2003
TOPIQUE
D’un renoncement au père
Fethi Benslama
Université Paris 7 - 107 rue Faubourg St-Denis BP 120 - 75463 Paris Cedex 10
L’islam a-t-il tenté de produire dans son édifice spirituel un renoncement au
père pour constituer la foi en Dieu ? Cette étude propose une lecture de la construction
symbolique islamique à partir de cette question. Partant de l’impératif qui sépare Dieu de
toute métaphore paternelle et de toute idée de procréation, notre recherche a essayé d’interroger le texte coranique dans son rapport avec le texte biblique, pour déterminer les raisons
d’une divergence de fond entre l’islam et les deux autres monothéismes. Nous avons montré
que le problème trouve sa racine dans La Genèse où le fondateur de l’islam a levé l’articulation généalogique à Abraham pour inscrire sa fondation à partir du grand récit de la
paternité et de l’alliance. Mais ce récit l’a contraint à une interprétation qui distingue la
métaphore paternelle de Dieu. Les conséquences de cette conjecture sont nombreuses, tant
du point de vue éthique, qu’au niveau de la théorie du monothéisme.
Mots-clés :
Islam, Père, Dieu, Création, Procréation, Métaphore, Impossible, Renoncement, Monothéisme.
Has islam tried to meet its spiritual structure with a ressouncement of the
father tou constitue faith in God ? From that question, this study porposes a way for reading
the symbolic islamic construction. From the requirement that God is separated from any
paternal metaphore and from any idea of procreation, we have tried in our reserch to put
in perspective the Koranic text and biblical text, to determine the reasons of an in-depth
discrepency betxen islam and the two other monotheisms. We have shown that the problem
find its root in the book of Genesis where the founder of Islam has gone up to Abraham to
set his foundation from the big account of parternity and of alliance. But this account has
forced hin to an interpretation which distinguishes the paternal metaphore from god. The
consequenses of this conjecture are numerous at the level of ethic as well as that of the theory
of monotheism.Keywords :
Islam, Father, God, Procreation, Metaphore, Impossible, Renoun- cement, Monotheism.
L’islam aurait-il tenté de produire à l’intérieur de son édifice spirituel une
réduction de la nostalgie du père, un renoncement à sa figure pour constituer
la foi en Dieu ? Je pose cette question au terme d’une recherche qui m’a conduit
à une exploration des textes et des constructions symboliques de la religion
islamique, au regard des hypothèses de la psychanalyse
[1].
À première vue, cette formulation semble contredire la thèse constante de
Freud
, de penser la
Sehnsucht du père
[2] à la racine de la création des dieux et
des formations religieuses. Mais la recherche psychanalytique sur la culture doit-elle se contenter d’appliquer avec une fidélité iconique, la lecture freudienne,
lorsque les faits viennent compliquer l’extension compréhensive des ressorts
de la psychologie individuelle vers la vie collective ? D’autant que, dans ses
développements sur le monothéisme, Freud avait laissé de côté le cas de l’islam
qu’il mentionne très rapidement sous le chapitre « des difficultés » dans
L’homme Moïse et la religion monothéiste
[3], pour proposer une interprétation
de son système spirituel autour de la question du père, qui s’avère très problématique à un examen minutieux.
[4]
On se souvient que dans
Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Freud
évoque la belle phrase de Léonard : « Qui s’appuie dans la controverse sur
l’autorité ne travaille pas avec l’esprit mais avec la mémoire »
[5], pour la
commenter assez longuement et proposer l’hypothèse selon laquelle l’une de
sources de la liberté dont témoigne l’œuvre de Léonard, au regard de son
époque, réside dans le fait qu’il ait
« appris à renoncer au père » dès l’enfance,
et n’eut plus besoin tout au long de sa vie de s’appuyer sur la transfiguration
du père en Dieu, pour mener ses recherches audacieuses jusqu’à s’éloigner « de
la conception chrétienne de l’univers ». Freud ne transforme pas pour autant
Léonard en un personnage sans foi, puisqu’il souligne combien il « ne manque
pas d’exprimer son admiration pour le Créateur, cause première de tous ces
mystères merveilleux (...) »
[6] Il indique cependant, que le renoncement au père
a ouvert un espace de « jeux » et « d’écarts » pour son imagination (les mots sont
de Freud) qui amène l’esprit à faire de la nature le lieu de sa propre recherche,
et termine son étude en attribuant à ce trait de caractère de Léonard, la mention
dans ses manuscrits milanais, d’une adoption de la religion musulmane.
Il ne s’agit pas de prétendre que l’édifice spirituel de l’islam se passe de la
question du père, ni de lui attribuer une capacité de liberté dont l’histoire réelle
nous montre les limites, à l’instar de toutes les religions et de toutes les constructions dogmatiques. L’hypothèse que je souhaite instruire, consiste plutôt à
exposer une conjoncture à travers laquelle, il apparaît que le fondateur de l’islam
( VIe siècle), ayant en vue le traitement que le judaïsme et particulièrement le
christianisme réservèrent au rapport entre Dieu et le père, tenta un dépassement
qui le conduisit à produire un impératif intenable, en un sens comparable à
celui de l’amour chrétien du prochain, un commandement dont la sublimité le
rendait insoutenable pour la psyché humaine. En somme, la séparation radicale
entre le père et Dieu aurait le caractère « antipsychologique » qui revient à
demander à l’homme de se tenir à l’impossible. Mais ne serait-ce pas sur cette
limite qu’un ordre symbolique recèle la possibilité d’une liberté spirituelle
susceptible d’engendrer des moments et des œuvres de sublimation dans la
civilisation ? Inversement, on peut se demander si l’assignation à l’impossible,
sous certaines conditions historiques, notamment quand les forces herméneutiques manquent, n’entraîne pas vers un tourbillon de désespoir ?
La figure du père n’entre pas dans les constructions dogmatiques de l’islam.
Dès l’origine, le Coran prend un soin particulier à éloigner la référence à Dieu
de la représentation de la paternité, même à titre métaphorique ou allusif. Les
proclamations de l’unicité de Dieu bannissent radicalement toute notion de
génération ou d’engendrement divin. Dans la sourate dite du Culte pur, la nature
divine est proclamée en ces termes abrupts :
« Dis : Lui Dieu l’Un. Dieu de la plénitude. N’engendre pas. N’est pas
engendré. Nul n’est égal à Lui. »
[7].
Les commentateurs présentent ce passage comme une réfutation du Dieu-Père du christianisme. Le mot « plénitude » qui fut anciennement le titre de
cette sourate vise à excepter Dieu de l’ordre du sexe et de la génération.
Il s’agit de la traduction du terme « Çamad » qui désigne ce qui est plein et
complet, soit « l’impénétrable ». Cette dernière signification a prévalu à travers
de nombreuses traductions
[8]. La complétude divine s’oppose en effet, formellement, à la nature ouverte de l’homme, ouverte parce que sexuée, sexuée parce
que fendue, puisque le sexe est le « Farj » qui est trou, interstice, défaut
[9].
Certaines versions du mythe de la création font du sexe l’élément inaugural
du façonnage de l’homme : « Ce que Dieu a créé de premier en l’homme écrit
Qortobî, ce fut son sexe (
Farj), il dit : “ceci est mon dépôt, je vous le confie”,
car le sexe est un dépôt (
Amânatun). »
[10]. Le dépôt revêt ici le sens d’un objet
inestimable qui marque l’insigne dignité de l’homme. Le terme arabe est de la
même racine que l’
Amen hébreu; il désigne un « oui », un « ainsi soit-il » premier
et corrélatif de la réception du manque originaire dans la conformation humaine.
Mais cette aménité constitue en même temps la source du problème éthique
central de l’homme, que
Le Coran indique dans ces termes : « Nous avons
proposé le dépôt (
Amanata) aux cieux, à la terre et aux montagnes, ils ont refusé
de s’en charger et ils s’en sont effrayés, sauf l’homme qui a accepté, car il est
injuste et ignorant. »
[11] Ainsi, le « oui » originaire au sexuel recèle une
présomption sans égal.
Il existe d’autres versions de ce mythe qui représentent le corps primitif de
l’homme, comme un corps troué, livré à travers ses orifices à la circulation
démoniaque, en tant qu’être de feu : « Lorsque Dieu créa l’homme d’argile, en
attendant qu’il lui insuffle une âme, Satan se moquait de lui en jouant à pénétrer
par sa bouche, à sortir par son anus et l’inverse. Il empruntait de la même
manière d’autres orifices : oreille, nez, etc. »
[12] À l’évidence, ce fragment met
en scène une ironie pulsionnelle consubstantielle à la topique du trou comme
sexuel originaire, dont il appartiendra à l’âme ou à la psyché de tenter de la
circonvenir, en la couvrant à travers ses trois fonctions fondamentales :
perception, imagination et intellection par la raison. Tous les traités sur la
psyché, tel que chez Avicenne
[13], se meuvent à l’intérieur de ce paradigme
quelles que soient les sophistications philosophiques qu’ils lui apportèrent au
fil du temps. Le sexe apparaît bien comme le point aveugle (l’une des métaphore
du sexe en arabe) de la rencontre avec la psyché.
La séparation est donc radicale : d’un côté Dieu est hors sexe, hors génération; de l’autre côté, l’humanité façonnée autour du trou est au bord d’un abîme
qui est la marque de la transcendance en elle. Elle manie l’imagination et la
raison pour en réduire les périls et instaurer la jouissance sexuelle légale (Nikâh).
Toute la spiritualité de l’islam va se tenir au plus près de cette séparation. Elle
pose que là où il y a Dieu, il n’y a ni paternité, ni maternité, ni engendrement,
ni rapport sexuel. Aucune métaphore ne peut franchir cet impossible.
Dans sa traduction du Coran, Jacques Berque a rapproché le passage du
Culte pur cité plus haut, de l’une des premières définitions du dieu Un, dans le
Poème de Parménide. La traduction de Marcel Conche du fragment 8 montre
en effet, une proximité troublante avec le verset en question :
«[...] qu’étant inengendré, il est aussi impérissable, entier, unique, inébranlable et sans terme.
Ni il était une fois, ni il sera, puisqu’il est maintenant, tout entier ensemble,
un continu. » [14]
Le commentaire de Marcel Conche indique en quoi la complétude de ce dieu
Un « inengendré » établit l’idée d’un dieu radicalement différent de tout étant,
un dieu qui est « être » auquel on ne peut ni retrancher ni ajouter. Saturé, il est
impossible.
Quelque soit le résultat des recherches sur les sources grecques du
Coran,
qui permettront peut-être un jour de mieux préciser la nature exacte des transmissions et des traductions, il n’en demeure pas moins que la dernière religion
monothéiste, née au VI
e siècle, se présente d’emblée comme une objection à la
théologie de la paternité divine, en installant un désert généalogique entre
l’homme et Dieu. Les conséquences en sont multiples et à tous les nivaux. Sur
le plan du développement historique d’abord, on se rappelle la thèse de Hegel
qui attribue la rapidité avec laquelle l’islam devient « un empire universel », au
degré élevé de « l’abstraction de son principe » et à « la plus haute intuition de
l’Un » dans sa conscience
[15]. Sur le plan philosophique, Christian Jambet a
montré comment ce contenu de la foi amènera l’éclosion d’une ontologie qui
établit une équation entre
Dieu et
être, entre l’
Un et l’
identité du réel
[16]. Quant
à la question du sujet, notre recherche commence à peine à entrevoir certaines
implications de la foi en un
Dieu qui est
être et
réel.
Dans des circonstances sur lesquelles je ne peux m’attarder, coupant court
à la possibilité de la paternité adoptive qui existait chez les Arabes avant l’islam,
Le Coran exclut aussi le fondateur de l’islam du statut de père :
« Muhammad
n’est le père d’aucun homme parmi vous »
[17]. Si la médiation prophétique ne
revêt pas les attributs paternels, c’est pour autant que le premier des musulmans
est placé d’emblée en position de fils et d’orphelin, puisque l’une des toutes
premières apostrophes que Dieu a adressée au prophète, est celle par laquelle
il l’appelle : « l’orphelin ». La relation de Dieu à l’homme ne passera pas donc
par la médiation d’un prophète paternel. La paternité ne sera jamais comme dans
le judaïsme au centre de l’alliance avec Yahvé, en tant que Dieu des pères.
De façon générale, il n’existe pas en islam de sacralisation du père, ni lors
de la fondation de la nouvelle religion, ni dans l’histoire exégétique de sa transmission. Bien plus, le père est l’objet d’une distanciation, d’une critique
insistante dont témoigne le texte coranique même. D’abord, on ne rencontre que
quelques rares occurrences (sept fois) où le Coran évoque favorablement ce qu’il
appelle « les pères premiers » (al-abâ’al-’awwalîn). Plusieurs commentateurs
ont noté judicieusement que Le Coran et la parole du prophète (hadîth) n’usent
pas du terme « père » au singulier, mais toujours au pluriel, comme s’il n’y
avait pas Le père comme principe ou comme essence. Il s’agit principalement
d’Abraham, secondairement d’Ismaël, d’Issac et de Jacob dont l’évocation
comme « pères » est mise dans la bouche d’un personnage biblique, plutôt qu’à
travers une nomination directe. Dans la très grande majorité des cas, le pluriel
« pères » renvoie à des faits, des figures ou des jugements négatifs. Les pères
sont dans l’erreur, dans la déraison, ils succombent à la tentation, ils sont
idolâtres et oublieux; ils sont interpellés, dénoncés, appelés à croire au Dieu
unique et quelques fois pardonnés pour leurs fautes.
Du reste, Abraham qui est la figure centrale de la paternité pour l’islam est
présenté comme l’exemple même de la fondation du monothéisme à partir de
la désobéissance au père, puisque Abraham refusera le culte polythéiste de son
père Terah et le quittera pour accomplir une migration spirituelle. Celle-ci revêt
le sens d’une libération de la loi du père, de son clan et de sa coutume; de sorte
que l’esprit du monothéisme pour l’islam ressortit à un exil à travers lequel le
fils rencontre l’Un hors père.
Pourtant, même Abraham, dont le renoncement au sacrifice du fils est
commémoré tous les ans par les Musulmans, n’est pas exempt des errements
attachés à la figure du père. Car le texte coranique présente une version de la
tentation d’Abraham de sacrifier l’un de ses fils (sans déterminer si c’est Issac
ou Ismaël) qui diffère de celle du judaïsme et du christianisme, et s’inscrit dans
l’optique qui vient d’être retracée, tout en faisant de l’erreur du père, un ressort
spirituel majeur.
En effet, dans la version coranique de cet épisode, Abraham ne décide pas
d’emmener son fils au sacrifice par un acte prémédité; ce n’est pas non plus
Dieu qui lui suggère ou lui ordonne de l’immoler. Le désir sacrificiel du père
est localisé dans le rêve, et c’est sous l’effet de son rêve qu’Abraham s’adresse
à son fils en ces termes :
« Mon cher fils, je me vois en songe, en train de
t’immoler... » Le texte met alors en scène un fils se soumettant au désir de son
père :
« Mon cher père », répondit-il, « fais ce qui t’est ordonné... »; puis, un père
s’apprêtant à commettre l’infanticide :
« Après que tous deux se furent soumis
et qu’il eut placé l’enfant front contre terre... »; quand Dieu interrompt
in
extremis l’acte :
« Nous lui criâmes : “ô Abraham ! tu as cru en ton rêve !”»
[18]
Dans le cri de Dieu arrêtant l’infanticide, s’entend une réprobation qui vise
le fait qu’Abraham a adhéré aux images de son rêve. S’appuyant sur cette interpellation, Ibn Arabî, l’une des plus grandes figures spirituelles de l’islam ( XIII
e ),
a proposé une théorie très élaborée de l’interprétation du rêve et du sacrifice,
qui nous donne la possibilité de penser d’une manière décisive les ressorts
spirituels de la question du père dans la version islamique du monothéisme. Cet
auteur relève en effet, que la réprobation de Dieu ne peut avoir d’autre signification que le défaut d’interprétation de son rêve par Abraham. C’est parce que
le père commet l’erreur de ne pas interpréter son rêve, qu’il en vient à vouloir
tuer son fils, et que Dieu intercède pour lui substituer le bélier
[19]. Le sacrifice
aurait donc la fonction de pallier à une interprétation manquante du père.
Mais quelle est la cause du défaut d’interprétation du père ? Ibn Arabî avance
l’explication suivante :
« L’enfant est l’essence de son générateur. Lorsque
Abraham vit dans un songe qu’il immolait son fils, il s’agissait en fait de se
sacrifier lui-même »
[20]. Ainsi, si l’on considère que l’essence (
‘Ayn) contient
toutes les possibilités d’être, comme le précise Ibn Arabî, on comprend
qu’Abraham a éludé l’interprétation de son rêve pour se soustraire à la limitation
de sa toute puissance. Le rêve du père de tuer le fils, recèle le désir de sacrifier
l’essence génératrice avec laquelle il restait confondu. Or, sacrifier l’essence,
c’est accepter « l’odeur de l’existence »
(Râ’ihatou al-Wujûd), ou bien encore,
consentir à la détermination de l’essence en un lieu (
Hulûl), selon les termes
d’Ibn Arabî. Cesser d’occuper tous les lieux possibles, tel serait le devenir père.
Il n’y a de père qu’en tant qu’existant (
Mawjûd), puisque le générateur relève de
l’essence qui est l’être, l’Un, Dieu lui-même. On peut tirer ici une triple conséquence : d’une part, le concept d’essence équivaut à celui de jouissance, au sens
de la jouissance absolue. D’autre part, l’interprétation aurait la fonction de faire
advenir à l’existence, ce que le rêve dans son contenu manifeste dérobe, à savoir
que le désir est le désir de sortir de l’essence. Enfin, ce qu’on appelle « père »
est un existant qui se différencie du générateur, du créateur (
khâlq) ou de l’être.
Dans cette optique, le père est un
procréateur qui ne peut coïncider avec le
Dieu
créateur, si ce n’est dans le fantasme de toute puissance du père. Ibn
Arabî écrit :
« Le songe relève de la présence imaginative qu’Abraham n’a pas
interprétée. C’était en fait un bélier qui apparut en songe sous la forme du fils
d’Abraham. Aussi Dieu racheta-t-il l’enfant du fantasme (Wahm) d’Abraham,
par la grande immolation du bélier, ce qui était l’interprétation divine du songe,
dont Abraham n’a pas été conscient (Lâ Yach’ur). »
[21]
En somme, le fantasme d’infanticide chez le père, dissimule le désir de tuer
le père de la toute puissance, mais comme le père en manque l’interprétation,
c’est Dieu qui la rétablit par la substitution du bélier. On constate ici qu’Ibn Arabî
propose une théorie très proche de l’interprétation freudienne de l’animal du
sacrifice, que J. Lacan avait reprise en soulignant que le bélier est une figure
du père de la jouissance absolue
[22].
Le procès de la défaillance du père serait donc le suivant : le père désire être
l’essence, en tant qu’il reste confondu avec le fils, mais lorsqu’il cherche la
séparation, il en méconnaît la valeur symbolique et veut se la donner en s’infligeant le meurtre réel du fils. À suivre Ibn Arabî, l’islam pense le père à partir
de Dieu et non l’inverse. Ce dernier apparaît comme un Dieu qui rattrape la
méprise imaginaire du père sur l’altérité, à travers le rétablissement d’une
herméneutique du rêve qui fait surgir le symbole manquant dans la réalité.
C’est en ce sens, qu’il est créateur et protecteur du fils, à l’encontre de la toute
puissance de son père procréateur. Car pour Ibn Arabî, le père procréateur est,
par sa nature primordiale, un animal; ou plus exactement, du point de vue de
la logique de la procréation, le père de l’homme est l’animal. C’est pourquoi,
à défaut d’interprétation, le sacrifice permet la séparation de cette origine, c’est-à-dire l’advenu à l’odeur de l’existence par l’immolation de l’animal. Ce
cheminement aura permis de répondre à la question que pose Ibn Arabî au tout
début de son texte :
« Comment donc le bêlement du bélier et la parole humaine
se valent-ils ?»
[23] Nous pouvons maintenant faire ce raccourci : c’est dans la
mort que la voix du bélier devient parole.
Cette recherche sur le père a été impulsée par l’une des rares réflexions de
Freud à propos de l’islam, qui vient sous sa plume dans Moïse et la religion
monothéiste, ainsi que nous l’évoquions tout au début. Il écrit : « La récupération
(Wiedergewinnung) de l’unique et grand Père-originaire (Urvater) produisit
chez les Arabes une extraordinaire élévation de la conscience de soi, qui
conduisit à de grands succès temporels mais s’épuisa aussi en eux. Allah se
montra beaucoup plus reconnaissant à l’égard de son peuple élu que jadis
Yahvé à l’égard du sien. Mais le développement interne de la nouvelle religion
s’immobilisa bientôt, peut-être parce qu’il manquait l’approfondissement qui
produisit, dans le cas juif, le meurtre perpétré sur le fondateur de la religion. »
Je ne reviendrai pas ici sur les détails de la discussion que j’ai entamée avec
cette proposition
[24], si ce n’est pour souligner que les précédents développements
semblent contredire l’hypothèse sur
« La récupération (Wiedergewinnung) de
l’unique et grand Père-originaire (Urvater)... ». La séparation entre un Dieu
créateur et un père procréateur, entre ce dernier, en butte à la figure du père de la
jouissance absolue, et le premier en posture d’un Dieu
herméneute, garant de la
fonction symbolique défaillante du père, indique plutôt que l’islam pense la spiritualité à partir d’une divinité qui est en retrait du père imaginaire de l’origine.
Si l’islam est bien une religion du fils, c’est pour autant que le fils est sauvé
de son propre père qui ne parvient pas à se séparer d’un père animal dont le rêve
est porteur. Certes, le rêve contient aussi le désir de s’affranchir du désir animal.
De ce point de vue, il condense deux désirs : l’un du côté de l’animal, l’autre
du côté d’une libération terrible, puisqu’elle consiste à tailler dans la chair du
fils. Le Dieu de l’islam apparaît bien comme une critique du père, comme interprétation de son désir, afin de relever le fils. Il consent au meurtre de l’animal
dans le père; bien plus, il propose le meurtre du père de la jouissance en le
symbolisant par le bélier, lequel n’est pas donc le substitut du fils, comme on
le dit souvent, mais bien celui du père. Par le sacrifice de l’animal, le père
accède à la vérité symbolique de son désir. Il se supprime comme origine. Je
pense ici à la phrase de Hegel :
« les parents sont pour l’enfant l’origine qui se
supprime »
[25]. Dans cette optique, l’être du symbole n’est ni du côté du père, ni
du côté du fils, même s’il sauve ce dernier de la cruauté du premier. Il est
capacité de
transposition: que le bélier puisse être l’animal et le père primitif,
le symbole et la chose sanglante, le rêve (d’Abraham) et son interprétation
(divine), entre image, mot et chose.
Ce que j’appelle ici
transposition, Ibn Arabî a tenté d’en faire une théorie
de
la créativité des formes comme propriété intrinsèque de l’être ou de Dieu.
Alors que ce dernier est conscient des multiples formes qu’il peut prendre en
toute chose, l’homme n’a qu’une conscience restreinte de la
trans-formation.
« Nous ne pouvons même pas voir notre propre forme spirituelle »
[26], écrit-il.
C’est en ce sens, qu’Abraham, pourtant prophète, ne voit pas la forme spirituelle du père et qu’il doit en passer par tant de métaboles. La raison
fondamentale pour Ibn Arabî est la suivante :
« Car Dieu n’est jamais inconscient (bi lâ Chu‘ur) de rien, tandis que le sujet est nécessairement inconscient
de telle chose en rapport avec telle autre. »
[27] Aussi, le sujet humain est-il
toujours surpris de voir la transposition des choses en autres choses, y compris
de lui-même.
Telle est brièvement exposée la théorie d’Ibn Arabî du père, qui le sépare
radicalement de Dieu, lequel est pensé comme une énergie de transposition
des formes à laquelle l’homme n’a pas accès pleinement, du fait qu’il a un
inconscient. L’inconscient d’Ibn Arabî n’est pas l’inconscient freudien, bien
qu’il le frôle souvent, il est la condition du voilement et du dévoilement spirituel
des multiples formes de l’homme.
Ibn Arabî n’a pas inventé cette théorie à partir de rien. Il l’a déduite du texte
coranique et du discours du fondateur de l’islam. L’hypothèse que j’ai proposée
dans la recherche précédemment mentionnée
[28] est que le fondateur de l’islam
hérite d’une situation généalogique exposée dans
La Genèse où il apparaît que
la filiation d’Abraham par Ismaël est le fruit d’une fécondation naturelle d’Agar,
alors que pour Isaac, Dieu dût intervenir dans la procréation, puisque Sarah avait
plus de soixante-dix ans. C’est cette même opération qui va se répéter avec
Marie pour engendrer Jésus. Le père réel pour l’islam est donc Abraham, tandis
que le Dieu créateur reste éloigné de la procréation. Dans le judaïsme et le
christianisme, Dieu est à la fois créateur et procréateur, tandis qu’Abraham
comme Joseph sont des pères symboliques. Ce positionnement généalogique
dans la première écriture du père du monothéisme explique à mon sens, que le
Dieu de l’islam n’est pas un père. Curieusement, les études comparées du
monothéisme n’ont jamais relevé cet aspect essentiel. L’autre fait majeur du récit
biblique est qu’Abraham renvoie son fils Ismaël et sa mère dans le désert, les
exposant à la mort, n’était l’intervention divine pour les sauver. La figure du
père est donc marquée à l’intérieur de l’islam par la question de l’abandon, qui
redouble la tentation du sacrifice du fils, quand bien même, le texte coranique
met en scène une réconciliation entre Ismaël et son père lors de la reconstruction du temple de la Mecque. Il me semble que cette situation a conduit le
fondateur de l’islam à renoncer à l’idéalisation du père, pour dégager d’emblée
la conception d’un Dieu qui est
être, source d’une fonction symbolique séparée
et séparatrice du père et du fils.
Si Dieu rétablit la métaphore paternelle, il échappe à l’ontologie métaphorique du père, non seulement parce qu’il est interdit de l’appeler « père », mais
il est impossible de le nommer proprement. En effet,
Allah n’est pas un nom
comme
Yahwé et
Jésus. Il s’agit en langue arabe de la contraction de l’article
indéfini
Al et de
Ilâh qui signifie dieu.
Allah désigne
Ledieu. C’est ce qui a fait
écrire à Joseph Chelhod dans
Les structures du sacré chez les Arabes : « Si les
juifs ont fini par donner à leur dieu suprême un nom qui n’en est pas un (
Yahwé,
celui qui est), les Arabes ont laissé le leur pratiquement sans nom. »
[29] La
théologie négative qui s’est constituée à l’intérieur de l’islam, à partir du
IX
e siècle, se fonde sur cette impossibilité de nommer Dieu, et va jusqu’à considérer le texte coranique comme un tissu métaphorique qui n’est pas l’œuvre
d’une révélation de Dieu, ainsi que le dogme de l’islam le stipule, mais d’une
inspiration divine écrite par des mains humaines.
[1]
Fethi Benslama,
La psychanalyse à l’épreuve de l’islam, Paris, Aubier, 2002.
[2]
Traduite par « désirance pour le père », S. Freud,
Totem et Tabou (1912-13),
O C. XI, p. 367.
[3]
S. Freud,
L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939), trad. C. Heim, Paris, Gallimard,
1986, p. 186.
[4]
Cf. « La discussion de la formulation de Freud », in F. Benslama,
op. cit., pp. 115-120.
[5]
S. Freud,
Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, (1910), trad. M. Bonaparte, Paris,
Gallimard, 1977, p. 123.
[6]
Op. cit., p. 127.
[7]
Coran, CXII.
[8]
Par exemple dans la traduction de Denise Masson,
Coran, Paris, Gallimard, 1967.
[9]
Fethi Benslama, « Le sexe absolu », in
Cahiers Intersignes. N° 2, Paris, 1991, pp. 105-124.
[10]
Al-Qortubî,
Al-jâma‘ li ‘ahkâm al-qur’ân, Le Caire, Éditions Al-Kutub Al-masryya,
1954, t XVI, p. 254.
[11]
Coran, VXXI, 33.
[12]
Ibn Ayyâs Al-Hanafî,
Badâ’i‘ az-zuhûr fî wqâ’i‘ ad-duhûr, Tunis, éditions du Manâr, s.
date, pp. 38-39.
[13]
Ibn Sîna (Avicenne),
An-nafs (De anima), établi par I. Madkour, Le Caire, 1975.
[14]
Parménide,
Le Poème : Fragments, trad. M. Conche, Paris, P.U.F., 1996, p. 127.
[15]
G.W.F. Hegel, La raison dans l’histoire, 10/18,1965, p. 293.
[16]
Christian Jambet,
L’acte d’être, Paris, Fayard, 2003.
[17]
Coran, XXXIII, 40.
[18]
Coran, XXXVII,101-112.
[19]
Ibn Arabî,
La sagesse des prophètes, trad. T. Burckhardt, Paris, Albin Michel, 1974,
pp. 67-73.
[20]
Op. cit., p. 67.
[21]
Ibn Arabi,
op. cit., pp. 87-88.
[22]
J. Lacan, Séminaire XI, inédit, séance du 20 novembre 1963.
[23]
Op. cit., p. 85.
[24]
Fethi Benslama,
op. cit., pp. 115-120.
[25]
G.W.F. Hegel
, La Phénoménologie de l’esprit, trad. Jean Hyppolite, Aubier, 1941, t. 2,
p. 24.
[26]
Op. cit., p. 92.
[27]
Op. cit., p. 97.
[28]
Op. cit., pp. 139-147.
[29]
Joseph Chelhod,
Les structures du sacré chez les Arabes, Maisonneuve & Larose, 1964,
p. 7.