Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950176
200 pages

p. 77 à 87
doi: en cours

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no 84 2003/3

2003 TOPIQUE

Mythes, rites, et théories indigènes  [1]

Pierre Pacaud 11 av. du MaréchalJoffre 93460 Gournay s/Marne
L’article propose quelques pistes de réflexion à partir d’un commentaire de l’article de J. Galinier consacré aux théories indigènes Otomi, dans une perspective psychanalytique et en s’étayant sur une démarche comparatiste avec des formations culturelles malgaches, fondée sur une ethnographie directe. Les liens entre psychique et social, le statut épistémologique du mythe dans sa relation au rite, les hypothèses concernant une métapsychologie indigène, y sontexplorés.Mots-clés : Anthropologie psychanalytique, Mythe, Rite, Travail du rêve, Figura- bilité, Diversité culturelle, Archaïque. This article reflects on J. Galinier’s article on indigenous Otomi theories from the point of view of psychoanalysis and branching out to include a comparative study of this with Madagascan cultural formations based on direct ethnography. The bonds between what is psychic and what is social, the epistemological status of the myth in its relation to the rite and hypotheses concerning indigenous metapsychology are studied.Keywords : Psychoanalytical anthropology, Myths, Rites, Dream work, Figurability, Cultural diversity, Archaic.
 
INTRODUCTION
 
 
L’article voudrait prolonger le débat noué entre anthropologues et psychanalystes lors de la journée scientifique du 6 avril 2002, autour d’une série de questions dont traite Jacques Galinier dans son article : La mythologie est leur théorie des pulsions, consacré à la culture Otomi du Mexique.
On envisagera successivement : si la manière dont les sociétés exprimitives traitent de la question du pulsionnel et de ses débordements constitue ou non un obstacle épistémologique entre anthropologues et psychanalystes, puis le statut du mythe qui semble excéder toute formalisation théorique au sens où le mot recouvre une palette de réalités si variables selon les cultures et d’une discipline et d’un auteur à l’autre (au sein d’une même discipline) qu’il nécessite d’être exploré en fonction de la diversité culturelle et en lien aux rites, enfin la question des « théories indigènes ».
Mon propos tente d’articuler une approche psychanalytique à une démarche comparatiste étayée sur mon ethnographie directe des formations culturelles Malgaches dans la perspective d’une anthropologie psychanalytique renouvelée.
 
LE SOCIAL ET LE CULTUREL
 
 
À la différence du mythe, les modalités sociales du traitement du pulsionnel et de ses débordements dans les sociétés ex-primitives ne susciteraient pas d’obstacle épistémologique majeur dans la discussion entre psychanalystes et anthropologues. En d’autres termes, les destins collectifs de la violence ou ses avatars conflictuels individuels, et par voie de conséquence les moyens collectifs et les styles mis en œuvre par les sociétés « traditionnelles » pour les endiguer et les réprimer ou les convertir en œuvres de civilisation – destins qui ramènent peu ou prou à l’organisation sociale et en dépendent par les systèmes de parenté, la coutume et le droit et jusqu’au politique –, n’opposeraient pas anthropologues et psychanalystes de manière systématique. Or, rien n’est moins sûr, et les incursions de psychanalystes dans l’analyse du « sociétal » restent rares et fragmentaires, quand elles n’ont pas systématiquement fait l’impasse ou écarté toute référence à l’organisation sociale et au contexte singulier des cultures étudiées, à l’exemple de Géza Ròheim comparé par A. Zempléni, à « une machine à trancher du jambon œdipien » [2]. Dans sa préface au livre de l’anthropologue Bernard Juillerat : Œdipe chasseur, André Green soulignait à juste titre combien « la différence entre culturel et social n’est pas facile à saisir », avant de les distinguer :
« Disons que le culturel a surtout affaire avec les systèmes symboliques et sémantiques, tandis que le social est surtout affaire de classes, de hiérarchies, en somme de la structure de la société. D’une certaine manière, les catégories sociales peuvent être opposées aux valeurs culturelles » [3].
Si la distinction générique s’avère formellement convaincante – j’ignore si André Green y souscrirait encore aujourd’hui sous cette forme – certaines sociétés paraissent toutefois ne pas se laisser ranger dans une telle partition heuristique, l’excèdent ou la contredisent. Ainsi, la structure sociale des Merina de Madagascar et la position respective des différents groupes dans la hiérarchie sociale est indissociable du mythe d’origine [4], qui fait des sept principaux groupes ancestraux à hiérarchie mobile andriana (« piliers ») : des étrangers d’origine divine au sommet de la pyramide par opposition aux deux groupes statutaires du bas de l’échelle, les descendants d’esclaves et les noirs aux six mères. Et la dynamique sociale toujours potentiellement conflictuelle (à moins de confondre comme J.J. Rousseau la société civile avec une société de bienfaisance) se déplace et s’actualise aussi par le canal des rites, illustrant la sédimentation du social et du culturel jusqu’au politique. En effet, les deux groupes évoqués (descendants d’esclaves et d’anciens serviteurs royaux) multiplient les rites d’exhumation familiaux quand ils le peuvent et les cultes extra familiaux (possession par des ancêtres royaux historiques) en vue de se reconstituer respectivement une filiation ancestrale et des généalogies prestigieuses fictives dont ils espèrent des bénédictions, la protection, une reconnaissance sociale. Ils construisent des « romans familiaux » individuels qui prennent ensuite fréquemment une dimension collective mythique pour se convertir enfin en véritables formations sociales (cultes) et drainer des individus en détresse de même appartenance statutaire, dans un univers où avoir une existence sociale passe par une identité collective territoriale issue des ancêtres, et où l’acquisition du Pouvoir (politique) est indissociable de la possession d’un capital d’ancêtres (fictifs ou non) et de privilèges historiques, d’une profondeur généalogique cumulative. Par conséquent, dans ce cas d’espèce, les catégories sociales ne peuvent pas être opposées stricto sensu aux valeurs culturelles auxquelles elles sont justement sédimentées par le biais du mythe comme de la mutation de romans familiaux en formations mythiques actualisées dans des rites et des cultes de possession. C’est même l’inverse qui se passe, puisque les descendants d’esclaves et les noirs intériorisent comme les leurs, des ancêtres historiques familiaux ou royaux (parfois effectifs) étrangers à leurs groupes statutaires, dont leurs ascendants étaient historiquement et dans le contexte culturel et sémantique les enfants (ankizy) et serviteurs (mpanompo), et qu’ils tentent de s’approprier par le canal des cultes de possession. Le processus s’amplifie et se répète à chaque période de crise sociale et politique. Les valeurs culturelles dominantes, celles des groupes andriana véhiculées sous forme idéologique d’idéal par la société Merina sont celles qui font des ancêtres et compulsivement pour les dominés qui en ont étés privés historiquement, des figures parentales idéalisées détentrices et pourvoyeuses d’une puissance : le hasina (mana), soit les figures dépersonnalisées d’un Pouvoir et investies d’une toute puissance dont dépend la survie du groupe. L’idéologie, en bref, est celle dite du fihavanana correspondant à la transposition au corps social de l’idéal de solidarité familiale au sens large hantée par la crainte du conflit et de la division et par la recherche de l’unité sous l’autorité des aînés ou pères et mères, selon la formule sacrée : parents et enfants ne peuvent se séparer. La notion de valeur gagne donc à être transposée, en termes freudiens, en figure(s) parentale(s) intériorisée(s) représentée(s) sous forme d’idéal et projeté dans le socius.
Ce fragment de reconstruction présente des similitudes avec celle de Jacques Galinier par-delà les singularités irréductibles et propres à chaque aire culturelle. Il montre comment la typologie sociale et politique Otomi sert de paradigme collectif et de doublet de figures psychiques, d’instances internes mobilisées par le chamane sous forme de figurines in situ, dans une mise en scène et en sens d’une théorie, voire d’une « métapsychologie indigène » actualisée lors des thérapies chamaniques. On aperçoit ici l’intérêt heuristique de son hypothèse qui suggère, même s’il ne le formule pas en ces termes, de traduire ces imagos culturelles, les idolos ou figures psychiques en une représentation culturelle de la dynamique conflictuelle interne en termes d’instances intra psychiques issues de la seconde topique.
L’hypothèse atteste encore de la sédimentation des registres culturel et social sans rejeter pour autant leur autonomie relative, comme conséquence de celle de la surdétermination du social par le psychique envisageable en transposant le modèle freudien de l’inscription simultanée des traces mnésiques dans les différents topos de l’appareil psychique, sous différentes formes à la manière de feuillets stratifiés en couches (modèle de la lettre à Fliess, n° 52); et l’articulation à la seconde topique constitue un outil précieux pour élucider en termes de restitution d’instances sous forme de rapports de sociabilité sédimentés, des formations sociales au sein du contexte culturel singulier dans lequel elles s’inscrivent et s’actualisent, en référence à la dynamique psychique inconsciente (animique), conflictuelle et défensive, répétitivementmise en œuvre.
Le social joue en retour et de manière souterraine sur les productions culturelles. En prolongement de l’exemple Malgache, pourquoi le genre littéraire du roman est-il aussi exceptionnel à Madagascar, à l’opposé du foisonnement créatif des œuvres picturales, de l’art funéraire, de la poésie, de la musique ? Et pourquoi les œuvres poétiques font-elles référence au thème de l’orphelin de manière aussi compulsive ? Les formes sociales et culturelles, les styles de la sublimation artistique ont pris ces voies à l’exclusion du genre romanesque, peut être du fait de la prégnance encore marquée du tabou des morts et des noms des morts dans une société de tradition orale, mais aussi parce que le « roman » remplit une autre fonction plus défensive et utilise d’autres formes et canaux :
  • individuel, où un récit récurrent à type de « roman familial » à usage interne à la famille nucléaire souvent monoparentale des descendants d’esclaves vient combler le vide portant sur la filiation par le biais d’une fiction historisante idéalisée d’un : « père andriana parti au loin ou à l’étranger et qui va revenir », doublet familial du mythe d’origine du groupe culturel Merina [5];
  • collectif : la mise en scène (préférentielle aux deux groupes des descendants d’esclaves et des noirs) d’un « roman familial » sous forme de possession d’un élu (initialement inauguré par un songe, un rêve, un énoncé rituel) par un ancêtre royal (historique ou fictif) et converti en formation sociale, fiction qu’on aurait tort de réduire à un pathos de type délire de filiationpar un raccourcipsychologisant ou d’identifier le processus de possession à une crise hystérique; car ce canal constitue avec les rites, les rêves, et les songes (fantaisie éveillée), un moyen de communication et d’échange culturel traditionnel avec les morts [6];
  • familiales : les reconstructions à la jonction des « romans familiaux » et de mythes héroïques indissociables des récits historiques (familles andriana); ce sont de véritables sagas conservées par les groupes familiaux par écrit sous forme de livres ou déclinés oralement dans les parcours généalogiques, comme trésor familial garant du narcissisme du groupe et de son prestige ou de sa brillance et exclu de tout échange au même titre que les os des ancêtres sont idéalement regroupés dans les tombeaux familiaux situés sur les terres ancestrales de chaque groupe; ce trésor narcissique du groupe garant de son identité, demeure inaliénable sous peine de délitement conduisant à terme à sa mort.
Poursuivant son avancée, André Green écrit :
« D’un point de vue psychanalytique, le culturel aurait affaire avec ce que j’ai appelé le « primordial », à savoir l’ensemble des représentations qu’une culture se donne des signifiants clés dont le complexe d’Œdipe est une des expressions les plus achevées. C’est sur ce plan qu’interprétation anthropologique et psychanalytique peuvent se rencontrer » [7].
Si je vais dans le sens du propos d’André Green concernant le primordial et son lien au conflit œdipien, et s’il convient de louer sa prudence épistémologique après les abus de la psychanalyse appliquée et de ses grilles d’interprétation ready made, pourquoi restreindre l’interprétation psychanalytique à ce seul plan, quand sur le terrain ethnographique s’enchevêtrent de manière indissociable ce qui ressort du lien du culturel au primordial et ce qui a trait au sociétal ? Un exemple voudrait contester une telle retenue qui confine l’interprétation psychanalytique au seul registre culturel. En bref, un procès judiciaire vient de se clore (mai 2003) par des condamnations pénales, dans la région rurale qui passe pour le grenier à riz des hautes terres centrales malgaches, pour : vol d’ossements humains au profit d’étrangers [8]. Ce type de rumeurs n’est pas nouveau et la presse quotidienne s’en fait l’écho. Les ossements dérobés sont censés être exportés pour être transformés en produits cosmétiques, en médicaments (fanafody) ou encore en squelettes utilisés dans les facultés de médecine [9]. Or, la catégorie générique traditionnellement accusée de profaner les tombeaux collectifs, de jouer avec les morts, de danser la nuit sur les tombes, de commettre l’inceste, de jeter des sorts, est celle des sorciers (mpamosavy), et la région incriminée est tenue par la rumeur pour une « région à sorciers ». La figure de l’étranger suscite, Freud n’a cessé de le rappeler, de l’ambivalence ou un conflit d’affects amour-haine dont la composante agressive essentielle et déguisée se manifeste projetée sous forme de crainte et sur une catégorie générique. Dans le contexte, la catégorie des sorciers (redoutés) et celle de l’étranger (souvent idéalisée par renversement) viennent se recouvrir dans l’hostilité liée à une dépossession ou privation, dans la représentation « vol d’ossements », c’est-à-dire comme transgression du plus sacré puisque chacun sait à Madagascar que les ossements humains sont des « concentrés » de hasina ou de mana des ancêtres, puissance dangereuse dont dépend la survie du groupe, sa fécondité et sa puissance sous toutes ses formes. Le vol d’ancêtres (généalogie comprise) était autrefois puni de mort ou de mise en esclavage. Autrement dit : si voler des ossements (taolana) constitue un crime majeur assimilable et référé à l’inceste et au meurtre parental via la sorcellerie, les vendre (les échanger) ou les aliéner à l’étranger atteint au pire [10]. La double dimension incestueuse et parricide peut être restituée au sens où les sorciers sont censés les commettre, mais encore en négatif dans deux adages concernant à la fois le mode d’alliance matrimonial préférentiel et les tombeaux collectifs. Voici le premier : Vivants une seule maison, morts un seul tombeau [11]; et le second : l’héritage ne se divise pas, le pouvoir ne se partage pas [12]. En effet, le mariage au plus loin, l’exogamie sous forme de l’alliance entre étrangers, possède le même statut social et psychique que le mariage au plus près, entre cousins parallèles : il a traditionnellement valeur d’inceste. Or, ce qui est remarquable, c’est que les descendants d’esclaves sont dans le contexte social des représentations culturelles, assimilables virtuellement et par une dette collective trans-générationnelle inextinguible à des « voleurs d’ancêtres », puisque historiquement « le vol d’ancêtres » était puni de mise en esclavage; et les individus appartenant statutairement à ce groupe pratiquent majoritairement des alliances exogames, au plus loin spatialement, pour se défendre et se protéger compulsivement des risques d’inceste ou d’être assimilés par le corps social à des sorciers, comme s’ils étaient condamnés socialement à la répétition historique par le poids d’une culpabilité collective inassignable et héritée, sur le mode de la retaliation. Comme je l’ai suggéré ailleurs, ce que les alliances exogamiques chez les descendants d’esclaves sont défensivement contre les risques d’inceste, les déclinaisons orales des parcours généalogiques le sont pour les autres groupes statutaires [13].
Il existe donc des divergences au sein même de la psychanalyse entre ce qui serait interprétable ou constructible par la psychanalyse ou relèverait de la seule tâche de l’anthropologie sociale et culturelle, et les exemples évoqués voudraient modifier la distribution respective dans l’élucidation des deux registres, amenant du même coup à la nécessité de produire les élaborations psychanalytiques dans et depuis le singulier culturel étayé sur l’ethnographie. Tous nos exemples attestent que les catégories du sociétal et du culturel sont traversées par le(s) mythe(s) : mythe d’origine, romans et histoires familiales, généalogies fictives ou non, productions de rumeurs interprétées en termes de formations mythiques. Dés que l’on passe par l’épreuve du terrain et que la diversité culturelle est prise en compte, le terme mythe recouvre des réalités sociales et culturelles collectives et des types si multiples et disparates quant à leurs contenus et à leur actualité, qu’il convient de se demander si l’objet mythe n’est pas irréductible à toute définition et formalisation : un objet énigmatique qui excède largement le seul énoncé narratif commun au groupe et à la culture étudiée, et portant sur l’origine, même si toutes ces formations ont la personnification pour ressort comme trait commun.
 
LE MYTHE : L’INSAISISSABLE OBJET ?
 
 
Le mythe, comme le souligne Jacques Galinier, ressemble à une « auberge espagnole » au sens où d’emblée, sur le terrain, il présente un spectre très large, allant des narrations ou de récits très anciens à de brefs récits ou à des exégèses rituelles. Pour ce qui concerne Madagascar, le corpus Tantara (Histoire) comprend à la fois : le mythe d’origine ou le récit « historique » des temps fabuleux des origines, les généalogies royales et celles des groupes familiaux, les genèses et les descriptions des rites et des cultes de possession, du système astrologique, des maladies et des thérapeutiques, dans un ordre précis. Pour autant, il n’existe aucun mythe ou exégèse indigène du culte d’exhumation des morts familiaux à l’exception d’un récit (angano) dans lequel il y est fait allusion. Aussi, je rejoins J. Galinier quand il évoque le défaut dirimant « des typologies trop contraignantes, séparant : contes, légendes, récits, histoires » ou quand il soutient qu’il n’y a guère de pertinence à distinguer le conte du mythe ou le rêve du mythe. J’ai longuement développé comment le récit de rêve inaugural des cérémonies d’exhumation des morts, validé comme lieu commun par la tradition anthropologique et par quelques psychanalystes, constituait un contresens, et correspondait en fait à un énoncé rituel et non à un rêve effectif typique ou non [14]. Dans ce cas précis, l’énoncé rituel possède le statut culturel d’un rêve (typique de personne morte) et doit être inclus dans le rite. On en arrive alors à ce lieu commun suivant, que J. Galinier conteste à juste titre : « du mythe comme image spéculaire du rite ». À l’inverse, le rite prend souvent statut de « parent pauvre » du mythe ou se trouve réduit à « la pratique du mythe », comme l’écrit J.P. Valabrega. Or, paradoxalement, si la proposition reste partiellement pertinente dans la perspective psychanalytique, elle est réductrice dans une perspective anthropologique, car le rite en tant que mise en acte effective ou série parfois incohérente de séquences sans lien manifeste entre elles, d’une part excède largement la simple darstellung mythique ou son calque en tant que figuration in situ et, d’autre part : présente des traits communs avec les productions oniriques et leur processus de formation. Une des versions du mythe d’origine du groupe Antambahoaka du sud est de Madagascar m’a été narrée comme Histoire du groupe, en une matinée, alors que le rite de circoncision septennale, tenu par des anthropologues pour sa mise en scène collective, se déroule sur plusieurs mois et ne correspond que fort peu au mythe. Ainsi, le rapport de durée entre mythe et rite est à l’inverse de celui du récit de rêve à partir des images laconiques et brèves du rêve. Convient-il dans ces conditions, de suivre le voie tracée par C. Lévi-Strauss dans la finale de L’homme nu, et de cliver l’analyse des rites des exégèses indigènes qui viendraient la troubler ? C’est justement la méthode opposée que J. Galinier propose : dépasser les oppositions entre rite et mythe, et réinscrire les fragments d’exégèse rituelle dans l’analyse des formations mythico-rituelles, en vue de leur élucidation. Pour dépasser le paradoxe évoqué concernant les réalités et les statuts respectifs du mythe et du rite et leur analyse nécessairement complémentaire et articulée dans le cadre d’une anthropologie psychanalytique : le mythe et les exégèses (même fragmentaires) pourraient être rapprochées des processus psychiques sollicités dans le récit d’un rêve, c’est-à-dire respectivement d’un récit soumis à l’élaboration secondaire collective et à des associations d’idées surdéterminées culturellement, le rite relevant d’un « travail du rite » comparable au « travail du rêve » sur fond d’exigence de figurabilité, selon un processus psychique collectif analogue aux actions compulsionnelles individuelles des névrosés.
 
DES THÉORIES INDIGÈNES ?
 
 
On aura peu de peine à reconnaître successivement dans les trois doctrines Otomi restituées par J. Galinier : l’équivalent culturel de l’énergétique freudienne, de la dynamique, et de la topique, en l’espèce d’une théorie indigène, selon J. Galinier. Encore que le nzahki, cette force originaire, permanente, mobile, soumise à entropie, qui anime, attaque et consolide tout l’édifice psychique, puisse être rangée comme une variante singulière de la notion de type mana ou bien encore du hasina malgache. D’autant que les rituels y jouent dans l’un et l’autre contexte, un rôle majeur dans la redistribution, la conservation ou le déplacement. Ce que le chamane Otomi effectue par le biais des figurines chargées en mana ou nzahki, les astrologues malgaches le font par le biais des rituels thérapeutiques de « levée » et de « réparation » d’un oubli ou manque parental hérité, en « corrigeant » l’opposition entre deux destins contraires. On retrouve la même ambivalence de cette force capable aussi bien de guérir que de tuer, mais alors que destins de naissance (vintana) et hasina sont clivés et autonomes ou fonctionnent parallèlement dans le système malgache (on ne change pas un destin mahery ou puissant, on ne peut qu’user de subterfuges rituels pour en éviter les effets sur le monde interne et externe) [15], elle vient à la fois se cristalliser comme puissance de focalisation chez le patient identifié culturellement comme « lieu de conflit », mais diffractée dans les idolos Otomi, comme des équivalents internes et doublets d’instances de pouvoir selon une typologie politique et sociale régissant le monde externe. Comme si les idolos décondensaient dans un mouvement orthopédique de redistribution énergétique conflictuelle individuelle et résolutive chez les Otomi (de l’extérieur vers l’intérieur, puis vers l’extérieur), ce que les ancêtres à Madagascar permettent de focaliser chez les vivants en la concentrant, par les canaux rituels de contact (possessions, exhumations) résolutifs des conflits inter et intra subjectifs, mais dans un mouvement inverse ou toute perte de cette même force originaire, le hasina, conduit à la mort du groupe ou à sa division, en particulier par le risque inhérent à chaque alliance matrimoniale redoutée comme mésalliance ou à la mort comme crainte du mélange d’ancêtres dans les tombeaux collectifs. Il resterait beaucoup à dire dans une démarche comparatiste, concernant le lien entre cette puissance de focalisation ou force originaire émanant du narcissique et le surmoi culturel ou entre les ancêtres et les idolos comme constellation d’instances psychiques relevant de la seconde topique freudienne.
 
CONCLUSION
 
 
Il ne s’agira pas de trancher aujourd’hui la question essentielle que J. Galinier remet sur le métier, c’est-à-dire de confirmer ou d’infirmer son propos selon lequel et : « la mythologie est leur théorie des pulsions », dans un renversement quasi Otomi de la formule freudienne. Laissons la question en suspens pour de futurs et fructueux débats. Mais accepter la notion de « théories indigènes », ce qui en soit et dans les cas d’espèce évoqués ne me pose pas difficulté, n’implique pas pour autant que des processus et des contenus archaïques n’en constituent pas le noyau collectif, ni de ranger la métapsychologie freudienne comme une simple variante culturelle d’une théorie indigène ou un « artefact » ou encore une « fiction ».
C’est ce que j’ai tenté de montrer pour ce qui a trait à la pensée archaïque collective, à partir de noyaux séquentiels dans différents rites malgaches (rite de réclusion post natale, exhumations, funérailles royales) où l’origine et la fin étaient figurées in situ de manière indissociable, condensant la figuration d’une scène primitive à celle d’un retour in utéro d’un mort revenant ensuite comme nouveau-né, dans un temps cyclique ad infinitum, similaire en son registre collectif à ce que S. de Mijolla nomme : « mythe magico-sexuel ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  MIJOLLA-MELLOR S. de, Le besoin de savoir, Paris, Dunod, 2002.
·  PACAUD P., Des théories indigènes aux mythes magico-sexuels ou ceux qui sont revenus, Topique, 2000, n° 73, Le Bouscat, L’Esprit du Temps.
·  PACAUD P., Des secondes funérailles à la répétition du mythe, Topique, 2001, n° 75, Le Bouscat, L’Esprit du Temps.
·  PACAUD P., Un culte d’exhumation des morts à Madagascar : le Famadihana, Anthropologie psychanalytique, Paris, L’harmattan, 2003.
·  VALABREGA J.P., Phantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1992.
 
NOTES
 
[1]Initialement, mon propos ouvrait la discussion sur la communication de Jacques Galinier autour de la « métapsychologie indigène », lors de la journée scientifique du 6 avril 2002 au Collège de France : « Anthropologie et sexualité : questions à la psychanalyse », co-organisée par mes soins avec Patrice Bidou, dans le cadre de : – L’école doctorale de recherches en psychanalyse, Université Paris 7 Denis Diderot; – Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France; – Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, CNRS, Université Paris X, Nanterre.
[2]Les textes de référence restent aujourd’hui ceux de Cornélius Castoriadis.
[3]A. Green, préface à Œdipe chasseur, P.U.F., p. 18.
[4]Mythe d’origine théorisé par eux comme Histoire (Tantara). L’histoire appartient au genre tantara, terme qui désigne et recouvre aussi bien : les traditions (fomba), l’histoire, les privilèges historiques des groupes ancestraux mémorisés oralement ou spatialement, que ce que nous nommons communément : mythes, légendes, épopées héroïques. Ainsi, un jeu couramment pratiqué par les enfants (similaire à celui de la poupée) qui consiste à créer des personnages avec des petits cailloux et à jouer en construisant des fictions, se nomme : manao tantara (« faire des histoires »).
[5]Merina désigne le groupe de population des hautes terres centrales, depuis la dynastie Andriana fondée par le souverain Ralambo, et signifie littéralement : ceux qui sont revenus.
[6]Les possessions sont inaugurées par : un rêve, un songe, un énoncé qui pourrait passer pour une formation délirante; il m’a été impossible de les distinguer jusqu’à aujourd’hui, dans le contexte culturel de la genèse individuelle des cultes de possessions collectifs.
[7]Ibid., p.18.
[8]RFI, journal du 15 mai2003.
[9]« Médicaments » : fanafody; composé qui provient de ody : « charme magique ».
[10]Le mot taolana qui désigne les « os » est un complexe sémantique : la lettre t désigne le lieu de l’origine, et tao signifie le « temps passé » de ao (« là; pas visible »); le verbe mitao construit sur le même radical, signifie : « faire des préparatifs pour aller en guerre »; le verbe mitatao signifie : « être au-dessus de la tête », « coiffer » dans le sens de dominer (en relation au soleil). Naissance et mort (comme meurtre), origine et fin sont condensés dans le mot taolana qui désigne les os.
[11]Velona, iray trano, maty iray fasana.
[12]Lova tsy mifindra, fanjakana tsy arindra. Il convient de préciser que la formule : l’héritage ne se divise pas ou ne change pas de mains, désigne le mariage préférentiel entre cousins croisés, et que le substantif fanjakana qui désigne le Pouvoir, est construit sur le radical jaka qui désigne la viande rituelle sacrificielle, créatrice d’alliance, consommée en commun lors du rite royal du Fandroana, alors que son doublet zaka signifie : « une parole équivalente à l’accomplissement immédiat d’un désir »; un dérivé : tanjaka, signifie selon le contexte : « puissance, nudité », le T renvoyant à l’origine.
[13]Voir Bibliographie.
[14]Voir bibliographie.
[15]Par exemple, en sectionnant l’auriculaire au cours d’un rituel pour adoucir le destin alakosy, destin potentiellement parricide : « Né en alakosy, s’il ne tue pas ses parents, il se tuera lui-même ». Destins que j’ai comparé en termes freudiens, à une catégorie spécifique de mythes endo-psychiques.
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Ibid., p.18. Suite de la note...
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RFI, journal du 15 mai2003. Suite de la note...
[9]
« Médicaments » : fanafody; composé qui provient de ody : «...
[suite] Suite de la note...
[10]
Le mot taolana qui désigne les « os » est un complexe séman...
[suite] Suite de la note...
[11]
Velona, iray trano, maty iray fasana. Suite de la note...
[12]
Lova tsy mifindra, fanjakana tsy arindra. Il convient de pr...
[suite] Suite de la note...
[13]
Voir Bibliographie. Suite de la note...
[14]
Voir bibliographie. Suite de la note...
[15]
Par exemple, en sectionnant l’auriculaire au cours d’un rit...
[suite] Suite de la note...