2003
TOPIQUE
Topiques freudiennes du mythe. Thèses sur la Mythenforschunganalytique
Paul-Laurent Assoun
144 rue Lecourbe 75015 Paris
La moindre des choses, pour une exploration des mythes, à l’interface de
l’anthropologie et de la psychanalyse, est de s’assurer de la prise freudienne sur
la question du mythe. Par où le prend-il, lui, Freud, le mythe ? Comment le
définit-il ? Quelen est le mode d’usage ?
Il y a bien une contribution freudienne à la
Mythenforschung, cette
dimension de la recherche (
Forschung ) qui s’applique aux « mythes », dans le
cadre de sa contribution générique et diversifiée au lien social
[1].
En apparence, les choses sont simples : les mythes existent – ils sont
écrits et produits –, il s’agirait de déterminer la lecture analytique qui peut en
être faite.
Encore faut-il, pour fixer la problématique de l’anthropologie analytique dont la « question du mythe » (
Mythenfrage) est un élément majeur,
situer la percée réalisée par Freud sur la question générique en son lieu propre.
Cela revient à marquer les thèses fondamentales de la « mythologique » freudienne, ainsi que les déplacements qu’induit l’« entendement freudien »
[2]
sur l’appréhension du mythe. L’exemple du mythe, voilà la chose-même
de l’anthropologie psychanalytique. C’est pourquoi il est essentiel ici de fixer
la posture freudienne envers la « chose mythologique », par quoi elle affecte
en retour l’anthropologie en y introduisant la considération de la causalité
inconsciente.
On rappellera la définition nucléaire du mythe. Il s’agit d’un récit, d’une mise
en séquence d’événements racontés (« voilà ce qui s’est passé », « et alors », « et
puis », etc.), sans cesse réécrit. Récit d’actes, notamment d’exploits, venant
animer et dénouer un drame.
Ce récit est soutenu par une croyance qui l’accrédite en même temps qu’il
soutient – par un cercle constitutif – cette croyance : comment, pour le « mythologue », raconter le mythe sans y croire et l’accréditer ? Et c’est de le raconter, inlassablement, que le destinataire du récit y croit, en quelque sorte, de plus en plus.
Ce récit crédible et cru donne lieu à une pratique : issu du groupe, il en
soutient la praxis par le rituel : la mythologie est l’idéologie du rite; le rite,
la mise en acte du mythe.
Enfin, le mythe a une ambition explicative : fonction étiologique inhérente
à sa narrativité – le mythe est en ce sens une théorie sociale auto-générée.
Il ne resterait plus à la psychanalyse qu’à intervenir pour dégager les composantes inconscientes du mythe.
On aurait pourtant tort de croire que la psychanalyse accrédite l’idée d’un
inconscient du mythe : c’est plutôt la croyance spontanée et immanente du
Mythenforscher, du « foreur » des mythes.
LA TOPIQUE FREUDIENNE DU MYTHE
Un premier constat, propre à introduire une gêne (utile) dans notre plaisir
à déchiffrer les mythes à l’aide de l’instrument freudien : si Freud touche à une
grande diversité de mythes, à écrire au pluriel, comme il se doit, il semble
comme à dessein ne jamais s’y attarder, au point de frustrer son lecteur, toujours
gourmand qu’on lui raconte les histoires en détail.
Un inventaire n’est pas inutile, car il dépasse les attentes. On relève quelque
trente-cinq références à des motifs mythologiques dans son œuvre publiée
[3].
Il y a deux exceptions à cette clause de non-développement : celle du mythe
de Prométhée qui fait l’objet d’un déchiffrement plus systématique et celle de
la Méduse : encore le premier est-il en quelque sorte imposé comme un
appendice à un développement du Malaise dans la culture et le second l’objet
d’un développement princeps non publié (quoique revenant dans des allusions
récurrentes de l’œuvre).
D’autre part, cette diversité ne va pas dans tous les sens. On peut y distinguer
plusieurs sous-ensembles.
En premier lieu, comme il se doit, la mythologie grecque se taille la part
du lion : Dyonisos, Médée, Narcisse, Prométhée, Médée, Kronos et les Titans
– du cycle hésiodique –, le mythe orphique, le thème mythique du labyrinthe
– du cycle du Minotaure –, de l’hydre de Lerne – du cycle d’Hercule –, de
Méduse, des déesses de la mort, de l’aveuglement et de la rénovation... ainsi
qu’un certainŒdipe.
En second lieu, références bibliques qui, quoiqu’antithétiques à la « mythologique », fournissent à Freud des allusions comme versions de l’origine : Adam,
Jonas, Joseph, Tobias, sans compter la référence majeure à Moïse.
En dehors de ces deux sous-ensembles majeurs, on trouve des allusions
limitées à d’autres sphères culturelles, tels les Aruntas – comme il se doit, dans
le contexte de l’exploration ethnologique de Totem et tabou, ce qui impose un
point de vue « interculturel ».
Reste d’une part une allusion ponctuelle aux mythes chrétiens – du « mythe
christique » à l’Immaculée Conception –, d’autre part l’allusion au grand mythe
de la modernité, celui de Faust.
Enfin – last but not least –, le texte freudien engendre un mythe inédit, celui
du « meurtre du père » et son corrélat, le « mythe de la naissance du héros »,
démarqué de Rank.
Les deux référents mythiques de la métapsychologie – Œdipe et Narcisse –
ne font l’objet d’aucun traitement herméneutique. Ce sont des opérateurs du
sujet inconscient. C’est pourquoi Freud en donne un « argument »
[4], fidèle, assez
solide mais sommaire et sélectionne sans états d’âmes les éléments pertinents
pour dégager le « complexe » et la structure. Sauf à préciser que « nos théories »
(métapsychologiques) sont nos « mythes » : ainsi de la « doctrine pulsionnelle »
(
Trieblehre)
[5].
On en entrevoit les conséquences pour une méthodologie d’appréhension
psychanalytique de la mythologique.
En attendant, cela produit des déplacements majeurs sur l’intelligibilité du
mythe.
LA PSYCHANALYSE À LA CONQUÊTE DU MYTHE
Que sont les mythes dans le discours freudien ? Les produits séculaires de
la
Volksphantasie (« imagination populaire »)
[6].
C’est en quelque sorte la jouissance des peuples, qui sourd de leurs récits
fondateurs. En eux, vient à l’expression, sous forme projective, le contenu
inconscient interne.
La métapsychologie est, ne l’oublions pas, en sa première acception, une
« psycho-mythologie »
[7] : la « conception mythologique du monde » n’est que
« de la psychologie projetée vers le monde extérieur ». Cela suppose « l’obscure
perception interne par le sujet de son propre appareil psychique » – ce qui est
désigné comme « perception endopsychique ». C’est en ce sens que, comme il
le dit à Jones en 1908, « le sujet de la mythologie doit être conquis par nos
vues »
[8]. L’image de la conquête, assez belliqueuse, se retrouve dans la correspondance avec Jung : « la mythologie doit être entièrement conquise par nous »
[9].
C’est ainsi que « les théories infantiles de la sexualité sont indispensables pour
la compréhension du mythe »
[10]. Si la « mythologie » doit être investie par la
psychanalyse sur ce mode conquérant, c’est qu’il s’agit d’un continent qui
semble s’auto-suffire et générer en quelque sorte sa propre herméneutique.
La science de l’inconscient est donc Entlarvung, démasquement du mythe.
« Tout ça, c’est des histoires... » Comme l’un de ses fils qui se détournait avec
mépris d’une histoire dès lors qu’il apprenait qu’elle était inventée, le créateur
de la psychanalyse, sans bouder son plaisir de déchiffrer le récit, le confronte
au réel inconscient qui le sous-tend. La psychanalyse est dans le mouvement
qui, bien en deçà de l’Aufklärung, traite le mythe comme déguisement et le
« dés-herméneutise » en quelque sorte.
Ainsi savoir lire les mythes, c’est les « dé-masquer », en en déchiffrant la
jouissance encryptée. La Mythenforschung freudienne porte en elle une critique
virtuelle de toute herméneutique mythique.
LA MYTHENFORSCHUNG FREUDIENNE
En premier lieu, Freud traite donc le mythe comme un « matériel » à
démasquer – en contraste de Jung qui y cherche et y découvre une clé de
l’Inconscient. Cela suppose de le ramener au réel (inconscient).
Ainsi faut-il en entendre sa mise au point : « Nous ne croyons pas, avec
maints chercheurs de mythes (
Mythenforschers) que les mythes sont cueillis
(
abgelesen : littéralement « tombés à lire ») du ciel, ils ont plutôt été projetés
au ciel »
[11]. Freud renoue là avec le premier geste de l’évhémérisme, qui conçoit
les dieux du mythe religieux comme des projections. Il adhère aussi bien
à l’impératif feuerbachien de rapatriement sur terre des contenus célestes
[12].
Les mythes et allégories font marcher dans le réel des créations endopsychiques,
des projections vivantes.
Ceci est un premier avertissement qui vaut comme l’énoncé de la Thèse I :
Le freudisme n’est pas une herméneutique des mythes. La théorie analytique
du mythe est une analyse structurale du texte mytho-logique, à partir d’un trait
qui en trahit le travail de déformation.
LE (SEUL) MYTHE SCIENTIFIQUE
Cela nous permet d’y inscrire les « déplacements » féconds sur le champ de
l’anthropologie des mythes.
Déplacement 1. Voici tout d’abord de quoi nous consoler : le créateur de la
psychanalyse semble avoir créé un mythe neuf. On serait tenté de dire que
Freud a rallongé la liste des mythes d’un nouveau, de son cru, issu de son
Phantasieren mythographique, nommément « le meurtre du père ». Il est sans
doute important de noter que Freud est un inventeur de mythe. C’est toujours
cela qu’il dépose dans la corbeille pleine à craquer de mythes, mais alors,
un mythe, c’est un peu mince...
De fait, comme mythologue, il a plutôt réussi son coup : ce « meurtre du
père », il l’a accrédité comme récit mythique – quoique cela ouvre un débat
intense : faut-il y croire, à ce récit, et sur l’autorité de quoi ? De sa clinique
et/ou de son anthropologie ?
Il date de la section 5 de Totem et tabou, où Freud prend la parole comme
le ferait n’importe quel narrateur, qui se lève et raconte.
Écoutons d’une oreille « mythophilique » cette histoire du mythographe
Freud, qui nous est devenue trop familière : « Un jour les frères révoltés se
réunirent, abattirent et mangèrent le père et mirent fin à la horde originaire »
[13].
Ce récit est filé pour répondre à une question : celle du « trou » entre « l’état originaire de la société » qui n’a jamais fait l’objet d’une observation et ce que nous
constatons, des « liens d’hommes » (
Männerverbände).
Quel genre de mythe est-ce là ?
a/ d’abord il l’appelle un « mythe scientifique ». Et un mythe scientifique,
c’est quand même très particulier. Le mythe se soutient de son opposition au
logos et à la science, qui relaient l’ambition explicative du mythe, donc de
principe le remplacent. De deux choses l’une : ou bien, c’est un mythe, et ça
ne peut pas être « scientifique »; ou bien, c’est « scientifique », et le terme
« mythe » estdéplacé, ou du moins la sémantique doit-elle en être révisée.
Que veut dire ici
wissenschaftlich ? C’est que, d’abord, il accorde une portée
scientifique à l’hypothèse de la horde primitive (atkinsonienne); qu’il y a un
champ scientifique ethnologique – de Frazer à Taylor. C’est surtout que, sous
l’effet du
Phantasieren
[14], on peut, mieux, on doit accoler les acquis de la science
du vivant et du social au savoir de l’inconscient.
Totem et tabou est ce texte qui
se veut agissant dans le registre de la science et n’a aucun sens ailleurs – c’est
ce geste qui fonde « l’anthropologie psychanalytique », dont nous tenons que
la répétition engage la recherche.
Freud insiste donc : je vais vous fourbir un « mythe scientifique ». C’est, on
le comprend, un mythe unique en son genre...
b/ on l’a vu dans le contexte, s’il faut un mythe, c’est parce qu’il y a un trou
entre l’origine (non observée) et la réalité sociale visible. Un trou dans le réel
ne se bouche que par une fiction, elle-même étayée sur le « repas primitif »
(Robertson Smith), dont il se sert, selon sa belle image, comme d’une
« gondole » pour naviguer sur ce canal soudain accessible, au-delà du fatras de
la littérature antérieure. Mais ce mythe n’est autre aux yeux de Freud que la
théorie du réelcollectif, saisi depuis le réel inconscient.
c/ chez Freud, il y a la fois la production de ce mythe à lui, d’autre part une
théorie du mythe, enfin une interprétation des mythes.
La théorie du mythe est dérivée de la production du mythe scientifique.
Cela nous impose notre Thèse II. Le Meurtre du Père est l’opérateur minimal
et nécessaire de dé-mythitification.
Contre la clôture scientifique du déni du sujet, Freud introduit une écriture
mythographique; contre le mensonge du mythe, il introduit le récit que
dissimule tout mythe : écriture du réel.
C’est le mythe le plus élémentaire et le plus invraisemblable, mais que
le symptôme rend irréfutable. Aussi ne s’entend-il que depuis le symptôme.
Pour le dire en termes extrêmes : toute écriture mythique est réécriture frauduleuse du meurtre du père. Celui-ci énonce donc le refoulé originaire
du collectif.
C’est là un point de vue sur l’explication de Freud avec le judaïsme. Sans
redéployer toute l’étude sur
L’homme Moïse et la religion monothéiste, quel est
le résultat ? Dire que les Juifs ont répété sur leur « prophète » l’Acte d’origine
qui le sanctifie comme père symbolique, c’est signifier qu’ils sont dans le
rapport maximal de proximité avec le Père. C’est le refoulé paternel qui travaille
le texte biblique tout entier. D’où l’antipathie viscérale de l’« esprit juif » –
expression problématique à laquelle Freud se confronte – à la mentalité magique
qui sous-tend la mythologie
[15]. La
Genèse n’est pas la variante mythologique
juive, bien que le texte juif vienne se heurter, comme celui de tous les autres
peuples, à la question de l’Origine et corrélativement du sexuel. Le christianisme
est un retour du mythe : « Dans le mythe christique, le péché originel de l’homme
est indéniablement un péché (
Versündigung ) contre le Père-Dieu (
Gottvater)
[16].
D’où le regain de jouissance collective qu’il implique et qui en quelque sorte
en garantitle succès historique.
LE GÉNÉRATEUR MYTHIQUE : LE MENSONGE HÉROÏQUE
Mais voici le déplacement 2, celui de la généalogie du mythe. Elle apparaît
avec le plus de clarté dans
Psychologie collective et analyse du moi, à partir de
l’hypothèse de Rank dès 1909, mais qui va s’amplifier avec l’introduction de
« son » mythe. Cela donne lieu à la définition la plus spécifique du mythe chez
Freud : « Le mythe est... le pas par lequel l’individu sort de la psychologie des
masses. Le premier mythe était certainement le mythe psychologique, le mythe
des héros »
[17]. Le mythe est donc un pas ou une enjambée (
Schritt) par lequel
le sujet sort de la psychologie des masses. En premier lieu, le mythe réalise,
par le récit, l’acte de dégagement de la « psychologie de masses » : il réalise une
sorte d’émancipation, il secoue le collier. En second lieu, ce mythe générateur
repose sur un remaniement du poème (
Umdichtung ) ou, pour le dire avec moins
de nuances, un mensonge ou, avec plus d’exactitude, un « trucage ».
Ce trucage, on peut le situer avec précision : dans la réalité énoncée par le
mythe scientifique princeps, c’est le groupe de fils révoltés qui, sous la pression
de l’oppression et de la nécessité, ont mis à mort l’Urvater. C’est là la vérité
au plan de la Massenpsychologie. Dans la version mythique, c’est censé être
l’acte unique et volontaire d’un seul qui s’est soulevé et a triomphé par ses
propres forces du père : cela commence par le fait d’être né à son insu, ce qui
suppose quand même que la mère ait fait à son homme un enfant dans le dos...
Le mythe du héros « sent » la Mère (Mutterleib).
Pourquoi est-ce là le mythe générateur, le mythe étiologique ? Parce que c’est
l’« explication » de l’événement, en même temps que son déguisement minimal
ou basique. C’est une suppléance théorique à la question de l’Origine, sur
lesquels s’obnubilent – avec complaisance et volupté – les récits mythiques.
On assiste en effet à la saga d’un individu d’exception, qui réalise des
exploits. Cela permet de faire sans cesse allusion à l’Exploit – venir à bout du
Père – sans avouer ce que le héros est censé réaliser. C’est là l’exploit des
exploits, à décrypter derrière toute saga.
AUTEUR DU MYTHE, MYTHE DE L’AUTEUR
Mieux : c’est l’Auteur qui produit le mythe – en racontant l’histoire de son
héros – qui endosse la paternité fictive du meurtre ainsi « enjolivé ». C’est une
Beschönigung – une version « enjolivée » de l’Acte brutal, « crime en réunion ».
Car pour Freud, c’est bien le réel : « désirer tuer le père et l’avoir fait, ça fait
deux », comme il le souligne à Jones quelque peu interloqué.
La version infantile en est le « roman familial ». C’est aussi la vocation littéraire : se faire un nom de la renommée de son héros. Pas moyen de se faire un
nom que de se faire accréditer comme l’auteur du meurtre du père (cf. « le mal
et la littérature »). D’où l’idée capitale de la fonction de l’auteur moderne de
remettre à la disposition de son lecteur le sens du « mythe originaire »
[18]. Freud
introduit dans le grand Récit mythique – car le Récit mythique est sans fin, il
est proprement logorrhéique – une ponctuation majeure. Tout mythe, codé,
comme il se doit, dans la culture du groupe qui se le raconte est le travestissement du mythe énonçable sur le fondement du savoir inconscient, comme
« meurtre du père ».
Qu’est-ce à dire, sinon que les peuples sont prêts à se raconter tout et
n’importe quoi (un « n’importe quoi » soigneusement ficelé), plutôt que le récit
que les récits servent à évoquer et déguiser, soit le Meurtre du Père ? La psychanalyse prend la parole – prodigieux coup de pied dans les écuries d’Augias de
la mythographie (tant l’on n’échappe pas au mythe, dans la métaphore) – pour
adresser son avertissement aux peuples mythologisants : vous « mythologisez »
parce que vous ne voulez pas avouer que vos ancêtres ont tué le père, pour
ne pas l’avouer. Le mythe est un « euphémisme » du meurtre du père, une
suppléance bavarde de cet aveu impossible. Ce sont, comme mensonges actifs,
des variantes du « mythe du héros ». L’anthropologie psychanalytique du mythe
ne peut l’entendre qu’à ne pas perdre de vue que le mythe ment, activement,
brillamment.
DU HÉROS À LA FEMME : LE CŒUR DU MYTHE
Ainsi, le héros est le meurtrier héroïque accrédité par l’Urdichtung, la fiction
originaire. On voit que le meurtre du père comporte comme « annexe » ce mythe
du héros et le dénonce comme une réécriture frauduleuse, tout en en mesurant
la portée comme « générateur » mytho-logique. C’est aussi le moment de
« chercher la femme »...
Thèse III. Il y a un reste dans ce mythe, c’est le féminin, que le mythe localise
en le mé-disant, reliquat structural.
Alors qu’on pourrait reprocher au mythe freudien d’être patriarcal, il apparaît
que la fonction de ce mythe est de cerner le point obscur de la socialité.
Cela se marque a contrario au fait que la femme est hors de l’acte originaire :
elle est celle qui n’a pas tué le père. La femme est au lieu même du rapt :
si l’Urvater est celui qui rapte les femmes, en un raptus, le meurtre est destiné
à les lui ravir. Version inconsciente de « la circulation des femmes ».
La mise en scène de l’enlèvement des femmes – style « enlèvement des
Sabines » – pourrait être une Umdichtung : les fils feignent de « se chourraver »
les femmes pour accomplir leur fondation. Couverture de l’événement véritable :
ils se sont coalisés pour mettre à mort la « bête paternelle » primitive.
Le ravissement (l’enlèvement des femmes) fait ainsi écho au ravissement,
soit à la jouissance féminine, en écho de la mort du Père. Point d’Unheimliche.
Un effet pervers est qu’elle finit par être inculpée comme cause du meurtre :
c’est « à cause d’elle » que l’on a été obligé de tuer le père, c’est donc de sa
faute
[19].
Mais le féminin s’inscrit plus radicalement, sous l’instance de la Déesse
Mère, comme point de résistance à l’histoire, figure du réel : c’est dit à demi
mots (comme il se doit ) dans « Grande est la Diane des Ephésiens ».
Par ailleurs la puissance de la mère se manifeste par le mythe du héros, car
le héros est somme toute fabriqué par la mère. C’est le phallus actif de la mère
– ses exploits d’ailleurs « sentent le collier »...
Les mythes tendent tous à surmonter la violence de l’origine en la suturant
ou encore en réintégrant l’Origine maternelle. Le mythe cherche à faire de
l’Un, selon une logique « naturaliste ». Or le mythe princeps du héros s’avère
être lui-même la version phallique de l’Une : du héros, selon le jeu homophonique de Lacan, la mère se pare et, ce faisant, s’empare. L’Unique tue le père
et arbore le phallus en trophée à la Mère – ce qui est à vérifier dans le texte des
mythes.
LE MYTHE AU TRAVAIL : LE MYTHOLOGUE FREUDIEN
De ces attendus théoriques, quelle conclusion méthodologique tirer ?
Ce récit freudien, quelle croyance soutient-il ? De quelle croyance est-il
issu ? Du sujet inconscient.
Quelle pratique anime-t-il ? La praxis analytique, en tant qu’elle ne cesse
de se confronter aux effets de la Vatersehnsucht. Qu’explique-t-il ? L’entrée de
l’interdit dans l’espèce humaine. Comment travailler sur les mythes, dès lors
que l’on a mesuré la mutation imposée par « l’entendement freudien » à l’anthropologie ?
Tout d’abord en renonçant à l’idée d’un Inconscient mythique, d’un inconscient du Mythe. Comme si les peuples avaient un inconscient. Inconscient alors
forcément ethnique. Le mythe est même en un sens un mot-piège, si prestigieux
et inévitable soit-il, car, l’utilisant, on suppose irrésistiblement que c’est de
l’inconscient en barres...
Les mythes ne sont pas une expression de l’Inconscient – c’est là l’impasse
du jungisme et on sait que, dès lors que Jung s’adonna à l’inconscient des
mythes, il perdit le contact avec la psychanalyse – entendons avec cette fonction
de la vérité issue du sujet inconscient. Jung a cherché un corps à l’Inconscient
collectif et il l’a trouvé dans le Mythe et dans ses métamorphoses symboliques,
sur lequel il se jette dès lors goulûment. Il eût mieux fait de s’arrêter à l’essentiel,
comme quand il montra « la concordance des formations délirantes de la
démence précoce avec les cosmogonies mythologiques des peuples anciens ».
On sait au reste que c’est chez un jungien que Freud dit avoir trouvé, avec les
concordances entre la pensée psychotique et les expressions collectives, l’idée
germinale de
Totem et tabou
[20].
LA JOUISSANCE MYTHIQUE OU LE CORPS
Dé-mythifier est une exigence, dès lors que le mythe est toujours sexuel
et renvoie au récit médiateur entre le groupe et son totem. Il touche au corps.
Exemple : « la légende du labyrinthe se laisse reconnaître comme la représentation d’une naissance anale : les couloirs entrelacés sont l’intestin (
Darm),
le fil d’Ariane le cordon ombilical (
Nabelschnur)
[21]. On notera l’importance du
« symbolisme organique » dans la trame des mythes. C’est pourquoi il n’hésite
pas dans sa collaboration avec Oppenheim à en faire la nomenclature.
Le mythe marque l’articulation « organique » de la question symbolique
avec le corps.
C’est donc l’imaginaire de la castration. Le « complexe de castration » est
un moteur mythologique sans pareil – ce qui fait l’éminence du mythe de
Méduse.
Comme le fantasme, qui étoffe le désir et soutient la réalité, le mythe fait
palpiter le désir collectif et soutient le réel insu du groupe. Ce n’est pas un
hasard si les « contes » et « légendes » fournissent un aliment aux rêves et si les
contes des enfants prennent à l’occasion la place de leurs souvenirs d’enfance.
Aussi bien Freud n’est-il pas trop regardant : il ratisse large quand il puise dans
les
« Rêves dans le folklore » fournies par Hans Oppenheim
[22]. L’essentiel est
de vérifier que le mythe jamais ne perd de vue ce fait du corps, du sexuel et
de l’interdit. Ce qui éclaire sa réaction à la contestation malinowskienne :
« Quoi, ces gens-là n’ont donc pas d’anus... ». Foin de longs débats : il suffit
de rappeler la libido et son appartenance corporelle, contre toute tentative
de désexualisation.
Ainsi devient audible l’idée freudienne que « la formation des mythes »
(Mythenbildung ) est le produit d’une déformation (Entstellung ) : ce n’est pas
les appauvrir que de souligner ce point. Il convient d’écarter les « défigurations »
historiques pour « ramener les formes manifestes de motifs mythologiques
à leurs formes originelles ».
Cela ne peut se faire que par l’analyse des « traits » (Züge), par exemple
le voyage de Prométhée, la nature de son délit, sa punition. La déformation
se produit grâce à deux éléments : le symbolisme et la transformation dans
le contraire. Le mythe empaquette la vérité inconsciente en détournant notre
attention sur ces « traits », sur lesquels le mythologue freudien s’affaire avec
une nécessaire myopie.
Le retour du mythe dans le travail névrotique du symptôme est là essentiel.
La mythique Baubô surgit dans l’iconographie d’un rapportau père
[23].
Ainsi Freud emprunte-t-il à Storfer la référence à « l’institution largement
répandue du « mariage de Tobias », soit « la coutume de l’abstinence dans les
trois premières nuits », interprétée comme « une reconnaissance des privilèges
des patriarches »
[24].
On trouve dans une note de l’histoire de la névrose de l’Homme aux loups
une allusion au lien entre « l’incontinence urétrale et le feu » : allusion à des
« réactions et cohérences de l’histoire de la civilisation de l’humanité » dont on
trouve des « traces » dans le mythe et le folklore
[25] – ce qui se déchaîne
a
contrario dans le déluge urétral de Gargantua
[26]. Bref, c’est cette « partiellisation » du regard qui en fait la fécondité et explique la moisson de faits
escomptable d’une anthropologie proprement analytique.
« JUSTE UNE HISTOIRE... »
Ainsi Freud répète-t-il un effet majeur du judaïsme, de prendre à rebours
la jouissance du mythe, qui alimente la jouissance indigène des nations – sauf
à inscrire ce geste dans l’ordre de la science.
« Juste une histoire », donc, ce récit que Freud rencontre ce dimanche ou
samedi de pluie. Ainsi depuis Freud, nous avons ce mythe-là. À présent qu’il
l’a raconté, un shabbat de pluie, il est écrit et inoubliable. Il nous l’a mis dans
la tête, dans la mesure même où le névrosé l’a mis dans la sienne. C’est de ne
pas le perdre de vue que la « petite horde » freudienne alimente ses objets : ne
cesser de le méditer, sans pour autant le psalmodier, pour rester à la hauteur de
la clinique et du collectif. C’est le récit qui vient planter une épine géante dans
la Mythologie des nations. S’il est vrai que tout mythe est celui que toute nation
se raconte pour ne pas avouer le forfait, c’est ce déni qui les maintient dans l’universel. L’exhaustion mène à cette forme au-delà de laquelle la réduction n’est
pas possible. Freud écrira donc ce mythe invraisemblable que lui ont dicté ses
« névrosés ». Il l’introduit comme un cheval de Troie dans le camp des mythes.
« Cadeau empoisonné » à la « mythologique » : confirmation que c’est aussi le
plus précieux...
[1]
P.L. Assoun,
Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, Armand
Colin, « Cursus », 1993, chapitre 5, « Mythe, inconscient et culture », pp. 61-69.
[2]
P.L.Assoun,
L’entendement freudien. Logos et Anankè, Gallimard,1984.
[3]
Un relevé des fragments mythographiques dans les
Gesammelte Werke (G.W.) révèle qu’il
est question de la naissance d’Adam (G.W. I, 23), des Arunta (G.W. IX, 141), des mythes astraux
(G.W. X, 25; XIV, 95), d’exposition des enfants (G.W. XVI, 107), de la bisexualité (G.W. V, 34,
G.W. XIII, 62), de Platon, de l’aveuglement (G.W. XII, 243), du mythe christique (G.W. IX,
185), des démons et de Dyonisos (G.W. IX, 185), de la rénovation (G.W. XVI, 8), de Faust (G.W.
XIII, 318), du feu (G.W., XII, 126; G.W. XVI, 4), de la naissance du héros (G.W. XVI, 106-111),
de Moïse (G.W. XVI, 108-110,161), de la dévoration (G.W. XIV, 133,239), de l’âge d’or (G.W.
IX, 141), des dieux tueurs d’animaux (G.W. IX, 181), des héros (G.W, XVI, 6,106), de l’hydre
de Lerne (G.W. XVI, 7), de l’inceste (G.W. XI, 347), de Jonas (G.W. X, 14,19), de Joseph (G.W.
XVI, 213), de Kronos (G.W. X, 9; G.W XII, 58; G.W. XIV, 133,239), du labyrinthe (G.W XV,
26), de Médée (G.W. V, 222), de la Méduse (G.W. XII, 126; G.W. XIII, 296; G.W. XV, 25; G.W.
XVI, 4; XVII, 47), de Narcisse (G.W. VIII, 170; G.W. XII, 6), de la nature (G.W. IX, 32),
d’Orphée (G.W. IX, 185), de Prométhée (G.W. XVI, 4), des animaux (G.W. IX, 178,181; G.W.
XIII, 153), des Titans (G.W. IX, 185), de Tobias (G.W. XII, 175), des déesses de la mort (G.W.
X, 31-37), de l’Immaculée Conception,...du meurtre du père (G.W. IX, 186).
[4]
Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, G.W. VIII, 170.
[5]
« Ainsi à Einstein », in
Pourquoi la guerre ?
[6]
L’écrivain et le fantasmer, 1908, G.W.VII.
[7]
« Lettre à Fliess » du 12 décembre 1897, in
La naissance de la psychanalyse et Psycho-pathologie de la vie quotidienne, ch. VII.
[8]
Lettre à Jones.
[9]
« Lettre à Jung », 17 octobre 1909, in S. Freud, C.G. Jung,
Correspondance, Gallimard,
T.1.
[10]
« Lettre à Jung » du 12 décembre 1909, op. cit.
[11]
Le motif du choix des coffrets, G.W. X, 25.
[12]
Sur le lien entre Freud et Feuerbach, cf.
Notre Freud, la philosophie et les philosophes,
P.U.F., Quadrige, 2
e éd.., 1995.
[13]
Totem et tabou, G.W. IX, 171.
[14]
Sur cette catégorie, cf. notre
L’entendement freudien. Logos et Anankè, Gallimard, 1984
et
Introduction à la métapsychologie freudienne, P.U.F., Quadrige, 1993.
[15]
Lettre de Freud à Ehrenwald du 14 décembre 1937.
[16]
Totem et tabou, G.W. IX, 185.
[17]
Psychologie collective et analyse du moi, G.W. XIII, 153.
[18]
Sur cette idée contenue dans
Le thème du choix des coffrets (1913), cf. notre commentaire in
Littérature et psychanalyse. Freud et la création littéraire, Ellipses/Marketing, 1995.
[19]
Psychologie collective et analyse du moi, ch. XII.
[20]
« La formation paranoïaque du délire » de J. Honegger, disciple de Jung, les 30 et 31 mars
1910 au Congrès de Nuremberg
[21]
Nouvelles conférences sur la psychanalyse, G.W. XV, 26.
[22]
« Rêves dans le folklore », in
Résultats, idées problèmes, T. 1, PUF, pp. 145-168.
[23]
Parallères mythologiques à une représentation obsessionnelle plastique.
[24]
Le tabou de la virginité, G.W. XII, 175.
[25]
À partir de l’histoire d’une névrose infantile, ch. VIII, G.W. XII, 126, n° 1.
[26]
Cf. notre contribution : « L’imago et la démesure. L’effet géant inconscient », in
Analyses
et réflexions sur Rabelais, Gargantua, Ellipses/Marketing, 2003.