Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950176
200 pages

p. 210 à 213
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Débat

no 84 2003/3

2003 TOPIQUE Débat

« Princesse Mimi » au pays de l’inquiétante étrangeté

Nathalène ISNARD-DAVEZAC 9 rue Émile Gilbert 75012 Paris
Avant d’entrer plus avant dans le vif de ton livre, Sophie, je voudrais te remercier de nous inviter à réfléchir à nouveau sur la référence que tous les psychanalystes font – quelle que soit leur appartenance ou leurs choix théoriques – à l’enfant et à l’infantile.
Avec ce que tu as construit autour des théories et des mythes magico-sexuels dans l’enfance, ce n’est pas exactement au pays des merveilles que tu nous introduis : l’univers des petites filles dont il est ici question ne ressemble pas à celui d’Alice. Encore moins à un vert paradis pavé d’innocence. En effet, l’univers d’Agathli (Jung), d’Agatha (Christie), et particulièrement celui de la petite Marie Bonaparte (Princesse Mimi), ces proches cousines du petit Hans, est un univers chargé d’angoisse, traversé de représentations énigmatiques autant qu’inquiétantes, peuplé de monstres protéiformes et d’animaux menaçants, véritable champ de bataille du déchaînement pulsionnel.
Je ne vais pas revenir ici sur les différents éléments que tu as dégagés en nous proposant de repenser l’acte de théoriser propre à l’enfant, dans une reprise critique de la théorie freudienne sur la sexualité infantile. C’est plutôt par un pas de côté que j’aimerais aborder ton travail à partir de tes hypothèses concernant les mythes magico-sexuels, en laissant se dérouler le fil des pensées que m’ont suggéré, très particulièrement, les pages que tu consacres à cette exceptionnelle et si singulière production de l’inconscient que constituent les Cinq cahiers que Marie Bonaparte avait rédigés entre sept et dix ans.
Mais d’abord je rappellerai, sûrement bien trop schématiquement, que, selon toi, le propre des mythes magico-sexuels infantiles consiste à pouvoir exprimer et représenter, à partir d’une image, de mots trouvés ou inventés, ou d’une scène isolée, un inconnu énigmatique, excitant autant qu’inquiétant, et qui concerne à la fois l’origine et la fin, la conception et la mort. Il me semble qu’on peut ajouter, par extension ou par contiguïté, aux constructions mythiques qui ont trait à la vie et à la mort, ceux qui ont à voir avec l’existence ou la non-existence, ou encore ceux qui s’articulent autour de la naissance en ce qu’elle est l’apparition de ce qui n’était pas encore. Dans tous les cas, ce qui est relié à ces thèmes, c’est d’une part, l’interrogation fondamentale du sujet portant sur son existence propre, et sur l’existence ou la non existence du lien avec ses objets d’amour qui fonde son identité; et d’autre part, le questionnement qui surgit de se découvrir sujet d’un sexe.
L’action magique, la construction de mythes successifs vont alors constituer, pour l’enfant en proie à une angoisse qui le submerge, autant de tentatives de réponse à ce réel auquel il est soudain confronté, qui entame autant son narcissisme que le sol de ses certitudes.
Mais j’en reviens aux Cahiers de Mimi Bonaparte : retrouvés par elle plusieurs dizaines d’années plus tard, à la mort de son père, et par la suite confiés à Freud avec lequel elle avait entrepris une analyse, elle les lit mais ne se souvient pas de les avoir écrit. Ce qui, bien sûr, ne peut pas ne pas évoquer la visite que fit à Freud Herbert Graf (le petit Hans), devenu entre temps un beau jeune homme, et ce que Freud en relate : « Lorsqu’il vint à lire l’histoire de sa maladie, me dit-il, le tout lui sembla quelque chose d’étranger, il ne se reconnaissait pas, et ne pouvait se souvenir de rien »... Ainsi l’amnésie avait-elle fait son œuvre et recouvert d’un voile pudique les petits chercheurs que Hans et Mimi avaient été dans leur toute petite enfance.
À propos de Marie Bonaparte et de la richesse des fantasmagories qui remplissent ces Cahiers, tu t’étonnes du « peu d’impact » que ce matériel a produit sur Freud, et partant sur la théorie psychanalytique. « Pourtant bien des éléments, dis-tu, auraient pu s’en trouver réinterrogés, qu’il s’agisse de la scène originaire, de la constitution de l’énigme, de la formation des théories sexuelles infantiles, de la période dite “de latence”, de la coexcitation sexuelle provoquée par l’activité de pensée, etc. ».
Il apparaît clairement, à la lecture de ton livre, que tu désignes là les questions qui ont stimulé ta propre recherche, qui ont ouvert un champ de réflexion nouveau dans ta remontée personnelle aux sources du Nil de la sexualité infantile.
Mais on devine aussi sous l’intérêt théorique, que tu t’es montrée, davantage que Freud, sensible à la foisonnante fécondité de l’imaginaire inconscient de cette petite fille, douée et précoce, et dotée d’un pulsionnel puissamment agissant. Une intense activité masturbatoire, dis-tu, accompagnait la rédaction de cette sorte de journal où elle notait passionnément ce qu’elle appelait ses bêtises, ce mot évoquant inévitablement le petit Hans qui désignait sous cette expression les éléments qui avaient déclenché sa phobie. Tu nous rappelles que Marie Bonaparte parlait trois langues, et que le caractère étrange et mystérieux de ses écrits provient, pour une part, de ce qu’ils sont rédigés dans un mélange franco-anglais, avec un peu d’allemand, mais qu’il provient surtout de leur contenu énigmatique et parsemé de mots inventés ou sortis de leur contexte. Le premier et le plus important de ces mots magico-sexuels qui surgit sous sa plume, dis-tu, est cet étrange et énigmatique serquintuié.
Ce curieux mot recouvrait le contenu d’un cauchemar répétitif : « un chemin de fer, animé et vivant, crachant la fumée qui entrait dans les maisons et pénétrait dans les chambres où étaient les enfants. Ceux qui n’étaient pas cachés mouraient rien que de son regard. »
Autre image d’angoisse, survenant juste avant le sommeil, et ayant presque les allures d’une hallucination était ce personnage immense, pourvu d’un doigt non moins immense, avec lequel, par derrière, il menaçait de toucher la nuque de l’enfant, et qu’elle appelait le Calica. Ou encore ce spectre terrifiant qui apparaît dans un autre mot magico-sexuel, le chateigné... Je ne m’étendrai pas davantage sur l’interprétation de ces mots magiques et dont ton livre rend largement compte. On peut en tout cas souligner que par l’effet d’une condensation analogue au travail du rêve, ces syllabes résument un ensemble extrêmement complexe de perceptions inconscientes et de croyances intenses, vécues ou transmises, qui pourront, dans une étape ultérieure, se déployer en théorie.
Comment ne pas faire le rapprochement entre ces mots composites et ce cheval dont Freud souligne que si, pour le petit Hans, il a été « élevé à la dignité d’objet d’angoisse », ou encore « au rôle d’emblème de la terreur », ce n’est sûrement pas par hasard. Ce que Lacan reprendra et développera plus tard dans son séminaire sur La relation d’objet en donnant, cette fois au cheval qui court dans la phobie de Hans sous les couleurs les plus variées, la qualité de signifiant. Il souligne par là que sa caractéristique, dès le début du développement de la phobie, est d’être à la fois obscur et chargé d’ambiguïté. Si, à certains moments, il évoque le père, avant de remplir au terme de la phobie cette fonction métaphorique, il aura joué bien d’autres rôles entre temps : tantôt celui du père, ou de la mère, du pénis ou du phallus, ou encore celui de l’enfant en personne.
Mais pourquoi l’image du cheval est-elle prévalente ? Pourquoi est-ce autour du cheval que vont se cristalliser tous les petits mythes successifs que Hans va construire ? Freud, dans sa clairvoyance, fait l’hypothèse que l’angoisse n’avait, originairement, rien à voir avec les chevaux. Si elle se transposa et se fixa sur ceux-ci, c’est parce que, dit-il, « les chevaux se montrèrent propres à certains transferts ». Et Lacan, qui a vu dans la phobie du petit Hans un terrain d’élection pour analyser la structure des mythes, poursuit la ligne de pensée qui est la sienne : les analogies possibles qui découlent de l’image du cheval, dit-il, en font le réceptacle favorable à la symbolisation des éléments nouveaux qui ont surgi au premier plan des préoccupations de l’enfant au moment où éclate sa phobie. C’est-à-dire à ce moment précis, alors qu’il n’est pas encore en mesure de se saisir du rapport symbolique qui le relie à sa mère, l’irruption du pénis réel vient troubler et désorganiser un monde qui lui était jusque-là familier. D’ailleurs quand, plus tard, Hans fait part à son père de l’intérêt qu’il porte au trafic des voitures qu’on charge et qu’on décharge devant sa maison, il indique lui-même que le cheval attelé est d’abord et avant tout un élément qui peut être attaché ou détaché, mais en même temps l’équivalence des voitures lourdement chargées avec la grossesse de sa mère commence à se dessiner peu à peu.
Dans ce labyrinthe idéique, dans ce fouillis imaginaire, serait-on tenté de dire, dans lequel s’engage le petit garçon, on s’aperçoit que chacun des mythes que construit l’enfant, d’abord autour des chevaux, puis des voitures, puis des chemins de fer, est une perpétuelle permutation des mêmes éléments qui se combinent, et se recomposent chaque fois de façon différente. Mais cette « fomentation mythique » qui est la façon dont Lacan nomme l’usage que Hans fait des théories sexuelles infantiles, n’est pas gratuite. Elle a un sens. Elle va d’un point à un autre. Dans ce passage d’un circuit à l’autre, dans ce glissement du poids du sens d’un point à un autre, Lacan voit le processus typique de la métonymie. Ce que l’enfant accomplit là, c’est le tour complet de toutes les solutions qui lui sont possibles ou impossibles à prendre pour sortir d’une situation en impasse entre son père et sa mère; pour passer du jeu intersubjectif autour du phallus avec la mère, à celle de la castration dans la relation avec le père, en ayant, entre temps, exploré toutes les places de la configuration œdipienne.
Si j’ai fait ce détour un peu long par Lacan, et évoqué son travail sur la structure des mythes à partir de l’observation de la phobie du petit Hans, dans une mise en rapport de la notion de mythe magico-sexuel que tu développes dans ton livre, c’est pour souligner la valeur clinique de cette notion. Et pour rappeler, à ta suite, que les mythes issus du sexuel infantile ne se livrent pas comme tels dans le discours de l’analysant adulte. C’est de l’intérêt et de la place que l’analyste accorde à leurs signes muets dans sa « théorisation flottante », que dépendra qu’ils puissent peut-être, fragment par fragment, être exhumés de l’oubli.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis