se met en place des formes d’alternance du pouvoir.
Le cas le plus exemplaire sinon le plus connu est celui des Dioscures, Castor
et Pollux.
Symbole de fraternité, Castor et Pollux fils de Léda ont une double paternité
[Tyndare (roi des spartes) et Zeus]. Castor
[3], fils d’un mortel meurt au combat
et Pollux refuse alors l’immortalité que lui confère son ascendance divine. Zeus
leur accordera à tous deux, l’immortalité et la mort. Ils deviennent hétéromères,
vivant et mourant alternativement un jour sur deux. Si ce mythe a souvent été
perçu comme un exemple de solidarité plus forte que la mort, cette interprétation laisse de côté une dimension, pour moi fondamentale, quant au cycle
infini d’ambivalence qu’elle comporte dans le sens où pour que l’un vive il faut
qu’il tue l’autre.
Autour de l’alternance de pouvoir que pourraient incarner les luttes fratricides mythiques Robert Graves (22) développe une hypothèse séduisante.
Il suggère que ces mythes rappellent la rivalité qui opposait le roi sacré (à qui
était attribué une paternité divine) et son alter ego (le taniste) dans un système
d’alternance de pouvoir qui se serait mise en place après des phases progressives de changement. (d’où la source de la lutte entre Polynice et Etéocle). Les
premières royautés mâles auraient abouti au sacrifice du roi après une certaine
période de règne (déchiqueté par des femmes, traîné par des chars). Aurait suivi
une seconde période où c’est un substitut du roi, prétendu son jumeau qui aurait
été sacrifié. Au début, les rois sont sacrifiés chaque année, puis deux fois par
an (esprit lumineux de l’année ascendante et son jumeau, esprit obscur de
l’année descendante). Par la suite, la durée du règne est augmentée et des sacrifices substitutifs « d’enfants – rois » sont mis en place alors que des règnes
bicéphales de double royauté se mettent en place, conjointement ou en alternance.
[4] Puis, à un autre stade plus avancé, des animaux sont substitués aux
enfants et le royaume est partagé.
La gémellité et le meurtre de l’un des jumeaux rois vient affirmer la
naissance du sujet, Roi. Naissance qui passe par la constitution d’un double
condamné à disparaître.
Ainsi, certains grands mythes qui mettent en scène des meurtres fratricides,
témoigneraient, par delà les interprétations les plus communes sur l’avènement
culturel confrontant idéalité et violence fondatrice, du processus de subjectivation. Ils inscriraient donc le meurtre au cœur du psychisme pour conduire
secondairement le sujet à l’altérité.
La question du fraternel est, chez Freud, omniprésente, mais tout en restant
dans une certaine marginalité. Elle n’est pas véritablement érigée au rang de
complexe (polémique avec Adler et avec Jung) même s’il a pu écrire en 1922
(17) que la jalousie remontait au complexe d’Œdipe et au complexe fraternel
de la première période sexuelle. Mais on ne peut considérer qu’il s’agit d’un
véritable organisateur inconscient, d’essence culturelle, comme c’est le cas
pour le complexe d’Œdipe.
On ne peut que brièvement résumer la position freudienne car il n’est pas
possible d’en développer ici tous les aspects.
Freud voit dans la venue d’un puîné l’amorce de la curiosité sexuelle
infantile. Curiosité complétée de celle de l’investigation sexuelle s’il s’avère
que cet autre est de l’autre sexe. Il devient alors un possible objet de séduction.
Mais cette curiosité initiale sera aussi le germe de la pulsion de savoir, la voie
de l’emprise. Dernier point et non des moindres, le puîné apparaît en certains
points de l’œuvre freudienne comme le médiateur à la relation parentale. Sous
l’angle du sujet cet autre constitue un maillon intermédiaire dans le processus
de subjectivité et la construction de la relation de soi à l’Autre.
Au niveau de l’organisation sociale, la question du fraternel culmine dans
Totem et tabou (12). Le pacte parricide de la horde des frères est pensé comme
ce qui permettra à la communauté de se forger par déconstruction de l’agressivité. Freud s’interrogera à de nombreuses reprises sur le passage de l’hostilité
des premiers temps au climat de concorde et d’entente venant lier les membres
d’une fratrie d’un sincère attachement. Enrichie de la pulsion de mort, une
même thèse est développée dix ans plus tard, dans Le moi et le Ça (18).
Le processus identificatoire est décrit comme formation réactionnelle aux
impulsions d’agression refoulées. L’organisation des sentiments sociaux est
alors conçue comme sublimation de positions d’objet homosexuel. On sait,
par ailleurs, que Freud n’a pas soumis le mythe de Caïn etAbel à une lecture
psychanalytique, mythe qui cependant, plus que tout autre, renvoie à cet impossible de la fraternité et à la complexité de la construction de l’individu en
relation avec son semblable.
Le frère est donc bien chez Freud, par la frustration, un « passeur » de la
relation de soi à soi (narcissisme) à la triangulation œdipienne. Lacan le reformulera dans « les complexes familiaux » (30) où, entre sevrage et œdipe, le
frère est celui qui amène du lien spéculaire à l’objet. Lacan souligne dans cet
article comment le lien horizontal fraternel mobilise des identifications primordiales et nous en reparlerons plus loin.
Deux thèmes de l’exploration freudienne du fraternel ont tout particulièrement retenu monattention.
La haine du frère et son expulsion
L’endommagement égoïste que génère la venue d’un puîné suscite
cependant des sensations haineuses que Freud reconnaîtra dans les vœux de
mort dont témoignent certains rêves : « Brusquement tous eurent des ailes et
disparurent » (11, p. 221). Les reproches y sont clairement exprimés, moins
lourds des réserves culpabilisantes qui peuvent être reconnues à l’encontre des
parents. L’être de besoin crie sa révolte face à l’envahissement de l’espace par
cet étranger qui lui ravit l’amour parental. Le sujet reste le témoin oculaire
passif pour un concurrent qui lui dérobe l’amour maternel. Freud y reconnaît
donc, la légitimité d’un désir de mort, mais pas celle d’une quelconque
haine viscérale du frère. Entre pulsion de savoir et vœu de disparition, la
quête des origines est animée par la volonté contraire de la non-advenue
de l’événement, le rejet de cet objet s’inscrivant dans le registre d’une
dénégation.
C’est ainsi que dans « Un souvenir d’enfance, poésie et vérité » (14)
Freud établira une contemporanéité entre le premier souvenir d’enfance
relaté par Goethe qui jette par la fenêtre un objet devenu encombrant et la
naissance d’un frère Hermann Jacob. Plus tard, dans une lettre à Thomas Mann
de 1936 (20), Freud développera un autre thème de la jalousie et du ressentiment
fraternel. Freud fait du ressentiment que Napoléon éprouvait à l’encontre de son
frère aîné Joseph un principe de réussite héroïque. La soif de revanche dans la
lutte du cadet à l’aîné est inépuisable. Il faut non seulement s’en débarrasser,
mais le devenir à sa place, être à sa place. Profonde haine qui se retournera
en son contraire pour celui qui deviendra par la suite l’être qu’il a le plus aimé
au monde. Freud place la soif de destruction de Napoléon sur cette haine
primitive non compensée. La haine de ce frère aura fait le malheur du monde,
Freud poussant l’interprétation « joséphienne » sur Napoléon avec la « campagne
d’Égypte » et son mariage à une « Joséphine ». Avec cette interprétation
audacieuse sur l’idéal historique du tyran on peut éprouver le sentiment que
Freud y oublierait son œdipe tant l’interprétation ne concerne de façon tout
à fait exclusive que ce frère. On peut dire, en effet, que la position la plus
souvent soutenue par Freud est le déplacement du complexe d’œdipe sur les
relations fraternelles. Peut-être y a-t-il à considérer qu’il se situait lui-même,
selon son propre aveu plusieurs fois énoncé, dans une identification joséphienne.
« On a du remarquer que le nom de Joseph joue un grand rôle dans mes rêves. »
(11, p. 413 : note 1). L’enfant Sigmund, distingué par le père comme Joseph par
Jacob (homonyme paternel), préféré de sa mère, sera confronté à la naissance
de son frère Julius alors qu’il est âgé de onze mois puis à sa disparition huit
mois plus tard. La grossesse qui aboutira par la suite à la naissance d’une petite
sœur, et qui lui pose tant de questions, se situe dans l’ombre de ce drame et de
cette figure du double. Bien des auteurs ont souligné le poids de la propre
problématique de Freud quant à la façon dont il a construit sa théorie
du fraternel, sans doute d’ailleurs plus à l’aise pour théoriser les jalousies
homosexuelles que celles qui engagent le sororal (7) (cf. Les études sur Anna).
On peut par ailleurs souligner, comme l’a montré D. Marcelli (34), que c’est
à partir des éprouvés affectifs suscités par les relations fraternelles que
Freud découvrira la problématique œdipienne comme en témoignent les
lettres écrites à Fliess en octobre 1997 (10). Première mise en scène psychanalytique du drame d’Œdipe roi qui raconte le destin d’un enfant unique,
abandonné, et recueilli par un couple dont il restera l’enfant unique. Œdipe à
jamais enfant unique ? Oui et non car, par l’inceste, ses enfants sont aussi ses
frères et sœurs !
Avec le fantasme de disparition, de défenestration, l’autre motif de l’exploration freudienne de la relation fraternelle met en scène le père corrigeant
sévèrement un autre enfant, frère ou sœur. Ce qui se découvre c’est le plaisir
sadique de la correction à l’intrus(e) et son interprétation : « Le père n’aime
pas cet autre enfant, il n’aime que moi. » Le fantasme de fustigation est rapporté
à celui masochiste d’être battu par le père (15). Dans la logique de l’expulsion
de l’objet détesté, le sujet est bien en place d’expulser quelque chose de lui-même en expulsant ce double exécré. Mais, dans le fantasme de flagellation,
l’enfant battu peut s’avérer en place du sujet, tant il vient en incarner la représentation sur le plan imaginaire. Ce souverain déchu, qu’est appelé à être l’enfant
du fait de la venue d’un puîné usurpateur, exerce fantasmatiquement à son
encontre sa toute puissance sadique, mais non sans faire le constat douloureux
qu’il peut également lui arriver ce que subit son frère.
Il y a avec ces deux motifs fantasmatiques construits sur la rivalité fraternelle, celui de l’expulsion et celui de la flagellation, un rapport au double qui
s’organise et comme l’écrit P.L. Assoun : (1, p. 40) « si ce n’est mon frère, c’est
donc moi et si c’est mon frère, c’est, aussi, moi. »
À la suite des travaux de Freud sur le fraternel, on peut distinguer deux
perspectives psychanalytiques : l’une privilégiera les effets de la frustration de
l’objet primordial et la rivalité est alors pensée comme déplacement spécifique
à la rivalité œdipienne au parent du même sexe (A. Freud, B. Bettelheim),
l’autre se référera aux conflits identificatoires d’essence, surtout, dirons-nous,
narcissique. S’inscrivent dans cette voie à la suite de Wallon, les travaux de
Lacan, de Rosolato, de S. Leclaire pour ne citer que quelques-uns des auteurs
dont je reparlerai plus tard.
Dans la Genèse, le fratricide est présenté comme le meurtre fondateur alors
que Freud le situe au niveau du parricide.
Caïn est, comme son nom le signifie, « l’être jaloux » mais aussi « l’acquis »,
« le produit » et « l’achat » si l’on doit tenir compte des différents sens retenus
par les exégètes. Il est l’acquis d’Ève, le fruit de son désir pour l’Éternel. Il n’est
pas le fruit du désir d’Ève pour Adam, non-inscription d’une reconnaissance
de la paternité qui a induit bien des commentaires
[5]. Mais Caïn à la différence
de son frère est conçu, alors qu’Abel lui ne sera qu’enfanté, nulle trace de
conception ne le concerne.
Abel signifie « Ne pas » et conduit à la « vanité », « ce qui est voué à disparaître », « nuée ». Vanité est ici à entendre, non pas dans le sens moral, mais dans
le sens métaphysique d’inutilité et d’absurdité (8, p. 51). À aucun moment du
récit biblique Abel n’est en position de sujet (il n’est désigné à chaque instant
que comme frère de). Il n’est pas conçu, reprend à son compte le projet d’une
offrande à l’éternel, n’exprime pas de désir propre, ne parle pas, et se situe
résolument dans une position sacrificielle. Abel n’a pas de consistance propre,
il n’est le sujet de rien, totalement insignifiant.
Caïn se voit donc refuser les fruits de la terre (le reliquat de sa consommation) alors qu’Abel offre deux présents, des ovins et leur graisse. Dieu agrée
l’offrande d’Abel mais pas celle de Caïn. L’offrande de Caïn est indéterminée,
insignifiante, alors qu’Abel donne quelque chose de plus précieux, ce sont ses
propres ovins et leur graisse. Abel veut faire mieux, il donne un présent qui
l’engage plus. Abel cherche à séduire le père, il est prêt à se dessaisir du plus
précieux en une position éminemment homosexuée et sacrificielle et par identification passive à la mère. Dans l’excès de don, Abel se perd.
Caïn se révolte contre cette tendance passive primaire, émanation de la
relation originaire à la mère. Il faut qu’il se débarrasse de ce penchant incarné
par Abel qui est prêt à donner un bien d’exception. Ce plus précieux qu’il offre
n’est d’ailleurs pas sans renvoyer au maternel.
On doit en effet à M. Balmary (2) une précision importante quant à la signification la plus rigoureuse à attribuer dans le texte biblique à l’offrande d’Abel.
Il s’agit de « brebis ». Les traductions les plus communes étaient; les aînés du
troupeau, les premiers-nés, voire même parfois les derniers-nés, les nouveau-nés. Il est assez étonnant de voir une confusion d’âge et de rang s’inscrire d’une
traduction à l’autre. Les plus âgés ou les plus jeunes, Caïn ou Abel, entre les
premiers et les derniers on ne sait plus très bien, qui est qui ! M. Balmary fait
remarquer que pour nommer les ovins c’est le mot « Békorot » et non pas
« Bekorim » qui est employé. La différence dans le contexte est de taille car, le
premier désigne la femelle, etle second le mâle. Il s’agit donc de brebis.
M. Balmary relève également une homonymie d’importance quant au signifiant hébreu du second présent d’Abel, la graisse. « Hélev », la graisse est en effet
très proche de « Héval » le prénom hébraïque d’Abel. Le plus précieux de la
mère c’est « Hélev », « Héval » ! Le double cadeau d’Héval est en isomorphisme
à sa propre situation d’enfermement dans la relation primaire à la mère, prénom
dont certains auteurs avaient déjà souligné l’assonance avec Hawah, Ève. Abel,
premier sacrificateur de la Genèse est aussi le premier sacrifié.
Abel dans ce récit ne dit pas un mot. Il n’est pas inscrit dans le langage et
la reconnaissance d’un désir qui inscrirait un tant soit peu une tiercéité. Quand
Caïn va trouver Abel le meurtre ne peut se dire : « Caïn dit à son frère Abel (...)
Et c’est quand ils sont aux champs, Caïn se lève sur Abel, et le tue ». (Caïn parla
à son frère) (Caïn dit à Hével, son frère). Le texte est blanc pour une parole qui
ne se dit pas, à jamais perdue, pour une écriture jamais écrite. C’est le silence
du hors langage, d’avant le langage, c’est le règne du pulsionnel et de sa
décharge meurtrière. P.L. Assoun (1) y voit les effets ravageant du transitivisme, cet état d’indistinction entre soi et l’autre propre aux identifications
projectives, qui a été défini par Wallon comme le temps où l’enfant tente de
distribuer entre lui et autrui les états ou actes qu’il perçoit. L’ego s’y constitue
en une limite incertaine et floue et le puîné peut assurément venir occuper cette
possibilité existentielle de se confronter tout autant que de se confondre à lui.
Freud avait lui, et après Rank (40), défini « le double » comme un état d’indistinction originaire où le Moi ne s’est pas encore délimité de façon tranchée du
monde extérieur et de l’autre. Nous sommes avec ce passage à l’acte, dans
cette alternative duelle du « lui ou moi », dans la confusion de soi et de l’autre
[6].
Après le meurtre, à la question de Dieu : « Où est ton frère, Abel ? » Caïn
répond : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? ». Il est tout d’abord
à remarquer que le mot hébreu « Shomer » ne s’applique pas entre humains
mais uniquement pour le bétail. Dans la traduction de Chouraqui cette phrase
est : « Suis-je le gardien de mon frère, moi-même ? ».
[7] Ce moi-même, cette
répétition, cette insistance vient inscrire paradoxalement un doute. C’était Abel,
le gardien, celui a qui était dévolu la tâche de garder. Par cette réponse question,
si Caïn paraît vouloir jouer l’incrédulité, il s’approprie et introjecte la fonction
de gardiennage du frère qu’il vient de tuer. Qui garde qui, renvoie au Qui est
qui ! Ainsi comme le souligne N. Isnard (25): « moi-même » n’est donc pas
« mon frère » et, ajouterai-je, « moi-même » n’estplus « mon frère ».
Le double présent d’Abel (brebis-graisse) construit en isomorphisme au
lien particulier et originaire à sa mère implique que le dégagement de ce lien
semble bien être l’une des questions fondamentales que met en scène le mythe
de Caïn-Abel. Dans le registre du fusionnel, de la relation primaire, il n’y a pas
de place pour l’autre. Pour que le sujetse constitue à l’altérité, ilfaut pouvoir
se défaire de cet attachement originaire.
La question de l’altérité jalouse et meurtrière est celle du lieu psychique où
peut se constituer un premier semblant d’adelphe, ne serait-ce que sous la forme
d’une ébauche, d’une protoreprésentation d’un autre qui implique encore la
mère. Comment peut se constituer l’autre, sinon comme autre en soi mais dans
un premier mouvement de rejet et de rage meurtrière. La reconnaissance de ce
Xénos en soi est source d’un intolérable, d’un insupportable pour l’omnipotence
narcissique. Le premier élan vers l’autre est sa destruction, la mise en acte de
sa disparition, car cet autre oblige à la reconnaissance qu’il y a de l’autre du
côté maternel, que le sujet n’est pas le tout phallique de sa mère. En ce registre
préœdipien, cette reconnaissance mobilise la rage destructrice pour cet autre
dont l’inconscient ne veut rien savoir, mais avec lequel il a, pourtant, partie liée.
Car le sujet n’a pas d’autre choix : soit, le collage le fusionnel comme peut le
représenter Abel; soit, la mise en acte de la disparition. Il faut tout d’abord tuer
cette pseudo-altérité en double de soi-même pour ouvrir à une véritable altérité
constituante de l’autre et constitutive de soi. Nous sommes dans le registre
d’un triangle préœdipien tel qu’il a été défini par Lacan (29) pour désigner la
relation Mère, Enfant, Phallus. Première tiercéïté où le père n’est pas encore
perçu, ni constitué comme le rival porteur du pénis et comme le représentant
de la loi et de l’interdit.
Après les travaux de Rank et de Freud quelques psychanalystes devaient
tenter de donner au double un véritable statut métapsychologique (A. Green
(23), C. Botella (5) et Michel de M’uzan (38)). Il me semble en effet que c’est
parce qu’Abel occupera une fonction psychique précise, celle du double dont
il faut se débarrasser que Caïn peut advenir à lui-même, à sa propre subjectivité.
Cette première ébauche de l’autre qu’il tue lui permet de ne plus le (se) considérer comme une copie spéculaire confusionnante.
Le personnage de Lucky Luke, héros de célèbres bandes dessinées qui livre
un combat sans fin contre les innommables Dalton, nous permettra de mieux
saisir la relation entre la constitution du double et sa mise à mort. On peut
tout d’abord affirmer que, contrairement à beaucoup d’œuvres qui en ont
consciemment depuis le XIX
e siècle exploité les effets
[8], la répétition du double,
l’organisation structurelle en double et en double du double, l’association de
la représentation de la mort et du spéculaire, se développent ici à l’insu de
l’auteur.
Né en 1947 de la plume de Morris, qui n’avait alors que 24 ans, le vertueux
cow-boy a acquis sa notoriété avec 300 millions d’albums vendus. Les
Dalton, Joe, William, Jack, etAverell, sont ses quatre ennemis irréductibles;
décomposition et déclinaison d’une même image en poupées gigognes puisque
seule les différencie la taille. Joe, le plus petit, est le chef épileptique, dangereux
psychopathe, assassin teigneux. Plus que le vice et le crime, sa vengeance
contre Lucky Luke va devenir au fil des albums son seul dessein. Dans un
rapport inversement proportionnelAverell est aussi grand qu’il est bête, et si
Joe vocifère, ordonne, commande, Averell n’a jamais le droit de parler. Ce jeu
de symétrie opposée se complète avec William et Joe, les deux du milieu qui
sont toujours ensemble, l’un finissant les phrases que l’autre a commencées
[9].
Lucky Luke dont le nom est la répétition quasi identique du phonème
« heureux » pourrait être traduit, « Luc l’heureux » ou « le deux fois heureux »
ou encore « l’heureux d’être heureux » a pour compagnon Jolly Jumper.
Ce cheval, dont le nom est également construit en miroir du nom du cow-boy,
(deux mots de deux syllabes) en est un doubleton humanoïde et télépathique.
Il anticipe les besoins de son maître et sa célérité est à la mesure de celle
de notre héros formant avec lui un véritable centaure. On peut soutenir que
le couple « LL, JJ » où le double se redouble forme une entité tétradique qui
se confronte au quatuor des funestes bandits.
À la haine des Dalton pour Lucky Luke répond donc sa volonté sans faille.
Il les raccompagne toujours du bout de son revolver dans la prison d’où ils
viennent de s’échapper. C’est un antagonisme pulsionnel puissant qui confronte
l’ensemble « LLJJ » aux quatre brigands dans une structure en miroir et en
double, structure fréquemment utilisée dans les effets comiques, et dont le plan
spéculaire est ici représenté par la loi.
Car, Incarnation vivante de la loi, le désir qu’a Lucky Luke d’accomplir sa
mission est facilitée par une redoutable adresse au pistolet. C’est, en effet, le
tireur le plus rapide de l’Ouest et le seul d’entre tous qui tire le plus vite que
son ombre ! Le plus étonnant à cela c’est que pour en attester, il le montre.
Il est souvent représenté sur la quatrième de couverture à tirer sur son ombre
qui n’a pas eu le temps, bien sûr, de dégainer. La célérité de Lucky Luke en fait
donc un être invincible puisqu’il va plus vite que le temps qui passe. Nous
sommes là avec une figure du héros immortel plus rapide que sa mort qui ne
peut le rattraper et le surprendre.
La première aventure de Lucky Luke « Arizona 1880 » a été publiée dans
l’almanach
Spirou en 1947. Deux ans plus tard, le premier album porte le nom
La mine d’or de Dick Digger (le détective, flic, type, pénis/chercheur, excavateur). Premier nom d’une série composée de la répétition d’une même syllabe.
C’est dans cet épisode que Lucky Luke tue le seul être de toute sa carrière.
Tout au long de près de 80 albums ce sera son seul meurtre et ce malfrat au nom
de Mad Jim sera sa seule victime. Or ce malfrat, Mad Jim, littéralement, ce « fou
de Jim », ce « Jim fou » est le sosie stricto sensu de Lucky Luke qui se fait
passer pour lui ! Pris pour son sosie, Lucky Luke est emprisonné. Il va être
pendu à sa place et il ne doit sa survie, au moment où il tombe dans la trappe,
qu’à une maladresse du bourreau (Handy Harry, deux mots de deux syllabes).
Il réussit à s’enfuir en se dissimulant dans le cercueil du croque-mort
[10]. Plus
loin dans l’épisode, Mad Jim, qui se fait toujours passer pour Lucky Luke,
s’exclame après s’être rasé devant la glace : « Pétard, comme je suis mal rasé ».
Et le faux miroir de lui répondre car ce n’est autre que le vrai Lucky Luke qui
apparaît dans le cadre : « Pas d’importance Mad Jim, ça ne se voit pas dans un
cercueil ».
L’autre élément qu’il est important de connaître concerne les Dalton qui
n’apparaissent qu’après le 6ème épisode dont le titre est Hors la Loi. Joe,
William, Jack etAverell, ne sont en fait que les cousins des véritables frères
Dalton (Bob, Gratt, Brill, Emmett) qui meurent à la fin de cet épisode. Et, ce
n’est que devant la réaction hostile de ses lecteurs mécontents de voir mourir
les quatre bandits que Morris se décidera à en maintenir la présence mais sous
la forme d’une réincarnation, celle des quatre cousins devenus désormais
beaucoup plus célèbres. Dans ce sixième album c’est la vie qui est liée à la
spécularité (LL voit arrivé les Dalton dans un miroir) alors qu’avec Mad Jim
la représentation de la mort était étroitement associée à celle du miroir. Miroir
d’Éros, miroir de Thanatos.
Ce jeu de miroir et de double se complète : en deçà du duel LL, cousins
Dalton, ressort de nombreux épisodes s’inscrivent, le meurtre du double spéculaire Mad Jim, et la mort des frères Dalton. Comme si l’opposition duelle,
Lucky Luke contre cousins Dalton, se redoublait du côté de la mort définissant
une nouvelle tétrade
[11] où le jeu de symétrie autour d’un nouveau plan spéculaire vivant – mort, confrontait Lucky Luke à son double et les cousins Dalton
aux frères Dalton.
[12]
Mais revenons au jour où Lucky Luke descend Jim le fou. Une séquence
de quatre images est on ne peut plus éloquente. Lucky Luke est droitier et Mad
Jim est gaucher. Avec cette inversion Mad Jim est plus que le sosie et plus que
le jumeau, c’est le double spéculaire. Après le duel, quand le personnage sort
du saloon, on ne peut les différencier et on ne sait si c’est Lucky Luke ou Mad
Jim qui sort. Puis, on découvre que le corbillard ne s’est pas déplacé pour rien
car Mad Jim est mort. À jamais seule victime du héros solitaire, Mad Jim est
mort, car c’est bien Lucky Luke qui vient de sortir. On discerne en effet que
celui qui est sorti a rengainé son arme de la main droite. C’est sa dextérité qui
le sauve et qui le différencie du sinistre et fou Jim. Comme pour les jumeaux
[13]
des cosmogonies primitives, l’un des deux est mortel et l’autre devient immortel.
Otto Rank écrit que la rivalité entre frères peut conduire à la haine contre
le concurrent en amour (40, p. 88) « et par conséquent on comprend mieux le
désir de la mort du Double, etmême l’impulsion à le tuer. »
[14]
À vouloir tuer son double et à en concrétiser le projet, y aurait-il à considérer quelque Mister Hyde derrière le bon docteur Lucky Luke ? Serait-il habité
par quelques fantasmes mélancoliques de destruction en une confusion entre
soi et l’autre ? Pour Lucky Luke, Mad Jim ne serait-il pas en position d’être
l’Abel de Caïn ? Le fratricide engage le début d’une représentation de l’homme,
d’une pensée de (sur) l’homme, sur sa condition d’être pour la mort (Dasein).
Caïn et Abel, Lucky Luke et Mad Jim, sont radicalement et dans la similitude
et dans l’altérité. Ils ne sont rien l’un sans l’autre, et pour que l’un soit, qu’il
advienne à lui-même, il faut qu’il tue l’autre. Ils incarnent à deux une seule
identité. La compréhension du meurtre ne s’inscrit pas dans le sens d’une rivalité
œdipienne, d’une jalousie fraternelle. C’est un crime constitutif pour s’approprier son être à soi, advenir au processus identificatoire et au procès de
l’intersubjectivité.
L’hypothèse, soutenue donc ici, du combat fratricide mythique pour exprimer
un clivage intrasubjectif et le meurtre à soi-même et par soi-même d’une partie
de soi nécessaire à l’avènement du processus identificatoire, pourrait, pour une
part, reprendre certaines formulations développées par René Girard (21).
Cependant, le combat des frères ennemis reste perçu pour Girard comme celui
de deux sujets distincts l’un de l’autre, bien qu’il soit décrit comme s’organisant autour d’un désir de mimésis, par la non-perception d’une mêmeté.
Cette hypothèse se trouve également corroborée par l’interprétation que
l’on peut donner au doublement de Prométhée par Épiméthée dont la figure
complémentaire est, comme son nom le signifie d’ailleurs, oubliée. L’un
redouble mais à l’envers la figure de l’autre. L’un est prévoyant, il anticipe, il
est au devant; l’autre est dans l’après coup, le retour, l’oubli
[15]. Il n’y a d’apparition que de la disparition, l’apparition de l’homme le fait apparaître comme
mortel. (47) Zeus condamne l’homme à une ignorance fondamentale du moment
de sa mort. Lucky Luke est Prométhéen, il anticipe le côté épiméthéen des
Dalton (surtout incarné par Averell et le chien Rantanplan) qui échouent toujours
(idiotie primordiale de Bernard Stiegler (43)). Et, si Prométhée enchaîné se fait
dévorer le foie par l’aigle de Zeus, ce foie immortel repousse sans cesse comme
la faim, le désir. Le désir, qui tenaille les hommes, qui conduira Epiméthée à
épouser Pandora, la femme avide et insatiable, qu’il faut nourrir sans cesse, selon
la misogynie toute hésodienne. Pas de « Pro » sans son « Épi », pas de bien sans
son envers le mal qui se reflètent réciproquement.
Dès le premier épisode, Lucky Luke va donc acquérir son statut d’héros
immortel en tuant son double spéculaire. Il peut dès lors incarner un justicier
sans faille, car même du côté de son double il n’a plus rien à craindre. Dégagé
de toute pulsion agressive, il n’est plus que justice, et notre chevalier sans peur
et sans reproche, affichera même devant les situations les plus terribles un
phlegme, une nonchalance désespérante qui en feront une de ses caractéristiques principales. Lucky Luke ne craint plus rien et son immortalité lui est
acquise pour trois raisons complémentaires : premièrement parce qu’il a tué la
mort en lui, à être passé par un instant si proche d’elle (l’épisode de la
pendaison)
[16]; deuxièmement, puisqu’il a tué son double (Mad Jim), élimination d’une figure surmoïque; troisièmement, pour avoir la possibilité de tuer
son ombre en étant plus rapide que le temps qui passe (Quatrième de
couverture).
Peut-on penser avec Edgar Morin (37) que le moment de la mort serait celui
d’une duplication imaginaire qui concerne deux mythes fondamentaux. Mythe
de la mort-renaissance et mythe du double que l’auteur rapporte, en une
hypothèse certes discutable, aux structures de la reproduction que sont la fécondation et la duplication. Une hypothèse voisine est développée par Michel de
M’uzan (38) qui, à partir de ces recherches sur l’idéal du moi, a défini le jumeau
paraphrénique comme un sujet transitionnel dont les traces sont repérables lors
de l’irruption de la figure du double, mais aussi, insiste l’auteur, lors des
moments « d’inquiétante étrangeté » et tout particulièrement à l’approche de la
mort. Les exemples cliniques auxquels il se réfère sont à cet égard des plus
convaincants. L’inquiétante étrangeté, écrit Freud, n’est rien de nouveau ni
d’étranger mais quelque chose de familier rendu étrange par le procès du refoulement, un étrangement familier qu’il faut bien nommer comme un renversement
en son contraire (cf. Le mythe de Prométhée). Freud insistera pour signifier qu’il
n’est guère d’autres domaines où la manière de penser se soit si peu modifiée
depuis les temps originaires que pour celui qui concerne la relation à la mort
tout en rappelant, à plusieurs reprises, que notre inconscient ne laisse pas de
place à la représentation de notre propre mortalité. « Cet effet se produit souvent
quand la frontière entre fantaisie et réalité s’efface, quand se présente à nous
quelque chose que nous avions considéré jusque-là comme fantastique » (16).
Ce sentiment rendrait compte du retour de ce qu’il y a de plus familier, l’état
d’indivision premier où l’enfant se confond avec l’être primordial, mais aussi
de la fin de cet état, de la détresse infantile, du sentiment d’abandon interprété
comme vœu de mort de cette unité primaire.
L’enjeu de la relation fraternelle peut donc être considéré comme celui qui
noue l’identification à l’agressivité. L’agressivité en sa dimension vitale étant
secondaire et subordonnée à l’identification. Caïn ne peut haïr Abel qu’à s’identifier à lui dans le sens d’une confusion entre l’image négative qu’il incarne et
le négatif qu’il porte en lui. Atteindre ce négatif (en l’autre) en le tuant c’est
éteindre le négatif en soi. Dans le fratricide, le sujet, à travers l’autre, frappe
sa propre image, il frappe un double narcissique. L’identification subjective
primaire au frère passe par le meurtre. La violence primitive (l’envie et la haine
précèdent l’amour dixit Freud, l’objet naît de la haine, le symbole du meurtre
de la chose...) doit s’élaborer pour que le pulsionnel devienne source de
créativité et non entreprise de mort. Il y a en tout être un premier mouvement
vers l’autre qui est sa mise à mort pour que cet autre se constitue. En un sens,
le meurtre d’Abel, c’est le triomphe du meurtrier, de la vie, sur sa victime la
mort.
[17] Car ce meurtre n’est pas en premier lieu une affaire entre soi et l’autre
mais une affaire entre soi et soi. Abel vient révéler à Caïn quelque chose de lui
que Caïn ne supporte pas. Caïn supprime Abel qui lui révèle ce qui n’est pas
compatible avec la vie, le mortel du fusionnel à la mère. F. Marty souligne :
« Caïn, dans son procès d’identification au double spéculaire, n’est pas encore
dans l’assomption jubilatoire liée à la rencontre de soi dans le miroir, mais dans
une rage narcissique, au temps de la préhistoire de soi. Le fratricide est ici
l’expression de la conquête de soi sur le double, c’est une victoire sur l’inexistence, sur le non-être. » (35) Dans un récent travail qui explore les relations entre
l’acte et la pensée dans l’avènement culturel du sentiment de responsabilité
N. Isnard établit un même constat : « C’est parce que celui-ci occupe désormais
la fonction du frère mort qu’il commence à n’être plus, pour Caïn, cette illusion
spéculaire d’un autre lui-même confondu avec lui dans une même image. »
(25, p. 98). En tuant « son souffle », Caïn s’autonomise et s’organise dans un
lien de filiation. Caïn advient à lui-même, dans une humanité qui lui permet dès
lors de reconnaître « ex-sistence » « Il est l’enfance de l’homme qui cherche à
se créer comme existant, qui cherche à exister comme créant. » (35, p. 17) Caïn
se dégage de la figure mortelle du spéculaire (là où échoue Narcisse) et de
l’enfant idéal (Abel assujetti au désir parental) pour s’engager sur le chemin
de l’identification et de la transmission.
Avec G. Rosolato, nous pouvons considérer le double narcissique comme
représentation du moi idéal. Le double narcissique est décrit comme une création
au carrefour du désir de retrouver fusionnellement la mère et de s’en séparer
au péril de sa vie. Le dédoublement projectif apparaît comme une solution
médiane salvatrice. Selon Rosolato cette création doit survivre pour résoudre
l’inquiétude de la mort
[18]. Le double est également pensé, chez cet auteur,
comme lui-même double, de part sa facette positive, narcissique, comme prolongement vital, et de part sa facette négative qui focalise des désirs inavouables,
des fantasmes de destruction, « l’enfant mort ». On peut reconnaître là une
référence implicite à la thèse de S. Leclaire (1974). Rosolato inscrit le paradigme
de l’enfant mort comme occupant une place centrale dans les dépressions, l’axe
narcissique des dépressions. Il dégage un processus de projection qui amène le
sujet à attribuer à sa mère le contenu du fantasme afin de ménager celle-ci;
projection qualifiée par l’auteur de « désastreuse à la mauvaise mère ». L’auteur
reconnaît cependant que cette opération de projection issue du dédoublement
rend la manœuvre moins fatale lorsque le double est «...sacrifié fantasmatiquement à la place du sujet » (41). Il rejoint avec cette réserve la position de
Leclaire qui lui inscrit d’emblée ce fantasme de meurtre d’enfant comme le plus
originaire. Leclaire écrit : « Il n’est de vie qu’au prix du meurtre de l’image
première, étrange, dans laquelle s’inscrit la naissance de chacun. » (31, p. 11)
Il faut, ajoute-t-il : « Traverser la première mort, cette mort à l’enfant merveilleux
ou terrifiant que nous avons été dans les rêves de ceux qui nous ont faits ou vus
naître. » (31, p. 13) Et encore : « Pour vivre, il faut que je tue la représentation
tyrannique de l’infans en moi, passer par le meurtre de la représentation narcissique primaire. » (31, p. 14) Leclaire désigne cette représentation narcissique
primaire comme le représentant inconscient que le sujet investit et s’est constitué
en une référence inéluctable à la représentation inconsciente de la mère, ce
représentant inconscient du fantasme maternel étant investi inconsciemment
comme un représentant« Unheimlich » au possible. L’enfant à tuer, l’enfant à
glorifier, l’enfant tout puissant est donc la représentation du narcissisme
primaire, objet du meurtre autant nécessaire qu’impossible. Cette représentation narcissique primaire dont on peut affirmer l’équivalence avec le
narcissisme primaire freudien mérite bien le nom d’infans, car elle ne parle ni
ne parlera jamais, sinon sous forme des rejetons symptomatiques ou des
fantasmes porteurs fragmentaires des représentants inconscients. Inscrite dans
une même perspective, j’emprunte à René Kaës l’interprétation clinique suivante
pour un patient dont les désirs fratricides n’étaient pas à considérer comme le
déplacement défensif d’un désir parricide – registre d’une interprétation
freudienne classique. « Tuer le frère, c’était faire disparaître le cadeau incesteux
empoisonné dans le sein, logé dans son corps, son propre double qui le mettait
au défide se maintenir dans la position d’être le phallus maternel... » (27)
On a vu qu’Abel était hors langage, qu’il était muet, sujet de rien, et voué
à disparaître. Yahvé ne s’adresse pas à lui; il ne proteste pas. Abel est une
enveloppe vide dont le seul acte est une offrande sacrificielle à la mesure de sa
propre position sacrificielle, de sa transparence. Il colle à l’idéalparental, pur
prolongement narcissique, enfant idéal.
Ce n’est que mort, qu’Abel se met à parler, à crier, à prendre existence : « Une
voix des sangs de ton frère crie vers moi du sol. »
[19] Abel est plus vivant mort
que vivant car sa voix se fait entendre. Leclaire écrit à propos de la représentation narcissique primaire : « C’est dans l’exacte mesure où l’on commence à
la tuer qu’on commence à parler. » (31, p. 27) Cette voix d’outre-tombe d’Abel
montre bien la non-effectivité du meurtre. On ne peut se défaire d’une représentation inconsciente qui, par nature, est indélébile de même que l’on ne peut
se défaire de cette nécessité, le meurtre, sinon au risque de rester dans les limbes
de l’enfance dont l’expression psychopathologique la plus absolue est représentée selon moi par les états autistiques. Par le meurtre Abel est délogé de sa
position de Moi idéal pour devenir une représentation inconsciente qui engage
la question de l’idéalité.
« À l’ouverture une faute est tapi(e) » [couché(e)], « vers toi son désir » (sa
passion). « Toi gouverne là. » Halo im tetiv seet. (relever la tête) (porter la faute)
(pardonner) (supériorité reconnue à celui qui reconnaît sa faute).
La préférence que Yahvé accorde à l’offrande d’Abel est présentée dans le
mythe comme la blessure narcissique qui engage Caïn vers le meurtre. Mais la
faute est-elle celle d’une offrande de second degré, celle du crime de ce double
narcissique ? N’y aurait-il pas une faute encore plus grande à désirer se maintenir
dans ce registre de soumission à l’idéal de l’Autre, à perdre toute volonté
propre ? La faute ne serait-elle pas justement de ne pas tuer, de ne pas se débarrasser de ce désir fusionnel, de ce vœu régressif, de cet attachementà la mère
prégénitale et au lien incestueux mortifère qu’il implique ? Mais pourquoi Caïn
regrette-t-il alors son crime ? Caïn ne sait pas vraiment ce qu’il a tué : « Je ne
sais (connais)», et ce qu’il a tué n’est pas vraiment mort et va même prendre
vie en se mettant à parler.
Il y a bien sûr dans cette interrogation formulée par Yahvé sur la présence
d’une faute à l’ouverture une ambiguïté provocatrice, puisque, lui aussi, par sa
préférence, pourrait vouloir maintenir l’enfant du côté de la non autonomie et
de l’assujettissement. Si l’on interroge l’attitude divine, il faut s’étonner comme
bien des commentateurs ont pu le faire avant moi de la mansuétude divine.
L’Éternel ne formule pas de reproches à Caïn, juste une question : « Qu’as-tu
fait ? » Interrogation qui a pu évoquer une attitude de déni quant aux conséquences de la provocation. Ensuite, il le bannit certes, mais pour inscrire aussitôt
son identité d’une marque protectrice. Caïn de son côté, dans la perception de
son nouvel état, exprime aussitôt des affects dépressifs. Comment supporter,
la culpabilité si l’on se réfère au « tort » ou la punition si l’on retient l’autre
traduction, « châtiment » ? D’ailleurs le sentiment dépressif est repérable chez
Caïn, dès avant le crime, après le choix divin qui retient l’offrande d’Abel et
non pas la sienne : « ses faces lui tombent », « son visage fut abattu », « fureur
et désespoir » selon les différentes traductions du vers 5. Le vécu dépressif de
Caïn est donc celui d’une conscience douloureuse, celui de sa position d’être,
seul au monde. Véritable révolution ontologique, le meurtre du double narcissique, Abel, conduit Caïn à sortir de sa position de Moi idéal et l’oblige à la
constitution d’unjugement propre.
Il aura fallu qu’Abel meure pour que plus tard un troisième enfant naisse,
« l’homme nouveau » : « Adam pénètre encore sa femme, elle enfante un fils.
Elle crie son nom, Shét : « Oui, Elohim m’a placé une autre semence à la place
d’Abel : oui, Caïn l’a tué. »
Abel n’est encore ici considéré que comme pure semence. Ensuite, dans le
récit biblique nulle trace de Caïn et d’Abel ! Le Registre (5,1) passe directement
d’Adam à Seth, son image, son semblable. Les Chroniques (1,1) nomment :
Adam, Seth, Enosh. Comme si, là encore, l’épisode du meurtre originaire et
fondateur devait être effacé.
La conscience réflexive de Caïn est à rapporter à la constitution de cet idéal
du moi que Freud définira en 1914 (13) comme l’héritier du narcissisme.
L’énoncé attribué à l’Éternel, avant et après le crime, n’est que l’affirmation
de la responsabilité du sujet dans son destin psychique, il contient le renoncement à l’inceste et l’obligation exogamique. Dans ce texte, l’idéal du moi est
référé à la recherche d’une substitution à la perfection narcissique perdue, au
désir donc de restaurer l’unité première, et implique donc la relation archaïque
à la mère, le prégénital. Dans des textes plus tardifs, (le Moi et le ça, 1923
(18); I.S.A, 1926 (19)) Freud inscrira l’organisation du surmoi comme héritière
du complexe d’Œdipe, surmoi qui rapporté à l’angoisse de castration et à la
barrière de l’inceste engagera alors beaucoup plus la question du père et celle
de l’identification originaire. On peut dire que, de l’idéal du moi de 1914 au
surmoi de 1923, à l’évolution du concept d’idéalisation correspondent des
inscriptions ontogénétiques différentes, héritage du narcissisme pour l’un,
héritage du complexe d’Œdipe pour l’autre.
Or en rapport avec l’organisation primitive de l’idéal du moi un auteur
comme J.Cl. Stoloff (44) fait appel à ce concept d’identification primaire pour
désigner cette phase du narcissisme primaire. Décrite par Freud comme, directe,
immédiate, antérieure à tout investissement d’objet, l’identification originaire
se construit selon une double polarité : du côté maternel, par étayage du fait de
l’investissement direct de l’objet-sein, et sur le mode d’une identification au
père de la préhistoire personnelle, sinon aux parents, comme l’indique la note
en bas de page, du fait de la non intégration de la différence des sexes à ce
stade si précoce (18, p. 275). Forme la plus originaire du lien affectif à l’objet
cette identification s’organise depuis le processus d’incorporation cannibalique, le sujet se construisant par la suite sur le modèle d’introjections
successives. L’identification, c’est donc aussi inévitablement vouloir remplacer
l’objet, prendre sa place, être lui, bref, le détruire. L’identification originaire liée
au processus d’incorporation cannibalique comporte donc une forte charge
d’ambivalence; ambivalence qui sera recomposée par le jeu des identifications
secondaires propres à la rivalité œdipienne et dans le paradoxe pour le sujet
d’être à la fois pareil et différent. Comme l’écrit J.F. Rabain (39): « C’est le
paradoxe de cette identification qui construit le Moi sur la figure d’un autre et
qui inscrit cet autre du narcissisme du Moi. »
Alors qu’il peut paraître essentiel de distinguer le fraternel du parental et
de ne pas rabattre l’un sur l’autre, il existe un risque certain à faire perdre toute
spécificité au fraternel. La difficulté est à la mesure de l’obligation de considérer conjointement plusieurs registres qui ne peuvent, pour être saisis et
élaborés, qu’être appréhendés successivement. On ne peut donc totalement
dissocier la rivalité fraternelle de l’organisation des premières identifications
puisque l’image parentale, notamment par l’identification au père à laquelle
s’identifie l’enfant s’inscrit déjà comme première image rivale. Parallèlement
à l’axe diachronique de l’identification originaire et de la rivalité œdipienne est
à considérer celui synchronique du même et du différent, de l’alter ego, du
fraternel. J. Lacan avait développé dès 1938 (29) une théorie du sujet tenant
compte de cette double polarité processus identificatoire, rivalité fraternelle.
Il distingue à cette époque trois complexes, celui du sevrage, de l’intrusion
fraternelle, et le complexe d’Œdipe. À chacun d’entre eux est reconnu un rôle
d’organisateur. L’identification au frère permet d’achever le premier dédoublement inauguré par le sevrage et la constitution de l’imago maternelle. La
rivalité fraternelle s’inscrit dans le prolongement de cette confusion du dédoublement, dans la conquête de soi sur le double confusionnant.
C’est ainsi que le meurtre du double est une étape essentielle à la construction
d’une identité propre, seule façon originaire de s’identifier à l’autre. Autre dont
le premier représentant, perçu comme représentant et obstacle du désir est le
frère. L’extermination mythique du frère, du jumeau qui incarne originairement
ce double, porteur de cette part de narcissisme arraché à soi-même ouvre à
l’unicité, à la différenciation des identités, met fin au cycle de la répétition,
celui des opposés, des paires contrastées gémellaires se répétant à l’infini.
À cet égard si le processus civilisateur peut être considéré comme fondamentalement antimimétique obligeant par des règles et des interdits à sortir de la
magie mortifère des doubles, que penser du clonage ?
La Bible : traduction
L. Segond, les sociétés bibliques, 1969.
A. Chouraqui, Paris, Desclée de Brouwer, 1990 (deuxième traduction).
Traduction œcuménique de la bible (TOB), éditions du cerf,1978.
La bible, nouvelle traduction, Paris, Bayard, 2001.
·
(1) ASSOUN P-L., Frères et sœurs, Paris, Anthropos, T. 1 et T. 2,1998.
·
(2) BALMARY M., Abel ou la traversée de l’Eden, Paris, Grasset, 1999.
·
(3) BELMONT N., Quelques sources anthropologiques du Problème de la gémellité,
Topique, 50, Dunod, 1992.
·
(4) BLANCHOT M., L’arrêt de mort, Paris, Gallimard, 1948.
·
(5) BOTELLA C. et S., « La dynamique du double », in Le double, Monographie, R.F.P.,
1995.
·
(6) BROSSE J., Mythologie des arbres, Paris, Payot, 1989.
·
(7) BRUSSET B., Le lien fraternel et la psychanalyse, Psychanalyse à l’université, 1987,
12,45, pp. 5-43.
·
(8) EISENBERG J., ABECASSIS A., Moi, le gardien de mon frère ? A Bible ouverte, Paris,
Albin Michel, 1980.
·
(9) FRONTISI-DUCROUX F., Les Grecs, le double et les jumeaux, Topique, 50, Dunod.
·
(10) FREUD S., La Naissance de la psychanalyse, lettres à W. Fliess (1887-1902), Paris,
P.U.F., 1979.
·
(11) FREUD S., L’interprétation des rêves (1901), Paris, P.U.F., 1967.
·
(12) FREUD S., Totem et tabou (1913), Paris, Payot, 1924.
·
(13) FREUD S., « Pour introduire le narcissisme » (1914), in La vie Sexuelle, Paris, P.U.F.,
1969.
·
(14) FREUD S., Un souvenir d’enfance de « Poésie et Vérité » (1917), Œuvres complètes,
t. XV, Paris, P.U.F., 1996.
·
(15) FREUD S., Un enfant est battu (1919), Œuvres complètes, t. XV, Paris, P.U.F., 1996.
·
(16) FREUD S., l’inquiétant(1919), Œuvres complètes, t. XV, Paris, P.U.F., 1996.
·
(17) FREUD S., Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et
l’homosexualité, (1922) in Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F., 1973.
·
(18) FREUD S., Le moi et le ça (1923), Œuvres complètes, t. XVI, Paris, P.U.F., 1991.
·
(19) FREUD S., Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, P.U.F., 1968.
·
(20) FREUD S., « Lettre à Thomas Mann » (29.11.1936), in Correspondance (1873-1939),
Paris, Gallimard, 1960.
·
(21) GIRARD R., La violence du sacré, Paris, Grasset, 1972.
·
(22) GRAVES R., Les mythes grecs, Paris, Fayard,1967.
·
(23) GREEN A., La déliaison, Paris, Les Belles Lettres, 1992.
·
(24) HASSOUN J., Caïn, Nous sommes tous issus d’une longue lignée d’assassins, Éditions
Autrement, 1997.
·
(25) ISNARD N., Au-Delà du meurtre du frère, Etudes psychanalytiques, n° 3,2000/1.
·
(26) JOURDE P. et TORTONESE P., Visages du double, Nathan, 1996.
·
(27) KAËS R., Le complexe fraternel, Topique, 51,1993, pp. 5-42.
·
(28) KOFMAN S., « Le double e(s)t le diable », in Quatre romans analytiques, Paris, Galilé,
1973.
·
(29) LACAN J., Le complexe, facteur concret de la psychanalyse familiale, Encyclopédie
française, VIII, 840-3,840-8.
·
(30) LACAN J. Le complexe d’intrusion, les complexes familiaux dans la formation de
l’individu, Paris, Navarin, 1984.
·
(31) LECLAIRE S., On tue un enfant, Paris, Seuil, 1975.
·
(32) LEVI-STRAUSS C., Histoire de Lynx, Paris, Plon, 1989.
·
(33) MACIAS M., Double création, créationdu double, Topique, 50, Dunod.
·
(34) MARCELLI D., Œdipe fils unique ou le lien fraternel comme tache aveugle de la
théorie, Francopsy, 2000, N° 2.
·
(35) MARTY F., « Fonction mythique du fratricide », in La dynamique fraternelle, Dialogue,
149,2000,11-18.
·
(36) MEURANT A., Quelques facettes de la gémellité dans les légendes de l’Italie primitive,
FEC 1,2001; N° 1.
·
(37) MORIN E., L’homme et la mort, Points, essais 77,1970.
·
(38) M’UZAN de M., Le jumeau paraphrénique ou aux confins de l’identité, R.F. de P., 4,
Identités, 1999.
·
(39) RABAIN J.F., La rivalité fraternelle, Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adol.,
Paris, P.U.F., 1985, T. 3.
·
(40) RANK O., Don Juan et le double, PBP, 1973.
·
(41) ROSOLATO G., La relation d’inconnu, Paris, Gallimard, 1978.
·
(42) SOULE M., Frères et sœurs, Paris, E.S.F., 1981.
·
(43) STIEGLER B., La technique et le temps : la faute d’Épiméthée, Paris, Galilé, 1994.
·
(44) STOLOFF J.Cl., Les pathologies de l’identification, Paris, Dunod, 1997.
·
(45) VALABREGA J-P., Le motif du jumeau, identité, altérité, Topique, 50, Dunod.
·
(46) VALABREGA J-P., Les mythes, conteurs de l’inconscient, Paris, Payot, 2001.
·
(47) VERNANT J-P., L’individu, la mort, l’amour, Folio Gallimard, 73,1999.
·
(48) VOISENAT C., La rivalité, la séparation et la mort, destinées gémellaires dans la
mythologie grecque, l’Homme 105,01-03 1988, XXVIII (1), pp. 88-104.
[1]
Le récit biblique du meurtre d’Abel se termine avec le signe mis sur Caïn pour que ceux
qui le trouvent ne le tuent pas après que Yahvé est prononcé : « Tout tueur de Caïn subira sept
fois vengeance ». Le chiffre sept serait-il plus spécifiquement que d’autres apte à porter la violence
fratricide. Ainsi Jacob se prosterne sept fois. Les fils d’Œdipe s’entretuent devant l’une des sept
portes de Thèbes. On peut remarquer son occurrence dans les contes,
Le loup et les sept chevreaux
(six biquets mangés par le loup),
les sept corbeaux (sept frères solidaires dans leur désir sont transformés en corbeaux à la naissance de leur sœur). Le 7, celui des sept jours de la création, de la
semaine, serait-il aussi celui des 7 trous de la face; face au sens de Lévinas ? Dans la mythologie
chinoise, deux hommes, les génies de l’éclair, percent chaque jour d’une semaine une ouverture
à la face de chaos qui finit par mourir.
[2]
On peutsur ces questions consultées les travaux de G. Dumézil, de B. Sergent.
[3]
Il faut également noter que Castor perd la vie dans un combat contre d’autres jumeaux
Lyncée et Idas. Jumeaux qui sont les cousins de Castor et Pollux et qui ont eux-mêmes une
double ascendance, divine par Zeus et humaine par Arené. Et, a contrario, leurs sœurs, Hélène
jumelle de Pollux et Clytemnestre jumelle de Castor sont considérées comme source de tous les
maux et impardonnables alors que les Gémeaux se permettent bien des crimes (L’effrayant
Poludeukès). De ces deux paires mixtes, seuls les mâles deviendront un couple paradigmatique.
[4]
J. Brosse (6) développe des hypothèses assez voisines pour les premières royautés scandinaves et crétoises.
[5]
R. Kaës et M. Balmary construisent leur interprétation sur le fait qu’Abel est légitimé
comme fils par Yahvé.
[6]
Selon la lecture interprétative coranique d’Al Baïdami que rapporte A. Chouraqui la
confusion s’inscrit un peu plus profondément. Kabil et Habil (une seule lettre les différencie)
auraient eu tous deux une sœur jumelle. Chacun d’entre eux aurait été censé épouser la sœur
jumelle de l’autre. Mais Kabil refuse d’épouser la sœur jumelle d’Habil. Cette lecture inscrit donc
la question du double gémellaire de façon encore plus confuse par cette implication de la sexualité
et de l’interdit de l’inceste.
[7]
« Suis-je, moi, le gardien de mon frère » [Est-ce que le gardien du frère de Je, Je] :
M. Balmary.
[8]
P. Jourde et P. Tortonese ont réalisé une passionnante étude de la littérature du double (26).
[9]
Peut-on penser qu’il s’agit d’une réminiscence du mode de dialogue entre Goliadkine et
son double dans
Le Double de Dostoïevski ? L’un reprend ce que l’autre vient de dire mais en
inversant la phrase comme également les Dupon(t) et Dupon(d) des albums de Tintin.
[10]
LL enferme ensuite le croque-mort dans le cercueil et en cloue le couvercle. Mise en acte
d’un fantasme de mise à mort par enterrement vivant.
[11]
On peut également noter que les personnages dessinés par Morris n’ont au début que
quatre doigts à chaque main ! Dans cette série le chiffre quatre est là omniprésent à chaque page.
Il est notamment présent lors de la fameuse tricherie avec le carré d’as au poker que quatre
joueurs sortent en même temps.
[12]
Ces multiples duplications montrent bien la nature double du double (C. et S. Botella,
A. Green) déjà relevée par Rank et Freud. Pour S. Kofman (28), le double est originaire comme
la mimésis, comme la répétition inscrite au cœur de la pulsion de mort, la mort inscrite dans la
vie.
[13]
Comme les héros mythologiques et les jumeaux exposés, Lucky Luke, dans l’album
Kid Lucky, revendique haut et fort le fait qu’il soit un orphelin qui, à l’évidence du récit, aurait
grandi seul.
[14]
La relation à ce double n’est pas sans rappeler la nouvelle d’E.A. Poe, William Wilson
[dont on peut remarquer que le nom est construit dans la répétition redondante de la même syllabe
comme Lucky Luke] où le héros rencontre et est poursuivi par son sosie qui porte le même nom
que lui et qu’il finira par tuer.
[15]
Protagoras dans le dialogue de Platon qui porte son nom raconte qu’Épiméthée a oublié
les hommes dans l’attribution de qualités et qu’il les a laissé nus sans vêtements ce qui pousse
son frère à voler le feu et fera des hommes des êtres mortels soumis au travail. Épiméthée est
absent chez Hésiode comme de la philosophie classique et contemporaine.
[16]
On ne peut jamais rien savoir de la mort. On peut simplement penser que certaines
expériences psychiques témoignent de la mort en soi. Dans l’instant de ma mort Maurice Blanchot
(4) rapporte une expérience limite. Elle se situe pendant la dernière guerre mondiale. Cette
expérience est celle de son exécution par un peloton de soldats allemands qui est suspendue à la
dernière seconde, arrêtée à l’instant même où il allait mourir. (cf.
La pendaison de Lucky Luke)
Il témoigne cinquante ans plus tard de la présence à jamais ineffaçable, indélébile de ce vécu :
« Comme si la mort hors de lui ne pouvait désormais que se heurter à la mort en lui. « Je suis
vivant. Non, tu es mort ».
[17]
C’esten ce sens où moninterprétation diffère radicalement de celle de M. Balmary.
[18]
Je ne le suis pas dans cette voie et me rapproche là de la conception de M. de M’uzan.
[19]
La rose de pimprenelle (conte n° 780 dans la typologie internationale) dont on connaît
de nombreuses versions (la rose paternelle, la rose bengaline, la fleur de laurier, la pomme...) est
un conte, qui met en scène un fratricide (l’aîné des enfants tue le plus jeune parfois aidé du
cadet), dont le scénario reste d’une version à l’autre assez semblable et la référence au meurtre
de la Genèse latente. Trouvé par un berger accompagné de son animal sur les lieux du crime, c’est
un objet merveilleux issu de la terre (os devenu flûte, trompette comme un os, rose, laurier ou
roseau) qui se met à parler et dénonce le criminel.