2003
TOPIQUE
L’expérience du « maître intérieur »
[*]
Christoph Theobald
15 rue Monsieur 75007 Paris
Le diagnostic de Nietzsche qui réduit le christianisme à une morale vouée à
se dissoudre semble se vérifier aujourd’hui, tout du moins en Europe. En 1966, le théologien
K. Rahner préconise pour le croyant le retour indispensable à l’expérience de Dieu, qui se
manifeste dans sa vie en l’éclairant « de l’intérieur ». Il lie indissociablement cette dynamique
à ce qui est à la fois propre de l’humain et de l’Esprit de Dieu et la nomme « mystagogie ».
Au croisement de ces deux pronostics, nous pouvons situer l’expérience du « maître
intérieur » consignée par Augustin dans son De magistro. À la lumière de ce traité et des
Évangiles, nous constatons que la transformation de la relation entre maître et disciple se
déroule en trois temps : à la guérison de la peur d’être succède le temps de l’amitié, jusqu’à
ce que la figure du maître, désormais intériorisée, ouvre le sujet à sa propre unicité.
Expérience mystique et conscience éthique apparaissent ainsi indissociables, conduisant le
croyant sur la voie de sa propre autonomie.Mots-clés :
Morale, Expérience mystique, Conscience éthique, Maître intérieur, Mystagogie.
Nietzsche’s analysis of Christianity that predicted that this moral doctrine
was sentenced to extinction seems to be coming true today, in Europe at least. In 1966,
theologian K. Rahner advised all believers that they had to go back to directly experiencing
God, who would then light up their lives “from within”. He links this process with what is
both most essentially human and most essentially part of the Spirit of God and calls it
“mystagogy”. Between the diametrically opposed positions of Nietzsche and Rahner, we
can perhaps situate the experience of the “Master Within” of Saint Augustine as expressed
in his work De Magistro. In the light of this treatise and the scriptures, we can see how the
bond between master and disciple is transformed in three stages – first the fear of being is
lifted, then follows a period of friendship until the figure of the master, now interiorised,
opens the subject up to his own unity. The mystic experience and ethical conscience appear
closely linked here, leading the believer down the path towards his own autonomy.Keywords :
Moral doctrine, Mystic Experience, Ethical Conscience, Master Within, Mystagogy.
On connaît le diagnostic de F. Nietzsche qui voyait dans la foi chrétienne
de son époque, dépossédée par la Réforme de son unité dogmatique, une morale
vouée à se dissoudre : « Le christianisme en tant que dogme a été ruiné par sa
propre morale; c’est ainsi que le christianisme doit maintenant aller à sa ruine
aussi
en tant que morale – nous sommes au seuil de cet événement », prophétise-t-il dans sa
Généalogie de la morale
[1]. Même si l’on n’accepte pas le geste
philosophique et la loi des trois états (dogme – morale – dissolution) qui sous-tendent ce pronostic, on ne peut pas nier que cette vision a pour elle une certaine
plausibilité – au moins en Europe –; quand on réalise par exemple à quel point
la prédication officielle de l’Église s’est progressivement déplacée vers le
champ de la morale. Nietzsche est convaincu que « toutes les grandes choses
périssent par elles-mêmes, par un acte d’autodestruction », et si le christianisme
a engendré l’idéal du vrai, celui-ci finit, après deux mille ans de discipline du
vrai, par renoncer au mensonge par excellence qu’est la croyance en Dieu. À
notre époque, la véracité chrétienne qui survit ainsi comme morale, finira par
tirer la conclusion suprême, la conclusion contre elle-même; cela arrivera quand
elle posera la question « que signifie la volonté de vérité ? »
En 1966, Karl Rahner, voyant pointer notre monde postmoderne et pluriculturel qui prend en effet ses distances par rapport à « l’ascétisme du vrai »,
fait un tout autre diagnostic. Dans sa conférence
Spiritualité autrefois et aujour-d’hui, il développe pour la première fois l’idée que « le fidèle de demain devra
être un mystique qui fait une expérience de Dieu, ou il ne sera plus »; il le fait
en pleine connaissance du poids historique qui pèse sur le terme « mystique »,
lequel signifie, comme il le précise, « un croire dans l’élément de l’Esprit saint
[2] ».
Pour Rahner, « une liberté véritablement humaine » doit être comprise à l’avenir
comme moment interne de ce croire qui se manifeste dans « une vie séculière,
vécue avec droiture et sans réserve »; l’éthique fait donc partie de la mystique
« parce que Dieu aime le monde et le gracie sans être son concurrent jaloux
[3] ».
C’est précisément à l’endroit où les deux pronostics de Nietzsche et de
Rahner se rencontrent et s’opposent que je voudrais introduire l’expérience du
« maître intérieur », consignée par saint Augustin dans son De magistro qui
s’organise à partir du célèbre conseil de Jésus laissé à ses disciples : « Ne vous
faites pas appeler “maître” : car vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous
frères. » La référence à saint Augustin se justifie aisément dans ce cahier quand
on considère le tournant anthropocentrique qu’il inaugure dans l’histoire de la
mystique chrétienne. Elle s’impose davantage encore quand on pense que la
transformation de la relation entre maître et disciple, voire son intériorisation
radicale, est ce qui détermine simultanément la forme de l’expérience mystique
et celle d’une conscience éthique mise sur la voie de l’autonomie.
L’expression augustinienne qui déloge le maître et le place à l’intérieur du
sujet est en fait paradoxale : elle fait pressentir, comme d’ailleurs la consigne
même de Jésus, que l’expérience chrétienne déborde le paradigme traditionnel
du maître et du disciple, ne se laissant pas entièrement retraduire en terme
d’enseignement ou de pédagogie. Les
Lumières européennes l’ont pourtant
essayé, à la suite d’un Clément d’Alexandrie
[4]; la célèbre ouverture de
L’Éducation du genre humain (1780) de G. Ephr. Lessing en est un bon témoin :
« La révélation est au genre humain ce que l’éducation est à l’individu.
L’éducation est la forme de révélation qui est donnée à l’individu; la révélation
est la forme d’éducation qui a été donnée au genre humain et qui continue à
l’être. » La réplique de la théologie catholique des XIX
e et XX
e siècles se situe
grosso modo sur le même registre éducatif : elle réaffirme seulement la clôture
de la Révélation, comprise comme corpus de vérités qui a été confié à l’Église
enseignante
(mater et magistra) pour qu’elle instruise l’humanité. Dans le
premier cas, celui de Lessing, la révélation continue, grâce au travail de l’Esprit
éducateur dans l’histoire occidentale de l’émancipation : la théologie libérale
finit par la réduire à son noyau éthique, justifiant ainsi le diagnostic d’un
Nietzsche qui observe la moralisation progressive du christianisme. Dans le
deuxième cas, la révélation est close, ne laissant à l’Esprit que la fonction
d’assister l’Église enseignante dans sa charge de « répéter » et de « réactualiser » l’origine christique, une fois pour toutes posée : en défendant sa forme
dogmatique, le catholicisme tente d’échapper à la ruine, annoncée par l’auteur
de la
Généalogie de la morale.
Mon hypothèse est que nous souffrons, certes, d’une opposition grandissante
entre une conception dogmatique et une interprétation moralisante de la foi
chrétienne, mais sans nous apercevoir à quel point le style ou la forme de
relation en Église ou entre chrétiens et autres croyants, supposés par ces deux
figures, sont radicalement inadéquats. Comme si nous étions frappés d’une
sorte de surdité séculaire, individuelle et collective, par rapport à la consigne
de Jésus, interdisant d’appeler quelqu’un sur terre « maître », « père » ou
« docteur ». Ne faut-il pas s’interroger aujourd’hui, dans le champ chrétien, sur
les limites du paradigme de l’enseignement et du maître ? C’est précisément ce
que Rahner a fait, dans sa conférence de 1966, en déplaçant le centre de gravité
du mystère chrétien de la péd-agogie vers la myst-agogie, sans abandonner,
bien sûr, son métier d’enseignant : « Nous avons besoin d’une mystagogie, dit-il, qui nous initie à l’expérience religieuse dont tant de gens disent qu’ils ne
peuvent la découvrir en eux-mêmes; une mystagogie, précise-t-il encore, qu’il
faut transmettre de telle manière que chacun puisse devenir son propre mystagogue. » Il va de soi que ce tournant historique et mystique de la foi qui insiste
sur l’élément de l’Esprit – « croire dans l’élément de l’Esprit » – touche à l’économie même de la Révélation et exige qu’on repense la fonction que nos
Écritures donnent au Pneuma hagion.
Je partirai donc, dans un premier temps, de l’expérience augustinienne du
« maître intérieur », en relisant ce texte à partir du déplacement que je viens
d’évoquer à l’instant; je reviendrai ensuite très brièvement au diagnostic du
moment présent de la foi dans nos sociétés européennes, qui était au départ de
ma relecture du De magistro, avant de proposer, à partir de ce point critique,
quelques jalons de la mystagogie tant réclamée par Rahner, il y a trente ans déjà.
Il s’agira de développer quelques critères pour reconnaître de l’intérieur même
de la tradition chrétienne l’authenticité d’une expérience mystique, tout en
honorant son caractère multiforme, infiniment plus diversifié en tout cas que
le laissent soupçonner les frontières du christianisme institué.
1 – LE DE MAGISTRO DE SAINT AUGUSTIN
Il faut un enseignant aussi expérimenté que saint Augustin pour penser,
comme il le fait, les enjeux de son métier : « Votre charité le sait », disait-il un
jour aux auditeurs de ses sermons, « nous n’avons tous qu’un seul Maître et,
sous son autorité, nous sommes des condisciples. Nous ne sommes pas vos
maîtres parce que nous vous parlons du haut d’une estrade; mais le maître de
tous est celui qui habite en nous tous ».
[5] C’est là le sujet de son dialogue avec
son propre fils Adéodat, mort environ en 390 et présent dans ce mémorial
qu’Augustin lui a dressé dans le
De magistro, publié probablement peu après.
Le texte du dialogue
Ce texte « n’est pas un dialogue sur l’impossibilité du dialogue, pas plus que
sur l’impossibilité de l’enseignement, mais sur leurs
conditions de possibilité »
,
dit G. Madec, qui a mieux fait apparaître le plan de l’ouvrage et la structure
circulaire de son argumentation
[6]. Il montre comment l’exposé étrange de sa
théorie du signe et du langage sert à Augustin pour mettre l’esprit de son interlocuteur en condition de comprendre la thèse du maître intérieur : après avoir
fait dire à Adéodat que le but du langage est d’enseigner, il l’amène à admettre
que rien ne s’enseigne sans signes; mais c’est pour s’appliquer ensuite à lui
démontrer que les signes n’enseignent rien. Le langage est donc réduit à sa
matérialité pure, pour faire ressortir, en ce point extrême d’extériorité, l’intériorité et la profondeur de l’esprit : « J’ai appris – ainsi Adéodat conclut-il cet
entretien avec son père – par l’avertissement
(admonitio) de tes paroles que les
mots ne font qu’avertir l’homme pour apprendre, et qu’il y a très peu de chances
que le langage révèle quelque chose de la pensée de celui qui parle; mais la
vérité de ce qui est dit, celui-là seul nous l’enseigne qui, lorsqu’il parlait à
l’extérieur, nous a averti qu’il habite à l’intérieur; et désormais, sa grâce aidant,
je l’aimerai avec d’autant plus d’ardeur que je ferai plus de progrès en
apprenant » (14,46). Le schéma de communication d’Augustin est donc
d’emblée triangulaire : il n’y a de communication entre les esprits – et donc
enseignement – que par leur union préalable (transcendantale, dirait Rahner)
à la Vérité, au Verbe, dont la présence illuminatrice est constitutive de tout
esprit créé.
S’arrêter là serait cependant se priver de la pointe du dialogue. Augustin est,
comme Jésus lui-même, persuadé de l’ambiguïté fondamentale de la relation
maître-disciple : « le seul maître de tous est au ciel » (14,46). Or, il veut
comprendre de l’intérieur ce que ce précepte de Jésus lui donne à croire, en
dépassant la particularité de cette parole. D’où son très long développement
anthropologique sur le langage, qui s’inspire probablement de Plotin et de
Porphyre, pour mettre en valeur l’énigme d’une communication avec son fils
et d’une transmission pourtant réussie au cœur même des limites structurelles
de communicabilité et de transmissibilité : peut-on enseigner l’amour ardent ?
Sans craindre trop l’anachronisme, j’évoque ici, en passant, la lecture faite
par le P. Beirnaert de cet autre dialogue qui se noue, dans la spiritualité
ignatienne, entre l’exercitant et celui qui donne les
Exercices, avec la conscience
aiguë de « quelque chose d’intransmissible, qui est tout entier à répéter par le
sujet dans la discontinuité et la coupure d’avec tout ce qui est transmis
[7] ».
« L’acharnement, dit Beirnaert, à insister (...) sur l’exercice des facultés
naturelles, qui semblent ne laisser aucun espace à “la grâce”, ouvre, par son
échec même, la place vide où le processus pourra avoir lieu, sans jamais avoir
été proposé comme un objectif au vouloir. »
Quelque chose d’analoge se joue en effet dans la stratégie d’argumentation
d’Augustin qui conduit Adéodat au point critique d’une extériorité complète
entre la matérialité des mots ou des signes utilisés et les pensées (les signes
n’enseignent rien, dit-il), rendant ainsi possible – rien de plus, rien de moins –
la reconnaissance intérieure du vrai; extériorité étrange cependant, à nos yeux
de modernes, parce qu’elle va jusqu’à séparer la pensée et le sujet qui l’expose :
« Les maîtres font-ils profession de faire percevoir et retenir leurs propres
pensées, et non pas les disciplines qu’ils pensent transmettre en parlant ? Et
qui est donc aussi sottement curieux qu’il envoie son fils à l’école pour
apprendre ce que le maître pense ? Mais lorsque les maîtres ont exposé par les
mots toutes ces disciplines qu’ils font profession d’enseigner, y compris celle
de la vertu et de la sagesse, alors ceux que l’on appelle des disciples examinent
en eux-mêmes si ce qui a été dit est vrai, en regardant (en intuitionnant), cela
va de soi, la Vérité intérieure selon leur force (interiorem illam Veritatem pro
viribus intuentes). C’est alors qu’ils apprennent » (14,45). Les choses se passent
comme si la Vérité restait ici dans une extériorité ou une distance impersonnelle, tout en, étant, bien sûr, intérieure au sujet et adaptée même à la mesure
de ses forces.
Le regard au-dessus de l’enclos
Je reviendrai à la fin de mon parcours au problème spéculatif qui se
pose ici. Ajoutons pour le moment que ce régime d’extériorité du langage
et des signes est lié, chez Augustin, à l’état de péché. Non pas que l’extérieur
ou le sensible soient mauvais (il a bien évidemment quitté le manichéisme);
mais ils sont de fait le lieu d’un asservissement, d’une superbe
(superbia),
qui a laissé comme des séquelles dans la structure du langage. Ils peuvent
toujours jouer le rôle d’avertissement
(admonitio) d’un passage à effectuer.
Mais il faudra attendre que « l’unique vrai Maître, la Vérité incorruptible, le seul
maître intérieur se soit fait extérieur pour nous rappeler de l’extérieur à
l’intérieur
[8] ».
Pour nous autres modernes, cette extériorité dualisante se dresse là, devant
nous, comme un mur qui empêche notre compréhension. Et pourtant Augustin
lui-même ne cesse de regarder au-dessus de l’enclos dans le jardin apparemment
inaccessible du paradis (l’état ante-lapsaire, comme on disait autrefois). Au
paradis, avant le péché, Dieu irriguait l’homme par une source intérieure, parlant
immédiatement à son intelligence : « et ainsi l’âme humaine ne recevait pas les
paroles de l’extérieur comme une pluie tombant de nuages, mais elle était
rassasiée de sa propre source, c’est-à-dire de la vérité répandue dans son
intérieur
[9] ». Vision paradisiaque, certes, mais surtout prophétique ou utopique;
Augustin le sait quand il renvoie ici à la source intérieure qui jaillit pour la vie
éternelle dont nous parle le Christ johannique (Jn 4,14). Mais, dans son
De
magistro, prend-il toute la mesure de cette prophétie accomplie ? Il est en effet
difficile de comprendre la consigne de Jésus, de n’appeler personne sur terre
maître, sans se référer à la prophétie de Jérémie : « Ils ne s’instruiront plus entre
compagnons, entre frères, répétant : Apprenez à connaître le Seigneur; car ils
me connaîtront tous, du plus petit au plus grand » (Jr 31,3 1-34); texte maintes
fois repris par le Nouveau Testament (et dans l’épître aux Hébreux par exemple),
souvent dans un contexte pneumatologique.
Une alternative se présente ici qui reste comme enveloppée d’une indétermination dans le discours d’Augustin : selon le choix qui sera fait par l’histoire,
l’axe théologique se déplacera.
Une alternative
Va-t-on se fixer sur l’état de péché qui a laissé ses séquelles dans l’extériorité
du langage et qui se manifeste dans l’ambivalente capacité des maîtres de ce
monde à séduire leurs disciples ? On leur opposera le seul magistère véritable,
celui de l’Église, institué par le Christ lui-même comme instance d’avertissement
(admonitio) ? Poussé par les débats sur la grâce et d’interminables
conflits christologiques, on en viendra alors insensiblement à concevoir la
fonction du
magisterium comme garant de l’unicité du Christ
[10]. À ce titre, il
s’opposera de plus en plus à tous ceux, spirituels ou mystiques, qui « abolissent
et accomplissent » cette extériorité objective en faisant l’expérience d’être
devenus eux-mêmes d’autres Christs. Et puisque ce jeu d’opposition se déroule
toujours sur le plan de l’extériorité objective (le
forum externum, comme on dira
plus tard), contestée par certains et réinvestie encore plus fermement par le
droit ecclésial, on arrivera finalement à réduire l’enseignement à l’instruction,
c’est-à-dire à une communication de vérités surnaturelles, inaccessibles à la
raison, par le canal de l’enseignement de l’Église, porte-parole de la Vérité
incréée d’un Dieu qui exige soumission plénière de notre raison créée (on aura
reconnu les affirmations majeures du Concile Vatican I).
Une autre lecture du
De magistro nous reconduit vers l’Écriture : elle part
non de l’approche linguistique mais de la fin du texte, du précepte de Jésus dans
les synoptiques, réservant le titre de maître à l’Unique, et de l’effacement des
maîtres au profit de l’expérience absolument singulière du « maître intérieur ».
La question théologique est alors celle de comprendre ce passage du Christ,
docteur, en chacun, de ce Christ dont Eph 3,16-17 (cité au début et à la fin du
De magistro, 2 et 38) dit qu’il habite dans « l’homme intérieur ». Peut-être
Augustin, soucieux de sauvegarder l’impersonnelle objectivité du Verbe illuminateur de tout homme, n’arrive-t-il pas à penser réellement l’engendrement
d’une multiplicité d’uniques par l’unique Maître. Or, c’est précisément dans la
disparition de l’unique Maître, condition pour que son identité passe à la
multitude, que le Nouveau Testament situe le travail du
Pneuma. Ce passage
suppose bien des maîtres ou pédagogues et des disciples; jamais pourtant
l’enseignement, et encore moins l’instruction, ne peuvent assurer l’accès à cette
expérience qui est toujours de l’ordre d’une révélation : « ses yeux s’ouvrirent »,
« il sortit du rêve », écrit saint Ignace dans son
Récit, tout en reconnaissant que
« Dieu se comportait avec lui de la même manière qu’un maître d’école se
comporte avec un enfant : il l’enseignait
[11] ». Le paradigme de la pédagogie ou
de l’enseignement est comme traversé et transformé par celui de l’illumination
ou de la découverte « à partir de soi-même et de sa propre source ». C’est précisément ce que Rahner désigne par le terme de mystagogie.
Il est évident que l’Écriture, dans sa diversité, se situe plutôt du côté de
cette deuxième branche de l’alternative. Certes, elle ne connaît pas l’expression
du « maître intérieur »; mais on y trouve l’équivalent avec des différences
d’accents entre la théologie paulinienne et la théologie johannique, qui ont été
dans la suite trop vite harmonisées. La théologie paulinienne parle du « Christ
en nous ». Paradoxalement, on vérifie que le Christ habite dans l’apôtre, quand
il se communique à la communauté : « Puisque vous voulez la preuve, leur dit
Paul, que le Christ parle en moi... éprouvez vous-mêmes ! Ou bien ne recon-naissez-vous pas que Jésus Christ est en vous ? » (2 Co 13). À partir de
l’expérience de Damas, révélation du Fils en Paul (Ga 1,15s), le Pneuma se
définit comme passage du Christ en nous : « Dieu a envoyé dans nos cœurs
l’Esprit de son fils, qui crie : Abba – Père » (Ga 4,6). La théologie johannique,
moins christocentrée que celle de Paul, accentuera davantage l’aspect de la
connaissance et d’enseignement : le Paraclet, l’esprit de vérité auprès de vous
et en vous, vous enseignera la vérité tout entière (Jn 14,15sv). Le lien entre
l’Esprit et le Christ se « détend »; celui-ci doit s’en aller pour que le Paraclet
puisse venir et prendre son profil de nouveauté et toute sa mesure dans « la
communauté du disciple bien-aimé », comme on a dit récemment. Dans cette
perspective, le père Congar a raison d’appeler le Pneuma « co-instituant de
l’Église », même si cette expression risque d’affaiblir quelque peu la force
critique que cet Esprit doit exercer au sein de l’Église.
Devant cet arrière-plan de l’alternative qui vient d’être exposé, je voudrais
maintenant revenir à mon hypothèse qui lie le diagnostic de Nietzsche observant
la moralisation progressive du christianisme ou l’actuelle redogmatisation à
une sorte de surdité collective à propos de la consigne de Jésus interdisant
d’appeler quelqu’un sur terre maître, père ou docteur.
Ce que je considère comme « pathologique » dans le christianisme actuel
tient moins au contenu de l’enseignement ecclésial qu’à sa forme, c’est-à-dire
à la manière d’exercer un magistère qui ne sait pas s’auto-limiter pour faire
confiance au « maître intérieur » qui habite déjà chaque fidèle, voire tout être
humain. Comme je l’ai suggéré dans la première partie, cette absence de
confiance a des raisons doctrinales. Elle s’appuie en dernière instance sur un
diagnostic de la condition humaine, radicalement fragilisée par le péché et
soumise à de multiples maîtres auxquels il faudrait opposer le seul véritable
magisterium. Depuis Léon XIII, l’Église met toute son énergie à dénoncer la
disparition de la conscience du péché dans une société permissive et hédoniste.
Mais est-ce vraiment la passion débridée (et donc à contrôler) qui caractérise
l’homme contemporain ? N’est-il pas plutôt marqué par l’angoisse et par une
sorte de retrait face à des puissances qui menacent son identité et son sens du
réel ? N’attend-il pas alors de l’Église tout autre chose qu’une prédication
morale ? Le soupçon le plus grave porte donc sur la capacité de l’Église à
prendre la mesure de l’actuelle conditio humana.
Pour donner un peu de chair à ce diagnostic global, je me réfère ici aux
analyses de E. Biser (successeur de Guardini et de Rahner dans la chaire de
« vision chrétienne du monde et philosophie de la religion » à Munich)
[12]. Parmi
toutes les analyses de la situation spirituelle de l’Europe, c’est la sienne qui me
paraît la plus sereine. Elle part de l’érosion progressive de l’espace symbolique de la foi (de l’univers des mystères) par le sécularisme. En même temps,
cette érosion provoque, chez les croyants, une sorte de « paralysie du langage »
liée à des problèmes dramatiques de communication dans l’espace ecclésial et
à l’absence de confiance foncière, que Biser appelle aussi « hérésie émotionnelle ». Elle installe enfin au cœur de l’homme – là précisément où quelques
théologiens (comme Rahner par exemple) ont osé concentrer le mystère chrétien
en appelant à l’expérience mystique de « l’autocommunication de Dieu » – une
difficulté durable à se concentrer, une faiblesse qui rend incapable de préférer
la force personnalisante du Dieu de la résurrection à des représentations molles
et impersonnelles, comme l’idée de réincarnation.
Le diagnostic de Biser nous intéresse ici parce qu’il relie intimement ce
qu’il perçoit de la condition humaine, à savoir un certain espoir de trouver dans
la foi racine et asile pour l’existence, et ce qu’il critique dans une manière
d’exercer la responsabilité apostolique qui frustre précisément cette attente.
D’où, selon lui, une « irritation » généralisée, aggravée encore par ce qu’il
appelle un « schisme vertical » qui défait progressivement les liens entre la tête
de l’Église et sa base. La conséquence en est que beaucoup de croyants, ne se
sentant plus entendus ni compris, sont exposés à une « trivialisation » de la foi,
à de nouveaux fondamentalismes et à des phénomènes pseudo-religieux pour
combler un vide spirituel de plus en plus béant.
Dans cette recherche pour mieux percevoir notre situation spirituelle, et
quittant ici le diagnostic de Biser, je soulignerais pour ma part le caractère
structurellement incertain de nos sociétés modernes. La multi-appartenance
des sujets, imposée par la mobilité sociale, est devenue règle générale.
Simultanément, ils subissent une expérience temporelle de plus en plus éclatée.
S’ajoute à cela une prodigieuse pression, exercée sur les consciences, par la
standardisation des styles de vie. L’économie les a introduits dans un régime
impitoyable de comparaison et de compétition, qui risque de détruire, à la
longue, nos identités humaines. Mais ce qui peut produire la mort des sujets peut
aussi susciter une sorte de soubresaut : cela nous permet de souligner le caractère
« miraculeux » de toute existence humaine. Je veux dire par là : le fait que
quelqu’un « tienne debout » dans la contingence de son existence n’a rien de
« naturel » et ne relève d’aucune évidence; il suscite à juste titre notre
admiration.
Nous touchons là, me semble-t-il, au point critique où un « tournant de la
foi » est déjà en train de se produire : l’émergence d’une conception mystique
de la foi qui exige un exercice de l’enseignement entièrement fondé sur la
confiance faite au « maître intérieur » au cœur de tout sujet.
Nous voilà au seuil de l’itinéraire dont je voudrais indiquer quelques
jalons, me laissant guider par deux perspectives convergentes : d’abord le
souhait de K. Rahner, rappelé tout au début, d’une « mystagogie qu’il faut transmettre de telle manière que chacun puisse devenir son propre mystagogue »;
ensuite la « logique » des récits évangéliques qui ne racontent pas seulement
l’itinéraire de Jésus, mais ce qu’il devient en et pour ceux et celles qui croisent
son chemin. Il y a là comme un double défi à sortir d’une fausse objectivité,
qu’elle soit historicisante, moralisante, cultuelle ou doctrinale. Depuis le Jésus
de Bultmann (1926) nous sommes en effet convaincus qu’on ne peut pas
s’affronter correctement à l’histoire, à ces récits évangéliques en particulier,
sans se laisser affecter par elle. À ce respect méthodologique de ce qu’on a
appelé, en terme technique, « cercle herméneutique » (déjà en œuvre dans
les textes eux-mêmes) s’ajoute pour ma part la conviction doctrinale qu’il
faut aussi sortir la figure de Jésus de sa distance seigneuriale (tant mise en
avant par la christologie encore récente des titres glorieux). C’est à cette
condition qu’aujourd’hui pourra se produire une rencontre qui respecte la
progressivité des récits : « ce qu’il devient en et pour ceux et celles qui croisent
son chemin »; cette formule qui insiste sur un « passage », une « passation » ou
un « transiter » fait pressentir en effet où se situe en régime chrétien la fonction
du Pneuma.
Guérison
Au point de départ de cet itinéraire, l’expérience de guérison; les récits
évangéliques ne laissent aucun doute sur ce point. Les épisodes en question
nous livrent aisément leur logique : il s’agit, chaque fois, de sortir de la foule
anonyme ou indifférenciée et de « passer » ainsi, si je puis dire, le seuil de l’intériorité, « espace » où le sujet est subitement confronté à sa propre unicité
incomparable. Sans simplifier outre mesure leur richesse étonnante, toutes ces
scènes nous présentent des guérisons de la peur d’être; elles convient le lecteur
à une communication de ce que Tillich a désigné par le terme de « courage
d’être », et qui se manifeste dans la position de celui qui désormais se tient
debout devant l’autre : guérison et unicité reconnue s’identifient dans cette
nouvelle posture.
Certes, ces expériences sont souvent greffées sur des situations d’exclusion
sociale ou de maladie; elles touchent aussi les zones de la culpabilité humaine,
accordant au bénéficiaire la joie de la réconciliation. Mais la guérison répond
en dernière instance à une « nécessité » (Not-wendigkeit) plus fondamentale,
souvent recouverte par une tradition moralisante, à savoir l’identité et le pouvoir
d’être des sujets. Matthieu les a admirablement fixés dans ces métaphores,
empruntées à Isaïe et revivifiées au contact de la figure de Jésus : « Lui ne brise
pas le roseau froissé, il n’éteint pas la mèche qui fume encore, jusqu’à ce qu’il
ait conduit le droit à sa victoire » (Mt 12,20).
Peut-être faut-il entendre dans toutes ces scènes de rencontres, à la lisière
de la masse humaine, l’appel à une « démesure proprement divine ». Devenir
unique face à autrui, n’est-ce pas à proprement parler devenir « comme
Dieu lui-même ? » La perspective de cette « démesure d’intériorité » pourrait
faire peur au sujet et le provoquer à reculer dans l’indistinction, mais, dans
la rencontre, elle est subitement découverte comme étant « à sa mesure ».
La « limite » entre « mesure » et « démesure » est en effet si incroyablement
mobile qu’elle ne cesse de tarauder nos consciences balancées comme
des roseaux dans le vent. Habitués à des frontières précises, nous voudrions
fixer aussi celle-là, une fois pour toutes; en comparant nos mesures, en
légiférant sur la bonne mesure, la massification et la production de multiples
standards et de modes de vie sur mesure faisant le reste. Jamais pourtant
la démesure de l’un ne sera à la mesure de l’autre. La guérison consiste
précisément dans la traversée heureuse de toutes ces résistances déréalisantes;
elle est le début d’une découverte de « Dieu » comme manifestation gracieuse
de sa démesure à la mesure de tant et de tant de mesures humaines, devenues
toutes, de ce fait, incomparables : et c’est cette découverte-là que Jésus appelle
« foi ».
Au cœur de cette première étape, un mot clé : dynamis. Cette force, qui
passe de l’un à l’autre – « Jésus s’aperçut qu’une force était sortie de lui »
(Mc 5,30) –, indique bien la première fonction du pneuma, la plus élémentaire,
à savoir la manifestation d’une puissance d’exister (d’une « foi qui transporte
les montagnes », en termes bibliques). Grâce à un échange de gestes de puissance
(dynameis), qui constituent chacun en son unicité, c’est une force absolument
singulière qui émerge : elle n’est rien d’autre que ma capacité à tenir debout au
bord d’une démesure à ma mesure.
À égalité...
Quand il se produit, l’événement d’une telle guérison remplit tout l’espace
expérimental d’un sujet. Mais, parvenu à ce point, un changement de perspective
peut s’opérer, inaugurant une nouvelle étape sur l’itinéraire mystagogique.
Certes, la guérison cache d’abord la personne de celui qui guérit, même si en
réalité celle-ci n’a été possible que parce que sa présence est la guérison. C’est
ce cache-cache, si je puis dire, qui fait la force des épisodes évangéliques; il y
a dans cette identité entre l’aide apportée et celui qui l’apporte comme un
passage possible qui dynamise les récits : éprouver la présence bienfaisante de
l’autre peut conduire au désir de le connaître et de connaître ce qui l’habite. On
passe dès lors de la relation « asymétrique » de guérison au rapport symétrique
de compagnonnage ou d’amitié. Le quatrième Évangile dit la chose avec force
et précision : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans
l’ignorance de ce que fait son maître (kyrios); je vous appelle amis (philoi),
parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait
connaître » (Jn 15,15).
L’égalité ou la « mutualité » de l’amitié, visée ici et dans le contexte
plus large des discours d’adieu, reste cependant menacée par la violence
que les Écritures approchent de multiples manières. Elle est plus ou moins
subtile et peut en effet parcourir tous les registres : de la simple influence
jusqu’au meurtre ou à l’humiliation d’autrui; elle n’opère pas seulement au
sein de nos relations interpersonnelles mais traverse aussi nos institutions,
quelles qu’elles soient d’ailleurs, au sens où elles sont à la fois le champ où
elle se manifeste et le moyen de la réguler. Les normes morales et leurs
garants (« maîtres, docteurs ou pères... ») tirent de cette situation historique d’une violence de fait leur légitimité. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans
le monde complexe des éthiques et d’analyser la mise en place de normes,
voire d’instances institutionnelles
[13]. Il suffit de signaler une alternative, décisive
pour notre sujet : si la violence exige en effet l’intervention de la norme et de
ses représentants, ces derniers enseignent et imposent-ils simplement un ordre
extérieur, ou sont-ils portés par l’espoir que la gestion des inévitables conflits
puisse faire appel à l’autonomie des consciences et au sens éthique des groupes
humains ou sociétés ? Et quel prix sont-ils prêts à payer pour rendre crédible
leur invitation ?
C’est à ce type de question que s’intéressent les récits bibliques. Après avoir
critiqué ceux qui se disent « maître », « père » ou « docteur », Matthieu essaie,
au sein même d’une vision hiérarchique des relations, de redresser la barre, en
allant dans le sens opposé : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur;
quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé »
(Mt 23,11). Il n’est pas sûr que ce verset ait la même force utopique que le texte,
cité plus haut, qui émane de la communauté johannique. Ayant traversé tout le
registre hiérarchique, celle-ci le quitte; peut-être parce qu’elle présente l’extraordinaire ambiguïté d’une asymétrie renversée qui peut basculer, à tout moment,
en fausse humilité, ou encore parce qu’elle est comme attirée par une tout autre
métaphore : celle de l’amitié qui la conduit par le Cantique des cantiques vers
l’enclos du jardin dont il était déjà question chez Augustin.
Pour mieux saisir la logique de cette deuxième étape, essentiellement
éthique, de l’itinéraire mystagogique, je vais me servir d’un texte de Philon
d’Alexandrie, tiré de son traité
De somniis, sur les rêves, magnifique commentaire d’un certain nombre de songes consignés dans le premier Testament. C’est
l’image de la balance, déjà présente dans ce que je viens de dire, qui nous
permettra de nous souvenir de la première étape et d’engager peut-être la
suivante : « Tous les amis de Dieu
(théophileis), écrit-il, s’appliquent à échapper
au tourbillon des affaires constamment bouleversées par l’agitation des flots,
pour se mettre au mouillage dans les ports calmes et sûrs. Ne vois-tu pas,
comme il est dit d’Abraham le sage, qu’il “se tient debout en face du Seigneur”
(Gn 18,22) ? En effet, quand est-il normal pour l’intelligence de pouvoir se tenir
debout sans plus osciller comme sur une balance, sinon lorsqu’elle est en face
de Dieu, regardant et regardé
(horosa te kai horoménè) ? Car alors son équilibre
vient de deux choses : de ce qu’elle regarde l’Incomparable et de ce fait n’est
pas tirée en sens contraire par des réalités semblables à elle, et de ce qu’elle est
regardée, parce que l’âme que le Maître a jugée digne de Son regard, il l’a élue
pour sa seule excellence, Lui-même
[14]. »
Nous touchons ici à la deuxième fonction du pneuma, la krisis ou le
jugement, parfaitement adapté aux métaphores du tourbillon et de la balance.
Le « mensonge » (que nous avons déjà rencontré dans le diagnostic de
Nietzsche) réside dans l’indifférenciation de la foule; mais, d’après les récits
évangéliques, il s’insinue aussi dans la communauté des compagnons ou amis,
voire les institutions humaines par le biais de l’ambition hiérarchique. Le
jugement fait alors sortir du tourbillon chaotique, non pas en imposant un ordre
moral extérieur, mais en laissant jouer la balance, jusqu’à ce qu’advienne
l’Incomparable qui crée le repos dans le mouvement et l’égalité ou la mutualité
entre uniques. Son champ privilégié est l’histoire spirituelle des individus –
Philon évoque la figure d’Abraham le sage qui « se tient debout en face du
Seigneur » –; mais il n’est pas impossible de relire l’itinéraire de groupes, de
sociétés entières ou de mouvements, comme par exemple l’histoire de l’œcuménisme ou des rencontres interreligieuses, sous l’angle d’un jugement
éthico-spirituel : le simple fait de la rencontre, rendue possible, voire nécessaire
par l’état présent de l’humanité, remet l’identité de chacun des partenaires en
jeu; la balance recommence à bouger. Pour combien de temps ? Personne ne
le sait; mais on ne voit pas d’autre issue que la victoire, sur une violence
toujours renaissante, par la reconnaissance d’autrui « pour sa seule excellence ».
Regardant, regardé...
« Se tenir debout en face de Dieu, regardant et regardé »; cette formule
étonnante nous introduit dans la dernière étape de l’itinéraire mystique. Le
regard est en effet un thème tout à fait central dans les Écritures qu’on pourrait
facilement suivre à travers les récits évangéliques, jusque dans le célèbre épisode
du jeune homme riche, regardé avec amour par un Jésus qui ne refuse pas
seulement le titre « Bon Maître » mais suggère en même temps, dans sa réponse
à ses disciples, que le « regard d’amour » appartient à celui qui seul est bon et
qui « peut tout » (Mc 10,17-31). Le thème revient aussi sous la plume de l’apôtre
Paul; il l’inscrit dans un mouvement d’inversion qui aura une très grande
postérité spirituelle et théologique : « À présent nous voyons dans un miroir et
de façon confuse, chante-t-il dans son hymne, mais alors, ce sera face à face.
À présent, ma connaissance est limitée, alors je connaîtrai comme je suis connu »
(1 Co 13,12). Une partie de la tradition soulignera la distance eschatologique
qui s’exprime ici : saint Anselme, par exemple, qui entame comme une plainte
après avoir développé son argument ontologique : « Que tu es éloigné de mon
regard, de moi qui suis si présent à ton regard !
[15] » Un autre courant, Nicolas
de Cues par exemple dans son
De visione Dei
[16], insistera plutôt sur la coïncidence absolue entre le regard de l’homme et le regard même du Père.
Comment accéder à cette expérience, apparemment incommunicable, d’une
immanence réciproque ? Les Écritures nous livrent ici la métaphore du miroir,
déjà rencontrée dans la première lettre aux Corinthiens. On la trouve pour la
première fois dans la littérature sapientielle qui comprend l’énigmatique sagesse
de vie des humains comme miroir de Dieu : « La sagesse est un reflet de la
lumière éternelle, un miroir sans tâche de l’activité de Dieu et une image de sa
bonté. Comme elle est unique, elle peut tout : demeurant en elle-même, elle
renouvelle l’univers et, au long des âges, elle passe dans les âmes saintes pour
former des amis de Dieu et des prophètes » (Sg 7,26s). À la hauteur du Nouveau
Testament, l’expérience sapientielle de Dieu intègre subitement l’unicité de
ceux qui y accèdent et la communiquent; je l’ai déjà noté. D’un côté, ceux qui
rencontrent la figure de Jésus sont amenés à reconnaître en lui l’Unique, la
sagesse : « il est devenu pour nous sagesse de Dieu », proclame la lettre aux
Corinthiens (1 Co 1,30). « En lui, ajoute Colossiens, sont cachés tous les trésors
de la sagesse et de la connaissance » (Col 2,3). Mais, de l’autre côté et d’un
même mouvement, seul son effacement permet l’accès d’une multitude à la
même expérience chaque fois unique. Dans la deuxième lettre aux Corinthiens,
reprenant encore une fois la métaphore du miroir, l’apôtre Paul conclut ainsi
l’itinéraire : « Nous tous, le visage dévoilé, nous reflétons à l’instar d’un miroir
la gloire du Seigneur » (2 Co 3,18).
C’est peut-être dans ces versets que nous retrouvons, en termes bibliques,
l’expérience visée par Augustin quand il parle du « maître intérieur ». Cette
expérience sous-tendait en fait l’ensemble des trois étapes du parcours mysticoéthique vers l’autonomie intérieure : celui qui guérit devient progressivement
l’ami et, finalement, le « maître intérieur », qui n’est plus ni intérieur ni extérieur,
parce qu’il s’est pour ainsi dire multiplié en disparaissant, ayant « formé,
comme dit le livre de la Sagesse, une multitude d’amis de Dieu et de prophètes ».
Que cette « formation » enlève progressivement toute garantie et tout appui
extérieurs à ceux qui se découvrent ainsi « debout », pour les livrer à la mystérieuse relation entre une multitude d’uniques, cela aussi ressort de ce qui
précède.
Au centre de cette dernière étape se trouve une troisième fonction du
pneuma, que je désigne par le terme de « réflexivité », en pensant à la métaphore
du miroir : le livret des Exercices propose au retraitant de «... réfléchir en soi-même ». En se référant à la deuxième lettre aux Corinthiens (3,18), on pourrait
parler aussi de la fonction de transfiguration (metamorphôsis), tant choyée,
depuis Simon le théologien, par les orthodoxes. Elle suppose bien évidemment
la disparition du miroir, pour que l’immanence de Dieu puisse être réalisée
dans l’apparition d’un immense réseau de relations entre uniques. Avec cette
troisième fonction, le sujet arrive vraiment au bout du parcours : il a laissé
totalement advenir en lui-même son origine, démesure divine à sa mesure.
Désormais, cette force de vie qui le constitue unique en relation avec d’autres
uniques le fait tenir en lui-même, bien qu’il reste travaillé de l’intérieur par la
limite critique d’une démesure qui déborde à jamais sa propre mesure. Peut-être la difficulté spéculative éprouvée, au contact du De magistro de saint
Augustin, vient-elle du fait qu’il maintient une extériorité ultime entre le Verbe
et la pensée propre des sujets, du maître et du disciple. Or, c’est l’effacement
même du Verbe qui les constitue, chacun, dans la singularité absolue de sa
propre « réflexion ».
Tout en déployant l’expérience du maître intérieur, j’ai voulu indiquer
quelques critères, permettant de reconnaître de l’intérieur même de la tradition
chrétienne l’authenticité d’une expérience mystique. L’établissement de ces
critères relève bien évidemment de la pneumatologie. Pour ma part, j’ai surtout
insisté sur la fonction de l’Esprit : l’Esprit opérateur exerçant la fonction de
passage ou de passation dans l’advenir – faut-il parler de l’engendrement ? –
d’une relation qui constitue chacun comme unique : chose difficile à penser,
comme le montrent les méandres du De magistro. Il me semble qu’avec les
Écritures et notamment les Évangiles, il faut décliner cette fonction de passage
du pneuma, en passant de l’excès ou de la démesure d’une dynamis, par une
krisis d’ordre éthique, vers un certain type de « réflexivité ». Il serait tentant de
réduire l’expérience mystique au dernier des trois moments analysés plus haut,
qui pousse en effet l’immanence divine jusqu’au bout. Or, dans une perspective
de pneumatologie chrétienne, l’authenticité du « croire dans l’élément de
l’esprit » dépend en dernière instance de l’articulation entre les trois étapes
parcourues. Une expérience « mystique » qui quitterait le sol charnel de la
communication pour se soustraire au travail éthique de la krisis et qui ne s’inscrirait pas dans la manifestation élémentaire d’une puissance d’exister, serait
en tout cas difficile à discerner comme trace de l’Esprit.
L’insistance sur la relation n’étonnera que celui qui réduit l’expérience
mystique à son aspect individuel. Or, partir du style ou de la forme de relation
en Église ou entre chrétiens et autres croyants présente un double avantage. On
est amené à penser d’emblée l’unité originaire entre mystique et éthique qui se
manifeste à l’endroit précis où unicité et relation s’appellent mutuellement :
affrontée à la violence et au mal, l’expérience éthique est déjà « précédée » ou
portée par le « miracle » de la régénération d’une puissance d’exister et « suivie »
ou accomplie par l’épreuve de l’immanence singularisante de la bonté divine
au sein même du croire. Si nous souffrons, selon le diagnostic posé tout au
long de ces pages, d’une opposition grandissante entre une conception dogmatique, voire dogmatiste, de la foi chrétienne, et sa dissolution moralisante,
peut-être une renaissance pourra-t-elle venir d’un déplacement du centre de
gravité du mystère chrétien, du paradigme de l’enseignement ou du maître vers
celui d’une mystagogie.
Il s’ensuivrait la prise de conscience, ô combien évangélique et si redevable
à l’itinéraire de Thérèse de Lisieux, que l’expérience mystique – au sens
rigoureux du terme – n’est pas le privilège d’une élite, mais livrée à tous et accessible bien au-delà des frontières du christianisme institué. Ce serait l’autre
avantage de notre approche relationnelle. A-t-on déjà suffisamment réfléchi à
ce que beaucoup de ceux et celles qui, dans les Évangiles synoptiques, croisent
l’itinéraire de Jésus, accèdent gratuitement à une existence fondée sur la
conscience et un croire tout élémentaire, sans devenir ses disciples ? Nos
Écritures « inspirées » peuvent en effet être lues aujourd’hui comme mystagogie vers une expérience d’humanité qu’elles se refusent d’accaparer ou
d’annexer; elles nous donnent ainsi à comprendre que les vocables « Esprit »
ou « spirituel » désignent en dernière instance le geste – seigneurial – qui consiste
à laisser être les autres qui ne partagent pas notre foi, sans renoncer pour autant
à l’unité du genre humain et à l’unicité de sa destinée bienheureuse en Dieu.
Le fait que la « puissance d’exister », qui inaugure le chemin retracé plus haut,
soit gérée très différemment selon les traditions spirituelles de l’humanité, ne
nous empêche pas de faire valoir nos critères d’authenticité, basés en dernière
instance sur l’unité du versant mystique et éthique de l’expérience humaine du
croire – à condition cependant que nous ne cessions de nous laisser atteindre
par l’unicité d’autrui.
[*]
Cet article est paru, sous le titre de « L’expérience du “maître intérieur”. À propos du
tournant mystique de la foi dans la tradition chrétienne », dans « Éthique et mystique »,
Revue
d’éthique et de théologie morale. « Le supplément », n° 212, Paris, Éditions du Cerf, Mars-avril
2000, pp. 9-31.
[1]
F. Nietzsche,
Généalogie de la morale, III, 27.
[2]
K. Rahner,
Frömmigkeit früher und heute, dans
Schriften VII, Benziger, Einsiedeln, Zurich,
Cologne, 1966,22.
[3]
Ibid., 24sv; Rahner ne parle pas ici d’« éthique » mais de « vie séculière et de service du
monde »
(weltliches Leben und Dienst an der Welt).
[4]
Cf. l’introduction de H.-I. Marrou au
Pédagogue de Clément d’Alexandrie (SC 70,7-11) :
le
Pédagogue constitue le second volet d’un triptyque consacré à décrire l’œuvre du Verbe divin
dans la vie du chrétien »; il est précédé par le
Protreptique et suivi par le
Didaskalos.
[5]
Augustin,
Sermo 134,1,1 (dans
PL 38,72sv); cf. aussi son
Commentaire de la première
épître de Jean III, 13 où il relie le thème de l’onction (Esprit) et celui du Maître intérieur : « “Et
vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne, parce que son onction vous enseigne sur toutes
choses” (1 Jn 2,22). Que faisons-nous donc, mes frères, en vous enseignant ? Si son onction vous
enseigne sur toutes choses, nous travaillons comme en pure perte ! (...) Il y a là, mes frères, un
grand mystère à méditer : le son de nos paroles frappe vos oreilles, le Maître est au-dedans »
(SC 75,208-213; nous remercions G. Madec pour cette indication).
[6]
Augustin,
De magistro, dans BA 6, DDB, Paris, 1976,33.
[7]
L. Beirnaert,
Aux frontières de l’acte analytique. La Bible, saint Ignace Freud et Lacan,
Paris, Seuil, 1987,237.
[8]
Contra epistulam Fundamenti, 36,41, dans BA 17,492sv.
[9]
Augustin,
De Genesi contra manichaeos, II, 4,5-5,6 (dans PL 34
, 198sv).
[10]
Cf. C. Theobald,
L’Épître aux Hébreux dans la théologie de la foi de saint Thomas au
Concile Vatican I, dans Ch. Reynier et B. Sesboüé (éd.)
, « Comme une ancre jetée vers l’avenir ».
Regards sur l’épître aux Hébreux, Médiasèvres, Paris, 1995, pp. 19-35.
[11]
Ignace de Loyola,
Récit. 25 et 27, dans
Écrits DDB, Paris, 1991,1032sv.
[12]
Cf. E. Biser,
Glaubensprognose. Orientierung in postsäkularistischer Zeit, Styria, Graz,
Vienne-Cologne, 1991 (cf. notre compte rendu dans
RSR 81/2 1994, pp. 290-294).
[13]
La formule de P. Ricœur – « visée de 1a “vie bonne” avec et pour autrui dans des institutions justes »
(Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 202) – peut suggérer ce monde
complexe.
[14]
Philon d’Alexandrie,
De somniis II, dans
Les œuvres de Philon d’Alexandrie 19, Paris,
Le Cerf, 1962,226s.
[15]
S. Anselme,
Proslogion, XVI, dans
L’œuvre de S. Anselme de Cantorbery I (éd.
M. Corbin), Paris, Le Cerf, 1986, p. 268sv.
[16]
Nicolas de Cues,
Le Tableau ou la vision de Dieu, V, Paris, Le Cerf, 1986, p. 39sv.