2003
TOPIQUE
Le déclin du père
Markos Zafiropoulos
Psychanalyste et SociologueDirecteur de recherche au CNRS
Une figure obligée de la doxa psychanalytique traitant du malaise dans la
culture ramène de manière récurrente une liste obligée de symptômes modernes au déclin
historique de la famille moderne et de son chef. Lacan et les sciences sociales : le déclin
du père est l’ouvrage où nous isolons les assises fantasmatiques de cette « théorie infantile ».Mots-clés :
Lacan, Sciences sociales, Anthropologie, Clinique, Père, Symptômes modernes.
An emblematic figure in psychoanalytical doxa about “malaise en culture”
consistently looks into a series of recurrent symptoms from the decline of modern family
and his chief. Lacan and the social sciences’s book detach fantasmatic fundaments of this
“infantile theory”.Keywords :
Lacan, Socials sciences, Anthropologies, Private clinic, Father, Moderns symptoms.
Il y a quelque temps, un analysant me raconte un rêve :
« Je rêve que je tue mon père, comme ça, d’un coup. Il tombe comme un
bœuf. »
L’analysant se souvient des années 1950 de son enfance, passées dans une
jolie maison d’un village beauceron, face à la boucherie du village. Aux grilles
de la boucherie et chaque année, les fêtes de Pâques ramenaient le plus beau
bœuf des fermes avoisinantes. Joliment paré de fleurs des champs l’animal
honoré était, le moment venu, conduit à l’abattoir, puis abattu d’un coup de
masse sur le front. Savamment découpé par le boucher – sacrificateur, le bœuf
était ensuite réparti dans les foyers du bourg, pour enfin être à belles dents
dévoré par les villageois.
1950, la Beauce.
Année 2000, une analyse à Paris.
Pas la peine d’aller bien loin pour s’assurer que le meurtre totémique reste
au cœur du symptôme névrotique – ou d’une formation de l’inconscient (le
rêve) –, comme il reste au cœur du lien social occidental : le village beauceron
des années 1950.
Que le sacrifice de la bête passe en 1950 par le défilé du commerce villageois ne doit en effet pas égarer l’analyste, puisque la sorte de rituel pascal qui
prépare le sacrifice distingue évidemment cette séquence de la vie du village
du « commerce d’utilité » régulant habituellement la circulation de la nourriture.
Ce qui est ici sacrifié et donc donné (malgré l’acte de vente) c’est
le plus beau
des bœufs, paré par les hommes. Il y a dans la circulation des biens
(nourriture/argent) un « en plus », indiquant que l’échange porte sur le plus
précieux, soit qu’il y a une rupture du style ordinaire de la chaîne des échanges,
signifiant –
via l’en plus – que le bien le plus précieux dans l’échange est
l’échange lui-même. Portés par l’anthropologie des échanges des biens, on peut
ici reconnaître ce qui unit le régime spécifique de la dépense (l’au-delà de
l’utilité), le sacrifice, l’incorporation orale de la bête et la connotation religieuse
de la séquence (les fêtes de Pâques), comme un de ces moments de
« potlach »
analysé par M. Mauss
[1] et que l’on retrouve donc, peu déformé, au cœur du
lien socialbeauceron.
Bien que la consommation de la viande soit ici distribuée parmi les foyers
du village, l’incorporation des « quartiers » de la bête au moment de Pâques se
déroule comme une sorte de banquet sacré, ou de daps (lat.) – dont Benveniste
a montré tout ce qui le rattachait au potlach dans un joli petit texte où nous
retrouvons les traits de notre séquence :
« Daps, “banquet sacré” (...). La daps romaine est... un vrai banquet
de viande rôtie et de vin. (...) On voit chez Ovide le pauvre paysan Hyriée
offrir en daps, à Jupiter qui le visite, un bœuf entier, son unique possession. (...)
La fête de nourriture plantureuse, la dépense de pur faste destinée à soutenir
le rang, le banquet de festivité, tout cela n’aurait pas de sens si les bénéficiaires de ces largesses ne se trouvaient pas engagés à se revancher par les
mêmes moyens. Est-ce d’ailleurs un hasard si le terme potlach se rapporte
essentiellement à des prestations alimentaires et signifie littéralement “nourrir,
consommer”?» [2]
Pour l’anthropologie psychanalytique il faut retenir les leçons de Mauss,
mais Freud indique avec Totem et tabou que dans ce type de rituel il faut aussi
savoir reconnaître sous les traits de l’animal sacrifié, la bête humaine dont la
conjuration des fils serait venue à bout par l’acte parricide fondateur des règles
sociales d’abord totémiques puis religieuses.
Notre analysant ne dément pas et rappelle s’il le fallait – et quelle que soit
la puissance d’un sens commun psychanalytique qui se voudrait postmoderne –
que toutes les sociétés comme l’avait justement perçu Durkheim sont toujours
symboliquement organisées, toujours peu ou prou religieuses, et qu’il faut
donc toujours, pour le psychanalyste freudien, instruire le dossier clinique du
cas comme celui des formations sociales en indiquant convenablement la place
qu’occupe le monument paternel au cœur des névroses comme au chœur des
églises, des synagogues, des mosquées ou encore de leurs rallonges nationalistes.
Les règles sociales se déduisent en effet du meurtre du père, et c’est bien
la haine originaire du père convertie par les lois du remords en amour dévot,
qui fonde les ressorts les plus sûrs de l’idéalisation divine d’où le névrosé attend
l’harmonie d’un monde enfin pacifié.
C’est donc naturellement cette figure apollinienne du divin qui est sans
cesse évoquée voire attendue par tous ceux qui se désolent de la chronicité
du malaise social, malaise qui se caractériserait aujourd’hui par un cortège
de symptômes modernes troublant de leur violence l’harmonie socioclinique
qui aurait été autrefois garantie par l’ordre patriarcal faisant fond sur la valeur
sociale du chef de famille et la puissance des règles prononcées au Nom du
Père mort.
Mais le meurtre du père apporte-t-il vraiment la paix comme la nuée porte
l’orage ?
Pourquoi pas ?
Loin de nous l’idée de négliger la figure apollinienne du père mort, et
pourtant l’actualité guerrière du siècle défunt (Proche-Orient, Ex-Yougoslavie,
conflit indo-pakistanais et ainsi du reste...) ne nous permet pas vraiment de
plaider contre notre thèse
[3] avancée depuis longue date en ces termes : les
guerres, les massacres de masse se font précisément au Nom du Père mort.
D’où l’idée
- que les intégristes religieux peuvent être cliniquement rangés dans la
catégorie clinique que Freud constituait d’une main sûre comme celle « des
criminels sans remords » mais aussi,
- celle selon laquelle le récurrent diagnostic de la « crise de l’autorité »
voir du déclin de l’imago paternelle au seuil du nouveau siècle doit véritablement être examiné de près car elle va avec,
- la contrepartie orthopsychiatrique d’un appel au père menaçant toujours – et au corps défendant des fils (dévots) – de relancer la face la plus
morbide du visage divin.
Je formule autrement les choses : le danger socio-clinique de l’appel au père
réside très exactement dans le retour forcené de la bonasse paternelle assurant
la paix pour les fidèles de la même église, mais aussi et du même mouvement
les massacres de masse des fidèles de toutes les autres religions.
« Dieu, à en reprendre de la force, finirait-il par ex-sister, ça ne présage rien
de meilleur qu’un retour de son passé funeste », formulait déjà judicieusement
Lacan en 1973
[4].
Allons vite maintenant puisque c’est vérifié, le monument paternel est au
cœur du social comme au cœur du symptôme. D’où ma perplexité concernant
l’incroyable succès des essais socio-cliniques volontiers importés des États-Unis d’Amérique et liant quelques sociologies du postmodernisme à une
clinique psychanalytique des symptômes modernes regroupés peu ou prou
autour de la notion d’« état-limite ».
Côté sociologique, j’évoquerais comme emblématique de ce courant L’ère
du vide publié en 1983 par le sociologue G. Lipovetsky chez Gallimard. Ce texte
reprend largement l’étude de C. Lasch Le complexe de Narcisse publié chez
Laffont en 1980.
Côté clinique, ce sont naturellement les avatars des troubles narcissiques ou
les fameux états-limites
[5] qui servent en l’espèce de rallonge clinique aux efforts
sociologiques de nos collègues.
Kohut et Kernberg aux États-Unis, d’autres psychanalystes dont l’autorité
n’est pas démentie de ce côté-ci de l’Atlantique développent donc – et même
quelquefois avec bonheur, l’analyse d’une morbidité se déduisant de l’effondrement de nos institutions toujours peu ou prou paternelles.
Mais cette thèse psychanalytique a des aspects consensuels.
Au-delà de nos collègues de l’I.P.A., nous observons la redondance d’une
sorte de diagnostic faisant du déclin de l’image du père, et cette fois chez des
analystes lacaniens, le motif éminent de nos douleurs modernes (grève de la faim
des anorexiques, suicides violents et non-violents, mais encore souffrances
dépressives, toxicomanies et/ou enfin psychoses collectives, perversions, délitements du lien social,« invention » du père
sans nom etc.)
[6].
D’où la question à l’orée de notre ouvrage
Lacan et les sciences sociales
[7] :
mais où donc nos collègues sont-ils allés chercher cette idée du déclin de la
famille occidentale et de son chef pour rendre compte d’une cascade de phénomènes cliniques tous plus cruciaux les uns que les autres ?
Réponse : dans
Les complexes familiaux
[8], publié par Lacan en 1938 dans
l’Encyclopédie Française.
L’actualité de ce texte est confirmée par J-A Miller qui vient de le rééditer
dans le recueil faisant hommage au centenaire de la naissance de Jacques Lacan :
Autres écrits
[9].
Je vais devoir aller vite.
La thèse surplombant ce texte est la suivante.
Le déclin de l’imago paternelle est lié à la contraction de la famille
occidentale dont il ne resterait plus qu’un « trognon » conjugal assure Lacan en
1938, lui-même à l’époque, jeune psychanalyste de 37 ans.
Selon ce texte, fondateur des redondances évoquées, la chute de la valeur
sociale du père de famille occidentale aurait déterminé le déclin corrélatif de
sa fécondité subjective dans le complexe d’Œdipe.
À partir de ceci se déduirait un ensemble de conséquences à résumer en
trois points :
- Ce défaut de fécondité aurait – selon Lacan – permis au « fils du patriarcat
juif » Sigmund Freud, de découvrir le complexe d’Œdipe sous une forme
dégradée. Du même coup, Lacan aurait isolé le point de réel clinique ayant
rendu possible l’invention même de la psychanalyse.
- L’évolution historique des névroses ou plutôt de leurs formes, dépendrait de l’aggravation du déclin de la famille et de l’imago de son chef.
- Ce qui amena par exemple en 1938 Lacan à diagnostiquer : « (...) la grande
névrose contemporaine » avec comme détermination principale, « la personnalité du père, toujours carente, en quelque façon, absente, humiliée, divisée
ou postiche. »
[10].
- De tout ceci se déduirait encore, entre autres choses et au plan de la
clinique du social, que la forme de la famille la mieux apte à libérer l’élan
instinctif avec la dialectique des sublimations (soit de la production des biens
culturels pour parler comme Pierre Bourdieu) serait la famille paternaliste. Les
« familles d’hommes éminents » s’expliquant alors sous la plume de Lacan par
la juste transmission de l’idéal du moi et le plus souvent « du père au fils ».
En revanche, ce que Lacan appelait en 1938 – à tort – les cultures matriarcales expliquait, selon lui : « la stagnation des peuples primitifs » par trop dominés
par la viscosité de l’attachement à la mère, peu propice à la production culturelle.
Bref, entre 1938 et 1950, il y a un axe thématique mobilisant les recherches
de Jacques Lacan et qui fait dépendre la maturation subjective, mais aussi la
production culturelle des peuples de ce qu’il appellera enfin en 1950
« les conditions sociales de l’œdipisme. »
[11]
Vous l’aurez compris, en Occident ces conditions ne cesseraient de se
dégrader du fait de la contraction de la famille occidentale et du déclin socio-clinique de son chef : le père de famille.
Question : mais où donc J. Lacan est-il allé chercher l’idée d’un tel déclin ?
Réponse : chez le père de la sociologie française, Émile Durkheim, et plus
précisément dans ce cours de 1892 où le fils de rabbin devenu jeune professeur
à l’université de Bordeaux (il a alors 34 ans) enseigne ce qu’il appelle sa
loi de
la contraction familiale
[12], selon laquelle la famille occidentale serait passée,
sur la longue durée, de ses formes originaires larges et harmonieuses à sa forme
conjugale porteuse d’anomie.
D’où l’idée du même Durkheim de promouvoir une théorie socio-histo-rique de l’évolution de la famille avec sa rallonge clinique (suicide, individualisme morbide, etc.)dont le succès futtel, qu’elle futenseignée jusqu’aux
années 1980 dans toutes les bonnes facultés de sciences humaines et qu’elle
infiltre encore de nombreux travaux de recherche au demeurant très prestigieux.
Depuis 1970, l’École de Cambridge avec Peter Laslett à sa tête, s’est lancée
dans un travail d’archive explorant une centaine de recensements établis
entre 1524 et 1821 et a démontré, contrairement à tout ce qui jusque-là avait
été affirmé, que la forme
conjugale de la famille fut de très loin largement
dominante dans l’Angleterre de l’époque étudiée.
[13]
La communauté internationale des historiens et démographes poursuivant
alors ces recherches s’accorde maintenant sur le fait que la fréquence de ce
type de famille fut de tous temps prééminent dans toute l’Europe du Nord.
D’autres historiens comme Jacques Rossiaud ou Giovanni Cherubini
montrent que cela est encore vrai pour l’Europe du Sud.
D’où la perplexité des tenants de la thèse d’une omniprésence originaire des
grandes familles harmonieusement gouvernées « depuis toujours » par la virilité
d’une main patriarcale indiscutée.
Mais au fait, qu’est-ce que le patriarcat ?
Paul Veyne, professeur au collège de France, enseigne qu’il faut savoir
laisser de côté les catégories de carton-pâte, pour évoquer le patriarcat – si cher
à la nostalgie de nos interlocuteurs –, et rappelle qu’à Rome, la fréquence de
la forme conjugale de la famille fut également dominante et que de plus, lorsqu’il
y eu un patriarche, celui-ci pouvait aussi bien être la fille vierge d’un pater
familias mort trop tôt.
Autrement dit, et dans ce cas, le pater familias pouvait bien être une pucelle.
Alors ?
Que dire alors des conditions sociales de l’œdipisme de ce patriarcat pour
parler comme le Lacan de 1950 ?
Il y aurait là en tout cas à repérer un état peut-être inattendu du père, le père
pucelle, et à évoquer les effets subjectifs qu’une telle actualisation du père ou
de l’autorité aurait pu produire.
Les anthropologues de leur côté, comme Claude Lévi-Strauss avec le regard
éloigné (Paris, Plon, 1983), mais Jack Goody aussi bien pour l’Eurasie ont poursuivi l’analyse et s’accordent largement – comme en témoignent les deux tomes
de la très belle Histoire de la famille (Paris, Armand Collin, 1985) sur la dispersion géographique de la famille conjugale, de loin la plus fréquente partout.
Bref, depuis une vingtaine d’années, on sait la théorie de Durkheim scientifiquement ruinée (comme celle de Le Play d’ailleurs) et vous vous souvenez
sûrement que l’enterrement de Durkheim dans le champ des sciences humaines
fut scellé par un petit livre de deux
« sociologues malicieux », Baudelot et
Establet
[14], déclarant la mort clinique du père de la sociologie dont ils essayaient
pourtant, mais selon nous à tort, de sauver
le suicide, c’est-à-dire sa théorie
sociologique du suicide.
Répétons-le : la loi durkheimienne de la contraction familiale, supposée
expliquer :
- le déclin de la famille occidentale et celui de la valeur sociale de son
chef,
- la dégradation de l’imago paternelle et celle de sa fécondité subjective
et sociale,
- l’évolution des névroses pour le Lacan de 1938 à 1950, ou encore – et
pour nos modernes – la prolifération des cas limites,
a perdu toute assise scientifique.
D’où naturellement l’affaiblissement considérable des rallonges cliniques
qui s’en déduisaient.
Bien, mais Lacan me dira-t-on ?
Eh bien comme je l’ai découvert pour notre communauté scientifique dans
ce livre, Lacan et les sciences sociales, Lacan, fut bel et bien durkheimien de
1938 (au moins)jusqu’à 1951.
La ruine de Durkheim affaiblit donc évidemment la part du corpus lacanien
qui avait trouvé son assise chez le père de la sociologie française.
Mais enfin, et cela rend naturellement la recherche passionnante, il faut du
même mouvement se souvenir que dès les années 1950, Lacan avait radicalement changé de galaxie conceptuelle concernant très précisément l’analyse
de la famille et la question du père.
En quoi et avec qui ?
Avec le Claude Lévi-Strauss des
structures élémentaires de la parenté
[15]
important vers le Paris de l’après-guerre le corpus structuraliste, forgé dans le
voisinage des linguistes américains mais aussi de Boas et qui allait profondément remanier en France le champ des sciences sociales comme les recherches
de Jacques Lacan.
Souvenez-vous : dès 1950 G. Gurvitch qui domine la Sorbonne confie au
jeune chercheur Claude Lévi-Strauss qui a alors 42 ans, la préface de l’ouvrage
que les Presses Universitaires de France éditent en hommage à Marcel Mauss
(neveu de Durkheim) :
Sociologie et anthropologie
[16].
Gurvitch n’apprécie pas le texte, mais Jacques Lacan fait son miel de cette
éblouissante préface.
Je ne développe pas longuement, mais je rappelle que dans ce texte Claude
Lévi-Strauss écrit ceci :
« (...) tous les phénomènes sociaux peuvent être assimilés au langage, nous
voyons dans le mana, le wakan, l’orenda et autres notions du même type,
l’expression consciente d’une fonction sémantique dont le rôle est de permettre
à la pensée symbolique de s’exercer (...) En effet, le mana est tout cela à la fois;
mais n’est-ce pas parce qu’il n’est rien de tout cela : simple forme, ou plus
exactement symbole à l’état pur, donc susceptible de se charger de n’importe
quel contenu symbolique. Dans ce système de symboles que constitue toute
cosmologie, il serait simplement une valeur symbolique zéro...» [17].
Dans cette perspective, le mana mélanésien est mis en série avec l’Orenda
des Iroquois, ou le Nauãl des mexicains. Toutes ces notions renvoyant à « l’esprit
des choses », ou encore à l’esprit des ancêtres, qui par delà la mort ordonne
le monde.
Pourquoi donc ne pas inclure ici l’esprit du Père mort dont le monument
freudien Totem et tabou rappelle qu’il permet à la pensée symbolique du névrosé
monothéiste de s’exercer ?
Je vais très vite.
Mais c’est précisément en 1953 à Rome – selon nous – que Jacques Lacan
« ajoute » à la série ethnologique de l’esprit des choses produite par Lévi-Strauss
la notion de nom du père puisée comme symptôme dans une version très claudelienne du catholicisme romain.
Nous soutenons donc que l’émergence du nom du père apparaît en 1953 sous
la plume du Lacan du Rapport de Rome et sous l’influence de la préface de Lévi-Strauss ayant mis au jour dès 1950 la fonction sémantique tout à fait cruciale
d’un « signifiant flottant », ou encore d’un signifiant d’exception qui permet à
la pensée symbolique de s’exercer. Et il permet cet exercice parce que seule son
existence rend possible ce que Lacan appellera peu après et dans le vocabulaire
du matelassier, le capitonnage entre le signifiant et le signifié.
L’influence de l’ethnologue sur le psychanalyste est donc – selon nous –
capitale en 1953 pour ce qui concerne l’invention du
nom du père, comme elle
l’était déjà quelques mois avant lorsque ayant conclu sa période durkheimienne,
Lacan prononce au Collège Philosophique de Jean Whal une conférence sur
Le
mythe individuel du névrosé
[18].
Dans cette conférence, Lacan :
- endosse l’apport de Lévi-Strauss sur l’analyse de la fonction symbolique,
- conclut sa période durkheimienne et,
- livre enfin en ces termes, le nom de celui qui aura inspiré son beau
diagnostic de 1938 sur le père humilié :
« (...) le père est toujours, par quelque côté, un père discordant par rapport
à sa fonction, un père carent, un père humilié comme dirait M. Claudel ».
Monsieur Claudel, vous connaissez tous la superbe pièce de Claudel le père
humilié qui conclut sa trilogie des Coûfontaine (1919).
Un peu d’après-coup donc : en 1938, si le diagnostic de Lacan s’appuyait
sur ses observations cliniques, en 1953, il nous en livre la clef littéraire.
En 1953 ? – Oui, c’est-à-dire au moment exact où elle lui est devenue strictement inutile.
Son choixpour Lévi-Strauss est alors fait.
Sa période durkheimienne est close et cela se traduit pour la déterminante
question psychanalytique du père par ce nouvel axiome : du point de vue de la
psychanalyse le père n’est pas un objet réel.
– Mais s’il n’est pas un objet réel, qu’est-ildonc ?
– Lacan répond :
Le père
«... est une métaphore (...). Là est le ressort, le ressort essentiel,
l’unique ressort de l’intervention du père dans le complexe d’Œdipe... »
[19]
À partir de ce moment-là, les lois du langage et de la parole ou encore celles
du symbolique, surclasseront les lois de la famille pour rendre compte dans la
perspective de Lacan de la fonction paternelle et de ce qu’elle régule, à savoir
la structuration du sujet ou encore l’évolution des formes clinique des névroses.
Dès 1957 il peut alors se gausser de ceux qui cherchent désespérément leur
orientation dans cette logique environnementaliste qu’il rejette et spécialement
pour la clinique du père dont une des vocations épistémologiques est donc de
cumuler les âneries cliniques dès lors stigmatisées par l’humour d’un Lacan égrenant
«...le père tonnant, le père débonnaire, le père tout puissant, le père humilié,
le père engoncé, le père dérisoire, le père au ménage, le père en vadrouille... »
[20]
Il appelle alors ses élèves à ne plus confondre le père de famille avec la
position du signifiant du nom du père qui permet – ou non – à la pensée symbolique de s’exercer.
Bref, il prévient maintenant et sans le dire, contre ce qu’il a jusque-là
enseigné dans ses textes et ses contrôles.
Ultime question : mais comment Émile Durkheim et Jacques Lacan ont-ils
pu se tromper avec autant de succès sur l’histoire de la famille occidentale et
inventer une grande famille originaire au chef protecteur et tout puissant ?
Réponse : comme tous les névrosés, c’est-à-dire comme tous ceux dont
l’analyse dévoile – selon Freud –
le roman familial
[21] qui inconsciemment
ou pas fait de chacun l’enfant abandonné d’une famille originaire prestigieuse
et protectrice.
Père pourquoi m’as-tu abandonné ?
Le sujet garde une nostalgie chronique de la protection par le père, dit Freud,
comme il garde le souvenir d’un temps où les parents n’étaient pas trompeurs
et pour tout dire étaient les meilleurs parents du monde.
L’Œdipe vient et l’ingratitude œdipienne se paye d’un roman sur l’origine.
Et ce roman raconte que jadis nous aurions été des enfants de gros propriétaires terriens, voire de notables distingués, ou même de quelque famille royale,
avant que d’être abandonnés par les coups du sort (décès des parents, vol
d’enfant, etc.) à ce pauvre foyer conjugal socialement toujours trop modeste et
à la morale toujours trop douteuse.
Les pères de la sociologie ont d’abord porté ce roman aux champs des
sciences sociales, et il aura fallu presque un siècle pour en traverser l’écran
fantasmatique.
– Ses talents d’analyste n’auraient alors pas permis au jeune Lacan de reconnaître dans la sociologie de Durkheim l’activité ravageuse de ce roman ?
M. 2. : – Non, mais il sut s’en écarter dès sa rencontre avec Lévi-Strauss, ce
qui n’est déjà pas si mal.
– Dès lors à quoi bon lui jeter la pierre (épistémologique), puisqu’il fut un
chercheur de son temps et que dire des travaux reconduisant de manière quasi
compulsive le déclin de la famille ou l’éloignement du visage du père comme
explication de la naissance de la psychanalyse, ou pire comme déterminant de
l’évolution des formes cliniques de nos douleurs psychiques ?
M. 2. : –Qu’ils sont scientifiquement obsolètes et que le désir de Freud
risque toujours d’être mis en impasse lorsque ses héritiers séparent leurs
recherches de celles des autres sciences humaines.
– N’est-ce pas d’ailleurs le sens même du retour à Freud de J. Lacan ?
M. 2. :– Nous verrons cela bientôt
[22], mais pour ce
Lacan et les sciences sociales il s’agissait de montrer ce qui dans le corpus d’un Lacan durkheimien pouvait
sans cesse – parce que très exactement refoulé –, soutenir l’impasse religieuse qui
depuis longue date et sous les espèces du renfort de l’imago paternelle menace
les recherches et l’activité freudienne, comme elle appelle donc – sur le modèle
de la rigueur d’un Ferenczi – les mises au point les moins complaisantes.
Loin d’en appeler à un renfort freudien de l’imago paternelle dans la cure,
c’est en effet radicalement l’inverse qui se trouve conforme à l’éthique
freudienne selon la correspondance Freud-Ferenczi.
Il faut donc enfin lire cette correspondance inculpant Jung :
« Son souci principal n’est pas la théorie de la libido, mais celle de la
communauté chrétienne. Il identifie la confession à la psychanalyse, il ne sait
pas manifestement que la reconnaissance des péchés n’est que la moindre tâche
de la thérapie psychanalytique; la plus importante est la démolition de l’imago
paternelle qui échappe complètement à la confession. Il est évident que Jung
n’a jamais voulu ni pu se laisser démolir par un patient. Il n’a donc jamais
analysé mais il est resté pour ses patients le sauveur qui se laisse baigner par
les rayons de sa ressemblance avec Dieu » [23].
Ce à quoi Freud répondait le surlendemain :
« Vos remarques sur Jung me
paraissent tout à fait évidentes »
[24].
Vous voyez que les enjeux de la recherche touchent à la direction même de
l’expérience analytique et que pour pouvoir s’y retrouver dans la cure, il faut
pouvoir s’y retrouver sur la conception du père ou de sa puissance dont l’analysant garde la nostalgie.
Reconduire avec le névrosé la plainte concernant le déclin du père reconduit
donc bien le symptôme névrotique et le laisse en état.
Pour s’en déprendre, il fallait s’engager dans une archéologie critique de la
« pensée-Lacan » où l’on découvre plus généralement qu’il y a plus qu’une
coquetterie ou l’inconséquence d’un flirt entre Lacan et les sciences sociales
et que pour tout dire on ne peut véritablement comprendre la « pensée-Lacan »
sans prendre en compte les assises que le psychanalyste a trouvé chez le père
de la sociologie française, Émile Durkheim puis chez Claude Lévi-Strauss.
L’histoire de la pensée permettra – je l’espère – de surclasser le gel d’une
conception psychanalytique s’en tenant – sans le savoir – à l’excellence d’un
Lacan durkheimien sans fondement.
[1]
M. Mauss,
Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1950.
[2]
E. Benveniste,
Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard,1966.
[3]
M. Zafiropoulos, « La haine inconsciente et le lien social », in P.L. Assoun et
M. Zafiropoulos
La haine la jouissance et la loi, Paris, Anthropos,1995.
[4]
J.Lacan,
Télévision, Paris, Seuil, 1981, p.54.
[5]
Sur la critique freudienne de cette notion voir P.L.Assoun
Le sujet limite, entre malaise
et idéal : crise du sujet et modernité socioclinique in
Malaise de l’idéal, Psychologie clinique,
Klinscksieck, 1991.
[6]
Les travaux de J.P. Lebrun sont de ce point de vue paradigmatiques (voir par exemple,
Un monde sans limite, Érès, 1997 ou encore, le dialogue qu’il publia avec Ch. Melman in
L’homme sans gravité, Paris, Denoël, 2002) comme le sont aussi les travaux de philosophes
avec qui nous poursuivons le dialogue comme D.R. Dufour dont l’inspiration indique la proximité
avec les thèses de J.F. Lyotard ou de M. Gauchet. Voir D.R. Dufour :
La condition subjective dans
les sociétés démocratiques in P.L. Assoun et M. Zafiropoulos :
L’Anthropologie psychanalytique,
Paris, Anthropos, 2002.
[7]
M. Zafiropoulos,
Lacan et les sciences sociales : le déclin du père ?, P.U.F., 2001,
coll. Philosophie d’aujourd’hui.
[8]
J. Lacan,
Les complexes familiaux, Encyclopédie française, Paris, Larousse,1938.
[9]
Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001.
[10]
J. Lacan,
op. cit., p. 73.
[11]
J. Lacan, Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie.
Écrits,
Seuil, 1966.
[12]
É. Durkheim,
Textes, Paris, Minuit, 1975.
[13]
P. Laslett, « Family and hold a work group and kin group areas of traditional Europed
compare », in
Family form in historic Europe, Cambridge university press, 1972.
[14]
Baudelotet Establet,
Durkheim et le suicide, Paris, P.U.F.,1984.
[15]
C. Lévi-Strauss,
Structures élémentaires de la parenté, Mouton, 1947.
[16]
M. Mauss,
Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1950.
[17]
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[18]
J.Lacan,
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Ornicar ? n° 17/18, Paris, Lyse, 1979.
[19]
J. Lacan,
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[20]
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Écrits, op cit.
[21]
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Névrose, psychose et perversion,
Paris, P.U.F., 1973.
[22]
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[23]
S.Ferenczi,
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[24]
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Correspondance
(1908-1914), volume 1, Paris, Calman-Lévy, 1992.