2003
TOPIQUE
Spiritualité et structuration identitaire
Véronique Donard
39 av. Franklin D. Roosevelt 75008 Paris
La question de la « source du sentiment religieux » s’est posée depuis Freud
et relève certainement du domaine de la psychanalyse. Cependant, elle est avant tout le lieu
d’un débat interdisciplinaire. Nous proposons dans cet article, en dialogue avec un philosophe et un théologien, une réflexion sur les principaux aspects de la structuration psychique
qui interviennent dans la dynamique spirituelle. Après un parallèle entre mystique et
psychose, nous nous intéressons plus particulièrement aux mécanismes identificatoires
spéculaires. L’être humain apparaît alors marqué par un singulier paradoxe : il porte le
sceau d’un clivage narcissique originaire tout en étant travaillé « de l’intérieur » par une
dynamique relationnelle qui se révèle ainsi à la fois unificatrice et constitutive.Mots-clés :
Source du religieux, Mystique, Psychose, Structuration identitaire, Paradoxe, Dialogue interdisciplinaire.
The question of identifying the “source of religious feelings” has been
much examined since Freud first raised it and is most clearly linked to the field of psychoanalysis. However, other disciplines must also be called into play. In this article, alongside
a philosopher and a theologian, we reflect on the principal aspects of psychic organisation
involved in spiritual processes. A parallel will be drawn between mysticism and psychosis
and we will take a close look at specular identification mechanisms. The human being
appears then as marked by a very singular paradox – he bears the stamp of a primal narcissistic splitting which functions as both a unifying and constitutive force.Keywords :
Source of Religious Feeling, Mysticism, Psychosis, Identity Organisation, Paradox, Inter-disciplinary dialogue.
« Pour ma part, je ne puis découvrir en moi ce sentiment “océanique”
[1]. » Par
cette déclaration laconique, Freud, dans les premières pages de son ouvrage
Le
malaise dans la culture, fait part au lecteur de sa profonde incommodité face
à cette nouvelle notion, dernière arrivée dans la discussion entamée avec son
ami Romain Rolland sur la religion. Promue par ce dernier « source véritable
de la religiosité », cette « sensation de “l’éternité” » ne parvenait à convaincre
l’esprit scientifique du fondateur de la psychanalyse, qui n’en voyait pas la
« nature primaire », tout du moins sur sa propre personne.
Expérience d’une non-dualité qui signe l’état fusionnel avec « l’Un », la
notion de sentiment océanique
[2] autorise sans nul doute un rapprochement avec
le vécu du nourrisson et les premières relations objectales propres à la phase
de narcissisme primaire. Cependant, cela nous permet-il d’affirmer avec Romain
Rolland que cette expérience constitue la
source même du sentiment religieux ?
Cette réticence, Freud l’avait également formulée : « La seule question est de
savoir s’il est interprété exactement et s’il doit être reconnu comme
“fons et
origo” de tous les besoins religieux
[3]. »
Cette question d’une « source » du vécu religieux n’a pas perdu de son
actualité et concerne certainement les sciences humaines et, qui plus est, la
psychanalyse. Nous avons choisi, pour l’aborder, d’engager un dialogue interdisciplinaire avec deux auteurs, H. Laux et Ch. Theobald, dont les textes
[4]
figurent à la suite du présent article. Leurs contributions permettent respectivement une approche philosophique et une approche théologique de
l’expérience religieuse, et nous montrent que, si celle-ci est intimement liée à
la période de construction identitaire et à ses problématiques, elle ne saurait se
résumer à un simple état ou à un sentiment. Ainsi, le rôle de ces quelques lignes
sera non seulement de permettre une lecture psychanalytique de ces deux
approches, mais encore d’essayer de dégager des aspects théoriques de la
construction identitaire qui peuvent se laisser informer, voire instruire, par ce
qu’elles nous révèlent de cette facette de la psyché humaine qu’est la dimension
spirituelle.
Les textes d’H. Laux et de Ch. Theobald n’emploient pas le terme « spiritualité » mais celui, plus fort et lourd de sens autant que d’ambiguïté, de
« mystique », insistant sur le fait que cette expérience n’est pas le propre d’une
élite, mais concerne tout être humain. C’est là, pour le lecteur, une première
surprise, car nous sommes plutôt enclins à répertorier sous cette appellation
toutes sortes de phénomènes excentriques ayant partie liée avec un fonctionnement psychotique, en décalage avec la réalité partagée.
Cependant, H. Laux nous avertit que, bien que l’on ait toujours reconnu
aux grands spirituels désignés comme « mystiques » une proximité déroutante
avec la psychose et ses phénomènes, cette désignation ne saurait recouvrir une
réalité psychique, non-raisonnée et non-partageable, séparée de la réalité
extérieure. En affirmant que « le mystique parle », Laux signifie que cette
expérience est fortement engagée dans un processus de secondarisation, qui
englobe la totalité des processus psychiques, à la différence près qu’elle apparaît
marquée par une créativité qui réinvente le réel : « le mystique ne s’absente pas
du langage, il le récrée plutôt ». Si nous réfléchissons en termes d’aire transitionnelle, nous voyons que le mystique trouve-crée la réalité, comme chacun,
mais dans une dynamique qui rend chaque expérience constitutive et primordiale. Celle-ci n’est pas seulement le fait de l’illusion, mais aussi de la
destruction qui parachève, dans le processus transitionnel, la création de la
réalité. Cette dernière, née de l’omnipotence, peut, par sa survie à l’œuvre de
la désillusion/destruction, être désormais investie et partagée – « utilisée », dira
Winnicott
[5]. Nous situerons ici, dans cette étape de destruction, cette face de
l’expérience mystique qui est de l’ordre du non-sens, de la nuit. Le mystique
entre dans le néant, il s’y tient en silence et en souffrance. Il le traverse,
paradoxalement, sans en sortir. Le
rien devient lui-même présence transformante. Et c’est l’ensemble de l’expérience qui sera alors rendue à autrui, par
sa mise en récit. Ce processus se tisse cependant dans le secret. Un texte de
Winnicott souligne qu’« au cœur de chaque personne se trouve un élément de
non-communication qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse
[6] ».
C’est vraisemblablement de ce « noyau isolé » que naît cette « communication
qui ne cessera jamais d’être silencieuse
[7] ».
Le mystique se situe ainsi face à la réalité partagée de façon toujours
créatrice, à partir de l’expérience qui le fonde comme être vivant et pensant.
Ainsi, nous rappelle Theobald, la réalité véhiculée par autrui, fut-il un maître,
ne sera véritablement réelle que si elle est créée en même temps que reçue,
c’est-à-dire trouvée par chacun au sein même de sa propre capacité créatrice :
« Jamais pourtant l’enseignement, et encore moins l’instruction, ne peuvent
assurer l’accès à cette expérience qui est toujours de l’ordre d’une révélation. »
Pour approcher cette question sous un autre angle, nous pouvons nous servir
de la distinction, établie par Piera Aulagnier, des processus originaire, primaire
et secondaire en tant que trois espaces-fonctions coexistant conjointement et
en continuelle interaction
[8]. Nous avançons l’hypothèse que, pour le mystique,
chaque production pictographique originaire
[9] est événementielle et couvre une
signification qui rejoint un sens absolu. Pour qu’il en soit ainsi, la fantasmatisation et la secondarisation sont subordonnées aux pictogrammes. Ce sont ces
derniers, leur intensité et leur impact événementiel, qui donnent au mystique
la certitude de vivre une expérience qui touche le noyau même du réel. La
parole du mystique n’est alors pas un récit qu’il reçoit et qu’il doit transmettre,
elle naît directement de ce vécu. La certitude mystique se situerait ainsi
tout
d’abord en deçà de la mise en sens (c’est elle qui véhicule le sens et non pas
le contraire) : c’est ainsi qu’on pourrait comprendre la parole de Bergson selon
laquelle le mystique « voit simple ». De même, Augustin, dans le
De magistro,
spécifie que l’homme intérieur, qui voit par un « œil secret et simple », connaît
la réalité « par sa propre contemplation et non par [les] mots
[10] ».
Il s’agirait donc de donner une scène et un sens à l’origine, celle-ci s’offrant
tout d’abord comme expérience immédiate, dont la compréhension – organisation fantasmatique et mise en récit – viendrait en un temps second.
Nonobstant, à partir de ces considérations, la proximité entre mystique et
psychose n’en est que plus flagrante, étrangement inquiétante : en effet, quel
est la raison d’être du délire sinon de donner image et sens à l’origine, au-delà
de l’interdit apposé sur celle-ci par la mère porte-parole ?
Un autre terme employé par Laux, celui d’engendrement, fait également
dresser l’oreille au psychanalyste ou psychologue familiarisé avec la clinique
psychotique. Cependant le philosophe lie ici cette notion à celle de liberté, en
définissant la mystique comme « secret engendrement de la parole libre ». Si
mystique et psychose plongent vraisemblablement leurs racines dans le même
terrain, celui de l’originaire et des représentations pictographiques, nous
pouvons nous demander où se situerait, alors, la frontière entre délire et lucidité
extrême, enfermement et langage universel. Il semblerait que leur différence
fondamentale soit signifiée par ce terme de liberté, qui vient à la rencontre de
« universel ». En effet, qu’est-ce que qui nous permet de juger de la parole
mystique qu’elle est « libre » – donc juste – et non pas délirante, si ce n’est le
fait qu’elle parvient à se donner à autrui comme discours compréhensible et
applicable à chacun ? Ainsi, lorsque je discute avec un psychotique et que celui-ci, bien que délirant, exprime une idée qui rejoint, en son lieu le plus profond,
ma propre expérience et compréhension de la vie, je ne peux m’empêcher de
penser qu’à ce moment précis j’ai affaire à un sage et non pas à un fou. Quel
est, alors, mon critère pour décider de ce qui est du registre de la folie et de ce
qui ne l’est pas, si ce n’est le fait que sa parole fait sens pour moi et que je
pressens qu’elle peut faire sens pour d’autres ?
« À PRÉSENT NOUS VOYONS COMME DANS UN MIROIR... »
Aussi bien le texte d’H. Laux que celui de Ch. Theobald insistent sur le fait
que l’expérience mystique est d’emblée une expérience éthique, au point où
l’une en vient à signifier l’autre et vice-versa. « L’unité originaire entre mystique
et éthique se manifeste à l’endroit précis où unicité et relation s’appellent
mutuellement », précise Theobald. Deux éléments constituent par conséquent
le point nodal de ce phénomène : l’édification d’un je qui s’appréhende comme
tel (qui tient debout, dira Theobald) et la mise en relation de ce je avec ceux
qui l’entourent, le tout lié par cette mystérieuse alchimie qui fait en sorte que
c’est précisément grâce à la relation avec les autres que le je se construit. Nous
voyons donc que ce qui se veut être le cœur de l’expérience mystique coïncide
intimement avec le cœur de toute expérience de construction identitaire.
Autrui occupe dans la dynamique spirituelle une place primordiale. Dans
son article publié dans ce même numéro de
Topique
[11], Y. Tardan-Masquelier
souligne l’importance de la relation maître-disciple ainsi que le rôle de la cellule
familiale dans la transmission des traditions qui sous-tendent la croyance
religieuse. « Le maître devient la matrice où se tisse l’embryon du nouvel
homme que son disciple est appelé à incarner », précise-t-elle, pointant cet
aspect essentiel de toute religion qu’est la filiation spirituelle. Theobald montrera
cependant que ce qu’il nomme l’expérience mystico-éthique « déborde le
paradigme traditionnel du maître et du disciple », ce paradigme étant « comme
traversé et transformé par celui de l’illumination ou de la découverte “à partir
de soi-même et de sa propre source” ». C’est par le biais de la relation
d’Augustin et de son fils Adéodat, reflétée dans le
De magistro, qu’il nous fait
alors découvrir l’essence d’une spiritualité accessible à tous « bien au-delà des
frontières du christianisme institué ».
Avant de nous intéresser plus particulièrement à la logique dégagée par
Theobald, examinons rapidement le texte du
De magistro. Il ressort en effet du
texte augustinien un formidable travail psychique, intimement lié à la logique
spirituelle qui s’y déploie : face à la mort récente de son fils, Augustin réalise
un admirable travail de deuil. Dans ce dialogue, il fait revivre la relation qui le
liait à son fils et disciple, mais en introduisant d’emblée un tiers, la Vérité elle-même. Par cette triangulation, il commence à se séparer du fils et disciple qui
n’est plus, en se posant vis-à-vis de lui comme un égal, disciple comme lui du
seul et unique Maître. Ainsi, l’effondrement identitaire caractéristique de toute
perte objectale véritablement signifiante est ici contré par un jeu subtil d’identifications : pour parer à cette perte de soi liée à la perte de l’autre, Augustin
s’identifie à son fils dans le travail de détachement qu’il lui demande de faire
vis-à-vis de lui-même (« je ne peux jamais enseigner
[12] »), réussissant par-là
même à se détacher de sa propre image de père et de maître. Ce faisant, il
intériorise l’image de son fils, tourné désormais, par sa mort, vers le « seul
Maître de tous, dans les cieux », vers lequel Augustin est intérieurement
également tourné. Les « cieux » – réalité d’Adéodat – coïncident ici avec l’intérieur de l’être humain – réalité d’Augustin. Il rejoint son fils au point précis
d’une dialectique intérieure dans laquelle sont en relation maître
et disciple, l’un
intériorisant l’autre et vice-versa. Ainsi, son moi n’est pas enténébré par l’ombre
de l’objet disparu, comme dans un processus dépressif, mais au contraire
renforcé, éclairé, par cette double introjection.
Mais il ne s’agit pas uniquement d’un travail de deuil, si extraordinaire soit-il. Augustin pointe une réalité théologique, constitutive de la dynamique
spirituelle. Cette dialectique d’intériorisation de l’autre et la transformation de
la relation entre maître et disciple est, nous dit Theobald, « ce qui détermine
simultanément la forme de l’expérience mystique et celle d’une conscience
éthique mise sur la voie de l’autonomie ». Le théologien dégage trois étapes de
ce parcours mystico-éthique vers l’autonomie intérieure : guérison – caractérisée par une force spirituelle qu’il nomme dynamis – amitié – éthique et
jugement – et intériorisation du maître – qui ouvre à l’unicité et à la relation
entre uniques. C’est donc un parcours éminemment relationnel, spirituellement
structurant, qui prend racine dans une expérience de guérison. Or, qui dit
« guérison » dit « blessure » : si cette progression est caractéristique de la réalité
spirituelle, cela signifie qu’à la base de celle-ci se trouve une blessure narcissique. Cette blessure, Theobald – inspiré par Tillich – la nomme « peur d’être »
(terminologie qui plairait certainement à Winnicott). Cette logique nous plonge
à nouveau au cœur de la structuration identitaire.
Rappelons qu’en effet l’être humain ne parvient à se construire que dans un
jeu d’identifications projectives et introjectives où son regard, intériorisant
celui de l’autre, lui permet d’assigner à ce qu’il perçoit de lui-même, grâce à
ce jeu de miroirs, un pronom personnel,
je. Le premier miroir offert au
nourrisson est, nous dit Winnicott, le visage de sa mère
[13]. Un peu plus tard,
« l’assomption jubilatoire » du
je de l’
infans par identification à son image
perçue dans le miroir
[14] est entérinée par l’adulte qui, d’une façon ou d’une
autre, signifie au petit d’homme sidéré par son propre reflet : « C’est bien toi. »
C’est donc le regard de l’autre qui, d’une façon ou d’une autre, éclaire notre
connaissance de nous-mêmes. Remontant plus loin encore dans l’origine de la
psyché, Piera Aulagnier a montré que le phénomène de spécularisation identitaire est, de fait, présent dès les premiers moments de la vie de l’individu. Selon
elle, on constate dès les débuts de l’activité psychique un phénomène selon
lequel « toute création de l’activité psychique se donne à la psyché comme
reflet, présentation d’elle-même, force engendrant cette image de chose dans
laquelle elle se reflète
[15] ». Cette image « est le pictogramme, en tant que mise
en forme d’un schéma relationnel, dans lequel le représentant se reflète comme
totalité identique au monde. Ce que l’activité psychique contemple et investit
dans le pictogramme, c’est ce reflet d’elle-même qui l’assure que, entre l’espace
psychique et l’espace du hors-psyché, existe une relation d’identité et de spécularisation réciproques
[16]. »
Cela nous mène donc à nouveau à la racine même du fonctionnement
psychique, là où le pictogramme détermine la connaissance de soi et du monde.
Cette connaissance, parce qu’elle porte entièrement sur des mécanismes identificatoires, est par conséquent, à sa base, aliénée et aliénante. Pouvons-nous, dès
lors, prétendre que la blessure narcissique pointée plus haut consiste en cette
même aliénation ? Et que la dynamique spirituelle véhiculée par la théologie
chrétienne postulerait qu’il existe une façon d’accéder à soi par une spécularisation non aliénante et de passer ainsi d’une dualité originaire à l’unicité ?
«... ALORS CE SERA FACE À FACE
Il semble que ce soit bien là ce que prétendrait nous démontrer le texte de
Theobald. Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle Laux parle d’un
salut
pour la raison, unifiée et structurée par sa traversée de l’expérience mystique.
En ce cas, la notion de « péché originel
[18] » pourrait puiser sa raison d’être dans
ce clivage narcissique originaire. Ce serait alors ce constat d’une faille identitaire comme condition
sine qua non de l’expérience spirituelle qui empêcherait
le théologien/dogmaticien de concevoir la réalité d’un état ante-lapsaire actuel.
Or, c’est bien cette réalité que pointe la notion, développée par K. Rahner
[19],
d’autocommunication de Dieu. En effet, le postulat rahnérien part du principe
que l’être divin est structuré en relation. Dieu étant communication, il ne peut
que se communiquer soi-même, ce qui signifierait que sa dynamique structurante se donne à la psyché humaine, en un point précis et d’une façon précise.
Pour reprendre la dialectique augustinienne, celui qui est « dans les cieux » est
à « l’intérieur de l’homme ». Or cette communication ne se fait pas de façon
purement extatique, introduisant l’homme dans une réalité supérieure qui dissout
ses propres limites comme le sel se dissout dans la mer – comme pourrait le
laisser entendre la notion de « sentiment océanique » mentionnée en introduction –, mais dans les limites concrètes d’une réalité humaine en devenir, en
continuel processus d’actualisation : le temps, l’historicité et l’agir jouent donc
un rôle fondamental. Lorsque Laux parle d’une raison mystique à la fois en
« naissance » et « en attente », il met en évidence toute l’importance de la
dynamique temporelle propre à l’expérience spirituelle. Or, qui dit temporalité
dit acte : nulle expérience mystique ne peut se prétendre séparée d’un agir.
Nous ajouterons que, si l’être divin est structuré en relation, il l’est par un
jeu d’identifications, de miroirs – « regardant et regardé » –, à la différence près
que le regard de l’un est censé refléter ici, par essence, la vérité de l’autre.
Il s’agirait là, par conséquent, d’une dynamique ni aliénée ni aliénante, dont
l’autocommunication jouerait, au contraire, un rôle de dés-aliénation, c’est-à-dire qu’elle offrirait à chacun un regard qui le voit dans sa réalité la plus intime
et la plus profonde. L’identification à ce reflet de soi-même structurerait ainsi
l’être humain dans sa propre vérité, dans son unicité, par le biais de cette
dynamique mystico-éthique qui inclut l’autre, par définition : « Devenir unique
face à autrui, n’est-ce pas à proprement parler devenir “comme Dieu lui-même” ? » L’aboutissement de ce processus, « je connaîtrai comme je suis
connu », pourrait donc avoir lieu dans le temps et dans l’histoire, et non
seulement dans un « au-delà » atemporel, la visio beatifica, notion chère à la
théologie scolastique.
Cependant, il ne faudrait pas conclure trop vite à la possibilité d’un « paradis
sur terre » ou au mythe d’un humain parfaitement unifié. Tout en courant le
risque d’une réduction qui mérite discussion, nous pensons que les différents
courants spirituels de l’humanité convergent dans l’affirmation d’une tension,
voire d’un décalage entre un « déjà-là » et un « pas encore ». Le « salut » spirituel
– au sens où l’avons abordé dans cet article – est toujours expérimenté, quelle
que soit la tradition religieuse qui le véhicule et quoi qu’en disent les témoignages mystiques, comme un salut qui vient d’« ailleurs », vers lequel on tend
mais qui ne vient jamais là où on l’attend. Que cet « ailleurs » se situe « à l’intérieur de l’homme », pour reprendre les termes augustiniens, voilà le paradoxe.
L’interrogation de D. Gira, dans sa contribution à ce numéro de
Topique
[20], au
sujet du rôle réel de l’homme dans le processus de sa libération lorsque « le
détachement total du soi est partie intégrante de cette libération », s’applique
à toute dynamique spirituelle. Les questions que la psychanalyse serait alors
ici en droit de poser pourraient être, entre autres : « Que signifie le “détachement
du soi” et quel est ce “soi” duquel il faut se détacher ? »; « Quel est cet “ailleurs”
qui cependant est le propre le l’homme ? Est-ce une altérité absolue, et, en ce
cas, en quoi serait-elle structurante pour la psyché ? »; ou encore, « plutôt qu’une
altérité, ne serait-ce pas le mouvement même d’une dynamique relationnelle
qui serait constitutif de l’humain ? Quels seraient, en ce cas, les termes et les
mécanismes de cette relation ? »
Les quelques lignes qui précèdent ont voulu montrer que la dynamique
spirituelle est traversée, voire structurée, par le développement psychoaffectif,
et que la réciproque peut se révéler être également vraie. Les questionnements
soulevés par cette approche sont autant de lieux ouverts à la recherche et au
débat, ce dernier ne pouvant être qu’interdisciplinaire. En ce qui concerne plus
particulièrement les disciplines en cause dans cet article, il faut reconnaître que
si les rapports entre la psychanalyse et la philosophie ont, tout au long du
XX
e siècle, porté des fruits qui ont mené l’une et l’autre à s’enrichir mutuellement, il n’en a pas été de même avec la psychanalyse et la théologie. En effet,
force est de constater que, depuis la naissance de la première, ces deux disciplines se dévisagent mutuellement avec méfiance. Cette perplexité, qui perdure
et qui est d’ailleurs réciproque, n’a jamais favorisé la discussion et la réflexion
commune, bien que des auteurs comme Winnicott aient exprimé leur regret
face à cette situation
[21]. De ce constat découle une invitation au dialogue, car
nulle science ne peut se prétendre seule détentrice d’un savoir concernant
l’humain, par le fait même de la complexité et de la diversité propres à l’objet
de ce savoir.
[1]
S. Freud,
Le malaise dans la culture, Paris, Quadrige/P.U.F., 1995, p. 6.
[2]
Il ne faut cependant pas se tromper au sujet de cette notion, qui nous vient de l’Inde et
dont la traduction en a quelque peu figé la portée. De fait, si les termes « sentiment » ou
« sensation » renvoient à l’expérience d’un état de non-dualité, celui-ci signe toutefois un processus
dynamique, en devenir. En effet, comme me l’a aimablement expliqué Ysé Tardan-Masquelier,
le terme
« bhâva » que l’on a traduit par « sentiment » signifie également non seulement « état »,
mais « fait d’être, de devenir », la racine
« bhû » se traduisant à la fois par « qui est » et par « qui
devient, qui se produit par, qui provient de ».
[3]
Ibid., p. 7.
[4]
Voir Henri Laux, « La raison mystique », pp. 63-73 et Christoph Theobald, « L’expérience
du maître intérieur », pp. 75-91.
[5]
Rappelons brièvement la dynamique transitionnelle winnicottienne : 1. Le sujet trouvecrée l’objet; phase de l’illusion. 2. Le sujet (ou le principe de réalité) détruit l’objet; phase de
désillusion. 3. L’objet survit à la destruction. 4. L’objet a une existence propre et est reconnu
comme tel; il peut désormais être utilisé.
[6]
D.W. Winnicott, « De la communication et de la non-communication » (1963), dans
Processus de maturation chez l’enfant, Développement affectif et environnement, Paris, Payot,
2000, p. 161.
[7]
Ibid. p. 162.
[8]
Voir notamment P. Aulagnier,
La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé,
Paris, P.U.F., 1999, p. 21.
[9]
Dans son ouvrage
Penser la psychose [Paris, Dunod, 1999], à la p. 95, S. de Mijolla-Mellor résume ainsi la notion de pictogramme : «...le pictogramme étant défini comme une
image de l’“objet-zone complémentaire”, le trait d’union exprime ici l’auto-engendrement de
l’objet par la zone et de la zone par l’objet. » Nous reprendrons la définition aulagnienne de
pictogramme un peu plus bas.
[10]
Saint Augustin,
Le Maître, 40, dans
Œuvres I, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1998, p. 403.
[11]
Voir Ysé Tardan-Masquelier, « Institution, expérience et inconscient », pp. 93-110.
[12]
Ibid. 46, p. 408.
[13]
« Que voit le bébé quand il tourne son regard vers le visage de la mère ? Généralement,
ce qu’il voit, c’est lui-même. » D.W. Winnicott, « Le rôle de miroir de la mère et de la famille
dans le développement de l’enfant », dans
Jeux et réalité, Paris, Gallimard, 2000, p. 155.
[14]
Voir J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu’elle
nous est révélée dans l’expérience analytique » (1949), dans
Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 94.
[15]
P. Aulagnier,
op. cit., p. 58.
[17]
Saint Paul, 1 Co 13,12.
[18]
Ou « péché des origines », comme il est convenu d’appeler aujourd’hui cette faille identitaire déterminante, située en deçà du libre arbitre et de l’exercice des facultés humaines.
[19]
Karl Rahner (1904-1984), reconnu comme l’un des plus grands théologiens du XX
e siècle,
a démontré la pertinence théologique de cette notion notamment dans son œuvre magistrale,
le
Traité fondamental de la foi (Éditions du Centurion, 1983).
[20]
Voir Dennis Gira, « Un autre visage du bouddhisme », pp. 191-201.
[21]
« Je ne suis pas d’accord avec l’idée, souvent exprimée par des personnes par ailleurs
bien informées, que l’approche mécaniciste de la psychologie chez Freud, ou que la théorie de
l’évolution de l’homme à partir de l’animal à laquelle il se fie, masque la contribution que la
psychanalyse pourrait apporter à la pensée religieuse. Il se pourrait même que la religion puisse
tirer quelque chose de la psychanalyse, quelque chose qui éviterait à la pratique religieuse de perdre
sa place dans les processus de civilisation et dans l’évolution de la civilisation elle-même. La
théologie, en ne laissant pas à l’individu en cours de développement la création de tout ce qui
est lié au concept de Dieu, de la bonté et des valeurs morales, le prive d’un aspect important de
la créativité. » D.W. Winnicott, « Morale et éducation » (1963), dans
Processus de maturation chez
l’enfant, Développement affectif et environnement, Paris, Payot, 2000, p. 57.