2003
TOPIQUE
De la nécessité de croire
Marie-Thérèse Maltèse-Milcent
26 rue du Cdt René Mouchotte 75014 Paris
Déjà publié en 1993, dans la revue Rencontres avec Jean Sulivan éditée par
l’Association des Amis de Jean Sulivan, 20 rue Labrouste 75015 Paris et je remercie, ici,
Édith Delos de m’en avoir accorder l’usage, cet article tend à développer l’idée puissante,
depuis les civilisations préhistoriques, d’une négation de la mort. Par sa ténacité et sa
constance, elle atteste sans le dire la résurrection et l’immortalité du « Mort ».
Vue sous l’angle de la psychanalyse, cette croyance en l’immortalité rendrait compte
d’une nécessité de croire, en l’autre et en soi, pour accéder au sentiment d’être. Se pose
cependant la question du croire et du savoir.
La croyance, par son adhésion à un non savoir, affirme et atteste; le savoir interroge,
polémique se donne des réponses provisoires.
La négation de la mort disposerait à l’illusion du sentiment de toute puissance et constituerait le phantasme d’immortalité. Mais, par la loi du retournement, nier la mort conduirait
la psyché à nier la vie.Mots-clés :
Négation, Psyché, Éros, Thanatos, « Accomplissement hallucinatoire du désir », « Appareil de croyance ».
This article already published in : « Rencontres avec Jean Sulivan review,
run by the Association des Amis de Jean Sulivan, 20 rue Labrouste 75015 Paris » – allow
me to seize the opportunity to thank Édith Delos for letting me using it –, aims to develop
this strong idea back from the prehistorical civilizations, of a denial of death.
From its retentiveness and its constancy, it bears testimony of the Dead silent resurrection
and immortality. Within the psycho-analysis light, this belief in immortality would raise
the necessity of believing in someone and in oneself, to reach the sense of being. Belief,
by adhering to a non-knowing, asserts and testifies.
Knowledge wonders, polemizes, finds temporary answers.
Denial of death would dispose, deluded by the sense of omnipotence would constitute
the immortality phantasm.
Yet, by reversal law, denying death would lead Psyche to deny life.Keywords :
Denial, Psyche, Éros, Thanatos, “Hallucinatory accomplishment of desire”, “Instrument of belief”.
Ne craignez pas pour ceux que vous laissez.
Votre Mort en les blessant va les mettre au monde.
Exister dans sa singularité, y trouver joie,
consentir à Sa précarité de créateur.
Jean SULIVAN, 1979.
Depuis les plus lointaines origines auxquelles nous pouvons avoir accès –
préhistorique, égyptienne, grecque –, l’attitude générale face à la mort a été,
comme nous allons le voir, « la négation ». Une négation puissante, constante,
tenace dont le point culminant s’observe dans la mythologie égyptienne. Le texte
de base de cette ancienne civilisation,
Le Livre des Morts
[1], est composé des
croyances, rituels et cultes funéraires. Daté d’environ 1080 av. J.-C. par les
égyptologues, il se récite en une suite de formules incantatoires ininterrompues
ayant pour finalité « La Sortie au jour » « Sortie au jour », « Sortir au jour », le
sens n’échappe pas, c’est la « Formule pour sortir au jour : vivre après la mort »
[2].
Osiris est un dieu double : joint à Rê il a deux faces : Osiris et Rê. L’un règne
sur le monde souterrain, l’autre divinité solaire renaît chaque jour. Mort et
ressuscité lui-même, il est le dieu des morts et de la renaissance auquel le mort
est totalement identifié. Tout mort devient semblable à lui au point d’être nommé
Osiris N. Mort, il est Osiris. Renaissant, il est Rê. Cette identification complète
du mort au dieu Osiris assure l’immortalité, donne la résurrection pour certaine.
Celui qui connaît ce livre, il peut
sortir au jour
[3] et se promener sur terre parmi
les vivants, et il ne peut pas périr, jamais »
[4]. Sortir au jour, la formule magique
du
Livre des Morts, infère sans le dire, la naissance. Ne dit-on pas « Voir le
jour » ? Et ne vient-elle pas, dès lors, élider la mort ? Attester la résurrection et
l’immortalité ? Frazer, cité par J.P. Valabrega (ses recherches sur le sens des
mythes et des phantasmes sont les sources de notre réflexion)
[5] relève que le mot
« mort » n’apparaît jamais dans les
Textes des Pyramides
[6] sinon sa négation
totale et passionnée. La mort niée par la vie l’est tout autant, par son élision,
dans la grammaire égyptienne, Champollion qui l’a traduite y trouve un hiéroglyphe de la vie figurée par la croix ansée dite croix égyptienne, mais n’en
repère aucune de la mort. La mort y disparaît tandis que la vie, exprimée dans
la croix ansée est, elle, éternelle. Par la loi du retournement entre elles, de l’une
à l’autre, de l’une dans l’autre, la mort est représentée par la vie. Par cette
même subtile loi, repérable dans le phantasme et dans le mythe
[7], la croix ansée,
signe de vie éternelle, réalise la conjonction directe et inverse entre vie et mort,
naissance, mort et renaissance. Tout signe, nous enseigne J.P. Valabrega, signifie
et, en signifiant il symbolise. Le signe de croix, se signer est un acte symbolique. « Le signe + est l’intersection, le croisement des directions, dimensions,
coordonnées fondamentales de l’espace en tant que projeté sur un plan : axe
horizontal et vertical... »
[8]
Notre propos n’est pas d’étudier le symbolisme de la croix, mais il vaudrait
d’être rappelé que la symbolique universelle de ce signe est la fertilité, la
fécondité, la vie. N’est-ce pas dans l’attente de la résurrection que nos cimetières
sont pleins de cette croix, signe de vie ? Symbole qui subsume la mort et
l’immortalité. La crucifixion du Christ est dans le christianisme le signe suprême
de la mort et de la résurrection. Christ et croix = Vie.
De même que l’Égyptienne, la mythologie grecque est une luxuriante
symbolisation des rapports de l’Ici-bas et de l’Au-delà, du temps et de l’éternité,
de la vie et de la mort. Mais, tandis que la première évite de nommer la mort
et la nie absolument, une place importante lui est faite dans la mythologie
grecque. Celle-ci la distingue et la constate, la nomme Thanatos, mais pour
mieux, ensuite affirmer l’immortalité de la psyché, fonder le culte des Ames.
Dans un premier temps, la mort est reconnue, dans un second temps elle est
niée. L’au-delà est alors « béatitude » et les morts deviennent les « bienheureux »
[9]. Ce mécanisme de l’affirmation et de la négation latente nous rapproche
des conceptions modernes (le sont-elles ?) de la théorie psychanalytique
freudienne, notamment des entités vie et mort : Éros et Thanatos et, d’une
manière spécifique, de la négation.
« La négation est une manière de prendre connaissance du refoulé (de fait
déjà une suppression du refoulement),
mais certes pas une acceptation du
refoulé »
[10]-
[11].
Lorsque Freud découvre le sens de la négation et sa valeur pour l’économie
psychique, il remarque qu’elle vient élider ce qui, chez le patient, surgit
incidemment de son inconscient :
« Qui peut-être cette personne dans le rêve ? – « Ma mère, non ce
n’est
pas
elle »
[12]. Par le jugement de condamnation (substitut intellectuel du refoulement),
par le symbole de la négation : « chassez cette image que je ne saurais voir »...
Le sujet se protège et se défend.
À l’image du dieu Osiris, à celle de la croix ansée oserions-nous dire, la
négation remplit une fonction double : d’une part, elle oblitère la représentation
désagréable et d’autre part, elle barre le passage de son contenu vers la
conscience. Elle obéit au principe de plaisir dont l’une des caractéristiques est
la tendance à l’évitement du déplaisir. Chez certains individus, cette tendance
devient plus forte que la recherche du plaisir.
Le fondateur de la psychanalyse fut celui qui sut puiser à pleines mains
dans les eaux souterraines de la mythologie grecque, l’idée première de trouver
le sens caché des rêves soit, de les interpréter; Œdipe; Narcisse et Echo; Éros
et Thanatos. Ces derniers désignent les deux pulsions à l’œuvre dans la psyché
humaine : celle de la vie et celle de la mort; et c’est seulement en 1920, dans
la courbe descendante de sa vie, que Freud se met à croire à l’existence d’une
pulsion de mort. L’une des raisons essentielles, il la trouve dans la propension
de la psyché à supprimer la tension interne provoquée par les excitations,
autrement dit, à ramener l’être vivant à l’état anorganique. Éros s’efforce de
rassembler ce qui existe en unités toujours plus grandes, Thanatos de dissoudre
ces unions et de détruire les formations qui en sont nées (Freud). Cette notion
de mort, est-ce un hasard ?, est contestée aussitôt par son entourage. Elle est niée,
comme dans la Grèce Antique, par nombre des psychanalystes naissants. Elle
le reste de nos jours parmi un courant de pensée analytique. Aussi, grande est
sa joie lorsqu’il reconnaît, tant par le nom que par la fonction, l’équivalent des
deux pulsions chez Empédocle d’Akragas. Selon ce philosophe grec, né vers
495 av. J.-C., « deux principes régissent le cours des événements dans la vie
de l’univers comme de l’âme et sont éternellement aux prises l’un avec l’autre.
Il les nomme
φιλια amour – et
ψειχοϖ – lutte. L’une de ces puissances (qui pour
lui sont au fond “des forces de la nature agissant pulsionnellement, et en aucune
manière des intelligences conscientes de leurs fins”) tend à agglomérer en une
unité les particules originaires des quatre éléments, l’autre au contraire veut
défaire tous ces alliages et dissocier les unes des autres les particules originaires des éléments »
[13].
Fondamentalement dualiste, la métapsychologie freudienne oppose et
associe Éros et Thanatos, l’inconscient et le temps, Oneiron et Hypnos : le rêve
et le sommeil. Le rêve et son interprétation fut, chacun le sait, le vecteur de la
théorie psychanalytique. « Voie royale » vers l’inconscient (les processus
psychiques refoulés), le rêve se révéla être « un accomplissement hallucinatoire du désir » et, de cause à effet, « le gardien du sommeil ».
Cette hypothèse vérifiée au quotidien de la clinique ne semble pourtant pas
se confirmer dans le cauchemar. Celui-ci est un rêve hallucinatoire sans nul
doute, puisque c’est cela même qui angoisse le dormeur jusqu’à la frayeur. Un
accomplissement de désir est plus douteux. Quand l’effroi domine, de quel
désir s’agirait-il ? Celui d’être le gardien du sommeil ? Piètre gardien est-il, du
moment qu’il le rompt. Freud a peu exploré le cauchemar et jusqu’ici, pas
beaucoup d’études y ont été consacrées. Néanmoins, le réveil procure un bienfait
inestimable, un apaisement, voire une catharsis. C’est que, réveillé, sa
conscience retrouvée, le dormeur respire et se rassure : « je suis vivant. C’était
un mauvais rêve... N’y pensons plus ». Dès lors, la négation remplit totalement
sa mission : nier la scène sidérante, la refouler et restaurer la certitude de vivre.
À l’aide du déni, la fonction intellectuelle se sépare de l’affect insupportable,
rejette son contenu représentatif de la conscience. Mais ici, quel est donc l’objet
de cette réfutation ? La mort. Toujours la mort, la représentation de la pulsion
de mort, pensons-nous.
Négation de la mort (et non du mort) dans les civilisations antiques. Négation
de la pulsion de mort dans la psyché. Négation dans le jugement de ce qui vient
incidemment le troubler, autrement dit, de ce que l’on voit et de ce que l’on sait.
Ma mère ? Non ce n’est pas elle, répond la personne interrogée. Ce faisant, elle
peut continuer à croire à une mère idéale, car de l’autre, celle de la réalité, elle
n’en veut rien savoir. Lorsque l’appareil psychique d’un individu ou d’une
collectivité recule, débordé, devant une représentation, il échoue à accomplir
son travail de pensée. Il risque alors de se transformer en « appareil de
croyance »
[14]. La pensée est par nature curieuse. Elle interroge, polémique,
appelle l’objection, se donne des réponses provisoires et limitées. La croyance,
elle, affirme et ne fléchit pas. Déterminée et inflexible elle est une réponse,
calme ou violente à tout. Que le savoir ait voulu s’en démarquer, la rejeter hors
des frontières, on peut le concevoir. Cependant, admettre qu’il existe un champ
de « terra incognita » ne modifie en rien la confiance du savoir en lui-même.
Mais déchirement inassumable pour certaines personnalités, le savoir impose
l’abandon de l’illusion, de la jouissance totale et exclusive de l’objet premier.
Illusion qui maintient la nostalgie de la mère (ou du père) idéalisée, qui est
source de la croyance à être protégé par elle (ou par lui). Les maîtres du discours
font école, voire mouvement de masse par la place du supposé savoir d’où ils
émettent leur parole. De cette place, ils font entendre raison à l’ignorant qui croit
ce qu’on lui énonce, parce qu’il est incapable, lui, de le prouver. Une croyance
« aveugle » – l’appareil de croyance – se substitue dès lors au savoir de celui
qui ne l’a pas. Elle tire sa force non de la connaissance, mais de la seule
adhésion, c’est-à-dire de l’absence ou de la négation (encore elle) d’une chose
en soi. Sans prise sur un objet, elle s’institue en croyance de savoir. Savoir
absolu parce qu’indémontrable, tenace et inébranlable par la connaissance
assignée à l’autre et non pas à soi. Ici, pas de divorce entre croyance et raison.
L’objet de la croyance, faute d’être soumis à la pensée qui questionne et qui
doute, se soustrait de fait à l’examen de raison. Étant absence, il ne peut être
objet de discussion : croire à ce que l’on ne comprend pas devient dès lors la
seule solution. Cependant, la ligne de partage entre savoir et croyance semble
bien ténue pour tout individu.
L’enfant croit-il en ses parents ou sait-il que ce sont ses parents ? Croit-il
qu’il a un corps ou sait-il qu’il en a un ? Croyons-nous que nous vivons ou le
savons-nous ? Apprenons-nous que le monde extérieur existe ou croyons-nous
à sa réalité ? Peut-on être une personne si on ne croit pas à l’identité et à la continuité de soi ? Si on ne croit pas à sa filiation, à l’existence de son corps, à celle
de l’environnement, si on n’adhère pas à sa pensée est-il possible de vivre ?
Croire serait-ce, dès lors, une nécessité humaine ? On ne peut communiquer,
dialoguer, discuter sans croire en une conscience chez l’autre. On ne peut parler
si on ne se croit pas en état d’éveil. Courir, si on ne croit pas à la résistance de
son corps. Écrire, si on ne croit pas à une résonance chez le lecteur. Ces
croyances nécessaires au sentiment d’être, à la sensation d’exister, fondent le
plaisir de vivre. Mais contestées, elles le sont par ceux qui les analysent dans
le sens du vrai ou du faux et qui nient ou veulent ignorer le principe de
plaisir/déplaisir qui à l’origine les gouverne. « La théorie n’empêche pas
d’exister »
[15]. Dans l’entreprise de vivre l’être humain en appelle à la mégalomanie afin de croire à la réalité de sa vie, de sa conscience et de sa personne.
Il s’ensuit qu’il arrive à considérer son existence comme l’expression d’une
essence métaphysique qui lui procure l’illusion d’éternité.
Et, « l’on ne pourrait pas vivre si on ne se croyait pas éternel »
[16]. Illusion
d’éternité qu’il importe de distinguer de celle de la « toute puissance » qui habite
semble-t-il Nietzsche, lorsqu’en se présentant lui-même, croit mettre le monde
entier en péril avec la publication de « Ecce Homo ». La première est le résultat
d’une assurance narcissique, elle dispense à l’être le sentiment de s’éprouver
et de vivre dans une continuité. La deuxième est la manifestation d’une
exaltation en rupture avec la réalité, de la fascination exercée par le Moi Idéal
sur le Moi.
Pour croître, il faut croire. L’enfant reconnu par sa mère dans sa singularité,
investi en tant qu’objet d’amour capable de recevoir et de donner, porteur d’un
avenir basé sur son propre potentiel, croira à l’amour entre eux si la sollicitation
incestueuse ne dépasse pas son seuil de tolérance. L’expérience d’une relation
d’amour étayée sur la différenciation de l’autre et de soi mènera l’enfant à y
croire sans craindre le risque d’un anéantissement intérieur
[17]. Une mère aimante
sans être étouffante, prédispose l’enfant à croire : à son individualité, à son
existence, à son devenir et même à sa bonne étoile. À l’inverse, un enfant chargé
d’accomplir l’idéal narcissique de la mère verra ses chances compromises.
Reflet idéalisé d’elle-même, son corps fonctionne par la sur stimulation et
l’hyper satisfaction dont il est l’objet, mais sa psyché est inapte, elle, à l’animer
du sentiment d’exister. Il se plie au monde des grands tout en s’enlisant dans
les couleurs d’autant plus poignantes que fades de la sur adaptation. À l’adolescence, il s’observe en étranger et évolue sur le mode de la simulation. Lorsque
à la faveur de ses relations sociales, il perçoit chez ses semblables le plaisir à
éprouver et à signifier la croyance en l’existence, il mesure l’étendue de sa divergence qui le plonge dans l’amertume et la crainte. Il souffre alors de vivre sans
y croire. À ce mal être, le retrait et le désengagement seront ses solutions. L’ultime
pouvant être le suicide, car la violence destructrice qui alors l’envahit, voulant
l’éviter à tout prix, il la retourne contre lui. On pourra reconnaître chez le premier, « un narcissisme de vie » et chez le second, « un narcissisme de mort » tels
que les a admirablement caractérisés A. Green
[18]. Chez le tout petit, la croyance
en son existence et en son devenir s’instaure grâce à un environnement suffisamment bon. Autrement dit, frustrateur par la différenciation qu’il opère, et
aimant par la reconnaissance narcissique qu’il installe. Chez lui, la croyance
se produit, non point d’emblée, mais après la désillusion de faire « un » avec
sa mère et après l’acceptation d’une discontinuité entre sa réalité psychique
interne et la réalité physique externe
[19]. Entre son moi idéal et son moi.
Cette nécessité de croire pour croître et pour vivre implique-t-elle de facto
la croyance à l’immortalité ? La négation de la mort assure-t-elle l’éternité de
la psyché ? Nous ne saurions le démontrer et encore moins l’affirmer. Qui peut
se glorifier de connaître tous les désirs et conflits qui animent son inconscient ?
Toutes les certitudes ne se terminent-elles pas par un immense éclat de rire ?
Mais le tabou de la mort dans l’ère moderne n’est-il pas à saisir comme
l’expression de ce fantasme d’immortalité lié au narcissisme mégalomane dont
nous venons de parler ? La représentation de sa propre mort n’est-elle pas
vertige pour la pensée ? Est-il probable que le désir de vivre impose quelque
peu la négation de la mort ? Une mère dit à son enfant : « l’année prochaine, je
serai peut-être morte », – « moi je serai vivant » répond l’enfant. Dans un autre
ordre d’idées, n’est-il pas vraisemblable que la question de la croyance se
posera éternellement... Tant qu’il y aura des Hommes.
Pour notre part, nous l’avons située dans la dynamique de l’économie
psychique et assurément d’une manière partielle et inévitablement imparfaite.
Sans, bien entendu, annoncer le mot de la fin, nous ajouterons deux faits d’observation, lesquels, est-ce un hasard ? se constituent d’une face double : – La
contestation de la doctrine et de l’institution n’exclue pas, sinon comporte la
permanence, de croire. – La reconnaissance de la mort prépare à la vie. Le
premier fait s’étaye sur l’autobiographie d’un compagnon vitrier parisien du
XVIII
e siècle, Jacques-Louis Ménétra
[20]. Écrit entre 1764 et 1811, à une époque
durant laquelle la plupart des gens du monde ouvrier n’écrivent pas, ce document
est une virulente critique de l’intolérance de l’Église. Un refus absolu de la
présence réelle et de l’incarnation, de la rémission des péchés par des juges
ensoutanés. Une négation du purgatoire et de l’enfer : « Jésus n’avait jamais parlé
du purgatoire et que tous ces sacrements n’étaient que pure invention pour
soutirer de l’argent et en imposer au vulgaire »
[21]. Cet ouvrier avoue faire son
salut tout seul, dénonce la prééminence d’une religion sur une autre : « nous
maltraitons tous les peuples qui n’avaient pas notre croyance et qui devaient
être selon l’Église damnés, car tous les prêtres avaient cette expression : « hors
de l’Église point de salut »
[22]. Découvert il y a moins d’une décennie parmi les
plus anciens à la disposition des historiens
[23], cet écrit nous apprend, s’il le
fallait, que le désaveu des dogmes et de l’Église officielle, non seulement ne
supprime pas la permanence de croire, mais aussi l’inclut. Voici la déclaration
sans ambages faite au prêtre de sa première communion quand, pour se marier,
J.L. Ménétra est obligé de demander un billet de confession : « Je viens me
raccommoder avec l’Église,
non pas avec Dieu
[24], car j’ai toujours adoré
l’Éternel sans néanmoins avoir grande confiance à ce que disent les prêtres au
sujet des mystères »
[25].
Le deuxième fait s’observe à travers la clinique. Son expérience enseigne
que l’on peut refouler la sexualité, l’amour, la haine et aussi la mort de l’autre
et... de soi, il en résulte un retrait plus ou moins réussi des investissements
libidinaux essentiels au plaisir de vivre. Le dépressif ne voit que futilité,
absurdité, insignifiance au fait de vivre. Sa plainte est morne, répétitive, pauvre.
Sans ressort, il n’a et ne trouve rien à dire. Sa dépression est refus du changement, du travail du deuil. Emmuré dans une tristesse sans fin, le dépressif
évite d’éprouver la séparation et la perte qui est souffrance
[26]. Refusant la mort
– inéluctable pour chacun –, il fait le mort. Tel est le paradoxe du dépressif.
Si vis vitam, para mortem, si tu veux vivre prépare ta mort. Cet énoncé
n’est-il pas une invite à reconnaître la mort afin de vivre ? À « changer la peur
en élan créateur » ?
[27]
Admettre la mort, intégrer sa représentation dans le système psychique
stimule le travail de la pensée, anime le désir de vivre; la refouler ou la dénier,
les dissout et les annule. N’a-t-on pas observé que le sentiment d’avoir bien
rempli sa vie conduit à regarder...
« fuir sans regret ni tourment,
les rives infidèles,
Ayant donné ton cœur et ton consentement
À la nuit éternelle... » [28]
[1]
Le livre des Morts des anciens Égyptiens, trad. P. Baguet, Paris, Ed du Cerf, 1967.
[2]
Ibid., chapitre. 2. p. 41.
[3]
Souligné par nous.
[4]
Ibid., chapitre 68, p. 108.
[5]
J.P. Valabrega, Représentations de mort, in
Topique, n° 48, Paris, Dunod, 1991.
[6]
Grand rituel du culte funéraire Royal de l’Ancien Empire.
[7]
J.P. Valabrega,
Phantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1980, p. 363.
[8]
Ibid., p. 325.
[9]
I. Rohde E.,
Psyché. Le culte de l’Âme chez les Grecs (1893). Trad. Paris, Payot, 1952.,
cité par J.P. Valabrega.
[10]
Souligné par nous.
[11]
Freud, « La négation » (1925), in
Résultats, idées, problèmes II, Paris, P.U.F., 1985, p. 136.
[13]
S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in
Résultats, idées, problèmes II,
Paris, P.U.F., 1985, pp. 260-261.
[15]
J.M. Charcot à la Salpêtrière devant le jeune Freud.
[16]
B. Grunberger, au cours d’un dialogue privé.
[17]
M.T. Maltèse,
L’un n’est pas l’autre, Paris, D.D.B., 1991.
[18]
A. Green,
Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Ed. de Minuit, 1984.
[19]
M.T. Maltèse,
Ibid.
[20]
D. Julia, in
Confrontations, Paris, 1986, pp. 77-94.
[23]
Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIII
e siècle; présenté
par Daniel Roche. Paris, Montalba, 1982.
[24]
Souligné par nous.
[26]
M.T. Maltèse,
L’un n’est pas l’autre, Paris, D.D.B., 1991.
[27]
Jean Sulivan,
L’Écart et l’alliance, Paris, Gallimard, 1981, p. 136.
[28]
Comtesse de Noailles, « Le temps de vivre », in
le Cœur innombrable, Paris, Grasset, 1957,
p. 187.