2003
TOPIQUE
Débat
Le besoin de savoir par soi-même : autodidactisme et analité
Jean-Pierre CHARTIER
PsychanalysteMembre du 4e Groupe Directeur de l’École de Psychologues Praticiens (Paris-Lyon)
En préambule, deux points :
- Pour le mythologue, tout mythe implique de nombreuses variantes,
certaines seraient des théories nées à l’intérieur de la culture qui les a forgées
(cf. R. Graves).
- Les théories sexuelles infantiles sont-elles des théories ? Sophie de Mijolla
le conteste contre Sigmund Freud, pour qui les théories sexuelles infantiles
constituent la première activité de théorisation de tout sujet.
L’enfant devient, de ce fait, un petit savant doublé d’un grand philosophe
qui se pose les seules questions qui valent la peine d’être posées :
Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? D’où je viens ? Pourquoi
y a-t-ildes garçons et des filles ?
Mais, si la pulsion de savoir, introduite dans les Trois essais (1905), qui se
manifeste à propos de la sexualité des parents ou des frères et sœurs et prolonge
dans ce domaine spécifique le besoin d’exploration inné du nourrisson, est un
acquis théorique indiscutable de la psychanalyse; on (re)découvre, grâce au livre
de Sophie, des formulations freudiennes plus sujettes à caution... que j’avais
eu, je l’avoue, tendance à refouler.
Ainsi, dans « quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes » (1925), la petite fille reconnaîtrait-elle « tout de suite (le
pénis) comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché » (sic).
Mais Freud n’est pas tant phallocentrique, comme cela a été beaucoup écrit,
qu’incapable d’accepter que l’enfant puisse avoir une connaissance du vagin.
Pourquoi s’aveugle-t-il sur ce point malgré les observations cliniques des
analystes femmes, et même de Karl Abraham, auxquelles il a pu avoir accès ?
La sexualité féminine (1931)
À cause de son angoisse de castration ? À partir d’une lecture de l’article
« fausse reconnaissance », j’ai pu faire l’hypothèse que Freud avait vécu enfant
l’hallucination du doigt coupé qu’il rapporte à propos de l’homme aux loups
[1].
Mais surtout du fait de son impossibilité à penser le féminin, ce « continent
noir » dont le refus ne peut être « dans l’analyse avec fin et l’analyse sans fin »,
qu’un faitbiologique ?
Comme le souligne Sophie de Mijolla, Freud parlera de « la blessure qui
servait au commerce sexuel » de la mère de l’homme aux loups...
Elle nous montre aussi comment la rivalité entre Freud et Jung trouve à
s’exprimer dans la comparaison des inventions sexuelles du petit Hans et de
celles d’Agathli – la propre fille de Jung – qui illustrent à la fois la bi-sexualité
et le thème de la réincarnation qu’on va retrouver dans la deuxième partie de
l’ouvrage qui traite « des mythes qui parlent de l’origine et de la fin ». Il ne s’agit
plus cette fois d’(de causes) mais d’(de commencements) et de fin dernières si
ce n’est d’eschatologie pensée par les enfants.
En gros, le mythe magico-sexuel est-il différent de l’archétype jungien et
réciproquement ? Peut-il se réduire aux fantasmes originaires de Freud ? Sophie
de Mijolla convoque alors les « petits cahiers » écrits par Marie Bonaparte
enfant, soit 2000 pages d’écrits qui renouvellent le scénario de la scène primitive
et fourmillent de trouvailles linguistiques succulentes que ce livre a le mérite
de nous faire découvrir.
Puis elle interroge romans et films cultes contemporains comme Le grand
bleu et Les désarrois de l’élève Törless pour y préciser le devenir de la pulsion
épistémophillique.
Avec les adolescents très difficiles en échec scolaire complet puisque exclus
de l’école pour certains dès l’âge de 13 ans, j’aisouvent été impressionné par
l’ampleur de leurs capacités auto-didactiques négligées par leurs enseignants
et les conseillers d’orientation qu’ils avaient pu rencontrer. Ils illustrent ainsi
le besoin de savoir par soi-même.
Ainsi peuvent-ils s’approprier des connaissances rares, mus par le refus
d’acquérir les savoirs officiels, leur souci de se démarquer des goûts de leurs
parents et assez souvent une curiosité insatiable née à leur insu des secrets de
famille et des énigmes que recèlent leurs histoires familiales.
Le secret, mot qui apparaît au XVIe siècle dans la langue française, désignait
aussi les lieux d’aisance (segreta) et l’on sait qu’étymologiquement il dérive
du latin « cerno » qui désignait l’opération du tamisage du grain que l’on
retrouve aussi par exemple dans discernement. Ex-cerno signifiait évacuer par
criblage et a donné le mot français excrément... peut-on mieux définir la
proximité du secretet de l’analité ?
Depuis les travaux de Maria Torok et de Nicolas Abraham, bien des
collègues ont insisté sur la valeur de bombe à retardement du « skeleton in the
cupboard »... Mais le secret a aussi comme effet de générer l’inhibition intellectuelle et l’impossibilité de savoir, « inhibition, symptôme et secret »
pourrait-on dire. Cette entrave intellectuelle se traduit fréquemment par l’échec
scolaire, l’enfant mettant son intelligence en veilleuse par mesure de protection.
Une de mes ex-étudiantes, Claire Delassus, a pu ainsi mettre en évidence toute
une série d’indices qui, tant dans les tests d’intelligence que dans les projectifs,
peuvent permettre d’identifier un éventuel secret de famille. Mais le secret est
aussi, en tant qu’il atteste de l’existence d’un espace psychique privé, la première
condition pour pouvoir penser et peut-être la source d’une curiosité intellectuelle
indéfectible. Je ferai l’hypothèse que ce fut le cas de Freud dont nous savons
aujourd’hui qu’il avait été exposé, irradié, à un lourd secret de famille – sans
parler du fameux oncle à la barbe jaune qui fut faux monnayeur – le mariage
caché de son père Jakob avec une mystérieuse Rebekka qui disparut dans des
conditions non élucidées si l’on en croit Mary Balmary.
J’en donnerai trois brefs exemples cliniques tirés de ma pratique avec des
adolescents particulièrement difficiles.
Ainsi Michel, qui ignorait où avait bien pu se rendre son père parti un soir
acheter un paquet de cigarettes sans retour, s’il désespéra tous ses professeurs
par son refus de toutes acquisitions scolaires, avait appris par cœur tous les
horaires des trains non sans souci utilitaire puisque cela lui permettait de voyager
sans billet partout en France et à l’étranger. Si cela intéresse certains d’entre
vous, je pourrais vous expliquer tout à l’heure comment il s’y prenait...
Anne, à la recherche de ses origines, avait fugué de l’école dès ses treize
ans, au grand désespoir de sa famille adoptive, pour se faire prendre en stop
par des camionneurs de T.I.R. qui sillonnaient l’Europe. Je la rencontrai par
hasard récemment gare de Lyon et j’appris qu’elle avait rentabilisé sa quête en
passant son permis poids lourds et était devenue ainsi une professionnelle de
la route. Si, comme le disait Freud, réaliser un désir d’enfant est la condition
du bonheur de l’adulte, Anne était heureuse.
Quant à Arthur, jugé analphabète et orienté en fin de cinquième vers
la chaudronnerie, il s’était constitué en réaction contre les « chansons
débiles » qu’écoutait sa famille, une extraordinaire culture de musique
classique. Lors de nos entretiens pluri-hebdomadaires qui durèrent dix ans
il fit en quelque sorte mon « éducation musicale ». Mélomane mais aussi
mythomane comme N. le Chevalier d’industrie décrit par K. Abraham en 1925,
il arriva à persuader ses interlocuteurs qu’il exerçant une foultitude de métiers
dont il avait seulement entendu parler, y compris le mien puisque pour séduire
une jeune mère de famille qui s’ennuyait il se fit passer pour le psy qui prenait
en charge dans la rue les toxicos et les psychopathes, ce qui au passage me
valut quelques légers problèmes avec le mari trompé ! Puis il me demanda,
ce que j’acceptai volontiers, de m’apporter chaque semaine ce qu’il avait
rédigé des souvenirs de sa thérapie avec moi, ce qui eut pour effet latéral de
lui rééduquer le français et la syntaxe puisqu’il souhaitait que je rende présentable son écrit en vue d’une hypothétique publication... Est-ce cette
focalisation sur l’écriture qui permit en quelque sorte que, pour lui, l’œil se mit
à entendre ?
Sans renier totalement la musique, Arthur développa alors une passion pour
la photographie qu’il relia beaucoup plus tard à un instantané traumatique où
il avait fixé son image de petit garçon en chemise Lacoste blanche maculée du
sang de son père. Celui-ci, dans une scène originaire meurtrière, s’était tranché
une artère après avoir tenté vainement d’étrangler sa mère... Le fantasme que
Sophie de Mijolla attribue à Agatha Christie... je me ferai l’avocat du diable en
proposant que l’étrange alchimie analytique permet parfois que le télescopage
fantasme réalité décrit par Bion et développé par Piera Aulagnier devienne
source de créativité.
Et comment expliquer, c’est la question que je te poserai Sophie, pour
conclure que chez certains de nos patients et aussi de nos collègues le besoin
de savoir débouche sur une intellectualisation non créatrice de la pulsion
d’emprise (Bemachtigung), Pic de La Mirandole en étant l’archétype et la
névrose obsessionnelle leur pathologie, alors que chez d’autres on a l’impression
d’avoir affaire à une authentique sublimation de la Bewaltigung (désir de
maîtrise); pour le dire autrement plus que du côté du sexuel phallique, le destin
de la pulsion épistémophillique ne nous renvoie-t-il pas plutôt aux avatars de
l’analité ?
[1]
Cf. J.P. Chartier « d’une fausse reconnaissance vraie », Freud était-il l’homme aux loups ?,
in
Topique, La fonction paternelle, n° 72, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2000.