2003
TOPIQUE
Dieu le père ?
Georges Zimra
47 bd du Montparnasse 75006 Paris
Dieu est le signifiant de la Révélation, le signifiant de l’origine pour la
religion. La quête de Dieu pour l’homme est la quête des signifiants de l’origine, toujours
manquants, inadéquats, fragmentaires. La psychanalyse est née du malaise dans la civilisation, de l’avènement de la science, de la modernité, à la croisée des chemins du marxisme,
du nationalisme, du sionisme. L’assimilation qui sembla un temps être une solution à la
question juive fut l’arête la plus vive de l’antisémitisme. Devenu citoyen et non plus apatride,
le juif fut plus allemand que les Allemands, le mythe du juif errant avait vécu et l’Allemagne
devenait la « patrie de l’âme juive. » Au mythe de l’exil le sionisme substitua le mythe du
retour. Freud a montré que l’homme n’échappe pas à son histoire, que celle-ci demeure
inscrite jusque dans ses enclaves corporelles qui sont autant d’archives du temps, de la
mémoire, de l’histoire. Le siècle de Freud fut également celui des penseurs et des philosophes juifs de l’espérance et du messianisme qui ont rénové la spiritualité. En quoi
l’avènement de la psychanalyse tranche dans le même siècle, dans les mêmes décennies,
dans la même langue avec la pensée de Hermann Cohen, Martin Buber, Gershom Scholem,
Frantz Rosenzweig ? Quelle est la place de la psychanalyse au regard d’une telle pensée
qui considère que la sécularisation n’est ni un achèvement ni un aboutissement ni enfin
l’expression d’un progrès mais la réduction de l’homme par le politique et par l’État. Peu
sensible au recyclage messianique de toutes sortes, Freud avec le Moïse, décentre la problématique du père, en déplaçant la question de l’origine et de l’élection du peuple juif pour
faire de Moïse un Égyptien. C’est l’étranger qui habite l’homme et non la terre. Telle fut
la réponse qu’il adressait au national socialisme, à Jung et à tous ceux qui se proclamaient
d’une auto-élection.
Ce qui est convenu d’appeler aujourd’hui le retour du religieux est la construction d’un
nouveau paganisme en réaction à la modernité, à la science, à l’impossibilité de rénover le
signifiant de la Révélation autrement qu’en le pétrifiant dans une pratique identitaire ou
communautaire ou en cédant au nihilisme intégriste qui fait de l’homme le père de Dieu.Mots-clés :
Dieu, Père, Religion, Eternité, Histoire, Mémoire, Science juive, État, Sécularisation, Émancipation, Assimilation, Sionisme, Messianisme, Identité, Germanité, Judéité, Antisémitisme, National socialisme, Loi, Amour, Christocentrisme, Athéisme, Métissage, Aufklärung, Halakha.
God is the signifier of Revelation, the signifier of the origins of religion.
The quest to reach God for man is also then a quest to grasp the signifiers at his origins
which man often feels are missing, inadequate or fragmented. Psychoanalysis was born from
the malaise of our civilisation, from the advances made by science, from modernity, at the
crossroads of Marxism, Nationalism and Zionism. The assimilation, that seemed for some
time to offer a solution to the Jewish question, was the most dangerous point of anti-Semitism. The Jew, who had become a citizen and no longer a stateless person, was more
German than the Germans, the myth of the wandering Jew had been lived out and Germany
was becoming the “fatherland of the Jewish soul”. Zionism replaced the myth of exile with
that of the home-coming. Freud showed how man cannot escape his own history and that
this history remains engraved on his bodily enclaves, that are the archives of time, memory
and history. Freud’s century was also the century of the Jewish thinkers and philosophers
of Hope and Messianism that brought new life to spirituality. What links can we find
between psychoanalysis in the same century or decades even and in the same language as
the ideas of Hermann Cohen, Martin Buber, Gershom Scholem and Frantz Rosenzweig ?
What role can psychoanalysis play in a scheme of thought that considers that secularisation
is neither a means or an end nor a form of progress, but is a symptomatic of the subjugation
of man by politics and the State. Freud was generally rather insensitive to Messianic
recycling of any kind and Freud uses the story of Moses to shift the problematic notion of
the Father by raising the question of origins and the appointment of the Jewish people by
identifying Moses as Egyptian. It is the foreigner that lives in the man and not in the land.
This is the answer Freud sent to the National Socialists, to Jung and to all those that declared
themselves auto-appointed.
What we call today the return to religious sentiments is the building up of a new form
of paganism as a reaction against modernity, science, the impossibility of renewing the
signifier of Revelation other than encrusting it in a communal or identity-based code of
behaviour or by giving in to extremist nihilism that turns man into God’s father.Keywords :
God, Father, Religion, Eternity, History, Memory, Jewish Science, State, Secularisation, Emancipation, Assimilation, Zionism, Messianism, Identity, Germanity, Judaism, anti-Semitism, National Socialism, Law, Love, Christo- centrism, Atheism, Racial interbreeding, Aufklärung, Halakha.
Aucune histoire de la psychanalyse, aucun historien de la psychanalyse ne
peut méconnaître l’importance de la place occupée par le judaïsme de Freud et
encore moins celle du religieux et de son athéisme. À quoi cela tient-il ? De la
même manière on ne peut méconnaître que le siècle de Freud fut aussi celui
des penseurs et des philosophes juifs, philosophes de l’espérance et du messianisme qui ont rénové la spiritualité dans une critique féroce pour certains de la
religion. En quoi l’avènement de la psychanalyse tranche dans le même siècle,
dans les mêmes décennies, dans la même langue avec la pensée de Hermann
Cohen, Martin Buber, Gershom Scholem, Frantz Rosenzweig ? Quelle est la
place de la psychanalyse au regard d’une telle pensée qui considère que la
sécularisation n’est ni un achèvement ni un aboutissement ni enfin l’expression
d’un progrès mais la réduction de l’homme par le politique, l’État ? Freud n’a
jamais été sensible au recyclage messianique que furent le marxisme mais aussi
le sionisme. S’il a toujours affirmé clairement sa judaïté au nom des valeurs
universelles qui s’y exprimaient, il a tout aussi clairement refusé de se laisser
enfermer dans une idéologie. Pourquoi la figure du père est-elle, au siècle de
Freud, aussi centrale tant dans son élaboration doctrinale que dans la place
qu’il a occupé dans le mouvement psychanalytique ?
ENTRE MÉMOIRE ET HISTOIRE
À la naissance de Freud les juifs étaient émancipés depuis un peu plus trois
décennies. Il en est résulté une prise de conscience d’une exceptionnelle acuité
quant à l’histoire du judaïsme qui a construit l’édifice monumental de la
Wissenschaft des Judentums,
la science juive. L’histoire du judaïsme, soulignent les fondateurs de la
wissenschaft, doit être considérée dans son acception
la plus large et abordée en relation avec la philosophie, l’histoire, le droit, la
littérature et la vie sociale. « Seule la connaissance scientifique du judaïsme
déterminera la dignité ou au contraire l’indignité des juifs, jugera de leur aptitude
ou de leur inaptitude à être considérés et estimés comme les autres citoyens »
[1].
Par elle, les juifs doivent s’élever au niveau de l’universel, faire disparaître le
sentiment d’étrangeté qu’ils ont toujours éprouvé au regard des autres. Ce
panégyrique de la science traduit la nouvelle identité du juif, la condition de
l’homme moderne, et son aspiration à l’universel identifiée à la science
[2]. La
prise de conscience de cette singularité a fait de chaque lambeau de mémoire
un monument d’histoire de chaque histoire, un destin singulier. Pour Herder « la
sécularisation est désormais irrémédiable ». Les juifs ont retrouvé leur histoire
mais ils ont perdu ce qui en faisait la sacralité. L’heure n’est plus aux auto-accusations d’un W. Dohm lorsqu’il déclarait des juifs « Nous sommes
coupables des fautes dont nous les accusons »
[3]. L’universel n’est plus
l’expression d’une humanité sans frontières, ayant pour centre la révolution
française où les différences culturelles sont tenues pour dérisoires, il est tout
au contraire appréhendé à partir du particulier, on passe ainsi de l’histoire de
l’homme à celle des hommes. L’exil à Babylone, la destruction du temple,
l’attente du Messie c’est cela qui a présidé à maintenir vivant un passé révolu.
C’est leur lien privilégié avec la Torah, souligne Herder, qui leur permit de
traverser les siècles; c’est à ce moment-là, que la Jérusalem invisible à
commencer à s’édifier. « Les ruines de Jérusalem ont leur fondation pour ainsi
dire au cœur du temps ». Freud écrira sensiblement les mêmes choses à Martha.
Les Juifs peuvent dorénavant se pencher sur leur histoire, la comprendre, l’interpréter, elle devient un objet d’études. Le passé ne constitue plus la totalité du
présent, il en est maintenant séparé. Une temporalité nouvelle apparaît, où
s’inscrit la perte, l’oubli, une mémoire trouée, lacunaire, une mémoire qui
archive. La mémoire de cette perte et de cet oubli, n’est plus le deuil infini de
l’inconsolable perte de la souveraineté nationale qui engloutissait toute la
temporalité, mais celle qui fait du passé l’archive du présent. On ne peut à la
fois vivre dans la tradition et se regarder vivre, sans que celle-ci ne soit nécessairement remaniée, revue, réinterprétée, renouvelée, en un mot sans qu’elle ne
participe pleinement de l’histoire. C’est dans cet écart entre ce qui se passe et
ce qui est passé, que l’histoire chemine sans réduire le passé à ce qui se passe,
et sans faire de ce qui se passe la marque du passé. C’est à cette condition que
le passé devient un opérateur de construction du savoir et non plus la marque
indélébile du destin ou de la providence. Le judaïsme de la
wissenschaft ne
prend la dimension de ce qui l’a constitué, qu’en entrant dans l’histoire, c’est-à-dire qu’en renonçant à la vision éternelle de l’histoire. L’histoire n’est pas
venue rompre cette temporalité, mais la ponctuer, c’est-à-dire l’écrire. En se
réclamant de l’histoire, les juifs se sont réappropriés un passé qui ne cessera
pas de s’écrire, mais Dieu nécessairement s’est éloigné. L’assimilation ne les
concerna pas seulement à titre individuel, elle les menaça aussi en tant que
peuple. Les espoirs qu’avaient fait naître le triomphe des Lumières avaient vite
cédé la place à la montée des nationalismes et à la naissance d’un antisémitisme
qui ne cessera d’aller en s’exacerbant. Antisémitisme radicalement nouveau,
qui tranche avec l’anti judaïsme chrétien, que Weininger traduisait ainsi :
« Il ne s’agit pas tant pour moi d’une race, ou d’un peuple, ou d’une foi que d’une
tournure d’esprit, d’une constitution psychique particulière représentant une
possibilité pour tous les hommes et dont le judaïsme historique n’a été que
l’expression la plus grandiose »
[4]. La nouveauté est là, non plus dans les stéréotypes traditionnels d’empoisonnement de fontaines ou d’hosties profanées,
mais dans « une tournure d’esprit représentant une possibilité pour tous les
hommes ». L’image du juif inverse sa polarité; il n’est plus l’exclu, l’étranger,
le marginal, l’errant, il est celui que l’assimilation ne permet plus de distinguer
des autres; un juif à la fois présent et effacé, d’ici et d’ailleurs, de nulle part et
de partout. Cette altérité subtile, insaisissable, fuyante interroge ce qu’est
l’identité au point de faire de chaque homme un juif qui s’ignore ! Le juif de
l’assimilation naissait à la modernité par effacement de ce qu’il fut, et c’est de
cet effacement qu’émergèrent de nouveaux stéréotypes, de nouveaux stigmates.
L’assimilation fut l’arrête vive de l’antisémitisme. La haine raciale, faisait son
entrée jusque dans la chambre des députés où on pouvait entendre : « À Vienne,
il y a autant de juifs que de grains de sable au bord de la mer; où qu’on aille,
rien que les juifs, si vous allez au théâtre rien que des juifs; si vous vous
promenez à la Ringstrass, rien que des juifs; si vous entrez dans le Stadtpark,
rien que des juifs; si vous allez au concert, rien que des juifs; si vous allez à
l’université, rien que des juifs... mais nous nous insurgeons contre le fait que
tous les chrétiens soient opprimés et qu’à la place du vieil empire d’Autriche,
s’établisse un nouveau royaume de Palestine. C’est là que réside la cause de
l’antisémitisme. Ce n’est pas une haine portée aux individus, ni contre les petits
juifs pauvres. Non messieurs les députés, nous n’éprouvons de la haine que
contre le grand capital qui nous écrase et qui se trouve entre les mains des
juifs. »
[5] En 1912 un siècle après l’émancipation des juifs le journal allemand
Kunswart ouvrait ses colonnes aux tenants et aux opposants de l’émancipation.
Fernand Avenarius conclue ainsi le débat : une Allemagne dominée aux plans
de la philosophie, des arts et de la littérature par les juifs est-elle encore
allemande ? Il fait remarquer que les juifs concentrent entre leurs mains toute
la puissance économique du pays alors qu’ils ne représentent à peine qu’1 %.
« Il y a un juif pour plus de cent non juifs et celui-ci qui est d’origine étrangère
entend gérer les biens intellectuels des autres. Si ceci est totalement vrai que
sommes-nous alors nous qui ne sommes pas des juifs ? Sommes-nous des
enfants que l’on prend par la main, des mineurs que l’on doit éduquer, des
hommes à l’esprit paralysé, des idéologues stériles et velléitaires ou tout
simplement des incapables ? »
[6] Le désarroi de cette interrogation reflète parfaitement l’état d’esprit des allemands : qui sont-ils ? Qui sont-ils si les juifs sont
plus allemands que les allemands ? Le sionisme acquiert des qualités nouvelles
aux yeux de l’auteur car il s’oppose au mélange et à l’hybridation des ethnies,
juives et allemandes. Ainsi, chaque ethnie devra exclusivement s’adresser à la
sienne, pas de mélange, pas de métissage, pas d’hybridation, pas de symbiose
judéo-allemande; mais des juifs d’un côté, des allemands de l’autre. La cause
de cet état de chose est imputable à « l’hybridité la demi-mesure, l’absence
d’audace et la dissimulation dans la “singerie de l’allemand” qui nous répugnent
dans les écrits juifs... ». Il en appelle à la naissance d’une nouvelle littérature
juive en yiddish ou en hébreu. Une telle littérature « made in Israël » ne saurait
être soupçonnée « de prendre en charge » notre peuple selon un mode juif et de
surcroît, nombreux sont ceux qui l’apprécieront hors de tout préjugé et à sa
juste valeur. Il est essentiel que les juifs redeviennent les étrangers qu’ils ont
toujours été, c’est cela qui constitue pour un allemand l’altérité et non la
« singerie ». Avenarius ne parle pas de rejeter les juifs au dehors de l’Allemagne,
ils pourront conserver « leur statut légal » mais ils devront parler une autre
langue, écrire en une autre langue, penser en une autre langue. Ses vues étrangement sont proches de celles des sionistes, pour des raisons opposées. En
effet, c’est en tant que minorité que les juifs doivent être tolérés et cette tolérance
devra toujours se manifester par la bienveillance du majoritaire au minoritaire
et non par une égale, totale, et légitime appartenance culturelle. Les allemands
doivent pouvoir reconnaître le juif, à première vue, à ses écrits, à sa langue.
L’émancipation des juifs, l’assimilation des juifs, a une limite : celle de demeurer
juif, qui ferait du même coup que les allemands puissent se sentir allemands.
La crise identitaire qui secoua les allemands fut de croire qu’ils étaient
allemands, qu’ils formaient une nation homogène, avec une identité établie.
Mais sitôt que le juif sorti du ghetto qu’il s’est affirmé comme plus allemand
que les allemands, le désarroi, s’est emparé d’eux, et a fait voler en éclat le
concept d’identité et de nation allemande que la
Bildung s’est efforcée de
construire. Il convenait maintenant de rendre aux juifs leurs caftans et leurs
payés.
À la même époque, Hermann Cohen philosophe Kantien, dans un article
intitulé germanité et Judaïté rédigé en 1914 déclarait : « germanité et judaïsme
sont étroitement unis ». Il n’y a pas d’autre terre, d’autre ailleurs hors
l’Allemagne où pourrait s’exercer le messianisme des Lumières. La Jérusalem
dont Herman Cohen parle est la Jérusalem de l’humanité : « c’est ce monde
régénéré qui est notre Jérusalem, et non pas un territoire étriqué où une idéologie
moderne aimerait nous confiner et dont l’erreur tient en une phrase : troquer
notre mission religieuse dans l’histoire universelle pour une misère et une
opportunité d’ordre politique... l’élection ne vient rien dire d’autre qu’une
vocation historique ». La sécularisation du Judaïsme bouleversa radicalement
la conception du messianisme. L’histoire désormais construit une identité, et
fonde une mémoire sur la terre allemande. Il n’y a aucune terre où cette
adéquation puisse être aussi grande qu’en Allemagne. C’est en cela qu’Hermann
Cohen peut affirmer : Il n’y a qu’une seule réalité : « en tant qu’allemands nous
voulons être juifs et en tant que juifs, allemands »
[7]. Pas d’autre alternative pour
Hermann Cohen que celle d’être profondément allemand en étant profondément
juifs et inversement. C’est cela ce qui constitue pour lui « la symbiose judéo
allemande » : « germanité et judaïsme sont étroitement unis ». Il exclut tout
nationalisme juif, le sionisme est à ses yeux « une subtile prédisposition à l’apostasie des juifs » qui sont accusés de duplicité... pour la plus grande joie des
antisémites. »
[8] Ce sentiment d’appartenir à la nation allemande était si fort que
Klemperer soulignait qu’on pouvait déjudaïser les juifs, les convertir, les
assimiler, mais certainement pas les dégermaniser. « J’étais sur de ma qualité
d’allemand, de ma qualité d’être humain, de mon XX
e siècle. Le sang ? La haine
raciale ? Pas aujourd’hui voyons, pas ici au cœur de l’Europe »
[9]. Hermann
Cohen fut critiqué à la fois par Scholem et par Buber. Le premier concluait à
l’échec du dialogue judéo allemand, affirmant qu’il était « mort à sa naissance
même »
[10]; le second lui reprochait de céder aux sirènes de l’émancipation qui
creusaient le lit de l’assimilation. Pourtant Hermann Cohen n’a jamais dans
ses écrits prôné l’assimilation des juifs tout au contraire, il soulignait avec
force : « L’émancipation deviendrait une punition pour notre religion si grâce
aux prébendes et aux offres d’emploi, l’apostasie se faisait alléchante et que cette
abominable simonie se poursuivait [...] C’est le bûcher des temps modernes et
nous le refusons »
[11]. Hermann Cohen déplace l’idée de l’élection du peuple
juif sur la terre allemande, c’est l’Allemagne la patrie de l’âme juive », à qui
revient la mission de rayonner sur l’humanité. L’universalisme de la Bildung,
le rayonnement culturel de l’Allemagne sera réduit quelques décennies plus tard
à un nationalisme. Ce n’est plus le juif qui est étranger, mais le sol allemand.
Hitler soulignait à ce sujet que le peuple allemand « est en train de perdre son
originalité nationale, tandis que le peuple étranger s’empare de sa langue. Le
peuple dans l’ensemble est toujours allemand, mais il vit en terre germanique
comme dans une maison étrangère. L’allemand 100 % n’est plus qu’un étranger
toléré dans sa propre nation. C’est un résultat analogue à celui que les juifs
d’une autre manière avaient presque obtenu »
[12]. L’inversion est ici totale :
L’étranger c’est l’allemand. Il est celui qui possède la même langue, la même
culture, et qui révèle à l’autre son étrangeté, c’est-à-dire sa mêmeté. Une telle
étrangeté n’a pu être endiguée que par le postulat du sang, de la race et de
l’origine. Il fallait donc que la langue reposât sur le sang et l’origine sur la race.
L’étrangeté qui était perçue alors était le signe d’une altérité profonde qui était
au travail et qui n’avait trouvé d’issue résolutoire que dans l’extermination des
juifs, l’exaltation de la supériorité raciale.
Il nous faut saisir maintenant le sens d’une conception nouvelle de la spiritualité dans le Judaïsme qui est issue de la modernité. Scholem reconnaissait :
« Sans le réveil provoqué par les partisans de la sécularisation, nous ne serions
jamais allés aussi loin. Un retour direct, non dialectique au judaïsme traditionnel est impossible, historiquement parlant. »
[13]. Pour autant il considère que
faire du peuple juif un peuple comme les autres est une entreprise suicidaire,
car ce serait lui supprimer en quelque sorte ce qui l’a maintenu en vie pendant
plus de trois millénaires. Et de s’interroger alors jusqu’à quel point l’histoire
du peuple juif est-elle séparée de l’histoire sainte, de la croyance dans le
monothéisme ? Comment se dégager du discours théologique pour ne considérer
que celui de la science ? Scholem « rejette la proposition stupide selon laquelle
les juifs devraient devenir “un peuple comme les autres” ». Il reconnaît à la
fois la « leçon dialectique de l’histoire » et la nécessité de préserver au judaïsme
sa dimension anhistorique, atemporelle. Sans cela, le judaïsme disparaîtrait.
« Une entrée dans l’histoire est toujours une assimilation à celle-ci [...] Si les
juifs essayent de s’expliquer eux-mêmes uniquement dans la dimension de
l’histoire, il faudra qu’ils se préparent à leur disparition et à leur destruction
totale »
[14]. La sécularisation du judaïsme, la laïcisation de la société représente
aux yeux de Scholem la disparition de l’éthique de l’atemporel, qui seul peut
résister à la gestion du quotidien par le politique. La figure de Dieu éternel, transcendante, doit demeurer inconciliable avec le temps historique de l’humanité,
sans pour autant en être coupé, sans pour autant se réfugier dans les dénégations ou le refoulement. Il souligne par là son opposition au règne de la raison
pure, outil perfectionné de destruction, qui a conduit à tant de catastrophes
pour laisser place à ce qui reste encore d’excès dans l’homme, d’impensé,
d’inouï. Seul le sionisme lui paraissait une alternative heureuse à cette situation.
Celui de Scholem habité par la Kabbale et l’histoire du judaïsme était animé
par la révolte contre le père qui le chassa du domicile familial. Celui de Buber
qui voyait dans les juifs de l’Est, la renaissance « des ossements desséchés » un
sionisme plus spirituel, moins rationaliste, moins positiviste que celui de Herzl.
Tous d’une manière ou d’une autre furent confrontés à la question du père.
Révolte de Buber contre l’institution, contre la religion, contre ce qui était
structuré, établi, institué et qui bridait les forces vives, les innovations, seules
capables de produire un élan nouveau, une renaissance. Jamais ces forces vives
n’ont pu s’exprimer dans le judaïsme, elles furent toujours opprimées. Il ne
cache pas « sa profonde aversion pour la loi et la
halakha ». La loi parce qu’elle
avait maintenu l’homme dans son étau, l’avait figé, la
halakha parce qu’elle
institutionnalisait l’oppression. « La force du judaïsme n’était pas seulement
opprimée du dehors, par les épreuves et les souffrances... mais du dedans par
le despotisme de la “loi” défigurée, par la contrainte d’un système d’obligation
dur et statique, qui anéantissait toute tendance vers la lumière et vers la joie,
toute soif de beauté, toute élévation, qui détraquait la sensibilité et enchaînait
la pensée... seuls étaient autorisés, les innombrables ouvrages commentaires des
commentaires. »
[15]. Plus encore, il ajoute que le renouvellement du judaïsme doit
proclamer la dissolution du judaïsme sans toucher à la religiosité juive. Buber
plaide pour une régénération des juifs, c’est-à-dire pour le renouvellement de
la culture juive par un renouvellement de la personne. Il appelle à une
réinvention du judaïsme, à retrouver sa « richesse primordiale ». Ce n’est ni
une nostalgie du passé, ni une quête de l’origine glorieuse des juifs qui l’anime,
mais l’invention d’un « immédiat » où puissent s’exprimer les forces vives de
la créativité
[16]. Ainsi ce sont les dogmes, les rites et les prescriptions qui ont figé
la religion au point d’anéantir toute religiosité qui est le principe créateur pour
Buber en opposition à la religion qui est le principe organisateur : « la religiosité
repart à neuf dans chaque être jeune que vient ébranler le mystère... Au nom
de la religiosité, les fils se lèvent contre leurs pères, afin de trouver leur propre
Dieu. Au nom de la religion, les pères maudissent leurs fils, lorsque ces derniers
refusent de les laisser leur imposer leur Dieu. Religion signifie préservation,
religiosité signifie renouvellement »
[17]. Ainsi, pour Buber ceux qui ont renoncé
au judaïsme et ceux qui sont restés fidèles ne se distinguent plus; car ils n’ont
pas renouvelé le message du judaïsme, les apostats, comme orthodoxes ont
géré une même réalité, les premiers par la fuite et le reniement, les seconds en
se faisant les gardiens d’une loi morte devenue caduque, fossilisée dans le
temps, pour en n’avoir jamais renouvelé la lettre et l’esprit. La religion en cela
a été la gardienne des morts, elle a vénéré un Dieu mort, pour sauvegarder
l’institution, le cadre et le lien social. Elle n’a été que le contenant et non le
contenu, la structure et non la force, l’enveloppe et non le message. Buber
comme Scholem marquent une certaine rupture avec le judaïsme tel qu’il a été
conçu. Destruction de la forme chez Buber, tentation de l’anarchie chez
Scholem, ouvrent une nouvelle conflictualité centrée par la figure du père.
Rosenzweig (1886-1929) est celui qui a le mieux exprimé cette spécificité
de l’existence juive. Le judaïsme est défini comme une expérience purement
religieuse qui exclue l’esthétique et le politique au nom de l’absolu de cette
expérience. Celle-ci doit être saisie comme la marque de l’éternité qui échappe
aux variations de l’histoire dont la pesanteur est assumée par le christianisme.
Dans une lettre à Hans Ehrenberg datée du 26 septembre 1910 Rosenzweig
écrit : « L’intellectualisme religieux de Hegel ne peut plus être nôtre; l’histoire
ne peut plus être interprétée comme un processus divin qui se développerait dans
le temps et aurait à être contemplé comme un spectateur, mais doit être reconnue
comme la somme des actions humaines. Elle ne présente pas un processus
impersonnel, mais des actions personnelles, des relations et des rencontres, par
conséquent nous refusons de voir « Dieu dans l’histoire » parce que nous ne
voulons pas regarder l’histoire comme une image ou comme un être qui se
déploie. Nous reconnaissons Dieu dans chaque être humain dans sa valeur
éthique, et non pas dans le tout accompli de l’histoire. Pourquoi aurions-nous
besoin d’un Dieu si l’histoire était semblable à Dieu ? »
[18]
La critique que Rosenzweig porte à Hegel est celle d’une rationalité qui
prétend saisir tout le réel. La philosophie n’est pas toute contenue dans la raison
comme si on avait une maîtrise du langage, elle doit exprimer aussi la subjectivité de la pensée et non pas seulement la cohérence du logos fermé sur
lui-même. En ce sens pour exister elle doit non pas être une somme mais se
renouveler dans chaque philosophe. Il s’agit de rompre avec la pensée politique
de Hegel, mais surtout avec la philosophie de l’histoire. Hegel pense le christianisme à partir de l’histoire, qu’il établit comme totalité; il fait de celui-ci
l’achèvement de la civilisation, la fin de l’histoire. Pour Hegel, les juifs sont
restés dans la religion mosaïque « religion née du malheur et pour le malheur »
« face à un horizon bloqué ». Or pour Rosenzweig la réalité du peuple juif
échappe à la totalité du système hégélien, parce qu’elle est conçue comme une
réalité trans-historique. En effet Hegel souligne que les peuples ne prennent part
à l’éternité que durant la période où leur esprit national s’identifie à l’universel,
c’est dire que chaque peuple ne représente qu’une part de l’histoire universelle; or le peuple juif « n’est pas confronté à un horizon bloqué », parce qu’il
ne participe pas à ce devenir historique, par conséquent son horizon est éternel
dans la mesure où son mythe national fonde d’emblée son universalité
[19]. Pour
Hegel l’accomplissement est l’œuvre du langage, mais d’un langage désincarné qui éteint la voix de la parole, une réduction du langage à la philosophie.
Pour Rosenzweig, il fallait revenir aux réalités fondamentales : Dieu, l’homme,
le monde. La vérité se révèle à travers le langage, les vérités de la Révélation
sont à appréhender dans la relation du je et du tu. L’idéalisme allemand a privilégié la logique de la pensée au détriment du langage, la pensée de l’être à la
relation de l’homme à l’homme. L’Absolu, pour Rosenzweig s’est retiré. Il
consiste pour lui dans la Révélation, c’est-à-dire dans la parole adressée à
l’homme. Celle-ci ne consiste pas à croire, comme l’écrit Stéphane Moses, que
Dieu existe, mais à le faire exister; c’est-à-dire à réintégrer dans la parole la
dimension de l’absolu qui a déserté le langage par le nivellement des différences. La Révélation est la découverte sur le mode de la subjectivité de cette
altérité absolue. Pour l’idéalisme allemand, avant la pensée, il n’y a que le
néant car, le mouvement qui mène à la connaissance est progressif, là où
Rosenzweig postule que l’être est donné d’emblée. La Révélation est la découverte sur le mode de la subjectivité de cette altérité absolue; elle est irruption,
événement. La philosophie antique réduisait Dieu et l’homme au cosmos. Le
Moyen Âge avait adopté la philosophie grecque qui rapportait l’homme et le
monde à Dieu. Descartes et Spinoza furent les premiers hérétiques et la philosophie moderne avec Hegel, « le père de la nouvelle Église » ramenait Dieu et
le monde à l’homme; l’absorption de la philosophie païenne est achevée. Le
sommet de la philosophie est atteint au tournant des années 1800. Scholem
souligne que la théologie s’était effondrée quand lui fut assignée au siècle
dernier de traiter des questions frontières avec la philosophie, et quand celle-ci a sombré, la théologie l’a accompagnée dans sa chute. La science remplaçait
la foi, et la théologie fut revêtue de l’habit séculier. « Le Dieu, qui a été remplacé
en psychologie par l’homme et en sociologie par le monde, n’a plus voulu
continuer d’habiter dans les cieux. Il a remis le trône de la justice au matérialisme dialectique et le trône de la miséricorde à la psychanalyse. »
[20]. Dieu,
poursuit Scholem, a peut être été congédié parce qu’on n’avait plus besoin de
lui. Le judaïsme en inversant la temporalité, renverse l’ordre des choses. La
chronologie est abolie, l’éternité est saisie dans l’immédiateté de l’instant.
L’avenir doit être saisi dès le présent, il est cet instant irréel au cœur de l’expérience subjective le principe de la hâte, l’impatience messianique au cœur du
présent, la marque de l’absolu, l’avenir du futur. Il n’y a donc pas de marche
vers l’avenir ni vers son substitut le progrès, mais la tension qui unit et qui
sépare un instant d’un autre, qui le rend proche et lointain, immédiat et différé
dans l’immanence du surgissement de l’événement. Dans
l’Étoile de la
rédemption Rosenzweig écrit : « Le progrès “infini” est un progrès qui ne cesse
d’avancer pas à pas et chaque instant est certain de venir à son tour... la véritable
idée de progrès ne s’insurge contre rien d’autre que contre la possibilité que le
but “idéal” puisse et doive être atteint dès l’instant prochain, peut être même
dès celui-ci. Sans cette anticipation, sans cette volonté “de faire venir le Messie
avant son heure”, sans cette tentation “de faire violence au royaume des cieux”,
l’avenir n’est pas un avenir, mais seulement un passé, indéfiniment étiré et
projeté en avant. Car sans une telle anticipation, l’instant au lieu d’apparaître
comme éternel, n’est qu’un voyageur qui se traîne interminablement sur la
longue route du temps »
[21]. Il refuse le verdict de l’histoire et n’attend aucun sens
ultime « de la fin de l’histoire ». Le juif en se retirant de l’histoire brûle de
l’éternité du feu de l’étoile qui éclaire le chemin de la chrétienté. « Pour nous,
écrit Rosenzweig... Notre vie ne s’attache plus à rien d’extérieur; nous avons
pris racine en nous-mêmes; sans racines terrestres, éternels voyageurs, nous
sommes partout enracinés en nous-mêmes, dans notre propre corps et notre
propre sang. C’est cette enracinement en nous-mêmes qui est la garantie de
notre éternité ». Ce texte est rédigé alors que le mouvement sioniste est en
pleine expansion, il en est le contre point. La vision métaphysique du judaïsme
ne tient pas en compte la situation des juifs allemands, les juifs sécularisés
n’intéressent pas Rosenzweig; le seul partenaire du christianisme est le juif
séparé de l’histoire. On pourrait répondre que les juifs ne sont pas un concept
abstrait et s’ils vécurent hors de l’histoire, ils vécurent aussi dans l’histoire. C’est
par conséquent à l’essence du judaïsme que Rosenzweig s’intéresse. Le sionisme
capitule devant l’histoire en cédant au nationalisme. Si le sionisme pouvait
incarner l’impossible, l’utopie, il appartiendrait à la sainteté; s’il n’aspire qu’à
vivre au milieu des nations comme n’importe quelle nation il n’aurait pas plus
d’importance souligne-t-il qu’une ligue qui lutte contre l’antisémitisme.
Il reconnaît pourtant que les juifs aujourd’hui vivent dans l’histoire, mais les
États ne font qu’apparaître et disparaître dans le tourbillon de la violence de
l’histoire, et de plus ils représentent en eux-mêmes une violence supplémentaire. Il s’adresse aux juifs de la diaspora, bien avant la Shoah. Il se déclare plus
proche de Martin Buber qui prône un sionisme culturel, lors même que ses
prises de position sur le sionisme sont proches d’Hermann Cohen. Sa conception
de la souveraineté nationale est conforme à la Torah. Le mythe originel de l’exil
est contenu dans l’exclamation que Dieu adresse à Abraham : Lekh lekha, « Va,
pars ! Vers quel pays ? Vers « le pays que je t’indiquerai. » Il ne s’agit pas de
retrouver une terre d’origine, celle-ci doit être, précisément, quittée; il s’agit
au contraire de se rendre sur la terre marquée par l’étranger, parce que l’homme
n’est pas possédé par la terre mais par Dieu, parce que l’enracinement dans le
sol est contraire à la rédemption, parce que sa sédentarisation l’installera dans
le quotidien, lui fera oublier la puissance du moment. La naissance des nationalismes est-elle autre chose que la sécularisation de Dieu ? La christianisation
de tous les peuples ? la chute de Dieu dans la barbarie de l’histoire, l’exaspération théologique des messianismes, politiques, révolutionnaires, marxistes
ont vidé le ciel pour mettre aux gouvernes les nationalismes. Les nazis en
voulant exterminer le peuple juif voulaient également effacer tout autant
l’élément messianique de l’histoire. Pour Rosenzweig l’Église emprunte la
voie du monde, avec ses compromissions, mais le peuple juif devait rappeler
que la Révélation vient de Dieu et non de l’esprit national, des juifs et non
des grecs, des prophètes et non des politiques. Le judaïsme réalise pour les
chrétiens une vigilance aiguë de la trans-histoire, les témoins privilégiés de la
Révélation, les guetteurs de l’éternité. Témoins des Écritures, témoins du Christ,
les chrétiens assurèrent la médiation entre les juifs et les païens dans la diffusion
du message universel; sans christianisme pour assurer la prolongation historique du judaïsme, que serait devenu le judaïsme ? Et en retour qu’est-ce qu’un
chrétien, comme le demandait Luther, sinon un homme adossé à la Torah ?
Demeure dans ce qui les oppose, le conflit de la lettre, celui de l’interprétation,
le sens même de l’histoire et de son progrès.
Freud s’il est héritier de
l’Aufklärung, de Darwin, de Copernic, de Voltaire,
de Rousseau, n’est pas pour autant héritier des Lumières juives, de la
Haskala.
L’animosité de Buber contre la psychanalyse n’était pas nouvelle, et Rosenzweig
considérait avec Buber que Freud au regard de son apport au judaïsme « pouvait
aussi bien ne pas avoir existé »
[22]. Une telle remarque de l’un de ses contemporains mérite que l’on s’y intéresse. L’avènement de la psychanalyse est
indissociable de celui de la science, de la modernité, et de l’entrée des juifs dans
l’histoire, c’est-à-dire de leur sortie de l’éternité. On peut avancer, que la psychanalyse n’eut certainement pas été possible sans le retour sur le temps et l’histoire,
sur le passé et son refoulé qui permettent de saisir le présent comme une enclave
au cœur du passé. Cette myopie du présent, de l’actuel, de l’histoire dans
laquelle les juifs vécurent si longtemps, a les rapports les plus étroits avec la
trouvaille freudienne. Pour Freud, le passé n’est pas une catégorie achevée,
finie, caduque, il est au contraire, ce qui ne cesse de faire irruption dans le
présent. Ce qui ne cesse de témoigner. Le passé n’est pas simple retour du
refoulé, il est dans ce qui fait retour, ce qui transforme radicalement le présent.
Il n’est ni un refuge, ni un abri, mais une archive qu’on ne cesse d’établir, et
qui ne cesse de modifier l’histoire. En faisant de l’homme le sujet d’une histoire,
Freud a montré ce que l’histoire contient de fictif, et la fiction de vérité. Cette
prise en compte de la temporalité, ce va-et-vient entre le passé et le présent,
devient la condition de l’homme moderne, responsable de son destin, étranger
aux promesses rédemptrices. L’identité, dans le siècle de l’assimilation, ne se
donnait plus comme une et indivisible, mais plurielle, fragmentaire, lacunaire,
trouée, captive des mots, de la langue, des identifications. Un tel éclatement de
l’identité ne pouvait, au même siècle, être jugulé par les antisémites que par le
postulat de la race et du sang. Prendre la parole, ne s’effectue désormais, que
d’un lieu marqué par l’oubli, hanté par l’absence, et où s’exerce le sujet. Ce que
Freud redoutait par dessus tout fut que sa trouvaille soit réduite à une science
juive, assignée à une place où elle aurait été enfermée, ou encore à un de ces
monuments d’érudition un peu vain que la
Wissenschaft des judentums avait
produit. Pourtant sa judaïté fut à chaque fois soulignée, réaffirmée, revendiquée
en même temps qu’il défendait avec la même énergie son athéisme et stigmatisait l’obscurantisme religieux.
Dans une lettre à Oskar Pfister, Freud l’interroge : « tout à fait en passant,
pourquoi la psychanalyse n’a-t-elle pas été créée par l’un de tous ces hommes
pieux, pourquoi a-t-on attendu que ce fut un juif tout à fait athée ? »
[23]. Cette
question pour sarcastique qu’elle est, souligne que la psychanalyse pour être
inventée, exige la destitution, le partage, la division, la séparation. Comment
une telle doctrine peut-elle alors vénérer ce qu’elle brûle ? Comment maintenir
le père et vouloir le dépasser ? Comment préserver la structure en libérant les
forces ? L’athéisme n’est pas une position idéologique chez Freud, il est la
dégradation d’un certain nombre de signifiants, Dieu, la religion, le père, qui
permettent d’établir la grammaire singulière propre à chaque sujet. En soulignant que la psychanalyse émane d’un juif « tout à fait athée ». Freud s’inscrit
dans la tradition des Lumières, du positivisme et de la science, mais aussi dans
celui de l’émancipation qui creusa le lit de la révolte des fils contre les pères.
Jamais donc un juif n’aurait pu inventer la psychanalyse s’il était demeuré
pieux, s’il avait préservé les valeurs du père. Jamais la psychanalyse n’aurait
pu être inventée si la conception de la temporalité n’avait pas été fondamentalement remaniée par la sécularisation du judaïsme. C’est en renouant avec
une temporalité historique et chronologique que Freud fait de l’inconscient
une archive achronique et atemporelle. Comme tous ses prédécesseurs de
l’Aufklärung, il rejette l’idée d’un salut qu’il soit séculier ou messianique. Avec
la pulsion de mort et le destin de l’agressivité comme instance d’autodestruction
et d’anéantissement, Freud se dégage de Kant comme de Spinoza. La raison
seule ne peut rendre compte de la complexité humaine. Il y a une autre instance,
un autre lieu, une autre scène qui préexiste à la raison : l’inconscient. Dans
cette perspective, il considère avoir assené à l’homme sa troisième humiliation
après Darwin et Copernic, celle qui fait que l’homme n’est pas maître dans sa
demeure qu’il est plus parlé qu’il ne parle lui-même. Le savoir que Freud dégage
avec la psychanalyse s’écarte des savoirs philosophiques parce qu’il n’est pas
un savoir constitué mais un savoir qui se révèle à l’homme dans sa singularité
et qui engendre non pas un gain de savoir ou une autre rationalité, mais une
posture nouvelle devant la vie qui ne relève pas de la pose du philosophe devant
l’histoire : « parce que son athéisme était particulier, soulignait Peter Gay, parce
qu’il était juif athée qu’il lui a été donné de faire une découverte aussi essentielle que la psychanalyse. »
[24]. Il paraît plus cohérent de considérer son athéisme
plutôt comme la conséquence de ses élaborations que comme les présupposés
de sa doctrine.
La réponse de Pfister à la lettre de Freud est surprenante mais aussi éclairante «...et que tous les hommes pieux n’étaient pas la plupart du tout digne
d’une telle tâche. Et puis, d’ailleurs, premièrement vous n’êtes pas juif ce qui...
me fait beaucoup de peine, et deuxièmement vous n’êtes pas athée, car
quiconque vit par la vérité, vit en Dieu... je dirai aussi de vous : jamais il n’y
eut de meilleur chrétien. »
[25]. Si Pfister regrette que Freud ne soit plus juif, il le
regrette certainement aussi au sens où
l’Aufklärung a fait sortir le juif de son
éternité pour le faire entrer dans l’histoire et la sécularisation. S’il en fait un
chrétien, c’est au sens où il conçoit la psychanalyse comme une bonne nouvelle
faite à l’homme qui serait la version rénovée de la religion. Il dénonce chez
Freud à son tour l’illusion que les Lumières ont entretenues, l’ennui, l’absence
d’espérance. « Ce monde sans Temple, sans grand art, sans poésie, sans religion,
est à mes yeux une île du diable, sur laquelle seul un Satan, et non pas le hasard
aveugle, a pu précipiter les hommes. »
[26] Car ce à quoi rêve Pfister c’est que la
psychanalyse puisse non seulement guérir les hommes, mais aussi les pourvoir
d’une foi inébranlable. Institutionnalisée, elle serait la version moderne du
salut, le relais de la religion dans la promesse du progrès. On comprend mieux
que Freud insiste sur le mot juif parce qu’il est histoire et trajet d’une histoire
et récuse celui de pieux parce qu’il est conservatisme, fermeture.
Si on venait à apprendre aux hommes souligne Freud « qu’il n’y a pas de
Dieu juste et tout puissant, pas d’ordre divin de l’univers, pas de vie future, alors
ils se sentiront exempts de toute obligation de suivre les lois de la civilisation. »
[27]
La religion par conséquent occupe dans la civilisation une place de régulation.
Elle est depuis
Totem et Tabou la première organisation civilisatrice de l’homme,
et fonde son éthique sur le renoncement aux pulsions. La mort du père primitif
marque la naissance de Dieu. « Dieu est un père exalté, la nostalgie du père est
la racine du besoin religieux. »
[28] Si la religion n’avait pas tenu un temps cette
place dans la civilisation, nous en serions encore au père primitif avant son
meurtre, donc il n’est pas question non plus que la religion disparaisse au nom
de la raison triomphante car « le chaos que nous avons banni par un travail de
civilisation millénaire recommencera »; et puis « même si on savait et on pouvait
prouver que la religion n’est pas en possession de la vérité, il faudrait le taire
et se conduire comme le demande la philosophie du “comme si” on éviterait
ainsi une “cruauté gratuite”. » Qu’on ne se méprenne pas pour autant, Freud ne
se livre pas à une défense de la religion. Celle-ci ne saurait se pérenniser dans
le temps sans courir le risque de faire régresser la civilisation. La religion serait
en quelque sorte la maladie infantile de l’humanité dont il faudra guérir, si on
veut que l’humanité progresse. Freud reconnaît à la fois la fonction civilisatrice
de la religion et la limite de la civilisation gouvernée par la religion. Mais du
même coup s’émancipant de la religion, l’homme aussi doit s’émanciper
également de la figure du père que la religion a sécrété et donc de Dieu. La
religion n’est qu’une étape de la pensée, comme le père n’est qu’une étape de
la construction freudienne depuis la théorie de la séduction jusqu’à Moïse et le
monothéisme en passant par l’Œdipe et
Totem et Tabou. C’est ce travail de
construction qui fait que la pensée de Freud ne s’est pas laissée séduire ni par
le marxisme ni par le sionisme, ou par l’espérance messianique. Il a soutenu la
cohérence de sa doctrine jusqu’à son renversement dialectique : Du père primitif
à Moïse, de la fondation de la loi à son assomption symbolique.
Freud, pourtant, ne manque pas de souligner la rupture de la pensée scientifique, sa limite, dès qu’il s’agit de Dieu ou du Christ, là où la pensée analytique,
au contraire n’est pas arrêtée. Ainsi, poursuit-il, si on déclarait à quelqu’un
« tes péchés te seront remis; lève toi et marche » la question serait alors de
savoir comment une telle assertion peut-elle se soutenir ? et qui la soutient ? Si
c’est le fils de Dieu, c’est une invite à un transfert illimité, si c’est le professeur
Sigmund Freud « quel impair » !
[29] La rupture désignée par Freud n’est pas entre
science et religion. Elle est dans le fait que la démarche scientifique s’arrête au
seuil de l’église, un peu comme Darwin précise-t-il qui, durant la semaine
faisait avancer la science et qui se rendait à l’église le dimanche.
[30] C’est cela
ce qui constitue pour Freud un symptôme qui vient se loger entre la science et
la religion. Cette séparation n’affecte pas la science mais la religion, il en veut
pour preuve la permission que doivent demander les prêtres à leurs évêques
avant d’entamer une analyse. La séparation que Freud stigmatise, interroge le
statut de la vérité. Celle du sujet mais aussi celle qui s’oppose au sujet, à savoir
l’institution religieuse. La psychanalyse a les moyens d’interpréter la religion
dont elle traite les productions comme des délires.
Dans une lettre à Fliess du 6 février 1899, Freud parle « de le religion de la
science ». Jones relate que Freud avait un besoin de « croire en quelque chose »
« et pour lui ce quelque chose fut la science avec un grand S. »
[31] La psychanalyse est-elle une religion ? De nombreux contemporains de Freud, parmi ses
élèves ou ses dissidents en étaient convaincus; Karl Kraus, sarcastique,
comparait la psychanalyse à une maladie juive comme le diabète. Dans une lettre
à Freud
[32], Jones relate qu’un certain Kroubach maître de conférence au collège
théologique hébraïque de Cincinnati, exhorte les fidèles à apporter leur contribution financière et généreuse à la psychanalyse. « Qui donnera de l’argent
pour la recherche religico-psychanalytique aura fait un pas sur la voie par excellence où l’argent peut se mettre au service de la religion »; Peter Gay, à l’inverse,
rapporte que le grand rabbin de New York, Nathan Kress, membre du judaïsme
réformé américain, considéra que la psychanalyse « est un mensonge » car elle
a « la prétention d’expliquer la réalité de Dieu »
[33]. D’autres considéraient que
la psychanalyse représentait une subversion grave par rapport à l’enseignement
de la Torah car l’enseignement de Freud revenait « à mettre en pièces la
conscience du client ». L’institution psychanalytique n’a pas échappé à cette
religiosité diffuse et la personne de Freud n’est pas étrangère à ce sentiment.
Sa place dans le mouvement psychanalytique en tant que père fondateur de la
psychanalyse en témoigne, mais aussi sa théorisation de la fonction du père est
un élément essentiel de sa doctrine. La psychanalyse est née du malaise dans
la civilisation. De ce point de vue elle s’est trouvée confrontée au religieux, au
politique, et à la science.
Lacan dans sa conférence de presse à Rome en 1974
[34] faisait remarquer :
« Si la religion triomphe comme c’est le plus probable, je parle de la vraie
religion, il n’y en a qu’une seule de vraie, ce sera le signe que la psychanalyse
a échoué » parce que la religion est « increvable » cela parce que la science va
produire de tels bouleversements dans l’homme qu’il faut bien donner un sens
à la vie. Or qui plus que la religion donne du sens depuis des millénaires ? Un
sens à ce qu’est la vie humaine, un sens exigé par la transformation du réel pour
répondre au défaut de sens, et dont le nihilisme est l’expression la plus aboutie :
le sens de l’absence de sens, celui des intégrismes qui voient dans la rencontre
de Dieu avec la modernité, une insupportable alliance. Refaire naître Dieu dans
le cataclysme de feu et de sang relève d’un mythe purificateur dont le nihilisme
apparaît comme la promesse d’un renouveau.
La spiritualisation de la psychanalyse a été la tentation de bien des analystes.
Françoise Dolto s’insurge contre une conception névrotique, réactionnaire et
culpabilisante du catholicisme, pour mieux inciter à vivre comme le Christ :
« Allez dans le sens de vos désirs, écrit-elle, parce que si vous y allez vous me
trouverez. Vous ne pouvez que trouver Dieu puisque vous êtes sortis de lui...
Ta chair c’est une parole de Dieu en même temps que c’est la parole du corps
de tes parents... c’est à cette parole de Dieu qui est en toi que tu dois t’identifier. »
[35] Lorsqu’on lui demande si la psychanalyse allait se mettre au service
de l’Évangile, comme jadis la philosophie, elle répond qu’elle ne s’est pas
occupée des rapports de la religion et de la psychanalyse mais de « spiritualité ».
« Le livre que j’ai écrit a tenté toutes les religions. Les premiers ont été les
juifs, puis les protestants, maintenant les catholiques qui essayent de récupérer
mon travail aux fins de soutenir leur religion vis-à-vis de leurs coreligionnaires.
Je n’y suis pour rien. »
[36] Cette opposition entre l’institution religieuse et la
spiritualité courre tout au long de l’histoire de la mystique chrétienne; le désir
de Dieu chez les mystiques y est manque à dire, désir de l’absence, désir
excédentaire là où la religion dit le manque, l’obture, le gère, l’ordonne.
Néanmoins l’expérience mystique participe encore du religieux dans la mesure
où elle n’en sort, que parce qu’elle y est déjà entrée. L’institution récupère cette
expérience et l’intègre à son corpus. Ce qu’il y a d’ineffable, de mystérieux,
de transcendant échappe, poursuit Françoise Dolto, à la psychanalyse parce
que l’homme est fini alors que « le désir nous entraîne toujours plus loin » et
le sens qui nous interroge au plus profond de nous-mêmes relève du champ de
Dieu. Or la psychanalyse prétend échapper au sens, à l’explicatif, dans la mesure
où le sujet n’est représenté par des signifiants qui le représentent pour d’autres
signifiants. Si au lieu de l’Autre on met Dieu, on passe nécessairement à la
dimension d’un transfert infini, illimité, qui entrave toute écriture possible du
sujet, puisque celui-ci est renvoyé à un absolu. Ce qui caractérise le champ de
l’Autre ce n’est pas seulement qu’il est le lieu intarissable de la langue, mais
aussi celui où la langue ne saurait s’inscrire comme toute. L’infini de Dieu
n’est pas l’infini de la langue, loin de converger ils ne peuvent que diverger.
C’est dans cet écart plus que dans l’union mystique avec Dieu, que l’humanité
de l’homme s’exerce dans sa finitude.
La psychanalyse a été à la fois promesse et menace pour l’institution ecclésiale. Promesse quand il s’est agi de ressourcer une lecture de l’Évangile à la
lumière de la psychanalyse, menace quand la psychanalyse devenait l’instrument d’une émancipation et d’une libération de tous les carcans, idéologiques,
politiques où religieux qui maintenaient l’homme sous leurs tutelles. Jean-Marie Pohier, théologien et psychanalyste à l’École freudienne de Paris, a été
interdit d’enseignement par sa hiérarchie à la suite de ses prises de position :
« L’impact essentiel de la psychanalyse sur ma pratique de la théologie, écrit-il, a été de convertir à la finitude le désir où j’étais de connaître Dieu, non point
parce que Dieu ne serait pas l’infini mais parce que je suis fini. Je ne puis tenir
sur Dieu qu’un discours partiel, marqué du sceau de la contingence et de la
finitude qui est la mienne. Et ma façon d’honorer Dieu n’est pas d’échapper à
ce lieu qui est le mien mais de dire qu’il est là où je suis. »
[37] Cette prise de
position inverse l’infini du désir mystique en une finitude humaine de la connaissance de Dieu. L’homme ne peut appréhender Dieu seulement de là où il est,
c’est-à-dire, à partir d’une manière de penser, de parler, mais aussi du langage,
de l’histoire et de la culture. L’humanité, poursuit-il, n’est pas que Dieu divinise
l’homme en le faisant échapper à sa condition humaine, car « Dieu n’est plus
tout pour moi... Dieu est Dieu ce qui est déjà inouï ». Cette position permet au
croyant de prendre la mesure de sa castration, de sa finitude, sans attendre que
tout vienne de la providence ou de faire de Dieu l’échappatoire de son désir.
C’est donc une invitation à sortir de l’illusion narcissique dans laquelle l’homme
loge la divinité et de la culpabilité de vouloir l’en déloger.
PÈRE DE LA PSYCHANALYSE ET PSYCHANALYSE DU PÈRE
La place du père est au cœur de l’œuvre freudienne. Père de la psychanalyse, Freud a été tout autant père de la doctrine analytique. Quelles conséquences
cette situation a-t-elle eue sur la doctrine et le mouvement psychanalytique ?
Il fut un temps où Jones laissait à croire que l’invention de la psychanalyse
relevait du seul génie de Freud, reléguant dans l’ombre Fliess, son double noir.
Une telle attitude qui fait de Freud l’acte de naissance de la psychanalyse, en
fait tout autant son acte de décès. La paranoïa de Fliess a été trop communément employée par Freud pour voiler ce qui du transfert était à l’œuvre chez
lui. Didier Anzieu insiste bien plus sur « le rôle d’ami, de soutien, de confident,
de caisse de résonance, d’amplificateur... Sans Fliess la découverte de la psychanalyse n’aurait sans doute pas eu lieu. »
[38] La question qui se pose alors est la
place tenue par Fliess auprès de Freud, la limite qu’Octave Manoni interroge :
« où passe exactement cette ligne subtile et presque insaisissable qui sépare le
délire de Fliess du savoir de Freud ? »
[39] De la même manière il souligne à
propos de Schreber : « faute de Freud, Schreber est bon pour le cabanon, faute
de Schreber, la théorie de Freud devient “la folie de Freud” »
[40]. Qu’est-ce donc
qui permet d’aborder la théorie de Freud autrement qu’un délire ? Probablement
la place et le rôle de père que Freud occupa auprès de ses élèves, la construction
doctrinale de l’Œdipe, et la lecture de la psychanalyse par les historiens.
Marianne Krüll fait de l’abandon par Freud de la théorie de la séduction, une
nécessité pour la doctrine freudienne de sauver le père par l’invention d’une
théorie fantasmatique »
[41]. La théorie serait en quelque sorte le délire qui
masquerait la névrose de Freud et qui se transmettrait chez les analystes de
père en fils ! D’où il s’en suit que les analystes à venir ne peuvent eux aussi que
sauver le père et être complices de ses forfaits. De plus poursuit l’auteur, Freud
devait par ce biais triompher de la tradition judaïque « sans qu’il lui fut permis
de toucher à un de ses aspects fondamentaux, celui du respect du père »
[42]. La
psychanalyse serait l’histoire de cette faute.
L’insistance chez les historiens de la psychanalyse à traiter de la question
du père chez Freud reflète autant la place que celle-ci occupe dans la doctrine
freudienne, que la problématique œdipienne de Freud. Le père est autant le
symptôme névrotique de Freud que l’axe central de sa doctrine. Pour Marthe
Robert nous retrouvons la même préoccupation. Juif est le signifiant de l’humiliation subie par le père dans la trop célèbre histoire du bonnet qui alimenta le
désir de vengeance de Freud et qui fut selon elle le moteur de la trouvaille
freudienne. Cet épisode a contribué pour elle à forger le mythe d’un père déchu,
d’un père « inconsistant et médiocre », qui enferme Freud « dans les limites
intolérables de l’infériorité de la naissance »
[43] dans l’obsession de l’origine.
Cette vision du père impose et ordonne une nouvelle filiation pour Freud. Il sera
pour Marthe Robert fils de personne, plutôt que fils d’un père déchu, enfanté
par ses œuvres, ayant rompu la chaîne des générations pour s’affranchir « de
tous les pères, parents, ancêtres qui le renvoient ensembles à la scandaleuse
limitation de l’être ». En faisant de Freud un homme aliéné par sa famille,
humilié par l’humiliation que son père a subi, enfermé dans sa tradition, Marthe
Robert fait du mythe œdipien de Freud, celui de la psychanalyse. Elle établit
une identité entre Freud et la psychanalyse. Loin d’être « un fils de personne »
Freud n’a cessé sa vie durant, d’affirmer sa place entre deux cultures, deux
langues, deux traditions, qui lui permirent certes d’échapper au destin de la
« majorité compacte » mais aussi d’y être confronté. C’est à la suite de l’ouvrage
de Marthe Robert, qu’Anna Freud envisagea un comité de défense contre les
affirmations mensongères des écrits biographiques. L’histoire de la psychanalyse s’écrit aussi dans ce qu’en écrivent les historiens de la psychanalyse. De
la même manière David Bakan n’hésite pas à traiter Freud d’apostat, et
Yerushalmi de voir dans la psychanalyse « un judaïsme sans Dieu »
[44]. La psychanalyse serait au bout du compte un monothéisme laïque, réconcilié avec la
figure du père, une expiation de son meurtre.
Cette prépondérance de la figure du père chez Freud se retrouve dans sa
correspondance avec ses élèves. À Jung, Freud écrit le 17 novembre 1908 que
Fliess « a développé une belle paranoïa après s’être débarrassé de son penchant
pour moi ». Effrayé par les désastres d’une telle amitié, Jung lui demande de
n’avoir d’autre relation que « celle d’un père et d’un fils »
[45]. C’est exactement
dans les mêmes termes que se fera leur rupture. De la même manière il met
Abraham en garde contre Fliess. « Je suis sûr que vous ne nous trahirez pas
auprès de lui ».
[46] Ce thème de la trahison tient là aussi autant à la personne de
Freud qu’à sa doctrine. Quiconque s’écarte de la doctrine s’éloigne nécessairement de Freud.
Freud dénoncera ainsi « la gentille petite paranoïa » d’Adler
[47] et demande
à Jung d’user avec lui « avec la prudence psychiatrique qui s’impose »
[48].
Le 6 octobre 1910, dans une lettre devenue célèbre, Freud relate à Ferenczi la
leçon qu’il a tiré de sa relation avec Fliess « d’avoir réussi là où le paranoïaque
échoue ». Quelques semaines avant sa mort Ferenczi fustigeait lors du congrès
de Wesbaden l’hypocrisie des analystes, le fonctionnement sectaire de l’Association, et le rôle joué par la didactique au cœur de l’institution. La théorie
psychanalytique est-elle au service du père où des analystes ? Le diagnostic
concernant Ferenczi avait déjà fusé dans la bouche de Freud, lorsqu’il faisait
part à Jones « d’une dégénérescence psychique qui a pris la forme d’une paranoïa
qui s’est développée simultanément avec sa logique terrifiante. »
[49] Dans son
journal clinique, Ferenczi souligne ce que lui inspire l’attitude de Freud vis-à-vis de la doctrine, et le lien que celui-ci noue avec ses disciples. « Que le père
doit mourir quand le fils devient grand, explique sa peur de permettre à
quelconque de ses fils de devenir indépendant. »
[50] Toute la doctrine freudienne
n’a été mise en place que pour éluder la véritable question, celle de la castration
de Freud. Il écrit : « Dans sa conduite Freud joue seulement le rôle du Dieu
castrateur, il ne veut rien savoir du moment traumatique de sa propre castration
dans l’enfance. Il est celui qui ne doit pas être analysé. »
[51] La question que
pose à juste titre Ferenczi est celle de l’origine des signifiants : d’où vient
que Freud dit « le vrai sur le vrai » ? Qui l’a fait roi ? Faute de ne vouloir rien
en dire « pour ne pas risquer son autorité » Freud conforte son image de père
et renvoie à ses disciples celle de fils ou de cher héritier. Il peut à juste titre mettre
sur le compte du transfert l’attitude de ses élèves à son égard comme il l’écrit
à Johannes Marcinowski, mais il n’en demeure pas moins pour autant que Freud
occupe pour la psychanalyse le signifiant de l’origine, là où il n’est question que
de l’origine des signifiants. La paranoïa est le signifiant de la dissidence contre
Freud, elle est à la fois un opérateur de la construction du savoir et la fabrique
d’une transmission orientée un temps sur les « chers fils » ou les « chers
héritiers ».
« Je crois que vous m’enfermez tous dans un rôle de père... Tantôt je suis
le vieux père honoré qui mérite piété et compréhension... tantôt le sinistre tyran
qui punit toute manifestation d’indépendance par l’exclusion, ou enfin Chronos
qui dévore ses propres enfants... je pense que ce ne sont là qu’illusions dues
aux jeux de miroir du transfert. »
[52] Abraham Kardiner se souvient de son analyse
avec Freud. « Pendant des dizaines d’années hélas ! le moindre désaccord avec
les idées de Freud a été mis sous le compte de l’ambition personnelle, du désir
de renchérir sur Freud, ou de la résistance, ou tout simplement de la folie. Ceux
qui s’étaient institués les gardiens de l’orthodoxie ont systématiquement découragés, toutes les tentatives d’innovation : ils avaient acquis des intérêts dans la
conservation du pouvoir et de l’influence qui était les leurs, et ils ne pouvaient
se maintenir qu’en gelant la recherche dans la forme où celle-ci se trouvait, ce
qui disqualifiait automatiquement toute nouveauté. Il en résulte, entre autres,
que le système de références fut lui aussi immobilisé tel quel. Si l’on n’est pas
analyste on est immanquablement conduit à comparer une telle description
avec l’endoctrinement des fidèles par un dogme religieux. Une science qui
bloque ainsi sa propre connaissance se met à ressembler à un culte. »
[53] Le père
ne peut se prévaloir d’être père en prétendant l’être et l’incarner car tout ce qui
relève de la fonction et du père, relève du rapport qu’il entretient avec la dette
symbolique, avec la loi.
MOÏSE : POUR SORTIR DU PÈRE
En abordant le Moïse, Freud s’attaque à la question de la vérité historique
et de la vérité matérielle. Le texte biblique loin d’éclairer le lecteur, l’égare, son
récit est rendu opaque par les différentes versions qui en dérobent le sens.
L’écriture voile l’événement qu’elle prétend révéler, elle recouvre ce qu’elle
décrit. Elle est trace d’une absence, d’une irréversible perte, d’un point d’origine
qui ne peut être atteint. La vérité dès lors ne saurait être assignée à une présence
textuelle. Elle parle d’ailleurs, elle est en exil au regard du texte. Ce qui nous
en parvient ce sont les déformations. « Qu’il en va de la déformation d’un texte
comme d’un meurtre. » Il reconnaît les traces de ce meurtre dans tout ce qui a
été omis, rejeté, exclu, rajouté; l’effacement d’une trace demeure comme trace
de cet effacement, de sorte que la trace contient une exigence de vérité fondamentale. S’il existe plusieurs écarts dans la lecture qu’on peut faire d’un texte,
ceux-ci ne tiennent pas à des divergences d’interprétations ou d’exégèse mais
à des temporalités différentes qui hantent le texte. Comment la conviction dans
de tels récits peut-elle être emportée ? Il faut qu’il y ait un acte fondateur suffisamment fort qui puisse permettre le passage d’un temps à un autre. Cet acte,
c’est le meurtre du père pour Freud. L’origine pour autant serait-elle l’acte ?
Peut-on replier l’origine sur l’acte, et les fondre en un temps commun ? C’est
cela même que Freud a repoussé dans
Totem et Tabou. L’acte ne dit rien de ce
qui l’a suscité, de ce qui l’a précédé et instruit. L’origine est par conséquent
renvoyée toujours à une origine de l’origine. Elle ne peut être appréhendée que
dans la répétition. Ce qui partage la vérité historique de la vérité matérielle
c’est le meurtre du père, en tant qu’il recèle le savoir inconscient. Freud en
avait pressenti la nécessité et l’exigence vingt-cinq ans auparavant avec le
meurtre du père primitif, il en prend acte maintenant avec Moïse. Avec Moïse,
c’est le père primitif qui entre dans l’histoire, on passe ainsi d’une fabrique du
mythe à celle d’une fiction historique, ou encore comme il l’avait initialement
désigné, « un roman historique ». À quelques nuances près toutefois, le meurtre
de Moïse est postérieur à la loi, alors que c’est le contraire avec le père primitif,
c’est le meurtre qui précède la loi. Freud s’en explique en soulignant que : « le
cadre de la religion de Moïse n’offrait aucun espace à l’expression directe de
la haine meurtrière du père »
[54]. Il fallait par conséquent, pour ne pas renoncer
à la promesse d’élection, disculper Dieu en rejetant la culpabilité sur les
hommes. Le meurtre de Moïse s’impose pour Freud comme une nécessité
d’écriture. Là où aucune trace, aucun récit, aucun écrit ne pouvait attester,
relater le meurtre du père primitif, le meurtre de Moïse se révèle pleinement à
la lumière de la doctrine freudienne comme un opérateur de l’écriture, c’est-à-dire de la dette symbolique contractée par chacun, avant d’être celui du crime
réel qui reste énigmatique. C’est par ce meurtre que Freud ouvre la possibilité
du refoulement dans l’histoire. C’est l’écriture qui sert de pierre tombale à
Moïse. Pour les juifs jusqu’alors, la mémoire c’est le réel qui dure, tout le passé
était contenu dans le présent, de sorte qu’il n’y avait de présent que passé.
Freud va bouleverser cette conception de la temporalité, en décodant, en repérant
dans les symptômes présents les enclaves du passé, l’histoire refoulée.
Faute d’avouer le meurtre du père, la culpabilité ne put être résorbée, elle
s’est trouvée au contraire exacerbée. Freud là-dessus rejoint saint Paul. Lacan
[55]
dans son séminaire sur l’éthique faisait remarquer cet étrange christocentrisme
de Freud. Dieu dans le judaïsme n’est pas le père. C’est une altérité absolue,
imprononçable, dont le nom
ehyé asher éhyé, je suis ce que je suis, ne renvoie
à rien d’autre. Le christocentrisme de Freud est lié à la fonction qu’il attribue
au surmoi, à sa violence que Paul a reconnu comme celle de toutes les exigences,
de tous les renoncements, de tous les sacrifices. Or nous dit Freud, l’aveu du
meurtre que les juifs n’ont pas fait, a produit une culpabilité « qui était
insatiable » et rendait « les commandements toujours plus rigoureux, plus
vétilleux et aussi plus mesquins. »
[56] Les juifs purent atteindre « des hauteurs
éthiques qui étaient restées inaccessibles aux autres peuples antiques ». Ainsi,
plus la loi morale se fait exigeante pour le sujet plus elle renforce chez lui les
exigences du Surmoi, de sorte que les plus vertueux s’accusent d’être les plus
grands pêcheurs. Or le christocentrisme de Freud ne désigne pas la loi symbolique qui inscrit le sujet dans la dette, c’est au contraire une « loi du Surmoi »,
qui traduit l’impasse symbolique du sujet, l’impossibilité pour lui de résoudre
la question du père autrement qu’en en faisant une instance intériorisée dont
on ne peut se débarrasser de crainte de perdre l’amour qu’il nous porte. Le
renoncement à l’exigence pulsionnelle est alors plus supportable que la menace
de perdre l’amour du père. Mais jusqu’à quel point peut-on accepter tous les
renoncements sans que ceux-ci ne se retournent contre soi ? Freud a montré que
l’enfant pour ne pas perdre l’amour du père, retournera sur lui-même sa propre
méchanceté, par identification au père idéal. C’est ce qui va constituer le Surmoi,
comme héritier du complexe d’Œdipe dont Freud nous dit qu’il est la voix
morale, l’impératif catégorique et inconditionnel de Kant. Tant que l’image
idéale d’un père digne d’être aimé subsistera, la fonction du Surmoi sera
d’assurer en soi cette présence du père. Freud établit le lien entre la préservation de l’amour et la nécessité de son retournement en méchanceté sur soi,
soulignant ainsi que les racines de l’amour sont alimentées par la cruauté du
Surmoi, par la répression de la haine. C’est cette haine dont le destin est d’être
inhibée pour qu’advienne l’exigence éthique et morale de l’amour du prochain.
Aimer son prochain comme soi-même, commandement que Freud trouve abusif,
ignore de quel amour ce « soi-même » est alimenté. En substituant l’amour à
la loi, Paul prend nécessairement le risque de voir la haine déferler sur le
prochain, puisque aucune loi ne pourra endiguer cette haine. Ce commandement
ne peut être atteint que parce que l’homme demeure dans la méconnaissance
de « sa propre méchanceté », c’est-à-dire, celle qu’il nourrit à l’égard de lui-même, mais aussi à l’égard d’autrui. Car jusqu’à quelle limite pourrais-je encore
aimer mon prochain ? Jusqu’à quand mon prochain reste-t-il mon prochain ?
Quelle est la limite de l’altérité ? En substituant la foi à la loi, Paul fait de
l’amour un principe unificateur, au point d’en faire un principe de l’universel.
L’amour devient l’unique commandement, celui qui réalise tous les autres.
Mais quelle est la garantie que l’amour reste l’amour ? L’aveu, le repentir,
serait-il alors ce qui vient pacifier le sujet, en effaçant toutes les exactions qu’il
a commises ? La violence du Surmoi cesse-t-elle de s’exercer pour autant qu’elle
est avouée ? Paul en abolissant la loi, n’abolit pas pour autant les exigences
pulsionnelles, ni la méchanceté de l’homme. Il institue dans l’exigence d’amour,
l’abolition de la dette symbolique, dette générationnelle. La loi ne se laisse pas
réduire à la loi, elle excède la loi, elle ne saurait se dire ni se réaliser toute, mais
cheminer dans la faille de chaque sujet à la fois comme promesse et exigence
de mon rapport à l’autre. La loi par conséquent ne se donne pas une fois pour
toute, mais elle exige d’être traversée par chaque génération; la mort d’un
homme ne peut sauver les hommes, mais la mort d’un homme concerne tous
les hommes. Freud a méconnu que l’esprit des prophètes ne consacre pas
seulement, la révolte, l’insurrection, ou l’indignation, contre les tyrannies, les
oppressions et les injustices, il s’est voulu aussi une voix, au-delà des mots, des
sacrifices des rites, et des prescriptions, qui rappelle et renouvelle la loi dans
ce qui excède le message, la promesse, la bonne nouvelle : la parole.
L’écriture du Moïse, comme en témoigne la correspondance avec A. Zweig,
se fait dans un climat d’abattement et de découragement chez Freud. Son projet
lui paraît démesuré et redoute d’avoir « érigé une statue effrayante de grandeur
sur son socle d’argile, de sorte que n’importe quel fou pourra la renverser »
[57].
Ce travail ne lui paraît « ni bien assuré et ne [lui] plaît pas tellement »
[58], car
« enlever à un peuple l’homme qu’il honore comme le plus grand de ses fils n’est
pas une chose que l’on entreprend volontiers ou d’un cœur léger surtout quand
on appartient soi-même à ce peuple »
[59]. Le juif n’est plus pour Freud une figure
immuable, éternelle, atemporelle, pas plus que l’exil n’est la pérégrination des
juifs à travers les peuples, ni l’attente d’un messie rédempteur, ni la quête d’une
terre promise n’est promesse de félicité et de paix. Le retour n’est pas retour
à, mais un retour de. Il faut en revenir avant d’y retourner; car le retour au
même, à l’identique est illusoire, utopique, mythique, il nourrit le mirage d’une
restauration de ce qui a été perdu, la résurrection de ce qui est mort, le fantasme
de revenir au point de départ et tenir pour nulle la traversée de l’histoire. Freud
au contraire nous invite à nous écarter de la fascination de réintégrer le point
mythique de l’origine, du retour aux sources, et refuse de considérer ceux-ci
comme ce qui fondent un sujet dans son identité. Il invite au contraire à prendre
acte de ce qui se transforme, s’altère, se métamorphose, pour mieux saisir
l’homme qui est en exil de lui-même, l’étranger qui habite en chacun.
L’égyptianité de Moïse réside par conséquent en chacun de nous, elle réside
là où l’origine se prétend originelle. Freud établit une hétérogénéité dans
chaque homme là où les nazis opposèrent l’homogénéité de la pureté de la
race aryenne. Freud avait repéré ce renversement chez les Allemands, voyant
dans les raisons de l’antisémitisme une barbarie toujours à l’œuvre. Avec
l’égyptianité du Moïse Freud opère un renversement : l’identité d’un sujet
n’est pas identique au sujet, mais à l’étrangeté qui l’habite. En faisant de Moïse
un Égyptien, Freud procède à une nouvelle filiation du judaïsme, il établit une
hétérogénéité à l’intérieur du judaïsme. Il souligne qu’il n’y a pas de signifiant
originaire que l’origine exige, impose et nécessite le mélange, le métissage,
l’hybridation. À ceux qui avaient décrété l’élection auto-engendrée de leur
peuple, Freud oppose l’homme qui forge son destin en le dépassant, en le transcendant, en refusant d’être captif de quelque identité qui soit. L’élection n’est
pas l’auto-proclamation du national socialisme, elle vient de l’Autre. De la
même manière il répond à Jung sur ses considérations de l’inconscient aryen
[60].
Accablé par l’immensité de sa tâche et le défaut cruel de preuves historiques
relatif au Moïse, Freud souhaite garder secret son travail. Cette nécessité
du secret n’est pas sans rapport avec l’écriture du Moïse de Michel-Ange qu’il
ne signa que dix ans après. Accoler son nom à celui de Moïse était déjà
à l’époque conçue comme un « déshonneur » fait à Moïse. Ce n’est qu’en 1924,
qu’il reconnaîtra comme il l’écrit à Edoardo Weiss cet « enfant illégitime » et
dans lequel nous voyons préfigurer une autre illégitimité : celle de Moïse
égyptien. Le secret dans lequel Freud veut tenir son travail nous semble avoir
les plus étroits rapports avec le nom propre, et la question du père. L’enfant
illégitime interrogeait la paternité de Freud, de ses œuvres. Freud ne pouvait
nommer de son nom ce Moïse-là. Souvenons-nous des évanouissements de
Freud quand il voyait sa place de père contestée, essentiellement avec Jung
mais aussi avec Fliess. L’évanouissement a laissé place à l’effacement. Dix ans
après il consent à donner son nom à cet enfant illégitime, c’est là seulement que
Moïse est nommé du nom de Freud. La voie est maintenant ouverte pour
affronter une autre illégitimité : celle de Moïse égyptien. Après avoir écrit
l’homme Moïse, Freud, dans sa note préliminaire I, a de nouveau la tentation
de garder secret son travail. Il y a certes l’antisémitisme de l’Église qui le
pousse à pareille discrétion mais il est aussi envahi par une étrange rêverie,
celle de voir son manuscrit tomber dans l’oubli avant de pouvoir en sortir et
« aller à la lumière » un jour, trouvé par « quelqu’un qui sera parvenu aux mêmes
conclusions et aux mêmes vues : “Il eut déjà quelqu’un en des temps obscurs,
qui pensa la même chose que vous” ». Freud inscrit son travail dans une double
nécessité : celle d’être frappé par l’oubli, c’est-à-dire être soumis au travail du
refoulement, et celle d’être ensuite découvert par un autre. Ce n’est plus du nom
de Freud que l’on nommera la psychanalyse, mais du nom de celui qui l’aura
redécouverte, et de ce fait seulement fera passer le nom de Freud à la psychanalyse. Il y a dans ses propos un changement radical dans l’attitude de Freud,
qui n’est plus maintenant de lier une œuvre à un nom, mais de faire qu’un nom
quelconque fasse passer l’œuvre à la postérité. Cela suppose comme le suggère
Freud qu’il y ait une réinvention de la psychanalyse. Ceci marque une rupture
avec la figure de Freud comme père de la psychanalyse. Celle-ci pour se transmettre n’impose plus le nom de Freud pour garantir sa transmission mais exige
d’en passer par sa redécouverte. Telle est la métaphore du manuscrit oublié, le
redécouvrir n’est pas simplement l’exhumer et le sortir de l’oubli, mais montrer
en quoi l’oubli constitue une mémoire toujours actuelle de ce qui se transmet.
Le temps des « chers héritiers » et des « chers fils », successeurs du père et du
maître est bien loin. L’héritier n’est pas celui qui vient après, pas plus qu’il
n’est le garant de la transmission ou le gardien de la doxa. L’héritier est celui
qui est venu, tard après Freud, et qui fait de son nom propre, l’expérience de
la trouvaille freudienne, et assure le passage de Freud à la psychanalyse. Le nom
propre devient quelconque, il assure un passage, non une fonction. Freud conçoit
non seulement le Moïse, mais toute la doctrine analytique comme un véritable
travail d’archéologue qui n’aurait pas fini de délivrer toutes ses énigmes. La
lecture est écart où le présent n’est pas simple réactualisation du passé, remémoration, souvenir, mais transformation du présent lui-même. En nommant
l’homme Moïse du nom de Freud, Freud s’extrait de l’irrévocable nom de
Moïse, tout en réalisant l’assomption de la loi symbolique qui fonde l’altérité
dans le sujet. La véritable filiation ne concerne ni le sang, ni la terre, ni le nom
propre mais l’inscription de chaque homme dans une généalogie des signifiants qui lui permette de produire l’héritage plus que de le recevoir.
La psychanalyse est née du malaise dans la civilisation. Elle s’inscrit dans
l’histoire, la science, la modernité, et a tenu pour suspect toute dimension
rédemptrice de l’homme, refusant de se considérer comme une weltanschauung.
Dieu n’est pas le père pour le monothéisme juif, il ne l’est que dans la religion
du fils. La théorisation de Freud de la question du père touche à la problématique de la castration qui s’inscrit dans l’axe des générations. Certes le ciel est
vide pour Freud, mais c’est précisément ce vide qui a fonction de trou, d’incomplétude du symbolique qui fait que tout ce que nous nommons manque à dire,
et c’est ce manque qui selon qu’il est comblé ou qu’il demeure troué qui fige
les signifiants de notre histoire ou au contraire leur donne une fluidité qui ne
tient rien pour définitivement acquis. Ce qu’il importe ce n’est pas que Dieu
existe, souligne Stéphane Moses dans son commentaire de Rosenzweig, mais
de le faire exister, de permettre à l’homme de réinvestir la dimension de l’absolu
qui a été réduite par le nivellement de l’altérité. Aujourd’hui comme naguère
la psychanalyse est confrontée au malaise dans la civilisation. L’intégrisme est
la tentation nihiliste de faire exister Dieu en le retranchant de l’histoire de la
civilisation et de passer ainsi de Dieu le père au père de Dieu.
La méfiance de Freud au regard du religieux, et du recyclage des espérances
messianiques ne peut mieux être illustrée que la compréhension qu’il avait du
sionisme, à la croisée des chemins du religieux, du nationalisme, du messianisme quand il déclara un jour au fils de Hertzl venu le consulter : « votre père
est d’une « race très rare et dangereuse. Elle comprend les Garribaldi, les Edison,
les Lénine. Je les nommerai simplement les opposants les plus acharnés de mes
travaux scientifiques. Il est de mon travail sans prétention de simplifier les
rêves, de les rendre clairs et ordinaires. Eux au contraire en rendant les résultats
confus les renversent, commandent au monde tandis qu’ils restent eux-mêmes
de l’autre côté du miroir psychique. Ils forment un groupe spécialisé dans la
réalisation des rêves. Je m’occupe de psychanalyse, ils s’occupent de psycho-synthèse... ce sont des valeurs souterraines du monde inconscient... restez
éloignés d’eux jeune homme, restez éloignés même si l’un d’eux était votre
père... peut-être pour cette raison même »
[61].
[1]
I. Wolf,
Comment concevoir une science du judaïsme, Pardès 19/20, p. 43.
[2]
G. Zimra.
Freud, les juifs, les Allemands, Erès, 2002.
[3]
C.W. Dohm,
De la réforme politique des juifs, Stock, 1984, p. 51.
[4]
O. Weininger,
Sexe et caractère, Lausanne, Ed. L’Âge de l’homme, 1975, p. 247.
[5]
Cité par Le Rider,
Modernité viennoise, p. 215.
[6]
Communauté nouvelle, n° 24.
[7]
H. Cohen,
Germanité, judaïté, Pardès n° 5, p. 41.
[8]
H. Cohen.
L’Éthique du judaïsme, Paris, Verdier, pp. 230-231.
[9]
V. Klemperer, LTI, Paris, Albin Michel, 1996, p. 265.
[10]
G. Scholem,
Fidélité et utopie, Paris, Calman-Lévy, 1978, p. 102.
[11]
L’Éthique du judaïsme, p. 286.
[12]
H. Rauschning,
Hitler m’a dit, éd Aimery Somogy, 1979
, p. 196.
[13]
G. Scholem,
Fidélité et utopie, p. 54.
[15]
M. Buber,
Trois discours sur le judaïsme, cité par G. Scholem,
Fidélité et utopie, pp. 145-146.
[16]
M. Buber,
Judaïsme, Verdier, p. 65.
[18]
A. Altmann,
Les cahiers de la nuit surveillée 1982, n° 1.
[19]
S. Moses,
Système et révélation, Paris, Seuil, 1982, p. 211.
[20]
G. Scholem,
Cahiers de la nuit surveillée, n° 1,1982, p. 24.
[21]
F. Rosenzweig,
L’étoile de la Rédemption, Paris, Seuil, 1982, p. 140.
[22]
P. Gay,
Un Juif sans Dieu, Paris, P.U.F., 1989, p. 97.
[23]
Correspondance Freud-Pfister, Paris, Gallimard, 1966, lettre du 9 octobre 1918.
[24]
P. Gay,
Un juif sans Dieu, Paris, P.U.F., 1989, p. 43.
[25]
Correspondance Freud-Pfister, lettre du 29 novembre 1918.
[26]
Ibid., lettre du 24 novembre 1927.
[27]
S. Freud,
L’avenir d’une illusion, Paris, P.U.F., 1976, p. 50.
[29]
Lettre de Freud à Pfister, 25 novembre 1928.
[30]
Lettre de Freud à Pfister, 16 février 1929.
[31]
E. Jones,
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Tome I, p. 40.
[32]
Ibid., Lettre de Jones à Freud, 23 janvier 1931.
[33]
U
n juif sans Dieu,
op. cit., p. 74.
[34]
Lettres de l’école freudienne n° 16.
[35]
Interview aux Informations Catholiques Internationales le 15 novembre 1974, n° 450.
[36]
Lettre adressée à J.M. Sauret publié dans
Croire ?, Privat, 1982, p. 119.
[37]
Les conséquences d’une familiarité de 20 ans avec la psychanalyse sur ma pratique de
la théologie. Concilium n° 135, mai 1978, cité par J.M. Sauret p. 131.
[38]
D. Anzieu,
L’auto-analyse de Freud, p. 164.
[39]
O. Manoni,
Clef pour l’imaginaire, Seuil, 1969, p. 117.
[40]
O. Manoni,
Ça n’empêche pas d’exister, p. 26.
[41]
M. Krüll,
Jacob fils de Schlomo, Paris, Gallimard, 1983, p. 240.
[43]
M. Robert,
d’Œdipe à Moïse, Paris, Calman Lévy, 1974, p. 275.
[44]
H.Y. Yerushalmi,
Le Moïse de Freud, Paris, Gallimard, 1991, p. 186.
[45]
Correspondance Freud-Jung, Paris, Gallimard, lettre du 20 novembre 1908.
[46]
Correspondance Freud-Abraham, Paris, Gallimard, 1969, lettre du 13 février 1911.
[47]
Ibid., lettre du 22 janvier 1911.
[48]
Ibid., lettre du 13 juillet 1911.
[49]
Correspondance Freud-Jones, lettre du 23 mai 1933.
[50]
S. Ferenczi,
Journal clinique, Paris, Payot, 1985, p. 254.
[52]
Lettre inédite du 22 novembre 1912 à Johanes Marcinowski, cité dans la correspondance
Freud-Biswanger, 1908-1938, Paris, Calman Lévy, 1995, p. 19.
[53]
A. Kadiner,
Mon analyse avec Freud, éd. Belfond, 1978, pp. 173-174.
[55]
J. Lacan,
Le séminaire,
l’Éthique de la Psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, pp. 197-224.
[56]
S. Freud,
L’homme Moïse et le monothéisme, Folio Gallimard, p. 240.
[57]
Correspondance Freud- A. Zweig, Paris, Gallimard, 1973, lettre du 16 décembre 1934.
[58]
Ibid., lettre du 30 septembre 1934.
[59]
L’homme Moïse..., p. 63.
[60]
C.G. Jung, « La psychothérapie en 1934 », in
Cahiers de psychanalyse jungienne, n° 96,
Autonome 99, p. 51.
[61]
Cité par A. Falk, pp. 380-381, in J. Chemouni,
Freud et le sionisme, Ed. Solin, 1988,
p. 145.