Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950176
200 pages

p. 7 à 16
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 84 2003/3

2003 TOPIQUE

Nouvelles perspectives dans l’analyse des mythes  [*]

Jean-Paul Valabrega 151 rue de Grenelle 75007 Paris
L’étude des mythes et des phantasmes : ensemble phantasmo-mythique issu de l’Inconscient, amène à dégager trois axes : Métapsychologie, Théorie de la causalité, Théorie générale de la connaissance, auxquels sont apportés des suppléments. De même pour la théorie des pulsions. Ensuite est reprise l’étude du dualisme, du monisme, et introduite la notion de monodualisme, la seule échappatoire à ce système clos étant une conception pluraliste. Le mythe se définit comme causalité de l’inexplicable, de l’inconnaissable, du mystère.Mots-clés : Mythes, Causalités, Monodualisme, Pluralisme, Mystère. The study of myths and fantasies : these forces coming from the Unconscious can be organised around three main axes with their additional correlations – Metapsychology, the Theory of Causality and the General Theory of Knowledge. The same is true for the theory of drives. This article then looks at the study of dualism and monoism and introduces the notion of mono-dualism, as the only way to escape this closed system is a necessarily pluralistic one in conception. Myths are then the causal result of what is inexplicable, unknowable and mysterious.Keywords : Myths, Causality, Mono-dualism, Pluralism, Mystery.
Entreprise depuis longtemps déjà, une vingtaine d’années au moins, l’étude des phantasmes et des mythes, de la phantasmatique et des mythologiques – pour reprendre ce pluriel choisi par C. Lévi-Strauss – fait apparaître d’emblée que ces deux productions, expressions, figurations, sont inséparables des versions multiples, infinies, qui nous en sont transmises par les récits, contes, légendes, gestes, épopées, autant de variantes indénombrables et – suivant une remarque de G. Dumézil – indifférenciables dans leur structure; auxquelles il faut ajouter les thèmes et motifs latents des rêves, cette étude complexe et laborieuse situe d’abord l’ensemble phantasmo-mythique dans ses rapports à la fois intrinsèques et extra-territoriaux, transhistoriques et culturels, intemporels, immanents et transcendants avec l’Inconscient.
Poursuivant cette quête du Graal, ou de la Toison d’Or, s’est progressivement dégagée et construite une théorie plus large et plus complète, dont les axes peuvent être à présent systématisés et schématisés. Ces axes constituent à la fois les fondements et les aboutissements de l’ouvrage que nous présentons aujourd’hui à ladiscussion. Etcomme entémoigne sonsous-titre : Questions d’origine et de fin.
Commençons par une énumération sommaire de ces perspectives, qui sont au nombre de trois, et dont on indiquera ensuite quelques bases, précisions et développements :
  1. L’axe métapsychologique, rattaché bien entendu à la métapsychologie freudienne, mais en y incluant des compléments estimés nécessaires.
  2. Celuides causes et effets : les Causalités. Lesquelles conduisent à :
  3. L’axe d’une Théorie de la connaissance, car toute connaissance se fonde sur la recherche et la découverte des causes.
Précisons que le terme : Axe(s) est ici pleinement justifié. Avec tous ses dérivés de axis, axios, axiôma, qui donnent axiome, axiomatique, sans oublier l’axiologie qui est la théorie des valeurs. Car s’il n’existe pas de morale du vrai et du faux « en soi », il y a, en revanche, une éthique de la recherche et des utilisations de la vérité. Ce n’est pas Aristote, Platon et Socrate qui diront le contraire. Quant à la nature et aux fonctions de l’oubli, on y reviendra dans un instant.
I. Ainsi, notre premier axe, métapsychologique, intègre aux trois perspectives freudiennes : Topique, dynamique et économique deux nouveaux points de vue : épistémologique et anthropologique.
A – Outre sa fonction la plus générale dans la théorie de la connaissance, en effet, l’épistémologie a acquis un de ses champs spécifique dans la logistique (au sens premier, logico-mathématique de ce concept), dans la logique algorithmique, dans l’axiomatique, à savoir l’explicitation des axiomes et postulats implicites, sous-jacents à toute théorie explicative.
Or cette voie épistémologique rencontre le phénomène clinico-théorique découvert par l’analyse, nommément le contre-transfert, saisi dans l’ensemble : Transfert-Contre-tranfert-Transféré, que l’on a établi.
Dans les deux cas : axiomatique générale et analytique, il s’agit de mettre au jour, d’intégrer l’implicite, le latent, le sens inconscient au raisonnement déductif ou inductif : c’est-à-dire notamment d’inclure l’observateur et l’expérimentation dans l’observation, la collecte des faits et l’expérience.
L’interprétation analytique, à commencer pare celle du rêve, consiste bien à expliciter l’implicite, à rendre manifeste le latent. C’est la voie ouverte par Freud à partir des phénomènes psychiques et débouchant sur l’analyse du Transfert-Contre-transfert-Transféré. Et dans l’autre, plus générale, applicable à l’univers physico-chimique et cosmologique, on a Einstein avec la théorie de la Relativité, d’abord restreinte, puis généralisée.
B – Quant au point de vue anthropologique, il est l’un de ceux auquel Freud s’est référé tout au long de son œuvre, même s’il ne l’a pas explicitement formulé. (Cf. ses multiples références aux contes, légendes, romans, fables et surtout à leur fonds mythique commun). Mais cette prise en compte des données anthropologiques devient indispensable dès lors que l’on entreprend l’étude systématique de l’ensemble à trois, puis, quatre termes – « tétractique » : Inconscient, Phantasme, Mythe, auquel il faut ajouter les Pulsions.
Pour rester dans ces domaines illimités, le mythe, précisément, est un universel. Mais seule sa recherche proche et éloignée dans le temps et l’espace permet d’en détecter et mettre au jour les variantes, versions, traductions, transpositions, retournements, et les liens apparents ou cachés qui, justement, en constituent l’universalité.
II – Le second axe est, lui aussi, universel : il s’agit de la théorie de la causalité. Ou, plus exactement, des causalités. Comme dans la métapsychologie (adjonction des points de vue épistémologique et anthropologique) et dans la théorie des pulsions (introduction de la pulsion de régression), on est conduit à adopter une conception, une méthodologie, ou mieux encore une gnoséologie additionnelle, additive – i.e. le signe + – là où elle était jusqu’ici, traditionnellement et dogmatiquement depuis Aristote, soustractive et réductrice. Elle devient donc augmentative et intégrative en lieu et place du principe aristotélicien unitaire d’identité, de non-contradiction et du tiers-exclu. Ce qui d’ailleurs – comme on l’a à chaque fois répété – ne vise pas à supprimer ce premier axiome de la causalité.
En revanche, et par étapes successives, on était parvenu dans le présent ouvrage à répertorier pas moins de seize sous-types de causalités, les deux dernières étant la causalité mythique et la causalité infinitésimale (cf. op. cit., pp. 32-33). Sans pouvoir cependant affirmer que cette liste soit complète, ni ne sera probablement jamais close et exhaustive. Causalité dubitative ? Et la preuve n’a pas tardé ! Aujourd’hui même, et donc encore inédites, nous aurions à y ajouter deux nouveaux sous-types : à savoir la causalité mutative et la causalité temporelle. Ce qui porte l’ensemble actuel à dix-huit... [1]
A – Dans la première, mutative, il s’agit comme son nom l’indique d’intégrer à la causalité les mutations : phénomènes très complexes se produisant dans toute l’échelle du vivant – des micro-organismes, bactéries, virus, prions, jusqu’à l’espèce humaine – et dont on commence aujourd’hui seulement à mesurer l’importance. Car si certaines mutations sont adaptatives, individuelles d’abord, puis héréditaires, génétiques, évolutionnistes, onto-phylogénétiques, d’autres sont accidentelles, fortuites, imprévisibles, hasardeuses (Cf. la Causalité de Hasard), variables, stochastiques, et jusqu’à paradoxales (Cf. la causalité paradoxale) : ainsi les mutations involutives, productrices d’anticorps et d’antigènes destructeurs, non plus des agents pathogènes mais, par retournement, dans les pathologies auto-immunes, tendantà la mort de l’organisme porteur.
B – La causalité temporelle pose des problèmes plus ardus encore. On se demande d’abord pourquoi elle a pu être si longtemps (c’est le mot) oubliée, ignorée ou occultée de la théorie générale de la causalité. Alors que le temps intervient ou s’ajoute dans toute chaîne cause-effet ou effet-cause, depuis une fraction infinitésimale de seconde (nano-seconde) jusqu’à des milliers, millions, milliards d’années, et aux années-lumière, qui sont une approche mathématique temporo-spatiale de l’infini. Et ne serait-ce aussi que par la raison que toute relation causale prend « un certain temps », mesurable ou incommensurable, infiniment petit ou grand, les deux infinis se rejoignant dans l’espace-temps.
Autre exemple – antique – de cette omission : dans les quatre éléments : l’air, le feu, la terre et l’eau, on n’a pas inscrit le temps qui, néanmoins, est un facteur constant de la cosmologie et de la biosphère. Il faut attendre (!) Einstein, au XXe siècle, pour que le temps soit intégré à la théorie générale de l’Univers. Pour l’univers psychique, c’est encore autre chose, puisque « l’Inconscient ignore le temps » (Freud).
D’où précisément deux explications possibles de cette tendance éliminatrice systématique et répétitive : a) La volonté incoercible, chez l’humain, de maîtriser le temps, parce que son écoulement, irréversible, a pour implication la fatalité inéluctable de la mort. Or c’est en vérité le temps qui détient la maîtrise absolue, vie et mort, origine et fin. La mort ne peut donc être que niée : culte des morts, croyance en l’immortalité de l’âme et en la résurrection. Une source universelle primaire de toute mythologie. b) Le temps est un facteur causal de l’Oubli. Mais – pour parodier Voltaire – le temps crée l’oubli, mais l’oubli du temps le lui rend bien [2].
Et nous voilà, qu’on le veuille ou non, replongés dans la mythologie. Kronos-Chronos qui, par leur nomination même, ne font qu’un : un en deux ou deux en un, distingués seulement par la lettre initiale : (K, Kappa et X, Khi). Comme le seraient Carl et Karl, Ivan et Yvan, Vladimir et Wladimir, Jésus et Iésus...
Variantes orthographiques ou phonétiques, synonymies, homonymies, homophonies, éponymies, anagrammes, holorimes, les Grecs anciens étaient de grands utilisateurs de jeux de mots. Mais qui ne peuvent nullement être réduits à des plaisanteries ou facéties verbales. Comme Freud devait le découvrir, ils sont au contraire des révélations sémantiques, sémiotiques, sémiologiques de sens cachés, secrets, voire sacrés, allant de l’invocation au blasphème. Et c’est là un caractère constant, latent, inconscient de tout langage.
Dans l’univers enchevêtré des mythes, cet effet sidérant (Freud) se dissimule et se révèle parmi les innombrables versions et variantes, et suivant tous les locuteurs, narrateurs, conteurs, transcripteurs, oracles, innombrables eux aussi, connus ou anonymes, dont l’origine et l’existence même restent souvent mystérieuses. On pourrait citer : Sophocle, Homère, Virgile, Socrate, Platon, Ovide, Euripide, et tant d’autres...
Au milieu de cet océan (Okeanos) infini des mythes, on découvre souvent et comme par hasard une clef passe-partout dans les désignations nominales, c’est-à-dire l’identité de nombre de divinités. Et c’est justement – croyons-nous – l’occurrence paradigmatique de Kronos-Chronos. Ce ne sont pas des dieux de second rang : Kronos (ou Cronos), Titan (= divinité primitive pré-olympienne), père de Zeus, détrôné par ce fils qui devient Maître suprême des dieux [3]. Et Chronos, Temps, entité universelle puisque Zeus lui-même lui restera soumis.
Voilà donc, s’il en est, une « évidence cachée ». De celles – que l’on sache – n’ayant jamais à ce jour été relevée par aucun commentateur, helléniste ou mythologue. Comme quoi l’infime peut receler un sens et une portée considérables, le micron être aussi un maximal. De même que les microbes, bactéries ou virus peuvent engendrer des pandémies ou, à l’inverse, quelques milligrammes d’antibiotiques sauver des millions de vies.
Dans la théogonie de Kronos-Chronos-Zeus, à laquelle il faut ajouter Rhéa, mère de Zeus et Héra (anagramme), son épouse, on trouve ensuite, justement, les divinités féminines du Destin – donc du « chemin de la vie », cf. Dante – et de la mort. La première étant Gaïa ou Gé, mère de Kronos et Terre-mère-nourri-cière universelle. Ainsi peut-on voir et revoir sur la scène Clotho, Lachésis et Atropos, les trois fileuses; Diké, Anankê, Moira; Léthé, source de l’Oubli et de Mnémosyne, source de la Mémoire. Sans oublier (sic) non plus : Morphée, Hypnos, Onéiros et, pour finir... Thanatos. Entités masculines celles-là. Autrement dit : ce sont tous les humains, hommes et femmes, qui naissent, dorment, rêvent, vivent et meurent. Grande nouvelle en vérité...
Autre point focal dans les problèmes, enchaînements et la théorie même de la causalité : tous les sous-types que l’on a été amené à distinguer et définir peuvent se combiner avec un ou plusieurs autres. C’est même une loi générale, quoique le plus souvent non-explicite, de la causation. Ce qui n’a pas échappé à Freud dans certaines de ses notations [4]. Mais à l’inverse, ces dits sous-types peuvent aussi se disjoindre, se désintriquer, comme Freud encore l’a formulé à propos des pulsions (Mischung-Entmischung). Voilà qui conduit à un rapprochement – peut-être inattendu mais qui n’est pas le seul – entre cause et pulsion [5]. La recherche des causes, tout d’abord, est un besoin humain universel, et depuis toujours. Un principe de causalité est donc immanent à toute explication, qu’elle soit scientifique ou mythique – second rapprochement – les deux se rejoignant d’ailleurs dans leur origine et par-delà les aboutissants : origine et fin.
Ainsi la causalité a une origine pulsionnelle. De même que l’on a introduit, dans la théorie dualiste, la pulsion de régression (déjà pressentie par Rank et Róheim), on doit faire place à une pulsion de recherche, ou épistémophilique. Les dénominations mêmes en témoignent : épistémologie et épistémophilie (ou épistémoscopie) sont en rapport étroit : de cause à effet et inversement, peut-on dire ici à bon et efficient escient. Tous deux sont dérivés de savoir, épistémê. L’épistémologie est donc la sublimation de l’épistémophilie. La théorie de la causalité est une sublimation de la pulsion épistémophilique, et la mythologie en est une autre. Ce que Freud a dit dans un saisissant raccourci : « La théorie des pulsions est notre mythologie » [6].
Une épistémologie pluraliste et relativiste fait apparaître que toute cause, causation ou causalié contient de l’explicite et du latent. Comme le verbe causer lui-même, qui a un double sens : engendrer, effectuer, produire, et dire, énoncer, parler [7].
Le manifeste et le latent de la causalité, lui, s’inscrit dans la trilogie du connu, de l’inconnu et de l’inconnaissable. Territoires aux frontières fluctuantes : de l’inconnu passe continuellement au connu, mais celui-ci peut être à son tour remis – c’est le cas de le dire – en cause et replongé dans l’inconnu, jusqu’à une connaissance nouvelle. Et puis, en deçà ou au-delà de ces terrains vagues, reste et demeurera toujours la zone X (c’est, comme par hasard, le Chi de Xpóvos, espace de l’inconnaissable, impossible à mesurer, évaluer, quantifier ni même à circonscrire.
Appréhendé sous l’angle d’une épistémologie générale, on voit donc que la causalité pose au moins autant de problèmes qu’elle permet d’en résoudre. Ce qui justifie le but visé par l’axiomatique, déjà brièvement indiqué [8], et qui consiste à expliciter les postulats ou axiomes implicites. Or le principal de ces postulats, et qui entraîne peu ou prou tous les autres, nous paraît être celui de la dualité, auquel a été conféré le statut de principe évident, irréfutable, apodictique de la causalité classique.
Dualité (exclusion du tiers) ou, faudrait-il dire plus précisément, ce qu’elle a engendré : le dualisme. Car entre les deux (sic) : dualité et dualisme, il y a une différence catégorielle. Le dualisme, et le dualiste, c’est ce ou celui qui transforme, qui édifie la dualité en une doctrine. Mais voilà le hic : dans les intentions occultes de toute doctrine, dogme et dogmatisme, on décèle toujours un a priori: postulat, axiome, croyance, adhésion, credo, idéologie, mythologie, bref un acte de foi. Jusqu’à l’extrême absolu : Credo quia absurdum, J’y crois parce que c’est absurde (Pascal). On ne saurait, en effet, aller plus loin,« en désespoir de cause », peut-on dire littéralement [9].
Pour y revenir encore, la dualité est sans doute – suivant une expression de Kant – une « forme a priori de la sensibilité et de l’entendement ». Parmi de multiples autres oppositions binaires – qui d’ailleurs souvent en découlent – tout porte à penser qu’elle a son fondement dans la dualité de naissance, innée, sexuée, donc un des éléments constitutifs de l’identité. D’où aussi – pour ne prendre que ce seul exemple – le mythe platonicien de la séparation des sexes (sectus), voulue par Zeus.
Les problèmes de dualités, et plus encore ceux que posent les dualismes de tous ordres : scientifique, théologique ou politique, n’ont pas échappé à Kant, ni entièrement à Freud :
  • Dans la préface à la IIe édition de la Critique (1787), on peut lire cette phrase, à citer intégralement, où Kant, s’en prenant à tous les dogmatismes, énumère et souligne : « le matérialisme, le fatalisme, l’athéisme, l’incrédulité, le fanatisme, la superstition, l’idéalisme, le scepticisme, qui sont nuisibles à tous : peuple, savants, gouvernements; un danger public, le despotisme des écoles, et dont seule la critique peut couper les racines. »
  • Freud, de son côté, bien que se déclarant « résolument dualiste », notamment à propos de la théorie des pulsions, écrit ceci : « Il suffit à notre impérieux besoin de causalité de trouver à chaque phénomène une cause unique démontrable, ce qui, dans la réalité extérieure, est rarement le cas. Bien au contraire, tout événement semble surdéterminé et paraît résulter de plusieurs causes convergentes. Effrayés par l’immense complexité des faits, nous prenons parti, dans nos recherches, pour une série d’événements contre une autre, en établissant des oppositions qui n’existent pas et qui n’ont été créées que par la suppression de relations plus larges. »
On relève là, manifestement : besoin de causalité, cause unique, plusieurs causes (pluralité), oppositions qui n’existent pas (dualisme).
Allant plus loin dans la nuance et la réserve, jusqu’à l’implication de la cause unique suprême : le monothéisme, on lit encore sous la plume de Freud : « On peut en outre faire valoir que l’idée du dieu unique signifie elle-même un progrès de la vie de l’esprit, mais il est impossible de faire un tel cas de ce point. » [10]
Ainsi Freud relativise lui-même ses propres affirmations jusqu’à les contredire, témoignant par là d’un non-dogmatisme critique fondamental.
Même discret ou allusif, un coup d’œil critique sur le dualisme, comme sur tout dogmatisme dont il est le paradigme, rencontre le doute épistémologique.
Autre et dernier exemple encore : Descartes, précisément, a énoncé le principe du doute méthodique. Mais pour en tirer aussitôt la preuve ontologique de l’existence de Dieu [11].
Ni Descartes, ni Kant, ni Freud ne pouvaient évidemment connaître, aux XVIIe, XVIIIe et même début du XXe siècle, les recherches sur l’axiomatisation de la logique, la logique algorithmique et sur la mise au jour des présupposés, des a priori impliqués dans toute théorie, quelle qu’elle soit, et du fait des théoriciens eux-mêmes. C’est pourquoi, à notre avis, la totalité de l’explication ne peut s’assigner à des facteurs historiques.
Parvient-on d’ailleurs mieux aujourd’hui à cette explicitation exhaustive, et y parviendra-t-on jamais ? C’est – pour employer le mot juste – plus que douteux. Le besoin de causalité n’est peut-être qu’une composante du besoin, vital, de croire.
Ceci conduit, enfin, à mettre en évidence les liens intrinsèques entre le dualisme et le monisme. Dans leur quasi totalité, ceux qui ont été confrontés ou se sont heurtés à l’aporie dualiste, que ce soit dans la science, la philosophie ou la théologie – longtemps unies d’ailleurs – tous ont incliné fût-ce un moment vers le monisme. Rien de surprenant puisque le monisme est conçu précisément pour unifier les contraires [12]. Un exemple majeur est la Monadologie (Leibniz, 1714). Ou bien, d’autres ont rejeté le monisme, et c’est le cas de Freud, dans sa deuxième théorie des pulsions, pour se rallier à l’opposition dichotomique dualiste vie-mort, tenue – et non sans raisons... – pour fondamentale et irréductible.
Il est donc justifié de voir l’implication mutuelle, et retournable, dualismemonisme et monisme-dualisme, etde la nommer désormais monodualisme.
Le monisme, c’est la cause unique. Et sa forme suprême, c’est le monothéisme [13] : Dieu unique, être suprême, cause de tout et de lui-même. Causa sui. Mais les oppositions dualistes n’y manquent pas : Dieu et diable, Dieu et Monde, Dieu et Homme, Ame et corps, Homme et Femme, Bien et Mal, Vie et Mort... Or, de plus, érigé et promulgué en système dogmatique, le monodualisme engendre immanquablement l’intégrisme, le fanatisme, le terrorisme, la mise à mort de l’autre : celui qui croit en un autre dieu.
Il y a « Celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas » (Aragon). Mais celui qui ne croit pas au ciel y projette quand même quelque chose. En veut-on un exemple ?
Comment a-t-on nommé les planètes en en faisant la découverte ? « Jupiter, Vénus, Saturne (Cronos), Mars, Uranus, Mercure, Neptune, Pluton ». Si ce ne sont pas de noms de divinités mythologiques, qu’est-ce alors ?
Nous voici donc, une fois de plus, ramenés au mythe. Les mythes devancent la science, mais la science y fait retour (mythes odysséens du retour et retour du mythe), au-delà de chaque découverte scientifique nouvelle qui fait passer une part d’inconnu dans le connu. Bien des exemples en pourraient être pris dans la génétique, la biologie moléculaire, l’astrophysique, et même la mathématique, modèle de la science « exacte ».
Pour clore la critique du monodualisme, on n’y voit d’autre issue que la pluralisme [14]. D’où la théorie pluraliste additionnelle de la causalité et celle, additive aussi, des pulsions. « Êtres mythiques, notre mythologie » (Freud).
Et pour donner un mot – premier et dernier – à cette brève présentation, on propose cette formule, relativiste car il n’existe pas de vérité absolue : En provenance de l’Inconscient, les mythes sont faits pour expliquer l’origine première, la fin ultime, et les indénombrables trajets qui les parcourent et les rejoignent. Le mythe, ou myste [15], est donc la causalité de l’inexplicable, de l’inconnaissable, en un motdu mystère. Telle est la causalité mythique.
 
ANNEXE Tableau mis à jour de la Causalité
 
 
  1. Causalité classique (Aristote) : dualiste, identitaire, de non-contradiction, du tiers-exclu. Puis, par inclusion du tiers (algorithme),
  2. Causalité additionnelle (surdétermination).
  3. Causalité probabiliste (cause potentielle ou latente).
  4. Causalité but (cause finale).
  5. Causalité circulaire.
  6. Causalité en réseau.
  7. Causalité hiérarchique (cause efficiente).
  8. Causalité associative.
  9. Causalité récurrente (rétroactive).
  10. Causalité par retournement.
  11. Causalité de transfert.
  12. Causalité de Hasard.
  13. Causalité itérative (répétition causale).
  14. Causalité paradoxale (contradiction causale).
  15. Causalité mythique.
  16. Causalité infinitésimale.
  17. Causalité mutative.
  18. Causalité temporelle.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Les références à l’ouvrage présenté sont signalées dans le texte par la mention : op. cit.
·  DESCARTES R., 1641, Méditations métaphysiques.
·  FREUD S.,1915, Pulsions et destins pulsionnels.
·  FREUD S., 1932-33, L’angoisse et la vie pulsionnelle.
·  FREUD S., 1938-39, Moïse et le monothéisme.
·  FONTENELLE B., 1686, Entretiens sur la pluralité des mondes.
·  KANT E. Critique de la raison pure. Préface à la 2e édition (1787).
·  LEIBNIZ G.W., 1714, Monadologie.
 
NOTES
 
[*]Développement de la présentation du livre Les Mythes, conteurs de l’Inconscient (Paris, Payot, 2001), qui a été faite en ouverture de la demi-journée scientifique organisée par le IVe Groupe le 1er juin 2002. Quatre communications par Nicole Belmont, Sophie de Mijolla-Mellor, Cathie Silvestre et Nathalie Zaltzman ont été écoutées avant la discussion générale. Nous adressons nos remerciements aux organisateurs et participants de cette réunion.
[1]Cf. Annexe : Tableau mis à jour de la causalité.
[2]Cf. Voltaire : « Dieu a créé l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu. »
[3]Version romaine : Saturne = père de Jupiter. Kronos = père de Zeus. Saturne = Kronos. Jupiter = Zeus.
[4]Cf.op. cit., p. 35, et Moïse et le monothéisme.
[5]Cf.op. cit., p.170.
[6]Cf. op. cit., p. 116 et : Freud, Pulsions et destins pulsionnels (1915) : L’angoisse et la vie pulsionnelle (1932-33).
[7]Y compris « pour ne rien dire ». Cf. R. Queneau : « Tu causes, tu causes... ».
[8]Cf. ci-dessus, p. 8.
[9]Cf. : Nouveaux compléments à la théorie de la causalité : la causalité de Hasard, la causalité paradoxale, la causalité itérative, Topique, 1997, n° 63, pp. 5-17; notamment : 10-14.
[10]Cf. op. cit., pp. 35-36. Toutes ces citations in : Moïse et le monothéisme (1938), Trad. Gallimard, 1948, chap. VIII.
[11]Méditations métaphysiques (1641).
[12]Cecidepuis les Pythagoriciens.
[13]Cf.op. cit., pp. 35-36.
[14]Cf. Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (1686).
[15]Cf.op. cit., Étymologie, p. 41.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Développement de la présentation du livre Les Mythes, conte...
[suite] Suite de la note...
[1]
Cf. Annexe : Tableau mis à jour de la causalité. Suite de la note...
[2]
Cf. Voltaire : « Dieu a créé l’homme à son image, mais l’ho...
[suite] Suite de la note...
[3]
Version romaine : Saturne = père de Jupiter. Kronos = père ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Cf.op. cit., p. 35, et Moïse et le monothéisme. Suite de la note...
[5]
Cf.op. cit., p.170. Suite de la note...
[6]
Cf. op. cit., p. 116 et : Freud, Pulsions et destins pulsio...
[suite] Suite de la note...
[7]
Y compris « pour ne rien dire ». Cf. R. Queneau : « Tu caus...
[suite] Suite de la note...
[8]
Cf. ci-dessus, p. 8. Suite de la note...
[9]
Cf. : Nouveaux compléments à la théorie de la causalité : l...
[suite] Suite de la note...
[10]
Cf. op. cit., pp. 35-36. Toutes ces citations in : Moïse et...
[suite] Suite de la note...
[11]
Méditations métaphysiques (1641). Suite de la note...
[12]
Cecidepuis les Pythagoriciens. Suite de la note...
[13]
Cf.op. cit., pp. 35-36. Suite de la note...
[14]
Cf. Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (168...
[suite] Suite de la note...
[15]
Cf.op. cit., Étymologie, p. 41. Suite de la note...