2003
TOPIQUE
Soumission, pragmatisme et légalisme en islam
Corinne Fortier
Laboratoire d’Anthropologie Sociale (CNRS-EHESS-Collège de France) 52 rue du Cardinal Lemoine - 75005 Paris
La notion même de spiritualité, qui s’oppose implicitement à celle de
mondanité selon une logique dichotomique, ne permet pas de saisir l’islam qui réunit de
façon « holiste » le corps et l’esprit, le droit et la mystique, l’être et le nom, et ce dans ses
textes comme dans ses rites, ainsi que le montre, entre autres, l’analyse détaillée de la
prière. Toute profération du message divin a le statut de rappel puisque tant au niveau de
la phylogenèse que de l’ontogenèse, l’islam se conçoit comme religion originelle. L’orgueil
qui fait croire à l’homme qu’il est supérieur à Dieu et par conséquent au-dessus de sa loi
est à la racine de tous les maux. Mais l’islam se veut une religion pragmatique, conciliante,
hédoniste et modérée qui permet à l’homme d’envisager le rachat de ses fautes par « le
Miséricordieux ».Mots-clés :
Islam, Soumission, Orgueil, Légalisme, Pragmatisme.
The notion of spirituality itself, which in a dichotomy logic is implicitly
opposed to worldliness, doesn’t allow to understand Islam, which unites in a holistic way
the body and the spirit, law and mystic, the being and the name, in its texts as well as its
rites, as the detailed analysis of prayers, among other things, shows. Every proferation of
the divine message has the status of a recall, at the level of phylogenesis as well as ontogenesis; Islam is the primordial religion which has always been there. Pride which prevents
submission to God is considered at the root of all evils, inasmuch as men think themselves
superiors to the Creator and consequently above law. However Islam wants to appear as a
pragmatic, conciliating, hedonist and moderate religion allowing men to consider buying
back their faults by the one who is named the « Merciful ».Keywords :
Islam, Submission, Pride, Legalism, Pragmatism.
Traiter de la question de la spiritualité en islam constitue un véritable
défi pour un occidental habitué pour penser, et en particulier pour penser
l’objet religieux, à transposer certaines grilles analytiques, telle que la distinction de ce qui relève du corps et de l’esprit. Ainsi, certains Occidentaux
perçoivent-ils l’islam comme une religion dénuée de spiritualité dans la mesure
où ils ne trouvent pas dans les textes musulmans fondateurs ce qu’ils ont
l’habitude de concevoir comme de l’ordre du spirituel. Un tel jugement trahit
une vision du religieux inspirée de la séparation platonicienne de l’âme et
du corps au niveau de l’individu, comme du spirituel et du temporel au niveau
de la société.
L’islam ignore en effet largement cette dichotomie, y compris dans son livre
de référence, le Coran, ce qui explique que celui-ci apparaisse à bon nombre
de non musulmans comme « prosaïque ». Le Coran mêle en effet les interdits
matrimoniaux, les lois de l’héritage, les conditions de l’accomplissement du
jeûne avec les louanges à Dieu, les récits édifiants des différents prophètes, les
descriptions du paradis et de l’enfer. Il en est de même de la deuxième source
de référence islamique que constitue la Sunna, qui comprend notamment les
dires du Prophète Mahomet ou hadith, et qui définit un modèle de conduite
pour tout musulman.
C’est donc parce que l’islam, comme le judaïsme, et nombre d’autres
pensées socio-religieuses, a une vision unitaire de l’homme, pensant dans le
même mouvement le corps et l’esprit, la pureté physique et la pureté religieuse,
la transgression et la faute, qu’une vision dualiste occidentale a des difficultés
à l’appréhender comme une religion spirituelle. Ce n’est que si l’on accepte une
autre conception du religieux que celle dont nous avons héritée du christianisme et de la philosophie classique, une conception plus holiste, pour reprendre
un terme anthropologique
[1], que l’on peut enfin percevoir la spiritualité de
l’islam au sein même de ses textes et de ses rites.
LE CHOIX DE LA SOUMISSION
Le terme de musulman (
muslim)
[2] désigne étymologiquement celui qui se
soumet, ce qui est déjà le résultat d’un choix
[3], celui de lâcher prise et de s’en
remettre à la volonté de Dieu (
tawakkul)
[4]. L’individu qui résisterait à cette
dépossession de son moi narcissique se laisserait aller à l’un de ses penchants
les plus condamnables aux yeux de l’islam, l’orgueil (
‘ujb ou
takabbur). Un
hadith de Muslim confirme la relation intime entre l’orgueil et le refus de se
soumettre à la vérité islamique : « Quiconque a dans le cœur la moindre trace
d’orgueil, n’entrera pas au Paradis [...]. L’orgueil consiste à refuser la vérité et
à mépriser les gens » (Nawawy, 1995 : 433).
En islam, la loi est d’origine divine, comme le rappelle ce verset coranique
(II, 187) : « Telles sont les lois de Dieu, ne les transgressez pas » (trad. Masson
1967, t. 1 : 225)
[5]. Aussi, ne pas suivre les obligations qui incombent au
musulman revient à désobéir à Dieu lui-même. Manquer à la loi de Dieu, c’est
lui faire offense en oubliant l’abîme qui sépare la créature du Créateur, rappelés
par leurs noms respectifs : l’« esclave de Dieu » (‘Abd Allâh) et le « Seigneur »
(
rabi). Tel est donc le principe de tous les maux de l’homme, l’orgueil, ou le
fantasme de toute puissance, qui fait croire à la créature qu’elle est l’égale du
créateur alors qu’elle lui est subordonnée.
L’orgueil est considéré en islam comme la part obscure de chaque être
humain
[6] en tant qu’il peut empêcher l’individu de se soumettre à Dieu. Dans
le Coran, ce penchant qui mène à la révolte est étroitement associé au diable
nommé Iblîs. Celui-ci représente l’incarnation même de l’orgueil ainsi que le
montre le qualificatif qui lui est généralement attribué, « l’orgueilleux »
(
mutakabbir)
. De même, dans la Bible, le péché des origines est lié à l’orgueil
démesuré d’Adam et d’Ève aspirant, sous l’influence du démon, à devenir
« comme des dieux » (Gn 3,5).
Dans le texte coranique, la faute d’Iblîs consiste à refuser de s’incliner
devant Adam : « Lorsque nous avons dit aux anges : “Prosternez-vous devant
Adam !”. Ils se prosternèrent, à l’exception d’Iblîs qui était au nombre des
Djinns et qui se révolta contre l’ordre de son Seigneur » (Coran (XVIII, 50),
trad. Masson 1967, t. 2 : 362).
La désobéissance au commandement divin est consécutive au péché
d’orgueil de cette créature de feu ou
djinn
[7] qui, en tant que telle, affirme être
supérieure à la créature d’argile qu’est Adam, comme en témoignent de
nombreux passages du Coran (II, 34; VII, 11-13; XV, 30-33; XVII, 61; XX,
116) dont celui-ci (XXVIII, 73-76) : « Tous les Anges se prosternèrent à
l’exception d’Iblîs qui s’enorgueillit et qui fut au nombre des incrédules. Dieu
dit : “Ô Iblîs ! Qui t’a empêché de te prosterner devant celui que j’ai créé de mes
mains ? Est-ce l’orgueil ? Ou bien fais-tu partie des êtres les plus élevés ?”.
Il dit : “Je suis meilleur que lui : Tu m’as créé de feu, et tu l’as créé d’argile” »
(
ibid., 564).
SE PROSTERNER DEVANT DIEU
Or, refuser de se prosterner devant Adam revient à refuser de se prosterner
devant Dieu, dans la mesure où, comme le déclare le Coran (II, 29-32), Adam
est le lieutenant (kalîfa) de Dieu sur terre : « Lorsque ton Seigneur dit aux anges :
“Je vais établir un lieutenant sur la terre”, ils dirent : “Vas-tu y établir quelqu’un
qui fera le mal et qui répandra le sang, tandis que nous célébrons tes louanges
en te glorifiant et que nous proclamons ta sainteté ?”. Le Seigneur dit : “Je sais
ce que vous ne savez pas”. Il apprit à Adam le nom de tous les êtres, puis il les
présenta aux anges en disant : “Faites-moi connaître leurs noms, si vous êtes
véridiques”. Ils dirent : “Gloire à toi ! Nous ne savons rien en dehors de ce que
tu nous as enseigné; tu es, en vérité, celui qui sait tout, le Sage” » (trad. Masson
1967, t. 1 : 9).
D’après l’exégète du Coran qu’est at-Tabarî (m. 923), le refus de se
prosterner devant Adam est aussi étroitement lié à celui de se prosterner devant
Dieu puisque l’esprit divin est présent dans la forme corporelle adamique (1953 :
154, note 2) : « Après que je l’aurai harmonieusement formé et que j’aurai
insufflé en lui de mon Esprit, tombez prosternés devant lui » (Coran (XV, 29),
trad. Masson 1967, t. 1 : 317).
L’obéissance (tâ‘a) au commandement divin est ici signifiée par le geste de
la prosternation. Symbole de la soumission de l’homme à Dieu, il est ainsi
répété par tous les musulmans dans leurs prières quotidiennes. Ce geste est le
paradigme de la foi musulmane que seuls refusent les orgueilleux : « Seuls
croient en Nos signes ceux qui, ayant été édifiés, sont tombés prosternés, ont
exalté la louange de leur Seigneur et ne se montrent pas orgueilleux » (Coran
(XXXII, 15), trad. Blachère 1980 : 442).
Ne pas prendre en compte, comme le fait Iblîs, le commandement divin, c’est
nier le pouvoir suprême de Dieu. Ce désaveu est une rébellion de l’humain
contre le divin puisque c’est mettre sa propre gouverne au-dessus de celle du
Créateur. Iblîs, qui tenta de se mesurer au Tout Puissant fut sévèrement châtié;
après son refus de se prosterner, il se trouva chassé du paradis et, selon le Coran
(XV, 34-35 et XXXVIII, 77-78), maudit par Dieu jusqu’au jour du Jugement
dernier. De même, dans le Nouveau Testament, le diable, qui s’est détourné de
Dieu, lui reste éternellement hostile (Mt 25,41). Depuis la chute, en islam,
comme dans le christianisme (Lc 4,2), le diable devient le tentateur sur terre
afin que Dieu puisse éprouver la foi des hommes.
Semblablement au christianisme, l’existence du mal en islam est justifiée
en tant qu’il met le croyant à l’épreuve. Le mal se révèle en définitive une ruse
(makr) de Dieu (Chodkiewicz, 1986 : 64). C’est ce que montrent de nombreux
passages du Coran (VII, 16-17 et XXXVIII, 73-74) dont celui-ci (XV, 39) :
« Mon Seigneur ! C’est parce que tu m’as induit en erreur que je leur montrerai
sur la terre le mal, sous des apparences trompeuses. Je les jetterai tous dans
l’aberration, à l’exception de ceux de tes serviteurs qui sont sincères » (trad.
Masson 1967, t. 1 : 318).
Les premières victimes du diable furent Adam et Ève qui, tentés par Iblîs,
désobéirent au commandement divin. Leur chute est ainsi décrite dans le Coran
(II, 35-38) : « Et nous dîmes : “O Adam !, habite ce Jardin, toi et ton épouse !
Mangez de ces fruits, en liesse, où vous voudrez, mais n’approchez point de
cet Arbre-ci, sans quoi vous serez parmi les Injustes !”. Or le Démon les fit
pécher, à cause de cet Arbre; il les fit sortir de l’état où ils étaient et Nous
dîmes : “Descendez du Jardin ! Les uns pour les autres, vous êtes un ennemi.
Vous aurez, sur la terre, séjour et brève jouissance jusqu’à un moment fixé.
Mais Adam reçut des prescriptions de son Seigneur et Celui-ci revint de sa
rigueur contre lui. Il est le Révocateur, le Miséricordieux. Nous dîmes :
“Descendez du Jardin, tous ! Assurément il vous viendra de Moi une Direction !
Ceux qui suivront Ma Direction, nulle crainte sur eux et ils ne seront pas attristés.
Ceux au contraire qui auront été infidèles et auront traité Nos signes de
mensonges, ceux-là seront les Hôtes du Feu où ils seront immortels” » (trad.
Blachère 1980 : 33-34).
Ce passage du Coran témoigne en outre de l’étendue de la clémence divine
hormis pour les infidèles qui ne croient pas au message islamique. Car, pour
les musulmans, l’islam, qui est la dernière religion révélée, clôt définitivement
la succession des révélations en même temps qu’elle en est l’achèvement
véritable, Mahomet incarnant le « sceau des prophètes » (
khâtim al-anbiyâ)
[8].
Selon l’islam, si le message coranique n’a été révélé qu’au dernier prophète
qu’est Mahomet, celui-ci était déjà investi de cette mission avant Adam. En effet,
une conception théologique affirme que Mahomet était en l’esprit de Dieu un
prophète en puissance avant même qu’il ne crée Adam, le premier parmi les prophètes qui fut réalisé. Cette idée selon laquelle l’existence idéelle de Mahomet
précède l’existence matérielle d’Adam figure, entre autres, dans ce hadith :
« J’étais Prophète alors qu’Adam était encore entre l’argile et l’eau » (
kuntu
nabiyan wa Adamu bayna at-tinni wa al-ma)
[9], ou encore dans cet autre hadith
rapporté par at-Tirmidhî : « J’étais Prophète alors qu’Adam était entre l’esprit
et le corps » (
bayna ar-rûh wa al-jasad) (cité par Chodkiewicz 1986 : 80).
Un hadith rapporté par at-Tabarî témoigne du paradoxe selon lequel
Mahomet est le dernier prophète advenu à l’existence quoique le premier à
l’être par essence : « Je suis le premier des hommes a avoir été créé et le dernier
a avoir été envoyé comme Prophète » (ibid., 82). Cette notion d’une essence
muhamadienne qui précède l’existence adamique a été conceptualisée par
certains orientalistes; Henri Corbin (1964) parle à ce propos de « pacte préexistentiel » (al-‘aql al-awal) et Michel Chodkiewicz (1986) de « réalité
muhamadienne primordiale » (haqîqa muhammadiya).
Cette idée de religion primordiale se retrouve à une échelle individuelle
dans le concept coranique (XXX, 29-30) de « religion naturelle » (dîn al-fitra)
selon lequel l’islam est inné en chaque homme. En effet, d’après la notion
islamique de fitra qui désigne la nature primordiale, tout homme, en tant que
descendant d’Adam, naît musulman. Un hadith transmis par al-Bukhârî l’affirme
explicitement : « Il n’est aucun enfant nouveau-né qui n’appartienne naturellement à la religion musulmane. Ce sont ses parents qui en font un Juif, un
Chrétien ou un adorateur du feu » (cité par Macdonald 1953 : 115-116). Le
milieu dans lequel évolue l’enfant l’éloigne donc plus ou moins de la religion
primordiale.
Selon cette conception, chaque être humain porte en lui le message islamique
qui a été recouvert par cette seconde nature qu’est l’éducation. Alors que, dans
le christianisme, tous les hommes, depuis la chute, naissent également peccables
du fait de l’inévitable transmission générationnelle du statut de pécheur
[10] — à
l’exception de la Vierge Marie, conformément au dogme tardif de l’Immaculée
Conception —, en islam, les hommes héritent à leur naissance de la vérité
musulmane
[11].
TÉMOIGNER DE ET POUR L’ISLAM
La notion d’occultation d’une vérité que chacun porte en soi apparaît dans
le terme qui désigne l’infidèle; dérivé de
kafara, il renvoie étymologiquement
à quelque chose de caché, d’occulté, de recouvert (Dictionnaire Kazimirski
1944, t. 1 : 605). Cette étymologie correspond au sens ésotérique donné par
certains mystiques musulmans comme Ibn ‘Arabî au terme d’infidèle,
kufr
(Chodkiewicz 1986 : 64 et Gilis 1990 : 38). L’infidèle est donc celui qui a été
détourné de l’accès à une vérité qu’il possédait en lui à l’origine
[12], vérité qu’il
peut néanmoins toujours redécouvrir par le mouvement de retour à la religion
originelle que met en œuvre la conversion.
Celui qui, après avoir vécu le dévoilement de la vérité musulmane se
convertit à l’islam, renaît dans le même état d’innocence qu’il connaissait lors
de sa mise au monde. Cette seconde naissance religieuse de l’individu « efface
son passé » (al-islâm yahjubb ma qablahu) d’infidèle. Par conséquent,
lorsqu’une personne meurt peu après sa renaissance à l’islam, elle est censée
entrer immédiatement au paradis.
Ainsi, le prosélytisme constitue-t-il en islam un élément essentiel de la foi.
Un hadith affirme que l’acte le plus méritoire réside dans le fait de diffuser la
bonne parole : « La manière de s’approcher de lui que Dieu préfère consiste à
diriger ceux qui errent » (cité par Jomier 1994 : 66). Aussi, le premier acte de
foi demandé à un infidèle est-il de réciter la shahâda selon laquelle « Je témoigne
qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mahomet est son Prophète » (ashhadu al-lâ ilâha illâ-Llâh wa ashhadu anna Muhâmmadan Rasûlu-Llâh).
Le fait de témoigner de sa foi dans la révélation musulmane est essentiel
en islam. Cette notion apparaît dans le Coran (VII, 172) lorsque les descendants
d’Adam eurent à témoigner de leur état de servitude (ubûdiyya) envers Dieu :
« Et rappelle-leur quand ton Seigneur tira une descendance, des reins des fils
d’Adam, et qu’Il les fit témoigner à l’encontre d’eux-mêmes : “Ne suis-je point
votre Seigneur ?”. Les descendants des fils d’Adam répondirent : “Oui ! Nous
en témoignons !”. Nous fîmes cela afin que vous ne disiez, au Jour de la
Résurrection, que Nous avons été insoucieux de cela » (trad. Blachère 1980 :
197).
Le terme de shahâda est généralement traduit par « profession de foi ».
Cette désignation, qui se réfère à une longue prière chrétienne où le croyant
réaffirme sa foi et son appartenance à l’église en commençant la plupart des
énoncés par : « Je crois en... », semble peu adaptée au contexte musulman. Car
si cet acte de foi islamique est comparable à la « profession de foi » chrétienne
en tant qu’il énonce le contenu de la foi, il est cependant plus court, se bornant
à affirmer l’unicité divine et l’existence du Prophète Mahomet. En outre, le
terme de shahâda renvoyant à l’idée de témoignage, il nous semble plus
approprié d’employer pour en rendre compte l’expression de « témoignage de
la foi ».
Un tel témoignage montre que le dogme de l’unicité divine (
tawhîd) est
essentiel en islam; le terme même qui désigne Dieu, Allâh, signifie littéralement « le Dieu » (
al-ilâh). En outre, la divinité de Jésus corrélative au mystère
chrétien de l’incarnation n’est pas reconnue par les musulmans pour lequel Issa
(Jésus) est le dernier des prophètes avant Mahomet
[13]. L’affirmation paradoxale
de la trinité, selon laquelle Dieu le père, Jésus le fils, et le Saint-Esprit ne constituent qu’une seule entité, est considérée par le Coran (IV, 171) comme un défi
au monothéisme : « Ne dites pas : “trois”; cessez de le faire; ce sera mieux pour
vous. Dieu est unique ! » (trad. Masson 1967, t. 1 : 122). Conséquemment au
dogme de l’unicité divine
[14], un des versets d’une des dernières sourates (CXII)
les plus répétées par les musulmans affirme que Jésus n’est pas le fils de Dieu :
« Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré » (trad. Blachère 1980 : 671).
Aussi, le fait d’associer (
ishrâk) une autre divinité à Dieu est-il considéré en
islam comme une des rares fautes qui ne peut être pardonnée.
Plus généralement, invoquer le message divin est fondamental; en rappelant
la parole de Dieu, le musulman accomplit son principal devoir qui est de mettre
en œuvre l’injonction coranique (LXXXVII, 9) : « Fais entendre le Rappel, car
il est bon de se souvenir » (trad. Masson 1967, t. 2 : 751). Le terme arabe de
rappel, ou
dhikr, se réfère aussi précisément au fait de se remémorer la présence
de Dieu en répétant son nom inlassablement, pratique mystique qui trouve sa
source dans le Coran. Proférer le nom d’Allâh ou des passages du Coran c’est
rendre Dieu présent et faire que le message islamique reste éternellement vivant.
Le musulman qui récite une partie, ou mieux, la totalité du texte coranique
[15],
donne ainsi souffle, par sa voix même, à la parole de Dieu.
L’association entre le fait de citer le nom de Dieu et la remémoration se
retrouve dans la pratique qui consiste à invoquer Allâh lorsqu’on ne parvient
pas à se souvenir d’un terme ou d’un nom précis; en effet, les musulmans ont
alors l’habitude de réciter dans un but mnémonique la première partie de la
shahâda: « Point de divinité hormis Dieu » (lâ ilâha illâ-Llâh), comme si cette
invocation leur permettait de vaincre l’épreuve que représente l’oubli dans la
conception nominaliste de l’islam.
LA LIBERTÉ AU SEIN DU LÉGALISME
Au cœur de l’islam, se trouve le droit musulman (
fiqh) fondé essentiellement sur les deux sources majeures que sont le Coran et la Sunna, ainsi que
pour chaque rite juridique (
madhhab), l’œuvre de son fondateur
[16]. Le droit
islamique, qui définit précisément le licite (
halâl) et l’illicite (
harâm), régit
largement la conduite des musulmans; c’est là une différence importante avec
le christianisme qui offre au croyant un cadre éthique de conduite.
La raison humaine
[17], d’après l’islam, n’est en effet nullement capable de
déterminer
a priori le bien et le mal; seule la mémoire imprégnée des textes
juridico-religieux permet de reconnaître ce que la loi divine autorise ou interdit.
Il n’y a pas de voix intérieure à la Rousseau, d’impératif catégorique kantien
ou de Surmoi freudien venant rappeler à l’homme son devoir, mais une parole
extérieure d’origine divine fixée dans le Coran, dont la loi se fait l’écho. Le
terme de Sharia (
sharî‘â), qui désigne la loi islamique, révèle l’indistinction
entre le juridique et le religieux puisqu’il renvoie à la fois au droit et au dogme.
Une telle vision légaliste du religieux explique le pragmatisme des normes
de comportement auxquelles les musulmans doivent se conformer. En témoigne
l’injonction différente en regard du christianisme relativement à la conduite à
tenir envers autrui; alors que la Bible exhorte l’homme à aimer son prochain
comme lui-même (Lv 19,18)
[18], l’islam exige, tout d’abord, d’aimer ses parents.
Paradoxalement, un principe éthique de ce type
[19] apparaît comme plus
contraignant que les nombreux préceptes empiriques musulmans puisque le
premier peut subsumer quasiment tous les cas particuliers du fait de son haut
degré de généralité tandis que les seconds ne s’appliquent strictement qu’aux
cas dont ils traitent.
En outre, les règles juridiques islamiques étant limitées à des cas d’espèce
(nawâzil), il arrive que certains possibles ne soient pas envisagés. Le principe
d’abstention est alors généralement recommandé par le Coran (XVII, 36) : « Ne
suis point ce dont tu n’as pas connaissance » (trad. Blachère 1980 : 309). En
revanche, lorsque la loi prend en considération une pratique mais de façon
imprécise, cette imprécision offre une marge de liberté au musulman. Une telle
latitude d’action a en effet été avalisée par le Prophète qui aurait déclaré à ceux
qui l’interrogeaient de manière vétilleuse : « Laissez-moi donc et je vous
laisserai ! » (atrukûnî atrakum).
Mais lorsqu’il s’agit d’un cas de figure inédit suscité par l’évolution historique des sociétés et qui n’a, en conséquence, pas été envisagé par les sources
juridiques islamiques, les juristes ont recours au raisonnement analogique
(qiyâs) afin de donner une réponse juridique nouvelle qui soit cohérente avec
les textes de loi.
D’autre part, la connaissance précise du droit musulman permet, dans
certains cas, de se dérober à l’application d’une règle particulière. En effet, à
chaque obligation correspondent des dérogations conditionnées par la nécessité
(
darûra). Le principe juridique (
qa‘ida fiqhiyya) « nécessité fait loi » (
ad-darûrat
tubîhu al-mahzûrât), trouve sa source dans le Coran (VI, 119) : « Il a détaillé
ce qu’Il vous a interdit sauf en cas de nécessité » (trad. Berque 1995 : 155)
[20].
Le Prophète a lui-même préconisé l’usage des dérogations aux règles
puisqu’elles sont, comme les lois, créées par Dieu; aussi, d’après un hadith, est-il méritoire d’en user : « Dieu aime que l’on pratique ses dérogations autant
que les obligations qu’il a prescrites » (Allâh yuhhibbu an tu‘ta rûkhasuhu kama
yuhhibbu an tu‘ta far‘iduhu) (Wensinck et Mensing 1943, t. 2, Ahmad ibn
Hanbal : 242).
Un principe juridique établit en outre qu’« à l’impossible nul n’est tenu »
(at-ta‘adduru musqitun li l-taklîf). Conséquemment, il est juridiquement admis
que « L’impossibilité peut rendre caduque certaines obligations religieuses »
(al-mashaqqatu tajlibu at-taysîra), c’est-à-dire que lorsqu’une règle juridico-religieuse est trop difficile à mettre en application, elle peut légitimement être
abandonnée.
La conformité à l’égard des commandements de Dieu n’est pas conçue de
façon contraignante en islam. Un des principaux adages musulmans déclare
qu’« Il n’y a pas de contrainte en islam » (lâ darara fil-islâm), principe qui
trouve sa source dans le Coran (II, 256) : « Nulle contrainte en la religion ! »
(trad. Blachère 1980 : 69). Un hadith témoigne également de la visée facilitatrice de l’islam : « Que tout ce qui est difficile à la communauté musulmane soit
levé » (rufia al-haraja ‘ani al-umma).
L’islam prend acte des limites de la nature humaine et en tire les conséquences : « Dieu veut alléger pour vous vos devoirs, car l’homme a été créé
faible » (Coran (IV, 28)
ibid., 110). De surcroît, le Coran (II, 286) reconnaît que
cette faiblesse naturelle varie selon les individus, précisant que « Dieu n’impose
à chaque homme que ce qu’il peut porter » (
lâ yukallifa illâhu nafsan illâ
wus‘aha) (trad. Masson 1967, t. 1 : 57). L’islam est une religion qui prône la
mesure en toute chose, comme en atteste l’importance, dans de nombreux
hadith, du concept de « juste milieu » ou
wasat
[21]. Le Coran (II, 143) lui-même
définit l’islam comme une religion modérée : « Ainsi Nous avons fait de vous,
[Croyants !], une communauté éloignée des extrêmes [...] » (trad. Blachère
1980 : 48).
La pratique religieuse la plus stricte consiste à suivre les prescriptions divines
sans fanatisme, tout excès étant conçu comme néfaste, ainsi que l’indique ce
hadith : « Ceux qui montrent un excès de zèle courent à leur perte » (Nawawy
1991 : 44). Les croyants qui accompliraient des actes de dévotion envers Dieu
de façon obsessionnelle pourraient en effet être amenés à oublier certains de
leurs devoirs fondamentaux. Aussi, le Prophète aurait-il déclaré à un homme
qui ne cessait de prier à la mosquée alors que son frère subvenait à ses besoins
matériels qu’il était en vérité moins proche de Dieu que ce dernier (cité par
Jomier 1994 : 99).
L’islam possède, sous certains aspects, un caractère hédoniste puisque son
but n’est pas de rendre plus pénible la vie terrestre; c’est ce qu’atteste la parole
du Prophète : « Facilitez et ne compliquez pas ! » (
yassirû wa lâ ta‘ssirû). En
effet, le bonheur n’est pas seulement promis au musulman dans l’au-delà mais
doit être également vécu pleinement ici-bas. Le dolorisme et le masochisme ne
sont ainsi aucunement valorisés par l’islam
[22] : « Nous n’avons pas fait descendre
sur toi le Coran pour te rendre malheureux » (Coran (XX, 2), trad. Masson
1967, t. 2 : 381)
[23].
La contrainte sur le corps n’est par ailleurs pas considérée comme voie de
salut; conception qui apparaît assez éloignée d’un certain ascétisme caractéristique du christianisme
[24]. Les plaisirs physiques sont au contraire exaltés tant
qu’ils s’exercent modérément et légalement, c’est le cas du plaisir sexuel dont
la recherche est recommandée dans le cadre du mariage. Ces plaisirs voluptueux
font par ailleurs partie des délices qui attendent les bienheureux au paradis
[25].
Aussi, le Prophète a-t-il interdit à ses compagnons de s’imposer des privations supplémentaires telles que jeûner le jour, prier la nuit ou encore renoncer
au mariage comme le montre ce hadith : « L’un d’eux dit : “Moi, je passe toute
la nuit en priant”. Le deuxième dit : “Moi, je m’abstiens de tout rapport charnel
avec les femmes et je ne me marierai jamais”. L’envoyé de Dieu arriva alors
et leur dit : “Est-ce bien vous qui avez tenu tel et tel propos ? Par Dieu ! Je
crains Dieu et le vénère plus qu’aucun de vous, et malgré cela, je jeûne et je
romps mon jeûne, je prie la nuit et je dors, et j’ai épousé plusieurs femmes. Il
n’est pas des miens celui qui se détourne de mes pratiques” » (Bukhârî 1993,
t. 2 : 390, par. 1828).
Le Prophète, qui épousa plusieurs femmes et aimait les parfums et les beaux
vêtements, incarne la vertu du détachement des biens de ce monde (zuhd). En
islam, cette notion ne recouvre pas, comme dans le christianisme ou l’hindouisme, le fait de refuser totalement ce type de biens. Considérés comme des
bienfaits que Dieu a mis à la disposition de l’homme pour qu’il en use selon
des limites déterminées, leur faire honneur c’est d’une certaine manière honorer
leur créateur : « Il a mis à votre service ce qui se trouve dans les cieux et sur la
terre. Tout vient de Lui » (Coran (XLV, 13), trad. Masson 1967, t. 2 : 618).
Par conséquent, toute action licite doit être accomplie non seulement parce
qu’elle prépare à la vie dans l’au-delà, mais aussi par ce qu’elle est porteuse
de bien-être ici-bas. La vie mondaine n’est pas dissociée de la vie supramondaine, comme le corps ne l’est pas de l’esprit. Le prosélytisme de l’islam ainsi
que son réalisme expliquent sans doute en partie l’extension de cette religion
dans certains pays.
LE RACHAT DES FAUTES COMMISES
Bien que la notion de péché soit souvent employée dans les traductions des
textes fondateurs de l’islam, il nous semble plus adapté de parler de faute
[26].
D’une part, parce que, comme nous l’avons vu, la notion de péché originel en
islam n’existe pas. Et d’autre part, parce que le péché est plutôt associé à une
vision morale du religieux où l’individu porte la culpabilité de l’action commise.
Or, en islam, c’est surtout la notion de responsabilité qui est importante; chacun
étant responsable de ses actes, personne n’a à porter dans sa vie les fautes des
autres ou à faire porter à autrui ses propres erreurs, comme le déclare le Coran
(XVII, 15) : « Quiconque est bien dirigé, n’est dirigé que pour lui-même.
Quiconque est égaré n’est égaré qu’à son propre détriment. Nul ne portera le
fardeau d’un autre » (trad. Masson 1967, t. 1 : 342).
Il existe en islam deux types de fautes qui varient selon leur gravité, les
fautes mineures (
adh-dhunûb as-saghîra), et les fautes majeures (
adh-dhunûb
al-kabîra)
[27]. La distinction entre ces deux types de fautes trouve sa source dans
le Coran (LIII, 32) qui souligne leur incommensurabilité : « Ceux qui évitent
les très graves péchés et les turpitudes et ne commettent que des vétilles ! »
(trad. Masson 1967, t. 2 : 562). Aussi, Dieu est-il censé pardonner entièrement
les fautes mineures de ceux qui n’en commettent pas de majeures : « Si vous
évitiez ceux des grands péchés qui vous ont été interdits, Nous effacerons pour
vous vos mauvaises actions et Nous vous ferons entrer dans les Jardins, avec
honneur » (Coran (IV, 31), trad. Blachère 1980 : 110).
L’islam offre plusieurs possibilités de rachat des fautes, qui peuvent varier
selon leur type. Ainsi, l’individu qui a commis volontairement ou non un acte
ayant entraîné la mort, ou tout au moins une lésion, doit-il donner une compensation financière (
diyya) à la famille de la victime afin de réparer le préjudice
commis. D’autre part, les fautes qui portent moins atteinte à autrui qu’à soi-même peuvent être expiées par une action pieuse (
‘amalu al-barri); celle-ci peut
s’objectiver dans la pratique de l’aumône aux pauvres ou dans le fait d’entreprendre un jeûne surérogatoire
[28].
Enfin, le pardon de Dieu peut en outre être accordé à l’individu, quelles
que soient les fautes commises, s’il pratique le repentir (
tawba) car, comme le
déclare ce hadith : « Celui qui se repent de son péché est comme celui qui n’a pas
péché » (
at-tâ‘ib min adh-dhanb ka-man lâ dhanba lahu) (Wensinck et Mensing
1943, t. 2, Bukhârî, explication des sourates XXXIV et (LVI, 6) : 186). Le repentir en islam consiste à implorer Dieu en répétant : « Que Dieu me pardonne »
(
Allâh ya‘fih)
[29]. L’un des principaux noms de Dieu, qui apparaît dans le titre
d’une sourate du Coran (LV), est en effet « le Miséricordieux » (
ar-Rahmân).
Pour gagner la clémence divine, il est par ailleurs nécessaire de ne pas persévérer dans l’erreur
[30], comme le signale ces versets coraniques (III, 133-135) :
« Élancez-vous vers un pardon de votre Seigneur, vers un Jardin aussi large
que les cieux et la terre, préparé pour les Pieux qui font dépense en aumône dans
la félicité et l’infélicité, vers un Jardin destiné à ceux qui domptent leur colère
et effacent les offenses des Hommes — Allah aime les Bienfaisants —, vers
un Jardin dévolu à ceux qui, ayant commis une turpitude ou s’étant lésés eux-mêmes, invoquent (
dhakarû) Allah et demandent pardon pour leurs péchés —
or, qui donc pardonne les péchés sinon Allah ? —, vers un Jardin promis à ceux
qui n’ont point persisté dans ce qu’ils commirent alors qu’ils ont la Science »
(trad. Blachère 1980 : 93). Mais l’individu qui se repent n’est cependant pas
assuré que Dieu lui pardonnera ses erreurs, car : « Il pardonnera à qui Il voudra
et tourmentera qui Il voudra » (Coran (II, 284),
ibid., 74).
En islam, les fautes ne sont pas seulement causées par des actes mais aussi
par des paroles. Ainsi, dans le Coran (XXIV, 15), la médisance
[31] est explicitement tenue pour une faute majeure
[32] : « En colportant de votre langue et ne
disant de votre bouche ce dont vous n’avez nulle connaissance. Vous comptez
cela pour bénin, alors que devant Allah c’est immense » (trad. Blachère 1980 :
377).
Le terme de médisance, ghiba, dérive en arabe de ghayb qui désigne
l’absence, puisqu’il s’agit en l’occurrence de médire de quelqu’un lorsqu’il
n’est pas présent. Une sentence arabe demande de se méfier de ce type de
propos et de ceux qui les colportent, puisque : « Celui qui te parle d’autrui, leur
parlera aussi de toi ! » (man haddatha lakka, haddatha fîka).
Toute calomnie, surtout celle prononcée à l’égard d’un mort, est assimilée
par le Coran (XLIX, 12) à un acte anthropophagique : « O vous qui croyez !
Évitez de trop conjecturer sur autrui ! Certaines conjectures sont péchés.
N’espionnez pas ! N’intriguez pas les uns contre les autres ! L’un de vous
aimerait-il à manger la chair de son frère mort ? Vous l’auriez en horreur ! Soyez
pieux envers Allah ! En vérité, Allah est révocateur et miséricordieux » (trad.
Blachère 1980 : 549).
Le musulman doit donc savoir « maîtriser sa langue » (
‘aqd al-lisân) selon
l’expression arabe. Cette recommandation se retrouve dans le droit islamique :
« Le fidèle doit surveiller son langage, en ne prononçant ni paroles obscènes,
ni blâmables, ni méchantes » (Akhdarî s.d., 3). Les paroles sont considérées
comme aussi nuisibles que les actes dans cet adage inspiré d’un hadith : « Le
vrai musulman est celui qui n’occasionne le mal ni par sa main, ni par sa
langue » (
al-muslimu man salima nâssu min yadihi wa lisânihi). Semblablement,
un proverbe arabe met en garde contre la puissance destructrice de la parole que
chacun porte en soi : « Ta langue est ton lion » (
lissanuka assaduka)
[33].
Une sentence arabe provenant d’un hadith invite, en conséquence, à ne rien
dire d’une personne dont on ne peut parler en bien : « Que celui qui croit en Dieu
et au Jugement dernier : qu’il dise du bien ou qu’il se taise » (
man kâna yu‘minu
billâhi wal yawmi lâkhiri fal yaqul khayran aw liyasmut)
[34]. Mais si louer les
qualités d’un individu en son absence est méritoire, faire son éloge en sa
présence est en revanche considéré comme une faute puisque cela flatte son
orgueil.
La notion d’intention (
niyya) en islam est très importante. Selon un principe
musulman, « Un acte ne vaut que par l’intention et chaque intention doit s’actualiser » (
innama l-a‘mâlu bi l-nîyati wa likuli mri-in mâ nawâ)
[35]. Cependant, si
l’intention sincère n’a pu être réalisée suite à des événements contingents
indépendants de la volonté du sujet, elle conserve néanmoins toute sa valeur.
En outre, la notion de
niyya
[36] est utilisée plus spécifiquement dans le vocabulaire religieux musulman pour distinguer un acte de foi sincère (
ikhlâs), dont
seul Dieu peut percevoir l’intention, de celui qui est accompli dans le but d’en
retirer un prestige social (
riyâ).
Il existe en effet plusieurs degrés de spiritualité dans la pratique de l’islam;
il y a tout d’abord le premier stade appelé
islâm qui désigne la soumission
extérieure à la religion. Lorsqu’à ces actes extérieurs s’ajoute l’intention, le
musulman (
muslim) atteint le stade de la foi, nommé
imân, qui caractérise le
croyant (
mumîn)
[37]. Plus difficile est l’accès au troisième stade dit « de
perfection » ou
ihsân, qui relève de la mystique (
tasawwuf), où le soufi (
sûfi)
est censé adorer Dieu comme s’il le voyait.
Ainsi, une pratique aussi ritualisée que la prière peut relever autant du
premier stade lorsqu’elle est accomplie par pure imitation, que du second
lorsqu’elle est accompagnée d’une véritable intention. Elle peut également
relever du troisième stade dans la mesure où certains fidèles vivent la prière
comme une expérience mystique d’union à Dieu
[38].
Pour le musulman, parmi les cinq piliers de l’islam auxquels ils doit se
conformer, dont le « témoignage de la foi », le jeune, l’aumône (
zakât) et le
pèlerinage, la prière (
salât) est, selon un hadith, « la première de ses œuvres dont
il sera demandé compte à l’homme au jour du Jugement dernier » (Abû Dawûd,
cité par Chodkiewicz 1992 : 136)
[39]. Cependant, la valeur spirituelle de la prière
n’est nullement garantie, surtout pour celui qui, par ailleurs, manque à ses
devoirs religieux, comme le jeûne, ou qui commet des actes blâmables, tel un
voleur n’oubliant par ailleurs jamais le moment fixé pour prier.
La prière, qui doit être obligatoirement (wâjib) renouvelée cinq fois par
jour, représente un moment sacré où le musulman rompt avec ses activités
mondaines pour concentrer son attention sur l’idée de Dieu. L’aspect spirituel
de la prière n’exclut pas le fait que son effectuation obéisse à des règles précises
qui sont explicitées dans le droit islamique, celui-ci régissant non seulement la
conduite sociale du musulman (mu‘âmalât) mais aussi sa conduite rituelle
(‘ibâdât).
Avant de prier, le croyant a l’obligation d’accomplir ses ablutions afin
d’être en état de pureté (tahâra). En islam, l’impureté religieuse est en effet
intimement liée à l’impureté physique, à la différence du christianisme où
le péché n’est appelé souillure que dans un sens figuré. Qayrawânî (s.d., 43)
décrit ainsi le sens des ablutions précédant la prière : « L’ablution doit être
faite uniquement en vue d’Allah Très Haut et pour obéir à Ses prescriptions,
dans l’espoir d’obtenir Son agrément et Sa récompense et d’être par cette
pratique purifié des fautes commises. C’est là un acte de propreté destiné à lui
permettre de s’entretenir avec son Seigneur et de se présenter devant lui pour
accomplir Ses prescriptions et s’humilier devant lui par l’inclinaison et la
prosternation. »
Se fondant sur le principe « nécessité fait loi », le droit musulman autorise
l’ablution avec du sable ou de la terre, considérés comme purs dans certains
cas : lorsque le fidèle ne dispose pas d’eau au moment de la prière ou si, atteint
de maladie, il doit en éviter le contact
[40] (
ibid., 47). Cette pratique conditionnelle de l’ablution sèche est légitimée dans le Coran (V, 6) par la conception
selon laquelle Dieu ne veut pas rendre plus pénible la vie du croyant : « Si vous
êtes en état de pollution, purifiez-vous ! Si vous êtes malades ou en voyage, ou
si l’un de vous vient du lieu secret, ou si vous avez caressé vos femmes et que
vous ne trouviez pas d’eau, recourez à du bon sable et passez-vous-en sur le
visage et sur les mains ! Allah ne veut vous imposer nulle gêne (
haraj), mais
Il veut vous purifier et parachever Son bienfait envers vous » (trad. Blachère
1980 : 133).
La prière constitue un véritable rite de liminarité où le croyant s’abstrait de
la vie temporelle pour accéder à une expérience spirituelle intense décrite par
le droit malékite comme une « éclatante clarté qui illumine les cœurs des
fidèles » (Akhdarî s.d., 21). Elle obéit à trois temps caractéristiques du rite de
passage tel que l’a défini Arnold Van Gennep (1981) : l’étape préliminaire où
le musulman entre dans un processus de sacralisation, l’étape liminaire de la
prière et l’étape postliminaire de désacralisation.
La soustraction de la vie quotidienne commence dès l’acte initial de la prière
marqué par le premier takbîr; celui-ci consiste, après s’être orienté vers la
Mecque, à prononcer la formule : « Dieu est le plus grand » (Allâh akbâr) tout
en levant les paumes vers le ciel. Ce takbîr est appelé par les érudits musulmans :
« le takbîr de l’interdit » (takbîratu al-iharâm) parce qu’il signale le moment
où il est interdit de s’adonner à une autre activité. Et le salut final de la prière,
qui consiste à déclarer : « Le salut soit sur vous ! » (as-salâm ‘alaykum), est
nommé « le salut qui autorise » (taslîmatu tahlîl) parce qu’il autorise le retour
à la vie mondaine.
En plus de l’effort spirituel consistant à concentrer son attention sur la
pensée de Dieu, les prosternations, lors de la prière, demandent un certain effort
physique caractéristique des rites liminaires
[41]. Il est néanmoins des postures
moins éprouvantes qui, interdites aux personnes en bonne santé, sont autorisées
en cas de maladie ou d’infirmité, en application du principe juridique « nécessité
fait loi »
[42].
Chaque prière quotidienne est constituée d’un nombre déterminé de
séquences rituelles dite pour chacune
rak‘a
[43]. Bien que ce terme désigne plus
précisément l’inclination, une séquence ne se réduit pas à ce type de position,
comprenant aussi deux prosternations (
sujûd) ainsi que deux stations debout
(
qiyâm).
Selon certains mystiques musulmans, comme Ibn ‘Arabî, les trois positions
effectuées lors de la prière symbolisent les trois états de la création du monde,
la position assise représentant le monde végétal, l’inclination le règne animal,
et la station debout l’humanité. Le sens caché des textes et des rites, qui a ainsi
été mis en évidence par de grands auteurs mystiques, relève en islam de l’opposition entre le zâhir, qui renvoie au sensible, à l’apparent, au phénomène, et le
bâtin qui se réfère à l’Idée, à l’ésotérique, au noumène.
La prosternation, par laquelle le croyant affirme sa soumission à Dieu,
consiste à toucher la terre avec le front et le nez. Du fait de ce contact répété
avec le sol, certains musulmans portent sur leur front une marque indélébile à
laquelle le Coran (XLVIII, 29) fait référence : « Tu les vois, dans la Prière,
inclinés, prosternés, recherchant une faveur d’Allah et Sa satisfaction. Leur
marque propre est sur leur visage, à la suite de leur prosternation » (trad.
Blachère 1980 : 547). Il semble que ce contact avec la terre vise à rappeler au
croyant sa condition terrestre alors même qu’il tend à se rapprocher de Dieu :
« Prosterne-toi et rapproche-toi d’Allah ! » (Coran (XCVII, 19), ibid., 658).
Plus précisément, sept membres sont particulièrement sollicités dans la prière :
le front, les deux mains, les deux genoux et les deux pieds, ce qui n’est sans doute
pas un hasard puisque ce chiffre est hautement symbolique en islam; il en est
de même du chiffre cinq qui représente le nombre de prières quotidiennes
[44].
Lors de la prière, doit être récitée la première sourate du Coran nommée
fâtiha. Selon le droit malékite (Qayrawânî s.d., 289) : « La récitation de la
première sourate du Coran, dans la prière, a le caractère de prescription divine,
la récitation de plus de la première sourate a le caractère de tradition obligatoire. » Il n’y a pas de prescription particulière relativement aux autres sourates
citées, comme le précise le droit malékite (ibid., 59,89 et 339, note 43), hormis
qu’elles doivent appartenir à la partie du Coran appelée tiwâl al-mufassal —
de la quarante neuvième sourate intitulée « Les appartements » (al-hujurât)
jusqu’à la dernière sourate — qui comprend les quatorze lettres mystiques
(mutashâbih) non vocalisées dont le alîf, le lâm, le mîm et le sâd.
Mystique et magie étant inséparables en islam, l’auteur de traités de magie
connu dans de nombreux pays musulmans qu’est al-Bûni (m. 1225) souligne
le rôle principiel des quatorze lettres mystiques du Coran qu’il nomme les
« lettres lumineuses » (al-hurûf an-nûrâniya) : « Le Prophète Muhâmmad a dit :
l’existence (al-wujûd) toute entière fut instaurée par les noms ésotériques de
Dieu, puis par ses noms exotériques sacrés. Les noms ésotériques non vocalisés
(soit les quatorze lettres lumineuses) sont la racine de toute chose dans le monde
d’ici-bas comme dans l’autre, ils sont le trésor du mystère de Dieu et de sa
science. D’où dérivent tous les noms ésotériques. Ils déterminent toute chose;
Dieu les a constitués “la mère du Livre” » (cité par Lory 1989 : 101).
De surcroît, les sourates coraniques choisies pour la prière sont généralement les plus courtes, soit, en plus de la première qui est obligatoire, les trois
dernières : « le culte » (
al-ikhlâs, CXII), « l’aurore » (
al-falaq, CXIII) et « les
hommes » (
an-nâs, CXIV). Ce choix tient donc plus à leur forme qu’à leur
contenu, puisqu’aux yeux des musulmans, il s’agit surtout de réciter « du Coran »
en tant qu’il représente la parole de Dieu lui-même
[45].
Bien que les juristes soient qualifiés en islam de « savants de l’apparent »
(‘ulamâ az-zâhir) par rapport aux mystiques nommés les « savants du caché »
(‘ulamâ al-bâtin), leurs points de vue peuvent être complémentaires et être
émis par un même auteur; de nombreux penseurs de l’islam furent en effet à
la fois de grands juristes et de grands mystiques, pensons par exemple à al-Ghazâlî (m. 1111).
De même que la mystique n’est pas coupée du rite et de la loi, le droit
intègre des considérations relevant de la science du secret des lettres (sirr alharf), science étroitement liée à la nomination, et notamment aux noms de
Dieu; ainsi que l’explique Ibn ‘Arabî (1988 : 423) : « Toutes les sciences sont
contenues dans les lettres de l’alphabet, car le commencement de la science,
ce sont les noms divins dont proviennent et la création et le gouvernement du
monde dans les limites du commandement de Dieu, de ce qu’Il a permis et
défendu. Or les noms divins procèdent des lettres et retournent aux lettres. »
Selon cette conception, les lettres sont à la racine des mots, comme à la source
de tout ce qui existe, et pour le Coran (II, 31), c’est en arabe qu’Adam fut
instruit du nom de toute chose.
Au terme de cette réflexion sur la spiritualité dans un contexte musulman,
il nous semble que cette notion, qui présuppose une autre catégorie à laquelle
elle s’oppose implicitement, ne soit guère adaptée pour envisager une pensée
religieuse unifiante telle que l’islam; en revanche, la notion de religieux, qui
est plus englobante, paraît davantage appropriée
[46]. C’est non pas, en effet, une
logique dichotomique qui peut nous aider à comprendre cette religion mais
plutôt un schéma de type holiste comme celui que propose Louis Dumont pour
décrire les sociétés non occidentales; celui-ci substitue un emboîtement hiérarchique à la classique opposition binaire. Si l’on applique ce schéma à l’islam,
on doit admettre que le religieux contient le spirituel, comme le droit intègre
la mystique et la lettre précède l’esprit.
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[1]
Ce terme est emprunté à Louis Dumont (1966) qui distingue les sociétés holistes des
sociétés individualistes.
[2]
Dans ce texte, la translittération du h aspiré a été rendue par un
h, celle du d, du s, du t,
et du z emphatique, respectivement par
d,
s, t et
z.
[3]
Dans le judaïsme, la notion de choix est aussi très importante, l’homme étant libre d’obéir
ou de désobéir, d’agir conformément aux prescriptions divines ou de les rejeter, au risque
d’offenser Dieu lui-même (Wigoder 1996 : 772).
[4]
La figure d’Abraham incarne, dans les trois monothéismes, cette capacité d’abandon
confiant à Dieu.
[5]
Ce verset traite plus précisément du fait de séduire les femmes durant les nuits du Ramadan
ou
rafat.
[6]
Notons qu’il en est de même dans le christianisme pour lequel l’orgueil figure parmi les
péchés capitaux qui sont à la racine de tous les autres. Semblablement, le terme de péché en hébreu,
pècha, est conçu comme un acte délibéré de rébellion contre Dieu compte tenu de la transgression
de sa loi (Wigoder 1996 : 771).
[7]
La plupart des théologiens musulmans considèrent le diable comme un
djinn, une créature
de feu, bien que certains lui accordent un statut d’ange déchu similaire à celui de la Bible. Selon
le Coran, les anges, à la différence des
djinns, sont créés de lumière.
[8]
Cette logique ressemble à la dialectique hégélienne où le dernier mouvement reprend en
lui, en même temps qu’il les dépasse, les deux mouvements précédents.
[9]
Le sûfi Ibn ‘Arabî (m. 1240) explique ainsi la spécificité prophétique de Mahomet : « Les
prophètes ont été ses substituts dans le monde de la création alors qu’il (Muhammad) était un
pur esprit, conscient de cela, antérieurement à l’apparition de son corps de chair. Lorsqu’on lui
demanda : “Quand fus-tu prophète ?”, il répondit : “J’étais prophète alors qu’Adam était entre l’eau
et la boue”, ce qui veut dire alors qu’Adam n’était pas encore venu à l’existence. Et il en fut ainsi
jusqu’au moment où apparut son corps très pur. À ce moment cessa l’autorité de ces substituts
[...], c’est-à-dire des autres Envoyés et prophètes » (Chodkiewicz 1986 : 79).
[10]
Dans le christianisme, le péché originel peut néanmoins être effacé par la grâce de Dieu,
manifestée dans le baptême (Lemaître 1994 : 228).
[11]
Selon J. Wigoder (1996 : 771) : « Sauf quelques références, formulées de manière plus
ou moins ambiguë, dans la littérature hassidique et dans la kabbale, le judaïsme normatif rejette
résolument l’idée d’une nature humaine irrémédiablement corrompue depuis le péché “originel”
adamique. »
[12]
Cette représentation d’une vérité oubliée qui serait à redécouvrir rappelle la conception
platonicienne du fleuve Léthé où les âmes ont perdu le souvenir des vérités éternelles qu’elles
ont auparavant contemplées (
Phèdre 249c-250b).
[13]
La divinité de Jésus n’est pas non plus reconnue par les Juifs.
[14]
L’unicité divine est également un des principes fondamentaux de la foi juive (Wigoder
1996 : 696).
[15]
Relativement à la notion d’incorporation orale du Coran, on pourra se reporter à deux
de nos articles (1997 et 1998).
[16]
Chez les sunnites, il existe quatre écoles juridiques (
madhâhib) qui portent le nom de
leur fondateur, le malékisme, le hanafisme, le hanbalisme et le shafi’isme. Ces écoles ne
connaissent, pour l’essentiel, que de petites divergences. Le rite malékite fondé par Malîk ibn
Anas (m. 795), à la fois juriste et transmetteur de traditions prophétiques, est le plus répandu en
Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest, tandis que le rite hanafite est présent en Turquie, en
Asie Centrale, en Afghanistan et en Inde, le rite hanbalite en Arabie Saoudite et au Qatar, et le
rite shafi’ite en Indonésie, en Malaisie, aux Comores, en Somalie, au Yémen ainsi qu’en Égypte.
[17]
Seul le courant philosophique islamique des mu‘tazilites reconnaît qu’il existe un jugement
moral de type universel : « Les mu‘tazilites, au contraire, estiment que la qualité de bon ou de
mauvais est perçue par la raison d’une manière générale et que cette perception de l’un et de l’autre
n’est pas subordonnée au fait qu’on l’a entendu déclarer par la Loi (imâm al-Haramayn). Pour
lui (le mutazilite), il y a un bien absolu et un mal absolu, et c’est la raison qui donne la mesure
de cette appréciation [...] une chose n’est pas bonne parce que Dieu l’a ordonnée, mais Dieu l’a
ordonnée parce qu’elle est bonne » (Goldziher 1993 : 786).
[18]
Pour le judaïsme, selon l’interprétation rabbinique de cette parole, l’amour du prochain
ne concerne que les Juifs (Wigoder 1996 : 63).
[19]
Rappelons, en revanche, l’existence de la casuistique dans le christianisme primitif.
[20]
Ainsi, une femme enceinte n’est-elle pas obligée de jeûner pendant le Ramadan. Nous
donnerons d’autres exemples de l’application de ce principe lorsque nous traiterons de la prière.
[21]
Le concept arabe de
wasat rappelle le concept aristotélicien de
mesotes.
[22]
Ici, nous parlons surtout de l’islam sunnite, puisque le rapport au corps, à la souffrance
et au martyr n’est pas du tout le même dans le chi’isme.
[23]
Cette conception se retrouve dans le droit musulman dont un des principes affirme
qu’« entre deux maux on choisira le moindre » (
yukhtâru ahwanu ash-shayayni).
[24]
Cet ascétisme, apparu dès les premiers siècles du christianisme (Brown 1995), a marqué
l’histoire de cette religion. J. Le Goff (1999 : 556) écrit à propos du statut de la souffrance dans
le christianisme médiéval : « Le chemin de la perfection spirituelle passe par la persécution du
corps : le pauvre est identifié à l’infirme et au malade, le type social éminent, le moine, s’affirme
en tourmentant son corps par l’ascétisme, le type spirituel suprême, le saint, ne l’est jamais aussi
indiscutablement que lorsqu’il fait le sacrifice de son corps dans le martyre. »
[25]
À ce sujet, on pourra se reporter à l’un de nos articles (2001).
[26]
De même, dans le judaïsme, la faute est conçue en terme « d’action (ou d’abstention) en
infraction à la Loi divine » (Wigoder 1996 : 770).
[27]
Comme les péchés capitaux dans le christianisme, les fautes majeures sont, selon un
hadith dit « des sept périls (
al-mûbiqât) », au nombre de sept; on y dénombre « le polythéisme,
la magie, le meurtre d’une âme que Dieu a interdit de tuer sauf pour une juste raison (
jihâd),
l’usure, le fait de dévorer injustement les biens de l’orphelin, la fuite le jour du combat, et le fait
de calomnier les femmes mariées croyantes et insouciantes » (Bukhârî 1993, t. 2 : 247, par. 1200).
D’autre part, dans le droit malékite, et en particulier chez le juriste al-Akhdarî (m. 1512), parmi
les fautes que le croyant doit éviter figurent en bonne place l’orgueil, la jalousie, la médisance,
le faux témoignage, l’usurpation de biens, les relations sexuelles illégitimes (
zinâ) et le plaisir
procuré par la présence d’une femme autre que son épouse : « Il lui est interdit de mentir, de
médire, de calomnier, de s’enorgueillir, d’être infatué de lui-même, de chercher à se montrer et
à faire parler de lui, d’être envieux, de nourrir de la haine, de se croire supérieur, de détracter les
absents, de diffamer, de se moquer ou de tourner quelqu’un en ridicule, de commettre un adultère,
de regarder avec sensualité une femme étrangère, de se délecter voluptueusement de ses paroles,
de manger le bien d’autrui sauf avec le consentement de son propriétaire, de même : recevoir de
l’argent en paiement d’une intervention ou en affectant la dévotion » (s.d., 3).
[28]
Dans les sociétés musulmanes où l’esclavage existait, l’expiation pouvait consister dans
le fait de libérer un esclave.
[29]
Aussi, plus généralement, lorsqu’un individu évoque dans la conversation une faute,
qu’elle soit mineure ou majeure, la sienne ou celle d’un autre, invoque-t-il immédiatement la
clémence divine en déclarant : « Je m’en remets à Dieu » (
asta‘fighu Allâh).
[30]
Les moyens d’expiation cités se retrouvent dans le judaïsme où le processus de repentir
implique également la reconnaissance et l’admission de la faute commise, la réparation envers
la partie offensée, des sentiments de remords, et la résolution de ne pas pécher de nouveau
(Wigoder 1996 : 354). Dans le christianisme, la contrition qui efface le péché est distinguée de
la simple attrition en tant qu’elle s’exprime en particulier par la confession et qu’elle est motivée
non pas par la crainte de l’enfer mais avant tout par l’amour de Dieu (Lemaître 1994 : 92).
[31]
De même, dans la Bible, l’homme doit-il être attentif à ne pas mentir et à ne pas calomnier
(Lv 19,11-16) ainsi qu’à ne pas prêter l’oreille aux fausses paroles ou aux médisances (Ex 23,1
et Dt 19,16-18) (Wigoder 1996 : 335). Remarquons par ailleurs que le terme de « diable » en
français dérive du grec
diabolos, qui désigne celui qui divise, en particulier par la médisance ou
la calomnie (Gérard 1989 : 269).
[32]
Il arrive que, dans des situations d’intérêt général, la médisance soit néanmoins autorisée
sinon obligatoire, par exemple dans le cas de la remise en cause (
ta‘dîl) de la fiabilité de certains
transmetteurs de hadith (Nawawy 1991 : 421).
[33]
La Bible est également particulièrement sensible au pouvoir de la parole : « La mort et
la vie sont au pouvoir de la langue » (Pr 18,21) (Wigoder 1996 : 335).
[34]
La condamnation de la médisance semble être par ailleurs inspirée de la biographie du
Prophète qui incarna dans sa vie l’esprit de miséricorde, vertu qui est aussi un des principaux
attributs de Dieu. En effet, Mahomet s’attachait à voir les qualités d’un être derrière ses défauts
ainsi qu’en atteste un passage de sa biographie : « Passant près d’une charogne, alors que ses
compagnons déclarent : “Comme elle est puante”, le Prophète s’exclame : “Que ses dents sont
blanches” » (cité par Chodkiewicz 1986 : 102).
[35]
Ce principe est inspiré, pour sa première partie, du hadith ouvrant le recueil d’al-Bukhârî
(1993, t. 1 : 1).
[36]
Malgré l’importance de la notion de
niyya en islam, aucune occurrence de ce terme
n’apparaît dans le Coran (Wensinck 1995 : 68).
[37]
Comme l’explique le juriste malékite qu’est Qayrawânî (m. 992), la vraie foi réside dans
l’union de l’acte et de l’intention : « Il faut croire que la Foi consiste en paroles, en dévotion (
ikhlâs)
du cœur et en actes des membres; qu’elle augmente ou diminue en proportion des œuvres (
‘amal),
celles-ci pouvant être imparfaites ou au contraire servir à intensifier la foi; que l’expression
orale de la foi n’est parfaite que lorsqu’elle s’accompagne d’actes [des membres], qu’aucune
parole et qu’aucun acte n’ont de valeur sans intention (
nîya) [quand celle-ci est requise], que
paroles, actes et intentions ne valent que s’ils sont conformes à la Sunna... » (s.d., 25-27).
[38]
Concentrer attentivement son esprit sur l’unicité divine peut amener à l’oubli de son
corps, si bien que l’un des compagnons du Prophète qui devait être amputé d’un pied demanda
qu’on le fit au moment où il priait afin de ne ressentir aucune douleur.
[39]
Le droit malékite témoigne de l’importance de la prière par rapport à d’autres piliers de
l’islam tel que le pèlerinage : « Celui qui s’abstient de faire le pèlerinage n’a d’autre juge qu’Allah.
Celui qui s’abstient de faire la prière, en niant la légitimité de cette institution, est assimilé à
l’apostat... » (Qayrawânî s.d., 251).
[40]
Dans les théories médicales islamiques, comme dans beaucoup de pensées médicales
savantes ou populaires, on considère que de nombreuses maladies sont liées au froid — dont les
ablutions participent — ou, au contraire, au chaud.
[41]
Cette gestuelle qui demande de s’incliner, de se prosterner et de se relever plusieurs fois
de suite est particulièrement éprouvante pour les vieillards, ainsi que pour les individus corpulents.
[42]
Ainsi, dans le cas où celui qui prie est incapable de se tenir debout, il a le droit d’avoir
recours à un appui. Si cela lui est difficile, il lui est permis de prier assis. Si cette position lui est
impossible, il est autorisé à prier couché sur le côté, voire étendu sur le dos, les pieds en direction
de la Mecque (Djazaïri 1996, t. 2 : 112). Selon un hadith de Bukhârî : « Omran Ben Hoÿaine a
dit : — J’avais des hémorroïdes. J’ai demandé au Prophète comment faire mes prières ? Il me
répondit : — Prie debout, sinon assis. Si tu ne peux pas, me dit-il, prie étendu sur le côté ou sur
le dos » (
ibid.). S’il ne peut bouger son corps, le musulman est par ailleurs autorisé à mimer les
gestes de la prière avec ses doigts.
[43]
Le nombre de ces unités de prière (
raka‘ât) varie selon le moment de la journée; deux
pour la prière du matin, trois pour celle du crépuscule, et quatre pour les autres prières quotidiennes.
[44]
De la même manière, il est recommandé de réciter, juste après la prière, des louanges à
Dieu à quatre-vingt-dix-neuf reprises, nombre mystique qui renvoie aux attributs et aux noms
divins.
[45]
Au sujet du statut particulier du Coran comme parole même de Dieu, on pourra se reporter
à l’un de nos articles (2003).
[46]
L’islam est en outre souvent désigné par le terme arabe de
dîn qui désigne la religion.