2003
TOPIQUE
La spiritualité, un destin du narcissisme de pensée
Marie-Thérèse Couchoud
26 avenue Foch 78120 Rambouillet
À considérer la notion de spiritualité dans le champ des sciences humaines la
pensée ne saurait se risquer sans avoir à reformuler l’ensemble des catégories qui lui
permettent de comprendre le sens des savoirs et des choses dans le mouvement de l’héritage
culturel. Donner sens aux questions de l’origine et de la fin et se saisir ainsi de l’expérience
d’un premier écart entre savoir et connaissance, ce qui renvoie toujours à l’inconnu d’une
relation vécue à l’origine, engagerait-il alors les facultés humaines dans une sublimation
permanente comme source d’un accomplissement sans cesse reconduit vers un but en devenir ?
C’est à défendre cette hypothèse que nous tenterons ici d’en examiner les conséquences
ayant en vue le narcissisme de pensée dans son expansivité même.Mots-clés :
Mouvement, Destin sublimatoire, Motion narcissique, Engagement spirituel, Dieu en devenir, Cheminement, Saut qualitatif, Processus dynamique porteur, Investissement narcissique du mouvement de pensée.
If we are to consider the notion of spirituality in the field of human science,
thought seems to have little place or if it is to have one, this obliges us to reformulate the
whole of the categories that allow it to include the meaning of knowledge and things
included in the process of cultural heritage. Would giving a meaning to the questions of
our origin and our end, and seizing upon the first opening we can find between knowing
and knowledge in this way, thus taking us back to the unknown dimension of our relationship
with our origins, use human faculties in some sort of permanent sublimation process that
would be a source of achievement endlessly leading towards a final goal that is constantly
evolving ? This article aims at defending this argument and examining the consequences
of this by holding in mind that narcissism of thought in its expansiveness.Keywords :
Movement, Sublimatory Destiny, Narcissistic Motion, Spiritual Engagement, God constantly evolving, Progression, Qualitative Leap, Driving Force Process, Narcissistic Investment in Thought Processes.
À considérer la notion de spiritualité dans le champ des sciences humaines
la pensée ne saurait se risquer sans avoir à reformuler l’ensemble des catégories
qui lui permettent de comprendre le sens des savoirs et des choses dans le
mouvement de l’héritage culturel. Donner sens aux questions de l’origine et de
la fin et se saisir ainsi de l’expérience d’un premier écart entre savoir et connaissance, ce qui renvoie toujours à l’inconnu d’une relation vécue à l’origine,
engagerait-il alors les facultés humaines dans une sublimation permanente
comme source d’un accomplissement sans cesse reconduit vers un but en
devenir ? C’est à défendre cette hypothèse que nous tenterons ici d’en examiner
les conséquences ayant en vue le narcissisme de pensée dans son expansivité
même.
Si par ailleurs
l’existence authentique
[1] a pu être définie comme la compréhension angoissée des possibilités les plus extrêmes et l’acceptation anticipée
de la mort, le travail de la pensée ne s’en trouverait-il pas sans cesse réintroduit
au point nodal où s’exerce le
souci du temps qui passe, ce qui est dans la nature
de
l’être homme. En effet pas plus que l’originaire n’est objet de description,
l’ultime n’est accessible à un savoir absolu. Toujours en devenir, la quête de
vérité témoigne d’un projet de se saisir des situations qui se dérobent à la représentation jusque (et y compris) dans les déviations mêmes
[2]. Car il est vrai que
toute déviation rend compte à sa manière de la vérité qu’elle infléchit. Et c’est
au cœur de cette problématique que nous poserons une question difficile pour
le psychanalyste. Comment introduire et délimiter une réflexion sur la notion
de spiritualité qui, par ailleurs, reste l’objet princeps de la théologie et, au-delà,
de la philosophie.
Dans ses
Confessions, Augustin nous propose une ouverture
« Je voyais,
dit-il,
qu’il existait quelque chose qui pouvait être vu, mais que le moi qui
pourrait le voir n’existait pas encore ». N’y a-t-il pas là l’empreinte d’un insight
qui témoigne d’une tension investigatrice, et marque, au-delà de cette découverte, l’espace d’une expérience existentielle avec un champ possible pour une
conceptualisation ? En quête de Dieu, l’auteur perçoit l’indice d’une vérité dont
il ne peut comprendre tout le sens bien qu’elle soit proche de lui et peut-être
accessible. La distance séparant cette prémonition d’une possibilité pour le moi
d’en percevoir le contenu serait-elle une voie ouverte à la spiritualité si l’on veut
bien admettre que la vérité promise sera encore et toujours reconduite dans un
mouvement sublimatoire qui n’est autre que celui du pulsionnel. Si, comme pour
Augustin, la spiritualité est mouvement, l’aventure spirituelle serait-elle dans
la mouvance psychique d’une recherche dont les grands mystiques portent
témoignage tandis qu’ils trouvent à se réaliser dans une
identification sans
cesse reconduite à une potentialité virtuelle et insaisissable d’eux-mêmes
[3].
Mais à poursuivre l’idée d’un destin sublimatoire attaché à cette quête,
lequel fonderait une définition possible de la spiritualité, une première remarque
s’impose si l’on consent à effectuer un retour aux choses mêmes. Car c’est bien
en effet une fonction fondamentale de la pensée que nous verrons émerger avec
les croyances qui tentent de donner sens à la question des commencements. Avec
le mythe, la croyance occupe le terrain d’un inconnu originaire et constitue
un
sol de croyances souvent là où on ne pensait pas le rencontrer, c’est-à-dire
jusque dans le champ de la raison même
[4]. Dans le projet spirituel la croyance
occuperait-elle alors l’espace ouvert par l’inconnu et tenterait-elle de lui donner
un sens fondant l’adhésion subjective qui cimente le mouvement spirituel à
son objet ?
Définir l’aventure spirituelle dans le mouvement d’un projet où s’accomplit
l’un ou l’autre destin des croyances rendrait possible de penser un espace de
jeu, espace potentiel ou
transitionnel
[5], d’où émergeraient les spiritualités
diverses. C’est ainsi que dans le flux d’une pensée magique latente
[6] la croyance
aurait aussi une fonction de catalyse, tandis que le travail sublimatoire s’accomplirait au niveau des opérations de pensée en assumant les médiations
nécessaires. Toute la dynamique du narcissisme de pensée serait alors, en un
premier temps, à porter au crédit de ces objets de croyance, tandis que les notions
spéculatives : telles
l’ombilic du rêve, la relation d’inconnu
[7], les fantasmes
originaires et autres représentations de l’origine seraient à reconsidérer comme
les émanations théoriques des croyances en quête de définition. La chose serait-elle alors entendue de ce raccourci entre le déploiement des croyances et la
problématique de la spiritualité ? Non, évidemment !
En effet si le projet de toutes croyances se reconnaît dans le flux des interprétations possibles face aux énigmes de l’existence, la spiritualité en revanche
est plus qu’une interprétation. Dans la perspective que nous allons proposer,
avançons que la spiritualité rend compte d’un engagement. Elle prend argument
d’un ensemble de certitudes éprouvées qui, de ce fait, deviennent objets de foi
où se reconnaît l’adhésion de soi à un soi capable de porter l’étranger en soi
[8].
Se maintenir ainsi dans un mouvement où se repère le travail d’une motion
narcissique portant la marque de cet étranger, telle serait alors une définition
possible de l’engagement spirituel. Car il s’agit bien d’un investissement des
facultés humaines dans une progression dont le but est de rendre les conduites
et les formes de vie conformes aux certitudes devenues objets de foi. Aventure
intérieure, la vie spirituelle s’accomplit dans un projet sans cesse reconduit
visant à rendre l’esprit identique aux objets de foi et conforme à leurs exigences,
ainsi qu’aux idéaux qui les garantissent. Et c’est bien l’ensemble des investissements sublimatoires qui se voient ainsi convoqués au bénéfice d’un
narcissisme de pensée venu investir les formes de vie et les objets, devenus
objets de foi, qui les finalisent.
Dans ces perspectives rencontrer un
autre garantissant la certitude des
énoncés par lesquels un sujet se définit, ce qui renvoie à la fonction de porteparole de la mère
[9], permet de comprendre l’impact des
révélations, mais aussi
des idéologies qui les soutiennent
[10] au fondement de l’orientation sublimatoire. Car avec le témoignage, la notion de révélation reste un facteur
déterminant que nous retrouverons au principe des sublimations spirituelles
dont les orientations catalysent le mouvement d’un narcissisme de pensée en
attente d’objets à investir. C’est ainsi qu’en regard des croyances et des mythes
qui les ont engendrées comme interprétation des origines, il conviendrait
également d’examiner la notion de transcendance, et de ré-interroger ce qui la
fonde et finalise une des formes de spiritualité qui rendent compte par exemple
du concept de Dieu au travail dans la vie psychique.
Précisons avant d’aller plus avant, qu’il s’agit ici d’une perspective que
nous limiterons aux engagements fondés sur des catégories de la pensée occidentale
[11] qui organisent notre perception du monde et cherchent à approcher
au plus près la vérité. Notre projet étant de comprendre l’un des nombreux
destins d’un narcissisme de pensée en quête d’investissement, la spiritualité en
tant que mouvement au sens d’Augustin, reste un modèle où se réfléchissent les
révélations et les croyances devenues objet de foi. En revanche, et pour François
Julien
[12] notamment, il existe des spiritualités sans objet à l’exemple de la pensée
chinoise, qui analyse le réel comme un processus et investit le vide comme
aptitude spirituelle plutôt que de construire un monde à la manière de la pensée
occidentale. La pensée chinoise est une pensée du dehors par rapport à la pensée
occidentale. Elle n’est pas une pensée de l’être, mais une pensée du processus
car elle est fondamentalement une pensée de la respiration. Ceci explique
l’étrangeté radicale des spiritualités chinoises par rapport à une problématique
occidentale et monothéiste qui est le cadre dans lequel nous nous situons ici.
Les Chinois pensent le monde selon une pensée de la respiration, du vide,
et par conséquent de l’alternance qui conduit les transformations. L’efficacité
du non-agir ne signifie pas la passivité, mais une façon de se mettre en phase
avec le processus. Engager un processus est au fondement de la grande notion
chinoise de transformation. Et la tradition chinoise nous enseigne comment
penser sans prendre position car là est la sagesse ! Il en découle une conception
de la spiritualité radicalement étrangère à notre propos. Le petit livre du Zen
[13]
nous enseigne que l’apprentissage de la méditation se fonde sur des pratiques
d’entraînement de l’esprit à détourner l’attention du raisonnement et sur
l’exercice fondamental de la sagesse intuitive. Le méditant abandonne les
pensées distrayantes pour découvrir le silence intérieur. En complète osmose
avec le vide, la méditation devient éveil, ce qui d’ailleurs n’est pas en contradiction avec certaines formes de contemplation décrites par nos mystiques. La
concentration sur la respiration attire l’attention vers l’intérieur. Respirer sans
inhibition, avec une totale attention, est dans le projet de l’esprit Zen
[14].
C’est en revanche dans une perspective circonscrite que nous mènerons
cette réflexion. L’idée d’un Dieu vivant créateur de toutes choses, image d’une
puissance absolue et sans limites sur toute la création dont il serait l’auteur,
introduit la notion de transcendance qui, dans ces perspectives, finalise l’expérience spirituelle. Si par ailleurs nous admettons que la différence entre foi et
croyance réside dans l’image d’un Dieu créateur, énigmatique et tout-puissant,
l’adhésion au mystère de la révélation comme fondement de la spiritualité sera
posée comme une vérité incontournable et inamovible pour le théologien, alors
que dans la mouvance des mythes, des célébrations et des transmissions
diverses, les croyances se transforment et subissent l’impact du culturel.
Est-il possible toutefois de s’en tenir à cette définition après les grandes
catastrophes humanitaires ? Après Auschwitz, l’image d’un Dieu tout-puissant,
créateur du ciel, de la terre et de toutes choses, celle d’un Dieu infiniment bon
et souverain maître du bien et du mal, introduit dans l’histoire de l’humanité
un démenti incontournable. La démarche théologique pose une certaine compréhension du concept de Dieu en contradiction absolue avec la réalité historique
qui la remet en question. Une nouvelle compréhension de Dieu et de sa
puissance permettrait sans doute de dépasser la difficulté, à condition toutefois
qu’elle s’en tienne à la rigueur du concept, c’est-à-dire à la solidarité de celui-ci avec la totalité des concepts. Et si l’on admet cette interprétation, est-il
philosophiquement possible de faire travailler le concept de Dieu ? Autrement
dit, est-il possible de reconsidérer sa maîtrise sur la création ? C’est ce qu’a
entrepris Hans Jonas
[15] à l’occasion d’une thèse remarquée sur la pensée
gnostique. Et c’est à suivre l’histoire du concept à travers les âges et les cultures,
que sa démarche va l’entraîner à reconsidérer cette question redoutable pour
la pensée théologique. L’auteur met bien en évidence la contradiction fondamentale qui oppose la pensée théologique, laquelle soutient une certaine
définition de la puissance de Dieu, et la réalité historique qui la remet en
question. Question philosophique s’il en est ! Or pour rester philosophique et
dépasser la difficulté, cette démarche va exiger un ré-investissement de la
question afin d’engager une solution qui ne pourra être que narcissique car, dit
Hans Jonas, le théologien ne peut plus se réfugier dans les catégories traditionnelles pour penser Dieu, sauf à en faire une divinité diabolique et à
reconnaître la défaite et la mort de la pensée. Sauver Dieu en faisant travailler
le concept ! Telle sera l’exigence requise au bénéfice de la pensée !
Pour examiner cette question redoutable, Hans Jonas propose une solution,
philosophique elle aussi, qui fait intervenir la nécessité d’une participation
humaine dans l’évolution de la création et son partage. Dégagée des impératifs
d’une foi imposée qui occupe sans ouverture possible une position centrale,
l’idée d’une spiritualité plus humaine reposant sur la notion d’un Dieu dépossédé
de sa puissance par le mouvement créateur lui-même, va permettre de
comprendre l’impact du mal dont la possibilité est introduite par cette dépossession. Reprise et redéfinie comme expérience psychosensorielle, la vie
spirituelle retrouverait alors tout son sens dans une problématique où l’on peut
repérer le travail du narcissisme de pensée. Selon Hans Jonas, en effet, c’est la
notion d’un Dieu
en devenir qui se substitue à la définition de toute-puissance,
ce qui a pour conséquence aussi d’épuiser l’idée d’un retour du même
[16] et
justifie notre définition de la spiritualité comme mouvement. La notion d’un
Dieu soucieux de sa création parcourt l’étude de Jonas. En créant le monde, Dieu
s’est compromis avec l’existence de ce monde et a laissé à d’autres acteurs
quelque chose à faire ! Une marge de jeu est abandonnée à la création elle-même, un espace potentiel où toute innovation possible sera liée à la définition
d’un Dieu en devenir. Et c’est bien ainsi la notion de cheminement et d’accomplissement qui est introduite au fondement de ce qui deviendrait alors le
mouvement de la spiritualité. En témoigne Augustin !
Certes l’idée d’un Dieu qui, pour un temps, s’est démis de sa puissance en
faveur de la création et s’en est remis à l’homme du soin de poursuivre son geste
créateur, ouvre le champ à une représentation possible d’un mouvement de
pensée en quête de créativité, et qui s’achemine vers un but toujours reconduit.
Les enjeux narcissiques s’imposent ici et s’expriment dans la mobilisation des
objets qui justifient les engagements spirituels dont la finalité n’est pas
forcément liée à la question de l’existence de Dieu dans ce monde qui cherche
aussi ailleurs un sens à son origine. N’est-ce pas, en effet, cette épreuve fondatrice du premier écart entre savoir et connaissance, que le récit de la Genèse
théâtralise, et qui engage l’histoire humaine dans un mouvement de recherche,
lequel mobilise les réponses individuelles et culturelles apportées à ce questionnement, et se soutient d’une sublimation permanente. L’homme est fondamentalement en quête de sens. Dans ces perspectives, une des fonctions
majeures de la croyance n’est-elle pas de rendre possible l’espace potentiel qui
autorise les engagements spirituels les plus audacieux, mais présuppose aussi
une prise en charge des héritages transgénérationnels qui viendront prendre
sens au regard des engagements singuliers.
Que la spiritualité procède d’un héritage transgénérationnel qu’elle singularise, de nombreux auteurs en témoignent. À cet égard le cas de Kierkegaard
occupe une position originale. Cet auteur serait en effet le premier philosophe
à penser Dieu sans le penser à partir de la création. Il pose à l’origine du monde
une donnée mythique dont la perte constitue la conséquence de la chute. Selon
lui l’histoire de l’humanité aurait acquit d’imaginaires débuts définis comme
un état d’innocence et de rêve. C’est le péché du premier homme qui aurait fait
entrer l’angoisse dans cet état d’innocence. Il s’en serait suivi un saut qualitatif
déterminant qui aurait engagé la création dans une synthèse d’angoisse et de
connaissance. L’auteur insiste sur le fait que l’angoisse est la réalité de la liberté
car elle en est le possible. Pierre angulaire de ce texte sur l’angoisse, une détermination qualitative ouvre l’esprit rêveur à la connaissance, tandis que l’angoisse
soutient la réalité de l’engagement parce qu’elle en est le moteur. Et toute la
spiritualité de Kierkegaard se déploie dans cette perspective.
Et il est vrai que la notion de
mouvement et d’engagement est au cœur
de cette démarche qui tend à définir la spiritualité comme le destin princeps
de l’angoisse. Pour Kierkegaard, qui soutient aussi que le mythe extériorise
toujours une action intérieure, l’angoisse reste le possible en devenir dont
la finalité viserait une synthèse du temporel et de l’éternel, au terme d’une
passion toujours reconduite. L’homme passerait de l’inauthenticité à l’authenticité par l’épreuve de l’angoisse. Telle serait la tâche de l’esprit. Entrer dans
ce mouvement d’accomplissement semble bien représenter la spiritualité
mélancolique
[17] de Kierkegaard, tandis que l’héritage transgénérationnel, si
prégnant dans l’œuvre de cet auteur, marque la problématique du temps où
l’éternel et le temporel se confondent dans l’instant qui passe. Et c’est bien, tout
au long de cette œuvre, qu’entre erreur, illusion et délire, se dessine l’impulsion
d’une angoisse vive qui ouvre un chemin
pour le narcissisme de pensée en
quête de spiritualité.
Mais pour comprendre l’originalité de cet engagement il faut évoquer la
double identité pseudonyme que Kierkegaard met en scène dans son œuvre, avec
l’idée qu’il y a là l’expression d’un échec de toutes possibilités d’expérience
de soi. Approfondir cette particularité permet de comprendre le caractère
hétéronyme de ses écrits, ce qui est bien connu. Cette singularité qui prend ici
valeur de symptôme a pu être interprétée comme l’expression d’une démarche
où s’exprime le clivage existentiel dont souffre l’auteur. Mais plutôt que
d’évoquer une pathologie spécifique se manifestant à travers cet artifice, nous
avons proposé ailleurs d’y voir au contraire une tentative pour résoudre une
souffrance narcissique
[18]. Tout se passe en effet, comme si l’originalité
pseudonyme évoquait ici une démarche spéculaire auto-signifiante délimitant
un espace inter-spéculaire vide, duplication possible d’une expérience originaire
échouée. Et que cette
démarche spéculaire soit auto-signifiante, reste la question
d’une traduction possible de l’absence qu’elle reproduit. L’hypothèse d’une
faille narcissique mise en acte grâce à ce subterfuge, permettra de comprendre
comment un auto-réinvestissement de cet espace inter-spéculaire vide par le
narcissisme de pensée a permis à Kierkegaard de s’auto-investir dans une forme
d’écriture qui à la fois traduisait son malaise narcissique et en même temps
avait une fonction auto-thérapique. La mise en perspective de ce phénomène
nous permet alors de concevoir une compréhension de la spiritualité dans la
mesure où l’accent est mis sur l’investissement narcissique du mouvement de
pensée et non pas de son objet.
Avec l’idée d’une démarche spéculaire auto-signifiante, nous avons en vue
le registre du narcissisme primaire et posons le principe d’une libido narcissique.
Ceci nous entraîne à envisager une distinction entre cette libido narcissique
qui appartient à un narcissisme trophique
[19], et une autre notion fondamentale
qui ouvre le champ à une définition du narcissisme de pensée. Il s’agit
d’exploiter l’idée qu’un investissement narcissique de représentation est au
fondement de toute démarche spirituelle. Et pour éclairer le cas de Kierkegaard,
c’est à évoquer la fonction du double en clinique et autres phénomènes de
duplication, que nous avons en vue l’espace singulier qui, s’organisant dès
l’origine entre le sujet et son double, serait le réservoir, le vivier, de la libido
narcissique. Comprendre le sens de cet espace, qu’en tout état de cause nous
pourrions qualifier d’espace inter-spéculaire, renvoie aux travaux de Michel de
M’Uzan
[20] qui permettent de décrire la genèse de ce lieu narcissique privilégié
avec la notion originale qu’il nous propose de penser comme étant au principe
du sujet, dans son origine même. L’auteur défend l’idée qu’un sujet transitionnel
[21] se constituerait à l’origine du sujet et comme témoin de sa réalité. C’est
sur cette notion que repose notre compréhension de la spiritualité de Kierkegaard
et de sa démarche d’écriture. Un sujet transitionnel, un autre/même présent dès
l’origine, jumeau imaginaire, jumeau que de M’Uzan nomme
paraphrénique,
renverrait au sujet en devenir l’image de son évolution. Et l’hypothèse qu’un
espace inter-spéculaire s’organiserait alors dès l’origine entre le sujet et son
jumeau paraphrénique, se justifie de ce modèle pour comprendre le caractère
pseudonyme et spéculaire des écrits de Kierkegaard. Notre hypothèse étant que
chez Kierkegaard, cet espace inter-spéculaire serait un espace vide.
Pour de M’Uzan la lallation égotique du nourrisson est plus qu’une activité
ludique, elle traduit la mise en œuvre d’un langage fondamental entre le sujet
et son jumeau paraphrénique. Cette hypothèse lui permet de soutenir l’idée que
le sujet s’auto-entretient dès l’origine dans l’intimité spéculaire ainsi créée. Il
s’ensuit qu’une relation spécifique s’organise dans l’espace inter-spéculaire
devenu le réservoir de libido narcissique. Nous avançons que cette fonction, qui
exerce au fondement de cette relation privilégiée un rôle essentiellement
trophique et auto-conservateur, est à l’origine du processus dynamique porteur
de tout mouvement spirituel. C’est cette fonction qui serait défaillante chez
Kierkegaard. Or c’est aussi dans cet espace inter-spéculaire que les investissements narcissiques trouvent à se générer et à se spécifier comme condition
de possibilité de la représentation
[22] en attente d’investissement. C’est en cela
même qu’il est possible de comprendre que ces investissements narcissiques
de représentation seront au principe du narcissisme de pensée, dans sa quête,
toujours reconduite, d’un objet à investir.
Une définition de la spiritualité comme étant l’un des destins privilégiés du
narcissisme de pensée dans sa quête d’un objet à investir, telle était l’hypothèse que nous souhaitions défendre. Et c’est bien dans la lignée de cette
interprétation qu’il est alors possible de comprendre l’originalité d’écriture de
Kierkegaard comme démarche auto-signifiante, laquelle traduit à la fois l’échec
identitaire dont l’activité pseudonyme porte témoignage, mais aussi la dimension curative de la vocation spirituelle de cet auteur dont le projet s’organisera
en fonction des exigences religieuses inculquées par le père. Et l’idée que la
spiritualité transforme son objet se vérifiera aussi dans l’évolution de son œuvre
et dans l’histoire de cette vie tourmentée.
Certes l’originalité de Kierkegaard est un cas particulier, comme chaque
expérience humaine. Mais il est vrai que chaque aventure spirituelle ne peut être
qu’originale. Si, avec de M’Uzan, nous considérons que le destin singulier du
sujet se détermine dans cette relation spéculaire des origines, nous ne pouvons
qu’admettre l’idée que cette relation à l’étranger en soi
[23] induit l’impulsion
déterminante dans le mouvement même de la spiritualité dont la nature se
définit par la quête d’un objet à investir. C’est sans doute par la mobilité de ses
investissements que le narcissisme de pensée est à l’origine de l’élan qui impulse
tout engagement spirituel. Et qu’une potentialité narcissique soit ainsi au travail
dans toute démarche spirituelle telle est bien l’idée qui gouverne cette réflexion.
C’est pourquoi la notion de mouvement est ici insistante et prépondérante. La
spiritualité est mouvement et que, par ailleurs, elle soit décrite comme mouvement de l’âme, elle reste le chemin ouvert aux investissements narcissiques de
représentation qui viendront justifier l’impact des engagements. Et si parfois
la joie spirituelle naît de la contemplation comme disposition de l’âme, ce dont
les grands mystiques rendent souvent témoignage
[24], elle marque aussi la nature
des sublimations engagées dans ce travail. Destin privilégié du narcissisme de
pensée, l’engagement spirituel comme expérience humaine sera aussi à considérer comme un paradigme déterminant dans l’accomplissement du sujet en
quête de cette disposition de l’âme qui a été désignée par la notion d’espérance.
[1]
Chez Heidegger par exemple.
[2]
Les sectes, les hérésies... etc.
[3]
Jean-Claude Stoloff,
Interpréter le narcissisme, Avant-propos, p.13.
[4]
Stanislas Breton, « Croyance et sol de croyance »
, in
Croyance, Beauchêne, 1982.
[5]
Au sens de Winnicott.
[6]
La pensée magique latente a été définie dans : Marie-Thérèse Couchoud,
Méditation autour
de la dette, Topique, 2002,79,7-24.
[7]
Pour ces notions, consulter Guy Rosolato « L’ombilic et la relation d’inconnu »
, in
La relation
d’inconnu, NRF, Éditions Gallimard, 1978.
[8]
« L’inconscient chez M. Mauss est un terme médiateur qui assume l’injonction toujours propre
qui lui vient de l’autre et fait coïncider des formes d’activités à la fois nôtres et narcissiquement
investies, mais aussi autres, représentations de l’étranger en soi, du culturel en soi... », in M.T.
Couchoud, « Méditations autour de la dette »,
Topique, 79,2002.
[9]
Piera Aulagnier.
[10]
Nous évoquons ici seulement le cas d’une religion monothéiste.
[11]
L’être, Dieu, la raison, le couple théorie-pratique.
[12]
François Julien philosophe et sinologue, interview de Martine Fournier,
« Le sage et le philosophe », in
Sciences humaines, n° 125,2002.
[13]
Le petit livre du Zen. Alexander et Annellen Simpkins. Traduit de l’Anglais par Michelle
Lecœur, La Table Ronde.
[14]
Dans le même ordre d’idée, la pratique des arts martiaux se fonde sur une gestion de l’énergie
et l’éducation de la respiration.
[15]
Hans Jonas,
Der Gottesbegriff nach Auschwitz. Eine jüdische Stimme, traduction française
Payot et Rivage, 1994.
[17]
Notion insistante chez de nombreux auteurs qui veulent y voir une pathologie spécifique.
[18]
Marie-Thérèse Accard-Couchoud, « La démarche spéculaire », in
Kierkegaard ou l’instant
paradoxal, Éditions du Cerf,
Sciences humaines et religion, pp.181 à 189.
[19]
Cf. en particulier les travaux de Jean-Claude Stoloff.
[20]
Michel de M’Uzan,
L’identité et la question du double, conférence prononcée devant la SPP
le 17.11.98,
Revue française de Psychanalyse, 4/1999.
[21]
Modèle inspiré de Winnicott.
[22]
Cf. Piera Aulagnier.
[23]
Cf. Mauss, ci-dessus.
[24]
Cf. notamment Ste Thérèse de l’enfant Jésus dans son autobiographie,
L’histoire d’une âme.