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Topique

2004/3 (no 88)



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Freud aurait aimé ce début du XXIe siècle. Malgré les violences, malgré les moyens de destruction massive qui menacent la planète entière, malgré les génocides sans cesse renouvelés, malgré les fanatismes religieux de tous bords et les terrorismes qu’ils engendrent, malgré tout ce qui pourrait conforter son pessimisme foncier, je crois qu’il aurait trouvé une raison d’espérer profonde et une motivation à poursuivre la psychanalyse, dans la confrontation qu’il n’aurait pas manqué de mener avec les immenses progrès actuels des neurosciences et des sciences cognitives.

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Sa démarche s’est toujours voulue scientifique. Les textes de l’« Esquisse d’une psychologie scientifique » sont là pour en témoigner. Cet inconscient qu’il arrachait des abîmes intérieurs de l’humanité, pour le ramener à la lumière, il aurait voulu pouvoir l’ancrer dans la réalité scientifique de son époque, pour en assurer la pérennité.

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Il était persuadé que pour être validées ses découvertes et ses hypothèses devraient se recouper avec un substratum neurologique, cellulaire, électrique, chimique et moléculaire.

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Malheureusement, à son époque, les sciences du cerveau ne faisaient encore que balbutier, et il n’a pas pu donner à la psychanalyse une autre voie que celle d’un modèle théorique élaboré à partir d’une observation clinique extrêmement rigoureuse et minutieuse.

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Depuis Freud, tout a évolué très rapidement. La prise en charge des maladies mentales s’est radicalement transformée avec la découverte fortuite du premier neuroleptique et, très rapidement, avec l’immense pharmacopée des médicaments psychiatriques qui ne cesse de s’accroître chaque année, pour le plus grand bénéfice des majors de l’industrie pharmaceutique mondialisée, avec tous les dérapages produits par l’effet de la recherche permanente du profit maximum. Chaque avancée inclut en elle-même ses contre-parties.

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Néanmoins, l’univers psychiatrique s’est progressivement éloigné des milieux carcéraux dénoncés par Michel Foucault, pour s’avancer vers un idéal plus thérapeutique des grandes maladies psychiques, grâce à la chimiothérapie, et dans les années soixante-dix le mouvement de la psychiatrie communautaire, combat mené à Lyon par Jacques Hochmann et d’autres, pour sortir le malade mental du ghetto asilaire et tenter de lui redonner place dans la cité.

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Ce fut certes une grande utopie, qui n’a pu aboutir, mais elle a au moins généré des mises en question, dont on perçoit toujours le sillage...

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Même si les barreaux des asiles d’aliénés ont été remplacés par les nouvelles camisoles chimiques, aux effets à long terme beaucoup plus pervers et insidieux, un mouvement est toujours en marche...

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Dans ces mêmes années, j’étais étudiant en médecine à l’université de Lyon, responsable syndical étudiant du Bureau d’Aide Psychologique Universitaire, qui avait pour vocation rien moins que d’assurer la santé mentale des étudiants. C’est au contact de psychanalystes comme Jean Guyotat, Jacques Cosnier, entre autres, que j’ai, dans un abord pratique, découvert ce que pouvait être une forme de psychanalyse, qui venait forcément tempérer mes utopies révolutionnaires de soixante-huit, pour les déplacer sur le terrain de la maladie mentale.

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Par ailleurs, à l’université, j’étais un humble étudiant stagiaire dans le laboratoire de recherches sur le sommeil et les rêves de Michel Jouvet. J’étais fasciné par ce qui en émergeait, (à travers la torture de rats et de chats, réunis dans leur malheur), comme compréhension des mécanismes profonds du cerveau. J’entendais souvent Michel Jouvet bougonner et parfois fulminer contre les stupidités moyenâgeuses du freudisme, en ce qui concernait le rôle et la fonction des rêves dans le psychisme humain. À la fois, je comprenais ce qu’il voulait dire, et je crois l’avoir intégré dans ma propre pratique de psychanalyste, des années plus tard, mais je me disais alors que si Freud avait été en présence de ces données scientifiques, il en aurait certainement tiré un bien meilleur parti pour la pratique psychanalytique elle-même.

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Des décennies de repliement sur soi, de refus d’une évolution vers l’extériorité et l’altérité, ont enfermé le mouvement psychanalytique dans son ensemble à l’intérieur d’un discours de plus en plus dogmatique, où la doxa n’a plus comme visée que la prise de pouvoir dans telle ou telle chapelle, avec toutes les excommunions qu’elle engendre. Lacan aura beaucoup participé à cette rigidification de la psychanalyse, jusqu’à en constituer un instrument à sa seule dévotion, alors qu’il n’avait fait souvent que traduire dans son langage pseudo mathématique des concepts qu’il avait puisé ailleurs, dans d’autres traditions, ou chez certains philosophes, sans jamais citer ses sources, pour préserver son aura de génie. Je pense qu’il y a là au moins un soupçon de supercherie intellectuelle. Mais c’est un vieux et inutile débat. Déjà le courant de la vie nous entraîne bien au-delà.

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En psychiatrie est apparu, sous de multiples aspects, de nombreux efforts pour mieux prendre en charge les patients psychotiques, et cela s’est trouvé relayé en psychanalyse par les travaux de Piera Aulagnier, qui ont apporté un instrument conceptuel autrement plus efficace que la stérile « forclusion du Nom du Père ». Avec elle, pendant quelques années de travail en continu, j’ai appris trois choses, que j’ai conservées dans leur ordre d’importance.

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D’abord, l’immense souffrance du patient psychotique, dont il faut avant tout tenir compte et qu’il faut reconnaître pour lui permettre de se situer face à elle. Cela suppose un minimum d’empathie, sans laquelle rien n’est possible.

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Ensuite la recherche et l’authentification dans l’histoire du patient de la réalité du ou des traumatismes, autour desquels s’est construit l’être au monde du psychotique. Sans le repérage de ce noyau générateur, aucune interprétation n’est assurée de la moindre validité.

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Enfin, la priorité absolue, qu’il faut donner à la clinique sur la théorie, aussi élaborée fût-elle. Je me souviens d’un de ses éclats de rire, quand par jeu, je lui ai « expliqué » le cas d’un jeune patient psychotique, par les théories anthropologiques des pratiques africaines du N’dop, sur lesquelles travaillait Henri Collomb, qui était un ami commun. Elle m’avait dit que c’était sans doute beaucoup plus pertinent que la « potentialité psychotique du schizophrène » pour prendre en charge de tels patients. Chacun de ces trois éléments, reconnaissance de la souffrance, repérage historique, priorité absolue à la clinique, ne fait que ramener sans cesse à la réalité pour ne pas se laisser embarquer dans les vertiges d’une théorisation absolue, qui en général est de peu de profit pour le patient.

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Parallèlement, à la même époque, je travaillais avec Jean-Paul Valabrega, qui m’a initié patiemment et progressivement aux nuances et aux finesses de la pratique psychanalytique, me permettant de confronter les données cliniques de mes patients psychotiques à la rigueur d’une vision fine de la psychanalyse classique, avec en plus, ce performant outil intellectuel qu’est la mise en place de « l’interprétation latente ». Je savais qu’il pouvait s’agir à l’époque, au IVe Groupe, d’une forme d’hérésie, que de travailler en même temps avec les deux leaders du groupe, mais je ne m’en suis pas plus soucié, puisque je le faisais avec l’assentiment éclairé de chacun des deux. Jamais plus dans ma vie, je n’ai eu autant l’impression de progresser que dans cette période d’échanges intensifs.

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J’ai donc toujours été passionné par les ponts, les communications entre des domaines différents, voire même décalés pour ouvrir les perspectives et les voies de recherche. Peut-on imaginer ce qu’aurait donné cet impossible dialogue entre Michel Jouvet et Sigmund Freud ?

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Récemment, je lisais un article de Mark Solms, qui dirige le centre Arnold Pfeffer de neuropsychanalyse, à New York.

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Il ébauche un parallèle intéressant, entre les théories freudiennes du Conscient, Préconscient et Inconscient, puis du Moi, du Çà et du Surmoi, avec l’architecture globale du cerveau, où les cartographies neurologiques récentes permettent de mettre en évidence autour du système limbique et de la région centrale du tronc cérébral une zone responsable des pulsions et des instincts, « le Çà ». Dans le cortex frontal, on distingue une zone ventrale, responsable de l’inhibition sélective inconsciente, qui pourrait marquer la limite « Conscient/ Inconscient », et une zone supero-antérieure, qui permet de contrôler les pensées conscientes, « le Sur-moi », enfin le cerveau postérieur avec toutes les zones perceptives qui mettent l’individu en réception et communication avec le monde extérieur représenterait le « Moi ». Cette présentation est bien sûre très globale et grossière. Il existe de nombreux travaux en neurosciences et sciences cognitives, qui permettent d’affiner et de préciser ces recoupements entre les découvertes récentes et les visions théoriques de Freud. Il est impossible de les répertorier tous ici. Il faudrait sortir de la vulgarisation et entrer dans des domaines plus techniques et abscons. Ce n’est pas mon but aujourd’hui.

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Que les intégristes se rassurent, ces projets et ces travaux ne conviennent ni aux générations antérieures de neuroscientifiques, qui espéraient à jamais disqualifiées et enterrées les divagations freudiennes, ni aux plus rigides défenseurs de l’orthodoxie psychanalytique, qui ne supportent pas de voir la beauté de leurs édifices théoriques se compromettre ainsi dans la triste vulgarité des laboratoires de neurosciences !

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Pour les autres, la confrontation, les échanges et la recherche vont se poursuivre, dans de nombreux pays, dont la France, et aussi à travers la Société Internationale de Neuropsychanalyse, avec des chercheurs aussi connus que Wolf Singer, Joseph Le Doux ou Antonio Damasio.

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Le principe même du refoulement a été mis en évidence avec des circuits neuronaux de mémoire, capables de déclencher des réactions de peur irrationnelle, car ils se relient à des zones cérébrales primitives, sans passer par les structures de l’hippocampe, responsables de la mémoire consciente, qui, elle-même, n’est apte à fonctionner chez un individu, qu’à partir de l’âge de dix-huit à vingt-quatre mois.

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Ainsi, de là aussi peut se déduire que ce qui s’est passé pour l’enfant de la naissance à deux ans n’est pas accessible par la mémoire consciente, qui ne pouvait pas encore exister, mais les traces mnésiques inconscientes n’en restent pas moins actives dans la partie émotionnelle du cerveau, qui n’est pas contrôlée par la conscience.

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De nombreuses recherches concernent l’approche de la psychose, schizophrénie pour les psychiatres. La multifactorialité des causes est évidente pour tous ceux qui ont travaillé avec ce genre de patients, qu’elle se situe dans l’histoire même de l’individu, avec ses traumatismes bien réels, dans son code génétique, dans l’histoire familiale cachée de ses ancêtres, dans son environnement social et culturel, ou dans le dysfonctionnement de certains de ses circuits neuronaux et, ou enzymatiques. Les interférences entre ces multiples domaines sont encore à explorer, simplement, méthodiquement, sans qu’il soit nécessaire, par a priori intellectuel, de vouloir donner la priorité à l’un sur l’autre de ces facteurs.

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J’ai été frappé à la lecture d’un ouvrage de vulgarisation de Marc Jeannerod, qui a dirigé l’Institut des Sciences Cognitives de Lyon, (il y a précédé le directeur actuel, Yves Burnod), d’apprendre dans « Le cerveau intime », que nous naissions avec de multiples connexions entre toutes les zones du cerveau, et que par un processus de mort cellulaire, sous commande et contrôle génétique, la disparition programmée de certains de ces neurones allait aboutir à sélectionner les circuits nerveux que l’individu utiliserait à l’âge adulte. Ce processus normal, naturel, se met en place de la fin de la gestation à six mois après la naissance. Pourquoi dès lors, ne pas imaginer qu’à partir d’un stress violent, par exemple, un déroulement défectueux de cette « sculpture architecturale » des neurones du cerveau laisserait trop de circuits en place, ou un « mauvais » circuit, et seraient responsables chez le psychotique de cet horrible chaos, qui se met en place dans sa tête, avec les hallucinations primaires ? Ce n’est qu’une élucubration de profane, mais peut-être sera-t-elle explorée un jour...

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Plus sérieusement, dans la multiplicité quotidienne des travaux, qui sont publiés à longueur d’année, j’aimerais citer ceux de Yasuno, Suhara, Okubo et Sudo, dans le Journal américain de psychiatrie, en 2004. Ils ont utilisé le PET-scan, technique de tomographie par émission de positons, qui donnent des images très précises des zones étudiées du cerveau, après injection d’un radio traceur, pour mettre en évidence une corrélation entre un déficit des récepteurs dopaminergiques D2, dans le thalamus et l’intensité des symptômes schizophréniques de certains sujets. Pour essayer de faire simple, disons que ces récepteurs dopaminergiques sont les cibles privilégiées des neuroleptiques usuels pour atténuer les délires, par exemple, mais surtout des neuroleptiques plus récents, dits atypiques, qui semblent donner de meilleurs résultats cliniques. Disons aussi que le thalamus est une zone de liaison et de triage entre les voies sensitives, la vigilance et la motricité, en même temps qu’il permet l’association et l’intégration avec les aires spécialisées du cortex du cerveau dit « supérieur », où s’élaborent les processus à ce jour encore mal connus de la conscience.

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Question subsidiaire, entre autres, non tranchée à ce jour, ce bas potentiel de liaison des récepteurs dopaminergiques dans le thalamus, qui est corrélé avec l’intensité des symptômes schizophréniques, est-il présent dès la naissance, c’est-à-dire inné, ou apparaît-il ensuite, c’est-à-dire, est-il acquis ?

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Je comprends que cet abord des problèmes peut avoir un aspect désespérant pour un psychanalyste classique. Pourtant, il est devenu courant de soigner certains patients, par une approche double, psychothérapique et médicamenteuse. C’est valable et indispensable pour la psychose, mais aussi pour de nombreux troubles psychologiques. L’imagerie cérébrale est en train de montrer, de visualiser, que les mots, la psychanalyse agissent en direct sur le cerveau de la même façon dont agissent certains médicaments.

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Restent à évaluer les effets secondaires de chacune des deux méthodes de soin !

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Les recherches sont multiples et il est impossible de les répertorier toutes.

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J’ai toutefois été particulièrement intéressé par celles de Philippe Fossati, chercheur au CNRS, laboratoire de « Vulnérabilité, adaptation et psychopathologie », universités de Paris VI et Paris VII. Elles ont eu un certain retentissement médiatique et ont agité les communautés scientifiques internautes. Deux étapes expérimentales se succèdent.

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D’abord, avec la technique de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, IRMF, il met en évidence une sorte de carte d’identité émotionnelle du cerveau d’un sujet. Si un sujet est impliqué émotionnellement et personnellement dans le protocole expérimental, il va réagir au niveau de son cortex médial préfrontal, alors que si l’émotion ne le concerne pas personnellement ce sont des zones plus extérieures de son cerveau, habituées à traiter le langage, qui vont réagir.

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Ensuite, deuxième étape, l’expérimentateur va évoquer avec le sujet des qualités ou bien des défauts concernant sa personnalité. Et là, les qualités vont activer le cortex médial préfrontal, toujours lui, alors que les défauts vont mettre en jeu des zones plus en arrière du cerveau, cortex pariétal, occipital, cervelet et surtout à droite. Fossati constate par ailleurs que la mémoire fonctionne mieux pour les traits négatifs, que pour les caractères positifs, ce qui selon lui pourrait faciliter une certaine adaptation sociale.

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Enfin, chez les personnalités dépressives, les sujets se perçoivent comme acteurs, quand ils évoquent leurs souvenirs négatifs, alors qu’ils se perçoivent plutôt comme spectateurs à l’évocation de souvenirs positifs. Ce qui pourrait s’expliquer par le fait que chez eux la région médio frontale est perturbée. Ils auront tendance aussi à traiter mieux et en priorité leurs éléments de vie négatifs.

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En tentant, pendant l’expérience, de modifier le point de vue du patient dépressif, soit l’imagerie ne bougera pas, soit on obtiendra une certaine flexibilité, qui permettrait alors de prédire une meilleure possibilité pour ce patient de réagir ensuite au traitement médicamenteux ou psychothérapique.

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Là encore, j’ai résumé très schématiquement des protocoles expérimentaux extrêmement précis et rigoureux, pour ne pas trop alourdir le texte et les zones corticales extérieures du lecteur.

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Il est aisé de comprendre qu’il est possible ainsi d’aboutir à une sorte de cartographie émotionnelle du sujet, où s’inscrit son histoire personnelle.

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L’an dernier, j’ai lu le best seller de David Servan-Schreiber, Guérir, sans médicaments, ni psychanalyse. Nul doute qu’il y avait là une affaire de promotion et de marketing. J’ai lu le livre, car je n’aime pas les médicaments, même si j’essaie quotidiennement de les utiliser pour un maximum d’efficacité et un minimum d’effets nuisibles. Ils représentent pour moi une béquille, un mal nécessaire. J’ai lu le livre, car la psychanalyse est mon métier et je suis prêt à en confronter l’efficacité avec d’autres thérapies. Tout d’abord, le texte à l’intérieur était plus nuancé et moins péremptoire que ne l’annonçaient le titre et les accroches publicitaires. Enfin, il préconisait des moyens que j’utilise depuis des années, en demandant à mes patients de faire vivre leur corps, en dehors des séances de psychanalyse ou de psychothérapie, par le sport, l’acupuncture, les massages, la relaxation et autres techniques de méditation. Toute chose que David Servan-Schreiber abordait dans son ouvrage, avec un accent tout particulier mis sur le corps, et la prise en charge des émotions. Rien de très choquant.

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Puis mon attention fut attirée par le passage sur l’EMDR, (Eye Movement Desensitization and Reprocessing = Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires), une technique Américaine de retraitement des syndromes post-traumatiques, découverte fortuitement aux USA, par Francine Shapiro, en 1987, et utilisée d’abord avec les vétérans de la guerre du Viêt Nam. Il s’agit en provoquant des mouvements oculaires alternés, d’essayer de synchroniser cerveau droit et cerveau gauche, et, en disant vite les choses, de tenter de reconnecter l’émotionnel au rationnel.

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Immédiatement me sont revenus à l’esprit les travaux de Michel Jouvet, sur les REM, (Rapid Eye Movement), mouvements rapides des yeux, qui se produisent pendant le sommeil paradoxal, donc les rêves, et qui aideraient entre autres choses à reprogrammer le cerveau du dormeur, pour intégrer les événements émotionnels récents.

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Quand on demande à un patient d’évoquer un traumatisme violent, l’imagerie cérébrale, PET-scan, va montrer une activation de la région de l’amygdale, zone du cerveau émotionnel, en même temps qu’une activation du cortex visuel, surtout s’il évoque une image, avec un blocage de la zone de BROCA, zone d’expression du langage, lorsque l’émotion est à son paroxysme.

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Dans le syndrome post-traumatique, on assiste à un véritable phénomène de dissociation entre la cognition et les émotions en cause, avec tout ce qui se relie à elles, tant au niveau des perceptions que des sensations physiques, réactions végétatives par exemple, ainsi que le décrivait si bien Pierre Janet. Tout se passe comme si le cerveau conscient ne pouvait pas assumer l’évocation du trauma et comme s’il se trouvait contraint de déconnecter à nouveau.

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Une des hypothèses pour expliquer l’action de l’EMDR serait qu’elle permet de reconnecter la violence de l’émotionnel avec le conceptuel, par une synchronisation des neurones activés par les mouvements oculaires.

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Pendant les séances d’EMDR, on voit ressurgir toute l’engrammation sensorielle du trauma, de manière brutale, violente, que le patient va revivre, comme s’il y était. Par exemple, s’il s’agit d’un accident d’automobile, il aura l’image du véhicule qui dérape, le bruit du choc, l’odeur du brûlé, avec la même détresse très forte, les mêmes pensées : « Je vais mourir ». Ce sont toutes ces traces qui seront retrouvées, et le patient en parle, comme s’il y était encore. Son corps réagit à nouveau, mal de ventre, gorge bloquée, pleurs.

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Le but n’est pas de replonger à plaisir le patient dans cette détresse émotionnelle à la limite du soutenable, mais de l’aider à en sortir. Le protocole strict de l’EMDR vise à maintenir le patient « un pied dans le passé, un pied dans le présent », et à laisser jouer ce qui semble être des mécanismes adaptatifs naturels du cerveau, jusque-là bloqués par tous les mécanismes de défenses très bien répertoriés par la psychanalyse. Le praticien EMDR se contente d’en être le facilitateur, sans jamais intervenir directement, ni orienter le patient. Il se contente de l’accompagner et de maintenir le processus actif, jusqu’à ce que d’associations en associations se vide petit à petit la violence de la charge émotionnelle, et que, naturellement, spontanément, le cerveau du patient trouve la sortie vers une solution adaptative parfois très étonnante pour le thérapeute et le patient lui-même, mais qui se révèle à la longue efficace, c’est-à-dire stable dans la durée.

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J’avais déjà constaté que les patients psychotiques, que j’avais accompagnés et qui s’en étaient le mieux sortis, étaient tous passés par une crise très violente, clastique à mon cabinet, sans qu’elle ait été provoquée, même si, une fois les événements en route, je m’efforçais, avec beaucoup de difficultés, de contrôler au mieux la situation.

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Cela s’était toujours produit après une longue relation thérapeutique et dans le cadre d’une confiance réciproque. J’avais pu en constater le bénéfice, mais je n’avais pas le mode d’emploi pour provoquer de manière constructive ce genre d’abréaction.

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À l’évidence, l’EMDR paraît pouvoir me fournir cet instrument. C’est du moins le sentiment que j’en ai à l’heure actuelle, après l’avoir pratiqué avec quelques patients prêts à y participer, et pour lesquels je pensais qu’ils en tireraient un avantage, sans interrompre la prise en charge psychothérapique habituelle.

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Dans un tout premier cas, il s’agissait d’un état-limite après plusieurs chocs traumatiques précoces, dans la petite enfance, avec d’incessants et violents épisodes dépressifs et des crises impressionnantes de dissociation, en alternance avec des troubles psychosomatiques assez handicapants. L’origine du traumatisme principal était connue, précise et très, très longuement verbalisée, depuis une dizaine d’années et pendant toutes ces années de nombreux mécanismes adaptatifs avaient été mis au point pour permettre de juguler tant bien que mal ces crises à répétition, qui avaient certes beaucoup diminué dans leur intensité, mais très peu dans leur fréquence.

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Les séances d’EMDR ont permis de revenir sur le traumatisme originel, qui est ressorti avec une violence inouïe, et s’est résolu après une seconde séance de trois heures, (longueur due à mon manque d’expérience dans la technique à cette époque), qui a laissé exténués le thérapeute et la patiente, mais n’a pas vu réapparaître le symptôme depuis, alors que la chimiothérapie psychiatrique a été totalement interrompue et que la patiente se sent être une autre et nouvelle personne, comme elle le dit : « Je suis moi-même. »

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Nouvelle version du rimbaldien : Je est un autre ! La psychothérapie se poursuit avec d’autres perspectives et dans de bien meilleures conditions.

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Les conditions d’application efficace de l’EMDR, à l’heure actuelle me semblent être :

  • L’existence d’un traumatisme réel.

  • La mémoire conservée de ce traumatisme.

  • Le blocage émotionnel, qui garde ce trauma actif et nocif.

  • Un lien solide entre patient et thérapeute.

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Son mécanisme d’action est loin d’être élucidé. Je lui appliquerais volontiers le terme d’état de veille paradoxal, dont parle François Roustang à propos de l’hypnose, en référence au sommeil paradoxal, qui définit l’état de rêve.

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Francine Shapiro parle elle de thérapie « synclectique », néologisme pour montrer que l’EMDR synthétise des abords thérapeutiques très différents les uns des autres, depuis les thérapies comportementales ou cognitives en passant par l’hypnose jusqu’à la psychanalyse.

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Les recherches se poursuivent nombreuses, dans tout le champ de la pathologie mentale, avec une association très dynamique en France.

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L’EMDR n’est certes pas la panacée qui remplacerait toutes les autres formes de psychothérapie, mais je pense qu’elle peut être, à certains moments, un appoint crucial et décisif pour le psychanalyste, soit qu’il la pratique lui-même, soit qu’il la confie à un autre praticien expérimenté dans ce domaine, comme cela se fait déjà dans les prises en charge bi ou multifocale, pour les pathologies complexes.

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Je ne voudrais pas clore l’évocation rapide des évolutions multiples qui ont marqué le champ psychiatrique et psychanalytique sans mentionner l’apport considérable de la philosophie et en particulier de la phénoménologie. Certes depuis Husserl et Heidegger l’abord de la maladie mentale avait été marqué de l’empreinte de Ludwig Binswanger, dont une partie de la psychiatrie française avait repris l’héritage. Les travaux d’Henri Maldiney et de Pierre Fédida en portent la trace.

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Nul doute que la réduction phénoménologique, l’épochè, ait permis un autre type de relation médecin malade, qui avait dès lors à se définir dans l’immédiateté des intersubjectivités.

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Plus près de notre actualité, les travaux de Francisco Varela avec son concept d’« enaction » permettent une approche moins réductionniste des sciences cognitives. Tout ne se résume pas à des interactions mécanicistes entre neurones.

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Varela a travaillé aussi avec la philosophe Nathalie Depraz, dont l’abord phénoménologique des problèmes de la subjectivité et de la conscience, tel qu’elle le pratique et le renouvelle, à partir des travaux de Husserl, ouvre de nouvelles perspectives dans le champ des thérapies de la psychose. Tout cela pourrait faire l’objet d’un nouveau numéro de Topique...

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Devant toutes ces nouveautés, qui se répondent en miroir, s’opposent violemment, se réconcilient, s’interpellent et s’enrichissent mutuellement, je ne peux imaginer qu’une seule chose, Freud aurait aimé ce début du XXIe siècle !


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Résumé

Français

Les psychanalystes ne peuvent pas échapper à la confrontation de leurs théories et de leurs pratiques avec les évolutions et les progrès des neurosciences et des sciences cognitives. Dès à présent, ces échanges, lorsqu’ils ont lieu, ouvrent de nouveaux espaces d’investigations et d’avancées thérapeutiques.

Mots-clés

  • Psychanalyse
  • Neurosciences
  • Sciences cognitives
  • EMDR

English

Freud would have loved these the early years of the twenty-first century... Psychoanalysts cannot avoid confronting their ideas and clinical practice with the evolutions and progress made in the field of neurosciences and cognitive sciences. Such exchanges as are already taking place open up the paths for new investigations and therapeutic breakthroughs.

Key-words

  • Psychoanalysis
  • Neurosciences
  • Cognitive Sciences
  • EMDR

Pour citer cet article

Sandretto Jean, « Freud aurait aimé ce début de XXIe siècle... », Topique 3/ 2004 (no 88), p. 145-155
URL : www.cairn.info/revue-topique-2004-3-page-145.htm.
DOI : 10.3917/top.088.0145

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