2003
TOPIQUE
Par les quatre horizons qui crucifient le monde
Odon Vallet
90 rue d’Assas 75006 Paris
La mondialisation des échanges entraîne un brassage des croyances. Les
spiritualités sont désormais moins liées à une tradition familiale et à une histoire nationale
qu’à un choix personnel et à un besoin de marquer sa différence. La recherche d’une identité
se conjugue à un désir d’originalité.Mots-clés :
Orient, Syncrétisme, Paradis, Âme, Corps.
Globalization means that beliefs from all over the planet are now intermingling. Different forms of spirituality are today less linked to family traditions and the
history of one’s homeland than to personal choice and the need to voice one’s difference.
The search for a sense of personal identity always goes hand in hand with a desire for originality.Keywords :
Orient, Syncretism, Paradise, Soul, Body.
Il n’y a pas de lien direct entre la géographie du monde et la topographie
de l’âme : ni exotisme des transes ni hauts lieux inspirés. Ceux-ci sont nés de
l’Histoire et celui-là vient du psychisme, lequel n’est commandé ni par le climat
comme l’aurait voulu Montesquieu ni par les méridiens comme l’auraient voulu
les voyageurs. En créant le Grand Orient, la franc-maçonnerie a délocalisé le
mystère et dévalorisé l’orientalisme.
Mais on ne saurait nier que les spiritualités ont un lien avec les civilisations
où elles sont apparues et que nous voyons de nos yeux décalés dans le temps
dans l’espace. Toutes les religions viennent d’Orient pour un habitant du
Finistère (finis terræ) ou du Maghreb, ces far west de l’Europe et de l’Afrique.
Mais pour un Japonais, toutes les religions (bouddhisme, confucianisme, etc.)
viennent de l’Ouest proche (la Chine) ou lointain (l’Inde).
Depuis que l’homme n’adore plus le soleil, la lune et les étoiles, sa foi est
restreinte aux dimensions de sa planète, à ces « quatre horizons qui crucifient
le monde » (Francis Jammes). Il cherche un ciel sur la terre et trouve souvent
son dieu aux antipodes : la religion exotique est, comme la femme étrangère,
parée de toutes les séductions. « Nuits de chine, nuits d’amour », extases de
l’opium et transes du chaman, sourire du Bouddha et belle Tonkinoise, Kamasutra et sexe de Shiva, tout exotisme est érotisme.
Il serait l’antidote à la « culpabilité judéo-chrétienne » comme la « magie de
l’Orient » contre la raison d’Occident. On pourrait largement contester ces à-peu-près : la culpabilité est un sentiment universel et la peur du sexe est
omniprésente dans le bouddhisme où le célibat des moines est exalté. Quant au
rationalisme occidental d’où est issue la « médecine occidentale », il n’est
qu’une invention récente et nos campagnes avaient encore leurs sorcières quand
la Chine avait déjà inventé la poudre. D’ailleurs, puisqu’il y a aujourd’hui
autant de chrétiens que de bouddhistes en Corée, aucune religion n’est plus
indissolublement liée à une civilisation. La mondialisation des échanges entraîne
le brassage des croyances : Dieu a changé d’adresse.
On célèbre Noël dans la chaleur de l’été austral et la Toussaint est fête du
printemps dans l’hémisphère Sud. Au pied du Cervin on vénère le Bouddha mais
on peut étudier chez les jésuites à Katmandou. Les églises catholiques sont
pleines à craquer en Inde ou au Vietnam comme le temple tibétain du bois de
Vincennes. Le Nigeria est le deuxième pays protestant du monde et il y a plus
de Noirs que de Blancs chez les anglicans. Pour nous autres « Occidentaux »,
l’Afrique est faite de gris-gris, sorciers, talismans et marabouts. Mais elle a
aussi ses premiers communiants en aube blanche, ses choristes en toge, comme
à Oxford ou Cambridge, ses pasteurs méthodistes aussi vrais qu’à Plymouth et
ses prélats onctueux dignes du Vatican. Et nous croyons volontiers que le vaudou
est un culte haïtien alors qu’il est né à Abomey, au Bénin.
Nous pensons aussi que l’Extrême-Orient est voué aux religions extrême-orientales alors que c’est désormais le centre de gravité de l’islam : les quatre
premiers pays musulmans du monde (Indonésie, Pakistan, Bangladesh, Inde)
sont tous situés à l’est de l’Indus. L’islam est de moins en moins arabe comme
le christianisme est de moins en moins occidental. Quand ces musulmans du
Far East prient en direction de La Mecque, ils se tournent vers l’ouest. Et quand
les grands pays catholiques du monde se comptent, aucun n’est européen : les
quatre premiers sont le Brésil, le Mexique, les Philippines et les États-Unis.
La France, « fille aînée de l’Église » n’arrive qu’à un modeste sixième rang
(après l’Italie).
L’athéisme est aussi déboussolé. Au Népal, la guérilla maoïste a pour héros
Mao Tsé-toung et Rosa Luxemburg alors que le royaume des neiges est perçu
en Occident comme une terre de mystique. Les films hollywoodiens sont de
pieuses images à la gloire du Dalaï-lama mais les revendications bassement
matérielles enflamment ce haut lieu de spiritualité.
Celle-ci semble évoluer au gué des soubresauts de l’Histoire et des révolutions de la géographie. Singapour avait, voici quarante ans, le niveau de vie du
Bangladesh mais la « cité du Lion » dépasse aujourd’hui celui de la France.
Comme à New York, les gratte-ciel y toisent les minarets, les clochers ou les
stupas. Les moines bouddhistes ne s’aventurent guère dans les rues polluées de
Bangkok où les distributeurs de billets n’alimentent plus les bols à aumônes.
Dans le village planétaire, les religions sont désorientées. Le marché concurrentiel des croyances exclusives multiplie les sources de tensions dans l’univers
globalisé. Des spiritualités bimillénaires ne peuvent, sans se renier, adopter le
profil standardisé des marques commerciales. Canon, l’appareil de photo, a
copié Kodak l’américain et Voïtglander l’allemand. Mais Kannon (qui lui a
donné son nom), bodhisattva de la miséricorde, n’emprunte pas encore les traits
de la Vierge Marie alors que son rôle compatissant est identique.
Toute religion universelle par sa pratique est localisée dans sa genèse. Jésus,
Bouddha et Mahomet ont prêché dans un rayon de cent kilomètres et n’ont
connu d’autre culture que la leur. Peut-on donc situer les religions (institutionnelles) et les spiritualités (émotionnelles) dans l’espace théologique ?
Une première distinction opposerait les religions et les spiritualités issues
de l’Inde à celles venues du Proche-Orient. Les premières (bouddhisme,
hindouisme, sikhisme, jaïnisme) enseignent les multiples renaissances et les
secondes (judaïsme, christianisme, islam) l’unique résurrection. À quelques
nuances près (de nombreux juifs ne croient pas à la résurrection, si ce n’est à
celle de l’État d’Israël), cette opposition est justifiée. Reste à en mesurer les
conséquences pratiques : si la spirale des renaissances suit l’échelle de Darwin
(on peut renaître dans le règne animal voire végétal) et la montée au ciel l’échelle
de Jacob (contempler Dieu est l’ultime béatitude), il n’est pas certain que le
panorama soit différent; les cieux bouddhistes et hindouistes sont peuplés de
divinités et le paradis de l’ouest du Bouddha Amitabha ressemble beaucoup au
jardin d’Éden ou d’Allah dans l’imagerie populaire et les récits légendaires.
Une deuxième distinction opposerait les religions et les spiritualités du salut
personnel et celles de l’anéantissement du moi. Pour l’hindouisme, le Soi doit
se dissoudre dans le Tout : l’Atman (le verbe allemand atmen: respirer est de
la même racine) doit se fondre dans le Brahman comme le souffle d’un homme
dans l’air du monde. Pour le bouddhisme, le non-soi (anâtman) est dans l’existence car l’essence du moi est une illusion, un obstacle au nirvâna, extinction
de la souffrance. Pour la pensée indienne, que le Soi existe ou non est finalement
secondaire : il est une barrière à détruire ou un leurre à piéger.
Et les pièges se trouvent aussi dans le vocabulaire : faut-il parler de Moi,
de Soi, de Je, de Ich, de Self ? Le jeu des traductions est vain mais le sens des
mots est clair : la philosophie indienne estime, comme Pascal, que « le moi est
haïssable ». Elle enseigne, comme Teilhard de Chardin, « la communion par la
diminution » et l’union de l’individu au « milieu divin ». La notion de personne
n’est donc pas liée indissolublement au christianisme : les chrétiens orientaux
préfèrent d’ailleurs l’essence (ousia) à la personne et la mystique au psychique.
Et l’affirmation d’un salut personnel relève plus d’une philosophie hédoniste
(Rousseau) ou d’une psychanalyse ascétique (Freud) que de la tradition judéochrétienne centrée sur la communion des saints et le peuple de Dieu. Le triomphe
de l’individu est né du droit au bonheur exalté par le panthéisme païen et l’humanisme athée. Mais la spiritualité chrétienne ou musulmane (via le soufisme)
n’oppose pas le dieu personnel à la vie collective ni l’héroïsme des saints à la
psychologie de masse : les martyrs le démontrent.
Une troisième distinction séparerait les religions et les spiritualités centrées
sur le salut de l’âme de celles n’opposant pas l’âme et le corps. D’un côté il
y aurait le dualisme platonicien prolongé dans le mépris de la chair et la peur
du sexe attribués au christianisme, au judaïsme et à l’islam. Elles engendreraient
une névrose inhibitrice et un refoulement du plaisir. En face, se trouveraient les
monismes chinois et indien. Médecine du corps et de l’âme, le taoïsme fondé
sur l’équilibre du yin et du yang (féminin et masculin) vise une harmonie de la
chair et de l’esprit, des méridiens du souffle (qi) dans la géographie du corps
(par la gymnastique du taï qi).
Union du corps et de l’âme, le yoga propose la paix des sens de l’anus au
cerveau, le long des six cercles (chakras) par où passe l’énergie subtile de
l’homme comme un réseau de nerfs dans un plexus. L’attrait des spiritualités
extrême-orientales vient de cette fusion entre médecine (ayurvédique en Inde,
taoïste en Chine) et religion alors que, depuis la Renaissance, l’Occident a
séparé prêtres et docteurs, les hommes en noir et les hommes en blanc.
Toutes ces affirmations mériteraient de nombreuses nuances et de multiples
correctifs. On se limitera ici au culte de Shiva, dieu de la fécondité mais aussi
de la chasteté. Son linga (« signe ») est vénéré et ce signifiant en forme de
phallus évoque cette remarque de Lacan (Écrits, II, p. 111) : « Le phallus est le
signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir... Il est par sa turgidité l’image du flux vital en tant qu’il passe
dans la génération. » Si Lacan était shivaïste sans le savoir, de nombreux
penseurs occidentaux se révèlent également assez proches de certaines spiritualités extrême-orientales. Et si Freud avait voyagé en Inde et en Chine et non
en Grèce ou à Rome, nul ne sait ce qu’il aurait écrit sur le yoga ou l’acupuncture.
L’homme moderne subit la modernité : son antidote se trouve aux antipodes
dans des sociétés traditionnelles dont les spiritualités n’ont pas varié depuis
des siècles alors que les nôtres ont dû s’adapter à l’air du temps. Si nous avions
encore la messe en latin et les prêtres en soutane, on s’intéresserait moins aux
tantras tibétains ou aux robes safran des moines bouddhistes. Le voile islamique
succède aux cornettes des bonnes sœurs, comme le ramadan au carême. Il y a
derrière l’attrait de l’Orient éternel le regret d’un Occident révolu.
Peut-on faire la synthèse entre ces spiritualités à la fois incomparables et
indissociables ? Le syncrétisme (cette « union des Crétois » contre un ennemi
commun) serait la fusion des spiritualités contre le matérialisme économique.
Paul Ricœur y dénonce le danger d’une confusion des apparences, l’amalgame
des périphéries de croyances, l’ignorance du cœur des doctrines : l’écorce ne
fait pas l’arbre ni l’habit le moine.
Brice Bingono-Mekoulou, dessinateur franco-camerounais, est au contraire
« convaincu que si chacun reformulait sa propre religion, dans un syncrétisme
sans entrave, nous convergerions vers des valeurs communes ». Reste à mesurer
le pouvoir totalitaire d’une spiritualité unifiante succédant à un matérialisme
dialectique se voulant universel. Du Parti unique à l’Église commune, il y a le
même rêve globalisant des foules artificielles. Contre l’adhésion obligatoire à
l’Esprit unifié, il reste cette jalousie mesquine du voisin dénigré, ce chauvinisme
latent d’un orgueil déplacé, et ce vaccin anti-mondialisation que Freud nommait
le narcissisme des petites différences.