2004
TOPIQUE
La tradition psychiatrique en Grèce et la transmission de la psychanalyse : Le paradigme historique du Centre d’Hygiène Mentale à Athènes
Irini Vlachakis
29 rue Marasli GR – 10676 Athènes Grèce
L’auteur se réfère au Centre d’Hygiène Mentale à Athènes, comme la première tentative institutionnelle d’introduire la pensée psychanalytique dans le domaine de
la santé mentale publique, à une époque défavorable pour une telle démarche tant sur le
plan social que médical.Mots-clés :
Société néohellénique, Culture, Psychiatrie asilaire, Psychanalyse, Centre d’Hygiène Mentale.
The author examines the Athens Centre for Mental Hygiene as being the
first institutional attempt to introduce psychoanalytical thinking into the domain of public
mental health, in a period that was unfavourable to this initiative both on the social and the
medical front.Keywords :
Neo-Hellenic society, Culture, Psychiatry in Mental Asylums, Psy- choanalysis, Centre for Mental Hygiene.
Lorsque l’on se réfère à l’histoire culturelle et scientifique de la Grèce
moderne, on rencontre nécessairement divers courants d’idées occidentaux.
Paris – la nouvelle Athènes – a été pour les Grecs un centre culturel dominant,
à partir duquel les idéaux des Lumières et les pensées scientifiques se sont
introduits en Grèce.
La France a, par ailleurs, constitué le principal pays de transmission de la
psychanalyse en Grèce : le premier psychanalyste qui a pratiqué la cure psychanalytique à Athènes depuis 1935 était le poète surréaliste Andréas Embirikos,
qui avait été formé à Paris
[1]. De plus, le premier groupe psychanalytique, qui
fut créé en Grèce en 1946 et fut reconnu par l’Internationale comme groupe
d’étude, fut mis en place à l’initiative et sous la supervision de la psychanalyste
Marie Bonaparte, qui était alors princesse de Grèce.
Les difficultés que la transmission de la psychanalyse en Grèce a rencontrées au contact de la réalité grecque tenaient aux particularités culturelles de
ce pays et, en particulier, à l’une d’entre elles qui était basale : la difficulté de
se familiariser avec l’esprit rationaliste occidental, malgré son origine hellénique.
Comme on le sait, l’Europe occidentale a vécu un long processus culturel
de recréation de son rapport avec sa tradition (chrétienne et gréco-romaine) et
de libération de sa pensée de toute vérité suprême, préconçue et dogmatique.
Elle a découvert la philosophie grecque antique qui accordait une place centrale
à l’être humain et à son esprit rationnel et a donné lieu à une véritable explosion
culturelle, dont la Renaissance et les Lumières furent le couronnement.
Cette évolution culturelle, en cultivant la réflexion sur soi et l’autocontestation, a joué un rôle formateur quant à la naissance de l’homme autonome. Ceci
est, par excellence, un élément non-exportable, ne pouvant pas apparaître du
jour au lendemain dans une culture différente, qui n’aurait pas vécu un processus
analogue.
À l’inverse de l’Europe, la société néohellénique, après son indépendance
en 1821, n’était pas en mesure de redéfinir sa place dans l’histoire et la culture
et d’établir un nouveau rapport entre son passé et son présent, pour gagner la
connaissance de soi et son autonomie. Ne pouvant pas accepter ses grandes
discontinuités historiques et identifier les origines culturelles souvent incompatibles qu’elle tirait tant de sa culture gréco-romaine que chrétienne, elle fut
entraînée vers des idéologies et des clivages, tels que ceux qui existent entre
l’idéal gréco-chrétien ethnocentrique et l’occidentalisme.
[2] Il y avait, bien sûr,
une minorité d’intellectuels indépendants, issus de la bourgeoisie éclairée, mais
qui ne pouvait pas exercer une influence déterminante.
[3]
Pourtant et en même temps, dans sa tentative de se moderniser en tant
qu’Etat et de gagner le temps perdu, elle importait en masse de l’Occident des
produits culturels fragmentaires, qu’elle n’avait pas le temps d’élaborer et
assimiler et les traitait souvent comme des objets étrangers même s’ils étaient
inspirés par l’esprit hellénique.
Il est, certes, plus facile de comprendre toutes ces données si l’on réfléchit
au parcours historique mouvementé des Grecs, qui ne connurent pas les grands
mouvements de la Renaissance, des Lumières et de la République. Au
contraire, ils passèrent d’une grande philosophie et d’une démocratie, à une
longue période de dogmatisme intellectuel et de répétitivité, à l’époque
byzantine, au cours de laquelle ils avaient seulement la qualité de chrétiens.
Une qualité qui devint la garantie même de leur identité nationale pendant la
domination ottomane. C’est là, ainsi que dans la famille et dans le terroir, que
les Grecs trouvaient à la fois la consolation et la protection face au conquérant.
Ces conditions historiques n’ont donc pas permis l’émergence d’un sujet
autonome capable de s’interroger. On est loin du « connais-toi toi-même » (le
proverbe grec gnothi safton).
L’intégration insuffisante du soi conduit l’individu, pour sa survie, à la mise
en place de mécanismes de projection et de fortes dépendances. C’est ce qui
constitua, à notre avis, un élément important d’hétérogénéité entre la structure
culturelle grecque et la psychanalyse.
C’est la période où la société grecque sort de deux guerres (la seconde
guerre mondiale et la guerre civile) et essaye de panser ses plaies en oubliant,
puisqu’elle ne peut pas assumer la responsabilité de ses pulsions. Pour gagner
une cohésion intérieure, elle affermit ses modèles culturels : patrie, religion,
famille. Comment la psychanalyse pourrait-elle alors se faire admettre par le
corps social, puisqu’elle amène sur le devant de la scène ce dont personne ne
doit parler : l’inconscient et la violence de nos désirs ?
La famille, à travers les liens étroits entre les membres et les parents, ainsi
que le terroir continuent d’être les appuis sociaux puissants. La place de l’enfant
(notamment du garçon) au sein de la famille demeure un élément culturel caractéristique. C’est le lieu de projection consciente de l’idéal du Moi de ses parents.
L’injonction est : Ne nous ressemble pas. Deviens supérieur socialement. C’est-à-dire que l’enfant devient le fils de personne. Comment devenir alors le
créateur, le père d’un travail authentique ?
On comprend, par conséquent, le caractère hasardeux de la pensée et de la
pratique psychanalytique, puisqu’elles démythifient les principales institutions,
comme la religion et la famille, et situent la source du sens à l’intérieur du
psychisme.
À cette époque, la psychiatrie ne peut pas exercer un effet centrifuge dans
la direction de la société et l’influencer, réaliser des ruptures. Il en va de même
dans les autres disciplines, comme l’éducation, les sciences humaines etc. La
psychiatrie se conforme aux conceptions et appréhensions sociales dominantes
sur la folie et les consolide en les reproduisant.
Elle ne parvient pas, elle non plus, à établir un nouveau rapport avec sa
faible tradition et à s’y resituer elle-même ainsi que son rôle. D’ailleurs, aucune
demande d’élaboration de stratégie psychiatrique n’est émise ni par l’Etat, ni
par la société. À la même époque, les pays occidentaux enregistrent des réformes
importantes en psychiatrie. Le processus-clé est, une fois de plus, la réflexion
critique permanente sur la tradition psychiatrique et la recherche de sa nouvelle
identité. En Grèce, la psychiatrie continuait à être associée à la neurologie,
assujettie à celle-ci, donc sous le déterminisme neurobiologique et la description
clinique. Mais ce n’est pas seulement la prédominance du modèle biologique.
Ce qui caractérise la psychiatrie grecque, c’est son caractère imperméable, clos,
qui ne permet aucune expérimentation, aucune critique en dehors des sentiers
battus
[4] et encore moins une psychanalyse réfléchie et subversive.
Dans les années 50, à Athènes, les institutions psychiatriques existantes
sont la Clinique Psychiatrique Universitaire, les grands hôpitaux psychiatriques
(asiles), les cliniques neurologiques des hôpitaux et les cliniques privées, toutes
soumises à une hiérarchie médicale rigide et appliquant des méthodes thérapeutiques orientées vers l’apaisement du malade. La domination du professeur
est incontestable et la chaire est un véritable fief familial
[5]. Il n’existe pas d’autre
institution qui puisse être un interlocuteur équivalent de l’Université. Dans les
asiles, les médecins chefs de service et les assistants sont plus nombreux que
les internes. Ceci est indicatif du fait que les neuropsychiatres suivent essentiellement une carrière personnelle et ne semblent pas particulièrement intéressés
à travailler dans des collectifs scientifiques qui souhaiteraient développer une
communication et un discours polymorphe donnant lieu à des interrogations.
En outre, le type de soins apportés aux malades mentaux et l’ensemble du
système asilaire n’ont pas rencontré d’opposition, ni suscité de réactions. Il
n’existe pas d’idéologie du service public. Les résistances manifestées contre
la pensée et la pratique psychanalytiques semblent être liées à la menace de
l’identité professionnelle, qui s’appuie en grande partie sur les acquis, sur le
caractère immuable de l’institution et sur ce que cette dernière symbolise pour
soi-même.
Or, il ne faut pas oublier que toute pratique sérieuse de la psychanalyse
s’est toujours accompagnée d’un développement de la psychiatrie ainsi que
d’une activité publique et privée des psychanalystes.
En Grèce, à cette époque-là, une telle activité est faible : en 1951, le groupe
d’étude de quatre membres, récemment créé par Marie Bonaparte avec tant
d’enthousiasme et de générosité, se dissout. Elle-même s’installe définitivement
à Paris, pour des raisons de santé. Andréas Embirikos se rend également à Paris.
Parmi les autres participants, le psychiatre G. Zavitsianos va aux Etats-Unis,
où il effectue une importante carrière psychanalytique, tandis que le psychiatre
D. Kouretas reste seul à Athènes. Il est élu en 1964 professeur de psychiatrie
à l’Université d’Athènes. C’est le premier psychanalyste qui est nommé à un
tel poste, chargé d’une rude tâche, celle de trouver l’équilibre entre une institution traditionnelle et la psychanalyse. Or, il a le bonheur d’avoir comme
collaborateurs, dans les années 60, le psychiatre psychanalyste, par la suite
professeur, P. Sakellaropoulos et certains autres psychiatres, qui ont une attitude
positive à l’égard du freudisme et opèrent des réformes dans la clinique universitaire, mettant en place un large programme thérapeutique dans des
circonstances difficiles. Ces activités sont interrompues par la dictature des
colonels (1967–1974).
[6]
D. Kouretas parvient, par le biais du discours écrit et du discours public, à
maintenir la psychanalyse présente dans le milieu scientifique. C’est également
le cas de certains neuropsychiatres qui publient des études inspirées par
l’élément de base de la théorie psychanalytique. En bref, les rapports entre la
psychanalyse et la psychiatrie se limiteront à des cas personnels d’un petit
nombre de psychiatres d’avant-garde, sans, toutefois, pouvoir engendrer la
dynamique nécessaire qui aurait entraîné des changements dans les institutions
psychiatriques.
Il convient de signaler ici que la première introduction du discours freudien
en Grèce et la première tentative de traduction de la terminologie psychanalytique remontent à 1915 et sont attribuées à des enseignants progressistes éclairés
et non à des psychiatres
[7].
LE CENTRE D’HYGIÈNE MENTALE À ATHÈNES
Les années 50 qui continuent de vivre dans les résonances de la guerre civile
ne sont pas un terrain fécond pour l’enracinement de la psychanalyse. Mais la
Grèce est la patrie des héros. À l’époque même de l’installation de l’asile
d’aliénés sur une île de la déportation, Léros, une psychologue et, par la suite,
psychanalyste, Anna Potamianou, provoque une révolution institutionnelle à
Athènes dans le désert du domaine de l’hygiène mentale. Elle a fait ses études
à Paris, où elle a vécu toute l’ambiance psychanalytique qui régnait dans le
milieu universitaire et le mouvement de la réforme psychiatrique dans les institutions. Sa collaboration avec S. Lebovici et R. Diatkine à l’Hôpital des Enfants
malades et l’« expérience » du 13e arrondissement à Paris ont joué un rôle déterminant. Elle crée alors en 1956, à Athènes, sous l’égide de la Fondation
Nationale « Vassileus Pavlos », le Centre d’Hygiène Mentale et de Recherches.
L’objectif est de briser l’isolement des malades mentaux et de mettre en place
des services expérimentaux dans la communauté, en vue de la prévention, du
traitement et de la recherche dans le domaine de l’hygiène mentale. Son intelligence la conduit vers cet établissement privé « Vassileus Pavlos », qui avait
développé un vaste secteur d’Assistance sociale pour enfants et adultes sur
l’ensemble de la Grèce, et qu’elle transforme progressivement en Secteur de
l’Hygiène Mentale.
Le service médico-pédagogique est le premier qui se met en place. C’est la
première fois qu’une équipe psychiatrique fonctionne dans le milieu psychiatrique, avec une égalité entre ses membres – un véritable défi à l’époque – et
qu’une conception et une attitude scientifique différentes se développent à
l’égard de la maladie mentale et du malade mental.
Parmi les protagonistes de cette tentative, on trouve un pédopsychiatre, un
psychiatre et une assistante sociale spécialisée en psychiatrie, ayant tous suivi
des études dans un pays occidental et ayant à leur actif des publications sur des
thèmes se rapportant à la psychanalyse. Peu à peu, la liste des collaborateurs
s’élargit pour inclure, entre autres, la psychanalyste F. Karapanou,
P. Sakellaropoulos, mais aussi S. Lebovici et R. Diatkine, qui viennent à intervalles réguliers au Centre d’Hygiène Mentale à Athènes pour superviser des
psychothérapies.
[8]
Ce Centre met peu à peu en place un réseau de services extra-hospitaliers
pour enfants et adultes, à Athènes et dans les grandes villes, toujours dans le
but d’en préserver le rôle expérimental et exemplaire afin qu’ils puissent servir
à la fois de modèle et de cadre à la formation des professionnels
[9]. Il développe
une riche activité d’enseignement et de publication et il invite de célèbres
psychanalystes d’Europe et d’Amérique. En outre, il s’efforce de sensibiliser
aux thèmes de la santé mentale les institutions sociales (le travail mené auprès
des établissements scolaires est totalement novateur), ainsi que le large public.
Une de ses activités d’avant-garde est la formation des psychologues cliniciens, puisqu’il n’existait pas encore dans le système universitaire de
Département de Psychologie, mais aussi plus généralement des cadres dans le
domaine de l’hygiène mentale.
Le Centre semble prendre racine dans la société grecque, mais il ne parvient
pas à influencer les institutions psychiatriques traditionnelles, avec lesquelles
aucune collaboration ne s’établit. Ces dernières passent le travail du
Centre sous silence ou encore le combattent ouvertement, selon les propos
d’A. Potamianou. Il n’est pas non plus utilisé par l’université pour la formation
des étudiants du certificat d’études spéciales de psychiatrie.
Il est reconnu par l’Etat en tant que fondation d’utilité publique en 1964 et
d’autres problèmes commencent alors à se poser en raison de l’intervention
ouverte de l’Etat.
Le Centre d’Hygiène Mentale représente la première tentative institutionnelle de réforme psychiatrique en Grèce. Il introduit et applique l’esprit de la
psychiatrie communautaire et de la pensée psychanalytique dans le domaine de
la psychiatrie publique.
De plus, ce qui est important, dans les chroniques grecques, c’est la mise
en évidence d’une collectivité qui travaille durement, avec passion et circonspection, dans des circonstances malaisées.
Cette expérience n’a non seulement pas été valorisée par l’Etat en tant que
modèle d’organisation d’autres services d’hygiène mentale, mais les gouvernements au pouvoir après 1980 portent sérieusement atteinte à cet effort
avant-gardiste au nom d’idéologies politiques qui critiquent ses origines
(rappelons qu’il a été créé sous l’égide d’une fondation royale) et son caractère
élitiste. Or, en réalité, il s’agit d’une attaque portée contre la pensée psychanalytique et son esprit créateur. Le premier acte de neutralisation du Centre
réside dans la dissolution de l’unité de psychothérapie, mais aussi dans l’annulation plus générale de son statut thérapeutique, provoquant ainsi une lacune
dans la transmission de l’expérience et de la connaissance acquise à la nouvelle
génération des professionnels. (A. Potamianou avait déjà donné sa démission
en 1978, en signe de protestation contre l’intervention de l’Etat).
Cependant, en dépit des vicissitudes et des discontinuités enregistrées par
son évolution, nous considérons que le Centre est inscrit dans la conscience du
milieu psychiatrique comme un lieu traditionnellement familiarisé avec le
discours psychanalytique.
[1]
L. Atzina,
La longue introduction de la Psychoanalyse en Grèce, Athènes, Exandas, 2004,
p. 153.
[2]
J. Gerassis,
L’identité néohellénique, Athènes, Roès, 1989, p. 56.
[3]
A. Karavatos, « Plaidoyer pour une (certaine) psychanalyse dans un pays de « développement ». Un cas : la Grèce,
L’évolution psychiatrique, n° 50, fasc.3,1985, p. 739.
[4]
L. Atzina, « La longue introduction de la psychanalyse en Grèce », p. 225.
[5]
Lyketsos,
Le roman de ma vie, Athènes, Emanouillidis, 1998, p. 72.
[6]
D. Damigos & P. Sakellaropoulos,
Désinstitutionnalisation et sa relation avec les soins
primaires, Athènes, Papazissis, 2003, p. 47.
[7]
A. Tzavaras, « Bref récit de la psychanalyse en Grèce »,
rev. Néa Estia n° 1745, Mai,
p. 882.
[8]
A. Potamianou, intervention orale, Centre d’Hygiène Mentale, Athènes, 1998.
[9]
Centre d’Hygiène Mentale, Le rapport d’activités 1956-1976, Athènes.