2004
TOPIQUE
Avant-propos
Sophie de Mijolla-Mellor
La résurgence, distincte de l’émergence qui ne désigne que la venue à l’existence d’une chose ou son apparition visible voire protubérante, appartient au
monde souterrain de la géologie et au cheminement imprévisible des eaux.
L’évolutionnisme ajoutera à cette notion la précision que l’être ou l’état dont
on désigne ainsi métaphoriquement l’apparition est qualitativement différent,
voire irréductible à ce dont il procède. Peut-être est-ce de là qu’ils tiennent leur
caractère indubitable et étonnant, comme Vénus sortant de l’eau ou la Vérité
du puits...
Nous avons choisi la notion de résurgence, dans une perspective croisée
entre la philosophie, l’anthropologie et la psychanalyse, pour illustrer ces
parcours que nous suivons avec nos analysants, jalonnés de moments d’évidence
lorsque resurgit une image, un affect venus de très loin.
Apprendre à écouter la matérialité d’une parole en deçà de son sens, entendre
son pouvoir d’évocation sensorielle, retrouver la face antélangagière des mots,
c’est rendre possible dans la co-pensée de la séance un accès à cet archaïque
qui ne se confond pas avec le précoce mais constitue une modalité sous-jacente
et toujours latente du ressenti.
Car la résurgence ne se limite pas à l’instant de l’émergence : ce qui jaillit
est enfoui profondément et, comme dans la terre, se ponctue d’abîmes, de
grottes inexplorées. Freud, alors dans l’enthousiasme du néophyte, comparait
la découverte de l’inconscient à celle des sources du Nil. La résurgence est
plus limitée mais elle indique l’existence d’une présence souterraine là où ne
subsiste plus en surface que la trace d’un ancien cours d’eau à sec. C’est en
suivant les formes psychiques de la résurgence qu’il sera possible de retrouver
les lieux où se sont enfouies ces traces de mémoire.