2004
TOPIQUE
Les raisons diverses d’un retard de 100 ans de la psychanalyse en Turquie
Tevfika Tunaboylu-Ikiz
Mühürdar caddesi Evren Apt 77/6 Kadıköy Istanbul Turquie
Sibel Arkonaç
Mühürdar caddesi Evren Apt 77/6 Kadıköy Istanbul Turquie
Dans cette exposé, les auteurs décrivent le parcours de la psychanalyse en
Turquie. Pour expliquer les 100 ans de retard qu’elle a pris, les auteurs expliquent le développement de la psychanalyse dans un premier temps puis clarifient la situation présente.
Il existe certaines pistes qui permettent de voir les divers aspects de ce qui se passe en
Turquie actuellement. La pensée turque trouve ses origines dans la pensée arabe et c’est
vers le XVIIIe siècle que les turcs tournent leur visage vers l’ouest. Alors pourquoi ce changement et comment la notion de « sujet » évolue-t-elle ? Ensuite la culture islamique, différente de la culture judéo-chrétienne, est étrangère à la notion du « sujet coupable ». L’homme naît innocent et le pêché originel n’existe pas. Un autre point important du retard de la
pensée psychanalytique, c’est l’histoire politique de la Turquie. La République a vécu plusieurs coups d’états et on constate un important mouvement social qui pousse le peuple
turc à se familiariser avec la psychanalyse surtout après 1980. Mots-clés :
Psychanalyse, Islam, Histoire, Sujet, Turquie.
In this article, the authors outline the development of psychoanalysis in
Turkey. They look at the development of psychoanalysis and then clarify the present situation in order to explain why Turkey is lagging 100 years behind. Turkish ways of thinking
are rooted in Arabic thought and only towards the eighteenth century did the Turks turn to
look at Western ideas. Why did this change come about and how did the notion of the ‘subject’evolve ? Islamic culture, unlike Judeo-Christian culture, is alien to the notion of the
‘guilty subject.’Human beings are born innocent and original sin does not exist. Another
important reason for the delay in psychoanalytical thought is linked to Turkey’s political
history. Several coup d’états have shaken the Republic and from the 1980s onwards, important social developments have allowed and encouraged the Turks to familiarise themselves
with psychoanalysis.Keywords :
Psychoanalysis, Islam, History, Subject, Turkey.
Pourquoi la psychanalyse n’a-t-elle pu apparaître en Turquie qu’à la fin du
XXe siècle avec près de cent ans de retard ? Il y a plusieurs réponses à cette
question. Mais essayons d’abord de donner un panorama global de la psychanalyse. La psychanalyse est une structure de connaissance venant de l’Occident,
qui tente de comprendre l’au-delà de la prise de conscience de l’esprit humain.
Tous les concepts définis qu’elle utilise portent les traces et les particularités
de la culture occidentale où elle est née. On ne s’étonnera donc pas de voir que
les représentations d’une structure de connaissance aussi différentes sont divergentes d’avec notre culture turque.
Dans ce cas, par quel genre de milieu culturel la psychanalyse a-t-elle été
accueillie en Turquie ? Quels sont les facteurs qui ont retardé l’arrivée de celle-ci et ensuite au contraire quels facteurs institutionnels lui ont-ils permis, dès son
arrivée, de se répandre assez rapidement ? Dans la Turquie moderne, ce sont
des transformations culturelles et sociologiques autant que la transformation de
concepts tels que « moi » et « autre » qui ont fourni le terrain favorable facilitant
l’expansion de la psychanalyse. Quelle sera l’influence de celle-ci et de ses
concepts sur cette nouvelle culture et quel sera le destin de ce nouveau domaine ?
C’est à travers ces questions que nous tracerons une perspective de l’ensemble
de la psychanalyse en Turquie.
Nous allons d’abord vous donner un aperçu sur le terrain culturel de départ
de la psychanalyse en Turquie, nous demandant ce que lui a apporté cette vision
occidentale du traitement des maladies mentales et la transformation qu’a subie
cette vision.
Entre la période des empires (les Seldjoukides et l’Empire Ottoman) et puis
la période républicaine depuis 1923, il y a eu une rupture profonde au niveau
de la vie culturelle et sociologique des Turcs qui s’étaient convertis à l’Islam
au IXe siècle. Avec l’instauration de la République, dans le but d’imiter
l’Occident, l’objectif fut de créer une société moderne et une autorité gouvernementale; en mésestimant du même coup la structure de connaissance du
passé, en la tenant pour responsable et en coupant les liens avec ce passé, en
particulier au niveau de la langue (le passage à l’alphabet latin et le remplacement des termes et concepts ottomans par des concepts purement turcs). La
Turquie actuelle, à différents niveaux, souffre des changements radicaux de
l’époque suivant la première guerre mondiale et tente aujourd’hui de retrouver
et de redéfinir cette richesse engloutie dans l’Histoire.
Cette rupture se faisait déjà sentir au milieu du XIXe siècle dans le domaine
de la médecine. Quand nous remontons dans l’Histoire, nous pouvons voir qu’à
l’époque des Seldjoukides et de l’Empire Ottoman, il y avait deux types de
médecine. Dans le premier type, les traitements se faisaient par des plantes, des
médicaments et par des massages, alors que dans le deuxième type, c’étaient
plutôt des traitements traditionnels appliqués dans les sectes. Dans ce deuxième
type de médecine appelé médecine populaire, le but était de guérir le malade
par tous les moyens et méthodes existants et les traitements se faisaient au
moyen de la suggestion. Le recours à ce genre de traitement basé sur la
suggestion s’explique d’abord par le fait que la médecine d’alors était inefficace
et aussi par l’importance accordée au contact direct lors de la consultation entre
le malade et le bienfaiteur. Ces deux types d’application de la médecine coexistaient dans cette culture et dans la société turque; et aucun des deux types de
médecine n’avait pour ambition de dépasser ou de sous-estimer l’autre.
Au début du XIXe siècle, à la période de dégradation de l’Empire, dans le
but de suivre de près l’évolution occidentale et d’atteindre un niveau compétitif avec ces pays, l’Empire Ottoman a pris pour exemple les institutions
occidentales. Ainsi la médecine s’est développée rapidement en se transformant
en médecine moderne occidentale. Enfin, avec l’instauration de la République,
la médecine moderne a gagné une puissance administrative au sein de la société.
En même temps, les traitements appliqués dans les sectes sous le nom de
médecine populaire n’ont subi aucune évolution tout au long du XIXe siècle, de
sorte que ce type de médecine s’est appauvri. Enfin avec la fermeture des sectes
par le gouvernement républicain, les activités de celles-ci ont officiellement pris
fin. Mais malgré cela, jusqu’à une date récente, dans le domaine de la psychiatrie
et des maladies mentales, le malade était perçu dans la culture populaire turque
comme une personne dont la parole appartient à un autre monde. En d’autres
termes, le malade mental est ainsi vu comme un « autre » et non comme un
individu rejeté par la société. Aujourd’hui encore, cette conception de la
démence, ce regard sur la folie se fait sentir dans les discours du peuple.
Dans la médecine traditionnelle ottomane, les termes « fou » et « folie » ont
une position très différente de celle qui est la leur dans la vision de l’Occident.
L’expression turque « le fou est un saint » s’explique par le fait que le peuple
ottoman voit le fou comme une personne susceptible de nous renseigner sur
l’autre monde. Cette réalité d’une absence de censure concernant les propos du
« fou » portant sur l’autre monde, démontre que le dit « fou » est en ce sens
admis par la société. En parallèle, cela montre que n’importe qui peut être
victime de la folie, qu’il n’y a pas une grande différence entre un fou et une
personne normale et que l’état de folie peut se présenter en continuité avec le
normal.
À l’époque de la République où les institutions se sont occidentalisées, les
Turcs ont adopté le modernisme et le positivisme au sein de leurs universités.
Les premières démarches dans ce sens ont été effectuées dès 1915 à la fin de
l’Empire; mais en 1933, avec la réforme universitaire, cette activité a fait un
pas décisif en aboutissant à des lois. La psychiatrie qui a donné naissance en
occident à la psychanalyse (Dr Freud), a, par contre, amené dans notre pays une
opinion anti-psychanalytique. D’autre part, nous pouvons considérer que la
création du département de psychologie au sein de l’Université d’Istanbul en
1917, a joué un rôle important dans cette évolution.
Mais il faut préciser que, sous l’influence de la mentalité scientifique de
l’époque, la méthode expérimentale était la théorie dominante dans ce département. L’évolution de la psychologie appliquée s’est réalisée en Turquie selon
les tendances des professeurs venant de l’étranger et l’approche positiviste
empiriste a longtemps été prédominante. Vers la Deuxième Guerre Mondiale,
les universités turques accueillant les hommes de science juifs allemands qui
fuyaient les soldats nazis, ont pu bénéficier de leurs connaissances.
Malheureusement parmi ces grands scientifiques, il n’y avait pas de psychanalystes. De sorte que jusqu’à nos jours, en Turquie, la psychanalyse n’a pu
considérer que partiellement certains comportements anormaux d’une certaine
clinique par quelques académiciens de nos universités qui se contentaient de
donner un résumé des théories freudiennes. Ces cours isolés donnés indépendamment sans rapport avec les autres idées existantes dans le domaine, n’ont
guère porté de fruits.
Actuellement, avec les transformations socioculturelles que nous allons
exposer maintenant, la psychanalyse n’est enseignée à l’Université d’Istanbul
qu’avec toutes les restrictions qu’imposent les limites de l’enseignement universitaire. Aussi le courant psychanalytique s’est-il davantage développé en Turquie
en dehors des universités. La réflexion psychanalytique a commencé à partir
de 1994 grâce aux travaux d’un Groupe de Psychanalystes d’Istanbul composé
de jeunes psychiatres ou psychologues ayant effectué une formation à la Société
Psychanalytique de Paris. Grâce à de nombreux congrès et conférences réalisés
à Istanbul et à la collaboration fournie par la Société Psychanalytique de Paris,
les membres de cette équipe turque poursuivent maintenant leurs activités et
leurs travaux au sein de l’Association Psychanalytique d’Istanbul créée en
2002. Cette association est composée de psychanalystes qui soulignent l’importance de la communication de terrain dans l’élaboration d’une tradition; elle
organise régulièrement des réunions et publie des livres en turc, des articles et
une revue afin de répandre la psychanalyse.
Grâce à l’action persistante d’un des psychanalystes de l’Association
Psychanalytique d’Istanbul, qui depuis 1994 donne des cours théoriques dans
ce domaine à l’Université d’Istanbul, la psychanalyse a pu être introduite dans
le cursus des programmes de DEA et de Doctorat. Mais nous devons nous
demander par ailleurs comment et pourquoi la psychanalyse est surtout apparue
en Turquie dans les dernières années du XXe siècle hors de l’enseignement
supérieur ? Il est évident que la domination de la structure moderniste et positiviste chez les académiciens turcs empêche encore aujourd’hui l’expansion de
la psychanalyse. Pourtant il est intéressant de remarquer que l’intérêt grandissant
porté à la psychanalyse est surtout le fait des psychologues et des psychiatres.
C’est un fait que la psychanalyse n’est pas apparue en Turquie grâce à la
médecine, elle aurait pu par ailleurs s’introduire par le biais du courant idéologique freudo-marxiste. L’idéologie marxiste s’est répandue en Turquie à partir
des années 1960 dans les milieux intellectuels et scientifiques. Les transformations rapides qu’a subies la société turque à partir de cette époque au niveau
sociologique économique et politique auraient pu permettre au peuple turc de
s’informer des discussions de certains marxistes sur la psychanalyse. La publication de celles-ci et l’interaction ainsi créée aurait pu faciliter l’introduction
de la psychanalyse. Cependant les marxistes turcs s’intéressaient beaucoup
plus à ceux de Moscou qu’aux Européens. Et cette polarité soviétique leur a
fait négliger dès leurs débuts, les critiques psychanalytiques idéologiques. C’est
pourquoi cette hypothèse n’a jamais vu le jour.
Dans ce cas, comment la psychanalyse s’est-elle introduite en Turquie et
comment a-t-elle pu susciter autant d’intérêt ?
Suite aux transformations sociologiques et économiques qu’a vécues la
Turquie au milieu du XXe siècle, l’introduction de la psychanalyse s’est effectuée
non pas grâce aux institutions en place, mais au travers d’activités civiles
privées. Le passage en 1950 au système du pluripartisme, l’industrialisation dans
les décennies précédentes et le passage en 1980 à une économie libérale, ont
profondément influencé le regard du citoyen turc sur lui-même et sa manière
de se conceptualiser. Par la suite, le coup d’état militaire de 1980, la dépolitisation des jeunes et ensuite les conditions d’une économie libérale réalisée par
les gouvernements élus, ont détourné la vision du peuple de l’axe politique
patriote vers l’axe individualiste. Cette nouvelle mentalité, dans les années 90,
a entraîné chez les personnes dont la marge d’âge s’étend jusqu’à 40 ans, un
changement dans la manière de se percevoir et de se conceptualiser. En parallèle,
la qualité de la connaissance générale utilisée au quotidien a également subi un
changement. Les médias ont contribué à une dégradation de la qualité.
L’impératif dominant de faire face aux problèmes quotidiens, une idéologie
planétaire centrée sur l’individu, une large vulgarisation des connaissances
dans le domaine de la psychologie populaire sur l’interaction et les relations
entre individus, tous ces faits sociaux ont été communiqués à la population par
le biais des médias en tant que « connaissance scientifique vraie ». Tous ces
changements ont influé sur le regard que peut avoir un Turc sur lui-même en
tant que sujet. Les faits sociaux le démontrent également.
Par ailleurs, dans la langue courante, bien que la structure syntaxique n’ait
pas formellement changé, les discours où l’individu met davantage l’accent
sur son moi se sont multipliés. Autant par sa grammaire que par son utilisation
courante, la langue peut nous donner un aperçu sur les caractéristiques et le statut
du sujet. Dans les langues occidentales venant du latin et aussi anglo-saxons,
le pronom qui représente le sujet se trouve toujours en début de phrase. Cette
position s’explique par le fait que dans la culture occidentale, le sujet se pose
comme tel par sa relation avec l’objet. Ainsi l’existence de l’objet (l’adversaire) dépend de la présence du sujet. Alors que dans la langue turque, le pronom
sujet est toujours sous-entendu, il se place très rarement en début de phrase. Cette
discrétion du pronom sujet au niveau syntaxique, son utilisation dans la langue
courante montre bien que l’individu a du mal à se poser comme sujet. Dans
l’usage local de notre culture, l’individu ne doit pas mettre l’accent sur la singularité dans son discours. C’est pourquoi dans la langue turque, l’individu sujet
se présente d’une manière sous-entendue et met l’adversaire, l’autre, c’est-à-dire l’objet au premier plan.
Aussi dans la langue turque d’aujourd’hui, le pronom sujet de la première
personne se soumet aux règles de la grammaire et préserve sa discrétion. Même
si sa position n’a pas formellement changée, elle peut subir des transformations
de but ou de sens, ne serait-ce qu’au travers de l’intonation. De sorte que
désormais dans la phrase, le sujet ne se prononce pas à partir de l’objet mais à
partir de lui-même. La position du sujet dans les faits n’est plus définie par
rapport à l’effet de l’objet sur le sujet mais par rapport au sujet lui-même. Nous
pouvons ainsi affirmer que dans la vie quotidienne, l’individu s’affirme
désormais par sa singularité. C’est par cette voie que la psychanalyse s’est
introduite en Turquie.
Cependant nous observons que la singularité qu’affirme l’individu Turc est
différente de celle de l’individu Occidental en ceci que l’individu de notre pays
a amplifié l’accent sur le moi-sujet. Quand nous regardons de près la
construction de la réalité dans l’esprit humain, nous voyons que la conceptualisation du sujet en Occident et en Turquie se fait différemment et sur des bases
tout autres. Les deux concepts qui peuvent rendre compte de cette différence
du point de vue de la psychanalyse avec le langage occidental sont : le moi
coupable et le profane. Ces deux concepts n’existent pas dans la langue turque.
À la base de la conception du moi coupable qui représente la ploblématique de l’école psychanalytique, il y a le péché originel. Ce péché originel, c’est
le fondement même de l’existence. Quant au profane, c’est la destruction de
l’union entre Dieu et l’homme telle qu’elle existait à l’époque du Moyen Age
dans la structure idéologique judéo-chrétienne, union qui s’est brisée à la période
de la Renaissance de sorte que l’univers de Dieu s’est différencié de celui de
l’homme. Dans l’histoire idéologique européenne, la prise de conscience de cette
rupture a permis la pleine découverte du sujet. Le monde appartient désormais
à l’homme et celui-ci est au centre de ce monde. L’homme humaniste découvre
son existence et sa condition de sujet à travers ses propres expériences et ses
actes. En d’autres termes, il se décrit non à travers Dieu mais à travers lui-même. La nouvelle référence de la réalité qui permet de dissocier le juste et le
faux, c’est l’esprit lui-même. Le moment où cet être dit « je », « je suis »
(Descartes) et qu’il prend conscience de cela, c’est le moment décisif. L’esprit
qui pense est sujet et tout ce qui est en dehors de l’esprit, c’est le monde
extérieur, le monde des « objets ». Un sujet est en relation avec un autre sujet
non pas parce que le second est lui aussi sujet, mais parce que dans cette relation,
celui-ci devient objet. Et ce point de vue est la représentation même de la
conception du « sujet » en philosophie et dans la psychologie.
La situation est totalement différente en Turquie qui est un pays musulman.
La personne qui est née dans cette culture a une toute autre perception et une
toute autre conceptualisation du Monde parce que le péché originel n’existe pas
et qu’il n’y a aucune institution entre l’homme et Dieu. L’absence du moi
coupable et l’obligation, la responsabilité de percevoir ce Monde avec l’intelligence partielle, accordées par la volonté de Dieu représentent les plus
importantes différences par rapport au monde judéo-chrétien. Car dans la
perception musulmane du Monde, à la différence de celle de l’Occident,
l’individu et le Dieu partagent le même Univers.
L’esprit se situe au niveau de l’intelligence et, à l’opposé de l’esprit
occidental, il ne se contredit pas avec sa propre connaissance du réel. Cela veut
dire, dans le monde musulman, que Dieu nous a donné toutes les connaissances
pour trouver la vérité avec notre esprit, c’est une responsabilité et même un
devoir. Il y a un verset du Coran qui dit « trouve la réalité avec ton esprit, c’est
ta responsabilité ». L’homme musulman est toujours conscient qu’il demeurera
à un même niveau de réalité et que ce sont les seules règles qu’il possède parce
qu’il sait qu’au-dessus de cette réalité, il y a la connaissance de la Vérité qu’il
ne peut jamais atteindre, mais qu’il doit la chercher.
C’est pour lui une erreur de conceptualiser cette Vérité à un niveau matériel
et notamment de la confondre avec l’Inconscient. L’inconscient ne se situe pas
au même niveau que la Vérité, la connaissance de la Vérité est au-delà de
l’Inconscient et elle est extérieure à l’être humain. Mais, tout comme en
Occident, l’Inconscient est à l’intérieur de la connaissance de la réalité, il est
né à partir de cette connaissance. Cependant, l’individu de l’une ou l’autre de
ces cultures possède des bases différentes quant à sa relation avec la réalité. Suite
à sa rupture avec Dieu et à la profanation du sacré, l’individu occidental fonde
sa relation avec la réalité sur une base où il se trouve uniquement face à lui-même. C’est pourquoi sa connaissance en tant que sujet est unique. Pour ce type
d’individu, la connaissance de la réalité, c’est le fait d’être une partie d’un tout.
Ainsi, notre façon turque de construire notre Inconscient dans ce monde de la
réalité qui nous appartient sera tout à fait différente de la façon dont l’individu
occidental conçoit son Inconscient dans le monde de la réalité dont il prétend
faire partie.
Dans ce cas, qu’est-ce que l’autre ? Aux yeux de l’Occidental, l’autre, c’est
la capacité de se voir en tant qu’objet, l’objet en question étant ce qu’il y a en
dehors de l’esprit, c’est-à-dire en dehors du sujet, c’est ce qu’on appelle
l’Inconscient. C’est le monde des pulsions. La tension conflictuelle entre moi
et pulsions crée l’existence du moi coupable. L’autre en Occident, c’est la représentation (projection) des désirs et des fantasmes. Lacan défend qu’il est
impossible d’acquérir sa propre unité et souligne que c’est un désir inassouvissable. Dans ce sens, l’être humain peut être considéré comme une personne
en manque d’unité. De notre côté, en Turquie, il n’y a pas de destruction d’une
unité, Dieu et l’homme partagent le même univers. Par ailleurs, il y a chez
l’homme une volonté partielle face à la volonté de l’ensemble. Le caractère de
la volonté partielle limite la volonté universelle. La réalité de cette limitation
n’est pas synonyme de la réalité du manque existant en Occident. Ce manque
dû au fait d’être détaché, de n’être qu’une partie de l’unité n’est pas comparable à cette limitation de la position de l’être-sujet dans l’impossible unité
qu’entraîne la volonté de l’intelligence. Par conséquent, ce n’est pas à travers
l’autre mais à travers vous-même que vous pouvez vous observer. Dans cette
perspective, l’individu de notre pays, en opposition avec celui de l’Occident,
ne s’interroge pas sur le problème de l’autre. Aujourd’hui en Turquie, l’individu
qui met l’accent sur son moi-sujet se trouve bloqué entre des sentiments de
culpabilité et des sentiments de non-culpabilité. Ce sentiment de blocage qui
avec la stabilisation des transformations en Turquie gagnera un cadre légitime
ne peut être que temporaire. Mais le cadre nouveau qui le remplacera tracera
les contours des nouvelles formes de conceptualisation et de tensions chez
l’individu.
L’aventure de la psychanalyse en Turquie a débuté sur le terrain et sur les
bases que nous venons de décrire. La théorie psychanalytique s’est introduite
à travers la classe civile dans une culture autre que la sienne, c’est-à-dire la
culture musulmane. Le futur apportera certes de nombreux changements dans
l’une et dans l’autre, mais il est actuellement trop tôt pour les mesurer.