Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950176
200 pages

p. 201 à 206
doi: en cours

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Débat

no 84 2003/3

2003 TOPIQUE Débat

Le point aveugle de l’énigme

Nathalie ZALTZMAN 19-21 rue Valette 75005 Paris
Le titre de mon intervention pourrait être : Faire place à l’inconnaissable. Je me sens embarrassée d’avoir souhaité participer directement au débat – scientifique – sur le livre de Jean-Paul Valabrega : Les mythes conteurs de l’Inconscient, car mon intervention risque d’être hors sujet si le débat est centré sur les mythes. C’est d’une place de Candide, selon le terme humoristique et judicieux proposé par J.P. Valabrega pour désigner le candidat à une formation analytique, c’est de cette place de candide que je m’engage dans la discussion et d’une candide ignare de la discipline des mythologies. Bien que l’existence de la pensée mythique, sa dynamique, sa fonction constituent une rencontre inévitable, une référence et une dimension inévitables du champ de l’expérience analytique, je suis toujours restée un peu en retrait, insuffisamment mobilisée par cette forme d’activité de l’inconscient, dont je ne sous-estime pourtant pas l’importance. La pensée animiste, la pensée magique, les modes de pensée religieux et leur évolution, les conditions de leur transformation en jugements de réalité, en jugements d’existence, en jugements d’attribution, me sont des questionnements plus familiers au quotidien de la pratique que le mode de pensée propre aux mythes.
Au chapitre final de ce livre et qui porte le même titre que le livre, J.P. Valabrega écrit : « Des mythes il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Quand l’un disparaît – mais les mythes meurent-ils jamais ? – un autre le remplace ». Alors que Lévi-Strauss estime que les mythes peuvent disparaître, non dans le temps mais dans l’espace, Valabrega lui oppose que la matière mythique demeure, comme le rêve, une des formes permanentes de l’activité inconsciente. Il écrit : « ce n’est pas elle qui disparaît, ce sont les sociétés humaines qui après d’éventuelles apogées entrent en décadence, dégénérescence et régression ».
D’où ce début de question à l’auteur et à l’auditoire :
Dans notre espace culturel, l’homme contemporain entretient-il un rapport vivant avec la dimension mythique d’une histoire de l’humanité organisatrice de son histoire personnelle et de son histoire politique ? Entretient-il un rapport avec une dimension épique de l’existence, épique si on souligne comme S. Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi que « Le mythe est... le pas par lequel l’individu sort de la psychologie des masses ». « Le premier mythe » – ajoute-t-il – « fut à coup sûr le mythe psychologique, le mythe du héros ». Les mythes des origines et des fins et la figure du héros qui affronte leurs dangereux mystères, mobilisent-ils la psyché contemporaine ? Ont-ils pour elle une fonction identifiante, une fonction interprétative ? Ou, plus simplement, comptent-ils pour l’Homme de maintenant comme on peut imaginer qu’ils ont compté à d’autres époques de l’histoire des civilisations ? Et d’ailleurs, quels sont, quels seraient les mythes qui à notre époque auraient un impact, une même fonction porte-parole pour l’individu, fonction par laquelle il se dégagerait de la psychologie des masses; la même fonction que les mythes de la civilisation hellène ont pu avoir pour le citoyen grec ? Et encore : quel est le rapport de l’homme contemporain au mystère ? Si, comme J.P.Valabrega le montre et le démontre, le mythe est la causalité de l’inconnaissable, quelle part, quelle portion, quel degré d’investissement libidinal demeurent captivés, inspirés, dédiés, dévolus (on remarquera combien le style de Valabrega tout particulièrement dans cet ouvrage invite à l’imiter dans sa florescence) oui, quel crédit et quelles valeurs sont encore captés, je le cite par « les mythologies qui seules viennent par récits, légendes, contes, commentaires, variantes infinies... apporter des explications possibles, hypothétiques, spéculatives, erratiques, voire heuristiques », viennent porter et désigner la place d’un inconnaissable irréductible propre aux questions des origines et des fins de la vie humaine ?
Quelle part de l’inconnaissable est-elle explicitement faite, désignée, reconnue comme telle et argumentée, comme le faitValabrega, au sein même de la métapsychologie freudienne, mise à part la formule de Freud lui-même : « les pulsions sont nos mythes ». Formule fétiche, vidée de sens. Ou pour mieux préciser et pour le faire dans les termes mêmes de la position épistémologique de J.P. Valabrega, c’est-à-dire en termes de causalité nouvelle, de causalité pluraliste, additive et contradictoire, quelle part de causalité les différentes théories de la pratique psychanalytique réservent-elles à la dimension, à l’existence d’une causalité irréductiblement située comme inconnaissable ? Je reformule encore ma question : quelle est la place reconnue à la dimension du mystère dans les causalités dont se sert la méthode analytique ?
Le questionnement que m’a inspiré la lecture de ce livre est donc à deux niveaux :
Quelle part et quelle valeur affective l’homme contemporain formé à la rationalité scientifique reconnaît-il au mystère et à ses mises en formes par le mythe et le conte ?
Quelle part et quel espace intellectuel, la métapsychologie reconnaît-elle, réserve-t-elle à l’inconnaissable dans l’activité de l’esprit ? À l’inconnaissable comme irréductible à une démarche de savoir possible.
Une partie du plaisir considérable que m’a procuré cette lecture tient à la vigueur, à la détermination de l’auteur à faire place dans une théorie psychanalytique de la connaissance à un mode de pensée, une poesis, une création de l’esprit dont la matière et l’inspiration sont, je cite l’auteur : « l’aporie fondamentale de la pensée, de l’entendement, de la connaissance et de la vie même ». Il s’agit rien de moins que d’inclure dans une théorie psychanalytique de la connaissance cela même qu’elle, cette théorie, poserait comme ce qui fait partie d’elle, de sa mission et qu’en même temps elle doit réussir à poser comme la tâche aveugle propre à son champ de vision.
Après une première lecture de ce livre, je me suis reportée au livre princeps : Phantasme, mythe, corps et sens pour retrouver le sous-titre de ce livre : une théorie psychanalytique de la connaissance. Une des optiques possibles de la lecture du livre actuel s’inscrirait donc dans cet axe. Ce que re-confirme ma relecture du chapitre intitulé : « L’énigme et le mystère » qui, à son tour, aurait pu constituer le sous-titre du livre dont nous débattons aujourd’hui, où l’auteur écrit : « l’originaire ne peut conduire qu’au mythe et au mystère, au mythe et au myste dont l’originaire n’est qu’un autre nom, un synonyme et qu’il est grand temps d’accorder au mystère ainsi défini sa place non pas résiduelle mais positive dans notre épistémologie psychanalytique » (p. 267).
Par son travail analytique sur le mythe, J.P. Valabrega introduit une question dont le mythe est une matière exemplaire, mais une question qui dépasse le champ de la mythologie, une question qui se pose par rapport à la démarche générale de la pensée psychanalytique. Cette question concerne la place possible de ce que, au sein de la métapsychologie, celle-ci peut, voire doit, inclure comme ce qui lui demeure opaque, présent dans son champ comme son point de mystère.
Mais je rappelle d’abord la position freudienne. Pour S. Freud il s’agit de transformer les questions métaphysiques en questions métapsychologiques et les mystères en énigmes susceptibles d’être soumises à et résolues par la méthode analytique. Quant à la question des origines, l’énigme constituée selon la construction freudienne est tout ce qui a partie liée avec l’infantile et le sexuel, avec la scène primitive, avec la question d’où viennent les enfants, avec les théories sexuelles infantiles et ainsi de suite. Quant aux mystères de la mort, l’énigme circonscrite par la construction freudienne est, comme l’écrit Valabrega : cet irreprésentable, la mort, et qui a toujours été représenté, pas seulement à travers la figure d’un mort, comme il le montre, mais aussi, comme il le montre également, par la liste qu’il établit : du sommeil aux animaux comme symboles de mort, en passant par l’immobilité, la maladie, le gisant, etc. (p. 90). À ces figures de mort j’ajouterais la mise en acte de certains processus dynamiques qui, en même temps qu’ils agissent la destruction intrapsychique, représentent, se représentent dans la psyché par leur action : rejet par forclusion, pictogramme de rejet, attaque des liens...
C’est dire que l’essentiel de la démarche métapsychologique freudienne consiste à remplacer les mystères par des énigmes destinées elles, à être déchiffrées. Tout le monde aura présent à l’esprit la formulation même de Freud quant à la transformation de la métaphysique en métapsychologie. J’en donne le texte (in Psychopathologie de la vie quotidienne) : « Pour une bonne part, la conception mythologique du monde qui anime jusqu’aux religions les plus modernes n’est autre qu’une psychologie projetée dans le monde extérieur. L’obscure connaissance des facteurs et des faits psychiques (autrement dit la perception endopsychique de ces facteurs et de ces faits) se réfléchit dans la construction d’une réalité suprasensible que la science transpose dans une psychologie de l’inconscient. On pourrait se donner pour tâche de décomposer (...) les mythes relatifs au paradis et au péché originel, à Dieu, au mal et au bien, à l’immortalité et de traduire la métaphysique en métapsychologie ».
À cette tâche qui consiste à traduire la métaphysique en métapsychologie J.P. Valabrega ajoute un point de vue nouveau, un point de vue métapsychologique qui consiste à inscrire au sein des différentes logiques causales, une logique causale propre à l’inconnaissable. Je ne sais pas si l’auteur est d’accord avec ma façon de le comprendre. Quand il écrit (page 26): « La pensée mythique, la mythagogie est d’une part seule apte à se saisir du mystère des origines premières et des fins dernières. Mais de ce fait même elle ne peut qu’ouvrir sur des ratiocinations infinies parce qu’il s’agit de problèmes sans solution, d’apories », il pose ainsi l’existence de formations psychiques qui apportent un mode de mise en représentation des questions sans réponse, des questions dont la théorie psychanalytique de la connaissance dit que ce sont des mystères. Et dit que c’est à partir du statut métapsychologique reconnu à cet inconnaissable, que c’est à cette condition de reconnaître cette causalité spécifique, disons celle du mystère, que ces productions – les mythes – acquièrent une intelligibilité spécifique, différente de l’intelligibilité du rêve, du fantasme, du roman familial et – allons jusqu’au bout : Peut-on dire que le complexe d’Œdipe est une énigme déchiffrable là où le mythe d’Œdipe s’inscrit dans une autre logique causale ? J’aibien prévenu que je parle en candide.
Je voudrais montrer que ce point de vue sur l’inconnaissable à situer en tant que résistant à l’opération de traduction du métaphysique en métapsychologique, est présent chez Freud au moins quant à deux champs de l’investigation analytique autres que ceux des mythes; ce sont le rêve et le transfert. Il s’agit de l’ombilic du rêve et du cambium du transfert où le passage de l’inconnu au connaissable transite par le repérable d’un inconnaissable posé comme à reconnaître comme tel.
Je reprends quelques formulations de J.P. Valabrega sur la question de la connaissance :
(P. 38) « La connaissance en tant que telle... se subdivise en trois genres : le connu, l’inconnu et l’inconnaissable. Un caractère commun à ces trois termes réside dans leurs frontières mobiles »... « C’est au-delà de l’inconnu que se situe la nébuleuse de l’inconnaissable, plus impossible à délimiter que la zone de l’inconnu ».
(P. 39) « Au-delà du connu et de l’inconnu subsiste et demeure sans doute une marge d’inconnaissable, marge qui fait entrer dans le méta, le métaphysique, l’absolu, l’illimité, l’infini ».
(P. 41) « Dans les champs entiers de la connaissance, il y a en permanence passage et franchissement de l’inconnaissable à l’inconnu, puis au connu, à la découverte ».
Cette dernière position de Valabrega c’est celle de la position classiquement assignée à la démarche métapsychologique : de l’inconnaissable à l’inconnu, puis au connaissable. « Ce qui est projeté dans une réalité suprasensible, la science psychanalytique peut le déchiffrer dans une psychologie de l’inconscient ». Mais cette démarche d’investigation – il conviendrait d’ajouter – et il me semble que c’est une des originalités de ce livre que de le mettre en relief – il conviendrait d’ajouter que tout mystère n’est pas transformable en énigme; il conviendrait de réserver au sein même de la démarche d’élucidation ce qui ne relève pas des énigmes de l’infantile et du sexuel, mais d’une origine et d’une fin qui pour la psyché n’auraient d’autres réponses que mythiques. C’est à la condition de réserver une part au mystère, à l’indécidable, voire au non transformable de l’inconnaissable en connaissance qu’une élucidation des énigmes est rendue possible.
Ce parti pris épistémologique qui désigne l’existence d’un inconnaissable comme condition constitutive d’une théorie psychanalytique de la connaissance n’est-il pas remarquable ? Il me semble aussi que ce point de vue n’est pas reconnu à Freud, d’autant qu’il n’est pas explicité et argumenté comme il l’est par J.P. Valabrega quant aux mythes.
Une partie des critiques qui se renouvellent indéfiniment quant au caractère scientiste, positiviste, rationaliste de la pensée freudienne ne viennent-elles pas de la prétention qu’on attribuerait à ce mode de pensée de prétendre transformer tout mystère en énigme.
Il m’apparaît cependant que ce point de vue qui consiste à situer ce qui relève de l’inconnaissable afin de dégager ce qui de l’inconnu peut devenir connaissable existe bien chez Freud. Ainsi, dans l’Abrégé, quand il écrit que la réalité est à jamais inconnaissable. Et ce point de vue est très directement présent et riche de conséquences quant à la technique de l’interprétation quand il s’agit de ce qu’il appelle le cambium du transfert et l’ombilic du rêve.
« Le transfert devient ainsi comparable à la couche de cambium entre le bois et l’écorce d’un arbre dont procèdent les néo-formations tissulaires et l’accroissement du tronc en épaisseur... Tous les symptômes ont abandonné leur signification originelle et se sont organisés en fonction d’un sens nouveau qui consiste en une relation au transfert ». En d’autres termes, la méthode analytique se déplace des significations originelles, voire doit s’en détourner pour se concentrer sur les néo-formations transférentielles, sur ce qui relève de la causalité transférentielle comme dirait J.P. Valabrega. On pourra toujours spéculer sur l’histoire originelle, mais l’intelligibilité de l’énigme se situe au niveau des néo-formations transférentielles. Ou, comme l’écrit Freud : « le champ de bataille sur lequel nous combattons ne constitue pas nécessairement une des positions de bataille de l’ennemi... c’est seulement après avoir supprimé le dernier transfert qu’on peut reconstituer mentalement la localisation de la libido pendant la maladie même » (in La technique psychanalytique).
L’autre exemple de l’inconnaissable à situer comme tel pour rendre connaissable ce qui peut le devenir c’est ce que Freud écrit sur l’ombilic du rêve (chap. VII de l’Interprétation des rêves, p. 446): « on remarque un nœud de pensées que l’on ne peut défaire mais qui n’apporterait rien de plus au contenu du rêve. C’est l’ombilic du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu... Le désir du rêve surgit d’un point plus épais de ce tissu, comme le champignon de son mycélium ». Ou, dans une traduction plus textuelle que J. Altounia a bien voulu me donner : « les pensées du rêve auxquelles on arrive dans l’interprétation doivent d’une manière tout à fait générale rester sans achèvement »...
Le mycélium ombilical du rêve, le cambium du transfert, le mystère du mythe. Merci à Jean-Paul Valabrega pour son livre.
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