Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950176
200 pages

p. 55 à 75
doi: en cours

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no 84 2003/3

2003 TOPIQUE

La mythologie est leur théorie des pulsions. Une approche amérindienne du conflit intrapsychique.

Jacques Galinier Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie comparative CNRS / Université de Paris 10-Nanterre Maison René Ginouvès 21 allée de l’Université 92023 Nanterre Cedex
Les Otomi du Mexique reversent sur les exégèses rituelles et les narrations des expériences oniriques, les fonctions attribuées aux seuls mythes dans d’autres sociétés amérindiennes, en tant que discours fondateur sur la question des origines et du devenir de l’humanité. De ces exégèses, qui accompagnent en séance les opérations chamaniques, se détache un système de représentations de l’appareil psychique fondé sur l’idée d’une hiérarchie d’instances. Ces dernières entretiennent des relations conflictuelles, dont témoigne le jeu des ídolos, support iconographique des « forces » en présence. Cette dimension agonistique est traduite dans un langage « politique » : les forces en conflit s’inscrivent à la fois dans un ordre interne (au corps propre) et externe (celui de la communauté et du cosmos). Sous-jacent à ces spéculations, peut se lire le travail théorique accompli par les experts chamaniques au service d’une « métapsychologie indigène », à la fois fiction idéologique et cadre conceptuel gouvernant les opérations rituelles.Mots-clés : Appareil psychique, Exégèse rituelle, Métapsychologie, Mythologie implicite. The Otomi Indians of Mexico assign to ritual exegeses and to dreams the functions that in other Amerindian cultural areas are solely conferred to myths, insofar as they are conceived as a founder discourse on the origins and on the destiny of Mankind. The exegeses are associated with shamanic sessions and generate a holistic view of the psychic apparatus. This apparatus is supposed to encapsulate the interactions between supernatural entities who keep up a permanent conflict in relation to one another. Such a conflict is revealed by the distribution of a set of ídolos (the artefacts that stand as the iconographic medium of the forces involved during the ritual process). This agonistic stance translates into a « political » discourse, since the interplay of these opposing forces reflects at one and the same time the internal, bodily order and the external, social and cosmic order. The theoretical work underlying these assumptions is carried out by the shaman experts in the name of a « native metapsychology », which is both an ideological fiction, and a conceptual frame monitoring ritual acts.Keywords : Implicit mythology, Metapsychology, Ritual exegesis, Psychic apparatus.
Le titre de ce travail appelle des éclaircissements liminaires : qu’entend aujourd’hui par « mythe » l’ethnologue qui retourne régulièrement sur le terrain ? Existe-t-il des « théories » indigènes ? De quelle manière les sociétés exprimitives traitent-elles la question du pulsionnel et de ses débordements ? Si, dans une discussion ouverte avec la psychanalyse, la dernière interrogation ne soulève pas d’obstacle épistémologique majeur, les deux premières en revanche sont plus périlleuses à aborder. L’exemple commenté ici voudrait mettre en avant la nécessité de reconsidérer le statut du mythe tel qu’il est explicitable de nos jours dans une société amérindienne, en refusant une quelconque définition canonique de celui-ci, c’est-à-dire en restant au plus près de ce qu’est la diversité culturelle, qui rend problématique l’emploi de ce terme. Cela afin de redonner toute leur puissance heuristique aux dispositifs construits dans ces sociétés exprimitives par nos interlocuteurs, lorsqu’ils interprètent les événements de la vie psychique, avant de les confronter aux présupposés de la théorie freudienne.
 
AU CŒUR DU MALENTENDU : L’OBJET MYTHE
 
 
Parmi les idées reçues qui servent de guide de survie à l’ethnologue sur un terrain exotique, persiste le sentiment que ces sociétés fabriquent des mythes afin d’encoder à la fois les stratégies individuelles et les pratiques sociales, dont bien sûr les activités rituelles. La narration de tous ces événements aussi monstrueux que fascinants – qui parlent des origines du monde, de l’homme et de son destin et sont rangés sous la rubrique « mythe » – permet aux psychanalystes de déceler la mise en œuvre de mécanismes relevant des processus primaires, au service d’une logique spécifique, celle de l’inconscient, et d’ainsi prendre langue avec les ethnologues qui sont aujourd’hui prêts à partager cette conception du mythe [1].
Malheureusement, lorsqu’on parle de « mythe », il n’est pas certain qu’anthropologues et analystes aient en tête la même chose. Ce qui les sépare, c’est d’appeler du même terme des réalités différentes (un terme dont la définition même ne fait d’ailleurs pas l’objet de consensus dans notre corporation...). Dans une formule lapidaire, Green exprime les divergences de point de vue entre « mythologues » et psychanalystes : « Les premiers soulignent les différences, les seconds les ressemblances; les premiers distinguent, les seconds rassemblent » (Green, 1998 : 148). Précisons d’emblée que, du point de vue de l’anthropologie, le statut de mythologue n’existe pas. Tout le monde collecte des mythes et se trouve être en même temps, parce que c’est la démarche même de la discipline, l’observateur d’une organisation sociale et politique donnée, d’une économie, de systèmes cérémoniels, voire un historien. J’irai plus loin encore dans le sens de la formule de Green, en insistant sur le fait que pour nous, ethnologues, le mythe n’a pas de réalité propre; nous rapportons seulement des narrations, dont certaines peuvent tenir lieu de copies du mythe – dans l’acception canonique du terme, lorsqu’ils sont les véhicules de récits « très anciens », du monde d’avant – mais être également tout autre chose, sur un spectre où viennent s’inscrire aussi bien de brefs récits que des exégèses rituelles, sans qu’une solution de continuité s’interpose entre les uns et les autres, et ne permette de les dissocier des mythes eux-mêmes.
Green s’est exprimé sur la dispute entre « culturalisme » et « biologisme » qui reste la pomme de discorde entre les deux disciplines et sur la question du « contexte du mythologue ». Après avoir affirmé fort justement que « psychisme individuel et psychisme collectif pourraient participer d’une classe commune de productions psychiques que des mécanismes semblables rapprocheraient » (Green, ibid. : 148), il conclut que l’on pourrait placer en regard et différencier pensée mythique et pensée inconsciente en fonction des propriétés différentes que l’on attribue à l’inconscient. Reste la question du contexte, qui ne concerne pas tant ce qui est autour du mythe, son habillage culturel, voire son sémantisme propre, que les modalités de sa narration en vernaculaire (le rôle des embrayeurs ou shifters, et des déictiques entre autres), sans compter les interactions avec l’auditoire, autant de données indispensables pour permettre une véritable saisie compréhensive du mythe [2].
Pourtant, peu d’ethnologues osent s’exprimer sur les séances de narration et de transcription de mythes, et sur la violence inouïe qui entre en jeu dans ces échanges. Une attitude courageuse en ce sens est celle de Claus Deimel (2001 : 20), lequel refuse toute concession à l’angélisme littéraire qui avait réifié l’image de l’Indien tarahumara (rarámuri) forgée en Europe occidentale – depuis Artaud – et qui ne résiste pas l’épreuve du terrain. Plutôt que de s’enfermer dans le cadre contraignant du mythe, Deimel préfère rendre compte de ce que les Rarámuri nomment la « parole publique », le nawésari, à la fois « discours, sermon, narration, histoire, notice » (ibid. 20), genre narratif d’une très grande plasticité, se résumant parfois à quelques mots, mais pouvant aussi donner lieu à de longs développements. Dans une livraison récente de textes rarámuri transcrits par ses soins, il est non seulement question d’argent, de rémunération des sessions d’enregistrement des mythes, mais aussi de tous ces parasitages de la communication, liés à la volatilité des informateurs, ou à leur réticence à reprendre le texte d’un autre récitant pour en améliorer la traduction (ibid. 20). La personnalité du locuteur est tellement investie dans ce type de discours qu’il peut devenir en partie inintelligible pour l’entourage. Dans cette expérience dialogique si complexe, l’observateur est tenu de prendre toute la mesure de ce qui est important pour les Rarámuri quant à leur pratique rituelle : non pas les discussions de spécialistes, mais le respect de la coutume par la reproduction à l’identique des discours des anciens, ce qui donne une toute autre portée à leur « mythologie implicite » (Lévi-Strauss, 1971 : 595), puisque celle-ci n’est pas séparable d’une praxis codifiée. D’autres éléments sont à ajouter à ce contentieux, dont un argument de casuiste : d’un côté, si, pour l’analyste, il existe des mythes, il doit y en avoir partout, et les changements culturels, ou de langue, ne changent rien à l’affaire; de l’autre, l’ethnographe tend à restreindre l’usage du terme mythe à certains grands récits étiologiques et eschatologiques « indigènes ». Ce qui l’autorise à dire que, sur « son » terrain, tous ces récits s’étiolent ou bien alors ont « disparu » dans le grand chaos subi par les sociétés exotiques à l’heure de la mondialisation ... celles précisément qui sont convoquées par les psychanalystes curieux d’anthropologie. Autant appeler un chat un chat : chez nos interlocuteurs lointains, les ex-primitifs, le « désenchantement du monde » se traduit par une « perte » irréversible en terme de capital de narrations disponibles [3]. Perte d’autant plus mal ressentie par la communauté anthropologique que cette dernière espère, encore et toujours, trouver dans ces récits le sésame permettant de comprendre une société et sa vision du monde, y compris celle antérieure à la colonisation.
Premier malentendu donc. Mais si l’on veut poursuivre le débat ouvert par Freud, il faut bien que du terrain, remonte vers le cabinet de l’analyste, « le » mythe, tel qu’il est porté par la « pensée primitive ». Bien sûr, nos informateurs ne sont jamais avares de récits, qu’ils soient présentés comme des relations d’expériences personnelles ou rapportées, ou bien encore des histoires d’« hier, avant-hier », (mâte mâkünte, diraient les Otomi), c’est-à-dire de l’origine des temps. Tous ces textes sont nourris aujourd’hui de références à des traditions occidentales, dans lesquelles peuvent s’infiltrer de nouveaux thèmes incorporés par le canal de l’évangélisation, puis de la radio, et maintenant de la télévision. Ce qui ne gêne en rien l’analyste, mais fait problème pour l’ethnologue, qui poursuit d’autres fins. La quête de l’« authenticité », de l’autochtonie brute – sur le modèle de tous ces récits emblématiques consignés dans les Mythologiques de Lévi-Strauss par exemple – continue à détourner le regard du chercheur qui, consciemment ou non, fait le tri entre les récits haut de gamme, les « mythes »... et le reste (travers qu’il n’est pas le dernier à reprocher aux analystes en mal d’exemples exotiques). C’est pourquoi les admirables textes recueillis par les agents du Bureau of American Ethnology à la fin du XIXe siècle, ou encore par Boas lui-même, font aujourd’hui l’objet d’une vénération qui les hausse au rang d’écrits testamentaires, les notes de terrain de cette période étant elles aussi parées d’un prestige auquel ne pourront prétendre les thèses les plus abouties. Y compris celles ayant vu le jour cent ans plus tard, l’ethnographie pure et dure devenant à son tour pour les anthropologues une authentique « mythologie ».
Dans le cas de figure présenté ici, le statut du mythe sera dégagé à partir de son contexte local. Le mythe ici considéré n’est pas cette « charte pragmatique » à la Malinowski, partagée par tous, ses thèmes majeurs n’étant connus que de quelques rares sages. En conséquence, il convient de chercher ailleurs que dans le « mythe », dans des pratiques, des commentaires, ce qui est censé faire sens dans d’autres sociétés, sous la variante standard d’un récit des origines. Il s’agit alors de s’appuyer sur les interactions entre l’ethnologue et ses informateurs dans des contextes adéquats, et non sur une supposée expérience « dialogique » externe, entre l’anthropologue et les textes, bruts ou travaillés par ses collègues... mais loin du terrain. Cela invite à reformuler nos catégories descriptives, mais aussi – pour employer les termes de Green – à envisager ensemble la question du « comment » (anthropologique) et celle du « pourquoi » (psychanalytique). Au fond, je propose de laisser en suspens la question du mythe tant que n’aura pas été accompli ce détour par d’autres types de discours – quitte à la retrouver in fine – en mettant à profit une discussion sur les opérateurs épistémiques, qui permettra d’aborder la question du conflit dans ses relations à une conception indigène de l’appareil psychique.
 
LE TEXTE EN SON ABSENCE
 
 
L’anthropologie a beaucoup de mal, de nos jours, à préserver des classifications, parfois obsolètes ou trop contraignantes, séparant contes, légendes, mythes, histoires... Il en ressort que ces typologies fonctionnent plus ou moins bien selon les sociétés. Pour ma part, je n’ai jamais réussi à trouver sur le terrain une quelconque pertinence à la distinction entre « conte » et « mythe », s’agissant de récits qualifiés localement de nyâki (« parole du haut », « de la tête », mais aussi sécrétion spermatique)... voire de kwento (emprunt à l’espagnol, cuento, terme qui, lui, s’applique uniquement à des mythes de plein droit !). Plus encore, l’exemple qui sera développé ici voudrait montrer qu’il est strictement impossible d’établir un départ entre la narration des mythes et celle des rêves dans la mesure où il ne s’agit pas d’une distinction emic, indigène. Dans ces narrations circulent des éléments de récits relevant soit des uns soit des autres, les scénarios mythiques étant présentés localement comme des productions oniriques et vice versa. Sur place, la terre du mythe est bien la même que celle du rêve [4]. Difficile dans ces conditions de suivre Green lorsqu’il distingue mythe et rêve, au prétexte que le premier relèverait plus d’une construction collective, aux limites du fantasme, de par l’alliage « habile » entre processus primaires et processus secondaires, le second relevant du domaine privé, celui des productions psychiques individuelles (Green, op. cit. : 154). Et l’auteur de poursuivre : « Le système mythique est au système de la pensée du mythe ce que le système conscient-préconscient est au système inconscient » (ibid. : 155). On objectera sur le champ que cela ne change rien à l’affaire, et que c’est confondre les points de vue, comme l’on confondrait les théories sauvages d’un analysant néophyte sur le fonctionnement de son inconscient et ce fonctionnement lui-même. Et c’est peut-être aussi une des raisons pour lesquelles le scepticisme des anthropologues reste aussi vif quant aux interprétations des psychanalystes à partir de leurs matériaux de terrain, d’emblée décontextualisés, s’ils ne prennent pas la précaution de rédiger leurs attendus sous le contrôle de celui qui a lui-même récolté les matériaux. Même si – toujours Green – « l’intérêt du psychanalyste repose sur une reconnaissance [...] dans le discours culturel qu’est le mythe » (ibid. : 148) et que « pour la mythologie comme pour la psychanalyse, ces processus d’interprétation sont inconscients » (ibid. : 149).
On sait que sur le continent américain il existe des sociétés ritualistes, d’autres qui ne le sont pas, ou fort peu, et que l’idée d’une mythologie (au sens critiqué plus haut), hissée au rang d’image spéculaire du rite, ou vice versa, ne résiste pas à l’analyse des faits. Quelques rarissimes exceptions, dont celle des Pueblo, confirment cette règle, là où chaque séquence de rituels extraordinairement complexes renvoie à des fragments de récits mythologiques. Lévi-Strauss a relégué au « Finale » de L’Homme nu la question du rite et de son rapport à la « mythologie implicite » qu’il héberge (Lévi-Strauss, op., cit. : 595). Il a même rejeté hors de son champ d’étude – dès Le Cru et le Cuit – les mythologies de l’aire méso-américaine (dont il sera question ici), en arguant qu’il était impossible de les traiter par la méthode de l’analyse structurale, car elles auraient fait l’objet, entre les mains d’une élite de scholiastes, d’un travail exégétique de réélaboration (Lévi-Strauss, 1964 : 184) [5].
Partons donc des éléments observables, en l’occurrence des données que j’ai recueillies chez les Indiens Otomi du Mexique. Dans cette société, les mythes sont de très brefs récits, dont les contenus sont narrés de manière épisodique, en particulier lors de scènes d’ivresse collective. Ils ne s’inscrivent pas dans un savoir partagé, et ne sont plus guère connus que des chamanes ou de quelques vieillards. Ils restent néanmoins des pièces essentielles dans ce meccano que les ethnologues bricolent pour l’ériger au rang de vision du monde. Mais il serait dangereux de construire une sorte de sociologie en version indigène, à partir de ces fragments de mythes, et de réifier ce savoir qui ne reflète plus guère celui des nouvelles générations. On peut néanmoins échapper à ce constat en suivant le fil continu qui relie l’intrigue des rituels – au sens du roman policier – à une représentation de l’appareil psychique d’un côté et au scénario des mythes de l’autre.
À vrai dire, on peut récupérer la mise investie par d’autres chercheurs dans l’élucidation des mythes, en prenant comme axe central la question du conflit dont on va suivre les représentations, qui, elles, font l’objet de gloses de la part de chaque individu. En quelque sorte, on voudrait montrer qu’en prenant un cas de figure suffisamment documenté, dans des sociétés de tradition orale, peut être déchiffrée une pensée théoricienne qui utilise des outils conceptuels dont les secrets sont difficiles à percer sans de longues années d’étude sur place. En s’attardant sur cette doctrine du conflit, on découvre non seulement qu’elle traverse tout le champ social, mais surtout qu’elle fait l’objet d’une réflexion élaborée, soit qu’elle porte sur les interactions entre commensaux, à l’intérieur de la sphère du voisinage, dans les relations intra et intercommunautaires, soit qu’elle examine le rapport – délicat à négocier – avec des ancêtres tyranniques. Il s’agit là d’une société extrêmement violente, où les individus vivent sous la menace constante d’entités surnaturelles, où les conflits pour la terre se règlent à coup de machette ou de revolver, où ces mêmes êtres du monde autre sont représentés armés, pourvus d’une dentition effrayante, portant carabine sur le côté, sur fond de cosmos agité en permanence de forces antagonistes. Cela au cœur d’une région, la Sierra Madre Oriental, dans laquelle les rapports entre Indiens et métis prennent la forme d’un conflit de classes au bord de l’insurrection révolutionnaire (même si les zones de fracture socio-économiques ne recouvrent pas une simple opposition « ethnique »).
Je me limiterai à quelques très brèves données concernant la société dont il va être question, données indispensables pour la suite de l’explication. Les Otomi sont une des populations amérindiennes les plus anciennement implantées dans le Mexique central. Cependant, les informations concernant leur histoire et leur culture restent très fragmentaires [6]. Soumis à la tutelle de l’empire aztèque, dans lequel ils faisaient figure de parias, ils ont ensuite continué à l’époque coloniale a être tenus dans une situation de servage : tous les documents, qu’ils soient indigènes ou espagnols, surtout ceux des missionnaires, s’accordent à les dépeindre comme des êtres vils, obtus, immondes, violents et ivrognes. Le peu d’attention porté à leur égard jusqu’au XXe siècle par les historiens puis par les ethnologues, fascinés par les prestigieux Maya ou les délicats Nahua, les descendants des Aztèques, n’est pas sans lien avec la survivance de tous ces stéréotypes enkystés dans l’histoire du Mexique, concernant les Otomi. Au besoin, ces derniers n’hésitent pas à accentuer vis-à-vis des étrangers ces supposés traits culturels, à endosser de manière pathétique le rôle d’êtres humains infréquentables pour les « gens de raison » (gente de razón), tels que s’appellent les métis. Cette dimension historique de la souffrance collective dans une société opprimée ne doit à aucun moment être oubliée, si l’on veut comprendre comment l’expression des affects se trouve corsetée, bâillonnée, par un code de conduite qui se lit à travers ces conversations chuchotées dans l’obscurité, cette politesse exquise, ces déplacements furtifs, et une absence totale de mouvements brusques... qui débouchent, l’aguardiente aidant, sur des explosions de violence cauchemardesques.
 
LES TROIS PILIERS D’UNE ARCHITECTONIQUE
 
 
Je voudrais maintenant aborder la question du conflit intrapsychique pour expliquer comment la « mythologie » otomi – dans son expression rituelle – peut faire office d’une doctrine des pulsions. Cette question rejoint celle de savoir s’il s’agit d’un abus de langage que d’attribuer aux Otomi le copyright de ce que j’ai appelé ailleurs une « métapsychologie indigène », alors même que le statut de cet artefact a toujours été problématique aux yeux même de Freud (Galinier, 1997). On tentera de pénétrer au cœur de cette « métapsychologie indigène » en suivant trois axes : la doctrine énergétique, la doctrine du conflit, et la doctrine du Vieux Sac.
1. La doctrine énergétique
On appelle nzahki en otomi une « force » originaire, permanente, mais mobile, soumise à un processus d’entropie continu, disséminée à travers l’univers et fixée sur les créatures qui l’habitent. Les salutations matinales en témoignent : beto pü nzahki ? (« comment va ta force ? »). Une force qui anime, consolide et attaque de l’intérieur comme de l’extérieur tout l’édifice psychique, social et cosmique. Cette conception rend compte du processus d’augmentation et de dégradation du nzahki jusqu’au point zéro, qui marque aussi le moment de la relance énergétique, durant l’espace/temps nocturne, tant pour ce qui concerne la vie des hommes que celle des dioscures célestes. La notion de nzahki est donc au fondement d’un modèle bien précis de l’activité psychique. Jusqu’ici, rien de bien original, au vu des ethnographies portant sur d’autres régions du Mexique, ancien et actuel.
Nonobstant, ce qui va servir de support matériel original à cette autre fiction instrumentale (l’indigène), ce sont les ídolos. De quoi s’agit-il ? Les Otomi sont une des dernières populations de Mésoamérique à représenter les puissances qui animent l’univers sous forme de figurines anthropomorphes, à partir de feuilles en liber de Ficus battues, mais aussi en papier industriel (figurines appelées en espagnol régional ídolos, et en otomi hemi, « apparence-masque »). La confection des ídolos est une tâche conduite exclusivement par le chamane, bâdi, l’« homme qui sait », à la fois thérapeute, devin, prêtre des rituels de fertilité agraire et jeteur de sorts. Ces mêmes artefacts servent aussi bien à guérir qu’à tuer. Ils sont impérativement jetés après usage dans la brousse, où ils ne peuvent en aucun cas être manipulés, compte tenu de la haute concentration en nzahki dont ils ont été investis.
Le chamane joue un rôle central dans cette affaire. C’est un roborateur, qui peut réactiver une instance en sommeil, engendrer une « force » en découpant une figurine et en ouvrant les languettes mobiles qui font office d’yeux, de bouche, et de centre de l’énergie vitale. L’« ouverture », dans le cas d’espèce, détermine la mise en route d’un processus. Grâce à la confection des ídolos, les chamanes disposent d’un outil pédagogique leur permettant de faire comprendre cette doctrine énergétique déclinée en termes de qualité et de quantité. Dans son entretien préliminaire avec son patient, le chamane signale les voies par lesquelles elle peut être redirigée. Ensuite, l’exégèse du praticien, pendant la découpe des figurines, révèle comment son savoir lui permet d’orienter son action dans un sens pathogène ou orthogène. Il connaît les lieux sur lesquels vient buter cette énergie et sait de quelle manière elle peut être contrôlée, emprisonnée (notamment en tendant un drap fixé avec des épieux sur une ouverture naturelle). Surtout il peut la rediriger, en cas de maladie ou d’« attaque » du patient, lorsqu’elle est incrustée dans les enveloppes corporelles; il peut l’en déloger, et la renvoyer vers d’autres espaces, à l’intérieur d’autres corps. Cette expulsion est toute provisoire, puisque le nzahki fait incessamment retour selon des rythmes périodiques (rituels) ou apériodiques (agression).
Au terme de plusieurs heures de travail aux ciseaux, le chamane dispose d’un jeu complexe de figurines. Après avoir littéralement saturé d’images son espace clinique, le praticien dispose donc sous la main d’un corps authentique, celui du patient, plus des séries de corps substituts, sous la forme de ces dizaines d’ídolos auxquels il va insuffler en séance une énergie particulière, en manipulant les languettes mobiles, puis en leur maculant la bouche de sang, khi (terme désignant aussi bien le sperme). Ces ídolos se voient attribuer des caractéristiques numériques, chromatiques et statutaires, comme nous le verrons. La procédure chamanique, surtout dans l’écoute préliminaire par le praticien de son futur patient, consiste ainsi à creuser, à changer de niveau, à déplacer les sources du conflit, en particulier après avoir rêvé les propres récits oniriques dévoilés la veille, au cours d’un entretien préliminaire, par son vis-à-vis, ce qui signifie aussi en faisant travailler toutes ces images mentales en syntonie les unes avec les autres, images mentales provenant de deux corps différents.
L’intérêt de ce rituel est d’une part qu’il traite dans les mêmes termes, avec les mêmes instruments, un problème de cosmologie et de « métapsychologie », et que d’autre part toutes les exégèses du chamane s’appuient sur un savoir partagé. Quant à lui, le bâdi, c’est plutôt un opérateur de réseaux, qui met en route des « moteurs de recherche » permettant de remonter par tâtonnements jusqu’à la source du mal. Il est le seul à pouvoir accomplir cette tâche, d’autant plus que chez les individus non chamanes, existe une méconnaissance de son propre alter ego, le nahual, partageant avec tout individu un quantum de nzahki mais aussi son cycle de vie. Il existe donc une force interne, agissant dans le corps de chaque individu, à son insu. Le chamane peut explorer ces voies parce qu’il a une connaissance directe de l’inframonde, mais aussi grâce à sa capacité à le mettre en images (cet espace « du dedans ») à travers un acte de coupure (makhwani, « lieu de la vérité »), qui n’est pas seulement lié à la découpe du papier, mais aussi à la mutilation dont le Maître du Monde, Å¡kwa, le « grand pied pourri », autrement dit el diablo, porte trace. Maintenant il nous faut comprendre comment s’établissent les interactions entre ces différents « corps », substituts et supports énergétiques. Et j’en arrive à la question des facteurs d’équilibre et de déséquilibre entre ces forces.
2. La doctrine du conflit
Cette doctrine examinée ci-dessous, pourrait tout aussi bien s’appeler, à mon sens, la pensée du « politique » [7]. Il a été indiqué que les ídolos sont des instances de pouvoir qui définissent un ordre. Chacun d’entre eux porte le nom des autorités qui régissent la communauté indigène et les municipalités dans lesquelles elles sont incluses. On retrouve donc des presidentes, policías, jueces, ayant chacun une juridiction territoriale (juge de la brousse, du cimetière, président de l’enfer, policiers du chemin, etc.). La glose chamanique permet de comprendre comment se déclinent ces rapports, sur le mode de la soumission, du marchandage, de la négociation. Ainsi, l’organisation politico-administrative de la communauté indienne sert de modèle d’organisation des ídolos distribués dans le champ de l’espace clinique, en fournissant une typologie ad hoc. Apparaît alors clairement la relation existant entre un « ordre » externe, qui est celui du village, et un « ordre » interne, représenté sur le « lit », phîti, le quadrilatère sur lequel sont rangés les ídolos, bienévidemment ordre interne au corps propre.
La nature se lit donc comme un vaste espace ponctué de « balises anthropomorphes ». Par ailleurs, les interactions entre les commensaux et, au-delà, tous les individus de la communauté, sont traitées de la même façon que celles concernant ces agents extra et intracorporels que sont les ídolos. Le nzahki, fragmenté, éclaté, vient s’incruster sur tous ces personnages, qui possèdent une certaine autonomie, mais demeurent toujours placés sous le contrôle despotique du Maître du Monde. Ces figures mineures s’associent ou se disputent la prise en charge du sujet victime de l’attaque. D’où l’importance de la mise au jour du conflit, étape préliminaire du traitement thérapeutique, car toute pathologie est conçue comme un affrontement de forces sur le mode de celui qui oppose les individus. Le chamane est donc une sorte de gardien de l’ordre public, qui sait repérer les points sensibles d’où peuvent surgir les conflits avec toutes les conséquences psychiques et somatiques qui y sontattachées.
L’anthropomorphisation des forces qui sont impliquées dans ce processus permet de comprendre leur fonctionnement in situ. Elles ne sont jamais représentées en dehors d’un contexte rituel. Il en existe cependant, dissimulées au fond d’un coffre dans les oratoires lignagers là ou ceux-ci existent encore, qui accompagnent deux effigies somptueusement parées, Homme et Femme, image des ancêtres, les Pères et les Mères. Les ídolos fournissent donc au chamane une sorte d’image radiographique qu’il questionne. Ce que découpe le praticien est ce qu’il « voit » dans le corps ou dans l’espace, et lui permet de « naviguer » de l’un à l’autre. On peut alors évacuer l’aporie suivante : comment peut-on être à la fois dedans et dehors ? D’autres données permettent d’apporter des éléments de réponse. Tout d’abord le statut d’extraterritorialité de certains éléments de la personne, tels que l’âme ou l’ombre. Ensuite, la capacité de zoomorphose du chamane. Enfin, la circulation de ce flux énergétique dans l’espace et le temps, et qui se libère à plein régime durant les expériences oniriques. Une fois que l’homme est endormi, commence une déambulation de son corps « céleste », après qu’il a accompli un auto-sacrifice du pied ou de la jambe. Il ne reste plus alors qu’un corps devenu cénotaphe, sorte de soma provisoire, de « cadavre » au sens original du terme, comme le rappelle J.P.Vernant pour le monde grec (1986 : 22) Avant le jour, le corps « terrestre » sera remembré (sauf en cas de réveil prématuré de la partenaire, laquelle, voyant ce pied « dévissé », le jette dans le foyer, condamnant alors le corps céleste à une errance perpétuelle sous l’aspect d’un vautour, oiseau éponyme du feu) [8]. Les spécialistes du Mexique ancien font immédiatement la relation avec le Tezcatlipoca aztèque, divinité majeure du panthéon, numen cosmique au pied mutilé, sur lequel était fixé un miroir fumant (d’où son nom), dans lequel se reflétait l’image de l’inframonde [9]. Cette asymétrie est à mettre en rapport aussi avec l’image des sorcières otomi, zönde (brujas en espagnol régional), censées circuler encore de nos jours de manière fugace, la nuit, telles des boules de feu. Sorcières dont le moignon d’un membre est devenu incandescent au terme, lui aussi, d’une amputation. Mais pour mettre de l’ordre dans toutes ces données, il convient, me semble-t-il, d’avoir recours à une troisième type de données, qui concerne le Vieux Sac.
3. La doctrine du Vieux Sac
On appelle en otomi tözâ, « vieux sac » ou « vieille lune », une enveloppe psychique située simultanément dans la partie basse du corps et dans l’inframonde, où sont archivés toutes les pensées, tous les actes qui constituent l’histoire des individus de la communauté, morts et vivants. Plus encore, tözâ s’applique à un personnage de Carnaval portant un masque noir au nez protubérant, enveloppé d’un costume en fibre de sisal, plante lunaire. Personnage, comme tous les membres de sa « fratrie » rituelle, à l’activité sexuelle débridée. La métaphore du Vieux Sac permet de rendre compte des processus de circulation des représentations stockées dans l’inframonde vers la partie basse du corps humain, et vice versa. Ces représentations buttent sur un obstacle, échappent à la conscience des individus et sont libérées dans les actions caractérisées par une forte décharge énergétique : celles du Carnaval au premier chef (d’où la présence de tözâ), les rixes et les meurtres, ainsi que le coït, toujours conçu sur un mode sauvage. Certaines de ces actions, on le devine, sont hors la loi, en dehors de l’époque du Carnaval, de cet espace-temps de tâkwati, le « monde de l’autre côté ».
Grâce à cette métaphore du Vieux Sac, on peut mieux situer les lieux où se trouvent inscrits les différents foyers énergétiques. Elle permet ainsi de faire le lien entre l’espace externe (l’inframonde et ses périphéries), et l’espace interne (le corps humain, puisque tözâ, en tant qu’acteur, être humain, vient dépenser de l’énergie). Au-delà de cette opposition externe/interne, s’inscrit celle entre le haut et le bas du corps, glosée localement : mate okhâ mate Å¡imhoi, « moitié de dios, moitié du diablo ». Cette dualité renvoie au niveau céleste à l’équilibre fragile entre deux figures majeures, Soleil et Lune. Deux notions s’affrontent ici : celle d’équilibre homéostatique, ce vers quoi tend l’action chamanique, c’est-à-dire la restauration de l’harmonie psychique entre les composantes du puzzle corporel en accord avec l’entourage, commensaux et communauté, et celle d’entropie, de dégradation continue de l’énergie cosmique, qu’il faut périodiquement réactiver. Il existe une tension continue entre les deux « systèmes », celui du hautet celui du bas, l’un visible (diurne) l’autre invisible (nocturne).
Au fond, on pourrait admettre une symétrie parfaite entre le haut et le bas. D’autant plus qu’il existe des modalités d’institutionnalisation de ce jeu de forces, par exemple dans le Carnaval de Texcatepec, pendant lequel le président municipal remet son autorité, pour la durée du rituel, entre les mains du Capitán mayor, qui est aussi un danseur masqué. Ce dernier sera chargé de maintenir l’ordre sur tout le territoire cérémoniel. Toutefois, cette emprise politique sur le pouvoir local mérite d’être examinée de près. Elle démontre que le système d’autorité est divisé de manière inégale entre haut et bas. Dans l’ordre politico-administratif « diurne » (qui concerne les charges publiques civiles et religieuses), il existe un consensus généralisé sur le statut des fonctions électives et une soumission à cette contrainte. Dans l’autre, « à l’envers », la lutte pour le pouvoir est permanente. Formellement, les deux appareils politiques sont homologues. Mais concrètement, le conflit est constant dans le monde d’en bas, dans l’infra-monde : conflit externe avec les gouverneurs d’autres territoires, et interne dans la « fratrie » même (la terminologie du système de parenté rituelle propre au Carnaval met en évidence l’existence d’une « tranche hawaïenne », c’est-à-dire qu’au niveau de la génération d’Ego tous les individus acteurs du Carnaval sont « frères » et « sœurs », ce qui soulève par voie de conséquence la question d’un « inceste rituel » généralisé...). Il existe bien une figure apicale, Le Maître à tête de Vieux, hmûyântö, le grand Phallus cosmique, régisseur du Carnaval, qui exerce une domination à la fois bienveillante et cruelle sur ses « enfants ». Le problème ici n’est pas de maîtriser les forces antisociales dans le creuset communautaire, mais bien de tenter de mettre de l’ordre dans le cercle de la parenté. On connaît l’issue du conflit. Elle se situe au moment de la clôture du Carnaval, lorsque s’achève le règne éphémère parmi les vivants du « Maître à Tête de Vieux », hmûyântö, cet avatar de Å¡kwa, du « grand pied pourri », qui se retire pudiquement dans le monde d’en bas. Cette semaine de violence, d’accouplements virils, le laisse affaibli, rassasié, mais surtout mutilé... sacrifice qui lui permet de trôner à nouveau en majesté, en tant que Maître de l’univers.
 
LE DEDANS ET LE DEHORS
 
 
Avec Freud, nous pourrions facilement dire que cette doctrine otomi, comme mythologische Weltauffassung, n’est « rien d’autre qu’une psychologie projetée dans le monde extérieur », nicht anders ist als in die Aussenwelt projizierte Psychologie (Freud, 1941, IV : 287). J’ai proposé, comme le rappelle le titre de l’article, de considérer le chiasme suivant, à partir de l’énoncé si souvent commenté, inscrit dans les Neue Folge : « La théorie des pulsions, est, pour ainsi dire, notre mythologie » (Freud, 1940, XV : 101), en rajoutant : que pour les Otomi, « la mythologie est, pour ainsi dire, leur théorie des pulsions » (Galinier, 2001 : 68-69). Mais si les Otomi « projettent à l’extérieur ce qui est à l’intérieur », plus encore ils balisent la voie par laquelle ils font entrer à l’intérieur, par le canal des conflits, ce qui est aussi pour eux à l’extérieur. Freud, encore, met l’accent dans Das Ich und das Es, sur les conflits entre le Moi et l’Idéal du Moi comme étant en dernière instance (in letzter Linie) « l’opposition du réel et du psychique, du monde extérieur et du monde intérieur » [10]. La description otomi de l’univers est celle du dedans du corps, un « village » comme on appelle les « populations » contenues dans le ventre de la femme enceinte (ya pi hnini), et qui ne sont pas sans faire écho à la « population psychique originaire », la psychische Urbevölkerung, évoquée par Freud dans Das Unbewusste [11].
Dissocier les deux espaces psychiques (« haut » et « bas ») ne fait donc pas sens dans cette société. Il s’agit simplement d’un changement de niveau. Cela plus encore si l’on examine le contenu de la paire contrastive ho/s’o : dans un premier temps, il peut s’entendre comme une dissociation du « haut », de ce qui est juste, bien, propre (ho) – d’avec le « bas » – l’injuste, le mauvais, le sale (s’o). Mais aussi comme un contraste entre ce qui tue (ho), et ce qui est vivant, obscène, ce qui est à nous, les Otomi (s’o). Dans ces conditions, la corrélation avec le binôme projection/introjection chez Freud me paraît très problématique, puisque le « mauvais » objet est sans cesse expulsé et réincorporé, et que le « bon » est à la fois incorporé et rejeté, mais jamais définitivement. Cette dialectique étrange entre dans ce que Zempléni a appelé, concernant ces mêmes Otomi, « une démarche qui vise à épuiser les oppositions tout en les tournant en dérision en s’assurant de leur renversement » (Zempleni, 1999 : 188). D’autre part, il s’agit, comme on l’a vu, d’une conception de l’appareil psychique inscrite dans une vision du monde.
Il conviendrait de discuter maintenant de la façon dont est mis en scène ici un scénario œdipien, à l’intérieur d’une constellation familiale agitée. On y trouve un père mutilé et donc sexuellement surpuissant, une mère « folle d’amour » (hö ra su), cannibale de surcroît, dont les enfants sont le fruit d’un coït violent, enfants s’empilant en désordre sur plusieurs générations, des « petites peaux », des filles prostituées et muettes (rôle rituel assuré par des hommes), des personnages androgynes, sexuellement ambivalents. De fait, c’est une confusion totale qui règne ici, confusion des genres, des époques et des statuts (on voit par exemple Juifs et Conquistadors, mis aussi en images, en ídolos, s’empiler dans ce Vieux Sac ou ils ont été à leur tour ancestralisés, et surtout consanguinisés sous la forme des Pères et des Mères).
Au terme de cette brève présentation, il apparaît clairement que les Otomi traitent le psychosexuel par une mise en forme iconographique et rituelle du dispositif pulsionnel, considéré comme unité architectonique, avec différents niveaux d’instances en interaction, à l’intérieur d’un tout organique [12]. On comprend alors comment les relations entre l’homme et la nature sont analysées en terme d’un conflit psychique et politique (intra et interindividuel). Toutes ces interrogations sont dirigées vers un lieu princeps, celui de la « scène originaire » du Carnaval otomi, à partir de laquelle on peut déchiffrer les mystères de l’engendrement. Une question maintenant : jusqu’où l’ethnologue, sur le terrain, peut-il ou doit-il accompagner le mouvement de cette pensée amérindienne ? Plus encore : comment soumettre ces matériaux à l’épreuve de la psychanalyse, s’agissant d’une société qui propose déjà une grille de lecture des phénomènes inconscients ? Cela non à partir simplement de croyances éparses – qui seraient jetées en pâture au visiteur, et que les prêtres catholiques utilisent pour instruire un procès en sorcellerie, toujours d’actualité, mais de ce que je considère être une véritable ethnothéorie avec ses normes et ses conditions de recevabilité. Une ethnothéorie qui complique sérieusement la tâche de l’enquêteur, en opacifiant les réseaux d’interaction entre les individus, et les voies d’accès à l’inconscient des uns et des autres.
Reste aussi l’interrogation de savoir pourquoi les chercheurs qui ont travaillé chez les Otomi n’ont jamais émis la moindre hypothèse qui aurait pu les mettre sur cette piste. Chez Soustelle, le meilleur spécialiste de cette société [13], rien dans son ethnographie n’aurait pu laisser entrevoir quelques-uns des thèmes auxquels je devais par la suite accrocher mes interrogations : fascination des Otomi pour la surface corporelle comme marqueur identitaire et pour les processus de putréfaction, érotisation du langage et des produits de la pensée (à travers d’incessants et irrésistibles mots d’esprit), exacerbation des états altérés de conscience par le biais d’un commerce déshonnête avec le monde des morts, croyance en l’omniprésence de deux figures apicales « combinées » à la Mélanie Klein [14] : un père sexuellement mutilé et surpuissant à la fois, une mère phallique au vagin denté, et parfois confondue avec lui; les deux étant pris dans une sorte de coït violent répété sans trêve, au point de faire apparaître parfois ces deux acteurs sous les traits d’une seule entité. Elle sera qualifiée dès le XVIe siècle à juste titre, par les missionnaires, de diablo.
 
L’INDIEN EN TANT QUE THÉORICIEN
 
 
Les visions du monde natives ne sont pas nécessairement porteuses d’une simple commonsense psychology – tels que l’entendent certains cognitivistes (Brook, 1992 : 273-305). Elles dissimulent des doctrines qui, à l’inverse de celle de Freud dans l’esquisse de sa « Métapsychologie », font travailler le discours de l’« homme qui sait » dans sa dimension thérapeutique. On a vu comment dans l’idiome chamanique est dessiné un échafaudage d’instances, comment sont soulignés des réseaux d’activation du nzahki, la « force », comment sont désignés les obstacles qu’elle rencontre. Un mouvement qualifié de mba/êhê, allers et retours, de « poussées » et de « contre poussées », pourrait-on dire ici en suivant Freud, avec en ligne de mire la question de la pensée et de son décentrement, qui est aussi un décentrement du sujet (inconscient): si le Moi n’est ici pas maître dans sa propre maison, il l’est encore moins dans son propre « corps ». Sa localisation est universelle (Galinier, 1997 : 269-274). La « métapsychologie » otomi est aussi une réponse directe à la question de la source, des origines, dans une société qui non seulement ne reconnaît pas l’existence d’une « causalité naturelle » aux événements spatio-temporels, mais de surcroît renvoie directement ces derniers à un répertoire d’actions et d’états mentaux placés sous un nombre fini de paradigmes.
Je suis bien conscient qu’il est difficile le parcours qui consiste à passer par la voie indigène, par son ontologie et son épistémologie, pour dialoguer de manière féconde avec la pensée freudienne. Il convient donc de continuer à recenser les solutions conceptuelles apportées par nos interlocuteurs à l’énigme, à la différence des sexes, au caractère insaisissable du savoir, à la question des apparences, des doubles, des alter ego, dont le traitement est fort complexe. Dans un premier temps, on pourrait affirmer, concernant les exégèses indigènes, en suivant Charles Malamoud à propos des textes religieux de l’Inde ancienne, qu’« ils donnent l’impression qu’on les comprend mieux si, plutôt que d’en faire le champ d’application d’une psychanalyse conçue comme méthode d’interprétation, on reconnaît en eux une parole qui s’ajuste, en quelque manière, à celle qu’énonce la théorie psychanalytique » (Malamoud,1993 : 591).
Après ce long détour qui nous a fait d’emblée quitter le champ clos du mythe, nous voici de nouveau confrontés à lui. Nous avons pu suivre les voies par lesquelles les Otomi mettent en forme des scénarios qui sont négociables aussi bien dans l’espace des mythes que dans celui des rites. Le dénouement de ces intrigues a mis en évidence le fait qu’elles reposent toutes sur une donnée fondamentale, à savoir qu’il existe, au départ, une force (nzahki) soumise à une dynamique particulière, qui produit de l’histoire. Autour de ce concept, les Otomi tissent un schéma explicatif des processus endopsychiques, schéma qui dissimule une doxa, explicitable lorsque l’on scrute le statut de ce jeu d’acteurs portant le nom d’entités qui disposent de pouvoir dans la communauté. Par ailleurs, ces acteurs sont bien, sous divers masques, ceux qui hantent autant l’espace rituel que les mythes. Les Otomi ont fait au cours de leur histoire récente (et pour cette région d’étude) le choix de confier plutôt au rituel la tâche de raconter ce qui se passe aussi dans les mythes. Rien d’étonnant si, par ailleurs, la parole du mythe est appelée, nyâki, sécrétion de la tête, ou d’une extrémité, ce qui en fait un logos spermatikos (le pénis en érection étant par ailleurs anthropomorphisé, et le gland dénommé « tête » ou « chapeau »). Donc, ce qui vient maintenant à l’esprit, si l’on consent à appeler « mythologie » cette mise en forme par l’exégèse rituelle de scénarios portant sur l’archaïque, le primordial, c’est bien qu’elle parle, avant toute chose, de « force », au sens littéral et comme métaphore, puisque le discours du narrateur est appelé à s’épuiser, à la fin du récit, comme la force du Maître à Tête de Vieux (hmûyântö), au terme du Carnaval. Cela qu’il s’agisse du récit de l’ivrogne ou de celui du chamane, qui dispose ces représentants de l’ordre public sur le « lit » faisant office de champ clinique, ou encore de la parole des acteurs du Carnaval. Avec pour conséquence, me semble-t-il, que pour les Otomi « la mythologie est leur théorie des pulsions ».
Au départ, cet excursus ethnographique était censé mettre en place une articulation entre « mythe », « théorie », et « pulsion ». Prend immédiatement sens, comme nous l’avons vu, non seulement la notion de nzahki, qui fait directement écho à l’idée de poussée et de contre-poussée, mais aussi tout un appareillage complexe d’instances relevant du politique. Appareillage qui sert de point d’ancrage à la question du conflit intrapsychique, et partant intersubjectif, voire infracosmique. Pour justifier l’emploi des deux premiers termes, j’ai été conduit à interroger la pertinence de la notion même de mythe, pour lui attribuer un statut qui le mette directement en prise avec celle de rituel et de ses exégèses, ce que Lévi-Strauss appelle « mythologie implicite ». Reste maintenant le maillon faible, la théorie. Il n’est pas certain que la corporation des analystes soit prête à accepter l’usage de ce terme, dont je vais tenter de justifier l’emploi. Tout d’abord, en refusant cette idolâtrie du mythe comme objet fétiche... à laquelle ne sont pas totalement étrangers le regard et la prose des ethnologues. Ensuite, parce que les sociétés ex-primitives ont besoin d’un système de références grâce auquel elles peuvent construire des énoncés, forger des hypothèses, des propositions, qui font sens et qui puisent à différentes sources de savoir. L’observation du travail d’élaboration d’un protocole chamanique, comme nous l’avons vu, peut éclairer cette démarche. Par ailleurs – et une enquête sur les rêves des enfants otomi, dont certains très jeunes, m’incite à abonder dans ce sens –, les thèmes clés des récits qu’ils m’ont racontés sont, sous une forme plus condensée, les mêmes que ceux de leurs aînés... lesquels constituent la chair vive des mythes. Ces récits ne parlent que de cannibalisme, d’amputation, d’engloutissement et de rapt. Dans ces conditions, on voit difficilement comment on pourrait établir le départ (si l’on est prêt à accepter cette hypothèse) entre pensée mythique et pensée théoricienne, théories infantiles et théories des adultes. Donc, ce que je propose – du point de vue de cette ethnographie élémentaire à laquelle je tiens – est soit d’inclure dans le mythe les petites histoire des enfants, soit de faire remonter ces mêmes histoires dans le champ de l’imaginaire des adultes, où ils seraient stockés et serviraient de socle à la construction de théories. À mon sens, ce sont les deux niveaux qui pourraient être confondus, sans heurter la doxa anthropologique dominante. Dans ce type de société, même s’il s’agit d’une culture hybride travaillée par l’occidentalisation, et dont les sources du savoir plongent autant dans la tradition d’origine préhispanique que dans la culture nationale, le statut d’une ethnothéorie ne peut être défini qu’en prenant en compte cet enracinement dans la terre de la mythologie, dont on voit ici qu’elle est aussi celle des rituels. De fait, il s’agit de maintenir à l’intérieur d’une mémoire culturelle, celle de l’adulte indien théoricien, ce qui a été – définitivement ? – expulsé chez l’homme occidental, tout au moins ce qui n’est pas mobilisé consciemment dans son travail de réflexion et d’interprétation des événements spatio-temporels.
Actuellement, la question du traitement des affects et de leurs représentations fait l’objet d’un engouement continu, aux États-Unis notamment, dans la variante des «indigenous psychologies» (Bock, 1999; Kim & Berry, 1993; Sinha, 1997). Or ces recherches ne font pas entrer en ligne de compte les représentations vernaculaires de l’appareil psychique, hormis celles concernant l’expression émotionnelle des états mentaux. À mon sens, les matériaux de terrain que j’ai voulu présenter plaident précisément pour cet approfondissement des spéculations locales sur la production des affects et le travail de pensée, y compris dans sa dimension théorique, sans passer par les protocoles de la psychologie et de l’anthropologie cognitive. Dans ce dernier champ, A. Goldman hésite à considérer qu’il existe des théories populaires de la vie psychique, pour le moins ce qu’il qualifie de «ordinary person’s repertoire of mental concepts, whether or not this repertoire invokes a theory», mais qui n’ont pas cependant un « direct introspective access to the contents(meaning) of their mental concepts». Ce qui entre dans le cadre de la folk psychology (Stich & Nichols, 1992), devenue désormais un domaine de la psychologie des concepts, dont le traitement reviendrait aux sciences cognitives, pour comprendre le contenu de ces représentations de type folk culturellement partagées (Goldman, 1993 : 15). L’issue proposée par Goldman est de ne pas s’attacher précisément aux conséquences ontologiques et épistémologiques de la commonsense psychology, considérée en tant que théorie physicaliste, mais de vérifier simplement si elle est psychologiquement plausible (Goldman, ibid. : 15) [15].
Mais revenons au mythe. Dans un ouvrage récent, Sophie de Mijolla-Mellor oppose le caractère invérifiable du mythe, puisque portant sur l’origine, à la théorie, qui elle, doit supporter la démonstration (2002 : 5). Cela de façon à mettre en place la notion de « mythe magico-sexuel » dans l’enfance pour rendre compte de l’inlassable travail de (re)mise en forme théorique dans diverses formations chez l’adulte, sur la base, précisément, de l’« évidence originelle qu’offre le mythe magico-sexuel » (ibid. : 7). Si l’on met en regard ces définitions et le cas en présence, on peut faire le constat suivant : la coupure entre mythe et théorie est difficile à fonder sur le fait que le mythe – comme entrée de dictionnaire – prend ici une tout autre forme, qui recouvre différents types et niveaux de savoir. Il irrigue un effort de recherche, de formulation d’hypothèses, de démonstration, même « expérimentale », et dont le travail du chamane atteste l’importance. Mais la question débattue ici est effectivement de savoir si les mythes otomi relèvent d’une démarche de pensée qui s’inscrit plus à un stade préthéorique, indispensable à la construction des théories et auquel celui-ci doit nécessairement retourner « comme un préalable nécessaire à toute fécondité dans ce domaine » (Mijolla-Mellor,2002 : 3).
C’est pourquoi le fait de penser qu’il existe des ethnothéories, en prise directe à la fois sur les rites et sur les mythes, non seulement ne me paraît pas irrecevable, mais en plus permet de « sauver » les contenus de croyance véhiculés dans le mythe en leur conférant une autre distribution, au service d’un « besoin de savoir ». En retour, cette position implique une interrogation du statut du « mythe » en lui ôtant cette transcendance par rapport au social, et en ramenant ses messages aux pièces d’un puzzle dont il faut, en contexte, remettre en place les éléments. Par ailleurs, l’idée que le mythe met en scène un ou plusieurs destins de héros culturels sans liens avec des individus réels, appartenant à la communauté, est difficile à conserver, dans la mesure où les récits des mythes ne sont pas dissociables, avons-nous pu constater, d’épisodes oniriques narrés comme mythes... ou l’inverse. Reste à savoir si l’observateur s’en tient aux définitions canoniques, auquel cas il sépare le grain de l’ivraie, tranche, décide de ce qui est mythe et de ce qui ne l’est pas, ou, au contraire, tâche de suivre les raisonnements parfois même les paralogismes, ou ce qu’il imagine être, de ses interlocuteurs, pour repérer d’autres façons d’organiser et de se représenter le travail de pensée, théoricienne ou pas.
 
CONCLUSION
 
 
En d’autres termes, et en acceptant l’idée que les différences culturelles seront toujours insuffisantes à remettre en cause la lecture psychanalytique du mythe, comment peut travailler le discours de l’ethnographe avant que les « textes » retenus soient passés au filtre de cette lecture « externe » ? Car, si l’on suit la démarche de la psychanalyse, une fois que l’objet « mythe » est identifié, il devient directement justiciable d’une interprétation. Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est que, du point de vue de l’ethnographe, il semble plus pertinent de se référer à un type de propositions ou d’opérations rituelles identifiables comme telles plutôt qu’à une forme de récit, abusivement identifié comme mythe. Qui plus est, le travail d’élaboration de scénarios mythiques, au sens où ils mettraient en scène des événements marqués du sceau de l’archaïque, du primordial, peut être formulé à l’aide d’autres opérateurs que ceux du mythe, étant donné que certaines sociétés investissent une réflexion sur l’origine, ici grâce aux mythes, ailleurs grâce aux rites, ou bien encore à l’aide d’une onirocritique. Dans tous les cas, ce qui importe c’est l’effort théorique soutenu par la société.
Et c’est là où la dimension historique de ce dispositif apparaît déterminante, dans la mesure où la contrainte de la domination a imposé une compartimentalisation des pratiques, chrétiennes d’un côté, païennes de l’autre, et que se sont mis en place des dispositifs permettant de conserver à la fois les croyances sur l’archaïque, les origines, la séparation des sexes, venues du lointain passé préhispanique et celles imposées par les missionnaires. C’est la voie rituelle que les Otomi ont choisie, pour mettre en scène cette doctrine du conflit. On peut souligner qu’il existe bien un mythe étiologique, sur la création de Soleil et Lune, ou bien sur le combat fratricide entre le Christ et le Diable, mais ils n’ont pas la force évocatrice de la mise en scène rituelle de cette interprétation indigène du conflit, qui permet de représenter dans un même mouvement un « en dedans » de l’appareil psychique et un « au-dehors » de la communauté (le village) et de sa réplique cosmique, grâce à différents codes : sociologique, astronomique et, bien sûr, psychique.
On sera d’accord avec Green pour reconnaître que l’important n’est pas de renvoyer le mythe à une thématique toujours la même, mais de penser ce qui « dans chaque cas était irrémédiablement singulier » (op. cit : 148). Or, on ne voit pas pourquoi, s’agissant de ces récits en acte, il ne serait pas aussi indispensable d’examiner ce qui est « irrémédiablement singulier ». Non pas au point de vue des contenus, qui, eux, sous les accoutrements des plus divers, renvoient toujours à des histoires de meurtre à donner la nausée, d’engendrement, d’énigme sur les sexes, mais bien plutôt à celui du statut de cet objet dans la société étudiée, et de ce qui peut se dire, à travers lui ou ailleurs, comme « parole de vérité », celle qui, pour les Otomi, intervient, encore et toujours, au « lieu de la coupure » (makhwani)...
 
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·  OLIVIER G. 1997. Moqueries et métamorphoses d’un dieu aztèque. Tezcatlipoca, le Seigneur au miroir fumant, Paris, Institut d’ethnologie.
·  SINHA D. 1997. « Indigenizing psychology », in J.W. Berry, Y.H. Poortinga & J. Pandy eds, Handbook of Cross-Cultural Psychology, vol. I : Theory and Method, Needham Heights, Allyn & Bacon.
·  SOUSTELLE J. 1937. La famille otomi-pame, Paris, Institut d’ethnologie, 1937.
·  SOUSTELLE J. 1940. La pensée cosmologique des anciens mexicains. Représentations du monde et de l’espace, Paris, Hermann.
·  STICH S. & SHAUN N. 1992. Folk psychology. Simulation or Tacit Theory ?, Mind and language, VII, 1,35-71.
·  VERNANT J.P. 1986. Corps obscur, corps éclatant, Le temps de la réflexion, VII, 19-45.
·  ZEMPLÉNI A. 1999. Dualisme et déconstruction, L’Homme, n° 149,183-192.
 
NOTES
 
[1]Un travail emblématique en ce sens est celui de Patrice Bidou sur la mythologie tatuyo du Vaupès colombien (2001).
[2]Ces remarques, certes triviales, sont trop souvent oubliées lorsqu’on traite de mythologie. Pourrait-on imaginer l’exégèse d’un cas clinique par un analyste qui ne prendrait pas en compte son contexte d’énonciation, en séance ?
[3]Lorsque je rencontre les petits-enfants, aujourd’hui adultes, de mes interlocuteurs d’il y a trente ans, tous disparus depuis longtemps, ces mêmes adultes me demandent de faire office de récitant des grands mythes d’origine, celui du feu ou de la création de Soleil et Lune, mythes que j’avais naguère consignés en otomi, et dont ils n’avaient jamais entendu parler... Du même coup, ma propre narration ajoute un palimpseste à ce grand livre de la mythologie mésoaméricaine dont nous échappent désormais les chapitres les plus fondamentaux.
[4]L’extraordinaire labilité, à travers le monde, de la frontière entre les deux types de récits, est mise en évidence de manière particulièrement fouillée dans la somme de Ulrich Ahrens (1996).
[5]Ce jugement énigmatique ne règle pas la question des mythologies des sociétés périphériques des empires aztèque et maya, ni non plus celle de la stratification des savoirs, et de l’opposition entre la culture savante, celle précisément des lettrés aztèques, et la mythologie du peuple.
[6]Carrasco : 1950.
[7]J’entends par politique, au sens usuel, tout ce qui concerne la gestion de la violence collective.
[8]La divinité du feu, une des plus anciennes de la civilisation mésoaméricaine, était considérée à l’époque préhispanique, et en particulier par les Aztèques, comme le vieux dieu (xiuhtecuhtli) ou le dieu otomi (otontecuhtli). Cf. Soustelle : 1940.
[9]Cf. Olivier : 1997.
[10]Konflikte zwischen Ich und Ideal werden, darauf sind wir nun vorbereitet, in letzter Linie, den Gegensatz von Real und Psychisch, Aussenwelt und Innenwelt (Freud, 1940 : 264).
[11]À la fin de Der Verkehr der beiden Systeme, Freud écrit : Den Inhalt des Ubw kann man einer psychischen Urbevölkerung vergleichen (Freud, Sigmund, 1946 : 294).
[12]On utilisera ce terme au sens que lui confère Kant dans la première Critique, lorsqu’il évoque le gouvernement de la Raison (die Regierung der Vernunft). Kant utilise à dessein une métaphore politique, pour mettre en évidence le fait que ce gouvernement-là règle la connaissance, non selon le régime d’une « rhapsodie » (Kant dixit), mais bien celui propre à un système dont l’exploration révèle l’architectonique. En seront définis les principes internes, l’organisation etl’articulation entre les parties (cf. Kant : 1998, pp.860-861).
[13]Cf. sa thèse reste la première véritable étude d’ensemble des groupes linguistiquement apparentés : otomi, mazahua, matlatzinca, atzinca, pame et chichimeca-jonaz. Cf. Soustelle : 1937.
[14]M.Klein, 1928, pp. 202-214.
[15]Quel serait alors le statut de la psychanalyse dans cette affaire ? Selon Brook, la psychanalyse non seulement dépendrait de la commonsense psychology, mais plus encore serait une extension de celle-ci, au moins sur trois points : à savoir pour ce qui concerne son vocabulaire, sa doctrine, et le type d’explication qu’elle utilise (Brook, 1992).
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Cf. Olivier : 1997. Suite de la note...
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