2003
TOPIQUE
Mystères chrétiens et « Nuit obscure »
Guy Rosolato
3 square Thiers 75116 Paris
Une perspective psychanalytique permet de déceler dans les mystères
chrétiens, patents, reconnus comme tels dans le dogme, les quatre fantasmes originaires (la
scène originaire, le sacrifice, la séduction, le retour au sein maternel) qui se retrouvent chez
tout être humain quelles que soient ses croyances et en dehors d’elles. Ainsi sont abordés
dans le christianisme les mystères (1) de la Trinité monothéiste, (2) de l’incarnation du
Christ, (3) de sa résurrection, et dans le cadre des sacrements, (4) de l’eucharistie. En outre,
l’élan mystique qui se manifeste dans l’œuvre de saint Jean de la Croix, et spécialement
dans son poème de la « Nuit obscure », permet de suivre les cheminements d’une relation
d’inconnu qui ordonnent toutes nos sublimations.Mots-clés :
Fantasmes originaires Scène originaire, Séduction, Sacrifice, Retour au sein maternel, Mystères chrétiens, Mystique, Relation d’inconnu.
A psychoanalytical approach to the Christian mysteries in the scriptures
and that are recognised as such in Christian dogma, can be schematised according to the
four original fantasies of psychoanalysis (primal scene, sacrifice, seduction and the return
to the maternal bosom) that can be found in all human beings irrespective of their particular beliefs. In Christianity, we can explore the mysteries of (1) the monotheist Trinity,
(2) the incarnation of Christ, (3) his resurrection, and, if we look at the sacraments, (4) the
Eucharist. Moreover, the mystic force displayed in Saint John of the Cross’s work, and
more particularly in his poem, “The Dark Night of the Soul”, allows us to trace the workings
of an unknown bonding that structures our own sublimation processes.Keywords :
Original fantasies Primal Scene, Seduction, Sacrifice, Return to the Maternal Bosom, Christian Mysteries, Mysticism, Unknown Bonding.
L’exploration des fantasmes originaires a permis de mettre en évidence
l’inconnu que vise le désir dans toute quête de connaissance. Et pour la psychanalyse elle-même se révèle une portée heuristique qui ne concerne pas que sa
pratique et les développements théoriques mais aussi sur un plan social l’étude
des croyances et des idéaux propres aux sublimations et qui viennent à se
manifester dans les cures. Ainsi ai-je déjà exposé dans un premier travail les
liens qui existent entre les fantasmes originaires et leurs mythes correspondants, et dans un autre texte sur les sublimations la mise en jeu, dans les cinq
champs que je distingue (religion, philosophie, esthétique, politique, science),
d’un idéal en fonction d’un inconnu. Je renverrai le lecteur à ces écrits
antérieurs
[1].
Ma réflexion présente s’attache à retrouver dans les croyances religieuses, et plus précisément en l’occurrence chrétiennes, les mystères qui, par
une adhésion sans réserve, mais non sans une élaboration, établissent les
liens communautaires qui se transmettent au long des générations. Or dans
le christianisme, catholique spécialement, les mystères sont reconnus, définis,
et soutiennent la foi sans exiger une latence. Au contraire, comme me le
disait un pieux ami, la croyance dépend d’une adhésion aux mystères. Il s’agit
donc d’admettre ce qui dans le dogme est inaccessible à la raison, et reste
inconnu.
FANTASMES ORIGINAIRES. MYTHES ET DOGMES
Les fantasmes originaires, décrits depuis Freud en 1915
[2], se retrouvent
dans la constitution des mythes religieux qui répondent électivement au désir
de connaissance de tout sujet. Et j’entends par mythes des thèmes pris dans un
récit originaire, révélé, impliquant une croyance pour diriger la vie mentale et
éthique en accord avec une communauté qui y trouve ses raisons d’union. Sur
le plan religieux ils constituent les dogmes. Ils sont donc à distinguer des fables,
légendes, fictions et récits littéraires fussent-ils fascinants, à moins que ceux-ci ne soient à leur tour la source d’idéaux culturels structurant la vie sociale.
Ainsi aurons-nous à déceler la présence de chacun des fantasmes originaires dans les mystères qui viennent même à les grouper. Il convient tout
d’abord de préciser qu’ils sont, comme je l’ai déjà dit, universels parce qu’ils
façonnent toute quête mentale (1) depuis l’enfance, et (2) dans la succession
des générations, (3) qu’ils se transmettent principalement entre parents et
enfants, et qu’ils portent (4) le questionnement sur les origines dans quelque
domaine que ce soit, la vie (impliquant la mort), le monde, les découvertes et
les activités de la pensée. Les fantasmes sont donc dits originaires pour deux
raisons : parce qu’ils se manifestent dès l’origine de la vie, individuelle et généalogique (1,2,3) et qu’ils centrent la curiosité de l’esprit sur l’idée d’origine (4).
J’en rappelle les quatre formes fondamentales et leur incidence.
– Avec la scène originaire, c’est l’interrogation sur l’initiale apparition de
la vie pour chaque sujet, à partir de la copulation parentale, qui ne peut être
observée puisque antérieure à la naissance et au recueil de la mémoire personnelle, mais qui est apprise ensuite comme action sexuelle et par les liens qui
unissent les parents et les enfants.
Une telle quête peut remonter à travers les générations et finalement se
perdre dans l’inconnu des origines. La question centrale est celle de la procréation mais s’élargissant à toute création, du monde, de la nature, mais aussi
des origines de l’histoire, de la pensée et des œuvres qui en résultent.
Le mythe chrétien des origines, issu de l’Ancien Testament se centre sur la
création par Dieu du monde et des premiers humains avec Adam et Ève et leur
relation sexuelle qui est le point de départ de toute les générations.
Sur le plan religieux le sacrifice est central dans les trois monothéismes
[3],
avec celui d’Isaac par Abraham, accepté mais non accompli, la circoncision qui
est une castration symbolique venant rappeler l’alliance et la soumission
acceptée. Pour les chrétiens ce sont le supplice et la mort du Christ-Dieu qui
prennent en charge toutes les modalités sacrificielles comme don de Dieu en
offrant son fils pour délivrer l’homme du péché originel accompli par Adam,
correspondant à la révolte contre le père où la toute puissance de la pensée et
du fantasme équivaut à l’acte accompli.
– Avec le fantasme originaire du sacrifice et de la castration les interdits et
les secrets qui s’imposent depuis l’enfance induisent une hostilité à l’égard du
pouvoir, en premier celui du père qui sépare de la mère, entraînant des souhaits
de disparition et de mort : il en résulte une culpabilité avec un retour de l’agressivité sur soi aboutissant au fantasme de castration, menace encore attribuée au
père, et à des épreuves sacrificielles dans la vie courante par des interdits et des
privations relevant des adhésions communautaires pour compenser cette culpabilité.
Il en résulte sur le plan social que l’opération sacrificielle prise en charge
par le Christ a pour but de libérer l’être humain d’une culpabilité accablante
relative au péché originel, c’est-à-dire à l’initiale opposition d’Adam contre
Dieu, répondant à une violence fondamentale, mais sert aussi de modèle pour
supporter les souffrances, voire pour adopter certaines restrictions (principalement sexuelles) et pour affirmer une régulation de la violence à l’intérieur de
la communauté, quitte à la faire porter à l’extérieur de celle-ci pour l’affermir
dans les combats d’une conquête militaire, donc en assumant le sacrifice de la
vie. En outre l’acceptation collective des dogmes implique un autre sacrifice :
celui de la raison.
On voit donc que le sacrifice central du christianisme porte sur cet inconnu
de la mort afin de vaincre une culpabilité répondant comme T. Reik l’a rigoureusement montré
[4] au
parricide originaire. Ainsi s’affirme l’espoir d’une
continuité sans limite des générations mais surtout d’une immortalité pour tous
les justes.
– Avec les fantasmes originels de séduction nous retrouvons cet appel depuis
l’enfance à une aide physique, de soins et d’alimentation, de connaissance,
puis de franchissement des secrets concernant le sexe. La relation d’amour est
au cœur tant d’une demande que d’un don, dans la réciprocité, entre l’enfant
et la mère, les parents, puis entre adultes, assurant les liens communautaires.
L’amour entraîne les découvertes et les progrès depuis le plaisir de l’éducation et la transmission des idéaux. Il soutient les idéalisations et les
identifications, depuis les premières sympathies et amitiés, entretenant des
passages entre agape et eros.
Les trois monothéismes se bâtissent sur une révélation que Dieu fait aux
hommes et qui aboutit à des livres sacrés. C’est le fruit de son amour, de
l’élection qu’il porte aux fidèles, à quoi répond en retour leur reconnaissance
et leur amour. Et la Bible, les Évangiles sont des textes de révélation qui
montrent comment Dieu, par le Christ, par ses paroles, accomplit cette manifestation extraordinaire, ayant pu saisir certains témoins, comme saint Paul lors
de sa conversion. Les mystères qui se donnent à la pensée exigent un sacrifice
de la raison témoignant d’un amour ou les fidèles s’identifient et se confortent
dans l’alliance. On sait comme les mystiques chrétiens ont pu se fixer sur ce
débordement de la raison dans un amour d’exaltation en Dieu pour suivre un
chemin de souffrance apophatique vers l’illumination. Nous en verrons tout à
l’heure les voies avec saint Jean de la Croix et sa « Nuit obscure ».
Il y a donc une poussée vers l’inconnu des mystères révélés qui active une
inspiration où se retrouve une quête de connaissance que l’enfant d’abord
expérimente dans l’accès aux signifiants et au langage et qui va conduire à la
relation et à la communication avec l’autre dans un accès à la séduction et à
l’amour, ou les sens pourront s’épanouir, menant à des découvertes qui
animeront la vie, à travers les idéaux des sublimations vers un plaisir de connaissance nouvelle.
Mais la révélation des mystères comme don d’amour porte le risque de fixer
la pensée dans deux courants contradictoires : soit de ramener tout inconnu
connaissable aux modalités connues de ces mystères, soit de l’abolir en le
réduisant à l’inaccessible envahissant de ces mêmes mystères. Et ce blocage
peut se produire hors de toute référence aux mystères chrétiens, lorsque, par
exemple, des idéalisations rigides, dans les différents champs des sublimations
ne peuvent plus s’ouvrir vers un questionnement.
– Enfin le fantasme originel de retour au sein maternel soutient l’aspiration
à atteindre après la mort l’immortalité. Cette paix heureuse qui est éprouvée
dans le repos du sommeil, dans la tendresse des bras qui recueillent, l’enfant
par la mère, et qui unissent sensuellement ceux qui s’aiment, évoque la portée
bénéfique du contenant, qui au départ est la mère en son sein et que l’on retrouve
avec les ambiances et les demeures familières, le lit confortable, les milieux
amicaux. Fantasmer ce retour vise d’abord à atteindre une quiétude qui soulage
des peines de l’existence par un retrait où l’enfouissement obscur, silencieux
et calme évoque les profondeurs de la terre, ultime lieu des corps, et contenu
maternel final. L’inconnu de la mort est ainsi accessible et bénéfique.
Mais de ce lieu se produit aussi une délivrance, une nouvelle naissance, un
dépassement de la mort par une résurrection. On peut dès lors espérer une mort
paisible suivie d’une vie immortelle. Et nous trouvons ainsi une figure
dominante du narcissisme qui joint la mort à la renaissance.
Dans le cadre religieux du christianisme la mort est un passage bienheureux
vers le paradis, qui avait été à l’origine un contenant initial pour Adam et Ève,
et qui ensuite pour tous les humains est atteint par l’immortalité de l’âme individuelle (selon le Ve Concile de Latran, 1516-1517) et même par la résurrection
des corps, pour vivre béatifiquement au ciel, au paradis, ou à l’inverse pour les
pécheurs dans un enfer de souffrance, ou encore au purgatoire pour une purification, ou aux limbes pour les enfants non baptisés des chrétiens. Cette
« résurrection de la chair » est inscrite dans le symbole des apôtres. Elle est
affirmée par saint Paul (1 Co. 15,12-57) et annoncée dans l’Ancien Testament
(Ez. 37,1-14; Dan. 12,1 sq.).
L’inconnu de la mort peut devenir ainsi une aspiration vers le bonheur qui
conduit, dans les trois monothéismes, le désir dans une quête sans fin de la
pensée, amenant à des découvertes de la vie dans l’espoir qu’elles se transmettent de génération en génération même dans la vie terrestre.
Ainsi la psychanalyse qui explore les fantasmes originaires à la base des
mythes permet de découvrir le fonctionnement de la pensée qui affronte
l’inconnu en révélant le désir de connaissance aboutissant à des figures
mythiques précises. La religion, et spécialement la religion chrétienne, avec ses
mystères qui, faut-il le noter centre en eux l’inconnu, désigne celui-ci sans
avoir à le camoufler, entraîne une réflexion sur ses dogmes minutieusement
définis pouvant ainsi déceler la correspondance inconsciente des fantasmes
originaires qui les soutiennent.
Ces mystères qui étaient « folie pour les grecs et scandale pour les juifs »
[5],
et faut-il ajouter pour une pensée positiviste actuelle, prennent un sens quand
on les confronte à ces fantasmes concernant tous les êtres humains.
J’examinerai maintenant les mystères chrétiens en centrant mon choix sur
ceux qui concernent la Trinité divine, l’incarnation et la Résurrection du Christ,
puis parmi les sacrements l’Eucharistie
[6].
1. Pour les chrétiens leur croyance est monothéiste : il n’y a qu’un seul Dieu.
L’homme aspire à Dieu par ce qu’Augustin nomme son « désir » (CEF, p. 26).
Mais les choses sont plus complexes avec l’affirmation de la Trinité : un seul
Dieu en trois « personnes », le Père, le Fils et l’Esprit saint. À partir de là des
commentaires complexes se sont développés chez les théologiens pour définir
le terme de « personne » (par rapport à essence, nature, substance et hypostase,
et depuis le 4e concile de Latran, 1215). En outre les rapports entre les trois
personnes seront compris différemment, conduisant à des condamnations et
des séparations, concernant la nature humaine du Christ ou la question du Saint-Esprit : l’opposition entre catholiques et orthodoxes tenait au fait, entre autres,
que pour les premiers le Saint-Esprit « procède » du Père et du Fils, alors que
pour les seconds il ne procède que du Père.
Si nous tentons d’expliquer les « personnes » comme des foyers de communication avec les hommes, par la pensée et la parole, ou toute expression, cela
répond à une aspiration à prier Dieu et à être entendu, à recevoir en retour un
don d’amour. Et Jésus Christ, au long de sa vie terrestre, en tant que Logos, a
fait savoir à ses apôtres les lois morales à suivre et surtout l’espoir à attendre
de l’avenir.
« Dieu, personne ne l’a jamais vu; le fils unique, qui est dans le sein du Père,
c’est lui qui a conduit à le connaître » (Jn. 1,18).
« Le Père est Père depuis toujours et n’est que Père; le fils est éternellement
engendré par le Père et de même nature que lui (“consubstantiel”) » (CEF, 179)
(selon les conciles de Nicée, 325, et de Constantinople, 381). Et le Saint-Esprit
« est Seigneur et il donne la vie : avec le Père et le Fils il reçoit même adoration
et même gloire » (Concile de 381); il « procède » du Père, et pour l’Église latine
de la volonté ou de l’amour réciproque du Père et du Fils (L. Ott., op. cit.,
p. 103). Le Saint-Esprit ne procède pas par génération mais par « spiration ».
Il se manifeste en tant que souffle, dans la respiration vitale, il inspire l’activité
mentale, et se rend visible dans les représentations des langues de feu lors de
la Pentecôte, de la colombe, et dans la puissance venteuse.
« La révélation chrétienne de Dieu comporte un paradoxe » (CEF, 177).
C’est cette relation d’un seul Dieu en trois personnes qui constitue le mystère
de la Trinité.
L’autorité religieuse précise (concile du Vatican) que le dogme de la Sainte
Trinité est suprarationnel : l’existence des trois personnes en Dieu ne peut être
connue que par la révélation divine. Et la raison naturelle, même après la
révélation, n’est pas en état de pénétrer le dogme de la Sainte Trinité (L. Ott.,
op. cit., pp. 114-115).
La psychanalyse s’est appliquée très tôt à penser les dogmes et les mystères
chrétiens. Ainsi la relation Père/Fils dans le sacrifice a été exposée par Freud
lui-même en invoquant un père préhistorique (nous dirions originaire) féroce,
jaloux, tout-puissant, portant sa violence meurtrière sur ses fils (dans
Psychologie collective et analyse du Moi (1921) et dans Malaise dans la civilisation (1930)) entraînant de la part des fils le parricide. Les sacrifices religieux,
avec Abraham et Isaac, et avec Dieu le père et Jésus le fils ont pour fonction
de traiter la culpabilité fondamentale qui en résulte.
Ernest Jones parallèlement, en 1922, a fait une étude où il mettait en évidence
la fonction fécondante du Saint-Esprit, par le moyen du souffle, des gaz, des
vents, par la colombe qui le représente avec une valeur phallique (« le plus
efféminé des emblèmes phallique », p. 365), et par la parole
[7].
À la suite de ces travaux j’avais moi-même exposé jadis la fonction des
« Trois générations d’hommes dans le mythe religieux et la généalogie »
[8].
Et J.M. Pohier a rappelé le pouvoir générateur et de fécondité du Saint-Esprit dans la tradition chrétienne. Il y distingue en outre une puissance
masculine quant à la Vierge, à la naissance du Christ, et quant à l’Église, et
une puissance féminine, dans la suite de Jones, ou maternelle selon certains
théologiens
[9].
Il faut aussi tenir compte d’une perspective de D.R. Dufour : « l’Esprit,
c’est
ce qui vient à la place du sens, c’est la paradoxale réponse qui se présente
devant une question impossible. L’Esprit est ce qui se manifeste
lorsque l’esprit
se confronte à sa propre limite.»
[10] Effectivement l’inconnu qui est présent dans
tout mystère s’offre ainsi comme une portée du désir vers une recherche et une
découverte. Et la Pentecôte est exemplaire à cet égard : tous ceux qui étaient
présents virent apparaître sur chacun d’eux des langues de feu et purent
comprendre et parler toutes les langues qui s’y trouvaient réunies.
Si nous revenons maintenant au désir de connaissance que l’on situe dans
les fantasmes originaires, la Trinité offre des réponses précises. (1) C’est d’abord
la question de l’origine : Dieu le Père, mais peut-on dire le Dieu unique, tout-puissant et éternel est créateur du monde et de l’être humain. (2) C’est un Dieu
d’amour qui veille sur les hommes, les soutient, les entend dans leurs prières;
il les protège et leur donne une révélation, justement du mystère, venant du
Saint-Esprit par ses apôtres, ses prophètes, et surtout par les écrits sacrés, la
Bible, mais aussi par les conciles de son Église et l’enseignement de son clergé.
Et par le Christ, comme nous le verrons à l’instant, (3) il traite la culpabilité
par le sacrifice, et (4) dépasse la mort humaine par l’immortalité.
Mais la relation du Père et du Fils se continue avec les fidèles qui sont aussi
des fils de Dieu en tant que troisième génération spirituelle; elle renforce ainsi
le modèle de la patrilinéarité propre à notre société. Le maître ou l’autorité
politique dans les états occidentaux de tradition chrétienne, depuis la royauté
jusqu’aux démocraties, impliquent une obéissance à la Loi, et dans les conflits
militaires qui surviennent l’acceptation et le choix de la mort pour tout un
chacun, lors des combats, sur le modèle sacrificiel, pour atteindre une victoire
des idéaux transmis, et en cas de mort une immortalité qui donne accès à celle
de Dieu.
Et les conflits entre générations retrouvent la révolte première d’Adam
contre Dieu dans un usage sacrificiel détourné du modèle divin mais cependant
l’incluant dans son renversement.
2. Avec l’incarnation de Jésus le mystère est celui d’un Dieu fait homme.
Toute sa vie avec les miracles qui l’accompagnent se charge de mystère.
C’est d’abord sa naissance, c’est-à-dire son entrée dans le monde matériel
et dans l’histoire. Elle a marqué celle-ci par le calendrier universellement
adopté quelles que soient les religions et les idéaux qui ont cours. Le Christ,
Verbe, Fils de Dieu, est à la fois vrai Dieu et vrai homme (concile de
Chalcédoine, 451).
Marie, sa mère, lors de l’Annonciation apprend par l’ange Gabriel (Luc, 1,
26-38) qu’elle va concevoir un fils qui sera le Messie d’Israël, et comme elle
s’en étonne puisqu’elle est vierge, l’ange lui dit que cet enfant sera conçu par
l’action (dite par les théologiens non pas procréatrice mais créatrice) de l’Esprit
saint pour être le Fils de Dieu (CEF, 122). Marie fut enceinte avant d’avoir
habité avec Joseph dont la généalogie remonte à David, à Abraham et qui est
chargé par l’ange de donner au nouveau-né le nom de Jésus, signifiant « le
Seigneur sauve », accomplissant ainsi une annonce du prophète Isaïe (Is. 7,14)
qui avait prévu le nom d’Emmanuel (Dieu avec nous) et assumant comme père
adoptif la nomination symbolique.
Ernest Jones dans un travail comparatif utilisant des écrits des Pères de
l’Église (St. Augustin, St. Eleuthère) nombre de légendes extérieures ou
intérieures au christianisme, les représentations de tableaux de l’Annonciation
(Simone Martini par exemple) avait montré l’effet fécondateur du souffle, de
la parole et des sons, de la moiteur, de la chaleur, de l’odeur. Il posait donc que
par l’ange Gabriel, et par le biais de la colombe, le souffle du Saint-Esprit avait
inséminé la Vierge Marie par l’oreille
[11].
La vie du Christ sera pour les chrétiens une suite de révélations par ses
paroles et ses miracles où nous retrouvons les mystères. Elles nous serons
connues par les écrits, tous en grec, du Nouveau Testament, constituant une
nouvelle alliance.
Mais cette vie se terminera comme pour tous les humains par la mort, à
cette différence près que Jésus subira une torture ignominieuse par les autorités
de son milieu hostile à ce qui heurtait la croyance en cours. Donc sa vie le
conduira à son sacrifice prévu et annoncé par lui, faisant reconnaître par ses
disciples qu’il est Dieu et fils de Dieu. Des moments glorieux y contribuent,
pris aussi dans le mystère, comme dans la Transfiguration où il apparaît sur la
montagne devant Pierre, Jacques et Jean dans un éclat lumineux entre Moïse
et Élie.
Mais la passion du Christ aboutit à un supplice où, trahi par Judas, il est
bafoué et torturé par les soldats, et renié par Pierre. C’est alors la crucifixion
infamante, horrible. Et sa détresse s’exprime avec ses dernières paroles en
araméen : « Eli, Eli, lama sabaqthani » (Mt. 27,46; Mc. 15-34) « mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Son désespoir vient ainsi dire sa
souffrance humaine, non seulement corporelle mais aussi de désolation mentale.
Le sacrifice, à la différence de celui d’Abraham et Isaac va jusqu’à la mort
de l’Homme Dieu dans un accord entre le Fils et le Père qui prennent en charge
cette opération pour libérer l’humanité d’une culpabilité relative à une révolte
meurtrière originelle, celle d’Adam, et que l’on retrouve chez tout être humain
lorsque la violence fondamentale conduit à des actes meurtriers ou lorsque
l’intention et le désir seuls se chargent de cette même culpabilité.
Il n’en demeure pas moins que le sacrifice chrétien, dans son modèle divin,
vient induire le fidèle à accomplir à son tour des restrictions de désirs et de satisfactions, notamment sexuelles, qui peuvent prendre dans la vie religieuse une
importance obsessionnelle et masochiste, mais aussi dans une portée positive
en tolérant les peines et les souffrances éprouvées, ou d’une manière active en
assumant des efforts nécessaires pour des réalisations physiques ou mentales
et pour accomplir des progrès qui ont marqué notre civilisation.
À la mort du Christ, la Vierge Marie était présente pour le recevoir dans ses
bras, quasiment pourrait-on dire dans son sein, Pietà en affliction, mater
dolorosa. Je songe aux merveilleuses statues de Michel-Ange qui la représentent dans ce soutien, spécialement celle à Saint-Pierre de Rome.
La mise dans le tombeau, c’est-à-dire en terre, induit la symbolique maternelle de la terre, derechef en son sein, comme paix ultime, préalable aux
jouissances paradisiaques du ciel, en rejoignant le Père, mais aussi lieu d’enfer,
où le Christ va rejoindre tous les êtres humains décédés en attente de la libération
qu’il leur apporte.
On perçoit donc dans la vie terrestre du Christ une correspondance aux
désirs humains portés par les fantasmes originaires : avant tout par le lien du
sacrifice avec la culpabilité; le don d’amour présent dans toutes les étapes qui
le conduisent à la mort, et surtout dans les révélations qui en découlent; la
création d’une union religieuse qui sera le christianisme; enfin un abord de la
mort où la contenance de la terre maternelle conduira à l’immortalité.
3. Enfin avec la résurrection du Christ le mystère majeur d’une conquête
sur la mort vient remplir le désir dominant dans le fantasme originaire de
surmonter la mort.
Après la découverte du tombeau vide par les femmes et par Pierre, le Christ
se montrera dans des apparitions visuelles, mais il interdira qu’on le touche
(CEF, 157) hormis pour Thomas qui mettra sa main sur sa plaie. Et cette résurrection n’est pas un retour à une vie mortelle, elle est au-delà d’une telle finitude.
Il continue son enseignement pendant encore quarante jours, notamment avec
les pèlerins d’Emmaüs qui, affligés par l’annonce de sa mort, d’abord ne le
reconnaissent pas jusqu’au repas, où, quand il rompt le pain, ils sont illuminés
et le retrouvent dans toute sa vérité. Il montre que les attentes de l’Ancien
Testament et des prophètes quant à l’arrivée du Messie s’accomplissent en lui.
Et l’aboutissement final sera l’Ascension, le retour du Fils auprès du Père.
Cette victoire du Christ sur la mort concerne tous les humains passés et à
venir : ils sont assurés en tant que justes d’une immortalité bienheureuse. Si Jésus
n’a pas de descendance charnelle, les hommes sont spirituellement ses fils :
ainsi se constituent les trois générations présentes dans le sacrifice des
monothéismes.
Et comme l’a montré Jérôme Baschet dans une étude des représentations
chrétiennes
médiévales
[12] les justes sont lovés, enveloppés entre les bras
d’Abraham quand ils sont reçus au paradis : cette image est celle de la paternité
qui remonte aux origines judaïques dans un prolongement harmonieux et à
Dieu le Père, mais aussi par le rassemblement des élus à la constitution d’une
communauté maternelle en tant que contenant, comme j’ai eu l’occasion de
l’exposer
[13].
Le mystère de la Résurrection et de l’Ascension manifeste la victoire et la
gloire du Christ. La toute-puissance divine surmonte les souffrances du sacrifice
qui ont eu le pouvoir suprême d’effacer tous les péchés pour les âmes qui se
repentent en pénitence. L’amour de Dieu se donne dans toute sa splendeur grâce
aux révélations des mystères mais aussi par les choix qui s’offrent aux humains
pour une vie morale soutenue par des croyances où les fidèles se retrouvent et
s’unissent en amour. Enfin comme je l’ai dit tout à l’heure la mort, question
centrale dans ce cheminement, est enfin dépassée par une immortalité pour
laquelle la Résurrection du Christ sert de modèle sacré.
On remarquera que si la paternité domine la foi chrétienne, une fonction
maternelle est présente d’abord avec la Vierge Marie, où le mystère s’affirme
avec sa virginité depuis la conception de Jésus et tout au long de sa vie, située
dans le mystère de l’Immaculée Conception en n’ayant pas subi le péché originel
(affirmé en 1854, par le pape Pie IX, CEP, 253), et triomphant après la Dormition
dans son Assomption. Mère de Dieu elle est aussi Mère des croyants œuvrant
à leur éducation. Elle se pose également comme Mère de l’Église par sa présence
qui sert de modèle à toute action de foi et de charité. En retour l’Église elle-même a une fonction maternelle pour tous les croyants dont l’âme dans ses
relations possède aussi une fonction féminine.
4. Parmi les sept
sacrements pratiqués par les chrétiens (baptême, confirmation, eucharistie, pénitence, extrême-onction, ordre, mariage) je mettrai au
premier plan la communion,
l’eucharistie, comme étant la plus marquée de
mystère, la « chose la plus étrange », ainsi que l’indique le titre d’un ouvrage
qui lui est consacré
[14]. En outre « dans le monde grec, au mot sacrement
correspond le mot « mystère ». Celui-ci désigne la pensée secrète de Dieu
manifestée et réalisée dans le don gratuit de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ » (CEF, 277) et dont la profondeur ne se découvre
pleinement que dans la foi.
L’eucharistie (qui signifie remerciement, grâce) est centrale dans la messe
où par l’épiclèse, par l’invocation du Saint-Esprit le pain et le vin deviennent
le corps et le sang du Christ. Elle est au cœur même du sacrifice, depuis la
Cène où Jésus en donnant aux apôtres le pain et le vin affirma « ceci est mon
corps », « ceci est mon sang ». Et antérieurement il avait annoncé « Celui qui
mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai
au dernier jour » (Jn. 6,54).
On comprend l’importance de l’Eucharistie tenue pour le sacrement des
sacrements, le Saint Sacrement.
Toutefois dans l’histoire du christianisme des discussions complexes et
spécieuses ont amené à des « hérésies » qui s’opposaient aux dogmes catholiques
[15]. Surtout la
transsubstantiation, c’est-à-dire « la présence du Christ dans
le sacrement de l’autel par la conversion de toute la substance du pain en son
corps et de toute la substance du vin en son sang » (Ott. 527) a été refusée ou
interprétée de différentes manières depuis l’antiquité chrétienne, le moyen-âge,
jusqu’aux temps modernes avec Luther, Zwingle, Calvin, et contre quoi se sont
affirmées les définitions dogmatiques du concile de Trente (1563).
L’Eucharistie permet une union intime avec le Christ et un culte d’adoration
qui conserve et augmente la vie surnaturelle; c’est un gage de la félicité céleste
et de la future résurrection des corps. Elle s’intègre au sacrifice propitiatoire
de la messe par la rémission des péchés et elle établit une union entre tous les
fidèles, une communion.
L’oralité nettement présente est à comparer à d’autres sacrifices de victimes
rituelles étrangers au christianisme. Ainsi dans le judaïsme y avait-il un bouc
émissaire, évoqué le jour du Kippour, et Abraham avait sacrifié un bélier. Pour
les musulmans l’animal tué, puis mangé est un mouton; cette cérémonie
annuelle constitue pour l’islam la plus grande fête du calendrier (kurban bayram,
en turc). Et les trois monothéismes ont aussi leurs interdits alimentaires, soit
absolus, soit sous forme de jeunes à certaines périodes de l’année.
Mais on ne saurait négliger l’idée que l’anthropophagie, répugnante pour
tous les êtres humains, quoi que l’on ait pu dire à ce sujet
[16], se trouve présente
virtuellement dans la communion. Et l’assimilation alimentaire de la victime
rituelle est non seulement un assouvissement par rapport à l’activité orale qui
comporte une faim que les repas répétitifs et indispensables satisfont dans un
plaisir physique, mais aussi par cette incorporation une identification bienfaisante aux vertus absorbées, matérielles ou spirituelles. Et ces pratiques
religieuses remontent à un temps antérieur au christianisme : chez les mystes
de Serapis et d’Isis, dans les mystères d’Eleusis, et surtout dans les orgies
dionysiaques nocturnes où la théophagie consiste à manger un animal sacré
considéré comme un dieu-sauveur
[17].
Cette harmonie entre le Christ-Dieu et les hommes dans la communion
accomplit également un accord entre les fidèles lors de la messe puisque la
confession et la pénitence préalables doivent les délivrer du péché afin d’aborder
ce sacrement dans une communauté de justes.
Les mystères que j’ai sélectionnés ne doivent pas faire oublier tous ceux qui
tiennent à la vie terrestre de Jésus, ni aux autres sacrements de l’Église. Un
croyant les rencontre sans cesse. Son attitude à leur égard varie suivant l’âge,
ses relations sociales, ses propres réflexions.
Ainsi un enfant pratique les rituels qui lui sont enseignés par ses parents.
Il y trouve une harmonie qui l’insère dans une communauté. Il participe ainsi
aux cérémonies dominicales et aux grandes fêtes annuelles et sa vie est marquée
par les sacrements de son âge. Ses souvenirs seront tissés par ces moments
heureux. Et en même temps il s’adaptera aux interdits, notamment sexuels, qui
par la voie religieuse transmettent une morale sociale plus générale. Les
souvenirs qui en restent, quelle que soit la religion, le marqueront même s’il
perd la foi.
En grandissant il acquiert des capacités de raisonnement qui feront de lui
un adulte. Il apprécie alors ce que lui apportent les croyances en fonction des
désirs correspondant aux fantasmes originaires, même sans avoir à en faire une
élaboration réflexive. Ces pouvoirs étant, je le rappelle : l’aide d’une toute-puissance tutélaire, d’un Dieu avec lequel une communication est possible par
la prière; la protection contre le mal et le péché qu’assure le sacrifice, cet effet
« apotropaïque » étant dû non seulement au sacrifice divin mais aussi à celui
qu’entretiendra le fidèle.
Moyennant quoi s’engagent trois « vertus théologales ». La première est
celle de la foi :
Ici le mystère vient au premier plan. À l’inconnu qui apparaît dans les actes
de la vie, dans l’aboutissement des projets, dans l’attente des désirs quelles que
soient les croyances, le mystère religieux, tel qu’il a été évoqué tout à l’heure,
s’impose par les solutions promises.
La seconde vertu, l’espérance, est la capacité de faire confiance en l’avenir
où malgré les souffrances et les obscurités de la foi (CEF, 371) l’aide de Dieu
est attendue fermement, sur le modèle des saints et des martyrs. Abraham est
offert en exemple : « Il est notre père devant Dieu en qui il a cru, Dieu qui donne
la vie aux morts et qui appelle à l’existence ce qui n’existait pas. Espérant
contre toute espérance, il a cru, et ainsi il est devenu le père d’un grand nombre
de peuples » (Rm. 4.17-18).
Enfin comme nous l’avons vu avec tous les mystères la relation à Dieu est
d’amour, dans une constante réciprocité. La troisième vertu, la charité, est la
plus grande (Cor. 1.13,13). Aux dons de Dieu répond l’amour de l’homme
pour Dieu mais aussi pour les autres humains. On connaît la formule : « Tu
aimeras ton prochain comme toi-même » (Lév. 19,18. Mt. 22,39), avec l’ambiguïté quant à une possible visée masochiste.
Le croyant substitue à l’inconnu qui peut surgir dans l’existence quotidienne
sous des formes alarmantes les mystères avec leur dose d’inconnu mais
supplantée quoique admise dans le système des dogmes et devant assurer le
bonheur depuis la vie terrestre jusque dans l’au-delà.
Il n’en demeure pas moins qu’une profonde réflexion des théologiens
s’efforce d’affronter l’inconnu des mystères eux-mêmes. Une tradition séculaire
a développé un courant mystique depuis le Cantique des cantiques de l’Ancien
Testament, avec des auteurs majeurs, comme Grégoire de Nysse, Maître
Eckhart, et Jean de la Croix sur qui je m’arrêterai spécialement, surtout sur son
poème « Nuit obscure » parce qu’il montre d’une manière exemplaire les deux
temps de cette opération, la négation mentale absolue et l’accès à l’union divine.
Je ferai référence aux textes de Jean de la Croix dans le recueil intitulé « Les
œuvres spirituelles »
[18] et à ses poésies excellemment traduites par Bernard
Sesé
[19].
Partir de la « nuit obscure » implique qu’il ne s’agit pas de s’en tenir
seulement à la nuit qui peut être quelque peu lumineuse et permettre de voir.
En la voulant obscure la perception est abolie, y compris le sens s’y attachant.
Dans le célèbre poème qui porte ce nom il est question « de l’âme qui se réjouit
d’être arrivée au haut état de la perfection, qui est l’union avec Dieu, par le
chemin de la négation spirituelle » (P.C. 19). L’âme, qui parle d’elle-même
dans ce texte, sortit dans une nuit obscure « quand fut apaisée ma demeure » :
on peut ici s’interroger déjà sur cette demeure, deux fois citée, et penser au
corps même, ou comme il a été dit, en tant que maison de la sensualité (Œ. S.
537). L’âme avance « sans autre guide ni lumière / que celle en mon cœur qui
brûlait » vers l’Ami.
L’âme, comme nous l’avons déjà vu, est ici aussi féminine.
Ce cheminement doit surmonter progressivement par le renoncement deux
courants d’aspirations (cf. le schéma Mont Carmel : Œ. S. p. LXVI) : l’un, au
plus bas, de l’esprit égaré lié aux biens de la terre, notamment le goût, la liberté,
l’honneur, la science, le repos, et l’autre, plus haut, de l’esprit imparfait encore
attaché aux biens du ciel, comme la gloire, la sécurité, les joies, les consolations, le savoir. De sorte que l’accès à Dieu n’est possible que par le sentier de
l’esprit de perfection pour atteindre la négation spirituelle dans une nudité où
domine le rien (nada).
Mais « cette nuit obscure est une influence de Dieu en l’âme, qui la purge
de ses ignorances et de ses imperfections habituelles – naturelles et spirituelles »
(Œ. S. 550). Et cependant des souffrances, une misère viennent accompagner
ce cheminement difficile pour ensuite être surmontées et devenir une source de
bienfaits spirituels.
Ce choix qui a concerné des personnalités célèbres, saint Jean de la Croix
et sainte Thérèse d’Avila, à l’adresse des religieuses du Mont Carmel, en visant
un fond mental dans un néant de la pensée suivait une voie apophatique tenue
pour indispensable afin d’entrer en union avec Dieu. Donc l’inconnu des
mystères, en l’occurrence centré sur la toute-puissance transcendante du Christ,
est pris en charge dans la vie mentale du croyant.
On conçoit un rapport avec d’autres courants religieux et mystiques, principalement avec le bouddhisme qui met en valeur le nirvana, ou avec les pratiques
du zen. À ce propos je rappellerai que Freud avait retenu un principe de nirvana
(dans « Au-delà du principe de plaisir », 1920) pour expliquer la tendance à
réduire l’excitation, à la maintenir à un certain niveau, ou à la supprimer. Il devait
aussi le rapprocher de la pulsion de mort (dans « Le problème économique du
masochisme », 1924). Or il y aurait lieu de concevoir à l’inverse des excitations
pénibles, celles qui amènent au plaisir et qui de ce fait sont agréables. En outre
il en est qui, liées à la souffrance, entretiennent l’espoir d’une libération à venir,
d’ailleurs souvent expérimentée : les efforts, physiques ou mentaux, qu’il
s’agisse de sport, d’études, de travail pour des gains indispensables, ou de réalisations créatives, prennent une tonalité variée qui ne se réduit pas à une question
économique, mais dépend du sens acquis par le passé et remis en jeu dans
l’évolution de la pensée par rapport à la réalité. Même la relation à la mort
prend une valeur sacrificielle où dans les conflits et les guerres en fonction
d’une victoire attendue les risques sont assumés avec courage. De sorte que la
notion de « pulsion de mort » ne doit pas servir à dissimuler les intentions
relatives aux désirs. Et une fascination, un attrait subjectif pour la mort devrait
plutôt s’expliquer par un narcissisme visant des buts d’autant plus fascinants
qu’ils sont extrêmes ou inatteignables. En même temps dans une telle orientation le masochisme doit aussi être envisagé par rapport à des exploits qui ne
recherchent que la souffrance.
On remarquera que dans le cadre mystique les grands auteurs qui ont exposé
leurs conceptions spécifiques, tel Jean de la Croix, avec ce poème de la Nuit
obscure qui nous retient, et encore Maître Eckhart, ou Thérèse d’Avila sont
des religieux qui se sont détournés des biens de ce monde pour adopter une vie
austère et souvent douloureuse, dans des couvents ou dans un isolement, en
obéissant à l’impératif du célibat.
De sorte que ce qui domine leur vie c’est le choix pour eux et pour les
communautés qu’ils enseignent, telles les carmélites, d’une pratique sacrificielle
s’imposant à leurs actes et à leurs pensées. Mais celle-ci n’a pas pour seule
fonction de compenser ou d’effacer la culpabilité personnelle qui peut être
intense par rapport à un idéal de pureté absolue où les pensées sont coupables
quand elles viennent entretenir les tentations; elle se met à l’exemple du Christ
pour libérer autrui, proche ou lointain, de toutes les conséquences du péché et
du mal. Cette généreuse entreprise collective risque d’être toujours dépassée
quand un jugement sévère sur soi-même s’attache aux imperfections qui se
glissent dans le projet, encore plus quand une évaluation masochiste dévalorise
les efforts accomplis, ou surtout quand dans la comparaison avec le Christ une
différence infranchissable s’impose.
Dès lors la
via negationis se porte à l’extrême : l’effort mental ira jusqu’à
se défaire d’un lien protecteur avec Dieu. La voie apophatique va au plus
profond de la déprivation : Maître Eckhart par exemple déclare que l’âme doit
être dans un libre néant; pour elle il lui est plus nécessaire de perdre Dieu que
de perdre la créature; quand elle ne cherche plus Dieu elle meurt de sa mort la
plus haute
[20].
Il y a donc dans cette voie négative une convergence des opposés entre un
Dieu de lumière et un Dieu des ténèbres, et dans cette
apathie atteinte, selon
le terme de Macaire, l’abandon de toute passion, ou encore selon Angelus
Silesius l’accès à une impossible possibilité pour qui en vient à n’aimer rien et
ne vouloir rien
[21].
Si nous poursuivons la lecture de la « Nuit obscure » (P.C.) nous arrivons à
la rencontre espérée par l’âme : « Ô nuit qui réunis / L’Ami avec l’aimée,/
L’aimée en l’Ami transformée ! ». Ensuite le rapprochement corporel fait de
caresses, met à vif tous les sens de l’aimée, qui s’abandonne et énonce : « Tout
s’arrêta, je me laissai, / Laissant parmi les lis / À l’oubli mon tourment. » C’est
la fin du poème.
Il s’agit donc d’une union mystique
[22], d’une
hiérogamie. Elle est faite de
mystère : cette illumination reste inexprimable, incompréhensible par la raison.
L’amour qui est un don de Dieu accomplit une divinisation de l’âme qui ne sera
complète que dans la vie future, immortelle. Je citerai à nouveau Jean de la
Croix, dans « La montée du Mont Carmel » (Livre II, chap. 5) (Œ. S. p. 134) :
« quand l’âme ôtera entièrement de soi ce qui répugne et n’est pas conforme à
la volonté divine, elle demeurera transformée en Dieu par amour ». Donc cette
union devient une identification.
Et le parcours le long des poèmes de Jean de la Croix comporte les
« Couplets de l’âme qui peine pour voir Dieu », « Que je meurs de ne pas
mourir » (P.C. 58), en souffrance, puis les rencontres entre l’âme et l’époux
(« Cantique spirituel », p. 22) et les séparations, quand l’époux s’enfuit, et le
mariage, sous le pommier, à son retour avec son étrange rappel : « là où ta mère
fut violée » (p. 33).
C’est dire si l’évolution mystique passe par des périodes douloureuses, mais
en lesquelles se conquiert un dépassement, et par des étapes de béatitude où
l’accès atteint une transcendance préparée par des méditations, allant au bonheur
de l’extase, où peuvent surgir des visions.
On ne saurait négliger la teneur érotique et sexuelle de cette union. Selon
Carl-A. Keller
[23] il s’agit d’un amour fou (termes où il me plaît d’entendre une
résonance surréaliste) que l’on trouve dans toutes les religions, où par exemple
une tradition hébraïque pose que prier c’est copuler avec la « présence » de
Dieu, la
shekhina, et il rappelle le sens mystique chrétien de cette union où
l’âme est l’épouse de Dieu (justement dans « Le cantique spirituel entre l’âme
et Jésus-Christ son époux » de Jean de la Croix, Œ. S. 685) précisant que chez
le même auteur le Père décide de donner à son Fils une Épouse, l’Église qui
est formée de l’ensemble des âmes, elles-mêmes épouses individuelles et
membres du corps de l’Épouse (p. 304). Keller signale qu’on trouve également
chez les mystiques protestants, Jakob Böhme, César Boissier, une conception
identique de l’union divine (pp. 305-307).
Or des psychanalystes se sont intéressés dans une publication récente,
Invention du féminin, à cette question justement chez les mystiques
[24]. Il s’agit
des textes
[25] de Suzanne Ginestet-Delbreil, Bernard Sesé, et Mercedes
Allendesalazar.
On y trouve, comme nous l’avons vu, l’importance de la relation érotique
et de la sexualité dans l’union avec Dieu. Toutefois pour Thérèse d’Avila c’est
aussi un combat avec un ennemi (M.A.) dans le supplice d’amour.
L’âme est tenue pour une figure, une métaphore du féminin (BS. 207.208).
Comme épouse dans le « Cantique spirituel » elle reçoit et accueille; « l’âme
incorpore Dieu et se divinise » par le Principe masculin, le Verbe (SGD. 196).
De sorte qu’elle est fécondée par Dieu (B.S.), elle conçoit par lui, comme une
matrice qui contient le fœtus, l’autre en soi (SGD). Il y aurait peut-être une
relation incestueuse (BS) entre l’âme féminine et Dieu le Père, une transgression.
L’âme, lieu féminin, est présentée dans une perspective lacanienne sous le
terme de l’Autre, lieu du féminin, « toujours plus ou moins du côté de la mère
primordiale », et, comme contenant, « du côté de l’antre maternel » (SGD. 199).
Pour ma part j’aimerais distinguer dans ces exposés la mise en évidence de
l’inconnu. Tout d’abord avec le féminin : B. Sesé reconnaît que le féminin est
difficile à définir (206) et il rappelle que Freud aussi se heurtait à l’énigme de
la féminité. Et si l’on s’applique à l’invention du féminin il faut bien reconnaître
qu’il s’agirait de l’imaginer dans la mesure où une définition précise échappe
toujours aux descriptions. En situant le féminin comme « lieu de l’autre »
(B.S. 208), se dessine alors la présence de l’inconnu.
Et la relation avec un Objet mystérieux, le Dieu de la Révélation (B. Sesé,
201), peut être considérée comme le modèle idéal de toute expérience d’amour
pour laquelle se manifeste une aptitude propre au féminin.
On ne peut pas examiner ce cheminement de la nuit obscure qui atteint dans
l’extase la rencontre avec Dieu, et dirai-je dans une volupté sensuelle, sans
tenir compte du fait que nos auteurs mystiques sont des religieux, c’est-à-dire
qu’ils ont fait le choix d’écarter la sexualité dans leur vie physique : leur chasteté,
leur célibat, leur virginité suppriment tout rapport sexuel, et en outre l’orgasme
qui peut faire connaître le plaisir charnel reste condamné s’il est provoqué, de
même que toute pensée érotique portant sur ces questions. Il y a donc un inconnu
sexuel pour ces écrivains magistraux. Et leur parcours mystique les placerait
dans une « indécision sexuelle » selon Michel de Certeau (cité par B. Sesé).
Jean de la Croix aurait vécu son expérience comme s’il était une femme, par
rapport à Dieu.
Quant à Thérèse d’Avila, ainsi que le signale M. Allendesalazar une
aspiration à la masculinité se manifeste dans son goût pour l’écriture (212) et
dans sa vie active, sans soumission (215), en participant à la contre-réforme pour
s’opposer et vaincre les protestants, en affrontant sa société qui refusait ses
nouvelles règles et fondations carmélitaines. En ne reconnaissant que l’amour
divin elle était hostile même à l’amour conjugal (222) et à l’amour humain
selon la sensualité du corps. Elle entrait en guerre contre les hommes qui s’opposaient à elle, conseillant à ses religieuses une attitude virile, pour être des
hommes fort
[26].
Nous sommes donc amenés après cette réflexion sur le cheminement de la
pensée mystique à situer une relation d’inconnu présente dans le parcours de
la « nuit obscure », dans l’union à un Dieu Père suprême et transcendant, qui
ne serait atteinte que lors de mystérieuses extases temporaires, ne devenant
définitive qu’après la mort, en immortalité. Et comme nous l’avons vu si l’âme
en tant que féminine a son lieu dans l’Autre il convient d’y situer précisément
l’inconnu.
Cette perspective propre à la mystique centrée sur l’union amoureuse amène
à réfléchir à la différence sexuelle abordée par tout sujet et selon ses diverses
modalités psychiques. J’avancerai que cette différence, perçue dans la confrontation des genres, sur le plan physique, implique une relation d’inconnu, présente
depuis l’enfance, portant aussi bien sur le propre sexe que sur le sexe opposé.
Et dans cet accès à l’inconnu, des fantasmes se forment qui manifestent des
désirs et répondent à des idéaux que je nomme des objets de perspective où
s’organisent la vie mentale et son action.
Reconnaître ainsi l’inconnu au cœur de la sexualité permet de comprendre
des réactions parfois extrêmes. Si l’inconnu de la différence est refusé, voire
forclos, un blocage négatif s’impose, soit en supprimant toute relation sexuelle,
comme nous l’avons vu chez les maîtres mystiques, prenant alors une valeur
sacrificielle par rapport aux pratiques des autres humains, soit en abolissant la
différence sexuelle elle-même quand s’établissent des perversions.
Mais l’inconnu, à l’inverse, a une portée positive lorsqu’il suscite la
recherche et la découverte. Et sur le plan érotique ce sont les voies qui
conduisent à l’amour et à la révélation de la volupté par la différence des sexes
qui fait l’union.
Il est remarquable que la pensée de Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila
nous ait amenés à ces considérations.
Pour en revenir encore une fois aux fantasmes et aux désirs qui sous-tendent
les analyses précédentes nous trouvons chez les mystiques une aspiration à la
scène originelle dans la participation à l’union personnelle avec le Dieu créateur,
selon la révélation et la séduction d’un amour divin, accompagnées d’un
sacrifice sur le modèle du Christ mais qui se réalise précisément sur le plan
sexuel chez les religieux, en vue d’une paix vécue comme un retour au sein
maternel par l’abord de la mort devenue le point de départ pour un bonheur
merveilleux dans une nouvelle naissance en immortalité.
Mais ces mystères, ces dogmes qui les soutiennent, ces élaborations
mystiques apparaissent à la pensée laïque des non-croyants comme utopiques,
inadmissibles. Qu’il s’agisse de rejet, voire de haine, il importe de concevoir
par rapport à quelles autres perspectives ou quelles autres religions s’impose
cette exclusion. Une réflexion philosophique s’est exercée à montrer ces oppositions.
Je prendrai comme exemple
L’essence du christianisme (1841) de Feuerbach
[27] qui annonçait Marx, Nietzsche et Freud (selon L. Althusser, page de
couverture). Cet ouvrage oppose l’essence authentique,
anthropologique de
la religion (p. 151) à son essence inauthentique, religieuse, et les mystères
du hasard (p. 334) aux mystères illusoires de la théologie. Tout ce travail
s’emploie à montrer les contradictions, surtout manifestes dans le sacrement
de la communion, entre la réalité, la vérité de sens et de raison (p. 395) et l’imagination qui nourrit les illusions religieuses, avec ses fantasmes, ses sophismes
(p. 383) pouvant avoir même un effet corrupteur (p. 430). Feuerbach ne
considère pas sa démarche comme négative mais seulement critique en s’appliquant à séparer le vrai du faux (p. 425). De sorte que la moralité et le droit
n’ont pas besoin d’un appui céleste (p. 429), ils se justifient par la seule raison.
Je soulignerai le fait que cet auteur insiste sur le sens (qu’il qualifie de saint)
que prend l’eau pour tout humain, croyant ou pas, comme purificatoire, dans
le baptême, et le manger et le boire comme régénérateurs et vitalisants, ce qui
se retrouve dans la communion (pp. 431-432). Je dirai pour ma part que
Feuerbach perçoit une valeur symbolique sous-jacente aux thèmes de la religion
comme plus tard la psychanalyse saura la déceler.
Les idéaux qui traitent de l’inconnu en dehors de la religion et qui peuvent
s’opposer à elle, encore qu’ils aient été, comme l’histoire le montre, en accord
avec elle, s’ordonnent suivant quatre autres courants de la pensée que j’ai eu
l’occasion de décrire dans mon texte sur les sublimations. J’en examinerai trois
qui entrent actuellement dans cette contradiction.
- Tout d’abord les exigences scientifiques sont celles de la logique, de la
raison, avec des démonstrations, des preuves propres à chaque système, qui
écartent l’erreur de la vérité et qui donnent à l’inconnu une place capitale en
faisant la part d’un inconnu inconnaissable quant à un inconnu polaire où les
prévisions scientifiques dûment calculées orientent les recherches dans un
champ précis en vue de possibles mutations et découvertes. Et la psychanalyse,
en tant que science humaine, sait détecter dans l’inconnu donné comme tel
avec les mystères religieux un fond inconscient où se révèlent des fantasmes
relatifs aux désirs. Freud, pour sa part, avait tenu les croyances religieuses pour
des illusions constituant une névrose de contrainte universelle de l’humanité,
illusions qu’il compare à des idées délirantes, sachant en outre que la science
comporte un inconnu et que ce serait une autre illusion « de croire que nous
pourrions recevoir d’ailleurs ce qu’elle ne peut nous donner »
[28].
- Les considérations philosophiques, comme nous l’avons vu avec l’exemple
de Feuerbach, suivent aussi un programme rationnel qui développe des conceptions logiques avec l’objectif de se libérer des illusions et des erreurs dans les
différents domaines de la pensée jusqu’à ceux qui de nos jours ont rassemblé
les esprits sur la phénoménologie, le structuralisme ou la philosophie analytique.
Mais elles s’appliquent surtout à donner un sens à la vie, à entretenir une sagesse
qui depuis les Grecs s’organisait par exemple en courants stoïque, sceptique,
ou hédoniste. Actuellement cette dernière orientation a pris une place capitale
pour une aspiration à la liberté dans les rapports sociaux, l’amour et la sexualité.
À l’extrême un esprit de révolte, voire d’anarchie, combat ou simplement
s’éloigne des idéaux religieux et s’implante dans les projets politiques.
Cependant la philosophie vise aussi à assurer une morale sociale indépendante
qui, à son tour, sert de base à un accord et une harmonie pour la communauté
qui en accepte les principes.
- La politique qui dirige le pouvoir social pour gouverner, régler la législation, l’éducation et l’économie affronte jusque dans les régimes démocratiques
des violences internes ou externes où l’agressivité conduit à assumer la mort
dans les guerres et les attentats virant au sacrifice. L’inconnu réside alors dans
l’évolution temporelle des situations. L’argent devient dans nos sociétés un
idéal dominant. Et les perspectives laïques s’écartent des religions ou
s’emploient à les détruire.
Or ces différentes activités de la pensée ont toutes, comme la religion, un
inconnu auquel correspondent des désirs originaires de comprendre et d’agir
selon les quatre axes précédemment indiqués et qui meuvent la pensée pour tous.
- Si la scène originaire avec la création initiale du monde et des hommes
a une place fondamentale dans la religion avec un Dieu tout-puissant, en science
elle n’est qu’hypothétique donc avec une large part d’inconnu, encore que
l’anthropologie puisse remonter dans le passé; en philosophie et en politique
elle reste imaginaire, n’étant d’ailleurs pas toujours l’objet d’un questionnement, sauf en ce qui concerne un maître reconnu et admiré pour ses créations
intellectuelles ou sociales.
- Pour ce qui est de la séduction et de l’amour qui dans la religion unit Dieu
et l’homme, et les fidèles entre eux, par une révélation, le kérygme christique,
et par la prière du croyant en attente des bienfaits célestes, nous retrouvons
avec la philosophie une valorisation incomparable de l’amour qui unit les êtres
et qui se projette en politique sur le meneur, théoricien ou militaire, engageant
sa société ou sa nation dans des aventures, des progrès, des victoires ou des
défaites redoutables.
- Avec le sacrifice exemplaire du Christ une culpabilité relative à une
violence fondamentale centrée sur le père, en l’occurrence en Dieu, trouve un
pardon suprême. On a fait remarquer que le sacrifice est aussi un renoncement
à la violence et à la toute puissance dans les relations sociales
[29]. Et la morale
qui se construit par la pensée philosophique offre le moyen de comprendre les
souffrances que l’on s’inflige comme un recours contre la culpabilité, et partant
de s’en libérer. Enfin dans le cadre de la politique le sacrifice est manifestement
présent avec les interdits de la loi et avec les guerres qu’elle dirige ou subit.
- Quant à la relation à la mort elle prend comme nous l’avons vu une place
capitale dans le christianisme : à l’exemple du Christ, de sa résurrection, le
fidèle peut aspirer à la mort, comme un retour au sein maternel de la terre d’où
une seconde naissance conduira à la vie éternelle. La pensée philosophique est
fréquemment centrée sur la mort, l’inconnu de son passage pour la conscience,
la finitude, et les moyens d’en assumer le destin. Et sur le plan politique, toutes
les créations et les lois doivent se transmettre au-delà de la mort aux générations futures.
Ce parcours parmi les mystères chrétiens, au plus près de l’inconnu qu’ils
impliquent sans réserve, avait pour but de mettre en évidence dans chacun
d’eux les désirs humains qui s’objectivent dans les fantasmes originaires, tels
qu’ils ont été définis précédemment.
Or ces désirs, par leur universalité, existent chez tous les sujets, quelle
que soit leur appartenance culturelle et religieuse, agnostique ou athée.
Ce qu’ils peuvent saisir en eux-mêmes, à travers leur passé et leurs déterminations inconscientes, leur permettent de comprendre et d’entrer en harmonie
avec des systèmes de pensée qui leur sont étrangers. Le christianisme qui a
tant marqué la civilisation occidentale s’éclaire alors par ses fondements
psychiques dans la poussée du désir. Ainsi, quelles que soient les croyances ou
leur absence, la pensée chrétienne, dans ses écrits à travers les siècles, peut
être suivie en fonction des explications apportées par la psychanalyse.
Et la splendeur de l’art chrétien avec sa poésie (Jean de la Croix ici combien
présent), ses réalisations architecturales (je pense à l’instant à la cathédrale de
Chartres), la peinture qui en illustre les mystères (et comment ne pas évoquer
« La cène à Emmaüs » du Caravage, si proche de ce qui vient d’être exposé),
et la musique qui les accompagne et les exalte (et là encore surgit la Cantate
BWV 21 de J.S. Bach dans une semblable atmosphère), prend une assise
mentale pour quiconque y retrouve l’expansion de ses désirs.
Toutefois la lecture de la « Nuit obscure » convie à nous rappeler le cheminement de la pensée, parfois pénible et long, par la voie de l’inconnu pour
atteindre une sagesse et pour avoir accès à des découvertes en quelque domaine
que ce soit depuis la vie courante jusqu’aux champs de la réflexion, et dans
l’épanouissement des sciences et des arts.
[1]
« Les fantasmes originaires et leurs mythes correspondants » (1992) dans
La portée du désir.
P.U.F. 1996.
« Nos sublimations » dans la
Revue Française de Psychanalyse. 1998.4. pp. 1 193-1 215.
[2]
« Communication d’un cas de paranoïa contredisant la théorie psychanalytique ». Œ. C.
XIII. p. 318, et « Leçons d’introduction à la psychanalyse » (1917). Œ. C. XIV. p. 384.
[3]
Voir à ce sujet mon livre :
Le sacrifice. Repères psychanalytiques. P.U.F., 1987. Rééd.
actualisée 2002.
[4]
T. Reik.
Mythe et culpabilité. Crime et châtiment de l’humanité, (1957), P.U.F., 1979.
[5]
Cf. Louis Bouyer.
Mysterion. Du mystère à la mystique, Ed. O.E.I.L., 1986, p. 19.
[6]
Je me référerai principalement au
Précis de théologie dogmatique de Louis Ott. Ed.
Salvator. Mulhouse, 1960; et à l’excellent
Catéchisme pour adultes des évêques de France, LP.
1994. Ici désigné par CEF.
[7]
Ernest Jones « A study of the Holy Ghost concept », in
Essays in applied psycho-analysis,
Vol. II, The Hogarth Press, 1951, pp. 358-372.
[8]
Sous ce titre même, ce texte paru dans
L’inconscient, n° 1,1967, se trouve dans mes
Essais sur le symbolique, Gallimard, 1969, pp. 59-96.
[9]
J.M. Pohier. « La paternité de Dieu », in
L’inconscient, n° 5,1968, pp. 3-58. Cf. p. 30.
[10]
Dany-Robert Dufour,
Les mystères de la trinité, Gallimard, 1990, p. 206.
[11]
Cf. « The madonna’s conception through the ear » (1914) dans
op. cit., pp. 266-357.
[12]
J. Baschet,
Le sein du père, Gallimard, 2000.
[13]
Cf. « La communauté constituée en tant que fonction maternelle », dans
Pour une psychanalyse exploratrice dans la culture. P.U.F. 1993. pp. 287-301.
[14]
Maurice Bellet.
La chose la plus étrange. Desclée de Brouwer. 1999.
[15]
Cf. L. Ott.,
op. cit., p. 516 sq.
[16]
Cf. « Destins du cannibalisme », in
Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 6.
[17]
Cf. G. Van Der Leeuw,
La religion dans son essence et ses manifestations, Paris, Payot,
1970, p. 356 sq.
[18]
Bienheureux Père Jean de la Croix,
Les œuvres spirituelles, Desclée de Brouwer, 1949
(cit. ici : Œ. S.).
[19]
Jean de la Croix,
Poésies complètes, Édition bilingue, José Corti, 1993 (cit. ici : P.C.).
[20]
Cf.
Traités et sermons, Aubier, 1942, pp. 248,250.
[21]
Cf. « Via negationis », in
Dictionnaire de la mystique, Brepols, 1993.
[23]
Carl-A.Keller,
Approche de la mystique dans les religions occidentales et orientales,
(1989), Paris, Albin Michel, 1996.
[24]
Invention du féminin, Éditions Campagne Première, 2002. Ce sont les actes d’un colloque
de la Société de Psychanalyse Freudienne.
[25]
Suzanne Ginestet-Delbreil (ici SGD) :
Jean de la Croix et le féminin. Bernard Sesé
(ici BS) :
Jean de la Croix et l’invention du « féminin ». Mercedes Allendesalazar (ici MA) :
Thérèse d’Avila : l’ennemi divin.
[26]
En reprenant un jugement sur Thérèse d’Avila dans les
Études sur l’hystérie (1895)
(P.U.F. 1996. p. 187) où il est dit que la sainte, « patronne des hystériques » était « une femme
géniale, ayant le sens pratique le plus développé » M. Allendesalazar (p. 210) l’attribue au « patron
de la psychanalyse », donc à Freud, qui l’aurait formulé « non sans une pointe de jalousie » (sic) :
sauf que cet ouvrage a été écrit par Freud et Joseph Breuer et que le chapitre III où se trouve cette
phrase est de Breuer.
[27]
Ludwig Feuerbach,
L’essence du christianisme, F. Maspero, 1973.
[28]
L’avenir d’une illusion (1927), P.U.F., Quadrige. 1995, Cf. pp. 32,44,57.
[29]
Roger Béraudy,
Sacrifice et eucharistie, Paris, Ed. du Cerf, 1997.