2003
TOPIQUE
Mythes, rites, et théories indigènes
[1]
Pierre Pacaud
11 av. du MaréchalJoffre 93460 Gournay s/Marne
L’article propose quelques pistes de réflexion à partir d’un commentaire de
l’article de J. Galinier consacré aux théories indigènes Otomi, dans une perspective psychanalytique et en s’étayant sur une démarche comparatiste avec des formations culturelles
malgaches, fondée sur une ethnographie directe. Les liens entre psychique et social, le
statut épistémologique du mythe dans sa relation au rite, les hypothèses concernant une
métapsychologie indigène, y sontexplorés.Mots-clés :
Anthropologie psychanalytique, Mythe, Rite, Travail du rêve, Figura- bilité, Diversité culturelle, Archaïque.
This article reflects on J. Galinier’s article on indigenous Otomi theories
from the point of view of psychoanalysis and branching out to include a comparative
study of this with Madagascan cultural formations based on direct ethnography. The bonds
between what is psychic and what is social, the epistemological status of the myth in its
relation to the rite and hypotheses concerning indigenous metapsychology are studied.Keywords :
Psychoanalytical anthropology, Myths, Rites, Dream work, Figurability, Cultural diversity, Archaic.
L’article voudrait prolonger le débat noué entre anthropologues et psychanalystes lors de la journée scientifique du 6 avril 2002, autour d’une série de
questions dont traite Jacques Galinier dans son article : La mythologie est leur
théorie des pulsions, consacré à la culture Otomi du Mexique.
On envisagera successivement : si la manière dont les sociétés exprimitives traitent de la question du pulsionnel et de ses débordements constitue ou
non un obstacle épistémologique entre anthropologues et psychanalystes, puis
le statut du mythe qui semble excéder toute formalisation théorique au sens où
le mot recouvre une palette de réalités si variables selon les cultures et d’une
discipline et d’un auteur à l’autre (au sein d’une même discipline) qu’il nécessite
d’être exploré en fonction de la diversité culturelle et en lien aux rites, enfin la
question des « théories indigènes ».
Mon propos tente d’articuler une approche psychanalytique à une démarche comparatiste étayée sur mon ethnographie directe des formations culturelles Malgaches dans la perspective d’une anthropologie psychanalytique
renouvelée.
À la différence du mythe, les modalités sociales du traitement du pulsionnel
et de ses débordements dans les sociétés ex-primitives ne susciteraient pas
d’obstacle épistémologique majeur dans la discussion entre psychanalystes et
anthropologues. En d’autres termes, les destins collectifs de la violence ou ses
avatars conflictuels individuels, et par voie de conséquence les moyens collectifs
et les styles mis en œuvre par les sociétés « traditionnelles » pour les endiguer
et les réprimer ou les convertir en œuvres de civilisation – destins qui ramènent
peu ou prou à l’organisation sociale et en dépendent par les systèmes de parenté,
la coutume et le droit et jusqu’au politique –, n’opposeraient pas anthropologues et psychanalystes de manière systématique. Or, rien n’est moins sûr, et
les incursions de psychanalystes dans l’analyse du « sociétal » restent rares et
fragmentaires, quand elles n’ont pas systématiquement fait l’impasse ou écarté
toute référence à l’organisation sociale et au contexte singulier des cultures
étudiées, à l’exemple de Géza Ròheim comparé par A. Zempléni, à « une
machine à trancher du jambon œdipien »
[2]. Dans sa préface au livre de l’anthropologue Bernard Juillerat :
Œdipe chasseur, André Green soulignait à juste
titre combien « la différence entre culturel et social n’est pas facile à saisir »,
avant de les distinguer :
« Disons que le culturel a surtout affaire avec les systèmes symboliques et
sémantiques, tandis que le social est surtout affaire de classes, de hiérarchies,
en somme de la structure de la société. D’une certaine manière, les catégories
sociales peuvent être opposées aux valeurs culturelles »
[3].
Si la distinction générique s’avère formellement convaincante – j’ignore
si André Green y souscrirait encore aujourd’hui sous cette forme – certaines
sociétés paraissent toutefois ne pas se laisser ranger dans une telle partition
heuristique, l’excèdent ou la contredisent. Ainsi, la structure sociale des
Merina de Madagascar et la position respective des différents groupes dans la
hiérarchie sociale est indissociable du mythe d’origine
[4], qui fait des sept
principaux groupes ancestraux à hiérarchie mobile
andriana (« piliers ») : des
étrangers d’origine divine au sommet de la pyramide par opposition aux deux
groupes statutaires du bas de l’échelle, les
descendants d’esclaves et les
noirs
aux six mères. Et la dynamique sociale toujours potentiellement conflictuelle
(à moins de confondre comme J.J. Rousseau la société civile avec une société
de bienfaisance) se déplace et s’actualise aussi par le canal des rites, illustrant
la sédimentation du social et du culturel jusqu’au politique. En effet, les deux
groupes évoqués (descendants d’esclaves et d’anciens serviteurs royaux) multiplient les rites d’exhumation familiaux quand ils le peuvent et les cultes extra
familiaux (possession par des ancêtres royaux historiques) en vue de se reconstituer respectivement une filiation ancestrale et des généalogies prestigieuses
fictives dont ils espèrent des bénédictions, la protection, une reconnaissance
sociale. Ils construisent des « romans familiaux » individuels qui prennent
ensuite fréquemment une dimension collective mythique pour se convertir enfin
en véritables formations sociales (cultes) et drainer des individus en détresse
de même appartenance statutaire, dans un univers où avoir une existence sociale
passe par une identité collective territoriale issue des ancêtres, et où l’acquisition du Pouvoir (politique) est indissociable de la possession d’un capital
d’ancêtres (fictifs ou non) et de privilèges historiques, d’une profondeur généalogique cumulative. Par conséquent, dans ce cas d’espèce, les catégories sociales
ne peuvent pas être opposées
stricto sensu aux valeurs culturelles auxquelles
elles sont justement sédimentées par le biais du mythe comme de la mutation
de romans familiaux en formations mythiques actualisées dans des rites et des
cultes de possession. C’est même l’inverse qui se passe, puisque les
descendants d’esclaves et les
noirs intériorisent comme les leurs, des ancêtres
historiques familiaux ou royaux (parfois effectifs) étrangers à leurs groupes
statutaires, dont leurs ascendants étaient historiquement et dans le contexte
culturel et sémantique les
enfants (
ankizy) et
serviteurs (
mpanompo), et qu’ils
tentent de s’approprier par le canal des cultes de possession. Le processus
s’amplifie et se répète à chaque période de crise sociale et politique. Les valeurs
culturelles dominantes, celles des groupes
andriana véhiculées sous forme
idéologique d’idéal par la société Merina sont celles qui font des ancêtres et
compulsivement pour les dominés qui en ont étés privés historiquement, des
figures parentales idéalisées détentrices et pourvoyeuses d’une puissance : le
hasina (mana), soit les figures dépersonnalisées d’un Pouvoir et investies d’une
toute puissance dont dépend la survie du groupe. L’idéologie, en bref, est celle
dite du
fihavanana correspondant à la transposition au corps social de l’idéal
de solidarité familiale au sens large hantée par la crainte du conflit et de la
division et par la recherche de l’unité sous l’autorité des aînés ou
pères et mères,
selon la formule sacrée :
parents et enfants ne peuvent se séparer. La notion de
valeur gagne donc à être transposée, en termes freudiens, en figure(s) parentale(s) intériorisée(s) représentée(s) sous forme d’idéal et projeté dans le socius.
Ce fragment de reconstruction présente des similitudes avec celle de Jacques
Galinier par-delà les singularités irréductibles et propres à chaque aire culturelle. Il montre comment la typologie sociale et politique Otomi sert de
paradigme collectif et de doublet de figures psychiques, d’instances internes
mobilisées par le chamane sous forme de figurines in situ, dans une mise en
scène et en sens d’une théorie, voire d’une « métapsychologie indigène » actualisée lors des thérapies chamaniques. On aperçoit ici l’intérêt heuristique de son
hypothèse qui suggère, même s’il ne le formule pas en ces termes, de traduire
ces imagos culturelles, les idolos ou figures psychiques en une représentation
culturelle de la dynamique conflictuelle interne en termes d’instances intra
psychiques issues de la seconde topique.
L’hypothèse atteste encore de la sédimentation des registres culturel et social
sans rejeter pour autant leur autonomie relative, comme conséquence de celle
de la surdétermination du social par le psychique envisageable en transposant
le modèle freudien de l’inscription simultanée des traces mnésiques dans les
différents topos de l’appareil psychique, sous différentes formes à la manière
de feuillets stratifiés en couches (modèle de la lettre à Fliess, n° 52); et l’articulation à la seconde topique constitue un outil précieux pour élucider en termes
de restitution d’instances sous forme de rapports de sociabilité sédimentés, des
formations sociales au sein du contexte culturel singulier dans lequel elles s’inscrivent et s’actualisent, en référence à la dynamique psychique inconsciente
(animique), conflictuelle et défensive, répétitivementmise en œuvre.
Le social joue en retour et de manière souterraine sur les productions culturelles. En prolongement de l’exemple Malgache, pourquoi le genre littéraire du
roman est-il aussi exceptionnel à Madagascar, à l’opposé du foisonnement
créatif des œuvres picturales, de l’art funéraire, de la poésie, de la musique ?
Et pourquoi les œuvres poétiques font-elles référence au thème de l’orphelin de
manière aussi compulsive ? Les formes sociales et culturelles, les styles de la
sublimation artistique ont pris ces voies à l’exclusion du genre romanesque, peut
être du fait de la prégnance encore marquée du tabou des morts et des noms
des morts dans une société de tradition orale, mais aussi parce que le « roman »
remplit une autre fonction plus défensive et utilise d’autres formes et canaux :
- individuel, où un récit récurrent à type de « roman familial » à usage
interne à la famille nucléaire souvent monoparentale des descendants d’esclaves
vient combler le vide portant sur la filiation par le biais d’une fiction historisante idéalisée d’un : « père andriana parti au loin ou à l’étranger et qui va
revenir », doublet familial du mythe d’origine du groupe culturel Merina
[5];
- collectif : la mise en scène (préférentielle aux deux groupes des descendants
d’esclaves et des noirs) d’un « roman familial » sous forme de possession d’un
élu (initialement inauguré par un songe, un rêve, un énoncé rituel) par un ancêtre
royal (historique ou fictif) et converti en formation sociale, fiction qu’on aurait
tort de réduire à un pathos de type délire de filiationpar un raccourcipsychologisant ou d’identifier le processus de possession à une crise hystérique; car
ce canal constitue avec les rites, les rêves, et les songes (fantaisie éveillée), un
moyen de communication et d’échange culturel traditionnel avec les morts
[6];
- familiales : les reconstructions à la jonction des « romans familiaux » et
de mythes héroïques indissociables des récits historiques (familles andriana);
ce sont de véritables sagas conservées par les groupes familiaux par écrit sous
forme de livres ou déclinés oralement dans les parcours généalogiques, comme
trésor familial garant du narcissisme du groupe et de son prestige ou de sa
brillance et exclu de tout échange au même titre que les os des ancêtres sont
idéalement regroupés dans les tombeaux familiaux situés sur les terres ancestrales de chaque groupe; ce trésor narcissique du groupe garant de son identité,
demeure inaliénable sous peine de délitement conduisant à terme à sa mort.
Poursuivant son avancée, André Green écrit :
« D’un point de vue psychanalytique, le culturel aurait affaire avec ce que
j’ai appelé le « primordial », à savoir l’ensemble des représentations qu’une
culture se donne des signifiants clés dont le complexe d’Œdipe est une des
expressions les plus achevées. C’est sur ce plan qu’interprétation anthropologique et psychanalytique peuvent se rencontrer »
[7].
Si je vais dans le sens du propos d’André Green concernant le primordial
et son lien au conflit œdipien, et s’il convient de louer sa prudence épistémologique après les abus de la psychanalyse appliquée et de ses grilles
d’interprétation
ready made, pourquoi restreindre l’interprétation psychanalytique à ce seul plan, quand sur le terrain ethnographique s’enchevêtrent de
manière indissociable ce qui ressort du lien du culturel au primordial et ce qui
a trait au sociétal ? Un exemple voudrait contester une telle retenue qui confine
l’interprétation psychanalytique au seul registre culturel. En bref, un procès
judiciaire vient de se clore (mai 2003) par des condamnations pénales, dans la
région rurale qui passe pour le grenier à riz des hautes terres centrales malgaches,
pour :
vol d’ossements humains au profit d’étrangers
[8]. Ce type de rumeurs
n’est pas nouveau et la presse quotidienne s’en fait l’écho. Les ossements
dérobés sont censés être exportés pour être transformés en produits cosmétiques, en médicaments (
fanafody) ou encore en squelettes utilisés dans les
facultés de médecine
[9]. Or, la catégorie générique traditionnellement accusée
de profaner les tombeaux collectifs,
de jouer avec les morts, de danser la nuit
sur les tombes, de commettre l’inceste, de jeter des sorts, est celle des sorciers
(
mpamosavy), et la région incriminée est tenue par la rumeur pour une « région
à sorciers ». La figure de
l’étranger suscite, Freud n’a cessé de le rappeler, de
l’ambivalence ou un conflit d’affects amour-haine dont la composante agressive
essentielle et déguisée se manifeste projetée sous forme de crainte et sur une
catégorie générique. Dans le contexte, la catégorie des
sorciers (redoutés) et
celle de
l’étranger (souvent idéalisée par renversement) viennent se recouvrir
dans l’hostilité liée à une dépossession ou privation, dans la représentation
« vol d’ossements », c’est-à-dire comme transgression du plus sacré puisque
chacun sait à Madagascar que les ossements humains sont des « concentrés »
de
hasina ou de
mana des ancêtres, puissance dangereuse dont dépend la survie
du groupe, sa fécondité et sa puissance sous toutes ses formes. Le
vol d’ancêtres
(généalogie comprise) était autrefois puni de mort ou de mise en esclavage.
Autrement dit : si voler des ossements (
taolana) constitue un crime majeur
assimilable et référé à l’inceste et au meurtre parental via la sorcellerie, les
vendre (les échanger) ou les aliéner à
l’étranger atteint au pire
[10]. La double
dimension incestueuse et parricide peut être restituée au sens où les sorciers sont
censés les commettre, mais encore en négatif dans deux adages concernant à
la fois le mode d’alliance matrimonial préférentiel et les tombeaux collectifs.
Voici le premier :
Vivants une seule maison, morts un seul tombeau
[11]; et le
second :
l’héritage ne se divise pas, le pouvoir ne se partage pas
[12]. En effet,
le mariage au plus loin, l’exogamie sous forme de l’alliance entre
étrangers,
possède le même statut social et psychique que le mariage au plus près, entre
cousins parallèles : il a traditionnellement valeur d’inceste. Or, ce qui est remarquable, c’est que les
descendants d’esclaves sont dans le contexte social des
représentations culturelles, assimilables virtuellement et par une dette collective
trans-générationnelle inextinguible à des « voleurs d’ancêtres », puisque historiquement « le vol d’ancêtres » était puni de mise en esclavage; et les individus
appartenant statutairement à ce groupe pratiquent majoritairement des alliances
exogames, au plus loin spatialement, pour se défendre et se protéger compulsivement des risques d’inceste ou d’être assimilés par le corps social à des
sorciers, comme s’ils étaient condamnés socialement à la répétition historique
par le poids d’une culpabilité collective inassignable et héritée, sur le mode de
la retaliation. Comme je l’ai suggéré ailleurs, ce que les alliances exogamiques
chez les descendants d’esclaves sont défensivement contre les risques d’inceste,
les déclinaisons orales des parcours généalogiques le sont pour les autres
groupes statutaires
[13].
Il existe donc des divergences au sein même de la psychanalyse entre ce qui
serait interprétable ou constructible par la psychanalyse ou relèverait de la seule
tâche de l’anthropologie sociale et culturelle, et les exemples évoqués voudraient
modifier la distribution respective dans l’élucidation des deux registres, amenant
du même coup à la nécessité de produire les élaborations psychanalytiques
dans et depuis le singulier culturel étayé sur l’ethnographie. Tous nos exemples
attestent que les catégories du sociétal et du culturel sont traversées par le(s)
mythe(s) : mythe d’origine, romans et histoires familiales, généalogies fictives
ou non, productions de rumeurs interprétées en termes de formations mythiques.
Dés que l’on passe par l’épreuve du terrain et que la diversité culturelle est
prise en compte, le terme mythe recouvre des réalités sociales et culturelles
collectives et des types si multiples et disparates quant à leurs contenus et à leur
actualité, qu’il convient de se demander si l’objet mythe n’est pas irréductible
à toute définition et formalisation : un objet énigmatique qui excède largement
le seul énoncé narratif commun au groupe et à la culture étudiée, et portant sur
l’origine, même si toutes ces formations ont la personnification pour ressort
comme trait commun.
LE MYTHE : L’INSAISISSABLE OBJET ?
Le mythe, comme le souligne Jacques Galinier, ressemble à une « auberge
espagnole » au sens où d’emblée, sur le terrain, il présente un spectre très large,
allant des narrations ou de récits très anciens à de brefs récits ou à des exégèses
rituelles. Pour ce qui concerne Madagascar, le corpus
Tantara (Histoire)
comprend à la fois : le mythe d’origine ou le récit « historique » des temps
fabuleux des origines, les généalogies royales et celles des groupes familiaux,
les genèses et les descriptions des rites et des cultes de possession, du système
astrologique, des maladies et des thérapeutiques, dans un ordre précis. Pour
autant, il n’existe aucun mythe ou exégèse indigène du culte d’exhumation des
morts familiaux à l’exception d’un récit (
angano) dans lequel il y est fait
allusion. Aussi, je rejoins J. Galinier quand il évoque le défaut dirimant « des
typologies trop contraignantes, séparant : contes, légendes, récits, histoires »
ou quand il soutient qu’il n’y a guère de pertinence à distinguer le conte du
mythe ou le rêve du mythe. J’ai longuement développé comment le récit de rêve
inaugural des cérémonies d’exhumation des morts, validé comme lieu commun
par la tradition anthropologique et par quelques psychanalystes, constituait un
contresens, et correspondait en fait à un énoncé rituel et non à un rêve effectif
typique ou non
[14]. Dans ce cas précis, l’énoncé rituel possède le statut culturel
d’un rêve (typique de personne morte) et doit être inclus dans le rite. On en arrive
alors à ce lieu commun suivant, que J. Galinier conteste à juste titre : « du mythe
comme image spéculaire du rite ». À l’inverse, le rite prend souvent statut de
« parent pauvre » du mythe ou se trouve réduit à « la pratique du mythe », comme
l’écrit J.P. Valabrega. Or, paradoxalement, si la proposition reste partiellement
pertinente dans la perspective psychanalytique, elle est réductrice dans une
perspective anthropologique, car le rite en tant que mise en acte effective ou
série parfois incohérente de séquences sans lien manifeste entre elles, d’une part
excède largement la simple darstellung mythique ou son calque en tant que
figuration in situ et, d’autre part : présente des traits communs avec les productions oniriques et leur processus de formation. Une des versions du mythe
d’origine du groupe Antambahoaka du sud est de Madagascar m’a été narrée
comme Histoire du groupe, en une matinée, alors que le rite de circoncision
septennale, tenu par des anthropologues pour sa mise en scène collective, se
déroule sur plusieurs mois et ne correspond que fort peu au mythe. Ainsi, le
rapport de durée entre mythe et rite est à l’inverse de celui du récit de rêve à
partir des images laconiques et brèves du rêve. Convient-il dans ces conditions, de suivre le voie tracée par C. Lévi-Strauss dans la finale de
L’homme
nu, et de cliver l’analyse des rites des exégèses indigènes qui viendraient la
troubler ? C’est justement la méthode opposée que J. Galinier propose : dépasser
les oppositions entre rite et mythe, et réinscrire les fragments d’exégèse rituelle
dans l’analyse des formations mythico-rituelles, en vue de leur élucidation.
Pour dépasser le paradoxe évoqué concernant les réalités et les statuts respectifs
du mythe et du rite et leur analyse nécessairement complémentaire et articulée
dans le cadre d’une anthropologie psychanalytique : le mythe et les exégèses
(même fragmentaires) pourraient être rapprochées des processus psychiques
sollicités dans le récit d’un rêve, c’est-à-dire respectivement d’un récit soumis
à l’élaboration secondaire collective et à des associations d’idées surdéterminées culturellement, le rite relevant d’un « travail du rite » comparable au
« travail du rêve » sur fond d’exigence de figurabilité, selon un processus
psychique collectif analogue aux actions compulsionnelles individuelles
des névrosés.
On aura peu de peine à reconnaître successivement dans les trois doctrines
Otomi restituées par J. Galinier : l’équivalent culturel de l’énergétique freudienne, de la dynamique, et de la topique, en l’espèce d’une théorie indigène,
selon J. Galinier. Encore que le
nzahki, cette force originaire, permanente,
mobile, soumise à entropie, qui anime, attaque et consolide tout l’édifice
psychique, puisse être rangée comme une variante singulière de la notion de
type
mana ou bien encore du
hasina malgache. D’autant que les rituels y jouent
dans l’un et l’autre contexte, un rôle majeur dans la redistribution, la conservation ou le déplacement. Ce que le chamane Otomi effectue par le biais des
figurines chargées en
mana ou
nzahki, les astrologues malgaches le font par le
biais des rituels thérapeutiques de « levée » et de « réparation » d’un oubli ou
manque parental hérité, en « corrigeant » l’opposition entre deux destins
contraires. On retrouve la même ambivalence de cette force capable aussi bien
de guérir que de tuer, mais alors que destins de naissance (
vintana) et
hasina
sont clivés et autonomes ou fonctionnent parallèlement dans le système
malgache (on ne change pas un destin
mahery ou puissant, on ne peut qu’user
de subterfuges rituels pour en éviter les effets sur le monde interne et externe)
[15],
elle vient à la fois se cristalliser comme puissance de focalisation chez le patient
identifié culturellement comme « lieu de conflit », mais diffractée dans les
idolos Otomi, comme des équivalents internes et doublets d’instances de pouvoir
selon une typologie politique et sociale régissant le monde externe. Comme si
les
idolos décondensaient dans un mouvement orthopédique de redistribution
énergétique conflictuelle individuelle et résolutive chez les Otomi (de l’extérieur vers l’intérieur, puis vers l’extérieur), ce que les ancêtres à Madagascar
permettent de focaliser chez les vivants en la concentrant, par les canaux rituels
de contact (possessions, exhumations) résolutifs des conflits inter et intra
subjectifs, mais dans un mouvement inverse ou toute perte de cette même force
originaire, le
hasina, conduit à la mort du groupe ou à sa division, en particulier
par le risque inhérent à chaque alliance matrimoniale redoutée comme mésalliance ou à la mort comme crainte du mélange d’ancêtres dans les tombeaux
collectifs. Il resterait beaucoup à dire dans une démarche comparatiste,
concernant le lien entre cette puissance de focalisation ou force originaire
émanant du narcissique et le surmoi culturel ou entre les ancêtres et les
idolos
comme constellation d’instances psychiques relevant de la seconde topique
freudienne.
Il ne s’agira pas de trancher aujourd’hui la question essentielle que J. Galinier
remet sur le métier, c’est-à-dire de confirmer ou d’infirmer son propos selon
lequel et : « la mythologie est leur théorie des pulsions », dans un renversement
quasi Otomi de la formule freudienne. Laissons la question en suspens pour de
futurs et fructueux débats. Mais accepter la notion de « théories indigènes », ce
qui en soit et dans les cas d’espèce évoqués ne me pose pas difficulté, n’implique
pas pour autant que des processus et des contenus archaïques n’en constituent
pas le noyau collectif, ni de ranger la métapsychologie freudienne comme une
simple variante culturelle d’une théorie indigène ou un « artefact » ou encore
une « fiction ».
C’est ce que j’ai tenté de montrer pour ce qui a trait à la pensée archaïque
collective, à partir de noyaux séquentiels dans différents rites malgaches
(rite de réclusion post natale, exhumations, funérailles royales) où l’origine et
la fin étaient figurées in situ de manière indissociable, condensant la figuration
d’une scène primitive à celle d’un retour in utéro d’un mort revenant ensuite
comme nouveau-né, dans un temps cyclique ad infinitum, similaire en son
registre collectif à ce que S. de Mijolla nomme : « mythe magico-sexuel ».
·
CASTORIADIS C., L’institution imaginaire et la société, Paris, Seuil Points, 1999.
·
FREUD S., Naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1986.
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FREUD S., L’interprétation des rêves, Paris, P.U.F., 1987.
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FREUD S., Totem et tabou, Paris, Gallimard, 1993.
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FREUD S., Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F., 1985.
·
FREUD S., Métapsychologie, Paris, Idées Gallimard, 1977.
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FREUD S., Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1995.
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FREUD S., Abrégé de psychanalyse, Paris, P.U.F., 1985.
·
GALINIER J., La moitié du monde, Paris, P.U.F., 1997.
·
GREEN A., La déliaison, Paris, les Belles Lettres, 1992.
·
GREEN A., Préface à Œdipe chasseur, Paris, P.U.F., 1991.
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JUILLERAT B., Œdipe chasseur, Paris, P.U.F.,1991.
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JUILLERAT B., Le rite comme acte et comme représentation : de l’inconscient à l’espace
transitionnel, Penser les limites, sous la direction de César Botella, Paris, Delachaux
et Niestlé, 2002.
·
LEVI-STRAUSS C., L’homme nu, Paris, Plon, 1997.
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MIJOLLA-MELLOR S. de, Le besoin de savoir, Paris, Dunod, 2002.
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PACAUD P., Des théories indigènes aux mythes magico-sexuels ou ceux qui sont revenus,
Topique, 2000, n° 73, Le Bouscat, L’Esprit du Temps.
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PACAUD P., Des secondes funérailles à la répétition du mythe, Topique, 2001, n° 75, Le
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PACAUD P., Un culte d’exhumation des morts à Madagascar : le Famadihana,
Anthropologie psychanalytique, Paris, L’harmattan, 2003.
·
VALABREGA J.P., Phantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1992.
[1]
Initialement, mon propos ouvrait la discussion sur la communication de Jacques Galinier
autour de la « métapsychologie indigène », lors de la journée scientifique du 6 avril 2002 au
Collège de France : « Anthropologie et sexualité : questions à la psychanalyse », co-organisée par
mes soins avec Patrice Bidou, dans le cadre de :
– L’école doctorale de recherches en psychanalyse, Université Paris 7 Denis Diderot;
– Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France;
– Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, CNRS, Université Paris X, Nanterre.
[2]
Les textes de référence restent aujourd’hui ceux de Cornélius Castoriadis.
[3]
A. Green, préface à
Œdipe chasseur, P.U.F., p. 18.
[4]
Mythe d’origine théorisé par eux comme Histoire
(Tantara). L’histoire appartient au genre
tantara, terme qui désigne et recouvre aussi bien : les traditions
(fomba), l’histoire, les privilèges
historiques des groupes ancestraux mémorisés oralement ou spatialement, que ce que nous
nommons communément : mythes, légendes, épopées héroïques. Ainsi, un jeu couramment
pratiqué par les enfants (similaire à celui de la poupée) qui consiste à créer des personnages avec
des petits cailloux et à jouer en construisant des fictions, se nomme : manao tantara (« faire des
histoires »).
[5]
Merina désigne le groupe de population des hautes terres centrales, depuis la dynastie
Andriana fondée par le souverain Ralambo, et signifie littéralement :
ceux qui sont revenus.
[6]
Les possessions sont inaugurées par : un rêve, un songe, un énoncé qui pourrait passer pour
une formation délirante; il m’a été impossible de les distinguer jusqu’à aujourd’hui, dans le
contexte culturel de la genèse individuelle des cultes de possessions collectifs.
[7]
Ibid., p.18.
[8]
RFI, journal du 15 mai2003.
[9]
« Médicaments » :
fanafody; composé qui provient de
ody : « charme magique ».
[10]
Le mot
taolana qui désigne les « os » est un complexe sémantique : la lettre
t désigne le
lieu de l’origine, et
tao signifie le « temps passé » de
ao (« là; pas visible »); le verbe
mitao
construit sur le même radical, signifie : « faire des préparatifs pour aller en guerre »; le verbe
mitatao signifie : « être au-dessus de la tête », « coiffer » dans le sens de dominer (en relation au
soleil). Naissance et mort (comme meurtre), origine et fin sont condensés dans le mot
taolana
qui désigne les os.
[11]
Velona, iray trano, maty iray fasana.
[12]
Lova tsy mifindra, fanjakana tsy arindra. Il convient de préciser que la formule :
l’héritage
ne se divise pas ou ne change pas de mains, désigne le mariage préférentiel entre cousins croisés,
et que le substantif
fanjakana qui désigne le Pouvoir, est construit sur le radical
jaka qui désigne
la viande rituelle sacrificielle, créatrice d’alliance, consommée en commun lors du rite royal du
Fandroana, alors que son doublet
zaka signifie : « une parole équivalente à l’accomplissement
immédiat d’un désir »; un dérivé :
tanjaka, signifie selon le contexte : « puissance, nudité », le
T
renvoyant à l’origine.
[13]
Voir Bibliographie.
[14]
Voir bibliographie.
[15]
Par exemple, en sectionnant l’auriculaire au cours d’un rituel pour adoucir le destin
alakosy, destin potentiellement parricide : « Né en
alakosy, s’il ne tue pas ses parents, il se tuera
lui-même ». Destins que j’ai comparé en termes freudiens, à une catégorie spécifique de mythes
endo-psychiques.