Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950419
200 pages

p. 119 à 127
doi: en cours

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no 89 2004/4

2004 TOPIQUE

L’histoire d’un rendez-vous manqué : l’exemple de la Turquie

Levent Kayaalp Ihlamur yolu, 67/10, Nısantas, 34365 Istanbul Turquie
Bien que les idées de Freud soient connues depuis pas mal de temps en Turquie, il a fallu attendre la fin du xxe siècle pour l’installation des premiers divans. La psychiatrie qui, dans plusieurs pays a convoyé la psychanalyse dans le milieu médical après une brève période de méfiance, n’a pas assumé ce rôle en Turquie. La psychiatrie turque fortement marquée par la tradition kraepelinienne puis par l’idéologie du DSM III a gardé ses distances avec la psychanalyse jusqu’à nos jours. Mais ce retard considérable ne peut pas être expliqué par la seule réticence de la psychiatrie turque. Les origines de ce retard sont à chercher dans l’histoire de ce pays.Mots-clés : Psychiatrie, Psychanalyse, Turquie, Empire Ottoman, Folie. Although Freudian thinking has been known in Turkey for some time now, the first analyses only took place at the end of the twentieth century. Psychiatry did not play its role in Turkey as it did in other countries where, after a short period of doubt, psychiatry allowed a place for psychoanalysis in the medical world. Turkish psychiatry, mainly influenced by Kraepelin tradition and later DSM III ideology, has deliberately maintained a distance with psychoanalysis until very recently. Nonetheless, the resistance of Turkish psychiatry is not the sole reason behind this delay and the history of the country must be examined in general for a fuller explanation to be found.Keywords : Psychiatry, Psychoanalysis, Turkey, Ottoman Empire, Insanity.
Née à Vienne à la fin du XIXe siècle, ensuite propagée dans les pays du vieux continent et de là en traversant l’Atlantique, implantée dans l’Amérique du Nord et les principaux pays de l’Amérique Latine, la psychanalyse en tant que théorie et pratique a connu une propagation mondiale. Cependant cette propagation n’est pas généralisée et homogène et si, d’aventure on cherche à localiser la présence de la psychanalyse à travers le monde en fonction des pays, on obtient une carte géographique mondiale tricolore. La première couleur couvre la plus grande partie des pays d’Europe avec certaines exceptions, les pays de l’Amérique du Nord et certains pays de l’Amérique Latine. Ce sont des pays où la psychanalyse s’est bien implantée avec toutes ses institutions depuis pas mal de temps. Une deuxième couleur peint la Russie, certains des pays de l’Europe de l’Est, les pays non-européens du bassin Méditéranéen, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. C’est la couleur des pays où la psychanalyse est « en voie de développement ». Et la troisième couleur couvre le reste des pays du monde où la psychanalyse n’a pas une présence fonctionnelle.
Le terme de psychanalyse « en voie de développement » mérite une clarification parce que les pays qui se rassemblent sous cette rubrique ne présentent pas tous les mêmes particularités quant au développement de la psychanalyse. Les pays comme l’Inde [1], le Japon [2] et la Corée du Sud [3] ont tôt fait la connaissance de la psychanalyse par l’intermédiaire de leurs ressortissants qui, après avoir fait leurs études à l’étranger sont retournés dans leur pays. Mais malgré les efforts afin de l’adapter aux climats culturels autochtone (le complexe d’Ajase, psychothérapies taoïstes, etc.), la psychanalyse a du mal à s’enraciner dans ces pays. Par contre la Russie, qui elle aussi a assez tôt accueilli la psychanalyse a connu un sort tout à fait différent; l’arrivée au pouvoir de Staline a mis une fin nette à toute activité psychanalytique. Il s’agissait d’une ferme volonté de faire disparaître cette « tendance idéaliste réactionnaire au service de l’impérialisme » [4].
La Turquie, géographiquement plus proche de Vienne que les pays de l’Amérique Latine ou le Japon, paraît parmi les pays où la psychanalyse est « en voie de développement ». Mais elle est différente de ces pays par l’introduction assez tardive de la psychanalyse; au moment où dans de nombreux pays du monde différentes organisations célèbraient son centenaire, la psychanalyse faisait son entrée en Turquie avec un siècle de retard. Ce retard sans égal doit être la résultante des effets concomitants de plusieurs facteurs agissant à des niveaux différents puisque ce pays, suite à l’instauration de la république a connu une série de réformes radicales qui avaient pour but d’occidentaliser les institutions et la société. De la législation à l’éducation, de la médecine à l’administration, toutes les institutions ont été remodelées d’après les exemples occidentaux. Donc le terrain paraissait propice à l’introduction de la psychanalyse à peu près à la même époque que les pays occidentaux. Tel n’a pas été le cas. Bien sûr les œuvres de Freud ont été traduites à partir de 1940, les termes « complexe », « libido », « inconscient », sont passés dans le langage courant. Mais pour l’installation des premiers divans il a fallu attendre la fin du XXe siècle. Parmi les facteurs qui ont donné naissance à ce retard, l’impact de la psychiatrie a été considérable. Contrairement à ce qui s’est passé dans plusieurs pays, la résistance, voire l’hostilité de la psychiatrie vis-à-vis de la psychanalyse a duré pendant assez longtemps et a été beaucoup plus efficace. Il pourrait être intéressant de discuter les conditions particulières facilitant l’enracinement d’une psychiatrie complètement étanche à la psychanalyse et cela même avant l’épanouissement des « neurosciences ».
 
L’HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE EN TURQUIE
 
 
Une spécialité médicale interdite : La psychiatrie
Bien que l’histoire de la psychiatrie soit inséparable de celle de la médecine moderne qui débute en 1827 avec la fondation de la première Ecole de Médecine par le Sultan Mahmud II [5], la psychiatrie a connu une évolution un peu différente à cause des conditions particulières. Cette période de réformes et de modernisation, qui est motivée par le souci de récupérer le retard accumulé dans le domaine militaire est caractérisée par les luttes incessantes entre les partisans de la modernité, intellectuels et bureaucrates influencés par les idées émanant de la Révolution française et celles du conservatisme, ulema (savants religieux), les janissaires et les commerçants. Les Souverains prennent parti parfois pour les uns et parfois pour les autres pour garder leur pouvoir [6]. Le malheur de la psychiatrie naissante fut que l’un d’eux, celui qui a régné pendant trente-trois ans sans interruption, soit arrivé au pouvoir en détrônant son frère Murat V sous prétexte qu’il était atteint de la maladie mentale et qu’il était incurable, état confirmé par le fetva du Seyhülislam (chef de l’ordre religieux) et les certificats médicaux. Il faut noter que, une tradition instaurée par Mehmed le Conquérant et qui permettait au fils aîné arrivé au pouvoir de faire disparaître ses frères en vue d’empêcher les rivalités dangeureuses et d’assurer la continuité de l’Etat, rendait les futurs souverains vulnérables et en proie à des théories de complot de toutes sortes avec une forte tendance à la suspicion dans un climat d’insécurité extrême. Tel fut aussi le destin d’Abdülhamid II, tyran cruel, ennemi juré de toutes les libertés pour certains, maître en stratagèmes, Sultan patriote qui a su garder le patrimoine malgré la montée des nationalismes et l’appétit insatiable des pays Occidentaux qui voulaient à tout prix démanteler l’Empire, pour d’autres. Tout en suivant l’élan moderniste de ses aînés à sa façon, au point de se trouver face à un mouvement déferlant des Jeunes Turcs développé sous son règne, il a mis en place un appareil étatique quasiment policier dont le fonctionnement était soutenu par les seuls jurnal (dénonciation, rapport d’espionnage) venant des quatre coins de l’empire. Il dessinait le profil d’un souverain qui était partagé entre sa volonté de réaliser les réformes jugées nécessaires pour le progrès et sa paranoïa qui le contraignait à prendre des mesures drastiques contre toute tentative qui pourrait mettre en péril son pouvoir. Le meilleur exemple de l’ambivalence d’Abdülhamid II vis-à-vis du modernisme, est peut-être sa décision de transférer l’Ecole Médicale Militaire dans de nouveaux locaux modernes qu’il avait fait construire à Haydarpasa, sur les côtes asiatiques d’Istanbul afin d’éloigner cet établissement jugé comme le vivier de l’opposition moderniste. L’hôpital pédiatrique qu’il a fondé à Istanbul pour rendre hommage à la mémoire de sa fille défunte en bas âge suite à une maladie infectieuse est un autre signe de sa croyance en la médecine moderne malgré sa méfiance. Par contre le seul établissement qui accueille les malades mentaux d’Istanbul et des alentours, Toptası Bimarhanesi (l’Asile de Toptası) avait ses portes fermées à tous les intrus, y compris Kraepelin, chez qui les médecins aliénistes de l’Empire apprenaient cet art nouveau de diagnostiquer et de traiter la folie [7] sans en avoir le droit de le pratiquer.
Le règne d’Abdülhamid durera de 1876 à 1909, donc pendant trente-trois ans sans aucune interruption. Toute cette période est marquée par les guerres d’indépendance des pays constituant l’Empire et les guerres avec les pays Occidentaux qui en étaient parties prenantes soit en tant que libérateur, soit en tant que colonisateur.
Dans la « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique », Freud localise le début de l’extension du mouvement psychanalytique en l’an 1907 [8]. Alors qu’en est-il de l’Empire Ottoman à cette date ?
C’est la veille de la fin du règne d’Abdülhamid qui se prépare à partager le pouvoir avec les Jeunes Turcs, malgré lui. A cette date il existe à Istanbul deux écoles de médecine, dont une est la dite Ecole Médicale Militaire de Gülhane transférée en 1903 dans ses nouveaux locaux et l’autre, l’Ecole Médicale Civile. Ces deux écoles de médecine n’ont pas été à l’abri de la germanisation rapide des institutions ottomanes sous l’influence de l’alliance prusso-ottomane. Les médecins qui, issus de ces écoles étaient envoyés par l’état à l’étranger pour leur spécialisation avaient changé de cap et ils ne prenaient plus l’Orient Express; maintenant c’était la ligne Istanbul-Berlin qui avait la cote. Cependant le trafic s’effectuait dans les deux sens; les médecins prussiens du Kaiser Wilhelm arrivaient à Istanbul pour organiser les hôpitaux et les écoles de médecine de la capitale ottomane. Ainsi le Professeur Robert Rieder de l’Université de Bonn converti en Rieder Pasa au titre d’Inspecteur de l’Ecole Médicale, ses adjoints, les Docteurs Georg Deyke et Julius Wieting prirent la direction de deux écoles de médecine.
L’Hôpital de l’Ecole Militaire de Médecine de Gülhane comporte 150 lits et avec d’autres un service de neurologie (asabiyye). Il n’est pas question d’un service de psychiatrie (akliye) puisqu’il était strictement interdit de parler des maladies mentales et de leur traitement. Le chef de service de neurologie était le Docteur Rasit Tahsin qui avait travaillé de 1893 à 1896 dans le service de Kraepelin. En même temps il enseignait la neurologie à l’Ecole de Médecine. Quant aux malades mentaux de la capitale, ils étaient enfermés à Toptası Bimarhanesi, asile fondé par Monceri Père sur les côtes asiatiques.
La proclamation de la monarchie parlementaire avec l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs en 1908 marque un tournant. La perte du trône par Abdülhamid II après une courte période de cohabitation, mit fin au système d’oppression et d’espionnage. Rasit Tahsin est libre d’enseigner les maladies mentales et leurs traitements tel qu’il l’a appris chez Kraepelin. En 1909 les deux écoles de médecine sont rassamblées en une faculté de médecine dans l’enceinte de l’Université (Darülfünün) d’Istanbul. Le poste de chef de service libéré par Rasit Tahsin qui devient professeur de neuropsychiatrie à l’université est occupé par l’un de ses élèves : Mazhar Osman. C’est celui-ci qui va marquer la psychiatrie turque de son sceau Kraepelinien pendant plus de soixante ans.
 
UNE FIGURE DE PROUE : MAZHAR OSMAN
 
 
Né en Thrace Ottoman et immigré avec sa famille à Istanbul à l’âge de dix ans, Mazhar Osman a eu une vie estudiantine difficile due aux problèmes économiques de la famille. Après avoir terminé l’Ecole Militaire de Médecine il est embauché comme interne dans le service de neurologie de l’Hôpital de Gülhane. En 1906 il a obtenu l’agrégation et tout de suite après il est parti faire un stage dans le service de Kraepelin. En 1910 il s’est installé en privé et il a commencé à faire des conférences pour le grand public pour faire connaître que « la folie est une maladie comme les autres ». Dans le périodique « Istanbul Seririyatı » (Les Cliniques d’Istanbul) qu’il a publié jusqu’à sa mort, il a écrit des articles qui visaient à légitimer la psychiatrie en tant que spécialité médicale. Ses efforts auprès du grand public et des médecins lui ont fourni une telle popularité que son nom est devenu le synonyme de la folie; « être bon pour Mazhar Osman » est une expression qui a toujours cours. En 1920 il fut nommé médecin-chef de Tophane Bimarhanesi. En 1927 il a transféré cet asile dans une ancienne caserne rénovée et transformée en un hôpital psychiatrique moderne : l’Hôpital Psychiatrique de Bakırköy. Mais ce qui lui a donné la possibilité de marquer l’avenir de la psychiatrie turque pour les cinquante ans qui viennent, n’est ni sa popularité, ni ses succès dans l’administration, c’est la réforme universitaire de 1933 qui a envoyé en retraite la quasi totalité des professeurs de l’université pour les remplacer par les professeurs allemands qui fuyaient le nazisme. Comme il n’y avait aucun psychiatre parmi les professeurs allemands, le poste de Rasit Tahsin revient encore une fois à Mazhar Osman. À noter aussi que parmi les allemands qui se sont exilés en Turquie il n’y a aucun psychanalyste. Ce phénomène est probablement du au fait que les psychanalytes qui fuyaient le nazisme ont préféré s’exiler dans des pays où la psychanalyse était déjà connue, pour pouvoir exercer et être en lien avec d’autres psychanalystes.
À cette date, c’est-à-dire en 1933, la Faculté de Médecine d’Istanbul est unique en ce sens que tous les étudiants de médecine et surtout les internes de psychiatrie ont pour unique enseignement celui de Mazhar Osman. Son manuel de psychiatrie dont la deuxième édition date de 1935 donne une certaine idée de sa conception des maladies mentales. Le premier chapitre du livre est consacré à l’étiologie et aux facteurs étiologiques où l’hérédité et les théories de la dégénérescence occupent la plus grande place. À la fin de ce chapitre, un paragraphe est consacré à Freud et à son œuvre :
« D’après Freud le pansexualisme a un effet dans la pathogenèse des névroses et des psychoses et surtout de leurs symptômes. Pour l’école Freudienne la maladie nerveuse est la défense, la manifestation d’un amour inassouvi. Pour Freud la sensualité, la libido, a un sens très élargi. Par contre l’amour vit dans l’âme de l’individu de la naissance à la mort et ne débute pas à l’adolescence. La tétée du bébé, le plaisir qu’il prend quand on lui enlève ses couches, l’amour des garçons pour leur mère et celui des filles pour leur père, sont tous, d’après Freud des signes de la pansexualité. L’école Freudienne voit dans chaque névrose et même dans chaque psychose la manifestation d’un amour interdit et secret. Il y a beaucoup d’écrits qui sont pour ou contre cette théorie qui se propage comme une tâche d’huile sur le papier. Avant, ceux qui étaient contre étaient majoritaires, depuis quelque temps ce sont les soutenants qui ont la majorité, surtout dans le monde littéraire, mais la clinique médicale a jugé de sa valeur finale. » [9]
Dans ces écrits condamnant la psychanalyse, non seulement il reprenait l’accusation du pansexualisme d’une façon naïve et banalisante, mais il confondait tout en mettant Freud, Jung et Adler dans le même panier :
« En étudiant le discours, les silences, les rêves d’après les méthodes utilisées par Freud, Jung et Adler, nous arrivons à ce désir d’amour que nous nommons la libido et nous la prenons comme le responsable. À notre avis ce qu’on trouve n’appartient pas au patient. Celui qui pratique la psychanalyse trouve chez son patient ce qu’il sent ou ce qu’il pense lui-même. » [10]
Mazhar Osman mourut en 1951. À cette date la Faculté de Médecine d’Istanbul n’est plus la seule, mais tous les postes d’enseignants de psychiatrie dans d’autres facultés de médecine sont occupés par les élèves de Mazhar Osman qui suivent la tradition kraepelinienne et qui sont complètement fermés à la psychanalyse.
 
LA MAUVAISE GRAINE : IZZEDDIN SADAN
 
 
La première traduction de Freud date de 1944; « Ma vie et la psychanalyse ». Mais bien avant des articles visant à faire connaître l’œuvre de Freud paraissent dans des revues littéraires. Ces articles qui parlent de Freud comme de « l’inventeur viennois », de l’inconscient, de la sexualité et en même temps des sociétés de psychanalyse étrangères sont signés par le Docteur Izzeddin Sadan, un autodidacte en psychanalyse. Comme il est anglophone il lit les traductions des œuvres de Freud, de Jung et les œuvres de Jones et de Brill et les présente avec ses commentaires aux lecteurs. Il est interne à Toptası Bimarhanesi et il est en conflit permanent avec le médecin-chef Mazhar Osman qui n’apprécie pas du tout, ni ce jeune interne querelleur ni les idées freudiennes. D’après les dires de Sadan, dans cet hôpital, même le personnel administratif ne veut pas entendre parler de Freud. En 1927 il est envoyé en France, dans le service de Fursac où il résida jusqu’en 1930. Puisqu’il n’en fait pas état dans ses mémoires, il n’est pas probable qu’il y ait rencontré les premiers psychanalystes français malgré son intérêt envers la psychanalyse. De retour, il n’a plus de poste. Il s’installe en privé et continue son activité de propagandiste des idées psychanalytiques en solitaire. Mais n’ayant jamais été analysé, sa relation à la psychanalyse reste dans le domaine théorique et sans aucune transmission véritable.
L’entrée des neuroleptiques dans l’arsenal thérapeutique de la psychiatrie fut une aubaine pour la psychiatrie turque qui était coincée entre les cures de Sakel et l’électrochoc d’un côté et la suggestion de l’autre. D’ailleurs le fait que les antagonistes de la dopamine changent le cours de la maladie mentale, et spécialement de la schizophrénie était une preuve convaincante pour ceux qui pensaient que toute maladie mentale est d’origine organique. Donc une raison de plus pour ne pas donner droit de cité aux idées psychanalytiques.
 
APRÈS 1960
 
 
Cependant à partir de 1960, dans certains milieux on commence à parler de « la psychiatrie dynamique », des « mécanismes de défense », des « psycho-thérapies »; les jeunes psychiatres turcs rentraient des Etats-Unis où ils s’étaient rendus pour développer leurs connaissances et leurs savoir-faire. Les idées psychanalytiques font leur entrée en Turquie sous le label « made in USA ». C’est plus Erikson que Freud, plus l’adaptation que la pulsion. Parmi ces jeunes psychiatres, ceux qui ont fait une analyse personnelle à l’étranger n’ont pas donné suite à cette démarche pour assurer une transmission de la pratique psychanalytique, du moins tout de suite après leur retour. Donc la psychanalyse a continué de rester en marge de l’enseignement et de la pratique psychiatrique. Dans le monde des publications, les traductions de Freud sont toujours denrées rares, par contre, les œuvres de W. Reich, de Fromm et de Marcuse foisonnent.
Le coup d’état militaire de 1980 qui avait pour but de déblayer le terrain avant l’arrivée de l’économie de marché marque un tournant dans l’histoire de la psychiatrie et dans une certaine mesure celle de la psychanalyse en Turquie. D’un côté les mesures militaires et policières qui ont coûté la vie et l’avenir à des milliers de jeunes, et de l’autre, la nouvelle constitution qui prônait la centralisation du pouvoir et la restriction des libertés ont donné lieu à des dégâts irréparables dans la vie politique et culturelle. Mais l’un des effets inattendus de cette dépolitisation, bien qu’il paraisse paradoxal, fut la découverte de l’individualité, jusqu’alors étouffée par les discours populistes, nationalistes ou religieux. Les normes de la société de consommation qui mettent au premier plan la prospérité individuelle ont favorisé cette individuation, parfois au point de mettre en péril les structures familiales traditionnelles qui assuraient la solidarité. Le nombre augmentant des livres qui traitent de psychologie, du développement personnel, des relations humaines répondaient à cette demande de découvrir, de trouver des réponses au-delà des clichés qui jusqu’alors blâmaient le discours individuel.
C’est donc dans ce climat d’individuation que les idées de Freud ont été redécouvertes par les intellectuels et par les professionnels de la santé mentale. En 1989, le docteur Etaner, qui avait fait une analyse personnelle pendant son séjour en Allemagne dans les années 1970, a commencé à accepter des analysants sur la demande d’un groupe d’internes de psychiatrie à Istanbul. En 1994, la fondation du Groupe Psychanalytique d’Istanbul à l’initiative de plusieurs psychiatres ou psychologues ayant fait une psychanalyse personnelle en France, va faire augmenter rapidement le nombre de divans et d’analysants.
Il reste que dans l’état actuel, l’enseignement et la pratique psychiatrique institutionnelle, à l’exception de quelques cliniques, est complètement branché sur le DSM-IV et la psychiatrie américaine. La prévision du Professeur Pichot, qui dans la préface qu’il a écrite pour la traduction française du DSM III, la présentait comme « un véritable manuel de psychiatrie » et prétendait qu’elle était dans la détermination du cadre théorique un tournant aussi important que le manuel de Kraepelin [11], a été en partie justifiée en Turquie. La tradition kraepelinienne qu’elle a adoptée a empêché la psychiatrie turque de faire la connaissance de la psychanalyse. A partir de 1980 c’est en s’adonnant au DSM III, qui à son tour marquait la rupture définitive avec la tradition d’Adolf Meyer d’un côté et avec la psychanalyse de l’autre que la psychiatrie turque a essayé de garder cette étanchéité. Mais le DSM et l’idéologie qu’il véhicule n’a pas été aussi efficace que la tradition kraepelinienne puisque pendant les dix dernières années on a assisté à l’apparition d’un intérêt croissant pour la psychanalyse surtout chez les jeunes psychiatres malgré les risques d’isolation et surtout d’exclusion de la communauté dite « scientifique ».
En conclusion, la psychiatrie qui, dans d’autres pays a facilité l’introduction et l’installation de la psychanalyse dans le pays, a fonctionné en sens inverse en Turquie. Cette évolution atypique ne peut pas être expliquée par le seul impact de la tradition kraepelinienne qui paraît être plus une conséquence qu’une cause. Les racines de cette résistance sont à chercher dans l’histoire particulière de ce pays. Il est probable que pour les fondateurs de la république qui ont chassé celui qui était non seulement le souverain, mais aussi le successeur du prophète (le calife), le fait d’entendre parler du désir du meurtre du père n’ait pas été souhaitable ! Et surtout il y a ce fait que la Turquie moderne a refusé tout son héritage historique, même la langue de son passé, pour faire commencer tout de zéro dans un fantasme d’autoengendrement. Comme on disait dans l’hymne du dixième anniversaire de la république : « En dix ans nous avons créé dix millions d’hommes de tous âges ».
 
NOTES
 
[1]Kakar S. (2002), L’Inde , in Dictionnaire International de la Psychanalyse, sous la direction de A. de Mijolla, Calmann-Lévy.
[2]Takahashi T. (1982), La psychanalyse au Japon, in Histoire de la Psychanalyse, sous la direction de R. Jaccard, Hachette.
[3]Blowers GH. (2002), Corée, in Dictionnaire International de la Psychanalyse, sous la direction de A. de Mijolla, Calmann-Lévy.
[4]Palmiere J-P. (1982), La psychanalyse en Union Soviétique, in Histoire de la Psychanalyse, sous la direction de R. Jaccard, Hachette.
[5]Kazancıgil A. (2000), Osmanlılarda Bilim ve Teknoloji, Ufuk Kitapları, Istanbul.
[6]Shaw J.S., Shaw E.K (1982), Osmanlı Imparatorluu ve Modern Türkiye, 2.cilt, E Yayınları, 3.baskı, Istanbul.
[7]Adasal R., (1998) Topta ı’ndan Bakırköye, Türkiye’de Nöroloj-Nöroirürji ve Psikiyatrinin Tarihsel Geli mesi, Ed. Bayülkem F., Ruh Hastaları Readaptaston Derne i Yayınları, Istanbul.
[8]Freud S., (1914), « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, Cinq Leçons sur la psychanalyse, trad. S. Jankélévich, Paris, Payot, 1989.
[9]Osman M. (1935), Akıl Hastalıkları, Kader Matbaası, Istanbul, s.33.
[10]Behmoaras L. (2001), Mazhar Osman, Remzi Kitabevi, Istanbul, s.406.
[11]DSM III, Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders, 3rd ed. American. Psychiatric Association, 1980, traduction française, Masson, Paris, 1983.
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Palmiere J-P. (1982), La psychanalyse en Union Soviétique, ...
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[5]
Kazancıgil A. (2000), Osmanlılarda Bilim ve Teknoloji, Ufuk...
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[6]
Shaw J.S., Shaw E.K (1982), Osmanlı Imparatorluu ve Modern ...
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[7]
Adasal R., (1998) Topta ı’ndan Bakırköye, Türkiye’de Nörolo...
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Freud S., (1914), « Contribution à l’histoire du mouvement ...
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Osman M. (1935), Akıl Hastalıkları, Kader Matbaası, Istanbu...
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[10]
Behmoaras L. (2001), Mazhar Osman, Remzi Kitabevi, Istanbul...
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