2003
TOPIQUE
Nouvelles perspectives dans l’analyse des mythes
[*]
Jean-Paul Valabrega
151 rue de Grenelle 75007 Paris
L’étude des mythes et des phantasmes : ensemble phantasmo-mythique issu
de l’Inconscient, amène à dégager trois axes : Métapsychologie, Théorie de la causalité,
Théorie générale de la connaissance, auxquels sont apportés des suppléments. De même
pour la théorie des pulsions. Ensuite est reprise l’étude du dualisme, du monisme, et introduite la notion de monodualisme, la seule échappatoire à ce système clos étant une
conception pluraliste. Le mythe se définit comme causalité de l’inexplicable, de l’inconnaissable, du mystère.Mots-clés :
Mythes, Causalités, Monodualisme, Pluralisme, Mystère.
The study of myths and fantasies : these forces coming from the
Unconscious can be organised around three main axes with their additional correlations –
Metapsychology, the Theory of Causality and the General Theory of Knowledge. The
same is true for the theory of drives. This article then looks at the study of dualism and
monoism and introduces the notion of mono-dualism, as the only way to escape this closed system is a necessarily pluralistic one in conception. Myths are then the causal result
of what is inexplicable, unknowable and mysterious.Keywords :
Myths, Causality, Mono-dualism, Pluralism, Mystery.
Entreprise depuis longtemps déjà, une vingtaine d’années au moins, l’étude
des phantasmes et des mythes, de la phantasmatique et des mythologiques – pour
reprendre ce pluriel choisi par C. Lévi-Strauss – fait apparaître d’emblée que
ces deux productions, expressions, figurations, sont inséparables des versions
multiples, infinies, qui nous en sont transmises par les récits, contes, légendes,
gestes, épopées, autant de variantes indénombrables et – suivant une remarque
de G. Dumézil – indifférenciables dans leur structure; auxquelles il faut ajouter
les thèmes et motifs latents des rêves, cette étude complexe et laborieuse situe
d’abord l’ensemble phantasmo-mythique dans ses rapports à la fois intrinsèques
et extra-territoriaux, transhistoriques et culturels, intemporels, immanents et
transcendants avec l’Inconscient.
Poursuivant cette quête du Graal, ou de la Toison d’Or, s’est progressivement
dégagée et construite une théorie plus large et plus complète, dont les axes peuvent être à présent systématisés et schématisés. Ces axes constituent à la fois les
fondements et les aboutissements de l’ouvrage que nous présentons aujourd’hui
à ladiscussion. Etcomme entémoigne sonsous-titre : Questions d’origine et de fin.
Commençons par une énumération sommaire de ces perspectives, qui sont
au nombre de trois, et dont on indiquera ensuite quelques bases, précisions et
développements :
- L’axe métapsychologique, rattaché bien entendu à la métapsychologie
freudienne, mais en y incluant des compléments estimés nécessaires.
- Celuides causes et effets : les Causalités. Lesquelles conduisent à :
- L’axe d’une Théorie de la connaissance, car toute connaissance se fonde
sur la recherche et la découverte des causes.
Précisons que le terme : Axe(s) est ici pleinement justifié. Avec tous ses dérivés de axis, axios, axiôma, qui donnent axiome, axiomatique, sans oublier l’axiologie qui est la théorie des valeurs. Car s’il n’existe pas de morale du vrai et du
faux « en soi », il y a, en revanche, une éthique de la recherche et des utilisations
de la vérité. Ce n’est pas Aristote, Platon et Socrate qui diront le contraire. Quant
à la nature et aux fonctions de l’oubli, on y reviendra dans un instant.
I. Ainsi, notre premier axe, métapsychologique, intègre aux trois perspectives freudiennes : Topique, dynamique et économique deux nouveaux points
de vue : épistémologique et anthropologique.
A – Outre sa fonction la plus générale dans la théorie de la connaissance,
en effet, l’épistémologie a acquis un de ses champs spécifique dans la logistique (au sens premier, logico-mathématique de ce concept), dans la logique
algorithmique, dans l’axiomatique, à savoir l’explicitation des axiomes et
postulats implicites, sous-jacents à toute théorie explicative.
Or cette voie épistémologique rencontre le phénomène clinico-théorique
découvert par l’analyse, nommément le contre-transfert, saisi dans l’ensemble :
Transfert-Contre-tranfert-Transféré, que l’on a établi.
Dans les deux cas : axiomatique générale et analytique, il s’agit de mettre
au jour, d’intégrer l’implicite, le latent, le sens inconscient au raisonnement
déductif ou inductif : c’est-à-dire notamment d’inclure l’observateur et l’expérimentation dans l’observation, la collecte des faits et l’expérience.
L’interprétation analytique, à commencer pare celle du rêve, consiste bien
à expliciter l’implicite, à rendre manifeste le latent. C’est la voie ouverte par
Freud à partir des phénomènes psychiques et débouchant sur l’analyse du
Transfert-Contre-transfert-Transféré. Et dans l’autre, plus générale, applicable
à l’univers physico-chimique et cosmologique, on a Einstein avec la théorie de
la Relativité, d’abord restreinte, puis généralisée.
B – Quant au point de vue anthropologique, il est l’un de ceux auquel Freud
s’est référé tout au long de son œuvre, même s’il ne l’a pas explicitement
formulé. (Cf. ses multiples références aux contes, légendes, romans, fables et
surtout à leur fonds mythique commun). Mais cette prise en compte des données
anthropologiques devient indispensable dès lors que l’on entreprend l’étude
systématique de l’ensemble à trois, puis, quatre termes – « tétractique » :
Inconscient, Phantasme, Mythe, auquel il faut ajouter les Pulsions.
Pour rester dans ces domaines illimités, le mythe, précisément, est un
universel. Mais seule sa recherche proche et éloignée dans le temps et l’espace
permet d’en détecter et mettre au jour les variantes, versions, traductions, transpositions, retournements, et les liens apparents ou cachés qui, justement, en
constituent l’universalité.
II – Le second axe est, lui aussi, universel : il s’agit de la théorie de la
causalité. Ou, plus exactement, des causalités. Comme dans la métapsychologie
(adjonction des points de vue épistémologique et anthropologique) et dans la
théorie des pulsions (introduction de la pulsion de régression), on est conduit
à adopter une conception, une méthodologie, ou mieux encore une gnoséologie additionnelle, additive – i.e. le signe + – là où elle était jusqu’ici,
traditionnellement et dogmatiquement depuis Aristote, soustractive et réductrice. Elle devient donc augmentative et intégrative en lieu et place du principe
aristotélicien unitaire d’identité, de non-contradiction et du tiers-exclu. Ce qui
d’ailleurs – comme on l’a à chaque fois répété – ne vise pas à supprimer ce
premier axiome de la causalité.
En revanche, et par étapes successives, on était parvenu dans le présent
ouvrage à répertorier pas moins de
seize sous-types de causalités, les deux
dernières étant la causalité
mythique et la causalité
infinitésimale (cf. op. cit.,
pp. 32-33). Sans pouvoir cependant affirmer que cette liste soit complète, ni ne
sera probablement jamais close et exhaustive. Causalité dubitative ? Et la preuve
n’a pas tardé ! Aujourd’hui même, et donc encore inédites, nous aurions à y
ajouter deux nouveaux sous-types : à savoir la causalité
mutative et la causalité
temporelle. Ce qui porte l’ensemble actuel à dix-huit...
[1]
A – Dans la première, mutative, il s’agit comme son nom l’indique d’intégrer
à la causalité les mutations : phénomènes très complexes se produisant dans toute
l’échelle du vivant – des micro-organismes, bactéries, virus, prions, jusqu’à
l’espèce humaine – et dont on commence aujourd’hui seulement à mesurer
l’importance. Car si certaines mutations sont adaptatives, individuelles d’abord,
puis héréditaires, génétiques, évolutionnistes, onto-phylogénétiques, d’autres
sont accidentelles, fortuites, imprévisibles, hasardeuses (Cf. la Causalité de
Hasard), variables, stochastiques, et jusqu’à paradoxales (Cf. la causalité
paradoxale) : ainsi les mutations involutives, productrices d’anticorps et d’antigènes destructeurs, non plus des agents pathogènes mais, par retournement,
dans les pathologies auto-immunes, tendantà la mort de l’organisme porteur.
B – La causalité temporelle pose des problèmes plus ardus encore. On
se demande d’abord pourquoi elle a pu être si longtemps (c’est le mot) oubliée,
ignorée ou occultée de la théorie générale de la causalité. Alors que le temps
intervient ou s’ajoute dans toute chaîne cause-effet ou effet-cause, depuis une
fraction infinitésimale de seconde (nano-seconde) jusqu’à des milliers, millions,
milliards d’années, et aux années-lumière, qui sont une approche mathématique temporo-spatiale de l’infini. Et ne serait-ce aussi que par la raison que toute
relation causale prend « un certain temps », mesurable ou incommensurable, infiniment petit ou grand, les deux infinis se rejoignant dans l’espace-temps.
Autre exemple – antique – de cette omission : dans les quatre éléments :
l’air, le feu, la terre et l’eau, on n’a pas inscrit le temps qui, néanmoins, est un
facteur constant de la cosmologie et de la biosphère. Il faut attendre (!) Einstein,
au XXe siècle, pour que le temps soit intégré à la théorie générale de l’Univers.
Pour l’univers psychique, c’est encore autre chose, puisque « l’Inconscient
ignore le temps » (Freud).
D’où précisément deux explications possibles de cette tendance éliminatrice
systématique et répétitive : a) La volonté incoercible, chez l’humain, de maîtriser
le temps, parce que son écoulement, irréversible, a pour implication la fatalité inéluctable de la mort. Or c’est en vérité le temps qui détient la maîtrise absolue, vie
et mort, origine et fin. La mort ne peut donc être que niée : culte des morts, croyance
en l’immortalité de l’âme et en la résurrection. Une source universelle primaire
de toute mythologie. b) Le temps est un
facteur causal de l’Oubli. Mais – pour
parodier Voltaire – le temps crée l’oubli, mais l’oubli du temps le lui rend bien
[2].
Et nous voilà, qu’on le veuille ou non, replongés dans la mythologie. Kronos-Chronos qui, par leur nomination même, ne font qu’un : un en deux ou deux
en un, distingués seulement par la lettre initiale : (K, Kappa et X, Khi). Comme
le seraient Carl et Karl, Ivan et Yvan, Vladimir et Wladimir, Jésus et Iésus...
Variantes orthographiques ou phonétiques, synonymies, homonymies,
homophonies, éponymies, anagrammes, holorimes, les Grecs anciens étaient
de grands utilisateurs de jeux de mots. Mais qui ne peuvent nullement être
réduits à des plaisanteries ou facéties verbales. Comme Freud devait le
découvrir, ils sont au contraire des révélations sémantiques, sémiotiques, sémiologiques de sens cachés, secrets, voire sacrés, allant de l’invocation au
blasphème. Et c’est là un caractère constant, latent, inconscient de tout langage.
Dans l’univers enchevêtré des mythes, cet effet sidérant (Freud) se dissimule
et se révèle parmi les innombrables versions et variantes, et suivant tous les
locuteurs, narrateurs, conteurs, transcripteurs, oracles, innombrables eux aussi,
connus ou anonymes, dont l’origine et l’existence même restent souvent mystérieuses. On pourrait citer : Sophocle, Homère, Virgile, Socrate, Platon, Ovide,
Euripide, et tant d’autres...
Au milieu de cet océan
(Okeanos) infini des mythes, on découvre souvent et comme par hasard une clef passe-partout dans les désignations
nominales, c’est-à-dire l’identité de nombre de divinités. Et c’est justement
– croyons-nous – l’occurrence paradigmatique de Kronos-Chronos. Ce ne sont
pas des dieux de second rang :
Kronos (ou Cronos), Titan (= divinité primitive
pré-olympienne), père de Zeus, détrôné par ce fils qui devient Maître suprême
des dieux
[3]. Et
Chronos, Temps, entité universelle puisque Zeus lui-même lui
restera soumis.
Voilà donc, s’il en est, une « évidence cachée ». De celles – que l’on sache –
n’ayant jamais à ce jour été relevée par aucun commentateur, helléniste ou
mythologue. Comme quoi l’infime peut receler un sens et une portée considérables, le micron être aussi un maximal. De même que les microbes, bactéries
ou virus peuvent engendrer des pandémies ou, à l’inverse, quelques milligrammes d’antibiotiques sauver des millions de vies.
Dans la théogonie de Kronos-Chronos-Zeus, à laquelle il faut ajouter Rhéa,
mère de Zeus et Héra (anagramme), son épouse, on trouve ensuite, justement,
les divinités féminines du Destin – donc du « chemin de la vie », cf. Dante – et
de la mort. La première étant Gaïa ou Gé, mère de Kronos et Terre-mère-nourri-cière universelle. Ainsi peut-on voir et revoir sur la scène Clotho, Lachésis et
Atropos, les trois fileuses; Diké, Anankê, Moira; Léthé, source de l’Oubli et
de Mnémosyne, source de la Mémoire. Sans oublier (sic) non plus : Morphée,
Hypnos, Onéiros et, pour finir... Thanatos. Entités masculines celles-là.
Autrement dit : ce sont tous les humains, hommes et femmes, qui naissent,
dorment, rêvent, vivent et meurent. Grande nouvelle en vérité...
Autre point focal dans les problèmes, enchaînements et la théorie même de
la causalité : tous les sous-types que l’on a été amené à distinguer et définir
peuvent se combiner avec un ou plusieurs autres. C’est même une loi générale,
quoique le plus souvent non-explicite, de la causation. Ce qui n’a pas échappé
à Freud dans certaines de ses notations
[4]. Mais à l’inverse, ces dits sous-types
peuvent aussi se disjoindre, se désintriquer, comme Freud encore l’a formulé
à propos des pulsions
(Mischung-Entmischung). Voilà qui conduit à un rapprochement – peut-être inattendu mais qui n’est pas le seul – entre
cause et pulsion
[5].
La recherche des causes, tout d’abord, est un besoin humain universel, et depuis
toujours. Un principe de causalité est donc immanent à toute explication, qu’elle
soit scientifique ou mythique – second rapprochement – les deux se rejoignant
d’ailleurs dans leur origine et par-delà les aboutissants : origine et fin.
Ainsi la causalité a une origine
pulsionnelle. De même que l’on a introduit,
dans la théorie dualiste, la
pulsion de régression (déjà pressentie par Rank et
Róheim), on doit faire place à une pulsion de
recherche, ou
épistémophilique.
Les dénominations mêmes en témoignent : épistémologie et épistémophilie (ou
épistémoscopie) sont en rapport étroit : de cause à effet et inversement, peut-on dire ici à bon et efficient escient. Tous deux sont dérivés de
savoir, épistémê.
L’épistémologie est donc la sublimation de l’épistémophilie. La théorie de la
causalité est une sublimation de la pulsion épistémophilique, et la mythologie
en est une autre. Ce que Freud a dit dans un saisissant raccourci : « La théorie
des pulsions est notre mythologie »
[6].
Une épistémologie pluraliste et relativiste fait apparaître que toute cause,
causation ou causalié contient de l’explicite et du latent. Comme le verbe
causer
lui-même, qui a un double sens : engendrer, effectuer, produire, et dire, énoncer,
parler
[7].
Le manifeste et le latent de la causalité, lui, s’inscrit dans la trilogie du
connu, de l’inconnu et de l’inconnaissable. Territoires aux frontières fluctuantes :
de l’inconnu passe continuellement au connu, mais celui-ci peut être à son tour
remis – c’est le cas de le dire – en cause et replongé dans l’inconnu, jusqu’à
une connaissance nouvelle. Et puis, en deçà ou au-delà de ces terrains vagues,
reste et demeurera toujours la zone X (c’est, comme par hasard, le Chi de
Xpóvos, espace de l’inconnaissable, impossible à mesurer, évaluer, quantifier
ni même à circonscrire.
Appréhendé sous l’angle d’une épistémologie générale, on voit donc que
la causalité pose au moins autant de problèmes qu’elle permet d’en résoudre.
Ce qui justifie le but visé par l’axiomatique, déjà brièvement indiqué
[8], et qui
consiste à expliciter les postulats ou axiomes implicites. Or le principal de ces
postulats, et qui entraîne peu ou prou tous les autres, nous paraît être celui de
la
dualité, auquel a été conféré le statut de principe évident, irréfutable, apodictique de la causalité classique.
Dualité (exclusion du tiers) ou, faudrait-il dire plus précisément, ce qu’elle
a engendré : le
dualisme. Car entre les deux (
sic) : dualité et dualisme, il y a une
différence catégorielle. Le dualisme, et le dualiste, c’est ce ou celui qui transforme, qui édifie la dualité en une doctrine. Mais voilà le hic : dans les intentions
occultes de toute doctrine, dogme et dogmatisme, on décèle toujours un
a priori:
postulat, axiome, croyance, adhésion, credo, idéologie, mythologie, bref un
acte de foi. Jusqu’à l’extrême absolu :
Credo quia absurdum, J’y crois
parce
que c’est absurde (Pascal). On ne saurait, en effet, aller plus loin,« en désespoir
de cause », peut-on dire littéralement
[9].
Pour y revenir encore, la dualité est sans doute – suivant une expression de
Kant – une « forme a priori de la sensibilité et de l’entendement ». Parmi de
multiples autres oppositions binaires – qui d’ailleurs souvent en découlent – tout
porte à penser qu’elle a son fondement dans la dualité de naissance, innée,
sexuée, donc un des éléments constitutifs de l’identité. D’où aussi – pour ne
prendre que ce seul exemple – le mythe platonicien de la séparation des sexes
(sectus), voulue par Zeus.
Les problèmes de dualités, et plus encore ceux que posent les dualismes de
tous ordres : scientifique, théologique ou politique, n’ont pas échappé à Kant,
ni entièrement à Freud :
- Dans la préface à la IIe édition de la Critique (1787), on peut lire cette
phrase, à citer intégralement, où Kant, s’en prenant à tous les dogmatismes,
énumère et souligne : « le matérialisme, le fatalisme, l’athéisme, l’incrédulité,
le fanatisme, la superstition, l’idéalisme, le scepticisme, qui sont nuisibles à
tous : peuple, savants, gouvernements; un danger public, le despotisme des
écoles, et dont seule la critique peut couper les racines. »
- Freud, de son côté, bien que se déclarant « résolument dualiste »,
notamment à propos de la théorie des pulsions, écrit ceci : « Il suffit à notre
impérieux besoin de causalité de trouver à chaque phénomène une cause unique
démontrable, ce qui, dans la réalité extérieure, est rarement le cas. Bien au
contraire, tout événement semble surdéterminé et paraît résulter de plusieurs
causes convergentes. Effrayés par l’immense complexité des faits, nous prenons
parti, dans nos recherches, pour une série d’événements contre une autre, en
établissant des oppositions qui n’existent pas et qui n’ont été créées que par la
suppression de relations plus larges. »
On relève là, manifestement : besoin de causalité, cause unique, plusieurs
causes (pluralité), oppositions qui n’existent pas (dualisme).
Allant plus loin dans la nuance et la réserve, jusqu’à l’implication de la
cause unique suprême : le monothéisme, on lit encore sous la plume de Freud :
« On peut en outre faire valoir que l’idée du dieu unique signifie elle-même un
progrès de la vie de l’esprit, mais il est impossible de faire un tel cas de ce
point. »
[10]
Ainsi Freud relativise lui-même ses propres affirmations jusqu’à les
contredire, témoignant par là d’un non-dogmatisme critique fondamental.
Même discret ou allusif, un coup d’œil critique sur le dualisme, comme sur
tout dogmatisme dont il est le paradigme, rencontre le doute épistémologique.
Autre et dernier exemple encore : Descartes, précisément, a énoncé le
principe du doute méthodique. Mais pour en tirer aussitôt la preuve
ontologique de l’existence de Dieu
[11].
Ni Descartes, ni Kant, ni Freud ne pouvaient évidemment connaître, aux
XVIIe, XVIIIe et même début du XXe siècle, les recherches sur l’axiomatisation de
la logique, la logique algorithmique et sur la mise au jour des présupposés, des
a priori impliqués dans toute théorie, quelle qu’elle soit, et du fait des théoriciens eux-mêmes. C’est pourquoi, à notre avis, la totalité de l’explication ne
peut s’assigner à des facteurs historiques.
Parvient-on d’ailleurs mieux aujourd’hui à cette explicitation exhaustive,
et y parviendra-t-on jamais ? C’est – pour employer le mot juste – plus que
douteux. Le besoin de causalité n’est peut-être qu’une composante du besoin,
vital, de croire.
Ceci conduit, enfin, à mettre en évidence les liens intrinsèques entre le
dualisme et le monisme. Dans leur quasi totalité, ceux qui ont été confrontés
ou se sont heurtés à l’aporie dualiste, que ce soit dans la science, la philosophie
ou la théologie – longtemps unies d’ailleurs – tous ont incliné fût-ce un moment
vers le
monisme. Rien de surprenant puisque le monisme est conçu précisément
pour
unifier les contraires
[12]. Un exemple majeur est la
Monadologie (Leibniz,
1714). Ou bien, d’autres ont rejeté le monisme, et c’est le cas de Freud, dans sa
deuxième théorie des pulsions, pour se rallier à l’opposition dichotomique dualiste
vie-mort, tenue – et non sans raisons... – pour fondamentale et irréductible.
Il est donc justifié de voir l’implication mutuelle, et retournable, dualismemonisme et monisme-dualisme, etde la nommer désormais monodualisme.
Le monisme, c’est la cause unique. Et sa forme suprême, c’est le
monothéisme
[13] : Dieu unique, être suprême, cause de tout et de lui-même.
Causa
sui. Mais les oppositions dualistes n’y manquent pas : Dieu et diable, Dieu et
Monde, Dieu et Homme, Ame et corps, Homme et Femme, Bien et Mal, Vie
et Mort... Or, de plus, érigé et promulgué en système dogmatique, le monodualisme engendre immanquablement l’intégrisme, le fanatisme, le terrorisme, la
mise à mort de l’autre : celui qui croit en un autre dieu.
Il y a « Celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas » (Aragon).
Mais celui qui ne croit pas au ciel y projette quand même quelque chose. En
veut-on un exemple ?
Comment a-t-on nommé les planètes en en faisant la découverte ? « Jupiter,
Vénus, Saturne (Cronos), Mars, Uranus, Mercure, Neptune, Pluton ». Si ce ne
sont pas de noms de divinités mythologiques, qu’est-ce alors ?
Nous voici donc, une fois de plus, ramenés au mythe. Les mythes devancent
la science, mais la science y fait retour (mythes odysséens du retour et retour
du mythe), au-delà de chaque découverte scientifique nouvelle qui fait passer
une part d’inconnu dans le connu. Bien des exemples en pourraient être pris
dans la génétique, la biologie moléculaire, l’astrophysique, et même la mathématique, modèle de la science « exacte ».
Pour clore la critique du monodualisme, on n’y voit d’autre issue que la
pluralisme
[14]. D’où la théorie pluraliste additionnelle de la
causalité et celle,
additive aussi, des
pulsions. « Êtres mythiques, notre mythologie » (Freud).
Et pour donner un mot – premier et dernier – à cette brève présentation, on
propose cette formule, relativiste car il n’existe pas de vérité absolue : En provenance de l’Inconscient, les mythes sont faits pour expliquer l’origine première,
la fin ultime, et les indénombrables trajets qui les parcourent et les rejoignent.
Le mythe, ou myste
[15], est donc la
causalité de l’inexplicable, de l’inconnaissable, en un motdu
mystère. Telle est la causalité mythique.
ANNEXE
Tableau mis à jour de la Causalité
- Causalité classique (Aristote) : dualiste, identitaire, de non-contradiction, du tiers-exclu.
Puis, par inclusion du tiers (algorithme),
- Causalité additionnelle (surdétermination).
- Causalité probabiliste (cause potentielle ou latente).
- Causalité but (cause finale).
- Causalité circulaire.
- Causalité en réseau.
- Causalité hiérarchique (cause efficiente).
- Causalité associative.
- Causalité récurrente (rétroactive).
- Causalité par retournement.
- Causalité de transfert.
- Causalité de Hasard.
- Causalité itérative (répétition causale).
- Causalité paradoxale (contradiction causale).
- Causalité mythique.
- Causalité infinitésimale.
- Causalité mutative.
- Causalité temporelle.
·
Les références à l’ouvrage présenté sont signalées dans le texte par la mention : op. cit.
·
DESCARTES R., 1641, Méditations métaphysiques.
·
FREUD S.,1915, Pulsions et destins pulsionnels.
·
FREUD S., 1932-33, L’angoisse et la vie pulsionnelle.
·
FREUD S., 1938-39, Moïse et le monothéisme.
·
FONTENELLE B., 1686, Entretiens sur la pluralité des mondes.
·
KANT E. Critique de la raison pure. Préface à la 2e édition (1787).
·
LEIBNIZ G.W., 1714, Monadologie.
[*]
Développement de la présentation du livre
Les Mythes, conteurs de l’Inconscient (Paris,
Payot, 2001), qui a été faite en ouverture de la demi-journée scientifique organisée par le
IV
e Groupe le 1
er juin 2002. Quatre communications par Nicole Belmont, Sophie de Mijolla-Mellor, Cathie Silvestre et Nathalie Zaltzman ont été écoutées avant la discussion générale. Nous
adressons nos remerciements aux organisateurs et participants de cette réunion.
[1]
Cf. Annexe : Tableau mis à jour de la causalité.
[2]
Cf. Voltaire : « Dieu a créé l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu. »
[3]
Version romaine : Saturne = père de Jupiter. Kronos = père de Zeus. Saturne = Kronos.
Jupiter = Zeus.
[4]
Cf.op. cit., p. 35, et
Moïse et le monothéisme.
[5]
Cf.op. cit., p.170.
[6]
Cf. op. cit., p. 116 et : Freud,
Pulsions et destins pulsionnels (1915) :
L’angoisse et la vie
pulsionnelle (1932-33).
[7]
Y compris « pour ne rien dire ». Cf. R. Queneau : « Tu causes, tu causes... ».
[8]
Cf. ci-dessus, p. 8.
[9]
Cf. : Nouveaux compléments à la théorie de la causalité : la causalité de Hasard, la causalité
paradoxale, la causalité itérative,
Topique, 1997, n° 63, pp. 5-17; notamment : 10-14.
[10]
Cf. op. cit., pp. 35-36. Toutes ces citations in :
Moïse et le monothéisme (1938), Trad.
Gallimard, 1948, chap. VIII.
[11]
Méditations métaphysiques (1641).
[12]
Cecidepuis les Pythagoriciens.
[13]
Cf.op. cit., pp. 35-36.
[14]
Cf. Fontenelle,
Entretiens sur la pluralité des mondes (1686).
[15]
Cf.op. cit., Étymologie, p. 41.