2003
TOPIQUE
Transfigurations !
[*]
Marc Bonnet
69 rue Louis Becker 69100 Villeurbanne
Partant d’éprouvés en séance d’analyses face à la demande de l’analysant de
se fixer auprès de l’analyste, la scène évangélique de la Transfiguration fait retour et ouvre
à une réflexion sur le texte biblique et sur certaines représentations iconographiques. La
problématique de l’Icône à la fois image et signe permet de nuancer la différenciation
tranchée entre les référents imaginaire et symbolique. En fin de travail, l’impact réflexif
est recentré sur la figuration et les transfigurations du visage.Mots-clés :
Transfiguration, Icône, Imaginaire, Symbolique, Visage.
This article takes as its starting point ideas tested in analysis sessions when
the patient expressed a wish to settle with his analyst and in which the Evangelic scene of
Transfiguration returns and leads to our considering the Biblical texts and certain iconographic representations of them. The Icon here is both an image and a signifier and allows
us to nuance the gap between imaginary and symbolic referents. Finally, the reflexive
impact is recentred on the figuration and transfiguration of the face.Keywords :
Transfiguration, Icon, Imaginary, Symbolic, Face.
« L’amour humain n’est pas seulement
image d’un amour infini, il est icône
manifestant un amour
et une parole infinis :
le passage de l’image à l’icône. »
Éliane AMADO LEVY-VALENSI
Cela est arrivé plusieurs fois... dans des temps différents... Un(e) analysant(e)
redevient patient(e) et déclare à haute voix et à quelque chose près : « Je me sens
bien... Ici, avec vous... je me sens apaisé(e), serein(e), détendu(e)... C’est magnifique d’être là tous les deux ensemble... Ce bien être m’attire et me transcende...
Ça me rappelle...... très furtivement quelque chose... Ça me rassure pour
l’avenir ». À l’issue de telles séances, nous avons parfois l’impression que le
patient est effectivement détendu et il est même possible que cela transparaisse
sur son visage et que l’analyste lui-même ressente plus ou moins confusément
un sentiment de bien être...
Dans de telles occasions, il m’est arrivé de me souvenir d’images liées à
l’écoute et à la lecture du passage du texte biblique concernant la Transfiguration
et de certaines icônes représentant cette scène. Le récit évangélique a marqué
mon imaginaire infantile du sceau de l’intrigue et de l’énigme. J’en rappellerai
le contenu écrit tel qu’il apparaît dans l’évangile selon
Marc 9,2-13 :
Six jours
après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à
l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux et ses vêtements
devinrent resplendissants, d’une telle blancheur qu’aucun foulon sur terre ne
peut blanchir de la sorte. Élie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient
avec Jésus. Alors, Pierre prenant la parole dit à Jésus : « Rabbi, il est heureux
que nous soyons ici; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse,
et une pour Élie. C’est qu’ils ne savaient que répondre, car ils étaient saisis
de frayeur. Et une nuée survint qui les prit sous son ombre, et une voix partit
de la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé; écoutez-le. » Soudain, regardant
autour d’eux, ils ne virent plus personne que Jésus, seul avec eux. »
[1] (
Op. cit.,
p. 1 469)
Entrons dans le commentaire de ce texte que nous utiliserons comme un
mythe
[2] dans la suite de ce travail. Nous en retiendrons certains éléments en nous
référant au travail récent de Camille Focant
[3]. Il existe une tension dialogique,
dans la vie terrestre de Jésus, entre la souffrance liée à une forme de rejet et la
gloire représentée dans la Transfiguration qui trouvera son apothéose dans le
récit de sa résurrection. L’événement
est déconnecté de l’espace des échanges
et de la communication ordinaires. Remarquons qu’il en est de même de la
séance d’analyse.
Les acteurs sont transférés sur une autre scène – comme
celle du rêve – où la vision va pouvoir montrer ce qui ne se voit pas dans
l’espace ordinaire. Le rapprochement avec le processus d’élaboration du rêve
est clairement établi. Des personnages historiques,
figures emblématiques de
La Loi et des Prophètes morts depuis des siècles apparaissent et s’entretiennent
avec Jésus : d’une telle mise en scène de rencontre et de télescopage des générations, se dégage la potentialité de surprendre les disciples choisis. Pensons au
saisissement toujours possible de l’analyste, pourtant habitué, tant dans le
discours de l’analysant rencontrant les différents
Visiteurs du moi
[4]. Si, dans les
évangiles de Matthieu et de Luc, la Transfiguration affecte plus précisément le
visage de Jésus, notons que Marc insiste sur la métamorphose des vêtements
plutôt que sur le visage. Dans les icônes byzantines et russes nous trouvons aussi
des mises en scène de la transfiguration ou certaines insistent plus sur la lumière
qui émane de l’auréole du visage alors que d’autres diffusent la lumière sur
l’ensemble des vêtements. Il arrive que l’analyste voit son attention attirée par
des signes visuels qu’il interprète comme traduisants une modification chez
l’analysant. L’analyste perçoit ces traces dans les interstices de début et de fin
de séance; dans certains cas il sera sensible aux modifications des expressions
du visage alors que dans d’autres il remarquera le changement opéré au niveau
de la façon de s’habiller de l’analysant...
Notons aussi, dans le texte évangélique la réaction hyperréaliste de Pierre,
légèrement terre à terre, qui propose de planter des tentes, comme pour réagir
à la complexité de type hallucinatoire en la prolongeant dans la réalité. Une voix
paternelle, venue d’ailleurs, désigne et nomme le Fils bien-aimé, et engage,
par un changement de registre de la vision à l’écoute, à un dépassement des
tentatives de prolongement tant dans la réalité que dans l’imaginaire hallucinatoire. Cette remarque concernant la transfiguration selon l’Évangile permet
un rapprochement avec la position de l’analyste dans la cure qui, loin de se
prendre pour Dieu le Père (telle du moins en demeure l’espérance), permet et
ouvre à un travail de nomination à la fois des affects et de la succession des
générations permettant dans la parole le dépassement de la saisie par l’image.
Une fois reconnue une relative pertinence métaphorique de la transfiguration pour rendre compte de certains moments de cure analytique, essayons
d’en préciser les modalités et leur sens possible. Dans certaines situations, il
m’est arrivé d’entendre la supplique de certains analysants s’exprimant alors
comme patients sur le modèle de celle de Pierre, de planter ici leur tente et d’y
demeurer. Pierre cherche alors matière à reconnaissance... Quelques jours plus
tard interrogé par la police il exprimera par 3 fois sa méconnaissance de Jésus.
Labilité de la problématique de reconnaissance ! On peut se demander de plus,
à quelle identification les trois disciples étaient confrontés en lien avec les trois
personnages historiques campés dans les figures tutélaires de Moïse, Élie et
Jésus. Il me semble que la demande du patient de camper, de demeurer, comme
à jamais ou à toujours dans le bureau de l’analyste peut traduire un souhait de
reconnaissance associé pour s’en assurer à une position d’immuabilité dans la
confusion qui impliquerait une analyse interminable avec fixation du transfert.
La voix de l’analyste exprimant sa capacité de se dégager de cette image fixée
dans le transfert, propose en la nommant, de mobiliser dans le passage de la
vision à l’écoute, le travail de remémoration d’autres moments historiques de
fixité relationnelle ou de confusion mélancolique avec l’objet, en les dépassant.
Je pense à d’autres analysants qui, dans le parcours analytique, effectuent,
sur un mode quasi hallucinatoire, des rencontres avec des personnages de leur
histoire, connus, méconnus voire inconnus, disparus ou oubliés qui reviennent
sur la scène dans un halo de splendeur ou de laideur : fantômes des ancêtres
tutélaires, image des parents, des grands-parents et d’autres qui sont comme
animés devant l’analyste. Remarquons que, dans la scène de la Transfiguration,
les images des personnages historiques sont aussi surdéterminés du fait même
de leur évocation symbolique : Moïse transmettant le monothéisme et dont le
visage, transfiguré quand il descend du Sinaï porteur de la Torah, s’altère
lorsqu’il découvre les Hébreux en train d’adorer le Veau d’or; Élie prophète
de la Rédemption des péchés prophétisant la venue du Christ, sa passion, sa
croix, et sa résurrection. La rencontre dans le parcours analytique s’opère aussi
avec des ancêtres plus ou moins transfigurés et produisant des effets de transfiguration sur le sujet (analysant et analyste); elle produit aussi son lot de
remémorations de souvenirs infantiles ou d’anecdotes signifiantes racontées
dans la famille et reprises à son compte par le patient. Nous avons souvent à
entendre dans ces moments-là un discours très imagé qui convoque souvent en
écho des souvenirs imagés chez l’analyste qui impliquent le contre-transfert.
À certains moments de la Cure, nous rencontrons des scènes comparables
à celles que nous avons relevées dans la scène de la Transfiguration : moments
où l’imaginaire du sujet peut glisser en satisfaction hallucinatoire de rêverie
intense qui utilise une grande partie de l’énergie psychique libidinale en
entraînant des effets tant sur le plan psychique que sur le plan corporel. Ce qui
frappe dans le passage biblique de la Transfiguration, c’est aussi le registre
monosexué voire homosexuel : tous les personnages sont masculins et ce n’est
que quelques expressions imagées comme la nuée ou la blancheur qui peuvent
éventuellement faire références au féminin. Les analysants, remarquons le,
donnent des versions plus sexuées et plus directement sexuelles de ces états
marqués d’indices d’une certaine étrangeté transfigurative. Dans la traduction
de ces scènes, il est plausible de repérer des traces des fantasmes originaires
de séduction, de scène primitive, de castration et de roman familial qui sont
exprimées de façon plus ou moins édulcorée en lien avec l’expression de
certaines théories sexuelles infantiles
[5]. La scène biblique de la Transfiguration
est certes empreinte de formation réactionnelle voire de sublimation que toute
spiritualité exacerbe et que l’on retrouve dans l’expression des mises en scène
de fantasmes originaires chez certains patients.
La problématique liée à la fin de l’analyse engageant la séparation
analysant/analyste peut réactiver certains des fantasmes compris dans le Mythe
de la Transfiguration. J’en donnerai une illustration clinique extraite de la cure
d’une analysante : après quelques années de parcours analytique, où elle a pu
vivre mieux sa vie qui lui était difficile du fait de nombreuses phobies qui ont
alors disparues ou sont pour le moins maîtrisables, Stéphanie envisage avec moi
la fin de l’analyse ce qui s’accompagne d’une reviviscence de l’angoisse de
détresse initiale : « Je me sens abandonnée... après tout ce chemin fait ensemble,
comment continuez seule ? Cette question m’angoisse... Depuis le début de la
fin, je dois vous avouer que j’ai souvent l’idée de... rester ici... près de vous...
être ici et que le temps s’arrête... entre ses quatre murs... Silence...
– Oui, dites ce qui vous vient !
– J’ai fait un rêve; je me trouvais au sommet d’une colline au bord de la
mer qui s’étendait à mes pieds... je me sentais perdue... Comment continuer et
je me demandais quel sentier emprunter pour redescendre ou alors m’envoler;
Georges (son compagnon) apparut, il était rayonnant, puis mon grand-père,
je me demandais ce qu’il faisait là tenant une femme par la main, sa fille, ma
mère, j’étais toute petite écrasée par une forte lumière qui nous aveuglait;
vous n’étiez sûrement pas loin; j’entendais comme votre voix qui me disait
qu’avec tout ça, je pouvais peut-être y aller; tout le monde avait disparu;
j’étais bien : je pouvais descendre en sautillant vers la mer par le premier
sentier venu. » Retenons de ce passage le souhait de camper dans le bureau ou
d’imaginer l’espace analytique comme lieu de séjour atemporel et aspatial.
Une trace dépressive s’exprime marquée du sceau de l’identification narcissique
de collusion avec l’objet de transfert qui ouvre vers un léger mouvement
hypomaniaque, condensé dans l’évocation d’un envol possible, tempéré par
l’éblouissante luminosité et dépassé dans l’écoute d’une voix encourageante
associée à la mienne, qui permet de trouver le chemin... Rêve programme de
la fin de l’analyse à l’issue de laquelle l’analysante en l’occurrence, pourra
trouver et poursuivre son chemin psychique en assumant d’être seule, une parmi
d’autres...
Le présent travail concernant la transfiguration s’est trouvé enrichi dans sa
phase de préparation par la rencontre avec différentes œuvres d’art : certaines
reproductions d’icônes byzantines et russes, ainsi que des travaux contemporains sur lesquels nous reviendrons. Ces différents ensembles confluant dans
l’élaboration m’ont conduits à parler de Transfigurations au pluriel. Durant
cette période, j’ai découvert un certain nombre de reproduction d’icônes
concernant la représentation de scènes de Transfiguration, marquées d’invariants
et de variations. J’ai été intéressé par l’exposition sur les Icônes Russes :
Les
Saints, visitée en 2001 à la
Fondation Pierre Gianadda de Martigny (Suisse)
et particulièrement sur la partie consacrée à la technique de l’icône
[6] qui m’a
fait associer sur la Technique analytique. La peinture de l’icône est à la fois acte
de création et d’incarnation des visages. Il s’agit d’un acte d’écriture qui
ré/en/visage la séparation contrastée entre l’obscurité plus ou moins opaque
du pourtour de l’icône et la lumière resplendissante qui va frapper les
visages
eux-mêmes, cette lumière émanant du visage divin ou de son substitut christique. L’icône en particulier, russe était peinte sur une planche de bois séché
durant plusieurs années. Sur la planche, était collé et tendu un tissu de lin sur
lequel était disposée une couche de craie mélangée à de la colle d’esturgeon.
Le dessin était ensuite esquissé à l’aide de peinture noire en gravant les lignes
creuses avec un objet pointu. Les couleurs sont mélangées à un jaune d’œuf !
Le moment crucial consiste dans l’exécution du visage, de couche en couche
jusqu’au blanc de plomb qui symbolise la lumière en rendant l’image lumineuse
et expressive... On a trouvé plusieurs couches successives sur la même icône
dans la mesure où une icône ancienne était ravivée tous les cent ans ! C’est à
ce propos là que je me suis dit que nous pouvions envisager d’établir une correspondance avec un passage par l’iconographie subjective : elle se transmet de
générations en générations et fait l’objet de décapages régrédients de type sculptural (
per via di levare
[7] ) au fil de la cure analytique et se réorganise selon une
modalité progrédiente (
per via di porre ) de type pictural dans la traversée de
la reconstitution des images et du texte. Cette traversée si elle est le plus souvent
marquée du signe de l’asymétrie, peut à certains moments se confondre dans
des constructions visuelles partagées entre analysant et analyste. Il appartient
certainement aux deux partenaires de pouvoir aussi ne pas s’y confondre afin
de s’en dégager pour permettre la poursuite du voyage dans et vers des images
mentales différenciées ouvrant à des textes différents. Le passage de la
représentation de choses à la
représentation de mots est ici impliqué (Freud
[8] ). Les
concepts d’
images de choses et d’
images de mots utilisés par Piera Aulagnier
[9]
sont certainement plus adaptés encore à la réalité psychique à laquelle nous
faisons ici référence. En résumé, l’icône est traitement à la fois de la disparition
et de la séparation.
Revenons au mythe de la Transfiguration qui permettrait à première lecture,
de rendre compte de la différenciation devenue classique entre imaginaire et
symbolique. En effet, dans le premier temps du récit, dès le choix de trois
disciples parmi les douze apôtres, suivi de la marche vers le sommet d’une
montagne, nous sommes immergés dans un monde imaginaire où la fonction
scopique s’exerce à plein, se prolongeant dans la mise en scène d’une rencontre
triangulaire au sommet. Entrecoupé par l’intervention de Pierre qui tente de
refaire surface dans la réalité, nous sommes saisis par l’écoute de cette voix
venue d’un ailleurs céleste qui nomme la place du fils et l’investissement
paternel dont il est porteur, ce qui émerge d’une fonction hautement symbolique.
Ainsi le mythe de la Transfiguration comporte deux phases : l’une empreinte
d’imaginaire qui est dépassé dans l’accès au symbolique. Ce qui est intéressant
de noter dans le mythe de la Transfiguration, c’est que le glissement de l’imaginaire au symbolique est présent dans le contenu de la vision elle-même,
(vision des trois disciples que j’ai associé précédemment à une satisfaction
hallucinatoire), dans la mesure où sont mis en scène dans un échange parlé,
Jésus et des ancêtres référents de la Loi et de la parole prophétique. À partir
de ce point de glissement entre imaginaire et symbolique dans la scène imagée
elle-même, nous pourrions nous questionner sur la validité d’une séparation
marquée entre les deux registres qui, depuis l’apport de Lacan
[10], constitue une
référence devenue canonique dans la tradition psychanalytique française du
moins, non seulement d’un point de vue théorique mais aussi dans le langage
courant des analystes. Il me semble possible de constater que cette distinction
systématisée entre imaginaire et symbolique a fait l’objet par la suite d’une
sorte de discours marqué du sceau d’une idéalisation certaine tendant à décrier
si ce n’est condamner tout fonctionnement imaginaire à l’aulne de la perfection
symbolique... J’ai tenté de montrer à propos de l’identification primaire que deux
références, imaginaire (de type narcissique) et symbolique (en terme d’identification au père de la préhistoire personnelle) étaient toutes deux présentes dès
l’origine du sujet psychique et constituaient ainsi une double référence à sa
constitution
[11]. Nous sommes confrontés à cette double référence dans les
processus identificatoires que nous pouvons repérer dans le mythe de la
Transfiguration : problématique d’identification narcissique entre les disciples
d’une part, Jésus, Moïse et Élie d’autre part, et problématique d’identification
symbolique représentée par la voix et le discours du Père, déjà présente, dans
la discussion engagée avec ses deux compères (à la fois pairs et pères). La
réalité de l’icône permet de saisir toute la complexité de l’articulation interactive
entre imaginaire et symbolique.
Rappelons que la Transfiguration a fait l’objet d’une reprise iconographique
importante dans l’art byzantin en
insistant sur le fait que le Christ a révélé à
ses disciples la lumière divine incréée comme le suggère le récit de Marc...
Cette lumière irradie de la « mandorle » du Christ (de l’italien mandorla,
l’amande, la « mandorle » est le grand ovale dans lequel est représenté le
Christ) et se communique à tout ce qui l’entoure, aux vêtements des apôtres,
de Moïse et d’Élie, au mont Thabor. Elle est l’élément fondamental des icônes
qui cherche à figurer la création transfigurée par la puissance de l’Esprit
saint...
[12]. Nous retrouvons le contraste entre luminosité et pénombre dans l’iconographie de la Transfiguration tant byzantine que russe. L’art iconographique
implique la problématique de figuration et de
figurabilité
[13] que nous trouvons
dans divers processus d’expression de la psyché dont le rêve. Dans le mythe
chrétien de la Transfiguration, la figuration des personnages et du contraste
lumière/pénombre s’établit en lien étroit à un tiers invisible nommé Esprit saint
dans la tradition chrétienne. Il s’agit donc d’une figuration spirituelle. Nous
pouvons penser que le récit du rêve ou plus généralement la traduction de
pensées liées à des images ainsi que le discours de l’analysant dans la cure
analytique impliquent aussi, de manières différentes, un tiers invisible dont
l’analyste peut être un des représentants possibles.
L’intentionnalité de l’iconographie, concerne aussi le passage interactif
entre image et texte symbolique... Comme nous allons essayer de le préciser
en nous appuyant sur l’argumentation de Marie-José Monzain dans son ouvrage
où sa réflexion se déploie sur la base de l’iconographie byzantine
[14]. Retenons
tout d’abord sa remarque, à propos de deux orifices du corps, œil et oreille,
organes du visuel et de l’acoustique, compris comme des ouvertures du
corps
viscéral au discours : Le discours et l’image doivent parler aux entrailles...
Les viscères du point de vue mystique, désignent l’affect de la piété et de la
miséricorde. Émouvoir et séduire c’est se frayer un chemin, non pas dans
l’esprit, mais dans le corps tout entier de l’auditeur et du spectateur, et, en
l’habitant, devenir le maître de ce qu’il digère ou de ce qu’il rejette. (
Op. cit.,
pp. 81-82). Il est ici question de reprendre la dichotomie corps/esprit pour la
dépasser dans la mesure où l’image et le discours visent tous deux la cohésion
psychique qui implique la cohésion corporelle. La cohésion corporelle s’effectue
à travers un double mouvement d’ingestion et de rejet. À partir de ce double
mouvement, s’organisent les affects sous formes d’émotion, de séduction voire
de terreur... De telles considérations font écho à la conception de l’originaire
mis en évidence par Piera Aulagnier sur la base de la double fonction du
pictogramme à la fois de
jonction et de
rejet
[15]. Ces considérations renvoient aussi
à la prise en compte des processus psychiques d’incorporation et d’introjection
en tant que prototypes de la problématique identificatoire du sujet
[16].
Un autre point de référence de M.J. Mondzain, concerne les précisions
apportées sur l’image et l’icône, sur la parole et la voix de l’image et sur l’opération de la symbolisation : L’image est à la fois une réalité féconde mais
suffisamment ambivalente pour conduire aux excès de l’idolâtrie d’où la
question des effets pervers. (Op. cit., pp. 87-88) Effectivement ces effets pervers
de l’image existe dans le monde du sujet et dans le monde social où il devient
banal de constater le déferlement plus ou moins répétitif des images et la
tentation de s’en défendre dans l’isolement d’un repli solipsiste. Et, cependant,
malgré le déviationnisme pervers, force est de nous poser la question de l’universalité de l’économie imaginaire. La réponse possible est l’icône instrument
universel ignorant la barrière des langues, des frontières comme du savoir...
instrument... tenant compte de nos corps, de nos adhésions élémentaires et de
notre affectivité...
Nous pouvons anticiper sur la suite de notre propos en remarquant que
l’icône est, non seulement une représentation de mise en scène d’images, mais
qu’elle est aussi un signe par lequel le signifiant et le signifié sont dans une
relation « naturelle » de ressemblance et d’évocation. Nous sommes alors
renvoyés aux travaux de C.S. Pierce sur lesquels nous reviendrons dans la suite
de ce travail.
Du fait même du caractère iconique des signes visuels représentatifs, l’icône
appartiendrait à la fois au registre imaginaire et au registre symbolique. Dans
le mythe de la Transfiguration, par exemple, l’icône exprime la parole de l’image
ou plutôt des images : la voix de l’image se fait entendre à plusieurs reprises
comme nous l’avons dit plus spécifiquement à propos du texte et ainsi que
nous pouvons aussi l’entendre en contemplant les tableaux iconiques qui représentent la scène. L’accès possible à l’universalité de l’icône, renvoie dans notre
domaine à l’universalité des fantasmes originaires par exemple qui sont bien
des représentants à la fois imagés et parlés. Pensons aussi au passage de l’image
ou de la représentation de chose à sa mise en mot. L’icône permettrait de saisir
cette immanence possible du symbolique au cœur même de l’imaginaire.
Il faudrait bien entendu ne pas trop rapidement laïciser le propos, au risque de
le réduire, et développer plus largement la pensée de l’auteur ce que nous ne
pouvons pas faire dans le cadre de la précédente contribution. Je retiendrais sur
ce point de l’iconographie chrétienne ce passage de l’ouvrage M.J. Mondzain :
Nous sommes donc et toujours les héritiers de l’iconocratie chrétienne, stimulée
dans son intérieur par ses profanateurs (les iconoclastes)... Si nous voulons faire
mieux ou simplement autre chose, la tâche reste à accomplir dans sa totalité...
Qui pourrait se vanter de pouvoir rendre compte dans un même mouvement,
par le souffle unificateur de quelques concepts des aspirations philosophiques
et spirituelles de notre siècle et produire l’instrument critique à la fois compétent
et adapté aux plus modernes productions de l’iconicité ? (Op. cit., p. 214)
Elle parle alors du bricolage que nous faisons entre les révolutions techniques
et la soif inassouvie de révolution au risque de balkaniser la pensée : certains
rêveront d’icônes, de corps rédimé ou de nouvelle éthique, pendant que d’autres
s’enivreront de virtualités numériques et se prendront pour les nouveaux
Mabuses. (idem)
Cela implique de ne pas confondre les productions visuelles qui envahissent
les esprits et les corps avec l’image elle-même et convenons en, ce n’est pas là
une mince affaire, y compris pour les psychanalystes. Dans la cure, la différenciation entre image et icône est importante à préciser. Dans la pratique
clinique, nous pouvons remarquer que lorsque une production imaginaire de
l’analysant peut faire écho à une production imaginaire de l’analyste (ou inversement), elle rentre dans un domaine partagé et partageable qui fait penser au
registre de l’icône... Nous pouvons donner à ce sujet l’exemple clinique d’une
image parasite, faisant partie de mon iconographie subjective, qui m’est venue
en écoutant un analysant dans une séance (un visage éclairée de femme au
sommet d’une montagne noire ) et la verbalisation par le patient d’une image
quelque peu similaire lors d’une autre séance (un visage éclairée de femme
masquant de sa robe noire le sommet d’une montagne ). Même si l’effet de
surprise est important dans un tel télescopage ou dans une telle rencontre de ce
type, il est certes plausible d’invoquer l’énigmatique communication intersubjective des inconscients ce qui n’exclut pas bien au contraire la constitution
partagée et partageable d’une représentation en signe d’icône qui ouvre
cependant à une interprétation à la fois commune et différente qui apparaît dans
le texte même qui rend compte de l’icône.
Il me semble intéressant de retenir deux autres éléments d’analyse proposés
par M.J. Mondzain l’un concerne la différence entre mélancolie et nostalgie du
point de vue de l’image qui illustre la distinction entre signe, symbole et idole;
la seconde a trait à la problématique de Narcisse.
En ce qui concerne la réflexion sur la production d’images et la réflexion
sur l’iconicité, il est possible de distinguer plusieurs pôles dans la relation
imaginaire à l’invisibilité :
celui du signe iconoclaste antifiguratif ou défiguratif, le symbole iconophile aussi bien figuratif qu’abstrait, le double comme
objet idolâtrique. La pensée dispose de l’image et le pouvoir de ceux qui ont
le monopole de sa
manipulation et de son
interprétation s’avère redoutable
[17].
Tout pouvoir, en particulier, essayera de déguiser les
idoles en signes et symboles
pour tenter d’en assurer la pérennité. Une telle réflexion ne manque pas de
faire écho à différentes situations politiques anciennes et présentes qui mettent
en scène ce type de spectacles. Ceux qui s’érigent comme maîtres du signe
ont
en commun la mélancolie du deuil et l’anéantissement de toutes les complaisances de la mémoire. L’objet n’est plus manifestation de la présence mais
signe d’une incomplétude définitive et d’un écart infranchissable. Le mélancolique n’est pas un nostalgique comme le sera le partisan iconophile du
symbole
[18]. La nostalgie implique de retrouver dans le travail de remémoration
au moins ce qui a été perdu ou oublié. Les producteurs d’icône s’avèrent être
comme des techniciens de la Transfiguration. Si l’iconophile est toujours habité
par la
foi, il s’agit bien d’une foi dans l’image et de l’enthousiasme pour l’imaginaire qui peut prendre le visage de Dieu, de la science ou de la technique :
allégresse symbolisante et dynamisme économiquement productif. (
Op. cit.,
p. 231).
Dans notre domaine, il me semble important de noter que la quête nostalgique de retrouvailles avec l’objet perdu est effectivement animatrice du
processus analytique alors que la fixité mélancolique de confusion imaginaire
du moi avec l’objet représente un point de blocage et de fermeture.
La nostalgie à l’inverse de la mélancolie prend en considération le rapport
à la Loi situant l’articulation symbolique; cette prise en compte a pour corrélât
l’impossible confrontation de l’idole et de la Loi (Rappelons-nous l’histoire
Moïse rapportant les tables de la Loi, confronté à l’idole). La question de
l’image, de l’icône et de l’idole, nous déchire puisqu’elle nous tient simultanément le discours de la vie et de la mort. (Op. cit., p. 233) Nous retiendrons
donc l’ouverture que propose M.J. Mondzain pour laquelle les espèces de la
visibilité élues par chacun manifestent clairement la relation qu’il entretient
avec sa similitude essentielle. Nul analyste n’y trouverait à redire, car effectivement tout le travail de figurabilité mis en action dans le processus associatif
concoure à cette manifestation de relation à la propre similitude qui se représente de spécularité en symbole qui transite par l’image et qui peut toujours se
figer en idole. Proposer alors une économie politique du narcissisme qui ne
soit pas le récit d’une noyade (idem, p. 233) constitue une proposition forte pour
la cure analytique elle-même que nous prenons volontiers en compte dans la
mesure même où, comme le suggère l’auteur, la pensée philosophique de
l’image n’est peut-être, après tout qu’une façon pour Narcisse d’apprendre à
nager. (idem)
Ne s’agit il pas là encore d’un plan programme analytique qui advient dans
certains parcours analytiques de dépassement d’une fixation imaginaire pour
en permettre sa symbolisation dans le dégagement même d’une iconographie
personnelle permettant d’émerger du piège narcissique.
Au fil du précédent développement de réflexion théorique, nous avons
mentionné les travaux de Charles Sanders Peirce
[19], logicien et philosophe,
considéré comme le découvreur de la sémiotique moderne à partir d’une théorie
des catégories des signes. Le signe est représentation d’une chose mise à la
place d’une autre chose pour quelqu’un chez lequel il crée un autre signe qui
est interprétation du signe originaire. La sémiotique de Pierce divise le signe
suivant ces catégories en signe qualitatif, en signe existant (icône) et en signe
général. Le signe existant peut être à la fois icône, indice et symbole. Pour
permettre de les différencier un exemple éclairant est rapporté par Gérard
Deledalle :
«“Il pleut”. L’icône est l’image mentale composite de tous les jours
pluvieux que le sujet a vécus. L’indice est tout ce par quoi il distingue ce jour-là et sa place dans l’expérience. Le symbole est l’acte mental par lequel il
qualifie ce jour-là de pluvieux. »
L’icône comme image mentale pouvant être affectée de façon à la fois
comme indice et comme symbole, c’est ce que nous nous pouvons retenir des
travaux de Pierce pour notre propos sur la Transfiguration.
À ce point arrivé, nous retiendrons, de notre parcours que l’icône, en tant
que représentation/image comme en tant que représentation signe, constitue
une interface entre l’imaginaire et le symbolique qui est partie intégrante de
l’intrasubjectivité (communication entre les différents espaces constituants la
psyché) et de l’intersubjectivité (communication entre les sujets psychiques).
Revenons à un des aspects les plus frappants de la Transfiguration qui insiste
tant sur le plan étymologique que dans la mise en scène du mythe, sur le Visage
et sa métamorphose qui évoque un passage du travail de Gilles Deleuze
concernant le cinéma
[20]. Il n’est pas pour nous surprendre qu’il reprenne les
travaux de Pierce sur le signe, pour apporter quelques précisions concernant
l’icône comme signe qui renvoie à son objet par des caractères de ressemblance
que lui-même emploie pour désigner
l’affect en tant qu’exprimé par un visage
ou un équivalent de visage. (op cité, p 291). Le visage est pour Deleuze, une
image-affection émanant d’une
image-action proche sur le plan conceptuel de
la notion d’
indice utilisé par Pierce. En tant que signe renvoyant
à son objet
par un lien de fait et il transmute vers une image mentale proche du symbole,
qui désigne pour Pierce, un signe qui
renvoie à son objet en vertu d’une Loi.
G. Deleuze prend en compte d’autres différentiels qualitatifs de l’image dans
les termes d’
image-perception, d’
image-pulsion et
d’image à transformation.
Cette dernière est constituée de signe qui au lieu de renvoyer à l’objet, en
réfléchit un autre, l’image inversée de son objet (image plastique), ou bien qui
réfléchit directement son objet (image discursive). L’icône du visage se situe
à la fois comme image plastique et image discursive. Ainsi le recours à la notion
d’icône permet, là encore d’envisager la complexité du monde des images dans
son articulation au processus de symbolisation rencontrant un ordre symbolique.
Les formulations différentes et complémentaires de M.J. Monzain, de C.S.
Pierce et de G. Deleuze, comprennent un fonds commun de référence à la
problématique de l’icône où nous a conduit l’analyse des Transfigurations. Il
est possible que la référence à la notion d’icône ait surpris et demeure incomprise dans la mesure où elle n’est pas familière dans le langage utilisé par des
psychanalystes. Pour tenter un autre éclairage sur cette modalité, rappelons
que du point de vue conceptuel dans la différenciation classique latine, imago
est l’équivalent nominatif du grec icône, qui se distingue du fantasme, lui-même objet de la fantaisie auquel le
phantastikon se rapproche de notre terme
de fantastique. Ainsi, l’imago, concept qui nous est plus familier en psychanalyse, est un équivalent sémantique d’icône. Utilisé tout d’abord par Jung et
repris par Freud, le terme d’
imago renvoie aux prototypes inconscient/préconscient(s) de personnages qui rend compte de la façon dont chaque sujet psychique
s’imagine ou se représente en image lui-même et autrui; ces représentations
sont plus ou moins modélisées par les ensembles familiaux et culturels, elles
impliquent le
contrat narcissique
[21] passé entre le groupe d’appartenance et le
sujet individuel et elles constituent des éléments de symbolisation dans le
processus de mentalisation. Une imago ou icône sera ainsi de type paternel ou
maternel, fraternel ou voire encore infantile, adolescente ou adulte. Pour Freud
en 1924
[22], l’imago renverra à la figure du Destin du sujet qui provient des
images des ancêtres qui se condensent sous la figuration de l’instance de l’Idéal
du Moi ou Surmoi. La problématique de l’imago s’organise à travers et sous
l’action des processus d’incorporation, d’introjection et d’identification aux
images parentales, plus spécifiquement des visages plus ou moins transfigurés
c’est-à-dire qui ont subi des transformations jusqu’au point de devenir des
images représentables marquées du sceau éventuel de l’idéalisation. La problématique des interactions entre icône/imago, image et symbole c’est-à-dire
différents niveaux et différentes modalités de représentation nous ramène à un
point de la pensée de Pierce concernant la problématique de représentation
tierce et de tiercéité
[23] à partir de la notion de
Représentamen qu’il définit de
la façon suivante :
Un REPRESENTAMEN est le sujet d’une relation triadique
avec un second appelé son objet pour un troisième appelé son interprétant.
Cette relation triadique étant telle que le representamen détermine son interprétant à entretenir la même relation triadique avec le même objet pour quelque
interprétant. » (
Op. cit., p. 117). Cette notion est très pertinente puisqu’elle
situe une représentation de l’analyseur de la représentation tout en prenant en
compte le lien possible entre le langage et d’autres systèmes de signes comme
ceux de l’icône, de l’indice ou de l’image. André Green
[24], s’intéressant à cette
question précise de la
Tiercéité en prise directe sur les travaux de Pierce note
que
la référence tierce est incontournable parce qu’elle est au départ du
discours; le discours incluant à la fois l’objet auquel s’attache le sujet et l’objet
produit par ce rapport constituent une triade qu’on ne peut réduire à deux
termes. (
Op. cit., p. 277).
Ainsi, comme nous avons essayé de le montrer, la notion de sens, ou de signification implique la représentance qui comprend icône, image, et symbole et
pas uniquement les seuls catégories de signifiant et de signifié du langage. Que
l’image et l’indice appartiennent au monde des fantasmes du sujet, l’icône s’en
dégage en élaborant un scénario imaginaire partageable et partagé par plusieurs;
il est possible par la même de lui attribuer un sens qui ne soit pas simple
projection d’un sujet sur un autre mais qui soit signifiant pour un ensemble de
sujets, ainsi que c’était le cas pour les icônes byzantines et russes. L’icône est
à la fois en lien avec la mise en scène que suppose l’activité fantasmatique du
sujet, mais aussi avec les symboles qui concourent à sa mise en sens. C’est en
cela que les fantasmes originaires sont les paradigmes de ce double aspect de
mise scène et de mise en sens.
Récemment nous avons fait de nouvelles ballades en particulier au
Tate
Modern de Londres, nous étions plusieurs à découvrir la salle
Transfigurations
dans laquelle sont présentées des œuvres d’Atlan :
Beal the warrior (1952),
Alan Daire :
Images of the fish god (1956),
Échiquier de Richier :
Figure in a
Lanscape de Bacon (1945), et deux Fautrier :
Head of a Hostage (1943-1944),
et
Large tragic Head de 1942. Nous avons été frappés par l’intensité des
visages
représentés et par la luminosité qui en émergeait et nous renvoyait à l’importance du visage dans l’icône byzantine et plus encore dans l’icône russe. J’ai
alors recherché une note concernant le visage dans l’icône et l’ai retrouvé écrite
en ces termes :
C’est dans l’impensable voire dans l’inaccessible du visage
personnel qu’il (l’art de l’icône)
exprime une éternité qui n’est pas fusion mais
communion
[25]. Cela renvoie bien à mon éprouvé dans cette salle du Tate Modern
dans laquelle j’ai éprouvé un sentiment
d’inquiétante étrangeté. Oh que ces
visages représentés étaient à la fois proches et lointains ! J’ai eu l’occasion de
ressentir un vécu analogue chez François Dupuis, artiste lyonnais, lorsqu’il
nous a fait découvrir en juin 2003, ses 33
Variations à partir du tableau de Van
der Weyden (1399-1464) :
La grande descente de croix (1435) où nous étions
plusieurs à nous sentir comme fascinés par la reprise appropriée, par l’artiste,
de différentes parties du tableau, en particulier des visages. Ces variations picturales devraient faire l’objet d’un spectacle de concert avec les 33 variations
Goldberg de Bach, que nous attendons avec impatience certaine.
Face à ses V
ariations picturales, nous pouvons ressentir, comme en ce qui
concerne l’icône, une sorte d’effacement qui révèle une autre présence alors que
l’image se contente de concrétiser la présence de la représentation originale.
Textes et mises en scène des Transfigurations nous ont conduit à braquer les
projecteurs sur l’irradiation du visage pour en proposer un gros plan : image
affectée et affectante comprise à notre sens dans l’image/affection dont parle
Deleuze. Cela paraîtra peut-être curieux et étrange de la part d’un psychanalyste, de mettre autant l’accent sur le visage. Et pourtant ! rappelons-nous le texte
éclairant et parlant de Winnicott
[26] qui écrit justement :
Dans le développement
émotionnel de l’individu, le précurseur du miroir, c’est le visage de la mère.
À la fin de son article il précise
que c’est principalement dans son sens figuré
que le miroir prend son importance... Remarquons aussi que, dans le dispositif
classique de la cure analytique, les visages de l’analysant et de l’analyste ne
sont en vue que dans les interstices de l’entrée et de la sortie. Nous oserons
évoquer ensemble néanmoins le fait que nous faisons quotidiennement l’expérience de l’importance de ces espaces/temps des regards échangés dans ses
moments furtifs où l’aspect du visage est susceptible de devenir
signe... Que
de choses qui seront dites ou resteront non dites dans l’après-coup : constatations de bonnes mines ou de visages fatigués; de délit de sale G à celui de
BCBG; visages exprimant sérénité ou crispation; visages transpirants ou frigorifiés; visages lisses et impassibles, visages décomposés ou défigurés, visages
resplendissants, baignants dans une lumière irradiante, comme transfigurés;
visages hagards, visages empreints de détermination; visages différents à
45 minutes près; visages de séduction en défiguration...
Et que dire du face à face ou du vis-à-vis ? Et si le visage était un miroir dans
lequel se reflète un regard ? Que lire sur un visage ? Cela garde certainement
son secret de paradoxalité dans la mesure même où nous sommes dans un
espace temps où il est question, de façon privilégiée, d’écouter une voix en
favorisant la parole pour l’entendre, parler aussi, un peu, en permettant à l’autre
d’écouter puis d’entendre son écoute ! Et si le scopique n’interdisait pas l’écoute
mais la favorisait ! Allez savoir, d’autant plus que je me dis souvent que si la
pratique analytique suppose beaucoup de rationalité, elle n’exclue pas, bien au
contraire un zeste de spiritualité !
[*]
Je tiens à remercier Annie Théaux-Reboullet pour son concours concernant les références
bibliques et Alain Nadal pour le débat sur l’image que nous avons eu dans un Groupe de travail
et qui m’a fait connaître l’œuvre de M.J. Mondzain.
[1]
La Bible de Jérusalem, Nouvelle Édition, 1996.
[2]
Nous essayons de prendre en compte la conception développée par Jean-Paul Valabrega
qui a indiqué les rapports étroits du mythe et du fantasme comme traductions de l’inconscient.
Le mythe n’est ni individuel ni collectif mais se caractérise à la fois par ses nombreuses versions
et par sa permanence.
J.P. Valabrega,
Phantasme, corps, mythe et sens, Paris, Payot, 1980, Réed. 1992.
J.P. Valabrega,
Les mythes conteurs de l’inconscient, Paris, Payot, 2001.
[3]
C. Focant, La transfiguration,
Biblia, n° 15, janvier 2003.
[4]
Nous empruntons la formule au titre de l’ouvrage d’Alain de Mijolla,
Les visiteurs du moi,
Paris, Les belles Lettres, 1981.
[5]
Un lien pourrait être fait avec la notion proposée par Sophie de Mijolla dans les termes
de théories et de mythes magico-sexuels de l’enfant. de Mijolla-Mellor S.,
Le besoin de savoir.
Théories et mythes magico-sexuels dans l’enfance, Dunod, Coll. Psychismes, 2002.
[6]
Nadedja Bekeneva et Valentina Oukhanova, traduit et adapté par Ekaterina Selezneva et
Alain Michet :
Comment peindre une icône ? Catalogue de l’Exposition, Edipress Imprimeries
Réunies, Lausanne, 2000.
[7]
Per via di Levare et
per via di porre renvoient chez Léonard de Vinci, à la sculpture d’une
part et à la peinture d’autre part. Freud y fait référence dans son article « De la psychothérapie »
(1904) in
La Technique Analytique, Paris, P.U.F., 1953. Il me semble effectivement que la cure
analytique procède selon cette double modalité :
per via di levare (sculptural) dans son axe
associatif
per via di porre (pictural) dans son axe de constructions ou de perlaboration.
[8]
S. Freud, (1923) Le moi et le Ça –
Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981, et Œuvres
complètes, XVI, P.U.F., Paris, 1991.
[9]
P. Castoriadis Aulagnier,
La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F., 1975.
[10]
J. Lacan, (1949), « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », in
Écrits,
Paris, Seuil, 1966.
J. Lacan, R.S.I, Séminaire XXII- 1974-1975, texte Ronéoté.
[11]
M. Bonnet, La double référence de l’identification primaire,
Topique, 1999,69, pp. 107-115.
[12]
Biblia N° 15, janvier 2003. À propos de
La Transfiguration, enluminure byzantine illustrant un recueil des
Œuvres Théologiques de Jean VI Cantacuzène, provenant de Constantinople,
1370-1375, Manuscrit grec 1242, folio 92, verso, Paris, Bibliothèque nationale de France, (
op.
cit.).
[13]
S. Freud, (1900)
L’interprétation des rêves, P.U.F., Paris, 1971 et Œuvres complètes, IV,
Paris, P.U.F., 2003.
[14]
M.J. Mondzain,
Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996.
[15]
P. Castoriadis-Aulagnier
, La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F., 1975.
[16]
Cf. à ce sujet un travail antérieur : M. Bonnet, Prototypes identificatoires dans le travail
de mélancolie,
Topique, N° 56,1995, Dunod.
[17]
Voir à ce sujet un autre ouvrage de M.J. Mondzain,
L’image peut-elle tuer ?, Paris,
Bayard, 2002.
[### 1]
8.... Distinction entre mélancolie et nostalgie qui rappelle ce travail de notre regretté collègue
et ami Ferran Patuel-Puig, Entre l’objet perdu et le deuil,
Topique, n° 34, Dunod, 1984.
[### 19]
C.S. Pierce,
Écrits sur le Signe, Paris, Seuil, 1978.
[20]
G. Deleuze,
Cinéma 1. L’image-Mouvement, Paris, Ed. Minuit, 1996.
[21]
Notion mise en évidence par Piera Aulagnier dans
La violence de l’interprétation,
op. cit.
[22]
S. Freud, (1924),
Le problème économique du masochisme.
[23]
Nous avons eu l’occasion, il y a quelques années, de travailler les travaux de Pierce dans
le Séminaire d’Eduardo Colombo, sur La représentation. La
tiercéité est une notion qui prend
en compte un dépassement de la primarité et de la secondarité dans le monde du signe. Il s’agit
d’une notion essentielle pour les psychanalystes dans leur pratique clinique comme dans leur
pratique théoricienne.
[24]
A. Green, « De la tiercéité », in
La pensée clinique, Paris, Odile Jacob, 2002.
[25]
O. Clement et al., « Icône », in
Encyclopédia Universalis, Version 8.
[26]
D.W. Winnicott, (1971) Le rôle de Miroir et de la famille dans le développement de
l’enfant -
Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.