2003
TOPIQUE
Débat
Autour du livre de Sophie de Mijolla-Mellor : Le besoin de savoir, théories et mythes magico-sexuels dans l’enfance Dunod, 2002
Introduction à la discussion
Jean-Paul VALABREGA
151 rue de Grenelle 75007 Paris
Pour ouvrir cette discussion, on retiendra quelques notions importantes,
explicites ou impliquées, et sur lesquelles d’ailleurs nous nous rencontrons
souvent. Notons aussi que ces notions et termes sont utilisés par Freud, dans
nombre de ses théorisations capitales, mais que, en revanche, ils gardent quelque
chose d’obscur, d’indéfini, et par conséquent restent aujourd’hui à étudier et
préciser. En voici une liste condensée :
-
besoin et désir. (Cf.le titre même de l’ouvrage : Le Besoin de savoir);
-
instinct et pulsion;
-
élaboration et régression (notamment infantile);
-
phantasme
[1] et mythe;
-
origine et fin.
Toutes ces notions doivent être distinguées et spécifiées, mais elles ne
peuvent être ni confondues, ni radicalement séparées, voire opposées, selon un
principe « monodualiste ». Il est plus exact de dire qu’elles se composent ou se
désintriquent, sur le modèle même de la théorie freudienne des pulsions
(Mischung-Entmischung).
– De la sensation de faim ou de soif au choix du « saumon mayonnaise » ou
du whisky-soda, on passe du besoin au désir. Mais on ne peut pas dire que le
besoin : appétit, appétence, appétition, soit absent ou sans rapport aucun avec
le désir.
Besoin et instinct sont situés et utilisés prioritairement du côté de l’animal
et de l’animalité. Mais l’animal reste et restera toujours présent dans l’homme,
en deçà de l’Inconscient et en lui, sous forme de rejetons, traces, empreintes,
engrammes (onto-phylogenèse derechef).
Ainsi, par le besoin et le désir, l’instinct et la pulsion, on saisit que le
problème de l’ontogenèse et de la phylogenèse – toujours posé par Freud – n’a
rien perdu de son actualité et de sa nécessité. Les avancées de la biologie
moléculaire vont bien dans ce sens. Il s’agit de reconsidérer l’ontogenèse et la
phylogenèse non seulement dans leurs oppositions, mais dans leurs rapports.
(L’A.D.N., L’A.R.N., les protéines : constituants des gènes de tous les êtres
vivants, des micro-organismes aux végétaux, auxanimaux et aux humains).
– La régression, sous toutes ses formes : infantile, néonatale, utérine, ancestrale, étant l’une des voies d’accès à ces problèmes et mystères, qui conduisent
évidemment aux origines. D’où notre notion de pulsion de régression.
Ces questions sont posées ou sous-jacentes dans le livre de S. de Mijolla,
du début à la fin, peut-on dire, et particulièrement – sans nul hasard – dans le
7e et dernier chapitre. Quelques autres remarques s’y ajoutent :
À propos encore de l’infantile et de la fixation ou régression à ses stades,
cette mise au point pleinement justifiée – et que nous avons souvent faite – sur
la traduction erronée : l’enfant « pervers polymorphe »
[2], alors que Freud a précisé
que l’enfant était
pervertible (par la séduction de l’adulte). Il faut donc retenir
et traduire : disposition, prédisposition ou potentialité perverse polymorphe.
Pervertibilité et non perversion. Même s’il est vrai que l’on trouve,
une seule
fois, l’expression « pervers polymorphe » sous la plume de Freud – dans
l’Introduction à la Psychanalyse – mais mise entre guillemets. Autre exemple :
la pulsion épistémophilique (besoin de savoir) contient la potentialité voyeuriste perverse. Cela ne veut pas dire que tout chercheur soit un pervers. D’ailleurs
en généralisant, on peut dire que toutes les pulsions, par fixation, régression ou
désintrication, contiennent une potentialité à la perversion. Elles sont
pervertibles. On voit là à quel point il y a une « disposition au glissement de sens »
dans le langage, la traduction et même l’usage – ou mésusage – de la philologie...
(Cf. Littré,
Pathologie verbale, 1880).
– Phantasme et mythe. Dès 1980-81 a été donnée cette définition structurale : Le phantasme est un fragment détaché d’un mythe. Or depuis, toutes
les relectures, observations, analyses, reconstructions ont confirmé cette
définition. On en trouve de multiples exemples dans toute l’œuvre de Freud,
notamment dans chacune des observations des Cinq Psychanalyses.
Le phantasme est comme un souvenir isolé, fragmentaire. S’il est inconscient il peut, comme le souvenir-écran, laisser une trace aussi infime que
possible : un mot, un son, une lettre, un chiffre, une tache, une couleur, une
goutte d’eau... traces qui sont bien des fragments qui en même temps dissimulent et révèlent le motif mythique dont ils sont les témoins détachés. On
reconstitue ainsi, par exemple, le « roman familial », qui serait plus justement
nommé mythe familial.
Indiquons enfin des points essentiels : Dans cet ouvrage, on appréciera particulièrement les études croisées, les rencontres entre les analyses du petit Hans
et d’Agathli, jeune enfant de Jung, donc entre Freud et Jung. Et d’autre part,
dans les mêmes visées, les parallèles et comparaisons entre les écrits d’enfance
de Marie Bonaparte – Mimi – et des éléments : souvenirs, rêves, de Sergueï,
l’Homme aux Loups, tous deux analysés par Freud.
C’est à une véritable saga analytique que nous sommes conviés.
Avec, précédemment, Le Plaisir de pensée (1999), ce sont là – si l’on peut
se permettre – les « bonheurs de Sophie ». Elle nous les transmet et nous l’en
remercions.
[1]
Réitérons à ce propos notre option catégorique pour l’orthographe :
Phantasme, issue
du grec (comme philosophie, phénomène, phonétique, etc.), et non
Fantasme; ni, moins encore,
la traduction confuse :
fantaisie, qui évacue complètement le sens spécifique du phantasme dans
la psychanalyse et l’Inconscient.
[2]
Cf.
op. cit., p. 51. Une erreur que l’on trouve chez beaucoup d’analystes français.