Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950184
200 pages

p. 7 à 11
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 85 2003/4

2003 TOPIQUE

Par les quatre horizons qui crucifient le monde

Odon Vallet 90 rue d’Assas 75006 Paris
La mondialisation des échanges entraîne un brassage des croyances. Les spiritualités sont désormais moins liées à une tradition familiale et à une histoire nationale qu’à un choix personnel et à un besoin de marquer sa différence. La recherche d’une identité se conjugue à un désir d’originalité.Mots-clés : Orient, Syncrétisme, Paradis, Âme, Corps. Globalization means that beliefs from all over the planet are now intermingling. Different forms of spirituality are today less linked to family traditions and the history of one’s homeland than to personal choice and the need to voice one’s difference. The search for a sense of personal identity always goes hand in hand with a desire for originality.Keywords : Orient, Syncretism, Paradise, Soul, Body.
Il n’y a pas de lien direct entre la géographie du monde et la topographie de l’âme : ni exotisme des transes ni hauts lieux inspirés. Ceux-ci sont nés de l’Histoire et celui-là vient du psychisme, lequel n’est commandé ni par le climat comme l’aurait voulu Montesquieu ni par les méridiens comme l’auraient voulu les voyageurs. En créant le Grand Orient, la franc-maçonnerie a délocalisé le mystère et dévalorisé l’orientalisme.
Mais on ne saurait nier que les spiritualités ont un lien avec les civilisations où elles sont apparues et que nous voyons de nos yeux décalés dans le temps dans l’espace. Toutes les religions viennent d’Orient pour un habitant du Finistère (finis terræ) ou du Maghreb, ces far west de l’Europe et de l’Afrique. Mais pour un Japonais, toutes les religions (bouddhisme, confucianisme, etc.) viennent de l’Ouest proche (la Chine) ou lointain (l’Inde).
Depuis que l’homme n’adore plus le soleil, la lune et les étoiles, sa foi est restreinte aux dimensions de sa planète, à ces « quatre horizons qui crucifient le monde » (Francis Jammes). Il cherche un ciel sur la terre et trouve souvent son dieu aux antipodes : la religion exotique est, comme la femme étrangère, parée de toutes les séductions. « Nuits de chine, nuits d’amour », extases de l’opium et transes du chaman, sourire du Bouddha et belle Tonkinoise, Kamasutra et sexe de Shiva, tout exotisme est érotisme.
 
LA MAGIE DE L’ORIENT
 
 
Il serait l’antidote à la « culpabilité judéo-chrétienne » comme la « magie de l’Orient » contre la raison d’Occident. On pourrait largement contester ces à-peu-près : la culpabilité est un sentiment universel et la peur du sexe est omniprésente dans le bouddhisme où le célibat des moines est exalté. Quant au rationalisme occidental d’où est issue la « médecine occidentale », il n’est qu’une invention récente et nos campagnes avaient encore leurs sorcières quand la Chine avait déjà inventé la poudre. D’ailleurs, puisqu’il y a aujourd’hui autant de chrétiens que de bouddhistes en Corée, aucune religion n’est plus indissolublement liée à une civilisation. La mondialisation des échanges entraîne le brassage des croyances : Dieu a changé d’adresse.
On célèbre Noël dans la chaleur de l’été austral et la Toussaint est fête du printemps dans l’hémisphère Sud. Au pied du Cervin on vénère le Bouddha mais on peut étudier chez les jésuites à Katmandou. Les églises catholiques sont pleines à craquer en Inde ou au Vietnam comme le temple tibétain du bois de Vincennes. Le Nigeria est le deuxième pays protestant du monde et il y a plus de Noirs que de Blancs chez les anglicans. Pour nous autres « Occidentaux », l’Afrique est faite de gris-gris, sorciers, talismans et marabouts. Mais elle a aussi ses premiers communiants en aube blanche, ses choristes en toge, comme à Oxford ou Cambridge, ses pasteurs méthodistes aussi vrais qu’à Plymouth et ses prélats onctueux dignes du Vatican. Et nous croyons volontiers que le vaudou est un culte haïtien alors qu’il est né à Abomey, au Bénin.
 
L’ATHÉISME DÉBOUSSOLÉ
 
 
Nous pensons aussi que l’Extrême-Orient est voué aux religions extrême-orientales alors que c’est désormais le centre de gravité de l’islam : les quatre premiers pays musulmans du monde (Indonésie, Pakistan, Bangladesh, Inde) sont tous situés à l’est de l’Indus. L’islam est de moins en moins arabe comme le christianisme est de moins en moins occidental. Quand ces musulmans du Far East prient en direction de La Mecque, ils se tournent vers l’ouest. Et quand les grands pays catholiques du monde se comptent, aucun n’est européen : les quatre premiers sont le Brésil, le Mexique, les Philippines et les États-Unis. La France, « fille aînée de l’Église » n’arrive qu’à un modeste sixième rang (après l’Italie).
L’athéisme est aussi déboussolé. Au Népal, la guérilla maoïste a pour héros Mao Tsé-toung et Rosa Luxemburg alors que le royaume des neiges est perçu en Occident comme une terre de mystique. Les films hollywoodiens sont de pieuses images à la gloire du Dalaï-lama mais les revendications bassement matérielles enflamment ce haut lieu de spiritualité.
Celle-ci semble évoluer au gué des soubresauts de l’Histoire et des révolutions de la géographie. Singapour avait, voici quarante ans, le niveau de vie du Bangladesh mais la « cité du Lion » dépasse aujourd’hui celui de la France. Comme à New York, les gratte-ciel y toisent les minarets, les clochers ou les stupas. Les moines bouddhistes ne s’aventurent guère dans les rues polluées de Bangkok où les distributeurs de billets n’alimentent plus les bols à aumônes.
Dans le village planétaire, les religions sont désorientées. Le marché concurrentiel des croyances exclusives multiplie les sources de tensions dans l’univers globalisé. Des spiritualités bimillénaires ne peuvent, sans se renier, adopter le profil standardisé des marques commerciales. Canon, l’appareil de photo, a copié Kodak l’américain et Voïtglander l’allemand. Mais Kannon (qui lui a donné son nom), bodhisattva de la miséricorde, n’emprunte pas encore les traits de la Vierge Marie alors que son rôle compatissant est identique.
 
LE PARADIS DE L’OUEST
 
 
Toute religion universelle par sa pratique est localisée dans sa genèse. Jésus, Bouddha et Mahomet ont prêché dans un rayon de cent kilomètres et n’ont connu d’autre culture que la leur. Peut-on donc situer les religions (institutionnelles) et les spiritualités (émotionnelles) dans l’espace théologique ?
Une première distinction opposerait les religions et les spiritualités issues de l’Inde à celles venues du Proche-Orient. Les premières (bouddhisme, hindouisme, sikhisme, jaïnisme) enseignent les multiples renaissances et les secondes (judaïsme, christianisme, islam) l’unique résurrection. À quelques nuances près (de nombreux juifs ne croient pas à la résurrection, si ce n’est à celle de l’État d’Israël), cette opposition est justifiée. Reste à en mesurer les conséquences pratiques : si la spirale des renaissances suit l’échelle de Darwin (on peut renaître dans le règne animal voire végétal) et la montée au ciel l’échelle de Jacob (contempler Dieu est l’ultime béatitude), il n’est pas certain que le panorama soit différent; les cieux bouddhistes et hindouistes sont peuplés de divinités et le paradis de l’ouest du Bouddha Amitabha ressemble beaucoup au jardin d’Éden ou d’Allah dans l’imagerie populaire et les récits légendaires.
Une deuxième distinction opposerait les religions et les spiritualités du salut personnel et celles de l’anéantissement du moi. Pour l’hindouisme, le Soi doit se dissoudre dans le Tout : l’Atman (le verbe allemand atmen: respirer est de la même racine) doit se fondre dans le Brahman comme le souffle d’un homme dans l’air du monde. Pour le bouddhisme, le non-soi (anâtman) est dans l’existence car l’essence du moi est une illusion, un obstacle au nirvâna, extinction de la souffrance. Pour la pensée indienne, que le Soi existe ou non est finalement secondaire : il est une barrière à détruire ou un leurre à piéger.
 
LES MÉRIDIENS DU SOUFFLE
 
 
Et les pièges se trouvent aussi dans le vocabulaire : faut-il parler de Moi, de Soi, de Je, de Ich, de Self ? Le jeu des traductions est vain mais le sens des mots est clair : la philosophie indienne estime, comme Pascal, que « le moi est haïssable ». Elle enseigne, comme Teilhard de Chardin, « la communion par la diminution » et l’union de l’individu au « milieu divin ». La notion de personne n’est donc pas liée indissolublement au christianisme : les chrétiens orientaux préfèrent d’ailleurs l’essence (ousia) à la personne et la mystique au psychique. Et l’affirmation d’un salut personnel relève plus d’une philosophie hédoniste (Rousseau) ou d’une psychanalyse ascétique (Freud) que de la tradition judéochrétienne centrée sur la communion des saints et le peuple de Dieu. Le triomphe de l’individu est né du droit au bonheur exalté par le panthéisme païen et l’humanisme athée. Mais la spiritualité chrétienne ou musulmane (via le soufisme) n’oppose pas le dieu personnel à la vie collective ni l’héroïsme des saints à la psychologie de masse : les martyrs le démontrent.
Une troisième distinction séparerait les religions et les spiritualités centrées sur le salut de l’âme de celles n’opposant pas l’âme et le corps. D’un côté il y aurait le dualisme platonicien prolongé dans le mépris de la chair et la peur du sexe attribués au christianisme, au judaïsme et à l’islam. Elles engendreraient une névrose inhibitrice et un refoulement du plaisir. En face, se trouveraient les monismes chinois et indien. Médecine du corps et de l’âme, le taoïsme fondé sur l’équilibre du yin et du yang (féminin et masculin) vise une harmonie de la chair et de l’esprit, des méridiens du souffle (qi) dans la géographie du corps (par la gymnastique du taï qi).
 
DE L’ANUS AU CERVEAU
 
 
Union du corps et de l’âme, le yoga propose la paix des sens de l’anus au cerveau, le long des six cercles (chakras) par où passe l’énergie subtile de l’homme comme un réseau de nerfs dans un plexus. L’attrait des spiritualités extrême-orientales vient de cette fusion entre médecine (ayurvédique en Inde, taoïste en Chine) et religion alors que, depuis la Renaissance, l’Occident a séparé prêtres et docteurs, les hommes en noir et les hommes en blanc.
Toutes ces affirmations mériteraient de nombreuses nuances et de multiples correctifs. On se limitera ici au culte de Shiva, dieu de la fécondité mais aussi de la chasteté. Son linga (« signe ») est vénéré et ce signifiant en forme de phallus évoque cette remarque de Lacan (Écrits, II, p. 111) : « Le phallus est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir... Il est par sa turgidité l’image du flux vital en tant qu’il passe dans la génération. » Si Lacan était shivaïste sans le savoir, de nombreux penseurs occidentaux se révèlent également assez proches de certaines spiritualités extrême-orientales. Et si Freud avait voyagé en Inde et en Chine et non en Grèce ou à Rome, nul ne sait ce qu’il aurait écrit sur le yoga ou l’acupuncture.
L’homme moderne subit la modernité : son antidote se trouve aux antipodes dans des sociétés traditionnelles dont les spiritualités n’ont pas varié depuis des siècles alors que les nôtres ont dû s’adapter à l’air du temps. Si nous avions encore la messe en latin et les prêtres en soutane, on s’intéresserait moins aux tantras tibétains ou aux robes safran des moines bouddhistes. Le voile islamique succède aux cornettes des bonnes sœurs, comme le ramadan au carême. Il y a derrière l’attrait de l’Orient éternel le regret d’un Occident révolu.
Peut-on faire la synthèse entre ces spiritualités à la fois incomparables et indissociables ? Le syncrétisme (cette « union des Crétois » contre un ennemi commun) serait la fusion des spiritualités contre le matérialisme économique. Paul Ricœur y dénonce le danger d’une confusion des apparences, l’amalgame des périphéries de croyances, l’ignorance du cœur des doctrines : l’écorce ne fait pas l’arbre ni l’habit le moine.
Brice Bingono-Mekoulou, dessinateur franco-camerounais, est au contraire « convaincu que si chacun reformulait sa propre religion, dans un syncrétisme sans entrave, nous convergerions vers des valeurs communes ». Reste à mesurer le pouvoir totalitaire d’une spiritualité unifiante succédant à un matérialisme dialectique se voulant universel. Du Parti unique à l’Église commune, il y a le même rêve globalisant des foules artificielles. Contre l’adhésion obligatoire à l’Esprit unifié, il reste cette jalousie mesquine du voisin dénigré, ce chauvinisme latent d’un orgueil déplacé, et ce vaccin anti-mondialisation que Freud nommait le narcissisme des petites différences.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis