Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950419
200 pages

p. 47 à 58
doi: en cours

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no 89 2004/4

2004 TOPIQUE

De Vienne à Trieste : un voyage italien

Franca Madioni 35 rue de la Filature CH – 1227 CAROUGE GENÈVE Suisse
Edoardo Weiss de retour de Vienne où il avait été analysé par Federn sous conseil de Freud commence à pratiquer la psychanalyse à Trieste. Mais la psychiatrie italienne de l’époque et son chef de file Morselli accueilleront avec grande hostilité la psychanalyse. Il faudra attendre 1971 pour que la SPI laisse émerger la question des rapports entre psychanalyse et psychiatrie en Italie. Les relations sont très conflictuelles même avec le mouvement de psichiatria democratica. L’auteur émet l’hypothèse d’une rencontre entre psychanalyse et psychiatrie ayant agi dans l’inconscient collectif comme moteur des réformes italiennes anti-asilaires.Mots-clés : Histoire de la psychanalyse, Asiles, Anti-psychiatrie, Réforme. Edoardo Weiss returned from Vienna where he had been analysed by Federn under Freud’s supervision and began to work as a psychoanalyst in Trieste. However, Italian psychiatry at that time, led by Morselli, gave psychoanalysis a very cold welcome. It was not until 1971 that the SPI began to accept the links between psychoanalysis and psychiatry in Italy. The relationship between the two has always been highly conflictual, even with the psichiatria democratica movement. The author of this article puts forward the idea that the encounter of psychoanalysis and psychiatry did however play an important role in the modifications that took place on the collective unconscious that led to anti mental asylum reforms in Italy. Keywords : History of Psychoanalysis, Mental Asylums, Anti-Psychiatry, Reforms.
Trieste, ville de l’ancien empire austro-hongrois, ville déchirée de la frontière italienne, ville multiculturelle, ville de la Mit-Europe. C’est ici que la psychanalyse italienne trouve ses racines.
Eduardo Weiss, psychiatre et psychanalyste, de retour de Vienne où il avait été en analyse chez Federn sous recommandation de Freud, commence à pratiquer la psychanalyse à Trieste. Mais la psychiatrie italienne de l’époque montrera une grande hostilité à Weiss et à la psychanalyse. Il suffit d’évoquer le XVIIIe Congresso Nazionale di Freniatria qui voit Morselli prendre des positions extrêmes à l’égard de la psychanalyse. Il faudra attendre 1971 pour que la Société Italienne de Psychanalyse laisse la discussion du rapport entre psychanalyse et psychiatrie refaire surface.
Toutefois, je crois qu’on peut s’interroger sur l’influence de la psychanalyse sur l’évolution de la psychiatrie italienne et sur son mouvement d’avant-garde (Psichiatria Democratica), bien que celui-ci ait toujours revendiqué des liens avec les mouvements anglais et avec la psychiatrie phénoménologique francoallemande. Ce mouvement s’est développé dans la région de Trieste, là où le mouvement psychanalytique avait vu ses débuts.
À la fin des années soixante, avec Franco Basaglia, après l’expérience de Gorizia, Trieste est la première ville à abolir l’hôpital psychiatrique et à créer les premiers services de secteur en Europe, réalisant l’abrogation de la loi sur les asiles psychiatriques de 1904.
De Vienne à Trieste tel est le voyage que nous allons entreprendre pour dégager une matrice commune de la pensée psychanalytique et de l’antipsychiatrie italienne.
Il est à Trieste une rue où je me retrouve
Dans les longues journées de tristesse recluse :
On l’appelle la rue de l’Ancien Lazaret.
Parmi de vieilles maisons toutes pareilles comme des Hospices,
Elle a une note, une seule d’allégresse :
La mer, au bout des rues qui la coupent.
Umberto SABA, Canzoniere 1910-12
Saba décrit très bien cette ville de Trieste qu’il aimait tant, si c’est à lui qu’on laisse l’introduction à ce voyage qui est celui de la psychanalyse de Vienne en Italie, c’est bien parce qu’il décrit dans ces poèmes, le charme de la ville où la psychanalyse a pris ses racines italophones. Mais c’est aussi à Saba que va le mérite d’avoir toujours reconnu la dette qui devait à son inspiration littéraire par son analyse personnelle, accomplie avec Edoardo Weiss.
À Trieste, on respire cet air de la mer au bout des rues… Et l’histoire de l’Europe se décrit au travers de l’histoire d’une ville à la forte présence juive, à la forte présence multiculturelle.
Lorsque j’ai commencé à réfléchir à la question de l’influence de la psychanalyse sur l’évolution de la psychiatrie italienne et plus, sur leurs rapports réciproques, j’ai été vite intriguée.
Avouant d’emblée la difficulté d’articuler un tel discours en l’absence d’une littérature spécifique sur le sujet, je me suis alors servie de quelque conversation informelle eue avec Berti-Ceroni et Correale, auteurs d’un des plus récents textes sur ce sujet : Psicoanalisi e Psichiatria.
Je propose d’entreprendre dans cette étude un parcours un peu aventureux qui s’articule autour d’un voyage « métaphorique » de Vienne à Trieste et je vais formuler des hypothèses historiographiques qui mériteront, par la suite, autant de travaux sur ce sujet passionnant. L’hypothèse centrale porte sur le fait que la psychanalyse italienne ait travaillé dans l’inconscient collectif de la psychiatrie italienne, malgré et surtout en raison d’un rejet conscient assez virulent. Mon hypothèse s’ancre dans une constatation : au développement triestin de la psychanalyse durant les années 1919-1931 (année de départ de Weiss à Rome) fait écho de nouveau à Trieste le développement de psichiatria democratica durant les années soixante-dix. Que dire de plus ?
Ce travail va s’articuler en trois parties qui suivent trois périodes chronologiques et leur évolution. Tout d’abord la première période va de l’arrivée de la psychanalyse en 1919, quand Weiss rentre à Trieste depuis Vienne, jusqu’à son départ forcé par les lois raciales de Mussolini en 1939 aux USA. Ensuite, j’illustrerai la période de l’après-deuxième guerre, dès la naissance de l’antipsychiatrie à l’approbation de la loi 180 qui a établi l’abolition des asiles psychiatriques et pour finir dans la troisième partie, j’exposerai ce que j’estime être la réelle rencontre entre psychanalyse et nouvelle psychiatrie institutionnelle italienne depuis la fin des années quatre-vingt. Cette dernière période voit, me semble-t-il, un intérêt déclaré de la part de la psychiatrie aux théories psychanalytiques sur les psychoses et les états-limites.
Or, mes hypothèses historiques et critiques concernant la rencontre entre psychanalyse italienne et psychiatrie s’étayent sur l’image métaphorique de Trieste et de son histoire tourmentée de ville de la frontière italienne, emblème de l’histoire des frontières d’Europe pendant des siècles. Trieste est une ville au goût de mit-Europe, on y parlait l’allemand couramment, ceci évoquant l’appartenance pendant plus d’un siècle à l’empire austro-hongrois.
De Vienne à Trieste la route contourne en partie l’arc alpin pour arriver à la mer. Cette route arrive à Trieste depuis l’actuelle Slovénie.
En 1717 elle fût déclarée port franc avec la ville de Fiume, mais ce statut était destiné à changer vite par rapport aux ambitions de dominations maritimes des Habsbourgs. C’est précisément sous Marie-Thérèse que Trieste devient le port de Vienne. La destinée de Trieste est liée à la capitale autrichienne et elle devient un pôle d’attraction, par les ressources qu’elle possède et par les perspectives qu’elle offre. Sous le règne de Marie-Thérèse, la ville accentue sa vocation de métissage entre : italiens, slovènes, croates, autrichiens. Mais le dominateur culturel commun restera toujours celui de l’italianité. Trieste est une ville animée par des sentiments profondément italiens.
Néanmoins, les rapports avec la culture germanophone et l’Europe centrale sont étroits : Rainer Maria Rilke séjourne et trouve son inspiration à Trieste, Kafka de même.
Il faut, par ailleurs rappeler que depuis Chateaubriand (Itinéraire de Paris à Jérusalem) pour arriver à James Joyce, Trieste constitue en Europe, un vrai mythe littéraire.
Or, si je rappelle cela c’est parce que la littérature fut le premier terrain de diffusion de la pensée psychanalytique en Italie.
«Je suis le médecin dont il est parlé en terme parfois peu flatteur dans le récit qui va suivre. Quiconque a des notions de psychanalyse saura localiser l’antipathie que nourrit le patient à mon adresse. Je ne parlerai pas ici de psychanalyse; il en sera assez question dans ce livre. Il faut que je m’excuse d’avoir poussé mon malade à écrire son autobiographie; les psychanalystes fronceront les sourcils à pareille nouveauté. Mais il était vieux et j’espérais que cet effort d’évocation rendrait vigueur à ses souvenirs… Encore aujourd’hui, cette idée me semble juste, elle m’a donné des résultats inespérés qui auraient été plus considérables encore si le malade… ne s’était soustrait à la cure, me dérobant ainsi les fruits de la longue et minutieuse étude que j’avais faite de ces mémoires. Je les publie par vengeance et j’espère qu’il en sera furieux. »
Voici l’ouverture d’un des plus beaux et important roman de la littérature italienne du XXe siècle, La conscienza di Zeno d’Italo Svevo – avec la lettre d’intention du docteur S. qui décide de publier l’autobiographie de son patient.
Italo Svevo, par ses romans, introduit en Italie le roman intimiste et introspectif qui connaissait en Europe déjà une grande tradition et qui dans la littérature italienne avait été peu courant laissant la place aux thèmes romantiques et véristes du XIXe. La conscience de Zeno publiée en 1923, fût admiré par Joyce mais froidement accueilli en Italie dans un premier temps. Cependant, il fût relevé par Eugenio Montale qui en 1925 in « LEsame » [1], Omaggio a Italo Svevo, en saisit tous les enjeux pour la naissante poésie hermétique et pour le développement du roman et du théâtre. Pirandello, par ailleurs, fût inspiré par cette nouvelle littérature intimiste et psychologique. La fortune du roman La conscienza di Zeno et de son auteur fut consacrée par les deux revues littéraires sorties à son sujet au cours de 1929 : « Il Convegno » et « Solaria ».
 
LES DÉBUTS : L’ANTIPATHIE
 
 
Reprenons maintenant le fil de nos considérations sur la psychanalyse et les deux mots-clés de la préface du docteur S. à l’autobiographie de Zeno : antipathie et vengeance. Le voyage historique de la psychanalyse et de la psychiatrie italienne pourrait commencer par ces pages de Svevo. Il faudra rappeler que les chemins de la psychanalyse et de la psychiatrie en Italie ont emprunté des voies parallèles et qu’elles n’ont trouvé que quelques points de rencontre tout au long de leur devenir. Cette antipathie que nourrit Zeno à l’égard de la psychanalyse, tout en n’étant pas une forme d’indifférence, décrit le rapport difficile de la psychiatrie italienne avec ce qui provenait de Vienne.
En 1923, le traité des maladies mentales, de Tanzi et Lugaro, définissait la conception freudienne comme : « edifizio di ingegnose metafore che esprimono fenomeni e stati subiettivi in una maniera pittoresca ». (Construction « machineuse » de métaphores qui expriment des phénomènes et des états subjectifs de façon tout à fait pittoresque).
Au cours des années vingt, la psychanalyse arrive en Italie, si l’on peut fixer des dates pour ce genre d’événement, avec Edoardo Weiss, psychiatre de Trieste qui revient de Vienne où il a accompli ses études de médecine et a été analysé par Federn, sous conseil direct de Freud.
Weiss fut un pionnier toujours très encouragé par Freud qui lui écrit en 1923 : « Ne doutez pas que l’avenir appartiendra à la psychanalyse même en Italie. Seulement il faudra attendre longtemps ». C’est à Trieste que Weiss commence sa pratique de psychanalyste et de psychiatre à l’hôpital psychiatrique de la province, le même où Basaglia fera ses expériences.
En 1925, au XVIIIe Congresso Nazionale di Freniatria, Weiss présente une relation sur les rapports entre psychanalyse et psychiatrie. Mais Morselli qui l’avait invité ne lui épargne pas des attaques et par cela un définitif éreintement (stroncatura) de la psychanalyse. Cette position de Morselli, qui était sans doute l’une des personnalités les plus brillantes de la psychiatrie de l’époque, déterminera une attitude de grande méfiance de la plupart des psychiatres italiens envers la psychanalyse. Il faut rappeler que la Società di Freniatria était une société psychiatrique à la forte orientation biologique ou mieux morphologique. Il suffit de penser à l’influence de Lombroso et aux thérapeutiques d’électrochoc mises au point par les psychiatres italiens. Or, Morselli et les autres attribuent à la psychanalyse, d’une part l’absence de fondement objectif et d’autre part le manque de nosologie; bien que, me semble-t-il, la théorisation freudienne soit fondée essentiellement sur la nosologie psychiatrique de l’époque.
L’année 1925 pourrait, dans mon hypothèse, sceller le début de l’antipathie, voire du rejet formel, de la psychiatrie italienne envers la psychanalyse.
Cette première période se conclut avec mille difficultés. Weiss n’arrive pas à former une véritable école de psychanalyse italienne, il se limite à un groupe actif à Trieste, où adhérent en prédominance des juifs, groupe que le fascisme dissoudra. Ensuite, Weiss forma un groupe à Rome autour de la première revue, mais celle-ci ne dépassa pas une année de publication car fût censurée, malgré les tentatives diplomatiques de Freud et de Weiss auprès de Mussolini. Celui-ci allait apparaître jusqu’en 1938 en position politique de bienveillance à l’égard des juifs par rapport à ce qui se passait en Allemagne.
Après le débat de 1925 et la crise marquée par la guerre et les migrations, l’héritage sera repris par des analysés de Weiss, dont Cesare Musatti sera le chef de file et dans l’après-guerre fondera un groupe à Milan et traduira pour l’éditeur Boringhieri l’œuvre complète de Freud.
Il faudra, en tout cas, attendre 1971 en Italie, pour qu’officiellement on puisse reparler dans la revue de psychanalyse publiée par la Société Psychanalytique Italienne de la question des rapports entre celle-ci et la psychiatrie.
 
LA VENGEANCE
 
 
Or, afin d’aborder et comprendre la complexité de ce que j’indique comme la deuxième période de l’histoire des liens entre psychiatrie et psychanalyse en Italie, il faut s’arrêter sur une spécificité de la psychiatrie italienne à savoir, le mouvement de l’antipsychiatrie. Le terme d’antipsychiatrie indique l’inspiration aux mouvements de source anglaise bien que le mouvement italien de psychiatrie démocratique (psichiatria democratica) tire son inspiration principale des théories sociales de la maladie mentale.
Théories sociales d’une part et théories de phénoménologie compréhensive d’origine allemande d’autre part, sont-elles les sources de ce mouvement psychiatrique ? La phénoménologie allemande fonda l’idée de la compréhension du malade et de sa maladie dans un rapport essentiel à son existence, mais elle fut complétée dans ses références par la lecture marxiste existentialiste de l’aliénation mentale dont le chef de file était Sartre.
« Le malade mental que nous rencontrons dans les asiles est l’exemple de la réalité qui conteste la psychiatrie comme l’enfant qui meurt de faim conteste, dans la perspective de Sartre, la littérature », écrit Franco Basaglia in « Che cos’è la psichiatria ? ».
L’idée clé de Basaglia pourrait se résumer de la façon suivante : le modèle asilaire se fonde sur le paradigme psychopathie-délinquant et situe la psychiatrie en étroit rapport avec la gestion de la justice. Ces idées n’ont en soi rien de nouveau si l’on pense aux analyses de Foucault dans les mêmes années. La psychiatrie a pour rôle de contenir la déviance et les manifestations de marginalité et elle gère le conflit social autour de la marginalité. Un premier changement, qui inspira Basaglia, fût représenté par la loi Kennedy de 1963, aux USA, qui reconnaissait « le problème de la santé mentale comme un problème éminemment social » et elle tenait compte des mouvements de pensée de la sociologie anglo-américaine dont le maître inspirateur a été, sans doute, le sociologue Oscar Lewis avec ses théories sur la culture de la pauvreté.
Basaglia, de son côté, dénonce, tirant inspiration de ces mouvements internationaux, une tendance de la psychiatrie italienne à rester liée au modèle de la psychopathie comme il a été décrit dans l’Uomo delinquente de Lombroso en 1897. Néanmoins, à partir d’une position marxiste, Basaglia conclut que la nosographie psychiatrique est imprégnée d’idées dominantes exprimant la culture de la classe dominante : « La maladie, la déviance, la faim, la mort, devraient devenir autre chose que ce qu’elles sont, tandis que ces contradictions, telles quelles confirment la logique du système auquel elles sont intégrées ». L’idéologie de la classe dominante finit par amortir les besoins en les rationalisant et transforme de cette manière la réalité en une idéologieréalité. D’où le fait que les solutions soient illusoires car elles se limitent à la gestion, à l’administration des besoins et ne répondent jamais à une réelle transformation ou à une satisfaction des besoins mêmes. La gestion du besoin représente la possibilité de tirer profit des besoins mêmes et instaurer « l’illusion d’une moyenne universelle d’inclusion ». Ce modèle de l’idéologie-réalité représente, selon Basaglia, une nouvelle forme de prise de pouvoir du capitalisme, d’où la conclusion que « la majorité est déviante et elle est déviance ». [2]
Quant à la psychanalyse, la critique de Basaglia fût surtout idéologique. Il commente, dans un écrit de 1978, le texte de Robert Castel Le psychanalisme pour affirmer que la psychanalyse est une affaire d’élite, limitée à s’occuper de préoccupations toutes bourgeoises. Notamment, elle s’intéresse aux désirs alors que le problème de la psychiatrie est celui de répondre et prendre position par rapport aux besoins des classes défavorisées. L’on pourrait résumer dans ces mots le manifeste de psichiatria democratica: « L’acte thérapeutique se révèle comme un acte politique d’intégration, écrit Basaglia dans l’institution en négation, dans la mesure où il tend à résorber, à un niveau régressif, une crise déjà en cours… Ainsi est né, sur le plan pratique, un processus de libération qui, à partir d’une réalité de violence hautement répressive, s’est engagé dans la voie du renversement institutionnel ».
Voici, ce que j’appelle la vengeance de la part de la psychiatrie italienne envers la psychanalyse. Cette dernière s’exclut et elle est exclue du mouvement de réforme de la psychiatrie italienne qui aboutira avec la réforme des asiles en 1978. L’exclusion de la psychanalyse de ce mouvement de psychiatrie démocratique fut-elle réellement un fait ou les choses se passèrent-elles autrement ? Quelle fut la nature des liens que la psychanalyse entretint entre les années soixante et soixante-dix avec la psychiatrie italienne ? Il semble clair qu’à première vue les relations furent conflictuelles.
Je m’interroge néanmoins sûr ce que j’indique comme des coïncidences géographiques. Basaglia et son mouvement trouvent un terrain fertile à l’application des théories sociales, là où la psychanalyse italienne avait vu ses surgissements : à Trieste.
La première expérience du changement institutionnel a lieu à Gorizia, ville sœur de Trieste bien que cette dernière sera le théâtre des expériences thérapeutiques, plus significatives, du mouvement antipsychiatrique de Basaglia. Coïncidences ? Mon hypothèse considère que la psychanalyse avait, en tout cas, contribué à créer un terrain facile à la compréhension du malade. Dans cette ville frontière, Trieste, tourmentée jusqu’en 1954, la littérature, la poésie, la psychiatrie (malgré les résistances officielles) avaient pratiqué la psychanalyse. Alors est-ce que cela était sans influence ? S’agit-il de simples coïncidences géographiques ? Trieste assimila-t-elle la psychanalyse, plus que le reste de l’Italie, préparant de cette façon le terrain aux mouvements antiasilaires ?
Ma lecture des faits considère que la psychanalyse avait en tout cas contribué à créer un terrain facile à la compréhension, à l’écoute, du malade. Elle était partie intégrante de l’inconscient collectif. Cette hypothèse ne peut que rester audacieuse en absence d’autres études approfondies sur la question.
Certes, en lisant les écrits de Basaglia sur le travail institutionnel autour de la violence, de l’agressivité dans la relation, on ne peut pas s’empêcher de penser à la psychanalyse.
De ma part, je le répète, il s’agit presque d’une « conjecture » que je veux proposer à la réflexion qui fait de la géographie un signifiant historique. Mais l’histoire ne se tient-elle pas à cela ?
Revenons aux faits et à la chronologie. En 1971 la Société Psychanalytique Italienne fait une tentative timide de s’ouvrir à la scène psychiatrique italienne, dans le cadre bien entendu d’une réflexion théorique et pas encore d’une pratique psychanalytique institutionnelle. Ce n’est pas le travail sur les névroses qui est le cheval de Troie pour l’entrée en scène mais plutôt « la psychanalyse sans divan » de Racamier ou les techniques de pack de Woodbury. Mais les psychanalystes italiens peinent à se situer dans le débat. Voici ce qu’écrit un éminent psychiatre et psychanalyste de l’époque, Piero Leonardi : « Il est clair pour tous que la psychanalyse institutionnelle doit coïncider avec la psychanalyse des psychoses. Je crois que cette conceptualisation utilise comme défense le fait que dans les hôpitaux s’y trouvent pour l’essentiel des psychotiques dans le but de maintenir l’Institution clivée sur le mode de l’aliénation ». [3] En commentaire à cela Eugenio Gaburri (1971 et 1994) n’hésite pas à affirmer que l’institution asilaire ne devait pas être abattue, mais être modifiée de l’intérieur car la loi 180 n’a été que l’expression d’un radicalisme politique. Sur une position plus conciliante se trouve Diego Napolitani qui dans Il sociale nella psicoanalisi e la psicoanalisi del sociale (1971) souligne l’articulation entre situation privée, individuelle comme la situation transférentielle et la relation socialisante dans l’espace public. Fornari dans la Revue de psychanalyse, organe officiel de la S.P.I., collabore à une réflexion qui culmine en 1976 avec la publication de : Psicanalisi e istituzioni, actes d’un colloque organisé à Milan par la S.P.I. en octobre 1976. La position des psychanalystes, au moins, pour ce qui est de la S.P.I., reste très à l’écart du débat sur la pathologie mentale.
Puis-je imaginer que l’ancien ressentiment n’ait pas été dépassé par les psychanalystes ? Est-ce qu’il y aurait, alors, une sorte de vengeance pour la marginalisation subie durant les années vingt ?
Ce n’est, de ma part, qu’une interprétation parmi d’autres. Certes, ce qui émerge est que la psychiatrie et la psychanalyse en Italie ont de la peine à trouver un terrain de débat et d’entente.
En mai 1978, en résonance avec mai 68, la loi 180 voit son approbation. Les nouveautés essentielles de la loi sont : la reconnaissance du caractère volontaire d’un traitement psychiatrique et la reconnaissance des droits civils et politiques là où s’impose un traitement obligatoire. Il ne s’agit pas d’une petite affaire. Le traitement obligatoire ne peut plus être effectué dans les asiles, mais en structures hospitalières, au sein des hôpitaux généraux. Enfin et principalement sont abolis du code pénal italien, les notions d’aliéné mental, d’infirmité mentale, d’établissement asilaire.
L’approbation de la loi clos une époque.
 
LA RENCONTRE
 
 
Sorti du débat sur la réforme des asiles, le cheminement de la psychiatrie italienne pour l’application de la loi s’est fait tout en montée. L’abolition des asiles a eu parmi d’autres effets celui de réduire le pouvoir psychiatrique et de mettre en crise la pratique professionnelle du psychiatre. Jusque-là encadré par une idée de psychiatrie institutionnelle et coercitive, chaque psychiatre se retrouve aux prises avec son patient dans une relation individuelle. Le paradoxe de la loi a été de partir d’une réflexion sur les aspects sociaux de la maladie et de finir par privatiser la relation psychiatre-patient. C’est là, dans cet acte disons de privatisation de la relation que les nouvelles thérapeutiques sur le terrain, hors des murs, font surgir de nouvelles exigences pour la figure professionnelle du psychiatre. L’identité professionnelle passe par la maîtrise d’autres outils que le seul diagnostic. C’est ce moment historique que je considère la troisième partie du parcours historique tracé dans ce travail.
Au cours des années quatre-vingt, l’intérêt se porte de plus en plus aux pratiques psychothérapeutiques, mais l’influence de la culture sociale reste forte d’où un grand développement des thérapies familiales. L’intérêt pour la psychothérapie, par ailleurs, avait existé pendant les années de la « révolution anti-psychiatrique » sous la forme d’un intérêt pour l’école de la psychothérapie institutionnelle française.
Tout de même c’est dans ce nouvel espace, hors murs, que la psychanalyse en Italie sort de l’inconscient collectif psychiatrique pour devenir réalité thérapeutique au sein des services psychiatriques.
C’est la littérature psychanalytique étrangère, avec la traduction, durant les années quatre-vingt-dix, des textes de Kenberg et Bergeret, qui mène à des publications essentielles de la part de psychiatres-psychanalystes : Quale psicanalisi per le psicosi de Correale e Rinaldi en 1997.
Dans la même direction, il faut signaler la naissance, en 1995, d’une deuxième revue officielle de la S.P.I. : Psyche, qui s’intéresse particulièrement aux pathologies graves rencontrées en institution psychiatrique.
Parallèlement la collaboration sous forme de supervision s’instaure. La S.P.I. institue des commissions de recherches, sous approbation du ministère de la santé, entre les services psychiatriques et les consultants faisant partie de la société. Les recherches sur les pathologies graves aboutissent et les résultats sont publiés, en 1997, par Correale, psychiatre et psychanalyste.
L’exigence d’une nouvelle formation des psychiatres et la rencontre sur le terrain avec les psychanalystes voit le développement d’écoles de formation en psychothérapie psychanalytique.
Une figure essentielle émerge de ce paysage à partir de la fin des années quatre-vingt, Gaetano Benedetti. Sicilien, il se forme à New York avec Arieti et par la suite travaille entre l’Allemagne et la Suisse allemande où il est professeur à Bâle. Il forme des psychologues et psychiatres à la thérapie analytique des schizophrènes à l’école de psychothérapie analytique de Milan, et collabore activement avec l’Université de Perugia. Il s’intègre à la culture psychiatrique italienne car son approche est, en même temps, psychanalytique et phénoménologique, ce dernier est très cher aux héritiers de psichiatria democratica.
Le voyage de la psychanalyse que j’ai proposé, de Vienne à Trieste, a semble-t-il, finalement touché toute l’Italie car pendant les années quatre-vingt, la psychanalyse s’est diffusée dans la culture psychiatrique italienne dans son ensemble.
 
DES MURS AUX FRONTIÈRES
 
 
Le débat actuel paraît se centrer, en Italie et partout ailleurs, sur les problèmes de la formation des psychiatres. La scission qui s’est créée entre les écoles médicales de formation post-graduée voit, d’une part, l’école de spécialiste en psychiatrie et d’autre part, l’école de psychologie médicale. Si les psychiatres semblent se former uniquement à la chimiothérapie et à la prise en charge médicale, les autres se dédient particulièrement aux questions de l’enseignement de la psychothérapie et de la relation thérapeutique. Encore un clivage ?
Cette coupure certainement rend difficile la gestion des services, car une chimiothérapie séparée d’une réflexion sur la relation, on le sait, risque de créer de nouveau une institution avec des murs autour du patient. Les jeunes psychiatres qui n’ont pas vécu la bataille de psichiatria democratica risquent un autre type d’enfermement d’eux-mêmes et du patient. Le débat alors redémarre quant à une possible réforme, voir abolition de la loi 180. Je me demande si le problème ne se focalise pas trop sur la loi.
Il existe le risque que le clivage reproduise la violence institutionnelle, bien qu’elle soit plus sournoise et silencieuse.
Les psychanalystes italiens choisiront-ils de travailler ce clivage ? Ou choisiront-ils encore une fois de se tenir à l’écart car le débat est trop « politique », trop « en dehors », trop « extérieur » !
L’on ne peut que souhaiter qu’à l’instar de Trieste qui n’est plus aujourd’hui une frontière, mais seulement lieu de diversité européenne, la psychanalyse, sans se dénaturer, puisse travailler hors des frontières, c’est-à-dire sur les défenses de la psychiatrie.
La psychiatrie en général et l’italienne singulièrement, sans la contribution psychanalytique risque d’enfermer, encore une fois, les malades dans des nouveaux murs invisibles.
La psychanalyse, me semble-t-il, peut contribuer à la construction des limites intrapsychiques en remplaçant la tendance à hisser des murs par des zones de libre échange.
Le critique viennois Hermann Bahr en visite à Trieste disait : « ce n’est pas une ville. On a l’impression d’être de nulle part. Un peu comme suspendu dans l’irréalité…» [4]. Et Magris lui fait écho en évoquant la Trieste, scénario littéraire, soulignant comment cette ville peut être dans son aspect une ville de papier, sans murs.
Espérons que Trieste soit, après Vienne, l’image métaphorique de cette transformation psychanalytique !
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  ACCERBONI A.-M., Marco Levi Bianchini e Edoardo Weiss : un insolito sodalizio alla origini della psicoanalisi in Italia, in Di Chiara, Pirillo, Conversazioni sulla psicoanalisi, Napoli, Liguri, 1997,229-245.
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·  BASAGLIA F., Che cos’é la psichiatria ?, Torino, Einaudi, 1973.
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·  BERTI-CERONI G., CORREALE A., Psicoanalisi e psichiatria, Milano, Raffaello Cortina, 1999.
·  CORREALE A., RINALDI L., Quale psicoanalisi per le psicosi, Milano, Raffaello Cortina, 1997.
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·  GABURRI E., Piero Leonardi : uno psicoanalista nell’istituzione psichiatrica, Rivista di psicoanalisi, 1994, XL, 2,345-354.
·  LEONARDI P., Difese istituzionali e tossicomania, Rivista di psicoanalisi, 1971a, XVII, 111-123.
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·  SVEVO I., La conscience de Zeno, Paris, Folio Gallimard, 1986.
·  WEISS E., Psichiatria e psicoanalisi, Rivista sperimentale di Freniatria, LI, 1926,442-472.
 
NOTES
 
[1]Volume XI-XII.
[2]Article de Basaglia du même titre de 1971, in Scritti II, Einaudi.
[3]Rivista di psicanalisi, XVII, 1971a, 111-123.
[4]H. Bahr Dalmatinische Reise, Berlin, 1909, cité in, Ara et Magris page 187.
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[3]
Rivista di psicanalisi, XVII, 1971a, 111-123. Suite de la note...
[4]
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