2003
TOPIQUE
Débat
Autour du livre de Jean-Paul Valabrega : Les mythes conteurs de l’inconscient Payot, 2001
Quête eschatologique et dénégation dans le conte populaire
Nicole BELMONT
24 rue Le Regrattier 75004 Paris
C’est le titre même du livre de Jean-PaulValabrega, Les Mythes, conteurs
de l’Inconscient, qui introduira ces quelques remarques. Et, plus particulièrement cette phrase :
« Les rêves, les mythes et, bien sûr comme leur nom le dit, les contes, racontent
quelque chose et sont faits pour être racontés. Mais, parmi ces innombrables
récits, créations, émergents et rejetons de la phantasmatique, ce sont les mythes
qui en fournissent l’exemple le plus complet, construit, organisé en mythologies, cosmogonies et théogonies, d’une texture infiniment complexe » (p. 164).
Travaillant depuis de longues années sur les contes de tradition orale,
j’ai été amenée à les considérer, sous certains rapports, comme des mythes.
J.P. Valabrega a bien voulu reprendre l’analyse que j’ai proposée d’un conte
merveilleux, « La fille du diable », que je vois comme le résultat du retournement d’un mythe, celui d’Orphée et Eurydice
[1]. Mais qu’on s’entende bien :
non pas un retournement qui se serait opéré à un moment historique : par
exemple lors d’une transmission de la culture écrite vers la culture orale des
sociétés traditionnelles européennes. Ils’agit pour moi de formes expressives
codifiées différentes car elles émanent de cultures différentes, mais elles sont
toutes des expressions d’un même schéma mythique, celui de la quête d’un
conjoint disparu dans l’Au-delà. Cette quête eschatologique est masquée par
le conte sous une apparence anodine et optimiste, déguisement dont le retournement est l’un des moyens.
Les contes seraient donc plus cryptés que les mythes en raison d’un travail
de censure plus sévère, mais ils sont en revanche plus proches du psychique.
L’espace où ils se déroulent se situe entre mythe et phantasme
[2].
Proches des rêves par leurs modes d’élaboration, ils le sont aussi par le fait
qu’ils n’ont d’existence qu’au moment où ils sont mis en récit – il s’agit toujours
des contes de transmission orale. Dans ce mode de transmission, leur présence
dans la mémoire du conteur ou de la conteuse nécessite l’actualisation du récit,
soit sous forme mentale lorsqu’il tente d’en réunir le parcours, soit sous la
forme de la transmission verbale devant un auditoire. Ainsi pour le rêve, dont
la remémoration ne peut s’opérer que sous la forme narrative : éventuellement
avec des retours en arrière, des ajouts, des remises en place, mais toujours selon
un schéma linéaire. Et avec le sentiment permanent que quelque chose échappe,
sentiment confus de lacunes impossibles à combler, donnant souvent au rêve
une allure chaotique. À cette étape de la remémoration qui prend la forme d’une
mise en récit, il y a donc une nécessaire « construction » ou « reconstruction ».
Si le conte, en revanche, se doit de maintenir une logique, grâce à laquelle un
épisode, une action, l’apparition d’un personnage, doivent trouver leur place
propre dans la linéarité narrative, il comporte cependant également des lacunes,
générées par l’incapacité des mémoires à retenir le mot-à-mot de récits souvent
très longs. Comme j’ai pu le dire déjà, ces lacunes n’étaient pas dommageables
pour l’auditeur, qui ne manquait alors pas de les combler grâce à une élaboration
inconsciente personnelle. De la même manière que le rêveur, ici par le jeu des
associations, comble sinon les lacunes « narratives » de son rêve, du moins
certaines lacunes signifiantes, s’arrêtantnécessairement à son ombilic
[3].
J.P. Valabrega posait d’ailleurs, dans un article récent, la question de savoir
« si le rêve n’est pas fait – entre autres mais intrinsèquement aussi – pour être
raconté »
[4]. Le préalable de la mise en récit est donc l’acte de naissance du rêve
et de tout récit collectif, mythe, conte ou légende. L’élaboration sous la forme
narrative permet d’une part une maîtrise des images désordonnées du rêve, et
de celles qui sont entreposées dans la mémoire du conteur, et d’autre part facilite
la communication à autrui. Géza Róheim déclare dans
Les Portes du rêve :
« Il semble que dans le rêve réside l’une des sources les plus importantes de
la culture humaine. Nous pouvons dire que la gigantesque structure imaginaire
que nous avons édifiée au cours des siècles prend effectivement naissance dans
nos rêves, ou plus précisément quand un être humain éprouve le besoin de
raconter son rêve à un autre, c’est-à-dire dans une situation psychanalytique
préhistorique. »
[5]
Et dans le texte d’un article à peu près contemporain consacré au Petit
Chaperon Rouge :
« Il semble que les rêves et les mythes ne sont pas simplement semblables,
mais qu’une grande partie de la mythologie dérive en fait des rêves. En d’autres
mots, nous pouvons [...] considérer les contes et les mythes comme ayant surgi
d’un rêve qu’une personne a fait et qu’elle a ensuite raconté à d’autres, qui le
racontent de nouveau, peut-être en l’élaborant en conformité avec leurs propres
rêves. »
[6]
La mise en récit accompagnée de sa transmission a une fonction de maîtrise
sur des images et des pensées éventuellement angoissantes. La mise en récit est
une mise en ordre directionnelle, elle donne une logique séquentielle rassurante – deux événements qui se suivent peuvent alors être considérés comme
cause et effet –, et elle assure un sens, une direction. On va quelque part, on
n’est plus dans la confusion, le désordre, l’embrouillement. Le sens directionnel
induit déjà une compréhension
[7]. Plus rassurants encore, les contes mènent
l’auditeur vers une issue heureuse où les méchants sont punis et les bons récompensés. Contrairement au pessimisme des mythes : « Selon les mythes de
l’origine première [...] la Création [...] surgit de Chaos ou de Nuit. Mais la fin
dernière, elle, ne peut qu’y faire retour. »
[8]
Je pense en fait qu’il en est de même des contes et que, sous leur optimisme
apparent
[9], ils témoignent, à condition qu’on décrypte leurs dénégations, du
même pessimisme.
Je donnerai des exemples rapides, dont l’intérêt tient surtout, pour moi, à
la manière dont les récits dissimulent la dimension eschatologique, voire
métaphysique, de leurs propos.
Vl. Propp remarquait dans sa
Morphologie du conte
[10], « qu’un des
principaux fondements structurels des contes, le voyage, est le reflet de certaines
représentations sur les voyages de l’âme dans l’autre monde ». Les conteurs
canadiens appelaient ces récits « contes de traverse » ou encore « contes de
misère ». La traverse est là pour dire le passage d’un monde à l’autre, du monde
humain à l’« autre monde », qui n’évoque en rien, apparemment, ni le monde
des morts ni les enfers. La frontière en est souvent marquée par une étendue
d’eau, rivière ou lac, dont la signification est claire. L’enfant sort des eaux
maternelles pour devenir humain et, en rite symétrique, le mort est lavé avant
d’être inhumé. Mais parfois le seuil n’est pas ponctuel entre les deux mondes.
C’est un territoire liminal, la forêt, dont Gaston Bachelard disait qu’elle est
« une immensité sur place » et on y rencontre des êtres âgés parfois de centaines
d’années, des ermites, des vieilles qui sont des maîtresses des animaux sauvages,
souvent au nombre de trois, frères ou sœurs entre eux, en lesquels on peut voir
les représentations des ancêtres du héros ou de l’héroïne, disparus, et cependant
présents dans cet espace intermédiaire.
L’espace parcouru symbolise souvent le temps écoulé, comme dans le motif
des paires de chaussures de fer que l’héroïne doit user avant de retrouver son
époux disparu, disparu parce qu’elle a transgressé un interditle concernant.
« Alors, elle se fit faire trois paires de chaussures de fer, et partit à sa
recherche. Elle allait au hasard, ne sachant quelle direction prendre.
Après avoir marché pendant dix ans, sa troisième paire de chaussures était
presque usée, quand elle se trouva un jour auprès d’un château, où des servantes
étaient à laver du linge, sur un étang. »
[11]
Le temps importe ici plus que l’espace. L’héroïne n’a pas à se rendre dans
un lieu lointain, elle doit seulement marcher le temps nécessaire à l’usure des
chaussures de fer. Une fois usées, elle se trouve à l’endroit même où elle devait
se rendre sans le connaître.
Tous ces héros et héroïnes, non seulement franchissent le seuil entre notre
monde et l’« autre », mais ont en outre la possibilité d’en revenir après avoir
accompli des tâches initiatrices. Le retour est parfois périlleux, comme dans cette
Fille du diable, image en miroir du mythe d’Orphée et Eurydice
[12]. Poursuivis
par le père de la jeune fille, ils lui échappent finalement en rejoignant ce que
certains conteurs appelaient la « terre chrétienne », dont la frontière est encore
une étendue d’eau. Le sens unique de la naissance est donc dénié par les contes
qui imaginent des retours périlleux certes, nostalgiques à coup sûr, au sein
maternel, suivis de renaissances héroïques.
Ces récits disent de manière cryptée, mais avec beaucoup d’obstination,
que l’on peut revenir de l’autre monde, que le seuil en est réversible, la frontière
franchissable dans les deux sens. Les trajets considérables parcourus par les
héros, les errances dans des territoires inhumains ou désorientants, traduisent
en termes figurés l’écoulement du temps, modalité inhérente à l’humanité,
qu’elle aimerait pouvoir maîtriser à son gré.
« Soudain, tout disparut et les deux sœurs se trouvèrent seules au milieu
d’un hallier, dans un pays désert, sous un ciel sans étoiles, où elles marchèrent
longtemps, sans voir ni un chrétien, ni un toit. Au sommet d’une haute
montagne, elles trouvèrent un grand château : c’était le château des Vents. »
[13]
Toute cette imagerie est donc au service d’une dénégation de la mort et du
temps irréversible
[14]. Mais ce trait hypomaniaque du conte par rapport au mythe
est susceptible de se retourner, comme par lapsus, révélant alors le contenu
originaire du récit : le héros, l’héroïne meurent, sans que plus personne ne
vienne à leur secours. Une fin véritablement dernière qui coupe court au récit,
interrompt définitivement le mouvement narratif.
Pour conclure, une leçon, une règle de vie peut-être, que ne désavouerait
pas Shéhérazade : tant que l’on conte on reste en vie.
[1]
N. Belmont, « Orphée dans le miroir du conte merveilleux », in
L’Homme, n° 93,1985,
pp. 59-82.
[2]
Voir
Poétique du conte. Essai sur le conte de tradition orale, Paris, Gallimard, 1999
(Le Langage des contes).
[3]
Il est probable que les contes possèdent, eux aussi, leur « ombilic », représenté peut-être
par la constitution de leur nœud phantasmatique.
[4]
« Je vous ai apporté un rêve », in
Topique, n° 77,2001, pp. 7-19.
[5]
G.Róheim,
Les Portes du rêve, Paris, Payot, 1973, p. 125.
[6]
« Fairy-tale and dream : Little Red Riding Hood »,
Fire in the Dragon and other psychoanalytic essays on folklore, éd. by A. Dundes, Princeton university Press, 1992, p. 159.
[7]
Voir J.P. Valabrega,
Phantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1992, pp. 36-38.
[8]
Les Mythes, conteurs de l’Inconscient, p. 174.
[9]
L’approche un peu superficielle de Bruno Bettelheim l’a conduit à opposer « conte de
fées contre mythe. Optimisme contre pessimisme » (
Psychanalyse des contes de fées, Paris,
Laffont, 1976).
[10]
Paris, Seuil, 1970.
[11]
F.M. Luzel,
Contes populaires de Basse-Bretagne, Paris, Maisonneuve, 1887, I, pp. 302-303.
[12]
N.Belmont, « Orphée dans le miroir du conte merveilleux »,
op. cit.
[13]
A. Perbosc,
Contes de Gascogne, Paris, Érasme; 1954, pp. 29-38 : raconté par une petite
fille de onze ans.
[14]
N. Belmont, « Les Seuils de l’autre monde dans les contes populaires français », in
Cahiers de littérature orale, n° 39-40, pp. 61-79.