2004
TOPIQUE
L’histoire d’un rendez-vous manqué : l’exemple de la Turquie
Levent Kayaalp
Ihlamur yolu, 67/10, Nısantas, 34365 Istanbul Turquie
Bien que les idées de Freud soient connues depuis pas mal de temps en Turquie, il a fallu attendre la fin du xxe siècle pour l’installation des premiers divans. La psychiatrie qui, dans plusieurs pays a convoyé la psychanalyse dans le milieu médical après
une brève période de méfiance, n’a pas assumé ce rôle en Turquie. La psychiatrie turque
fortement marquée par la tradition kraepelinienne puis par l’idéologie du DSM III a gardé
ses distances avec la psychanalyse jusqu’à nos jours. Mais ce retard considérable ne peut
pas être expliqué par la seule réticence de la psychiatrie turque. Les origines de ce retard
sont à chercher dans l’histoire de ce pays.Mots-clés :
Psychiatrie, Psychanalyse, Turquie, Empire Ottoman, Folie.
Although Freudian thinking has been known in Turkey for some time now,
the first analyses only took place at the end of the twentieth century. Psychiatry did not
play its role in Turkey as it did in other countries where, after a short period of doubt, psychiatry allowed a place for psychoanalysis in the medical world. Turkish psychiatry, mainly influenced by Kraepelin tradition and later DSM III ideology, has deliberately maintained a distance with psychoanalysis until very recently. Nonetheless, the resistance of Turkish
psychiatry is not the sole reason behind this delay and the history of the country must be
examined in general for a fuller explanation to be found.Keywords :
Psychiatry, Psychoanalysis, Turkey, Ottoman Empire, Insanity.
Née à Vienne à la fin du XIXe siècle, ensuite propagée dans les pays du vieux
continent et de là en traversant l’Atlantique, implantée dans l’Amérique du
Nord et les principaux pays de l’Amérique Latine, la psychanalyse en tant que
théorie et pratique a connu une propagation mondiale. Cependant cette propagation n’est pas généralisée et homogène et si, d’aventure on cherche à localiser
la présence de la psychanalyse à travers le monde en fonction des pays, on
obtient une carte géographique mondiale tricolore. La première couleur couvre
la plus grande partie des pays d’Europe avec certaines exceptions, les pays de
l’Amérique du Nord et certains pays de l’Amérique Latine. Ce sont des pays
où la psychanalyse s’est bien implantée avec toutes ses institutions depuis pas
mal de temps. Une deuxième couleur peint la Russie, certains des pays de
l’Europe de l’Est, les pays non-européens du bassin Méditéranéen, l’Inde, le
Japon et la Corée du Sud. C’est la couleur des pays où la psychanalyse est « en
voie de développement ». Et la troisième couleur couvre le reste des pays du
monde où la psychanalyse n’a pas une présence fonctionnelle.
Le terme de psychanalyse « en voie de développement » mérite une clarification parce que les pays qui se rassemblent sous cette rubrique ne présentent
pas tous les mêmes particularités quant au développement de la psychanalyse.
Les pays comme l’Inde
[1], le Japon
[2] et la Corée du Sud
[3] ont tôt fait la connaissance de la psychanalyse par l’intermédiaire de leurs ressortissants qui, après
avoir fait leurs études à l’étranger sont retournés dans leur pays. Mais malgré
les efforts afin de l’adapter aux climats culturels autochtone (le complexe
d’Ajase, psychothérapies taoïstes, etc.), la psychanalyse a du mal à s’enraciner
dans ces pays. Par contre la Russie, qui elle aussi a assez tôt accueilli la psychanalyse a connu un sort tout à fait différent; l’arrivée au pouvoir de Staline a mis
une fin nette à toute activité psychanalytique. Il s’agissait d’une ferme volonté
de faire disparaître cette « tendance idéaliste réactionnaire au service de l’impérialisme »
[4].
La Turquie, géographiquement plus proche de Vienne que les pays de
l’Amérique Latine ou le Japon, paraît parmi les pays où la psychanalyse est « en
voie de développement ». Mais elle est différente de ces pays par l’introduction
assez tardive de la psychanalyse; au moment où dans de nombreux pays du
monde différentes organisations célèbraient son centenaire, la psychanalyse
faisait son entrée en Turquie avec un siècle de retard. Ce retard sans égal doit
être la résultante des effets concomitants de plusieurs facteurs agissant à des
niveaux différents puisque ce pays, suite à l’instauration de la république a
connu une série de réformes radicales qui avaient pour but d’occidentaliser les
institutions et la société. De la législation à l’éducation, de la médecine à l’administration, toutes les institutions ont été remodelées d’après les exemples
occidentaux. Donc le terrain paraissait propice à l’introduction de la psychanalyse à peu près à la même époque que les pays occidentaux. Tel n’a pas été
le cas. Bien sûr les œuvres de Freud ont été traduites à partir de 1940, les termes
« complexe », « libido », « inconscient », sont passés dans le langage courant.
Mais pour l’installation des premiers divans il a fallu attendre la fin du XXe
siècle. Parmi les facteurs qui ont donné naissance à ce retard, l’impact de la
psychiatrie a été considérable. Contrairement à ce qui s’est passé dans plusieurs
pays, la résistance, voire l’hostilité de la psychiatrie vis-à-vis de la psychanalyse a duré pendant assez longtemps et a été beaucoup plus efficace. Il pourrait
être intéressant de discuter les conditions particulières facilitant l’enracinement
d’une psychiatrie complètement étanche à la psychanalyse et cela même avant
l’épanouissement des « neurosciences ».
L’HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE EN TURQUIE
Une spécialité médicale interdite : La psychiatrie
Bien que l’histoire de la psychiatrie soit inséparable de celle de la médecine
moderne qui débute en 1827 avec la fondation de la première Ecole de Médecine
par le Sultan Mahmud II
[5], la psychiatrie a connu une évolution un peu différente à cause des conditions particulières. Cette période de réformes et de
modernisation, qui est motivée par le souci de récupérer le retard accumulé
dans le domaine militaire est caractérisée par les luttes incessantes entre les
partisans de la modernité, intellectuels et bureaucrates influencés par les idées
émanant de la Révolution française et celles du conservatisme,
ulema (savants
religieux), les janissaires et les commerçants. Les Souverains prennent parti
parfois pour les uns et parfois pour les autres pour garder leur pouvoir
[6]. Le
malheur de la psychiatrie naissante fut que l’un d’eux, celui qui a régné pendant
trente-trois ans sans interruption, soit arrivé au pouvoir en détrônant son frère
Murat V sous prétexte qu’il était atteint de la maladie mentale et qu’il était
incurable, état confirmé par le fetva du
Seyhülislam (chef de l’ordre religieux)
et les certificats médicaux. Il faut noter que, une tradition instaurée par Mehmed
le Conquérant et qui permettait au fils aîné arrivé au pouvoir de faire disparaître
ses frères en vue d’empêcher les rivalités dangeureuses et d’assurer la continuité de l’Etat, rendait les futurs souverains vulnérables et en proie à des théories
de complot de toutes sortes avec une forte tendance à la suspicion dans un
climat d’insécurité extrême. Tel fut aussi le destin d’Abdülhamid II, tyran cruel,
ennemi juré de toutes les libertés pour certains, maître en stratagèmes, Sultan
patriote qui a su garder le patrimoine malgré la montée des nationalismes et
l’appétit insatiable des pays Occidentaux qui voulaient à tout prix démanteler
l’Empire, pour d’autres. Tout en suivant l’élan moderniste de ses aînés à sa
façon, au point de se trouver face à un mouvement déferlant des Jeunes Turcs
développé sous son règne, il a mis en place un appareil étatique quasiment
policier dont le fonctionnement était soutenu par les seuls
jurnal (dénonciation,
rapport d’espionnage) venant des quatre coins de l’empire. Il dessinait le profil
d’un souverain qui était partagé entre sa volonté de réaliser les réformes jugées
nécessaires pour le progrès et sa paranoïa qui le contraignait à prendre des
mesures drastiques contre toute tentative qui pourrait mettre en péril son pouvoir.
Le meilleur exemple de l’ambivalence d’Abdülhamid II vis-à-vis du modernisme, est peut-être sa décision de transférer l’Ecole Médicale Militaire dans
de nouveaux locaux modernes qu’il avait fait construire à Haydarpasa, sur les
côtes asiatiques d’Istanbul afin d’éloigner cet établissement jugé comme le
vivier de l’opposition moderniste. L’hôpital pédiatrique qu’il a fondé à Istanbul
pour rendre hommage à la mémoire de sa fille défunte en bas âge suite à une
maladie infectieuse est un autre signe de sa croyance en la médecine moderne
malgré sa méfiance. Par contre le seul établissement qui accueille les malades
mentaux d’Istanbul et des alentours,
Toptası Bimarhanesi (l’Asile de Toptas
ı)
avait ses portes fermées à tous les intrus, y compris Kraepelin, chez qui les
médecins aliénistes de l’Empire apprenaient cet art nouveau de diagnostiquer
et de traiter la folie
[7] sans en avoir le droit de le pratiquer.
Le règne d’Abdülhamid durera de 1876 à 1909, donc pendant trente-trois
ans sans aucune interruption. Toute cette période est marquée par les guerres
d’indépendance des pays constituant l’Empire et les guerres avec les pays
Occidentaux qui en étaient parties prenantes soit en tant que libérateur, soit en
tant que colonisateur.
Dans la « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique », Freud
localise le début de l’extension du mouvement psychanalytique en l’an 1907
[8].
Alors qu’en est-il de l’Empire Ottoman à cette date ?
C’est la veille de la fin du règne d’Abdülhamid qui se prépare à partager le
pouvoir avec les Jeunes Turcs, malgré lui. A cette date il existe à Istanbul deux
écoles de médecine, dont une est la dite Ecole Médicale Militaire de Gülhane
transférée en 1903 dans ses nouveaux locaux et l’autre, l’Ecole Médicale Civile.
Ces deux écoles de médecine n’ont pas été à l’abri de la germanisation rapide
des institutions ottomanes sous l’influence de l’alliance prusso-ottomane. Les
médecins qui, issus de ces écoles étaient envoyés par l’état à l’étranger pour
leur spécialisation avaient changé de cap et ils ne prenaient plus l’Orient
Express; maintenant c’était la ligne Istanbul-Berlin qui avait la cote. Cependant
le trafic s’effectuait dans les deux sens; les médecins prussiens du Kaiser
Wilhelm arrivaient à Istanbul pour organiser les hôpitaux et les écoles de
médecine de la capitale ottomane. Ainsi le Professeur Robert Rieder de
l’Université de Bonn converti en Rieder Pasa au titre d’Inspecteur de l’Ecole
Médicale, ses adjoints, les Docteurs Georg Deyke et Julius Wieting prirent la
direction de deux écoles de médecine.
L’Hôpital de l’Ecole Militaire de Médecine de Gülhane comporte 150 lits
et avec d’autres un service de neurologie (asabiyye). Il n’est pas question d’un
service de psychiatrie (akliye) puisqu’il était strictement interdit de parler des
maladies mentales et de leur traitement. Le chef de service de neurologie était
le Docteur Rasit Tahsin qui avait travaillé de 1893 à 1896 dans le service de
Kraepelin. En même temps il enseignait la neurologie à l’Ecole de Médecine.
Quant aux malades mentaux de la capitale, ils étaient enfermés à Toptası
Bimarhanesi, asile fondé par Monceri Père sur les côtes asiatiques.
La proclamation de la monarchie parlementaire avec l’arrivée au pouvoir
des Jeunes Turcs en 1908 marque un tournant. La perte du trône par
Abdülhamid II après une courte période de cohabitation, mit fin au système
d’oppression et d’espionnage. Rasit Tahsin est libre d’enseigner les maladies
mentales et leurs traitements tel qu’il l’a appris chez Kraepelin. En 1909 les
deux écoles de médecine sont rassamblées en une faculté de médecine dans
l’enceinte de l’Université (Darülfünün) d’Istanbul. Le poste de chef de service
libéré par Rasit Tahsin qui devient professeur de neuropsychiatrie à l’université est occupé par l’un de ses élèves : Mazhar Osman. C’est celui-ci qui
va marquer la psychiatrie turque de son sceau Kraepelinien pendant plus de
soixante ans.
UNE FIGURE DE PROUE : MAZHAR OSMAN
Né en Thrace Ottoman et immigré avec sa famille à Istanbul à l’âge de dix
ans, Mazhar Osman a eu une vie estudiantine difficile due aux problèmes
économiques de la famille. Après avoir terminé l’Ecole Militaire de Médecine
il est embauché comme interne dans le service de neurologie de l’Hôpital de
Gülhane. En 1906 il a obtenu l’agrégation et tout de suite après il est parti faire
un stage dans le service de Kraepelin. En 1910 il s’est installé en privé et il a
commencé à faire des conférences pour le grand public pour faire connaître
que « la folie est une maladie comme les autres ». Dans le périodique « Istanbul
Seririyatı » (Les Cliniques d’Istanbul) qu’il a publié jusqu’à sa mort, il a écrit
des articles qui visaient à légitimer la psychiatrie en tant que spécialité
médicale. Ses efforts auprès du grand public et des médecins lui ont fourni une
telle popularité que son nom est devenu le synonyme de la folie; « être bon
pour Mazhar Osman » est une expression qui a toujours cours. En 1920 il fut
nommé médecin-chef de Tophane Bimarhanesi. En 1927 il a transféré cet asile
dans une ancienne caserne rénovée et transformée en un hôpital psychiatrique
moderne : l’Hôpital Psychiatrique de Bakırköy. Mais ce qui lui a donné la
possibilité de marquer l’avenir de la psychiatrie turque pour les cinquante ans
qui viennent, n’est ni sa popularité, ni ses succès dans l’administration, c’est
la réforme universitaire de 1933 qui a envoyé en retraite la quasi totalité des
professeurs de l’université pour les remplacer par les professeurs allemands
qui fuyaient le nazisme. Comme il n’y avait aucun psychiatre parmi les professeurs allemands, le poste de Rasit Tahsin revient encore une fois à Mazhar
Osman. À noter aussi que parmi les allemands qui se sont exilés en Turquie
il n’y a aucun psychanalyste. Ce phénomène est probablement du au fait que
les psychanalytes qui fuyaient le nazisme ont préféré s’exiler dans des pays
où la psychanalyse était déjà connue, pour pouvoir exercer et être en lien avec
d’autres psychanalystes.
À cette date, c’est-à-dire en 1933, la Faculté de Médecine d’Istanbul est
unique en ce sens que tous les étudiants de médecine et surtout les internes de
psychiatrie ont pour unique enseignement celui de Mazhar Osman. Son manuel
de psychiatrie dont la deuxième édition date de 1935 donne une certaine idée
de sa conception des maladies mentales. Le premier chapitre du livre est
consacré à l’étiologie et aux facteurs étiologiques où l’hérédité et les théories
de la dégénérescence occupent la plus grande place. À la fin de ce chapitre, un
paragraphe est consacré à Freud et à son œuvre :
« D’après Freud le pansexualisme a un effet dans la pathogenèse des
névroses et des psychoses et surtout de leurs symptômes. Pour l’école
Freudienne la maladie nerveuse est la défense, la manifestation d’un amour
inassouvi. Pour Freud la sensualité, la libido, a un sens très élargi. Par contre
l’amour vit dans l’âme de l’individu de la naissance à la mort et ne débute pas
à l’adolescence. La tétée du bébé, le plaisir qu’il prend quand on lui enlève ses
couches, l’amour des garçons pour leur mère et celui des filles pour leur père,
sont tous, d’après Freud des signes de la pansexualité. L’école Freudienne voit
dans chaque névrose et même dans chaque psychose la manifestation d’un
amour interdit et secret. Il y a beaucoup d’écrits qui sont pour ou contre cette
théorie qui se propage comme une tâche d’huile sur le papier. Avant, ceux qui
étaient contre étaient majoritaires, depuis quelque temps ce sont les soutenants
qui ont la majorité, surtout dans le monde littéraire, mais la clinique médicale
a jugé de sa valeur finale. » [9]
Dans ces écrits condamnant la psychanalyse, non seulement il reprenait
l’accusation du pansexualisme d’une façon naïve et banalisante, mais il
confondait tout en mettant Freud, Jung et Adler dans le même panier :
« En étudiant le discours, les silences, les rêves d’après les méthodes utilisées
par Freud, Jung et Adler, nous arrivons à ce désir d’amour que nous nommons
la libido et nous la prenons comme le responsable. À notre avis ce qu’on trouve
n’appartient pas au patient. Celui qui pratique la psychanalyse trouve chez
son patient ce qu’il sent ou ce qu’il pense lui-même. » [10]
Mazhar Osman mourut en 1951. À cette date la Faculté de Médecine
d’Istanbul n’est plus la seule, mais tous les postes d’enseignants de psychiatrie
dans d’autres facultés de médecine sont occupés par les élèves de Mazhar
Osman qui suivent la tradition kraepelinienne et qui sont complètement fermés
à la psychanalyse.
LA MAUVAISE GRAINE : IZZEDDIN SADAN
La première traduction de Freud date de 1944; « Ma vie et la psychanalyse ».
Mais bien avant des articles visant à faire connaître l’œuvre de Freud paraissent
dans des revues littéraires. Ces articles qui parlent de Freud comme de
« l’inventeur viennois », de l’inconscient, de la sexualité et en même temps des
sociétés de psychanalyse étrangères sont signés par le Docteur Izzeddin Sadan,
un autodidacte en psychanalyse. Comme il est anglophone il lit les traductions
des œuvres de Freud, de Jung et les œuvres de Jones et de Brill et les présente
avec ses commentaires aux lecteurs. Il est interne à Toptası Bimarhanesi et il
est en conflit permanent avec le médecin-chef Mazhar Osman qui n’apprécie
pas du tout, ni ce jeune interne querelleur ni les idées freudiennes. D’après les
dires de Sadan, dans cet hôpital, même le personnel administratif ne veut pas
entendre parler de Freud. En 1927 il est envoyé en France, dans le service de
Fursac où il résida jusqu’en 1930. Puisqu’il n’en fait pas état dans ses mémoires,
il n’est pas probable qu’il y ait rencontré les premiers psychanalystes français
malgré son intérêt envers la psychanalyse. De retour, il n’a plus de poste. Il
s’installe en privé et continue son activité de propagandiste des idées psychanalytiques en solitaire. Mais n’ayant jamais été analysé, sa relation à la
psychanalyse reste dans le domaine théorique et sans aucune transmission
véritable.
L’entrée des neuroleptiques dans l’arsenal thérapeutique de la psychiatrie
fut une aubaine pour la psychiatrie turque qui était coincée entre les cures de
Sakel et l’électrochoc d’un côté et la suggestion de l’autre. D’ailleurs le fait que
les antagonistes de la dopamine changent le cours de la maladie mentale, et
spécialement de la schizophrénie était une preuve convaincante pour ceux qui
pensaient que toute maladie mentale est d’origine organique. Donc une raison
de plus pour ne pas donner droit de cité aux idées psychanalytiques.
Cependant à partir de 1960, dans certains milieux on commence à parler
de « la psychiatrie dynamique », des « mécanismes de défense », des « psycho-thérapies »; les jeunes psychiatres turcs rentraient des Etats-Unis où ils s’étaient
rendus pour développer leurs connaissances et leurs savoir-faire. Les idées
psychanalytiques font leur entrée en Turquie sous le label « made in USA ».
C’est plus Erikson que Freud, plus l’adaptation que la pulsion. Parmi ces
jeunes psychiatres, ceux qui ont fait une analyse personnelle à l’étranger n’ont
pas donné suite à cette démarche pour assurer une transmission de la pratique
psychanalytique, du moins tout de suite après leur retour. Donc la psychanalyse a continué de rester en marge de l’enseignement et de la pratique
psychiatrique. Dans le monde des publications, les traductions de Freud sont
toujours denrées rares, par contre, les œuvres de W. Reich, de Fromm et de
Marcuse foisonnent.
Le coup d’état militaire de 1980 qui avait pour but de déblayer le terrain
avant l’arrivée de l’économie de marché marque un tournant dans l’histoire de
la psychiatrie et dans une certaine mesure celle de la psychanalyse en Turquie.
D’un côté les mesures militaires et policières qui ont coûté la vie et l’avenir à
des milliers de jeunes, et de l’autre, la nouvelle constitution qui prônait la
centralisation du pouvoir et la restriction des libertés ont donné lieu à des dégâts
irréparables dans la vie politique et culturelle. Mais l’un des effets inattendus
de cette dépolitisation, bien qu’il paraisse paradoxal, fut la découverte de l’individualité, jusqu’alors étouffée par les discours populistes, nationalistes ou
religieux. Les normes de la société de consommation qui mettent au premier
plan la prospérité individuelle ont favorisé cette individuation, parfois au point
de mettre en péril les structures familiales traditionnelles qui assuraient la
solidarité. Le nombre augmentant des livres qui traitent de psychologie, du
développement personnel, des relations humaines répondaient à cette demande
de découvrir, de trouver des réponses au-delà des clichés qui jusqu’alors
blâmaient le discours individuel.
C’est donc dans ce climat d’individuation que les idées de Freud ont été
redécouvertes par les intellectuels et par les professionnels de la santé mentale.
En 1989, le docteur Etaner, qui avait fait une analyse personnelle pendant son
séjour en Allemagne dans les années 1970, a commencé à accepter des analysants sur la demande d’un groupe d’internes de psychiatrie à Istanbul. En
1994, la fondation du Groupe Psychanalytique d’Istanbul à l’initiative de
plusieurs psychiatres ou psychologues ayant fait une psychanalyse personnelle en France, va faire augmenter rapidement le nombre de divans et
d’analysants.
Il reste que dans l’état actuel, l’enseignement et la pratique psychiatrique
institutionnelle, à l’exception de quelques cliniques, est complètement branché
sur le DSM-IV et la psychiatrie américaine. La prévision du Professeur Pichot,
qui dans la préface qu’il a écrite pour la traduction française du DSM III, la
présentait comme « un véritable manuel de psychiatrie » et prétendait qu’elle
était dans la détermination du cadre théorique un tournant aussi important que
le manuel de Kraepelin
[11], a été en partie justifiée en Turquie. La tradition kraepelinienne qu’elle a adoptée a empêché la psychiatrie turque de faire la
connaissance de la psychanalyse. A partir de 1980 c’est en s’adonnant au DSM
III, qui à son tour marquait la rupture définitive avec la tradition d’Adolf Meyer
d’un côté et avec la psychanalyse de l’autre que la psychiatrie turque a essayé
de garder cette étanchéité. Mais le DSM et l’idéologie qu’il véhicule n’a pas
été aussi efficace que la tradition kraepelinienne puisque pendant les dix
dernières années on a assisté à l’apparition d’un intérêt croissant pour la psychanalyse surtout chez les jeunes psychiatres malgré les risques d’isolation et
surtout d’exclusion de la communauté dite « scientifique ».
En conclusion, la psychiatrie qui, dans d’autres pays a facilité l’introduction
et l’installation de la psychanalyse dans le pays, a fonctionné en sens inverse
en Turquie. Cette évolution atypique ne peut pas être expliquée par le seul
impact de la tradition kraepelinienne qui paraît être plus une conséquence
qu’une cause. Les racines de cette résistance sont à chercher dans l’histoire
particulière de ce pays. Il est probable que pour les fondateurs de la république
qui ont chassé celui qui était non seulement le souverain, mais aussi le
successeur du prophète (le calife), le fait d’entendre parler du désir du meurtre
du père n’ait pas été souhaitable ! Et surtout il y a ce fait que la Turquie moderne
a refusé tout son héritage historique, même la langue de son passé, pour faire
commencer tout de zéro dans un fantasme d’autoengendrement. Comme on
disait dans l’hymne du dixième anniversaire de la république : « En dix ans
nous avons créé dix millions d’hommes de tous âges ».
[1]
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[3]
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[8]
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[9]
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[10]
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[11]
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Psychiatric Association, 1980, traduction française, Masson, Paris, 1983.