2003
TOPIQUE
« Il y a un étranger parmi nous »
Patrice Bidou
52 rue du CardinalLemoine 75005 Paris
Sous les traits du héros, l’individu campe au cœur de la mythologie et lui
donne son sens. Mais ce qui fait effet d’individualité chez l’individu est sa sexualité. À partir
de matériaux amazoniens, Patrice Bidou met au jour les éléments d’une sémantique
mythique de la sexualité dont le héros est le sujet porteur et qui a pour thème l’avènement
de la civilisation.Mots-clés :
Mythe du héros, Individu/groupe, Sexualité/civilisation.
Looking the perfect hero, the individual lies at the basis of mythology
and lends it a meaning. But what gives the individual their individuality is their sexuality. Basing his analysis on Amazonian myths, Patrice Bidou sheds light on the elements of
the mythical semantics of sexuality of which the hero is the basic subject and the underlying theme of which is the advent of civilisation.Keywords :
Myth of the hero, Individual/group, Sexuality/civilisation.
Vers la fin du XIXe siècle, alors qu’une captive était sur le point d’être
sacrifiée à l’Étoile du matin, un grand guerrier pawnee, brusquement écœuré,
libéra la future victime et déclara qu’on ne sacrifierait plus de captifs. La tribu
poussa un soupir de soulagement et décida l’abolition de ce rite.
[*]
Un mythe n’est pas seulement une histoire, il est un énoncé. Dans ce cas,
il constitue un objet fermé sur lui-même, comme une définition ou un article
de loi, le plan d’un édifice, une charte. Mais ce qui est vrai du mythe ne l’est
pas de la mythologie, qui comprend des éléments, des sortes d’organes particuliers, qui ouvrent sur le dehors.
Il s’agit essentiellement de deux types de récits. Le premier est le mythe du
héros. Le second est formé d’un ensemble de petites histoires, toutes bâties sur
le même scénario, de la rencontre d’un homme ou d’une femme avec un fantôme
cannibale de la forêt – fantôme appelé wati par les Tatuyo du Pira-parana, dans
la région du Nord-Ouest de l’Amazonie, où l’auteur a effectué son enquête de
terrain.
Ces deux types de narration, qui sont par ailleurs de facture assez différente, ont ceci de commun de traiter de l’individu. Autrement dit, l’organe
particulier qui ouvre un énoncé sur le dehors est l’individu. À la fois l’individu
dont le mythe raconte l’histoire en la personne du héros, ou de ces hommes et
femmes anonymes victimes du wati, sortes de héros paradoxaux, mais aussi,
en parallèle, les individus engagés dans la narration et l’écoute du mythe.
Le wati a été l’objet de travaux exploratoires
[1]. Dans le livre
Le mythe de
Tapir Chamane
[2], je traite du héros, dénommé « héros culturel » par les anthropologues. Ce qui était bien vu, à ceci près que les anthropologues n’ont retenu
que la partie « culture » du personnage, et laissé tomber l’individu. C’est là la
caractéristique majeure de l’anthropologie depuis plus d’un demi-siècle,
l’expulsion de l’individu du champ de l’investigation.
Ce qui fait effet d’individualité chez l’individu est sa sexualité. Sa sexualité
actuelle, en tant qu’elle porte en elle et manifeste, de façon directe ou subreptice,
celle qui fut la sienne dans sa petite enfance. La petite enfance du héros donc,
qui se confond – ou plutôt, qu’il confond lui-même, car le héros est le narrateur
de sa propre histoire – avec la petite enfance de l’humanité. Bref, l’individu est
une histoire – a une histoire –, et celle-ci, à travers le mythe, est en même temps
celle de la civilisation.
Sur les traces du héros, on pourrait commencer par revisiter les anciens, Max
Müller, Abraham, Rank. D’abord ce dernier. Dans la région du Nord-Ouest de
l’Amazonie où se situe le cadre de mes travaux, il existe des mythes du héros
aussi bien charpentés, voire d’avantage étoffés, que les mythes européens
étudiés par Rank
[3]. La différence essentielle est que chez Rank il y a une absence
à peu près complète d’organes sexuels, alors qu’en ouverture du mythe
amazonien, il n’y a en quelque sorte que cela, des organes sexuels, à la place
des personnes. À la fin du mythe, il y a des personnes à la place des organes.
C’est de ce passage que traite le mythe amazonien : le passage d’un monde
d’organes au fonctionnement autonome, cannibalique, à un monde de personnes
douées de retenue. Des hommes et des femmes chez qui l’organe, après une
réduction douloureuse, a atteint une taille plus normale, plus adéquate,
permettant notamment la relation avec l’autre et la reproduction. Mais le fait
que le destin ordinaire du mythe soit dans la reprise interminable de sa narration
– de sorte que sa fin se trouve constamment aboutée avec son commencement –,
montre assez que le passage, à travers cette nécessité même de le répéter, est
loin d’être une affaire entendue.
On remarquera que Rank n’est ni le premier ni le dernier à avoir fondé sa
mythologie sur l’éviction de la sexualité. Avant lui, la figure proéminente est Max
Müller, qui le premier utilise le langage avec la philologie comparée pour organiser concurremment la fuite du sens et de la sexualité, le mot renvoyant à un autre
mot, à un autre mot. Après lui, il y a Lévi-Strauss, qui affine l’éviction du sens et
de la sexualité en s’appuyant sur la partie la plus structurale du langage, la phonologie, selon laquelle, appliquée à la matière mythique, une structure se transforme en une autre structure, en une autre structure. En réalité, les démarches sont
très semblables, de l’aveu même des auteurs, il s’agit de deux psychologismes.
Sous les traits du héros, l’individu campe au cœur de la mythologie et lui
donne son sens. De ce point de vue, le mythe est comparable à un système de
parenté. De même qu’une nomenclature de parenté ne peut-être construite et
n’a de sens qu’à partir d’un personnage ego, de même, dans le mythe, les
scénarios et les motifs à l’origine du monde ne sont construits et n’ont de signification que par rapport aux sentiments et aux actions d’un individu, dont le
mythe raconte l’histoire à travers la personne du héros. Sous cet angle, le mythe
est aussi comparable au rêve, qui est fondamentalement égoïste, ainsi que l’écrit
Freud, dans le sens où dans chaque figure du rêve, c’est à chaque fois le rêveur
qui est représenté. Il en est de même du mythe, dans chaque personnage qui
apparaît, dans chaque objet crée, c’est le héros qui est représenté. Il n’y a que
l’autre sexe – le sexe de la femme – qui fasse coupure, qui instaure du non-identique dans le mythe, portant atteinte ce faisant à l’intégrité du héros, qui
du même coup gagne, en creux, si l’on peut dire, ses galons d’individus.
Soulignons à cet égard, que c’est le héros lui-même qui dans le mythe
dispose le premier les termes pour le père et pour la mère, pour le frère et la
sœur, pour le fils et la fille, et, plus tard, au moment de la sortie de l’inceste,
les termes pour les alliés (qui, du même coup, redistribuent les sens premiers
des mots père, mère, fille, etc.), bref, c’est le héros qui à l’origine dessine à partir
de lui et en les lestant au passage de ses malheurs et de ses bonheurs, de ses
goûts et de ses dégoûts, la trame des relations fondamentales sur quoi repose
l’organisation de la société. On peut juger à cet égard combien le symbolique
a ses racines profondes dans la vie psychique.
Dit d’une autre façon, il existe dans ces sociétés du mythe un rapport
d’homothétie étroit entre les formes du monde et les « formes » de l’individu.
La ligne de vie du héros constitue le fil directeur du mythe et l’érection des
formes du monde est liée aux accidents de sa sexualité qui traversent sa ligne
de vie. L’histoire du héros, de sa petite enfance et de la sortie de sa petite
enfance, se trame à l’aune de sa sexualité. Il existe dans le mythe un réseau de
relations nécessaires, comme les fils d’une même tresse, entre la sexualité du
héros, la dimension narrative du mythe, la création de l’espace et du temps, la
naissance de l’individu et l’avènement de la civilisation. Les liaisons sont si
serrées, si étroites, qu’à l’inverse, si vous vouliez soustraire du mythe à la fois
sa dimension narrative et sa dimension individuelle, il vous faudrait et il vous
suffirait d’en soustraire sa composante sexuelle. C’est le fondement même du
structuralisme lévi-straussien qui, en considérant la sexualité dans les mythes
comme un code parmi les autres codes, ne fait pas que désexualiser la sexualité
là où elle apparaît ouvertement, il se prive surtout de la rencontrer partout
ailleurs où elle est en œuvre de façon voilée. Avec la sexualité qui est ainsi
passée à la trappe dans les Mythologiques, c’est l’individu qui est effacé de la
surface de la terre amazonienne.
Dans la mythologie tatuyo, le petit nom du héros estAmer. En parcourant
le livre de Rank on rencontre trois noms du héros : « le soucieux »,
« Douloureux », et « Tristan »
[4]. Pour ce qui est de ce dernier, l’histoire raconte
que pour sauver l’enfant des poursuites de la fée Morgan, Rohalt répandit le
bruit qu’il
était mort-né. Il lui donna le nom de Tristan parce qu’il avait été conçu
dans la tristesse. Dans le mythe amazonien, le héros n’est pas mort-né, mais né
d’une mère morte; il est excisé de son cadavre qui avait été tiré sur le bord de
la rivière
[5]. En sautant dans l’eau, Amer prononce ces mots : « Je n’ai pas de
maman. » La douleur, la tristesse, l’amertume, qui plus tard marqueront les
actions du héros viennent de loin, de cette absence d’amour maternel qui, à la
naissance, a évidé son âme en profondeur.
Arrêt sur l’image I. Dans le mythe éponyme, Amer est en train de creuser
par le feu le tambour de bois pour « réveiller », faire « se dresser » et « se durcir »
les gens sur terre. Il est aidé dans son travail par le pic. En soufflant sur le tronc,
le héros projette sur le dos de l’oiseau des escarbilles de bois, qui viennent
faire les taches cendrées de son plumage. Ce qui se joue ici sur le dos du pic
est illustratif d’une loi fondamentale de la mythologie, que j’énoncerai ainsi.
À chaque fois que par ajout ou retrait d’un trait physique un « pré-animal »
devient un animal, autrement dit, à chaque fois qu’une chimère bascule sur le
versant de la réalité (zoologique), c’est, dans tous les cas, du passage du « préhumain » à l’humain dont il est question. On voit donc ici qu’il n’est pas
nécessaire que le héros soit physiquement présent dans tous les mythes, dans
tous les cas les animaux le sont pour lui.
J’ai retenu le motif du pic cendré à cause de sa forte valeur démonstrative.
En effet, selon l’éclairage du sous-bois, les taches de son dos apparaissent
comme des ajouts, des impressions sur son plumage, ou comme des retraits, des
trous dans son plumage. Pour la pensée mythique, l’ajout ou le retrait (ailleurs,
je parle de
greffe et d’
amputation
[6] ), opérations par lesquelles un animal imaginaire devient un animal dans la réalité, sont des actions identiques. Elles sont
l’une et l’autre l’expression d’une perte. Et c’est la perte, autant la perte, cicontre, du plumage immaculé de l’oiseau, qu’ailleurs la perte de la toute
jouissance de l’ancêtre Tapir Chamane, dévorateur de ses enfants, qui signifie
la naissance de l’homme pour la pensée mythique. Le mythe est une histoire
générale de la perte. Son scénario de base est le scénario d’une perte, à l’instar
d’une maladie qui frappe le héros et à travers lui l’humanité émergente. En tant
qu’histoire, le mythe raconte la guérison de la maladie, laquelle guérison ne
saurait se confondre avec l’annulation de la perte, mais en contraire avec sa
pérennisation douloureuse, à l’instar de l’enfoncement d’un coin dans la chaire
de l’âme.
Dans la mythologie tatuyo, la perte a la forme concrète d’une excavation,
d’une cavité, d’une échancrure, d’un creux, d’un trou. C’est dans un cas la part
qui manque dans une galette de manioc, dans un autre cas le trou dans le fond
d’un bâton de rythme, ailleurs il s’agit d’une dépression de terrain, d’un effondrement de la berge, d’un trou dans le toit de la grande maison, etc. Mais cela
peut-être aussi un élément surajouté au relief, comme ce tronc d’arbre tombé
sur le sol contre lequel Lune, qui vient de commettre l’inceste avec sa sœur,
trébuche et tombe par terre en se morcelant. Pour la pensée mythique, les
cavités, les creux, les trous, mais aussi les bosses dans le relief (disons, tout ce
qui est « plaies et bosses »), c’est l’orifice génital de la femme. C’est direct, c’est
brutal, ça heurt l’œil, mais aussi il ne faut pas perdre de vue que le mythe est
un récit populaire et qu’il ne fait pas dans la dentelle, comme on dit. Comme
on dit faussement, en l’occurrence, car le mythe est en réalité un formidable
travail de dentellerie, une prodigieuse entreprise de trouée et de bossellement
du monde, avec pour « patron » le sexe de la femme. « Les travaux et les jours »,
disait Hésiode, déjà, pour désigner la mythologie.
Arrêt sur l’image II. Plus avant, dans le mythe, on retrouve le héros en vol
avec les jabirus, qui sont des grandes cigognes amazoniennes. Chaque année,
à la même époque, les jabirus se rendent à la Porte d’Eau, à l’origine du monde,
pour une fête d’offrande de nourriture dans la maison de la Femme Primordiale.
Une variante desana de ce mythe remplace le rituel d’offrande de nourriture par
un travail de rebouchage des trous faits par les intempéries dans le toit de la
maison de la Femme Primordiale
[7]. Le mythe explique par ailleurs que la maison
de la Femme Primordiale, entièrement faite de plume, est le vagin même de la
Femme Primordiale
[8].
Le passage saisonnier et immuable des jabirus dans le ciel fait de ces grands
oiseaux migrateurs les représentants de l’éternité. Pendant le rituel, les danseurs
portent sur leur dos les plumes de ces oiseaux d’une blancheur immaculée. Le
rituel, les flûtes du rituel, les jabirus, les plumes blanches des jabirus, portent
le même nom, pohe, quidésigne à la fois l’éternité et le monde primordial.
Le héros s’est envolé en compagnie des jabirus; le corps couvert de plume,
il est méconnaissable au milieu des oiseaux
[9]. Aussitôt arrivés à la Porte d’Eau,
les oiseaux commencent leur travail de rebouchage des trous dans le toit de la
maison. Pour cela, ils utilisent leurs propres plumes, qu’ils s’arrachent, sans que
cette opération ne fasse de trous dans leur plumage, les plumes repoussant au
fur et à mesure. Chez les jabirus, il n’y a pas de perte, c’est en cela qu’ils représentent le monde primordial. La chose retirée ici, pour la mettre là, fait bouchon
ici et là en même temps
[10]. Les actes des jabirus sont sans conséquence spécifique, ils concourent tous à une seule chose, empêcher l’apparition de trou dans
la maison primordiale, maison dont on a vu qu’elle se confondait, dans le temps
primordial, avec l’orifice génital de la femme.
Pour ne pas se faire remarquer, le héros se met lui aussi au travail, mais à
chaque fois qu’il s’arrache une plume, cela fait un trou dans son corps.
Contrairement aux jabirus, quand le héros agit, ses actes ont des conséquences,
ils perforent la réalité, à ses dépens. En filant la métaphore tatuyo, on pourrait
ainsi définir le héros, comme celui qui, dans l’action, perd des plumes. Quand
la maîtresse de maison vit ce qui se passait, elle dit aux oiseaux : « Il y a un
étranger parmi nous. »
On touche ici au thème central du livre Le mythe de Tapir Chamane. Le
temps primordial se caractérise par l’absence de trou et par l’ignorance de la
perte. Il se caractérise par l’absence d’interruption dans le mouvement de vie
sans fin qui régit la jouissance de l’ancêtre. Celui-ci fait des enfants – il ouvre
le sexe de la femme –, et il mange ses enfants, réabsorbe sa semence – il referme
le trou du sexe de la femme. Son action est ainsi comparable aux travaux de
toiture des jabirus, qui, en colmatant régulièrement les trous dans la maison de
plume de la Femme Primordiale, annihilentconstamment les effets du temps.
Jusqu’au jour où la chose ouverte devant les yeux de l’ancêtre (= le petit
garçon
[11] ) est impossible à refermer, à cause de la peur et du dégoût que la
vue du sang dans le sexe de la femme provoque chez lui. L’ancêtre met alors
la femme de côté, pour la manger plus tard, quand ses règles seront passées.
Mais tout ajournement de la jouissance est fatal à la jouissance, par définition.
Et c’est sur cet ajournement, que la femme entretient avec son sexe, qu’elle
module jour après jour avec la parole, qu’en substitution à la dévoration
prend place l’acte sexuel fécond d’où le héros est issu, en même temps que la
civilisation.
Ensuite, tout marche à l’envers, tout se détraque, cette formidable puissance
que la femme recèle en elle, de civilisatrice, devient destructrice de la civilisation. Elle apparaît alors sous les traits de la fille « folle de miel », « folle
d’amant », que Lévi-Strauss a mise en évidence dans les
Mythologiques. Dans
une version desana en langue brésilienne, le narrateur s’exclame à son encontre :
« Essa mulher é demais », cette femme est trop
[12]. La femme est trop pour
l’homme, trop pour les hommes en société, et elle doit être écartée du devant
de la scène pour préserver les acquis de la civilisation, dont elle fut initialement
le maître d’œuvre.
« Il faut donc, écrit Lévi-Strauss dans
Le cru et le cuit, que la femme du
jaguar (elle qui a été à l’origine du transfert du feu, autrement dit de la civilisation), il faut que la femme du jaguar soit supprimée. »
[13]
Selon Karl Abraham, les mythes ont pris naissance aux temps préhistoriques de la collectivité, alors que les conventions n’avaient pas encore pris
une forme rigide et que les pulsions pouvaient se réaliser. Au cours d’une
période plus tardive, ces pulsions furent refoulées par un processus de
refoulement collectif, que nous pouvons mettre en parallèle avec le refoulement
individuel, écrit Abraham.
Les mythes contiennent [ainsi] sous une forme voilée
les désirs de l’enfance de la collectivité
[14].
Si l’on interroge ensuite Abraham sur ces pulsions contemporaines de
l’enfance de l’humanité, il répond qu’elles sont les mêmes que celles dont les
individus sont aujourd’hui la proie. Dans ce cas, pourquoi avoir recours à une
hypothèse phylogénétique aussi lourde, alourdie encore davantage par cette
notion de « refoulement collectif » pour expliquer leur présence (sous une forme
refoulée) dans le mythe ? Il est beaucoup plus économique de postuler l’origine
actuelle de ces pulsions.
À cet égard, si l’étude des matériaux recueillis sur le terrain montre une
chose, c’est que les mythes d’une société sont contemporains de la société.
Cela est vrai pour ce qui est de la culture matérielle, le mythe, d’un côté, intègre
constamment le nouveau, qu’il retrempe au bain de l’origine grâce au héros
[15],
tandis que de l’autre côté, il laisse tomber l’obsolète. Les mythes sont à l’heure
de la société. Ils donnent l’heure de la société, à quelques décennies près. Cela
est aussi vrai pour ce qui est de la vie psychique. Le profil du sujet désirant dont
le mythe raconte l’histoire ne provient pas de la préhistoire du groupe, mais est
construit à partir de la vie psychique des individus qui disent et écoutent les
mythes, à chaque génération.
Jusqu’à un certain point l’on pourrait être d’accord avec Abraham, pour
dire que le mythe est un rêve collectif, dans le sens où il est le produit manifeste
du refoulement collectif d’un groupe. Cependant, tous les monstres cannibales
et les organes démesurés qui prévalent dans le temps primordial et barrent
l’horizon de l’humain, sont, eux, une fiction. À l’instar de Freud abandonnant
sa neurotica et créant le phantasme à la place de l’événement réel de la
séduction, le mythe ne recèle pas, en l’interprétant au mieux, une image de la
vie pulsionnelle qui régnait dans la petite enfance du groupe. Il dit plus sûrement
la vie pulsionnelle des individus auprès desquels le mythe a été recueilli.
Bref, il n’y a pas dans le mythe de sexualité collective, de refoulement
collectif, ni d’inconscient collectif, mais une histoire collective de la sexualité
individuelle, dont le héros est le sujet porteur. Dans ce sens, le mythe est du
côté du symbolique, et non pas du psychique. Et ceci, à l’instar des autres objets
de la culture dont les formes, les transformations, les abandons éventuels, sont
le produit de leur usage, de leur efficience dans une société donnée. Comme le
dit Laurence Kahn : « en somme le matériau est sexuel, mais l’intervention du
logos inconscient, tel que Freud le dégage inauguralement dans
L’interprétation
du rêve, n’est pas fondatrice du langage mythique »
[16].
Pour fixer les idées, je dirai que le mythe est une histoire symbolique du
psychisme individuel orthonormé à l’aune du projet civilisationnel d’une société.
Le mythe est un produit de la pensée symbolique, et chacun de ses éléments
constituants, chacun de ses petits scénarios de perte, est répété à un nombre très
grand d’exemplaires dans les autres parties de la culture, dans les autres mythes,
dans les rituels, dans les travaux des jours, et c’est par le rapprochement, par
la superposition de ces motifs identiques mais composés avec des matériaux
différents, que l’ethnologue dégage une signification. Si l’on veut à tout prix
parler d’interprétation, c’est alors seulement dans le sens où l’ethnologue
se fait l’interprète au-dehors d’un savoir partagé au-dedans par les habitants
d’une culture.
J’insiste sur ce point parce qu’il est crucial. Partant des prémices qui sont
les siennes, Abraham écrit, qu’à l’instar du rêve,
le mythe aussi cache un contenu
latent derrière le contenu manifeste. Pour l’atteindre il faut une technique
d’interprétation
[17]. On sait que dans le rêve, le clivage du sens entre un contenu
latent et un contenu manifeste est un produit direct de « l’association libre »,
méthode à la fois
fondée sur et
fondatrice de la théorie freudienne de l’inconscient
[18]. Autrement dit, l’« association libre » comme méthode d’interprétation
est fondée sur le postulat d’une continuité psychique entre le rêve raconté et la
parole du rêveur librement dévidée dans le scénario analytique, ils sont l’un et
l’autre le produit du même sujet désirant, emprunts des mêmes conflits
psychiques inconscients, avec en œuvre les mêmes jeux de la censure et de la
figurabilité. À partir de là, parler d’interprétation pour ce qui des mythes est
un leurre, un trompe l’œil, au pire une herméneutique.
En réalité l’énorme distance qui sépare le mythe du rêve est encore agrandie
si l’on considère le mythe selon Abraham, qui ne travaillait que sur des
parchemins. C’est aussi le cas de Lévi-Strauss. À aucun moment, il ne vient à
l’idée de ces penseurs que le mythe puisse être l’objet d’une narration. Comme
si le mythe avait d’abord été une matière organisée pour que des savants
y exerçassent leur sagacité, avant d’être une histoire racontée par des individus
dans une société. Au moins, Lévi-Strauss ne parle pas d’interprétation, la signification ne l’intéresse pas, mais l’individu non plus.
S’il fallait comparer le mythe avec une séquence du scénario analytique, ce
serait davantage avec ce que Freud appelle les « constructions dans l’analyse ».
Lesquelles consistent dans la restitution par l’analyste, qui occupe dans ce cas
la place du narrateur et le patient celle de l’auditeur, d’une histoire reconstruite
de la vie passée du sujet, pour en remouvoir la charge refoulée. Pour accomplir
cela, pour « s’approcher au plus près du complexe inconscient », il faut que la
construction en question, à l’instar d’un mythe ou d’une œuvre d’art, emprunte
une forme qui, je cite L. Kahn, « masque la composante sexuelle refoulée,
rebutante, qui autrement engendrerait un nouveau rejet du refoulé. » C’est là
que je verrai la cause principale du langage voilé des mythes, leur figurabilité,
pourrait-on dire, à l’instar des rêves. Bref, si le mythe n’est pas un rêve, formellement, il le copie, l’inconscient (des « praticiens » du mythe
[19] ) n’étant jamais
aussi sensible qu’à son propre langage.
J’ai dit plus haut que le mythe était un objet symbolique, un outil collectif.
Mais en réalité les choses sont plus compliquées dès qu’on aborde sa narration.
D’un côté, le mythe est indéniablement un objet collectif, une construction
culturelle, la possession propre à un groupe : nation, tribu, clan ou lignage.
Il est le « langage du groupe »
[20], et dans ce cas il est foncièrement identificatoire du groupe : nation, tribu, clan ou lignage. En dessous du lignage (voire de
la lignée ou de la maisonnée), l’ethnologue est réticent à parler de mythe
[21].
Le mythe est indéniablement un objet collectif, mais en même temps, sur
le terrain, le mythe n’existe jamais autrement que sous une forme individuelle.
Concrètement, il n’a pas d’autre mode d’existence que le moment singulier de
sa narration. Ce qui du même coup change radicalement la nature de l’objet et
l’agrandi. Dans ce cas, en effet, on ne peut plus considérer le mythe borné aux
seules arrêtes du récit, mais comme un objet élargi par l’ajout, à ses deux bouts,
du narrateur et de l’auditeur. Et dès qu’il y a dans un scénario un sujet désirant
en face à face avec un autre sujet désirant, le symbolique en prend un coup au
passage de la parole. Pris en tenaille entre les psychismes des protagonistes
engagés dans le procès de narration, le symbolique se charge des potentiels
d’inconscient présents à ses deux pôles. En même temps que dans ce procès,
lui-même, le symbolique, se défaçonne, il s’amollit en quelque sorte, et,
débordant son vase textuel, ilse transborde dans l’âme des protagonistes.
Est-il nécessaire de préciser à ce propos que la narration du mythe ne peut
être l’objet d’une parole vaine. Dit plus abruptement, les mythes ne se racontent
pas en dehors d’une relation d’amour. Éros préside à la narration du mythe.
Avez-vous essayez de raconter un mythe, un conte ou une histoire à quelqu’un
que vous n’aimez pas ? Vous perdez votre allant dans la minute qui suit.
Mais si le mythe, objet collectif, outil culturel, est à jamais insaisissable
en dehors du caractère individuel de sa production, il ne peut être un soliloque.
Au commencement, sur le terrain, pour me raconter des mythes, que j’enregistrais au magnétophone, le narrateur avait placé son fils derrière mon épaule,
pour faire le répons. Ce que je ne savais pas faire alors, et, sans cet arrangement,
le narrateur était dans l’incapacité, quasiment viscérale, de raconter son mythe,
en quelque sorte à personne.
Le mythe est une affaire à deux, au minimum. Il est l’acte social a-minima,
en tant que sa narration instaure un lien d’attachement entre l’une et l’autre
personne, en substituant aux motions de destruction, d’inceste et de cannibalisme qui prévalent naturellement dans l’inconscient des individus, leurs
équivalents verbaux, qu’il traque et ne lâche plus en les enchaînant dans des
scénarios réconciliatoires.
C’est sur ce point que je terminerai, à l’endroit où les deux dimensions
narratives du mythe (le mythe raconte une histoire et il est une histoire racontée)
se rejoignent et ont leurs destins liés.
Dans une version du mythe de l’origine du manioc qui est présentée dans
Le mythe de Tapir Chamane, le narrateur, enépilogue, a cette petite phrase :
« Les anciens racontaient ce mythe d’origine du manioc pour aimer leurs
fils, même si celui-ci était mauvais. »
[22]
Le mythe d’origine de la nourriture, qui est en même temps un mythe
d’origine de la civilisation et de la naissance de l’individu, est un mythe d’amour.
Une histoire qui a pour aboutissant la réconciliation du père avec le fils
[23], la
réconciliation du héros avec son passé, l’établissement d’une relation transformée du héros avec sa petite enfance, et cela, grâce aux mots avec lesquels
il vient d’en faire le récit –
mensonger –, comme l’écrit Freud
[24].
Si le mythe, l’histoire dans son contenu, est un mythe d’amour, sa narration
ne peut être un moment, un acte, un lieu d’où l’amour est absent, elle ne peut
être une parole où Éros qui fait lien, Éros qui agrège les unités humaines, en
unités plus larges, ne soit pas l’invité désiré.
[*]
Linyon 1923, cité par Georges Devereux,
De l’angoisse à la méthode dans les sciences du
comportement, Paris, Flammarion. 1980.
[1]
P. Bidou, « Des animaux imparfaits : une théorie infantile de l’origine », in
Nouvelle Revue
de Psychanalyse, n° 46,1992. « Découpez la chose en morceaux (Interpréter en Amazonie) », in
Le fait de l’analyse, n° 4,1998. « Des fantômes et des hommes. Une topologie amazonienne de
l’inconscient », in
L’Homme, n° 147,1999.
[2]
P. Bidou,
Le mythe de Tapir chamane. Essai d’anthropologie psychanalytique, Paris, Odile
Jacob, 2001.
[3]
O. Rank,
Le mythe de la naissance du héros, suivi de La légende de Lohengrin, Paris,
Science de l’homme, Payot, 2000.
[4]
O. Rank, op. cit.(pp. 57,86 et88).
[5]
On trouve aussi ce cas de figure chez le héros européen. Cf. Rank, op. cit. p. 149 note 90
et p. 202.
[6]
P. Bidou, « L’amitié, la jalousie, l’envie. Trois sentiments dans la construction et la
destruction de la culture », in
Gradhiva, n° 21,1997.
[7]
Les Desana font partie du même ensemble culturel et linguistique tucano que les Tatuyo.
C’est une variante combinée tatuyo-desana qui est utilisée dans le texte ci-dessus.
[8]
Chez les Tatuyo, la Femme Primordiale est aussi appelée la Femme Vagin.
[9]
Le héros a le corps couvert de plume, la « maison-vagin » de la Femme Primordiale est
faite de plume, cela suggère une connexion entre le héros (le participant au rituel en général) et
le vagin de la femme. Cette suggestion trouve sa pleine confirmation chez les Mehinaku du
Brésil, où Gregor a montré que le corps entièrement recouvert de plume de l’homme participant
au rituel était « une icône de l’anatomie sexuelle féminine ». Thomas Gregor,
Anxious Pleasures.
The Sexual lives of an Amazonian People, University of Chigago Press, 1985, p. 193.
[10]
Dans un épisode de la même séquence, la Femme Primordiale donne aux visiteurs une
galette de manioc (= une autre image de son sexe). Quand les jabirus prennent un morceau de la
galette, celle-ci se referme (reforme) aussitôt. Quand le héros va se servir, le trou dans la galette
ne se referme pas.
[11]
Le petit garçon estl’ancêtre (le père) de l’homme adulte.
[12]
Diakuru (Américo Castro Fernandes) et Kisibi (Dorvalino Moura Fernandes),
A mitologia
sagrada dos Desana-Wari Dihputiro põrã, UNIRT/FOIRN, Cucura do Igarapé Cucura - São
Gabriel da Cachoeira, Amazonas - Brasil, 1996 (p.81).
[13]
C. Lévi-Strauss,
Le cru et le cuit, Paris, Plon, 1964, page 91.
[14]
K. Abraham, « Dreams and Myths. A Study in Folk-Psychology » : 1909, in
Clinical
Papers and Essays on Psychoanalysis, (Vol. II), New York, Basic Books, Inc., Publishers (1955).
[15]
P. Bidou, « Le mythe : une machine à traiter l’histoire », in
L’Homme 100, XXVI (4).
[16]
L.Kahn, ci-contre dans la revue.
[17]
K.Abraham, op. cit., page 32.
[18]
L. Kahn, « L’hallucinatoire, la forme, la référence », 61
e Congrès des psychanalystes de
langue française, in
Bulletin de la société Psychanalytique de Paris, n° 59, Paris,2001.
[19]
J’emprunte le vocable au titre du livre de Michel Perrin,
Les praticiens du rêve : un
exemple de chamanisme, Paris, P.U.F., 2001.
[20]
La locution est empruntée à Pascal Guignard, in « Le passé et le jadis », journal
Le Monde
du 20 nov.2002.
[21]
Néanmoins, un ouvrage comme celui de S. de Mijolla-Mellor bouleverse les habitudes
de penser d’une discipline. C’est sans doute parce que le mythe, en l’occurrence, le « mythe
magico-sexuel », est d’entrée de jeu une création individuelle chez l’enfant, qu’il peut être ensuite
une affaire partagée par les membres adultes du groupe. Sophie de Mijolla-Mellor,
Le besoin de
savoir. Théories et mythes magico-sexuels dans l’enfance, Paris, Dunod, 2002.
[22]
U. Pârôkumu (Firmiano Arantes Lana) et T. Kêhíri (Luiz Gomes Lana),
Antes o mundo
nâo existia. Mitologia dos antigos Desana-Kêhíripôrâ. UNIRT/FOIRN, Sâo Joâo do Rio Tiquié
- São Gabriel da Cachoeira, Amazonas - Brasil, 1995, p.160.
[23]
Cf. PL Assoun, « La réconciliation avec le père », in Le père et le symptôme,
Esquisses
psychanalytiques, n° 19,1993.
[24]
S.Freud,
Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1981, pp. 207-208.