2003
TOPIQUE
Un autre visage du bouddhisme
[*]
Dennis Gira
107 rue de Reuilly 75012 Paris
La tradition amidiste, forme de bouddhisme la plus importante au Japon, est
cependant peu connue en Occident. Pourtant, ce bouddhisme dit « de la Terre pure » est aussi
ancien que le zen et antérieur à toutes les formes du bouddhisme tibétain. Nous pensons
que cette tradition a quelque chose d’essentiel à dire à ceux qui, de nos jours, sont en
recherche d’une dimension spirituelle. En effet, la pratique du nenbutsu (invocation du
nom d’Amida) ouvre celui qui l’exerce à un salut qui vient de l’autre et non de soi-même.
On trouve ainsi au sein de la tradition bouddhiste un débat qui n’est pas inconnu dans la
tradition chrétienne : quel peut être le rôle réel de l’homme dans le processus de sa libération,
si le détachement total du soi est partie intégrante de cette libération ?Mots-clés :
Bouddhisme, Amida, Relation, Pratique du nenbutsu, Détachement, Salut qui vient de l’autre.
Amidism, or Pure Land Buddhism, is a very important school of Japanese
Buddhism. Little known in Europe, it is nevertheless as ancient as Zen and existed before
the different schools of Tibetan Buddhism. We think that this tradition has something
important to say to people today who are searching for the spiritual dimension of their
lives. Those who practice the nenbutsu (invocation of the name of Amida) can experience
a salvation that comes from an other rather than from themselves. Thus we discover in this
Buddhist tradition a debate familiar to the Christian tradition : what role can people play
in the process of their own liberation if total self detachment is an integral part of this
liberation ?Keywords :
Buddhism, Amida, Relation, Nenbutsu practice, Detachment, Other- power.
Il y a quarante-cinq ans, le théologien Henri de Lubac était bien conscient
du fait que la tradition amidiste n’inspirait en général que mépris en Occident
parmi ceux qui s’intéressaient au bouddhisme. Ainsi, dans l’avant-propos de
son livre
Amida, nous lisons ceci : « Les savants européens ne haïssent pas
l’amidisme; mais ils le considèrent volontiers comme un bouddhisme de
seconde zone. Bouddhisme populaire et sentimental, il fait à leurs yeux, par
rapport aux grandes traditions classiques de l’un et l’autre Véhicules, figure de
parent pauvre. Aussi le négligent-ils un peu. Il tient généralement peu de place
dans les exposés. Telle sera précisément l’excuse de la présente monographie,
qui ne peut viser à l’érudition critique : elle est la première en langue française
[1]. »
On pourrait imaginer qu’aujourd’hui en France, alors que cinq millions de
Français se considèrent comme « proches » de la tradition bouddhiste
[2], cette
tradition suscite davantage de respect. En réalité, peu de ces « proches » du
bouddhisme seraient capables de dire qui est Amida. Et ceux qui se définiraient
comme amidistes seraient encore moins nombreux. En effet, si dans l’Hexagone
on compte plus de cent trente centres tibétains, de très nombreux lieux où l’on
peut pratiquer le zen de manière régulière et de multiples temples établis pour
répondre aux besoins des ressortissants des pays du Sud-Est asiatique – et on
pourrait continuer la liste –, il faut se rendre en Suisse ou en Belgique pour
trouver un ou deux temples, très modestes, de la tradition de la Terre pure liée
à Amida. Et pourtant, dans le monde bouddhiste, l’histoire de l’amidisme est
aussi ancienne, sinon plus, que celle du zen; elle est certainement plus ancienne
que toutes les formes du bouddhisme tibétain. Il faut ajouter aussi qu’aujour-d’hui au Japon cette tradition est plus importante que le zen, lequel est pourtant
souvent considéré comme le bouddhisme japonais par excellence; elle compte
trois ou quatre fois plus de pratiquants que l’ensemble des écoles bouddhistes
d’origine tibétaine.
Aujourd’hui, je me trouve donc dans une situation analogue à celle qu’a
connue Henri de Lubac. Comme lui, je vais parler d’une forme de bouddhisme
qui a toujours été mise à l’écart en France. Mais il existe une différence. Henri
de Lubac, précisant les raisons pour lesquelles il avait fait cette étude sur Amida,
écrit ceci : « Il serait trop paradoxal, et même un peu ridicule, de vanter l’actualité
d’un sujet qui fut d’abord choisi pour ce qu’il offrait d’inactuel. Par rapport à
tout ce qui préoccupe ou séduit l’humanité d’aujourd’hui, l’amidisme apparaît
en effet bien vain
[3]. » Je crois, quant à moi, que cette forme de bouddhisme est
d’une actualité extraordinaire, en raison de la manière dont le milieu religieux
en France a évolué depuis le travail du P. de Lubac dans les années 1950. Je
suis persuadé que l’amidisme a quelque chose d’essentiel à dire aux nombreux
Français qui cherchent leur épanouissement personnel en se tournant vers le
bouddhisme
[4]. Mais cette tradition a aussi quelque chose d’important, je dirais
même de prophétique, à dire aux chrétiens qui cherchent à répondre aux besoins
spirituels et psychologiques de ces personnes-là : en effet, elle peut mettre en
évidence certains aspects de la tradition chrétienne longtemps laissés de côté,
et rappeler une dimension absolument centrale de la foi et de l’expérience
chrétiennes parfois oubliée : la gratuité de l’amour de Dieu.
LA FIGURE D’AMIDA : DIVERSITÉ D’APPROCHES
On peut aborder la figure d’Amida de plusieurs façons. Un spécialiste de
l’art bouddhique pourrait analyser les diverses représentations d’Amida pour
montrer comment la tradition qui s’est développée autour de ce Bouddha
si plein de compassion a su captiver l’imagination de très nombreuses personnes, souvent très humbles, en Chine et au Japon surtout, mais aussi dans
d’autres pays d’Extrême-Orient. Il parlerait certainement des images extraordinaires de la descente d’Amida qui vient accueillir tous ceux qui pensent à lui
à l’article de la mort pour les accompagner jusqu’à sa Terre pure. Un littéraire
proposerait des extraits de la vaste littérature qui existe sur Amida – des descriptions détaillées d’Amida lui-même, de sa Terre pure, de l’attitude des fidèles
qui se confient à lui, etc.
[5] Quelqu’un qui aurait étudié le développement
doctrinal du bouddhisme parlerait d’Amida un peu comme un spécialiste de
théologie systématique parlerait de Dieu. En effet, il y a plusieurs théories
concernant la nature d’Amida comme Bouddha. Dans une présentation de ce
genre, on aborderait la question très importante des divers « corps » du Bouddha.
Dans le cas d’Amida, s’agit-il d’un « corps de Métamorphose »
(nirmana-kâya)
comme celui du Bouddha historique, d’un « corps de Rétribution »
(sambhogakâya) dans lequel se réalisent les fruits des actes entièrement purs accomplis
au cours d’innombrables vies, ou encore d’un « corps d’Essence »
(Dharmakâya) du Bouddha dont on ne peut rien dire car il est au-delà de l’existence et
de la non-existence ? Enfin, Amida est-il le « corps d’Essence du Bouddha dans
sa forme de manifestation » (en japonais,
Hôben-hosshin)
[6] ?
Si je mentionne ces diverses approches, et surtout l’approche « spéculative »,
c’est simplement pour souligner que cette forme de bouddhisme « populaire »
est beaucoup plus sophistiquée qu’on ne l’imagine ici en Occident. Henri de
Lubac le savait parfaitement. C’est sans doute la raison pour laquelle il s’est
donné la peine d’étudier tout ce qui est écrit sur Amida dans les langues auxquelles il avait accès. Mais il a perçu aussi que la figure d’Amida n’avait pas de
sens si elle était coupée de la douloureuse condition de l’homme, lequel, victime
de la confiance qu’il met dans ses propres forces, souffre de son comportement
fondamentalement égocentrique. Cet égocentrisme se manifeste à travers tous
les efforts que l’homme fait pour « mériter » le salut, pour se libérer de tout ce
qui pèse sur lui dans cette vie. C’est précisément là que se trouve l’actualité de
l’amidisme. Voilà pourquoi, à partir d’ici, nous allons tenter de découvrir le lien
qu’il y a entre la figure d’Amida et la condition humaine pour mieux saisir la
pertinence de ce que j’appellerais « la cohérence interne » du bouddhisme de
la Terre pure.
LA COHÉRENCE INTERNE DU BOUDDHISME DE LA TERRE PURE
L’histoire de Shakyamuni, le Bouddha « historique », est connue de tous
ceux qui sont familiers du bouddhisme. Il est né en Inde du Nord il y a 2 500
ans; il doit à une expérience spirituelle extraordinaire d’avoir reçu le titre de
« Bouddha », c’est-à-dire « Éveillé ». Après avoir fait cette expérience, il en a
exposé l’essentiel dans les Quatre Nobles Vérités
[7]. Les développements les
plus importants de cette tradition, sources des divisions dont elle souffre encore
de nos jours, sont relativement bien connus. Néanmoins, nous l’avons vu, peu
de personnes en France savent ce qu’est le bouddhisme de la Terre pure et d’où
vient le Bouddha Amida qui demeure son principal objet de vénération. Pour
découvrir la cohérence interne de cette forme du bouddhisme, il faut tout d’abord
rappeler quelques points fondamentaux concernant le Bouddha et la vision
bouddhiste « classique » du monde et de la condition humaine.
La première chose à noter, c’est que les textes les plus anciens de la tradition
bouddhique postulaient l’existence consécutive, dans notre monde, de plusieurs
bouddhas, dont le dernier venu était le Bouddha Shakyamuni. Le but commun
de tous ces bouddhas était de faire connaître à tous les êtres vivants de ce monde
la loi libératrice exprimée dans les Quatre Nobles Vérités. Mais les hommes
de notre monde ont beaucoup de mal, soit à comprendre, au sens plein du terme,
ces vérités, soit à les intégrer à leur vie quotidienne. Ce sont des êtres qui, dans
leur quête même de la vérité, sont bousculés et détournés de la Voie par leurs
passions et leurs illusions. Ils vivent dans ce qu’on appelle une « terre impure »
où coexistent la vérité exposée par ces bouddhas et les passions qui la cachent
aux hommes et la rendent parfois inaccessible. Cette terre-là, nous la connaissons tous.
Or, selon la vision bouddhiste des choses, il existe d’innombrables mondes,
chacun avec son propre bouddha qui, comme Shakyamuni l’a fait pour l’homme
de notre époque (c’est-à-dire de notre période cosmique), enseigne la Loi ou
dharma aux êtres qui y habitent. Parmi ces mondes, certains sont impurs,
comme le nôtre, et dans d’autres, les êtres sont libérés de toutes les passions
qui nous ralentissent dans notre élan spirituel. Les êtres heureux qui y vivent,
arrivent donc immédiatement à l’Éveil en entendant la parole de leur Bouddha.
Ce sont, vous le devinez, des « terres pures ». Le Bouddha de l’une de ces terres
pures s’appelle Amitâbha, ce qui veut dire « Lumière incommensurable », ou
encore Amitâyus, c’est-à-dire « Longévité incommensurable ». Dans la transcription japonaise les trois premières syllabes de ces deux noms deviennent
Amida, d’où l’autre nom de la tradition de la Terre pure : l’amidisme.
Amida « règne » donc sur sa Terre pure et il conduit à l’Éveil chacun des
êtres vivants qui y naissent. C’est parfait pour ces êtres-là – mais les hommes
nés dans la terre impure où nous vivons sont toujours assujettis à leurs passions;
c’est vers le Bouddha Shakyamuni qu’il leur faut se tourner, s’ils veulent suivre
le chemin difficile qui mène à l’Éveil. En bref, cette histoire de la Terre pure
d’Amida est très belle, mais elle semble, au premier abord, n’avoir aucun
rapport avec les êtres de notre monde.
Cependant, on peut trouver, dans le Canon des écritures saintes bouddhiques,
un groupement de sûtras qui racontent toute l’histoire d’Amida et de sa Terre
pure. En plus, et ceci est capital pour nous, ces textes montrent le lien qui existe
entre d’un côté Amida et sa Terre et de l’autre les êtres de toutes les autres
terres du vaste univers bouddhique, y compris la nôtre
[8]. Ces sûtras font donc
le pont, pour ainsi dire, entre la Terre pure d’Amida et la terre impure de notre
expérience.
Pour ce qui concerne l’origine d’Amida, il faut consulter « Le grand sûtra
de la vie infinie », traduit en chinois en 252 de notre ère. Selon l’un des récits
rapportés par ce texte, Ananda, disciple préféré du Bouddha Shakyamuni,
voyant l’exceptionnelle luminosité de son maître, l’interrogea sur la cause de
cet état. Le Bouddha félicita tout d’abord son disciple pour l’intelligence qu’il
montrait en posant cette question; ensuite, il souligna que l’enseignement qu’il
allait donner était d’une extrême importance car il montrerait à tous les êtres
vivants comment obtenir le véritable bonheur.
Alors Shakyamuni raconta que, d’innombrables périodes cosmiques
auparavant, un roi ayant entendu l’enseignement d’un Bouddha nommé
Lokesvara-râja décida de tout abandonner pour devenir moine. Il prit le nom
de Dharmakara. Ensuite, il demanda à Lokesvara-râja de lui révéler toutes les
qualités des myriades de terres qui constituent l’univers. Pendant de nombreuses
périodes cosmiques, Dharmakara médita sur ces terres. Finalement, il formula
dans son esprit une terre idéale, susceptible de surpasser toutes les autres en
qualité, et sur laquelle il régnerait en tant que Bouddha. Ce Bouddha en
puissance calcula en même temps quelles pratiques seraient nécessaires pour
établir cette terre, puis il prononça quarante-huit vœux exprimant d’abord sa
propre résolution d’accumuler les mérites en question et énonçant ensuite les
conditions auxquelles il accepterait de devenir Bouddha
[9].
Shakyamuni explique ensuite qu’en réalité Dharmakara a déjà accompli les
pratiques nécessaires, qu’il est déjà le Bouddha Amida, qu’il règne actuellement sur son Paradis – et cela, depuis de longues périodes cosmiques. Cela
change tout pour l’homme de notre monde, car parmi les vœux prononcés par
Dharmakara se trouve celui-ci : « Si, moi devenu Bouddha, tous les êtres vivants
dans toutes les directions de l’univers qui, de tout leur cœur, se réjouissent dans
la foi et désirent renaître en ma terre, n’y renaissent pas, même avec seulement
dix
nenbutsu, je ne veux pas du parfait Éveil
[10]. »
Il est peut-être utile ici de préciser le sens du terme nenbutsu, désignant une
pratique au cœur de la tradition de la Terre pure. Les idéogrammes dont ce
terme sino-japonais est composé sont très ambigus. Le sens fondamental de
nenbutsu est « méditer sur le Bouddha », ce qui est fidèle au sanscrit original
(buddhânusmrti). Cette pratique contemplative était en fait assez difficile; elle
était réservée à des adeptes déjà très avancés dans la voie bouddhique. Plus tard,
le même terme a pourtant été utilisé pour indiquer l’invocation du nom d’Amida
dans la formule « Namu Amida butsu » (Vénération au Bouddha Amida). Cette
pratique était très simple et donc accessible aux fidèles incapables de poursuivre
une voie qui exigeait des exercices spirituels plus difficiles. On voit déjà
comment cette tradition allait pouvoir répondre aux besoins des plus pauvres,
spirituellement parlant, en ce monde.
À la lumière de ce que nous avons vu jusqu’ici, nous pouvons résumer en
quelques mots la cohérence interne de la doctrine de la Terre pure : l’homme
de notre monde, qui aura toujours du mal à atteindre l’Éveil, à cause de ses
passions, peut se tourner dans la foi vers Amida, dont le Nom résonne dans
l’univers entier, pratiquer le nenbutsu prescrit dans les vœux d’Amida, et ainsi
renaître lors de sa prochaine vie dans la Terre pure de ce Bouddha plein de
compassion. Là, il verra Amida face-à-face et entendra son enseignement.
Puisque dans cette Terre pure il n’existe ni illusion, ni passions aveuglantes, il
le comprendra alors immédiatement dans toute sa profondeur et arrivera ainsi
à l’Éveil suprême. Il est facile de comprendre pourquoi, à travers les siècles,
tant de bouddhistes se sont fiés totalement à ce qu’on appelle « la force de
l’autre » – l’autre en question étant le Bouddha Amida – pour arriver à l’Éveil,
en passant par la Terre pure, plutôt que de se fier à leur propre force, c’est-à-dire aux pratiques classiques du bouddhisme. Il y a eu bien sûr toute une évolution
à l’intérieur de cette tradition qui au début était quand même très exigeante. En
effet, la pratique du nenbutsu contemplatif n’était pas à la portée de tout le
monde, loin de là. Ce qui a beaucoup accéléré la simplification de la pratique
du nenbutsu a d’abord été la conscience de l’imminence de ce qu’on appelle
la période de décadence de la Loi (mappô jidai), puis la conscience, encore plus
difficile à vivre, du fait que cette période a déjà commencé. Mais qu’est-ce que
cette période de la décadence de la Loi ? Comment cette idée a-t-elle contribué
à une transformation importante du bouddhisme dans tant de pays d’Extrême-Orient ? On trouve des éléments de réponse à ces questions dans des textes
bouddhiques qui élaborent une théorie divisant en trois périodes le temps suivant
la disparition du Bouddha : la période de la « Loi correcte » (shôbô jidai), la
période de la « Loi contrefaite » (zôbô jidai) et notre période, celle de la
décadence de la Loi, appelée aussi période de la « Loi terminale » (mappô jidai).
Pendant la première période, la doctrine bouddhique, la pratique de la Loi ou
dharma et l’expérience de l’Éveil existent toutes les trois. C’est en quelque
sorte l’âge d’or du bouddhisme. Pendant la période de la « Loi contrefaite », la
doctrine et la pratique existent toujours, mais il n’y a plus d’Éveil. Enfin,
pendant la période redoutée de la décadence de la Loi, la doctrine seule demeure
vivante, mais la pratique devient inopérante et il n’y a pas d’Éveil. Il est
intéressant et même utile, surtout pour les spécialistes, d’étudier cette théorie
en profondeur. Mais la théorie n’aide pas à comprendre ce que le fait de vivre
à cette période peut signifier pour de nombreux bouddhistes. Il n’aide pas à sentir
la véritable urgence de l’annonce de ce qu’on pourrait bien appeler la « bonne
nouvelle » de la promesse d’Amida. C’est pourquoi je voudrais prendre quelques
minutes pour citer une œuvre japonaise du XIIe siècle, c’est-à-dire écrite relativement peu de temps après le commencement de cette période que la tradition
japonaise situe au milieu du XIe siècle de notre ère. L’œuvre en question est
intitulée Notes de ma chambre de moine (Hôjô-ki) de Kamo no Chômei. Dans
une méditation sur le monde qu’il regarde de sa chambre de moine, Kamo no
Chômei raconte toutes sortes de catastrophes de tous ordres qui frappent le
pays et qui sont les signes annonciateurs du malheur de cette période. Le plus
parlant pour nous est sa description d’une épidémie en 1184. Je le cite :
« Des gens hébétés par trop de souffrances circulaient et tout à coup
tombaient raides morts. Innombrables étaient ceux qui mouraient de faim devant
les murs de clôtures ou le long des routes. Les cadavres restaient sur place,
l’atmosphère était partout empoisonnée. Souvent la décomposition était si
avancée que l’on ne pouvait en supporter la vue. Les berges de la rivière étaient
à plus forte raison encombrées, au point qu’il n’y avait plus de passages pour
les chevaux et les véhicules.
Même les pauvres bûcherons de la montagne étaient à bout de forces. C’est
pourquoi on manquait de bois de chauffage, et ceux qui ne pouvaient compter
sur aucun secours en étaient réduits à démolir leurs propres maisons; ils allaient
en vendre le bois au marché mais c’est à peine si le prix qu’ils pouvaient en
tirer chaque fois suffisait à les faire vivre un jour. Ce qui était surprenant c’est
que, parmi ces bois qu’on vendait comme combustible, on pouvait voir des
lambeaux peints en rouge, d’autres encore argentés ou même dorés par endroits.
Ayant demandé comment cela pouvait se faire, j’appris que des pauvres gens,
privés de travail et de moyens, s’en allaient dans les vieux temples, volaient les
statues du Bouddha, démolissaient le mobilier sacré, pour les mettre en
morceaux et en faire du bois à brûler.
J’ai le malheur de naître dans ce monde de décadence extrême, et il m’a fallu
supporter la vue de ces gestes désolants
[11]. »
Voilà ce qu’est la période de la décadence de la Loi. Mais il n’est pas nécessaire de lire l’ancienne littérature japonaise pour trouver des références au
mappô jidai. Ceux qui ont vu le film Ran, de Kurosawa, ont été plongés, sans
doute sans le savoir, dans la cohérence de cette période. Plusieurs fois dans ce
film, surtout à la suite des nombreux malheurs qui ne cessent de frapper les protagonistes, il est dit que les choses ne pouvaient être différentes puisqu’on vivait
dans le mappô jidai. Malheureusement, cette phrase n’a jamais été traduite,
ni dans les sous-titres de la version japonaise, ni dans les versions françaises.
Et à la fin du film, un aveugle jette une icône du haut d’une falaise. Or cette
icône est une image d’Amida. Ce geste montre le désespoir total de l’homme,
incapable de faire quoi que ce soit pour sortir du cycle de violence dont il était
victime et pour dissiper l’ignorance qui faisait de sa vie un véritable enfer.
On voit donc bien pourquoi ceux qui se trouvaient face à la dure réalité
de l’approche de la période de la décadence de la Loi ont ressenti le besoin
de minimiser le rôle de l’homme dans le déroulement de son propre salut. Nous
n’avons pas le temps de découvrir les diverses étapes de cette évolution qui a
rendu l’amidisme et Amida si accessibles à tous, et surtout à ceux qui sont
conscients de leur propre faiblesse et de leur ignorance. Je crois pourtant que
nous pouvons en saisir l’essentiel en réfléchissant sur les diverses interprétations qu’on peut faire du nenbutsu – de cette invocation du nom d’Amida avec
la formule : « Namu Amida Butsu » (Vénération au nom d’Amida), entendue un
peu partout au Japon, dans les temples, dans les foyers, et même dans la rue.
« Namu Amida butsu. » Tout d’abord, la répétition de cette formule peut
être une technique au service de la pratique du nenbutsu contemplatif. Elle sert
à fixer la pensée du pratiquant sur l’objet de sa méditation : le Bouddha Amida,
ou encore sa Terre pure. C’est une pratique plutôt exigeante grâce à laquelle
l’homme s’approche peu à peu de l’Éveil.
« Namu Amida butsu.» Il peut s’agir aussi d’une tout autre forme du
nenbutsu, de celui qu’on appelle « invocatoire ». Dans ce cas, le pratiquant très
conscient de sa propre faiblesse, cherche au fond de lui-même la dernière
étincelle, pour ainsi dire, de sa propre force pour prononcer cette formule, avec
la confiance qu’Amida, le Bouddha de la Lumière infinie, peut changer cette
étincelle en une flamme dévorante. Ainsi, grâce à cette pratique très accessible
à tous, la puissance d’Amida et celle de l’homme se mêlant, ce dernier renaîtra
dans la Terre pure où il pourra arriver facilement à l’Éveil.
« Namu Amida butsu.» Cette même formule peut aussi être
le nenbutsu de
gratitude. Ce
nenbutsu est radicalement différent des autres en ce sens qu’il est
complètement libre de tout attachement de l’homme à sa propre force. Si dans
les deux autres types de
nenbutsu la pratique est une condition pour bénéficier
du secours d’Amida, le « passeport » pour entrer dans la Terre pure, ce dernier
type est simplement une expression de gratitude pour ce que le Bouddha Amida
a déjà accompli dans le pratiquant. Cette position découle d’une interprétation
très stricte de ce qu’implique le fait de naître pendant la période de décadence
de la Loi. L’homme ne peut vraiment rien faire dans le déroulement de son
salut. Il dépend totalement d’Amida. Le pratiquant accepte donc le fait qu’en
lui il n’y a même pas une étincelle de sa propre force : c’est dans le noir total
qu’explose la lumière infinie d’Amida, amenant tout naturellement le fidèle à
chanter la louange de ce Bouddha qui a tout fait pour lui
[12].
UNE QUESTION POUR LES BOUDDHISTES AUJOURD’HUI
Il est facile d’imaginer l’accueil réservé aux maîtres amidistes qui soulignaient à quel point il était inutile de s’adonner, surtout pendant la période de
la décadence de la Loi, à des pratiques difficiles afin d’arriver, par sa propre
force, à l’Éveil. Ce fut l’exil pour la plupart d’entre eux, et la mort pour certains.
Et pourtant, aujourd’hui, cette forme du bouddhisme, marginalisée par l’institution bouddhiste il y a huit siècles, est devenue un des acteurs principaux sur
la scène religieuse au Japon.
Il est vrai que l’amidisme est peu valorisé en Occident, sans doute en raison
de l’importance accordée à la foi en Amida et de la simplicité de la pratique du
nenbutsu. Tout cela semble très peu orthodoxe, d’abord à ceux qui veulent voir
dans la tradition bouddhique une Voie qui permet à l’homme de cheminer vers
l’Éveil en suivant la discipline mentale et morale indiquée par le Bouddha. Ils
pensent en effet que cette discipline donne à l’homme les moyens de se libérer
de tout attachement à ce moi illusoire qui l’enfonce toujours plus profondément
dans le malheur. L’amidisme peut également sembler étrange à ceux qui sont
prêts à tout faire pour réaliser ce qu’ils appellent leur « nature fondamentale »,
c’est-à-dire leur nature de Bouddha, et pour échapper ainsi aux limites qui les
emprisonnent. Enfin, pour nombre de personnes qui voient dans le bouddhisme
un moyen de s’épanouir personnellement, l’amidisme, avec son analyse très
sombre de la condition humaine, apparaît incompréhensible. En effet, parler de
la pauvreté spirituelle de l’homme ne s’accorde pas vraiment avec la conviction
que chacun doit développer son potentiel humain en faisant pour cela tous les
efforts et en ne comptant que sur soi-même.
Que peut bien avoir à dire l’amidisme à toutes ces personnes, à ces millions
de Français qui se disent « proches » du bouddhisme ? Son message, très
bouddhique au fond, est très simple. Il se résume à la réponse donnée par un
de mes « maîtres » au Japon. Il était lui-même amidiste et se trouvait souvent
obligé de rendre compte de sa foi aux étrangers venus au Japon pour étudier le
bouddhisme, réduisant la plupart de temps celui-ci au seul bouddhisme zen.
Il nous disait, non sans pertinence et non sans un brin d’humour, qu’il lui
semblait toujours bizarre que les Occidentaux jugent l’amidisme comme une
espèce de déviation. Pour quelle raison ? Tout simplement à cause de la logique
un peu contradictoire des critiques les plus virulentes. Pour bien comprendre
la position de mon professeur, il faut mettre l’argument de ses adversaires à la
première personne. Voici ce que cela donne : « Vous les amidistes, vous êtes
très loin des intuitions de base du Bouddha ! Il n’a jamais parlé d’une “force
de l’autre”. Moi, j’ai appris que c’est en m’adonnant à des pratiques diverses
avec toute mon énergie que je pourrai peu à peu me libérer de mon attachement
à moi-même. Pour vous, tout cet effort ne compte pas. Comment allez-vous donc
arriver à vous détacher de votre moi illusoire ? » Alors le professeur fit remarquer
que, pour un bouddhiste, il y a dans cette question un peu trop de « moi » et de
« je » pour être juste. Selon lui, c’est simplement en reconnaissant sa pauvreté
totale et en se fiant entièrement à Amida que l’amidiste fait l’expérience réelle
du non-soi. En effet, dans la cohérence amidiste, l’autre devient le tout, ce qui
veut dire que le soi s’efface totalement.
La question que pose l’amidisme se retrouve donc pour l’essentiel dans la
remarque du professeur, bien qu’il faille sans doute l’affiner considérablement.
(J’ajouterais entre parenthèses que le zen authentique pose la même question.
Dans les deux traditions, le zen et l’amidisme, la notion de spontanéité est
essentielle. Celui qui veut avoir la certitude d’arriver à l’Éveil grâce à ses
pratiques restera à jamais dans son ignorance. Ce n’est pas par hasard que
D.T. Suzuki, qui a tant fait pour faire connaître le zen en Occident, a aussi
traduit en anglais les œuvres du fondateur de la plus grande école du bouddhisme
de la Terre pure.) Au fond, on trouve au sein de la tradition bouddhiste un débat
qui n’est pas inconnu dans la tradition chrétienne : quel peut être le rôle réel de
l’homme dans le processus de sa libération, si le détachement total du soi fait
partie même de cette libération ? La réponse ? C’est aux bouddhistes de la
chercher, ensemble. D’où l’importance de la pensée amidiste qui ne cesse de
mettre en question toute attitude et toute pratique qui pourraient être contre-productives puisque fondées sur l’attachement au soi illusoire qui doit
disparaître.
L’homme, qu’il soit bouddhiste ou chrétien, désire profondément faire
quelque chose pour s’assurer qu’il est sur la bonne voie. Mais le risque est
toujours présent de penser que le salut dépend entièrement de ce qu’on fait. On
est moins prêt à accepter que le salut soit d’abord un don. L’analyse amidiste
est très intéressante à cet égard : si l’homme est convaincu qu’il peut faire
quelque chose pour assurer son salut, il va le faire. Mais, ce faisant, il rend ce
salut impossible parce qu’il se met dans l’incapacité de se fier totalement à
Amida. Les critiques de l’amidisme ont toujours affirmé que le nenbutsu, la
simple invocation du nom d’Amida, était trop facile. Les amidistes répondent
avec beaucoup de sagesse que cette pratique si facile est paradoxalement la
pratique la plus difficile de toutes, et ce pour une raison très précise. L’homme
ne peut pas accepter que la source de son salut vienne d’ailleurs.
[*]
Cet article reprend l’essentiel de Dennis Gira, « La figure d’Amida revisitée : question
pour aujourd’hui », dans Paul Magnin (dir.),
L’intelligence de la rencontre du bouddhisme. Actes
du colloque du 11 octobre 2000 à la Fondation Singer-Polignac « La rencontre du bouddhisme
et de l’Occident depuis Henri de Lubac », Paris, Éd. du Cerf, 2001, pp. 89-103.
[1]
Henri de Lubac,
Amida, Paris, Seuil, 1955, p. 8.
[2]
Voir les résultats de l’enquête BVA réalisée auprès de 1 005 personnes (âgées de quinze
ans et plus) et publiés dans
Psychologies, décembre 1999.
[3]
Amida, p. 9.
[4]
Pour une analyse de la présence bouddhiste en France, voir Frédéric Lenoir,
Le Bouddhisme
en France, Paris, Fayard, 1999.
[5]
Voir, par exemple, le chapitre « La fascination de la Terre pure », dans
Religions, croyances
et traditions populaires du Japon (Hartmut 0. Rotermund, dir.), Paris, Maisonneuve et Larose,
2000, pp. 236-284.
[6]
Pour une présentation détaillée des divers « corps du Bouddha », voir l’article « Busshin »,
in
Hôbôgirin, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme d’après les sources chinoises
et japonaises, 2
e fascicule :
Bombai-bussokuseki, Tokyo, Maison franco-japonaise, 1930,
pp. 174-185.
[7]
Les Quatre Nobles Vérités constituent une synthèse de l’enseignement du Bouddha tel qu’il
est proposé dans les textes les plus anciens (le Canon pâli). Il s’agit des vérités sur la souffrance,
sur l’origine de la souffrance, sur l’extinction de la souffrance et sur la voie qui conduit à
l’extinction de la souffrance.
[8]
Les trois sûtras fondamentaux de la tradition de la Terre pure sont le
Sûkhavatîvyûha sutrâ (
Daimuryôju-kyô),
l’Amitâyurbuddhâsmrti sûtra (
Kanmuryôju-kyô) et le
Sukhâvati(amrta)vyûha sûtra (
Amida-kyô)
, édités respectivement en chinois dans
Taishô 360,366
et 367, vol. 12.
[9]
Pour une traduction en français de ces vœux, voir Jean Éracle,
La Doctrine de la Terre
pure : introduction à trois sûtras bouddhiques, Paris, Dervy- Livres, 1973.
[11]
Voir
Les Notes de l’ermitage de Kamo no Chômei, trad. du japonais par René Sieffert,
Paris, Publications orientalistes de France, 1995.
[12]
Pour une réflexion sur le développement de la pratique du
nenbutsu, voir Dennis Gira,
Le Sens de la conversion dans l’enseignement de Shinrarn, Paris, Maisonneuve et Larose, Collège
de France, coll. « Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises », 1985.