2003
TOPIQUE
Institution, expérience et inconscient
[*]
Pour une étude pluridisciplinaire des traditions religieuses
Ysé Tardan-Masquelier
École française de yoga
3 rue Aubriot 75004 Paris
La notion de tradition religieuse subit bien des distorsions dans la modernité
areligieuse. Les sciences humaines permettent pourtant de cerner sans réductionnisme le
processus complexe de la transmission. On propose ici d’étudier la dynamique de trois
grands axes qui structurent toute tradition : le travail de l’institution qui élabore les canons
et encadre les interprétations; l’expérience trans-générationnelle, à travers les chaînes de
maîtres à disciples ou les milieux familiaux; la présence du facteur collectif inconscient
qui modèle l’être au monde des individus. Le premier axe intéressera plutôt l’exégèse, la
théologie et la sociologie; le second, la psychologie, les fonctionnalismes, le structuralisme; le troisième, la phénoménologie et la psychanalyse.Mots-clés :
Tradition, Transmission, Révélation, Interprétation, Maître/Disciple, Paternité/Filiation, Inconscient.
The notion of religious tradition becomes quickly distorted in our modern
a-religious society. Human sciences do however allow us to look more closely at the
complex process of transmission without our being immediately reductive. This article
revolves around the three main axes of any tradition – the time it is established, with the
formulation of the dogma that governs interpretation, then trans-generational experience
of it, from master to disciple and down through families and the part played by the collective
unconscious that forms the being in the world of individuals. The first axis deals with
exegesis, theology and sociology. The second with psychology, functionalism, structuralism and the third, phenomenology and psychoanalysis.Keywords :
Tradition, Transmission, Revelation, Interpretation, Master/Disciple, Paternity, Filiation, Unconscious.
Les mots « tradition », « traditionnel », « traditionalisme » n’ont, semble-t-il, jamais été aussi utilisés qu’aujourd’hui. Galvaudés, usés par une apparente
banalité, ont-ils encore un sens ? Devant cette difficulté, je chercherai à mettre
en lumière quelques axes qui pourraient faire l’objet de recherches très ouvertes
sur différentes approches.
Le premier axe intéressera plutôt l’exégèse, la théologie et la sociologie;
le second, la psychologie, les fonctionnalismes, le structuralisme; le troisième,
la phénoménologie et la psychanalyse. Mais je ne crois pas qu’il soit réellement
profitable, même par souci de clarté, de durcir trop ces distinctions; chaque
réalité constitutive de l’histoire d’une communauté se laisse déchiffrer, dans des
proportions variables, à la fois par les différentes disciplines. C’est d’ailleurs
toute la spécificité de la démarche anthropologique que de proposer, à travers
le pluralisme articulé des points de vue, une appréhension un peu plus globale
de chaque réalité religieuse. Ici c’est l’homme, dans son enracinement historique, qui constitue la référence dernière. La tradition est porteuse d’hommes,
mais l’homme est porteur de la tradition. Afin qu’on ne voie pas là un simple
jeu de mots, je proposerai des exemples précis permettant d’illustrer chacune
des pistes de la recherche.
1 – LA CONSERVATION INSTITUTIONNELLE DE LA RÉVÉLATION
ET L’ÉLABORATION DES CANONS
Quelques thèmes particulièrement importants semblent, d’une culture
à l’autre, se présenter de manière presque universelle lorsqu’une tradition
cherche à se définir elle-même : son rapport à une primordialité ontologique, qu’on appelle « la Révélation »; son statut second, mais normatif; la
sacralisation de la Parole qui l’institue et la vivifie de l’intérieur, tout au long
de son histoire; l’effort pour délimiter et conserver les textes sacrés, les mythes
et les rites fondateurs, les canons et les dogmes; pour discerner entre la multiplicité des interprétations; pour définir les compétences des personnels
spécialisés. Ces préoccupations tissent la trame de la mémoire collective
explicite.
Révélation et tradition
Prenons l’exemple indien. Là, les mots établissent une distinction très ferme
entre Révélation et tradition : entre shruti, « ce qui a été entendu », et smriti, « ce
dont on se souvient ». Dans le modèle théorique que les théologiens construisent,
smriti commence lorsque shruti est close; en réalité, le tableau historique des
canons hindous montre un certain flottement. Quelques textes, contemporains
des premiers développements de la mémoire collective, sont pourtant classés
comme « révélés »; c’est le cas de la Bhagavad Gîtâ, généralement appelée
Bhagavatopanishad, afin de bien affirmer que son contenu transcende largement
sa dimension historique et présente un caractère fondateur, au même titre que
les autres Upanishad. Sur le plan conceptuel cependant, la distinction reste
ferme : il y a une antériorité ontologique de la Révélation qui s’origine dans la
transcendance de la Parole. Et il y a en même temps une subordination et une
créativité de la tradition : soumission à la littéralité de la Parole qui fait de
certaines « philosophies », comme la Mimâmsa ou la linguistique, des conservatoires du texte, de la phrase, du mot, de la syllabe et du son; créativité très
grande, attestée par la chaîne ininterrompue des commentaires, le surgissement
de nouvelles questions, la poésie dévotionnelle.
Smriti, c’est la fixation et la conservation de la Révélation; c’est aussi son
interprétation – ses interprétations, plutôt, dans un contexte non dogmatique –
et son accomplissement, au sens où, sans elle, l’individu ne pourrait mettre en
acte le contenu des textes originels. La notion même de smriti demeure
cependant fort complexe, et plutôt que d’une tradition hindoue, on devrait parler
d’un jaillissement successif de traditions secondes (métaphysiques et voies
d’évolution, mystique [bhakti], tantrisme et même néo-hindouisme actuel),
sans oublier cependant que chacune d’entre elles se doit de prouver son
attachement sans faille à la vérité absolue et transcendante de la shruti. Elle peut
le faire de diverses manières, par l’argumentation philosophique qui prouve la
conformité de ses concepts aux vérités contenues dans les Écritures, par l’orthopraxie très marquée dans les courants dévotionnels ou encore par la citation
d’une chaîne ininterrompue de maîtres le long de laquelle se transmettent
intactes ces mêmes vérités.
La dialectique entre
shruti et
smriti est remarquable; de l’une à l’autre,
on constate un amoindrissement et des enrichissements. Un amoindrissement d’abord : la Parole fonde le réel, tandis que la mémoire traditionnelle ne fait que le gérer ou le répéter. Je citerai à ce propos le proverbe
hindou qui veut que « lorsqu’un brahmane a perdu sa vache, il la cherche dans
les Vedas
[1] ». La tradition se trouve donc dans une dépendance et une subordination par rapport au degré absolu de réalité qui définit la Révélation. Mais, en
même temps, « se souvenir » ne constitue pas une opération morte; c’est refaire
le réel, rassembler les éléments cachés par les accidents historiques, construire
un réseau de significations qui replace la particularité de l’expérience individuelle dans la densité de l’origine. On le voit bien avec le Vedânta qui cherche
à abolir la dimension temporelle par un recours à l’originel, par un lien direct
refaisant de l’homme le contemporain des Pères védiques. Cette mémorisation
du divin révélé par la Parole répond bien au terme platonicien d’anamnèse qui,
justement, désigne une mémoire métahistorique, verticale. La
smriti, dans cette
perspective, se situe à l’articulation de la diachronie et de la synchronie : d’une
part, la régulation ou la médiatisation des vérités principielles dans la succession
des générations et des changements socioculturels; d’autre part, le rappel
incessant de l’expérience religieuse primordiale, celle des grands sages compositeurs du Veda (
rishis).
Fonction normative de la tradition
Très répandue par les livres de Mircea Eliade, l’idée de la fonction réitérative de la tradition a pris une grande place dans les études anthropologiques.
On recense les très nombreux exemples d’expressions signifiant à peu près
ceci : « Comme nos ancêtres, nos pères, nos fondateurs ont fait, nous aussi,
nous faisons. » Il y a donc une norme établie, soit par une première génération
humaine, soit même par les textes révélés. Après avoir lavé les pieds de ses
apôtres, Jésus dit : « Je vous ai donné un exemple afin que vous fassiez comme
je vous ai fait » (Jn 13,15).
Il appartiendra ensuite à la tradition d’inscrire ce message dans l’actualité
et les conditions de vie des croyants successifs. Parfois, la Révélation ne traitant
pas des questions pratiques, des savoir-faire ou des comportements religieux,
la tradition elle-même « invente » un ordre quotidien. C’est le cas en islam
où la sunna constitue, aux côtés du Coran, le deuxième pilier de la praxis
religieuse. J’aimerais ici rappeler les orientations sémantiques de ce mot
préislamique, formé sur la racine sémitique SNN, « aigu, aiguisé », « chemin,
voie »; SNH signifie « être âgé »; en hébreu, SNH a trois acceptions : « répéter,
réitérer »; « changer, différer »; « étudier »... On pourrait difficilement trouver
meilleur résumé des implications du terme de tradition ! Que la tradition soit à
la fois ce qui répète et ce par quoi quelque chose change apparaît comme
paradoxal, sauf à bien comprendre le sens de la fonction normative. En effet,
elle pose les principes et les conséquences de la Révélation, ses applications à
la vie humaine : le Coran énonce, la sunna permet que cette Parole devienne la
règle de vie de la communauté. Mais, par ailleurs, elle relaie et complète très
vite le Livre, car dès la fin de son premier siècle d’existence, le groupe purement
arabe se trouve confronté à l’immensité de ses conquêtes et à la mosaïque d’us
et coutumes religieuses qui s’y pratiquent. La sunna établit donc peu à peu une
jurisprudence et répond à des problèmes inédits, mais en maintenant toujours
son rapport à l’origine. Les premiers compagnons du Prophète servent de
modèle, leurs comportements rituels et alimentaires – dont le Coran ne parle
pas – sont sacralisés, puisque Dieu leur a donné sa bénédiction. Mais la sunna
doit également innover, sous peine de ne pouvoir gérer la conquête, de ne
pouvoir maintenir l’identité spirituelle des successeurs du Prophète. On connaît
la complexité des problèmes auxquels elle devra faire face : l’histoire nous
montre à la fois l’extraordinaire homogénéité de l’islam, et ses multiples visages,
ceux de l’islam indien, de l’islam africain, de l’islam d’Asie centrale, de l’islam
européen... Mais bien d’autres religions nous offrent des exemples de cette
fonction normative de la tradition qui, tournée vers l’écoute incessante de la
Révélation et attentive à en saisir la moindre inflexion, devient l’espace où des
générations successives disent à la fois leur nouveauté et leur désir de se
conformer à l’origine. La Torah orale et le Talmud, la tradition apostolique, la
parole des Anciens du bouddhisme théravadin sont autant d’expressions spécifiques de cette double recherche de fidélité et d’adaptation, de ce double statut
de la tradition, seconde ou subordonnée à la Révélation et fondatrice du temps
de l’action humaine.
La tradition, espace des interprétations
« L’interprétation et la tradition sont l’envers et l’endroit de la même historicité », dit Paul Ricœur
[2]. L’effort d’anamnèse s’épuiserait dans la conservation
d’images mortes; transmettre un contenu ne consiste pas à remettre à son
successeur un ensemble de représentations closes, mais à expliciter les règles
qui font que les significations restent ouvertes et vivantes.
Ce qui est véhiculé s’est généralement révélé sous la forme d’une Parole
divine, Parole du Dieu de la Genèse biblique, langue des dieux des différentes
cosmogonies égyptiennes, (devabhâshya) que reçoivent les rishis védiques. La
Parole créatrice constitue en quelque sorte le germe vibratoire du cosmos. Elle
nécessite une herméneutique, souvent symbolisée sous l’aspect d’un
déploiement spatial ou du déroulement d’un fil, ou encore d’une traduction
dans les dialectes imparfaits de la Babel humaine. Elle fait donc l’objet d’une
manipulation, d’où les fréquentes allusions au fait que, transmettre, c’est inévitablement trahir, mais c’est aussi s’exposer à une responsabilité dangereuse. La
tradition se constitue à la fois de la multitude des lectures, et des règles qui
limitent l’arbitraire et l’incohérence des tentatives de déchiffrement.
On retrouverait ici les grandes dominantes du langage symbolique,
permettant en même temps l’innovation du sens et la conservation des strates
antérieures de l’expérience religieuse. Proche, familier, aisément personnalisable, le symbole porte une actualité; grâce à lui, on peut réutiliser d’anciennes
images désinvesties. Par exemple, l’hymne gnostique de la Perle récupère les
vieilles significations, diffuses, du vêtement et de la nudité, du voyage vers
l’Orient, du trésor; et il les surdétermine en créant un niveau de sens propre à
l’anthropologie gnostique, expression de la découverte d’une Connaissance
transfigurante et salutaire qui dissocie l’âme de la nature mondaine, déchue, et
fonde son statut d’altérité radicale. Les traditions utilisent ainsi des symboles
qui possédaient déjà leur propre histoire et les placent dans une autre perspective
temporelle; elles les appellent à opérer des médiations différentes, parce que
les problèmes qui se posent à la génération contemporaine sont nouveaux. Le
caractère diachronique de ce processus interprétatif est fondamental : seul, il rend
compte des couches successives, des rejaillissements, des retours, des glissements qui font la vitalité d’une religion.
Par ailleurs, interpréter, c’est se placer dans l’immédiate proximité de
la parole originelle, s’exposer à son rayonnement; canaliser une énergie
créatrice, surhumaine; assumer la responsabilité de manifester dans un langage
limité le Verbe illimité. C’est pourquoi la tradition fixe les modalités de
l’interprétation, et fonde des enseignements spécialisés aptes à former les
maîtres en exégèse. Partout, des institutions coraniques aux yeshivots juives,
des écoles brahmaniques aux séminaires catholiques, l’interprétation est soumise
au contrôle méticuleux qui assure sa conformité, soit à la loi cosmique, soit
à la doctrine, soit au dogme. Seuls des « spécialistes » ont les aptitudes requises
pour la faire avancer, en instaurant la discussion sur certaines de ses articulations non essentielles et donc soumises à la diachronie, ou à certaines
déchirures. On voit ainsi s’opérer sur le vif des arbitrages entre l’ancien et le
nouveau, comme chez les théologiens védantins, qui entendent faire de leur
méthodologie la « fin » et la « finalité du Veda » (veda-anta), c’est-à-dire affirmer
que leur interprétation, nouvelle en apparence, clôt la Révélation parce
qu’elle en exhume la signification dernière, ontologique, par une redécouverte
de l’originel.
Entre tradition et interprétation s’instaure une sorte de réciprocité : une
tradition est faite de l’ensemble cohérent des interprétations qu’une communauté donne de ses croyances, mais sans cet effort de la mémoire collective pour
relire et scruter à nouveau ses contenus, il n’y aurait aucune interprétation
neuve de l’expérience religieuse.
L’institutionnalisation des contenus
Textes sacrés, mythes et rites fondateurs, traités dogmatiques font l’objet
d’une conservation scrupuleuse dont la vénération qui entoure les livres sacrés
dans les sanctuaires constitue un excellent symbole dans les cultures où l’écriture
a une place importante. J’insiste peu ici sur des aspects qui ont été très largement
étudiés par les historiens, et montrent le rôle fondamental du document écrit
dans le maintien de la mémoire explicite. En contexte d’oralité, la situation se
présente sous un jour plus complexe. La tradition y apparaît d’abord comme
moins institutionnalisée, plus fragile, dans la mesure où elle semble à la merci
d’une rupture dans la chaîne des spécialistes, d’une déchirure dans la trame
des formules, des généalogies, des listes classificatoires. Ici, les hommes sont
les porteurs, et des modes de transmission, et des contenus transmis. Et on peut
avoir le sentiment, de l’extérieur, d’un certain arbitraire, ou même d’écarts avec
tel ou tel mythe, dans la manière dont un griot, un barde, un « homme de
parole », racontent une légende consacrée. Bien souvent, seuls le canevas, la
cohérence interne du récit se maintiennent, alors qu’une grande liberté est
laissée aux récitants; ainsi s’explique, comme dans le Veda et les Upanishad,
ou chez les premiers aèdes grecs que certains d’entre eux aient une très haute
réputation et d’autres non. À y regarder de près, cette réputation, si elle est
effectivement fondée sur l’habileté, la souplesse de la langue, la musique du
verbe, ne se mesure pas qu’à cela. Elle découle d’une résonance entre le sens
de ce que dit le poète védique ou grec, la manière dont il le dit, l’occasion
rituelle ou l’expérience religieuse auxquelles il l’applique : la notion de connivence ou de « connexion cachée » guide toute la dynamique de la parole inspirée.
Ainsi, même là où il n’y a pas la caution d’une orthodoxie, le réseau sous-jacent de symboles obligés et d’images convenues offre sa ligne très ferme à
l’expression des vérités traditionnelles.
Ce réseau rend la mémoire collective plus durable, faisant ressortir les
grandes articulations des parentés dans les généalogies royales, par exemple;
plus étendue aussi, d’où la surprise des ethnologues confrontés à l’extraordinaire capacité des hommes traditionnels à emmagasiner des centaines de
séquences longues et complexes. Il est vrai qu’insensiblement la remontée dans
le passé historique, bien que plus reculée que dans nos sociétés, fait place à un
temps légendaire, mais qui n’apparaît pas comme moins fiable; les événements
qui s’y produisent sont aussi avérés que ceux dont on se souvient de manière
« datable ». Une civilisation orale présente donc un degré d’organisation et de
conservation des contenus qui ne nécessite pas le même niveau d’objectivation
qu’une société dominée par l’écriture mais qui met en jeu le comportement,
l’être-au-monde de l’individu et sa relation aux autres. Amadou Hampâté Bâ
explique très clairement cela dans l’avant-propos de ses Mémoires, à l’intérieur d’un paragraphe titré « La mémoire africaine » :
« La mémoire des gens de ma génération, et plus généralement des peuples
de tradition orale qui ne pouvaient s’appuyer sur l’écrit, est d’une fidélité et
d’une précision presque prodigieuses. Dès l’enfance, nous étions entraînés à
observer, à regarder, à écouter, si bien que tout événement s’inscrivait dans
notre mémoire comme dans une cire vierge [...]. Pour décrire une scène, je n’ai
qu’à la revivre. Et si un récit m’a été rapporté par quelqu’un, ce n’est pas
seulement le contenu du récit que ma mémoire a enregistré, mais toute la scène :
l’attitude du narrateur, son costume, ses gestes, ses mimiques, les bruits ambiants
[...]. Lorsqu’on restitue un événement, le film enregistré se déroule du début
jusqu’à la fin en totalité. C’est pourquoi il est très difficile à un Africain de ma
génération de résumer. On raconte en totalité ou on ne raconte pas. On ne se
lasse jamais d’entendre et de réentendre la même histoire ! La répétition, pour
nous, n’est pas un défaut
[3]. »
Il n’en demeure pas moins que toute l’histoire d’une tradition pourrait
s’écrire à travers la succession des oscillations qui déportent ses courants majoritaires, tantôt vers le pôle du conservatisme institutionnel, tantôt vers celui de
la créativité « sauvage ». Les deux extrêmes ne se rencontrent jamais à l’état
pur, car ils représentent des états limites de la culture, ses « tentations » à certains
tournants de son évolution. Mais, en tant que tendances, ils forment un couple
de forces antagonistes constamment à l’œuvre dans la diachronie d’une communauté religieuse.
2 – LA SUCCESSION DES INDIVIDUS ET LA PLACE DE L’EXPÉRIENCE
Si la tradition porte les individus, les éduque, au sens étymologique du
terme
[4], vers une certaine vision des relations entre l’homme et le divin, inversement l’homme est aussi le porteur de la tradition, et cette constatation s’impose
plus fortement avec les avancées récentes des sciences humaines. Sans
paradigmes vivants, la référence à la Révélation ou à de grands ancêtres fondateurs deviendrait savoir mort ou même disparaîtrait. Ces aspects de la
transmission intéressent plus particulièrement les sociologies et la psychologie,
surtout lorsqu’ils s’appuient sur des relations extrêmement personnalisantes,
comme celles qui unissent le maître et son disciple, ou le parent instructeur et
son enfant. Je distinguerai ici quelques « pistes » de travail, dont certaines ont
été largement étudiées, mais nécessiteraient d’être replacées dans la perspective
plus générale de
modèles anthropologiques de la transmission.
Initiations religieuses et chaînes chez les gardiens des traditions
La fonction de garde des textes et des comportements normatifs nécessite
un mode de formation très particulier, aboutissant à une qualification à la fois
technique et spirituelle. Technique : l’apprentissage des mythes et légendes, la
maîtrise des rythmes, le développement extraordinaire de la mémorisation,
l’accompagnement gestuel et chanté, sous-tendu par des exercices corporels,
etc. Spirituelle : la capacité à « être ensemencé » par la Parole révélée, à accueillir
une compréhension du sens symbolique, à accepter de se situer dans une position
seconde et médiatrice. Le bon transmetteur est donc un expert, mais il est plus
que cela : un degré élevé d’intimité avec sa tradition fait qu’il dépasse la
répétition pour « enfanter » à nouveau chaque fois qu’il récite. Cette dimension
presque biologique le distingue fortement, sur le plan fonctionnel, de l’homme
de l’institution. Plus libre – il improvise, il va souvent d’une cour princière à
une autre, de village en village –, il doit répondre à des exigences intérieures
plus élevées et ses initiations sont souvent dangereuses. L’ethnologie présente
de très nombreux exemples, fort bien étudiés, de ces porteurs des valeurs traditionnelles qui incarnent leurs cultures respectives. Ces hommes sont de
véritables « conservatoires vivants »; on connaît le joli mot d’Amadou Hampâté
Bâ : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »
Même dans les sociétés où l’écriture sert également à la mémorisation des
contenus, comme dans les pays bouddhistes, certains hommes demeurent les
agents principaux de la transmission orale. Encore actuellement, les moines
birmans et thaïs savent par cœur l’énorme canon et commencent leur récitation
par l’expression consacrée « evam me asutam », « ainsi ai-je entendu », attestant
de la réalité d’une chaîne de « spécialistes ». On retrouve chez eux, clairement
explicitée, la double dimension de leur formation, technique et spirituelle,
puisque y sont nettement spécifiées les deux fonctions de l’apprentissage des
textes sacrés : conservation de la culture religieuse; pacification du mental et
ouverture de la compréhension supérieure.
Même lorsque le transmetteur n’apparaît pas toujours comme un sage, et
ressemble parfois à un simple répétiteur, ce qui prime, c’est son intégration à
une chaîne dont il constitue le maillon contemporain. En tant qu’homme de la
mémoire, sa relation à la diachronie du groupe, très forte, s’exprime par sa
généalogie initiatique. Cela le distingue du théologien et de l’exégète ou du
commentateur, qui se réfèrent à la littéralité du Texte sacré ou de la Parole
révélée et n’ont donc pas besoin de cette affirmation d’une continuité ininterrompue dans les relais humains. Cela le rapproche, au contraire, du maître
spirituel, qui lui aussi appartient à une « famille » remontant à un ancêtre
fondateur ou à une divinité initiatrice. Ces chaînes font l’objet d’une attention
particulière dans certaines communautés, surtout orales, et peuvent se prêter à
des interprétations structurales, au même titre que les systèmes de parentés. Je
pense ici à l’étude remarquable de Georges Charachidzé qui, partant des
analyses de Claude Lévi-Strauss et de Georges Dumézil, comprend de l’intérieur tout le
Système religieux de la Géorgie païenne
[5], et rénove les observations
sur le chamanisme : en montrant que le
kadag géorgien se définit comme un
chaman ayant un statut social précis, recevant une initiation traditionnelle,
maîtrisant ses pouvoirs magico-religieux, il met au jour des relations d’opposition/complémentarité entre voie de transmission socio-économique et chaîne
« spirituelle », les deux étant, de toute façon, religieuses.
Le modèle du maître
Je choisirai ici de mettre l’accent moins sur la description des différents
styles de guides que sur la relation elle-même, dans la dynamique transformante qu’elle instaure : de maître à disciple, le mouvement de la transmission
passant au premier plan, alors que, le plus souvent, on s’intéresse au contenu
des instructions. Il s’agirait de faire apparaître une telle communication, allant
jusqu’à la communion, pour ce qu’elle est réellement : une expérience vivante,
impliquant deux êtres dans leur totalité organique, psychique et spirituelle. Un
très court passage du
Shatapatha Brâhmana illustre bien cette synergie : « Je
suis venu pour recevoir l’initiation ! » Par cette formule, il s’offre au brahman.
« Je veux devenir un initié ! » Par cette formule, il se voue au brahman. Alors
le maître lui demande : « Quel est ton nom ?
[6] » Ce vieux texte védique met en
lumière, avec une simplicité extrême, qu’avant toute définition des qualités du
maître, priment trois impératifs : l’appel du disciple, le dialogue symbolisant
la relation, et la référence au Principe (
brahman) transcendant.
Au demeurant, est-il pensable de définir précisément qui est le maître
spirituel ? Rien n’est moins sûr. Tout gardien de la tradition, tout ministre du
rite peut l’être; et même des sages qui contestent la tradition au nom d’un retour
à l’expérience intérieure fondatrice – on pense à Bouddha, à Jésus, à certains
gnostiques. Le mystique, l’ascète, le fou de Dieu, le prêtre ou le poète, le psychanalyste – qui ne sont pourtant pas des maîtres – peuvent faire fonction
d’initiateurs et d’accompagnants. Les maîtres spirituels ont-ils des métiers ?
Ils sont philosophes comme Ibn Arabî ou roulent des cigarettes dans une
boutique de Bombay comme Sri Nisargadatta Maharaj. Alors, qu’est-ce qui
fait le maître ? Sans hésitation, on doit répondre que c’est le disciple : « C’est
en fait l’étudiant qui fait le maître, et non le maître l’étudiant », dit Swami
Prajnanpad, un des gourous indiens actuels qui a le plus réfléchi à cette fonction
de guidance.
Paradoxalement, les maîtres sont rares mais ils peuvent être découverts
partout. Si rien ne permet de distinguer les vrais sages, si le maître authentique
ne dit pas qu’il l’est, qui va le dire ? Essentiellement deux grandes Paroles : la
Parole divine, qui parle par sa bouche, empruntant justement son souffle pour
répéter inlassablement ce qui est, la norme cosmique en tant que terrain de la
réalisation des disciples. Et la voix de l’expérience intérieure, car « celui qui
n’est pas encore engendré n’est pas capable d’engendrer ses enfants spirituels »,
dit Syméon le Nouveau Théologien. Fort de ces deux autorités, la tradition
ininterrompue et l’expérience qui l’a fait renaître à une dimension plénière de
lui-même, le maître devient la matrice où se tisse l’embryon du nouvel homme
que son disciple est appelé à incarner. D’un point de vue anthropologique, il
paraît donc indispensable d’aborder ce qui fonde le double mouvement de transmettre et de recevoir dans une perspective plus transversale; ici, les différences
culturelles sont moins apparentes, tandis que montent au premier plan les grands
archétypes d’une relation présentant à la fois toute la complexité d’une « cure
d’âme » transformante et la simplicité abrupte d’une présence qui se révèle
comme « maître intérieur », indépendamment des expressions traditionnelles.
Dans certaines sociétés, le modèle du maître, tout en s’incarnant de manière
très libre selon les individus et les époques, a été quasiment institutionnalisé
par le biais du symbolisme très puissant de la chaîne initiatique. On trouve
cette organisation en lignées, par exemple, dans les tarîqa musulmanes, chez
les maîtres hindous et tantriques, et dans les collections d’apophtegmes des
Pères du désert, où l’expression : « Abba untel dit qu’Abba untel a dit que... »
n’est pas rare. Ainsi le maître décline-t-il son identité à travers sa généalogie,
mais une généalogie symbolique qui finit par sortir de la diachronie pour se
greffer directement à un niveau primordial. Les traités de sagesse indienne
commencent souvent par ce rappel du fondement divin de la « chaîne des
gourous » (guruparampara), comme dans l’Upanishad suivante :
« OM Brahman prit forme le premier parmi les dieux. Auteur de l’univers,
gardien du monde, il exposa à Atharva son fils aîné la science du brahman,
fondement de toutes les sciences.
« Cette science du brahman que Brahman énonça pour Atharvan, Atharvan,
jadis, la transmit à Angir, qui l’exposa à Bhâradvâja Satyavâha, et Bhâradvâja
Satyavâha à Angiras, (sous ses deux aspects) supérieur et inférieur.
« Saunata, grand maître de maison, s’étant approché d’Angiras selon les
règles, l’interrogea : “Qu’est-ce donc, vénérable, qui, une fois connu, fait
connaître tout ce qui existe ?”
[7] »
La filiation mythique ainsi instaurée survalorise, dans le sens d’une
expérience spirituelle, les liens humains de parenté : assurant la transmission
de la vie, ceux-ci apparaissent comme les meilleurs modèles symboliques de
la tradition. Le disciple est un fils engendré par son père spirituel : telle est la
description la plus approchée de ce que peuvent être leurs relations.
La transmission des savoirs religieux par la famille
La paternité/filiation spirituelle a été bien étudiée, particulièrement dans le
cadre de l’orthodoxie, de l’islam mystique, de l’hindouisme, du bouddhisme
zen... Les historiens des religions ont été moins attentifs à la situation dans
laquelle le parent biologique fait office de transmetteur des traditions. Peut-être
cela est-il tellement évident qu’il n’y a pas lieu d’en parler; peut-être cela était-il aussi tellement immergé dans les tâches quotidiennes, les us et coutumes
familiaux que l’analyse du tissu familial comme espace premier des apprentissages religieux n’a pas été particulièrement mis en valeur. Lorsque Claude
Lévi-Strauss travaille sur Les structures élémentaires de la parenté, il dégage
les paradigmes fondamentaux régissant l’alliance et la filiation et montre qu’ils
sont les solutions élaborées par l’homme pour rendre définitif et sans retour le
passage de la nature à la culture. Mais ce qui intéresserait plus l’historien des
religions serait de savoir comment ces structures élémentaires influent sur le
passage des contenus d’une génération à une autre, chacune formant le relais
entre la précédente et la suivante, de telle manière qu’il n’y ait jamais de
déchirure dans le milieu mythique et rituel où baigne le petit d’homme dès sa
naissance (ou même avant, à travers les moments sacrés que constituent sa
conception et les étapes de sa gestation).
Y a-t-il un partage entre les savoirs transmis familialement et familièrement,
et les savoirs transmis par des spécialistes ou par la voie institutionnelle ?
Souvent, les premiers composent seuls l’éducation religieuse des filles, tandis
que, chez les garçons, les deux modes se succèdent, ou se mêlent. Par ailleurs,
on observe que le partage peut ne pas porter sur les contenus, mais sur la manière
de les véhiculer. Les parents racontent, l’instructeur explique et interprète,
exigeant de son élève un effort d’ordre intellectuel. Très souvent, cette différence est vécue symboliquement comme la complémentarité entre un mode
féminin, implicite, interne de la connaissance, et un mode masculin, explicite,
tourné vers la société ou vers l’extérieur. Tous ces aspects pourraient faire
l’objet de recherches encore très neuves, car s’ils ont été bien explorés sur les
plans sociologique et économico-politique, ils restent encore très peu étudiés
dans leurs implications religieuses.
On notera un parallèle fortement significatif entre les généalogies symboliques des maîtres et la sacralisation des lignées familiales : dans les deux cas,
une diachronie éprouvée comme essentiellement humaine, puisque reposant
sur la séquence des individus, se greffe sur de l’originel. Nous avons vu que
l’auteur historique d’une Upanishad en appelle, avant de commencer, à Brahman
en remontant la longue chaîne de ses prédécesseurs. De même, les familles
conservent scrupuleusement le souvenir historique de leurs ancêtres, mais
lorsque l’antiquité de ces souvenirs excède les capacités de la mémoire, ces
parents ne sont pas oubliés, ils passent dans une dimension mythique. Ils
deviennent des êtres libérés de la diachronie, des Grands Ancêtres, ou des héros
éponymes. La Chine antique nous offre un exemple extraordinairement parlant
de cette surdétermination symbolique du biologique, parce que le code culturel
et religieux a presque entièrement aboli la nature affective des relations entre
les individus, et il apparaît donc de manière évidente, au premier plan. Ainsi,
le père n’est pas
tsin, « proche », mais
tsouen, « respectable », et Marcel Granet
a fort bien montré les raisons profondes de cette distanciation : « L’autorité du
père [...] dérive [...] du fait que [...] le fils aîné voit en lui un futur ancêtre. »
« Il le fait vivre noblement. Il le traite en chef [...]. Il se prépare [...] à être son
prêtre en étant d’abord son fidèle. La vie du fils se dépense tout entière en un
long effort pour s’affilier à son père
[8]. » Pour obtenir cette primauté de la relation
symbolique de parenté sur le rapport psychologique, le lien affectif est effacé
dès avant la naissance : un trimestre avant le terme, les parents se séparent,
tandis que le bébé n’est présenté à son père qu’à l’âge de trois mois, lors de la
dation de son nom, opération très importante puisque le nom porte un
tö, une
« énergie », une efficacité spécifique. Lors des rites qui marquent la fin de son
adolescence, le fils adopte envers son père le comportement du vassal envers
son suzerain. Quant au deuil, sa sévérité l’apparente à une véritable initiation
qui fera passer le fils aîné à un niveau supérieur, celui de chef du culte des
ancêtres. Cette « piété », qui a paru si étrangement excessive aux missionnaires
occidentaux, repose sur une surdétermination radicale des rapports de parenté
qui les dénude de leur poids humain, à l’aide de tabous sévères, pour leur
permettre d’exprimer le caractère transcendant, supra-personnel, de ce qui est
transmis : le formalisme des comportements chinois dérive directement de
l’effort pour symboliser, à travers une négation très poussée de la proximité
naturelle des individus, un lien à la société dans son ensemble et, plus largement,
au cosmos et au divin. Cet effort suppose une attention révérencieuse, qui fait
penser au sens le plus ancien du mot latin
religio, une « attention scrupuleuse ».
La succession des individus et la place de l’expérience humaine forment
donc un deuxième axe, très riche, de la tradition : axe moins institutionnalisé
que le premier, plus implicite, dans la mesure où les modes et les contenus ne
font pas l’objet d’une conceptualisation aussi grande. On y découvre le souci
d’intégrer la dimension diachronique dans une perspective proprement
religieuse. Dans le cas de la relation de maître à disciple, le vocabulaire symbolique emprunte au modèle biologique de la parenté. Au contraire, les modes de
transmission familiaux sont marqués par un effort pour sortir de cet enracinement biologique, ou tout au moins le situer dans un cadre où il puisse
constituer le symbole d’un héritage proprement spirituel.
3 – L’INCONSCIENT COLLECTIF
Un troisième axe de réflexion pourrait s’organiser autour de la transmission
implicite des sentiments et des comportements religieux. Ici, on rejoindrait
l’hypothèse jungienne des archétypes comme l’un des fondements des traditions religieuses. Sans l’attention portée à cette dimension sous-jacente, on
minimiserait l’enracinement humain de la grammaire des paroles et des gestes,
qui ne peut s’expliquer uniquement par des apprentissages culturels, même
sous la forme très souple de la vie familiale.
La présence des phénomènes de l’inconscient est particulièrement marquée
là où l’expérience implique très fortement l’intériorité, par exemple dans les
relations entre le maître et son ou ses disciples, souvent représentées moins
comme un enseignement structuré que comme un « vivre avec » qui conduit à
une sorte d’accouchement. Les expressions de cette intime communication
revêtent un aspect très charnel. Chez les gurus védantins, comme chez certains
sages taoïstes, le maître est littéralement « enceint » de son disciple. Le modèle,
en Extrême-Orient, est probablement très ancien, puisque le
Shatapatha-Brâhmana, dont bien des parties remontent au premier millénaire avant Jésus
Christ, évoque l’enfantement, mais il le connote symboliquement en marquant
bien qu’il s’agit d’une naissance à la Parole, représentée par le mantra le plus
célèbre de la tradition indienne : « Le maître devient enceint lorsqu’il pose la
main droite sur son disciple, et ce dernier naît trois jours plus tard, en tant que
brahmane, avec la prière solaire
[9]. » Dans des contextes culturels totalement
différents, comme dans le christianisme orthodoxe, on parlera volontiers, à la
suite des Pères du désert, d’un « ensemencement » par la Parole révélée ou par
l’Esprit, et d’une relation maître-disciple qui apparaît comme une effusion
énergétique, un « souffle
[10] ».
Un deuxième intérêt de l’anthropologie psychanalytique consiste à mettre
en lumière l’aspect proprement humain des états visionnaires, des rêves ou des
transes dans lesquels un individu ou un groupe reçoit des enseignements. Ainsi,
une étude récente sur la résurgence de la pensée religieuse toltèque dans le
Mexique contemporain christianisé montre comment une guérisseuse, lors du
rituel thérapeutique, devient l’incarnation concrète d’un personnage mythique
appelé
« el hermano », « le frère » (en réalité, l’esprit de Cuauhtémoc, « l’Aigle
qui tombe », dernier roi aztèque de Tenochtitlan, l’ancienne Mexico). À travers
la transe, un fragment de l’inconscient collectif mexicain surgit sous l’aspect
de « ce prince aztèque qui n’a pas oublié son peuple et qui revient pour l’aider,
le consoler et le conduire
[11] ». La remontée dans le temps communautaire
enveloppe et accompagne une remontée dans le temps personnel, celui de la
chamane, comme celui du malade : « Figure de mère, elle ramenait ainsi l’être
souffrant à un stade infantile ou même embryonnaire. » Sa puissance thérapeutique repose sur l’entrée dans « l’espace intemporel d’un mythe toujours
actif »; elle s’alimente aux contenus latents, « oubliés », de la culture zapotèque
et aztèque, dont les gens d’Ixtlan disent qu’elle se survit encore dans des
rincones, des « recoins ». Sans approfondir ici cet exemple, je noterai simplement que la mémoire collective populaire entretient un rapport très particulier
avec la diachronie : elle se règle sur la temporalité lente des archétypes, et puise
dans un vocabulaire symbolique immémorial les solutions spécifiques répondant
à un problème contemporain. Il y a donc un balancement entre l’universel et
le personnel, entre l’organique et le culturel.
Certains psychanalystes ont fait porter leurs études sur l’articulation
spontanée qui s’établit, à l’intérieur de la famille traditionnelle, entre les mythes
fondateurs et l’éducation de l’enfant. À peine peut-on parler d’instruction
religieuse (ou, du moins, celle-ci vient-elle plus tard, sous des formes institutionnalisées); il serait plus exact d’envisager la formation de la vision religieuse
chez l’enfant comme une imprégnation directe par un « bain » de savoirs ancestraux. Sudhir Kakar, élève d’Erik Erikson, a mené une très belle analyse, à
partir de la mythologie et de la structure de la famille en Inde, sur le rapport
entre la cristallisation préconsciente du religieux et l’assimilation consciente
des mythes et des rites, qui constituent deux aspects, l’implicite et l’explicite,
de la tradition
[12]. Dans la même ligne d’interprétation, il faut citer l’ouvrage de
la psychiatre Hélène Stork, qui a réalisé de nombreuses enquêtes de terrain,
mettant en regard la tradition indienne de puériculture telle qu’elle se révèle à
travers les textes et la transmission orale, et l’observation directe des gestes,
des chants, des paroles sacrées qui tissent l’environnement du nouveau-né
[13].
Enfin, liée cette fois au texte biblique, la recherche de Marie Balmary pose
quelques questions remarquables : dans
Le sacrifice interdit, elle se demande
comment peut naître une lecture moderne, anthropologique, de la Bible après
Freud. Très finement, elle interroge la responsabilité d’une transmission
collective médiocre dans la désaffection des modernes à l’égard de leurs textes
fondateurs. Elle voit alors apparaître « ce à quoi je n’avais pas encore accordé
assez d’attention à l’époque :
l’importance de l’état dans lequel les récits fondateurs se trouvent dans nos mémoires... Et pour moi, je pensais que nous lisions
l’état de nos cœurs plutôt que les textes, ce qu’on nous avait dit, plutôt que ce
qui était écrit, ce que nous avions souffert et souffrions encore plutôt que ce que
les écrivains pouvaient peut-être nous révéler
[14]. » Cette mémoire est donc très
fortement liée à l’inconscient et, si la lecture du psychanalyste diffère fondamentalement de celle de l’exégète ou du théologien, elle vient pourtant
compléter le regard sur les fondements et les accidents humains qui forgent
une histoire sainte, en y incluant la dimension personnelle : « Si ces textes
sont notre mémoire, chaque itinéraire, chaque expérience humaine peut les
revisiter
[15]. » Marie Balmary n’adopte pas, pour autant, la perspective freudienne
tendant à considérer toute communauté comme totalitaire ou en passe de le
devenir : chez Freud, le conflit apparaît en effet irrémédiable entre les expressions consacrées et l’héritage d’une symbolique d’ordre intime qui peut
éventuellement s’épanouir dans une expérience religieuse, quoique cette
expression elle-même doive céder la place à une organisation plus « scientifique » du psychisme humain (je reviendrai plus loin sur ce conflit). En tout cas,
il est très significatif qu’au terme d’un siècle de travaux psychanalytiques un
espace non réducteur s’ouvre, chez certains chercheurs, pour une redécouverte
des liens entre le texte sacré transmis (correctement ou non), et la vie intérieure,
incluant les doutes, les croyances et les confrontations.
Chez Carl Gustav Jung, on peut repérer une autre rencontre possible
entre l’étude classique d’une tradition et la psychanalyse, en examinant
des aspects communs à la notion de typos en exégèse chrétienne et à celle
d’archétype. La typologie est la science des rapports existant entre un événement
ou une figure de l’Ancien Testament et une scène ou un personnage du Nouveau,
correspondances de sens instituées a posteriori, dans une mise en perspective
où ce qui précède porte en germe ce qui suit. Ces rapports sont à la fois de
ressemblance et de différence : l’Agneau pascal préfigure la Passion, mais il s’y
oppose parce qu’il ne constitue qu’une ébauche de salut. La typologie instaure
ainsi une certaine lecture, diachronique, de l’histoire sainte, dans laquelle
une réalité ne prend sa dimension que reliée à une séquence d’événements
ultérieurs qui dévoile son orientation véritable. De plus, un type vaut toujours
pour un groupe ou une condition générale de l’existence, il s’applique à la
communauté, dont il incarne l’une des valeurs. L’archétype selon Jung, bien
qu’inconscient, semble fonctionner d’une manière assez analogue : à travers lui,
des chaînes de symboles se trouvent constellées, et leur sens véritable ne se laisse
appréhender que par une reconduction à celui de ces symboles qui tient la place
culminante dans l’organisation psychique. D’autre part, les archétypes se
déploient dans la diachronie et ils portent toujours des significations transpersonnelles. La typologie est le résultat, hautement culturel, d’une interprétation
savante, mais elle a créé une méthode qui s’accorde aux rythmes et aux modes
de la conscience collective, en particulier un rapport au temps très curieux, qui
ressemble à celui du rêve, où une situation en annonce une autre et, bien que
première, ne peut être comprise que par la suivante, ou par l’interprétation
qu’on en donne.
Ces trois axes de la tradition – conservation traditionnelle de la Révélation,
succession des individus (experts, maîtres ou parents), assise archétypale des
représentations – recouvrent assez globalement les diverses formes qu’a prises
l’effort de transmission à l’intérieur des communautés religieuses. Leurs
dynamiques respectives se rencontrent, produisant dans l’espace-temps de la
tradition des phases où dominent tour à tour la cohésion, la désorganisation ou
la confrontation.
La
cohésion et la
cohérence sont des biens toujours recherchés. « Du strict
point de vue anthropologique, chaque religion [...] pousse les hommes qui la
pratiquent à assurer la cohérence de leur être et la cohésion de la société dans
laquelle ils vivent
[16]. » En les appliquant plus particulièrement aux modes et
contenus de la transmission, on aboutirait à cette idée que, lorsque les trois
axes proposés vont dans le sens d’un affermissement mutuel de leurs hiérarchies de valeurs, l’homme religieux trouve dans sa tradition une sorte de
« cocon », une homogénéité sécurisante. Mais il arrive, surtout aujourd’hui,
que cette synergie traditionnelle qui fonctionnait correctement, se trouve bouleversée par l’impact d’événements extérieurs : une ou deux des trois lignes de
force se rompt, le maintien de la transmission incombe à l’axe, ou aux deux axes
encore agissants. La cassure de l’édifice établi libère la mémoire collective de
sa soumission à un ordre canonique, même dans les cultures orales où cet ordre
semble presque inexistant. Mais on s’aperçoit que, bientôt, la mémoire, non
canalisée, se perd; prophètes ou maîtres spirituels ne cessent alors de rappeler
la nécessité du « souvenir de Dieu » : ils incarnent particulièrement la fonction
de conservation si menacée. Le « peuple » joue également un rôle important de
sauvegarde des croyances et comportements implicites, souvent à peine
identifiés auparavant, et qui deviennent alors des moyens d’affirmer sa spécificité et sa différence.
Par ailleurs, la tradition peut être l’espace et l’enjeu de certaines tensions
internes. Ainsi, la validité de l’expérience personnelle peut être contestée par
les instances de conservation et de transmission; les cas de cette espèce ne
manquent pas, et de Socrate à Maître Eckhart, des fidèles des cultes orientaux
dans l’Empire romain aux hésychastes en orthodoxie, les individus qui estiment
avoir souffert d’une censure dévalorisante revendiquent généralement l’autorité
de la Révélation ou de la vie spirituelle contre le poids de la tradition.
Une autre variante de confrontation est constituée par les groupes qui
inventent, à l’intérieur de leurs religions respectives, des conduites inédites. Les
transmissions d’homme à homme, qu’elles trouvent leur expression dans le tissu
familial ou qu’elles se diffusent à travers des groupes restreints où fonctionne
la relation maître-disciple, prennent alors le pas sur les instances canoniques,
donnant parfois naissance à des écarts doctrinaux non négligeables.
Enfin, les lectures psychanalytiques ont abouti à des prises de conscience
extrêmement novatrices, en montrant, par exemple, que toute tradition religieuse
se maintient par des choix privilégiant des ensembles symboliques au détriment
d’autres représentations qui « tombent » dans l’inconscient collectif. Une
tradition se caractériserait ainsi autant par ce qu’elle « oublie » que par ce qu’elle
retient. Mais la restitution de ces contenus désaffectés demande une attention
méticuleuse aux cadres historiques dans lesquels ces abandons se sont produits.
Dans tous les cas, l’utilisation d’une seule approche théorique paraît
périlleuse. Ce que nous appelons « tradition religieuse » se fonde sur une sorte
de consensus global – la « cohésion » et la « cohérence » –, mais ce consensus
s’exprime selon des axes différents et à des niveaux différents. Il y a donc à
instituer un dialogue entre les disciplines qui étudient les faits traditionnels, et
à respecter la sensibilité de l’homme traditionnel comme de l’homme moderne
qui se penche sur son passé.
[*]
Cet article reprend l’essentiel de Ysé Tardan-Masquelier, « Qu’est-ce qu’une tradition
religieuse ? », in
Les spiritualités au carrefour du monde moderne. Traditions, transitions,
transmissions, colloque tenu à la Sorbonne en mai 1992, Paris, Éd. du Centurion, 1994,
pp. 129-171.
[1]
Jean Herbert,
Spiritualité hindoue, Paris, Albin Michel, 1988, p. 350.
[2]
Paul Ricœur, in
Exégèse et herméneutique, p. 291.
[3]
Amadou Hampâté Bâ,
L’enfant peul, Arles, Actes Sud, 1991, p. 13.
[4]
Du latin
ex ducere, conduire hors de (soi), vers.
[5]
Georges Charachidzé,
Le système religieux de la Géorgie païenne, Analyse structurale
d’une civilisation, Paris, thèse de doctorat ès lettres, 1968.
[6]
Shatapatha Brâhmana, 11,5,4,1-2.
[7]
Mundaka Upanishad, 1,2,1.
[8]
Marcel Granet,
La civilisation chinoise, pp. 345-349 et suiv.
[9]
Shatapatha Brâhmana, 11,5,4, trad. Jean Varenne,
Mythes et légendes extraits des
brâhmanas, p. 74.
[10]
Voir
Le maître spirituel selon les traditions d’Orient et d’Occident, Hermès, nouvelle
série, n° 3,1983;
Maître et disciple dans les traditions religieuses, sous la direction de Michel
Meslin, Paris, Cerf, 1990; « De maître à disciple »,
Revue française de yoga, n° 1, nouvelle série,
1990.
[11]
Maurice Cocagnac, Rencontres avec
Carlos Castaneda et Pachita la guérisseuse, Paris,
Albin Michel, 1991.
[12]
Sudhir Kakar,
Moksha, le monde intérieur, enfance et société en Inde, tr. fr., Paris, Les
Belles Lettres, 1985.
[13]
Hélène Stork,
Enfances indiennes, étude de psychologie transculturelle et comparée du
jeune enfant, Paris, Centurion, 1986.
[14]
Marie Balmary,
Le sacrifice interdit. Freud et la Bible, Paris, Grasset, 1986, pp. 32 et
35, souligné par l’auteur.
[16]
Michel Meslin,
L’expérience humaine du divin, Paris, Cerf, 1988, p. 24.