2003
TOPIQUE
Quand l’homme Freud nous parle de Moïse
Laurie Sibony-Tua
À travers ce texte, où Freud plus que jamais défend sa notion de phylogenèse, la légende de Moïse s’enchevêtre à l’histoire de Freud. Après avoir inconsciemment
utilisé le personnage de Moïse pour construire son roman familial et combattre la défection
des siens, vingt ans plus tard, Freud en démontant le judaïsme accomplit le meurtre symbolique du père. Sa judéité, probablement à l’origine de la découverte de la psychanalyse, en
lui permettant de s’inscrire dans la lignée paternelle tout en s’en démarquant, constitue une
élaboration de la castration qui lui permet d’accéder au statut de père de la psychanalyse.Mots-clés :
Roman familial, Jung, Phylogenèse, Peuple Élu, Meurtre du père, Judéité, Castration.
Through this text, Freud more than ever defends his concept of the
Philogenesis. The legend of Moïse tangles Freud’s history. Freud uses unconsciously Moïse’s
character to build his family novel and fight its defection. Twenty years later, Freud accomplishes the symbolic murder of his father by dismantling the Judaism. Freud’s jewish
identity, with no belief in God, at the origin of the development of the psychoanalysis,
permiting him to identify with his paternal affiliation, all the while distinguishing himself
from it, constitutes the elaboration of the castration, wich allows him to attain the status as
father of psychoanalysis.Keywords :
Family history, Jung, Phylogeny, Appointed People, Murder of the Father, Judaism, Castration.
Après avoir renoncé à sa « Neurotica » pour élaborer la théorie du fantasme
et de l’inconscient, centrée sur le refoulement et le complexe d’Œdipe, Freud
dans L’Interprétation des rêves en 1899, démontrait que l’important pour la
psychanalyse, était désormais la représentation mentale des événements et non
plus leurs qualités empiriques.
Dans son étude sur Les Frères Karamazov de Dostoïevski en 1927, il
établissait l’universalité du complexe d’Œdipe en soulignant que même si un
seul des trois frères accomplissait l’acte, chacun avait été hanté par le désir de
meurtre qu’il cherchait à expier.
Lors de la rédaction de
Totem et tabou en 1912, Freud s’adressait à Jones :
« Je parlais du désir de tuer le père, et voilà que maintenant je décris le fait
réel. Après tout il n’y a qu’un pas à franchir entre le désir et l’acte »
[1]. Il va
franchir ce pas, en soutenant que le crime a réellement eu lieu, le père de la
Horde Primitive a bien été assassiné, puis dévoré par ses fils. Refoulé dans
l’inconscient, ce crime a marqué l’humanité d’une trace inaltérable puisque les
religions ne seront que l’aboutissement de ces rites.
Avec l’Homme Moïse et la religion monothéiste, Freud renoue avec la notion
de phylogenèse pour expliquer la persistance de fantasme du meurtre du père.
Mais cette fois, il situe l’acte dans sa réalité historique, en soutenant la thèse
du meurtre de Moïse par son peuple, comme une résurgence du meurtre originel
du père de la Horde Primitive.
À travers une construction anarchique et fragile, faite de répétitions et
de contradictions, Freud présente son œuvre sous la forme de trois essais.
Les deux premiers, où il s’acharne à démontrer l’égyptianité de Moïse, et un
troisième, iconoclaste. Le premier essai sera publié en 1914 mais signé dix ans
plus tard. Le livre dans sa forme définitive ne sera édité qu’en 1939 à Londres,
après son exil dans sa « Terre Promise anglaise ».
Les bizarreries de cet ouvrage, son acharnement parfois poignant à nous
convaincre à base de preuves matérielles, oubliant les principes mêmes de la
psychanalyse, nous montrent que Freud semble dépassé par son sujet, et
convient le lecteur à s’interroger sur les pressions psychologiques, politiques
et religieuses qui l’incitent à rédiger son livre. Ce texte énigmatique soulève
de nombreuses questions. Pourquoi Freud choisit-il le moment où son peuple
subit de terribles persécutions pour le priver de son Prophète et de sa Loi ?
Qu’est-ce qui le fascine tant à travers le personnage de Moïse ? Quelles secrètes
raisons le poussent à soutenir la thèse du meurtre de Moïse ? Pourquoi affirme-t-il avec une telle force sa judéité ?
Ce livre apparaît manifestement comme une combinaison complexe où
l’histoire de Freud s’enchevêtre avec la légende de Moïse. Alors, fidèles à son
enseignement, cherchons le refoulé. Comme la lecture d’un rêve, derrière le
contenu manifeste, cherchons le contenu latent, derrière l’Exode, entendons
l’exil, derrière le meurtre de Moïse, cherchons le meurtre du père, derrière
l’homme Moïse, écoutons l’homme Freud...
Lorsque Freud aperçoit pour la première fois en 1909, la statue du Moïse
de Michel Ange dans l’église de Saint Pierre aux Liens, il écrit : « Aucune
œuvre n’a produit sur moi un effet plus intense »
[2]. La statue suscite chez Freud
un trouble profond. Ce qui l’étonne, c’est précisément cette émotion qu’elle
provoque en lui. On peut s’interroger pour reprendre un thème cher à Freud sur
« ce retour du refoulé. »
La statue représente un Moïse assis, son visage exprime la colère et la
souffrance. L’œuvre est censée représenter l’image d’un Moïse descendant du
Mont Sinaï, avec les Tables de la Loi qu’il s’apprête à jeter, en découvrant avec
colère, son peuple qui l’a trahi en adorant le Veau d’Or. Or que voit Freud ? Un
Moïse dans la maîtrise, dominant au contraire son courroux, qui serre les Tables
contre lui pour éviter qu’elles ne se brisent. Contrairement à la version biblique,
Freud interprète que la volonté de protéger les Tables de la Loi, se révèle plus
forte que la colère contre son peuple.
Jones nous dit : « Lors des premières visites à Saint Pierre, Freud fuyait le
regard irrité du prophète comme s’il était lui-même, l’un de ces Israélites
désobéissants, ce qui nous laisse supposer que Moïse figurait bien l’image d’un
père en colère. »
[3].
Le courroux, n’est-ce pas justement ce qui a manqué à Jacob Freud qui
confie le souvenir de son humiliation à Freud enfant :
– Un chrétien a jeté mon bonnet dans la boue en criant : « Juif, descends
du trottoir !»
– Qu’as-tu fait ? s’enquiert Sigmund.
– J’ai ramassé le bonnet...
Image d’un père défaillant, humilié, qui n’a pas réussi à se révolter. Moïse,
en symbolisant la colère qui a manqué à Jacob Freud, permet à Freud de
construire son « roman familial » et de restaurer à travers la parenté d’un Moïse
puissant, un Jacob Freud destitué. C’est à cette image d’un père fort, qu’il peut
désormais s’identifier.
Et de fait, Freud s’identifie bien à Moïse. Il écrit à Ferenczi en 1912 : « Dans
mon humeur actuelle, je me compare au Moïse historique plutôt qu’au Moïse
de Michel Ange, tel que je l’ai interprété. »
[4]. À Zweig dans
Amitié avec Freud,
après son exil à Londres : « C’était au moment de notre exil, hors de notre terre
patrie, imposé par le
pharaon Hitler. »
[5]. Donc quand Freud nous décrit un Moïse
maîtrisant son propre tourment, il nous parle aussi de lui. Et il n’échappe à personne, qu’il évoque sa propre position au sein du mouvement psychanalytique.
Redoutant l’antisémitisme et craignant que la psychanalyse ne soit assimilée
à une « juiverie », Freud prend la décision de la déjudaïser, en plaçant à la tête
de l’IPA en 1910, celui qu’il désignait comme son « fils héritier » : Jung.
Mais Jung, rapidement, se révèle être un disciple infidèle, s’opposant à
Freud sur la théorie de la libido et défendant son concept « d’Inconscient
Collectif. » Freud est profondément contrarié de voir Jung et Adler associer
leurs travaux à la psychanalyse. Il rompt avec Jung après le congrès de Munich
en 1913, où il tombe en syncope, submergé par ses émotions, à l’inverse de son
Moïse. Peu de temps après, il rédige ses fameux articles où il dénonce les divergences de Jung par rapport à la psychanalyse, dans Pour introduire le
narcissisme et Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique. Après
sa rupture avec Jung, Freud fait volte face en affirmant que la judéité au sein
du mouvement psychanalytique ne constituerait pas une entrave à l’invention
des sciences universelles. Au cours de cette même année, Freud commence à
rédiger son premier essai : Le Moïse de Michel Ange.
C’est probablement en s’identifiant à Moïse qui s’efforce de maîtriser sa
colère contre ses disciples infidèles, que Freud tente-lui aussi de remporter une
victoire sur ses passions en dominant à travers l’écriture, son ressentiment
contre la défection des siens.
Mais Freud ne s’arrête pas à la rédaction de ce premier essai. Le personnage
de Moïse le fascine et l’accompagne jusqu’à la fin de sa vie. Vingt ans plus tard
en 1934, les trois essais de son livre
L’Homme Moïse et le monothéisme sont
rédigés, mais Freud décide de les garder secrets, car il craint que leur publication
ne mette la psychanalyse en danger, comme il l’écrit à Zweig. Dans cette même
lettre datée du 30 septembre 1934, il s’interroge avec inquiétude : « Face aux
nouvelles persécutions, on se demande comment le juif s’est fait et pourquoi
il s’est attiré cette haine éternelle. »
[6].
On connaît le contexte de l’époque : le nazisme qui s’abat sur l’Europe, la
montée du national socialisme, le début des persécutions contre les juifs, le
discours sur leur dégénérescence qui est intolérable à Freud. Il apprend que
ses livres sont brûlés à Berlin. En 1933, la Société Allemande de Psychiatrie
passe sous la direction des nazis. Et c’est Jung, ce soit disant « fils héritier »,
qui en devient le président, assisté de Göring. Jung, dont les théories sur la
psychologie collective, séduisent les nazis, a pour mission de définir la psycho-logie aryenne et la psychologie juive. Jung conclura : « L’inconscient aryen est
plus élevé que l’inconscient juif. »
[7].
Jones évoque à quelles incroyables concessions il dut se plier pour tenter
de sauvegarder le groupe psychanalytique épuré de ses disciples juifs : « Göring
voulait assister en personne aux conférences pour s’y assurer qu’on n’y
employait aucun concept psychanalytique. C’est ainsi qu’il fallut trouver un
synonyme pour le complexe d’Œdipe. Au cours d’une des conférences à Vienne,
Freud éclata :
–
Assez pendant des siècles les juifs ont souffert pour les leurs. Je n’attache
aucune importance à ce que mon nom soit prononcé en Allemagne, pourvu que
mon œuvre y soit représentée !»
[8].
Dans ce contexte, Freud plus que jamais médite sur la Bible. Ces événements
l’incitent à une réflexion profonde sur son peuple. Son Moïse le poursuit et en
1934, il tente de répondre au problème qui a hanté toute sa vie : l’énigme des
religions. Il va se questionner sur Moïse et vérifier si c’est bien lui qui a créé
le monothéisme et les Juifs qui se prétendent le Peuple Élu.
Freud va tenter de retrouver dans l’histoire, ce qui déclenche aujourd’hui
encore la haine contre les juifs. La racine profonde de l’antisémitisme, il la
situe à la source même du judaïsme : le sentiment d’élection du peuple juif.
« J’ose affirmer que la jalousie provoquée par un peuple qui prétend être le
premier né et le favori de Dieu le Père, n’est pas encore éteinte aujourd’hui,
comme si les autres peuples apportaient foi à une pareille prétention. »
[9]. Freud
se propose de démontrer l’Égyptianité de Moïse et de déconstruire les fondements du judaïsme auquel il ne croit plus. Mais pourquoi Freud veut-il
déposséder le peuple juif de son Prophète et de son Dieu, au moment où il en
a le plus besoin ? Il reçoit des pressions des juifs d’Europe et des États-Unis
pour renoncer à la publication de son livre. Mais Freud ne cède pas, même si
dans son premier essai il écrivait : « Enlever à un peuple l’homme qu’il honore
comme le plus grand de ses fils, n’est pas une chose qu’on entreprend volontiers, surtout quand on appartient soi même à ce peuple. »
[10].
Il œuvre contre le judaïsme, mais se bat pour les juifs. Il veut sauver son
peuple dont il se sent solidaire. Et sur son analyse de l’antisémitisme, on ne peut
lui donner tort, puisque Hitler écrira : « Il ne peut y avoir deux peuples élus. Nous
sommes le peuple de Dieu. Ces quelques mots décident de tout. »
[11]. Freud va
mener une double lutte, contre les antisémites et contre les milieux juifs religieux
et sionistes.
Donc contre vents et marées, il rédige son livre L’homme Moïse et la religion
monothéiste. De quoi s’agit-il ?
Freud se base sur les travaux d’historiens pour défendre la thèse de l’égyptianité de Moïse. Il reprend son idée de Totem et Tabou du meurtre du père de
la Horde Primitive. Freud interprète le meurtre de Moïse par les Hébreux comme
une reviviscence du crime originaire contre le père de la Horde, comme un
retour du refoulé. Voici sa version :
Moïse était un prince égyptien, adepte du monothéisme fondé au XIVe siècle
avant J.C., par le pharaon Akhenaton. Obligé de fuir l’Égypte mais décidé à
propager sa foi, Moïse choisit une tribu parmi les Hébreux et leur impose à
travers le monothéisme une religion spiritualisée. Il instaure le rite égyptien de
la circoncision pour signifier que Dieu a élu par cette alliance le peuple choisi
par Moïse. Mais ce peuple inapte à supporter une religion aussi hautement
spiritualisée, incapable de tolérer les frustrations engendrées par la loi et la
morale monothéiste, revient au culte du Veau d’Or, tue Moïse et refoule le
souvenir du meurtre.
Mais si Freud s’attaque à la racine même du judaïsme, pour lutter contre
l’antisémitisme, il veut également combattre la propagande nazie sur la dégénérescence des juifs. Il est persuadé que dans le contexte de l’époque, seul le
discours scientifique a des chances d’être cautionné. C’est sans doute une des
raisons qui l’incite à renouer avec la neurobiologie et ses concepts de phylogenèse et de traces mnésiques héréditaires. Notions qui vont se révéler
parfaitement antinomiques avec ce qu’il soutient d’autre part : l’absence de
toute hérédité ethnique chez le peuple juif.
Contradiction également avec un discours sur l’ontogenèse, illustré à travers
le cas d’une névrose infantile, due à un traumatisme précoce, qui entraîne un
refoulement, son séjour à l’état d’inconscient dans la latence, puis le retour du
refoulé qui déclenche la maladie névrotique.
Alors qu’il désirait à travers cet exemple démontrer en quoi les phénomènes
névrotiques peuvent éclairer notre compréhension des phénomènes religieux,
Freud fait volte face et s’oriente vers une explication phylogénétique : « Le
comportement de l’enfant névrotique, à l’égard des parents, dans le complexe
d’Œdipe et le complexe de castration, surabonde en réactions injustifiées du
point de vue individuel et qui ne peuvent être comprises que phylogénétiquement, par rapport à l’expérience de générations antérieures. »
[12].
Ainsi l’histoire collective des hommes se répète dans l’histoire singulière
du sujet. Il poursuit son raisonnement : « Si nous admettons la conservation des
traces mnésiques dans l’héritage archaïque, nous avons jeté un pont par-dessus
le fossé qui sépare la psychologie individuelle de la psychologie des masses,
nous pouvons traiter le peuple comme l’individu névrosé. »
[13]. Il y aurait donc
à l’origine de toute société un acte réel, un meurtre dont l’origine serait refoulée,
et qui se rejouerait dans l’histoire individuelle du sujet, mais cette fois sous
forme symbolique. L’assassinat de Moïse par son peuple, illustre à travers l’histoire, la répétition du meurtre du père de la Horde, à l’origine du fantasme du
meurtre du père, transmis de générations en générations.
Par héritage archaïque, Freud entend des dispositions déterminées qui constituent chez tous les êtres vivants, un facteur constitutionnel, un savoir originaire
que l’homme a ensuite oublié. Cet héritage archaïque serait chez l’homme, le
pendant de l’instinct chez l’animal.
Freud redevenu neurobiologiste, écrit à Zweig en Palestine : « Et qui dira
ce que la vie dans ce pays a laissé comme héritage
dans notre sang et dans nos
nerfs »
[14]. À nouveau, si on lui demandait : « Qu’y a-t-il encore de juif en toi,
puisque tu as abandonné tous ces traits communs aux membres de ton peuple ?
Il répondrait : beaucoup de choses encore, probablement le principal. Mais cet
élément essentiel, il ne pourrait pas l’exprimer en paroles claires. Un jour la
connaissance scientifique accédera à cet élément. »
[15].
Ainsi après avoir renoncé à sa Neurotica, pour élaborer la théorie du
fantasme et de l’inconscient, Freud opère à nouveau un brusque retournement.
Non seulement il définit le meurtre du père comme un acte réel, mais le
sentiment de culpabilité qui en découle serait transmis par un inconscient héréditaire de générations en générations.
Ainsi que le souligne David Bakan, la position de Freud pourrait bien lui
être dictée inconsciemment par les impératifs de la Loi Mosaïque : « Dieu châtie
la faute des pères sur les enfants, et les enfants des enfants, jusqu’à la troisième
ou quatrième génération. »
[16]. Loi Mosaïque qui dans ce cas précis, pourrait
aussi être interprétée dans une perspective transgénérationnelle à travers la
notion de dette symbolique.
Mais au fond, qu’est-ce qui incite tant Freud à se reposer la question du
meurtre du père ?
On l’a vu dans ce contexte où la psychanalyse se sent menacée d’interdiction, où ses disciples l’ont abandonné et trahi, où une partie de la
psychanalyse se détache de son nom, ce qui échappe à Freud, c’est la paternité
de son œuvre. Plus que jamais Freud va rechercher la place du père. Roudinesco
souligne que l’histoire de Moïse peut apparaître comme une métaphore de l’histoire du mouvement psychanalytique
[17]. C’est ce qui incite Freud à se tourner
à nouveau vers son Moïse qui lui avait porté secours en l’aidant à maîtriser sa
colère contre ses disciples dissidents. Il éprouve un besoin vital de s’approprier l’œuvre de sa vie, comme Moïse s’est employé à sauver les Tables de la
Loi.
Mais n’est ce pas au fond, ce désir de s’approprier la paternité de la psychanalyse, qui fait resurgir à la fin de sa vie, comme un retour du refoulé, le désir
du meurtre du père chez Freud ?
Son identification à Moïse va se transformer en rivalité. Indéniablement
Freud convoite la place de Moïse. Témoin ce lapsus de Freud : « Enlever à un
peuple l’homme qu’il honore comme le plus grand de ses fils, n’est pas une
chose qu’on entreprend volontiers d’un cœur léger, surtout quand on appartient
soi-même à ce peuple. » Si Freud se resitue dans sa lignée paternelle à travers
sa judéité, il fait un lapsus car Moïse est un patriarche qui n’a jamais été honoré
comme un fils mais bien comme un père.
De même les raisons pour lesquelles Freud omet de citer les travaux de
Karl Abraham sur Akhenaton
[18], publiés en 1912, n’échappent à personne.
Rappelons en outre qu’Abraham dans la Bible est le premier patriarche, père
fondateur du judaïsme, celui à qui Dieu annonce son alliance avec le peuple
juif.
Et c’est bien parce qu’il voit en Moïse une figure paternelle, que Freud
l’iconoclaste, va se livrer comme le souligne Marie Moscovici, à une véritable
« mise en pièces »
[19] du père.
Il commence par désacraliser l’un des plus grands prophètes du judaïsme,
en le réduisant à une position d’homme, comme le révèle le titre de son livre
L’homme Moïse et la religion monothéiste. Il lui supprime son identité juive,
pour en faire un Égyptien qui sera assassiné par les Israélites eux-mêmes.
Il opère une
castration symbolique en privant les juifs de leur prétention à
l’élection. Plus encore, il supprime tous les repères du judaïsme : « Si mon
hypothèse se confirme, il faudra abandonner toutes ces pieuses fictions. Notre
reconstitution ne laisse aucune place à aucun événement majeur de la narration
biblique, les Dix Plaies, le Franchissement de la Mer Rouge, le Don Solennel
de la Loi sur le Mont Sinaï. »
[20]. L’iconoclaste a détruit les fondements mêmes
du judaïsme. Il ne restait plus que Dieu qu’il interprète comme une invention
humaine.
Pourtant Freud s’était révélé beaucoup plus tendre à l’égard du judaïsme,
quand il le rattachait à sa mère Amalia, lors d’une conférence au B’nai B’rith
en 1915 : « Comblés par la relation exceptionnelle du fils juif avec sa mère,
spontanément emplis de l’aveugle certitude en leur immortalité que leur apporte
cet amour maternel, qui est à la source du sentiment d’élection, les juifs auraient
eu, moins que les autres, besoin d’une doctrine de l’Au-delà. Si la religion juive
paraît allégée d’une illusion si répandue dans les autres confessions, c’est parce
que la vie juive, grâce à la providence qu’incarne la mère pour le fils juif,
baigne dans la belle illusion narcissique de l’immortalité. »
[21].
Le changement radical de ton, à l’évocation de la mère juive, renforce par
opposition la virulence des attaques de Freud contre le judaïsme et à travers
lui l’image de son père Jacob, dont il accomplit le meurtre symbolique.
Si Freud s’éloigne manifestement de son père en rejetant le judaïsme, il va
aussi s’en rapprocher, mais sur un mode singulier, celui de l’inconscient.
En menant son combat contre la religion pour se démarquer de son père, ne
répète-t-il pas inconsciemment le combat livré par Jacob, lui aussi contre son
propre père, pour se dégager de l’emprise du Hassidisme, ce mouvement juif
orthodoxe très religieux ? En effet, Parallèlement à son père, qui avait réussi
quelques années plus tôt à se libérer du Hassidisme, pour s’inscrire dans une
mouvance judaïque plus libérale et traditionnelle, Freud rompt ses attaches
avec le judaïsme, pour affirmer sa propre judéité, ce sentiment d’appartenance
au peuple juif en dehors de toute croyance religieuse.
Freud déjà s’interrogeait sur le sens de cette judéité, si ancrée chez les juifs
athées, mais un jour pensait-il, la connaissance scientifique nous révélerait ce
mystère. Pourtant c’est tout simplement dans l’histoire du peuple juif, comme
dans celle de Freud qu’il faut rechercher l’origine de cette identité juive.
Face à l’antisémitisme, renoncer à être juif reviendrait à se renier soi-même
et perdre toute combativité. Freud portait un regard sévère sur ces juifs qui
fuyaient dans la conversion par peur de l’antisémitisme. Il a toujours revendiqué
fièrement sa judéité, même quand il contestait le judaïsme. Chez Freud, ce
sentiment est d’autant plus fort qu’on connaît sa blessure devant la soumission
de Jacob face à l’antisémitisme : il ramasse son bonnet sans un mot...
De plus, Freud comme la plupart des juifs a été chassé de son pays.
Historiquement exclu, le Juif est un exilé qui cherche une appartenance qui lui
est désormais impossible de trouver dans le pays qui l’a rejeté. Cette appartenance, il va la découvrir dans le judaïsme ou la judéité, car rester juif, même
en dehors de toute croyance religieuse, c’est maintenir le maillon d’une chaîne
qui assure au peuple juif, de tout temps opprimé et exclu, sa survie. Chaque
juif par son adhésion, assure la cohésion d’un peuple qui fonctionne comme
un véritable « objet transitionnel », qui assure à ses membres « la permanence »
d’une identité qui les protège de leur propre perte.
Ainsi la judéité, contrairement à l’hypothèse freudienne, qui y voyait
l’empreinte de la biologie ou de la phylogenèse, trouve sa source dans l’antisémitisme et s’inscrit comme une force animée par la nécessité de survie.
Malgré son athéisme, Freud semble s’être inspiré inconsciemment de la
Bible, y compris pour y mener son combat contre son père. En effet, il est
intéressant de savoir qui est Jacob dans la Bible.
Un patriarche bien sûr, donc déjà une figure paternelle. Enfant, c’est lui qui
envie à son frère Ésaü sa place de premier né, de fils préféré du père. Ésaü lui
échange un jour son droit d’aînesse contre un plat de lentilles. Aussi, lorsque
à l’article de sa mort, Isaac, devenu aveugle, réclame son fils préféré Ésaü pour
lui donner la bénédiction, c’est Jacob qui se présente devant lui et qui est béni.
Donc toute l’histoire de Jacob, est marquée par cette « prétention à
l’élection», argument essentiel repris par Freud pour démonter le judaïsme et
à travers lui l’image de son père Jacob. On s’étonne même des termes utilisés
par Freud pour décrire l’aspiration à l’élection du peuple juif : « Ce peuple qui
prétend être le premier né et le favori de Dieu le Père. »
C’est comme si Freud inconsciemment avait puisé dans la légende de Jacob
sa source d’inspiration, pour orchestrer sa « mise en pièces du père. »
Notons également que Freud, qui espérait voir un jour une plaque en marbre
portant l’inscription : « C’est ici que fut révélé au Docteur Sigmund Freud le
24 juillet 1895 le secret des rêves », s’identifiait à Joseph, qui interprétait les
rêves dans la Bible et qui fut précisément : le fils favori de son père... Jacob !
Cette position d’enfant préféré, qui valut à Joseph la haine de ses frères et l’exil
pour échapper à la mort, apparaît comme une métaphore du destin du peuple
juif, et de Freud lui-même en raison de son identité juive.
On voit donc que si Freud dénonce le judaïsme, il s’en inspire également,
mais probablement à son insu. Et s’il déconstruit c’est pour mieux reconstruire.
Après Moïse l’Égyptien, il introduit Moïse le Juif, après avoir dénoncé le
judaïsme, il revendique sa judéité.
C’est sans doute ce qui fera dire à Yerushalmi dans son livre
Le Moïse de
Freud Judaïsme Terminable et Judaïsme Interminable : « Il s’agirait d’un acte
de fidélité à son père Jacob, à sa judéité, si ce n’est à son judaïsme, dont la
psychanalyse serait une héritière ou comme un prolongement du judaïsme
dépouillé de ses manifestations religieuses illusoires. »
[22]
La psychanalyse aurait-elle trouvé sa source d’inspiration dans le judaïsme ?
Serait-elle l’aboutissement logique de la judéité ?
Freud, intrigué de compter tant de disciples juifs dans ses rangs, s’était déjà
posé la question du lien qui unissait ces juifs incroyants à la psychanalyse.
Abraham s’était également confié à Freud sur ce même sujet : « Le mode
de pensée talmudique ne peut pas avoir soudainement disparu de nous. Il y a
quelques jours, j’ai été captivé dans
Le Mot d’Esprit d’une manière singulière
par un petit paragraphe. En le considérant plus précisément, j’ai trouvé que par
sa technique et dans toute sa composition, il était tout à fait talmudique. »
[23].
Gérard Haddad dans son livre
l’Enfant Illégitime s’est attaché à décrire ce
lien qui unissait la psychanalyse au judaïsme, à travers le
Talmud et son mode
d’étude très particulier : le Midrash. Il souligne l’analogie entre la méthode
d’interprétation dans la cure par l’analyse des rêves, lapsus et associations et
celle du Midrash : « Ce mode singulier juif d’interpréter le texte biblique, primat
accordé à la lettre, règle de contiguïté des énoncés, structure du mot d’esprit,
discours qui opère par association. »
[24].
L’étude du Talmud fut transmise de maître à élève, de père en fils, de
génération en génération, exégèse approfondie de l’écriture, véritable art de la
réflexion et de l’interprétation qui a probablement marqué tout juif à son insu,
même ceux qui ne s’y consacrèrent pas directement.
Tel fut probablement le cas de Freud, qui bien que non pratiquant connaissait
la Bible qui lui fut offerte par son père. Jacob quant à lui, en raison de son
appartenance ancienne au Hassidisme, avait forcément consacré une partie de
sa vie à l’étude du Talmud. Sans doute a-t-il transmis à son fils, cette manière
d’être et de penser, nourrie par l’étude des Textes sacrés, qui caractérise ce que
Freud appelait lui-même : l’esprit juif. Aussi, lorsque Jacob envoie la Bible à
son fils, il y joint une dédicace où il l’exhorte à puiser dans ces écrits les sources
de la connaissance :
– C’est au cours de la septième année de ta vie que l’Esprit du Seigneur
t’incita à étudier. Je dirai que l’Esprit du Seigneur te parla ainsi : « Lis mon
Livre, là te deviendront accessibles les sources de la connaissance intellectuelle ». C’est le Livre des Livres, la source où ont puisé les Sages et d’où les
Législateurs ont tiré les fondements de leurs connaissances. Tu as pu avoir
grâce à ce Livre, une vision du Tout Puissant, tu as agi, tu as essayé de voler
haut sur les ailes de l’Esprit sacré. Depuis, j’ai toujours conservé la même
Bible. Voici ton trente-cinquième anniversaire, je l’ai sortie de sa retraite et te
l’envoie en témoignage de l’affection que te voue ton vieux père
[25].
Mais au fond, puisque la psychanalyse semble découler du judaïsme,
pourquoi a-t-elle été inventée par un juif incroyant, comme se plaisait Freud à
le souligner à son ami Pfister ? Et bien probablement parce qu’elle constitue
l’aboutissement de la judéité, de ces juifs devenus incroyants, qui bien qu’ayant
rompu avec le judaïsme, en ont conservé une empreinte ineffaçable . Inspiré
inconsciemment par les procédés talmudiques, Freud n’a fait au fond que transposer cet art du Midrash, du domaine du Sacré à celui de la Psyché.
En rejetant le judaïsme, Freud accomplit le meurtre symbolique du père et
récuse sa propre filiation. Mais on l’a vu, Freud reconstruit. Sa judéité, en
marquant son appartenance au peuple juif, l’inscrit à nouveau dans sa lignée
paternelle, tout en l’en démarquant (juif certes, mais juif athée), et le guide
inconsciemment vers la découverte de la psychanalyse. On comprend dès lors
la place essentielle qu’a jouée la judéité dans la vie de Freud. Elle œuvre
comme une reconstruction qui s’inscrit comme une véritable élaboration de la
castration, qui lui a permis de passer du statut de fils à celui de père, en lui
conférant ce qui fut le but de sa vie : la paternité de la psychanalyse.
La passion de Freud pour le personnage de Moïse s’est révélée avec la statue
de Michel Ange, qui lui a permis de transformer son père humilié en un Moïse
tout puissant et de construire son propre roman familial.
C’est en se projetant dans la légende de Moïse trahi par son peuple, qu’il
trouve la force d’affronter la défection de ses disciples infidèles.
S’il conteste la naissance juive de Moïse, s’il se bat contre le judaïsme,
c’est pour sauver les juifs, en s’attaquant à ce qui constitue pour lui la racine
même de l’antisémitisme : la prétention des juifs à l’élection.
Du même coup, il dégage la psychanalyse de sa mystique juive en lui
redonnant une dimension universelle. Freud craignait que la psychanalyse ne
lui survive et qu’elle n’échappe à son nom. Cette inquiétude autour de la
paternité de la psychanalyse, repose pour lui la question du meurtre symbolique
du père. Freud, l’iconoclaste, livre son combat à travers l’écriture de ce texte.
Sa judéité, largement imprégnée des procédés talmudiques, va œuvrer
comme une élaboration de la castration, en lui permettant de se démarquer de
son père pour devenir : le père de la psychanalyse.
Freud voulait rendre son discours convaincant et accessible à tous, c’est
probablement la raison pour laquelle il ne renoncera jamais à la biologie et la
phylogenèse, malgré sa grande découverte de l’Inconscient.
Bien plus complexe que la genèse du monothéisme, ce texte présente un
intérêt majeur. À travers ses contradictions, ses lapsus, déconstructions et
reconstructions, il se révèle à nous comme une métaphore de la cure psychanalytique. Freud ne nous a jamais autant parlé de lui, bien au-delà des mots,
comme il nous l’a toujours enseigné, entre le retour du refoulé déclenché par
sa rencontre avec la statue, et la publication de son livre, dans ce temps de
l’écriture, vingt ans durant...
[1]
Ernest Jones,
La vie et l’œuvre de Freud, Paris, P.U.F., 1958, tome 2, p. 377.
[2]
Élisabeth Roudinesco dans
Le dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, p. 446.
[3]
Ernest Jones
, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, P.U.F., 1958, p. 388.
[4]
Peter Gay,
Freud une Vie, Paris, Hachette, 1991, p. 494.
[5]
Jacques Le Rider, dans son article
Moïse un Égyptien, Revue Germanique Internationale
14/2000,
Sigmund Freud : de l’interprétation des rêves à l’homme Moïse, Paris, P.U.F., cite
Freud dans
Freundschaft mit Freud (Amitié avec Freud), Arnold Zweig, Berlin, Aufban-Verlag,
1996, p. 152.
[6]
Arnold Zweig/Sigmund Freud,
Correspondance, 1927-1939, Paris, Gallimard, 1973, p. 130.
[7]
Élisabeth Roudinesco,
Histoire de la Psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, tome 1, p. 176.
[8]
Marthe Robert,
La Révolution Psychanalytique, Paris, Payot, 1964, tome 2, p. 249.
[9]
Sigmund Freud,
L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 184.
[11]
Jean Joseph Goux,
Les Iconoclastes, Paris, Seuil, 1978, p. 269.
[12]
Sigmund Freud,
L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 195.
[14]
Arnold Zweig/Sigmund Freud,
Correspondance 1927/1939, Paris, Gallimard, 1973, p. 175.
[15]
Jacques Le Rider,
Modernité viennoise et crise de l’identité, Paris, P.U.F., 1990, p. 276.
[16]
David Bakan,
Freud et la tradition mystique juive, Paris, Payot, 1977, p. 152, cite l’Exode
XXXIV, 7.
[17]
Élisabeth Roudinesco,
Histoire de la psychanalyse en France, 1885-1939, Paris, Éditions
Ramsay/Seuil, 1986, tome 1, p. 172.
[18]
Karl Abraham, « Amenhotep IV. Contribution psychanalytique à l’Étude de sa Personnalité
et du culte monothéiste d’Aton », 1912, dans
Œuvres complètes 1,1907-1914, Paris, Payot, 1965.
[19]
Sigmund Freud,
L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986,
p. 30.
[20]
Peter Gay
, Freud Une Vie, Paris, Hachette, 1991, tome 2, p. 370.
[21]
Jacques Le Rider, « Un texte retrouvé... », in
Revue Internationale de la Psychanalyse,
Paris, 1992, n° 5, p. 600.
[22]
Yosef Hayim Yerushalmi
, Le Moïse de Freud, judaïsme terminable et interminable, Paris,
Gallimard, 1993, p. 186.
[23]
Karl Abraham/Sigmund Freud,
Correspondance, 1907-1926, Paris, Gallimard, 1969,
p. 44
.
[24]
Gérard Haddad,
L’enfant illégitime, Paris, DDB, 1995, p. 11.
[25]
Ernest Jones,
La vie et l’œuvre de Freud, Paris, P.U.F., 1958, tome 1, p. 21.