2004
TOPIQUE
Cesare Lombroso et Enrico Morselli, deux psychiatres italiens
Giancarlo Gramaglia
Via Cardinal Massaia, 59 I – 10147 Torino Italie
Cesare Lombroso et Enrico Morselli sont deux psychiatres du positivisme
italien qui ont fait obstacle à la diffusion de la pensée freudienne in Italie. Le positivisme
entendait ramener les caractéristiques de l’homme à une base purement organique, afin que
les causes de son agir fussent discernables objectivement. Quelles sont les raisons, s’il y
en a, qui ont mené Freud à affirmer qu’Enrico Morselli est un âne ?
Le texte examine cette question en nous demandant si Freud a eu raison d’être aussi
catégorique, et s’il est possible de raisonner pourquoi le fut-il ? Mots-clés :
Cesare Lombroso, Enrico Morselli, Psychanalyse en Italie, Positivis- me italien, Psychiatres italiens.
Cesare Lombroso and Enrico Morselli were two Italian positivist psychiatrists who opposed the spread of Freud’s ideas in Italy. Positivism maintained that man
was structured on a purely organic basis and that the causes of his behaviour could be objectively discerned. This article looks at why Freud maintained Enrico Morselli was an idiot.
We also look at whether Freud was right to be so categorical in his judgement and why.Keywords :
Cesare Lombroso, Enrico Morselli, Psychoanalysis in Italy, Italian Positivism, Italian Psychiatrists.
Quelles sont les raisons, s’il y en a, qui ont mené Freud à affirmer qu’Enrico
Morselli est un âne ?
L’opposition et les difficultés que la psychanalyse a rencontrées pendant sa
diffusion sont assez connues dans leurs généralités, mais au fur et à mesure que
l’on s’enfonce dans la spécificité du territoire linguistique-culturel, on se rend
compte qu’il y a des composants différents, et chacun présente des particularités spécifiques.
Dans cette étude, je tâcherai de souligner la position de Freud dans ses
rapports avec un psychiatre positiviste italien pour examiner les résistances à
la psychanalyse en relation avec la politique et la stratégie de son insertion en
Italie.
Nous savons que la pensée de Freud jusqu’au début du XXe siècle, a été
véhiculée dans la langue allemande.
Dans la première décennie du XX
e siècle différents psychiatres qui se
rendaient de Kraepelin à München et au Burghölzli de Zurich connaissaient les
travaux de Freud. Parmi eux il y avait quelques médecins psychiatres italiens
qui connaissaient la langue allemande
[1].
En ce temps, différents territoires de l’Italie du Nord ne faisaient pas encore
partie de la zone linguistique italienne que nous connaissons aujourd’hui, parce
que jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, ils avaient appartenu à l’Österreich (Autriche). On sait que Trieste fut le port de l’empire austro-hongrois.
Le problème de la langue n’est pas secondaire par rapport aux événements
que j’entends souligner.
Il y a une raison géo-linguistique qui permet à Michel David non sans raison
d’appeler « bienveillante » la première phase de la vulgarisation scientifique en
Italie datée entre 1908 et 1915
[2].
Non seulement scientifique, cette première phase donnera la possibilité à
un public plus vaste d’être informé qu’il existait quelque chose nommée psychanalyse.
Ce qui autorise David à formuler sa thèse que l’Italie a été un terrain difficile
à féconder, et stérile pour beaucoup d’années. L’idéalisme, la culture catholique,
les milieux officiels scientifiques, ainsi que le fascisme ont fonctionné comme
des barrières infranchissables à la pénétration de la pensée de Freud et de son
école. Et David montre qu’indirectement et à travers les canaux les plus différents : littérature, critique d’art, cinéma, idées sur la psychanalyse sont arrivés
à se répandre et à influencer, aussi bien la culture italienne.
Au-delà « de l’impuissance à comprendre »
[3], caractéristique du patrimoine
des connaissances de cette période en Italie, dans ce travail, j’entends examiner
la résistance des milieux scientifiques italiens officiels, et l’attention sera centrée
en particulier, comme le demande le sujet du congrès, aux milieux psychiatriques. Mais cette attention spécifique doit être insérée dans l’introduction du
tableau plus général que j’ai ici rappelé.
Les fragiles tentatives de présence de la pensée de Freud en Italie, la première
phase bienveillante termina aussi antérieurement à l’avènement de la première
guerre mondiale. Et à un moment de curiosité pour la psychanalyse, un refus
obstiné succéda, qui était soutenu par beaucoup de préjugés et par quelques
jugements. Le plus commun des préjugés était que la pensée appartenait à
l’ennemi austro-hongrois, pour laquelle il devenait même trop facile de susciter
des sentiments de patriotisme, et par conséquent d’hostilité, dans les sujets qui
arrivaient d’au-delà la tranchée.
N’échappaient pas non plus à cette logique les milieux scientifiques et
universitaires qui, au nom de la science, auraient pu être un peu avisés. Mais
au-delà de ceci, il existait aussi des jugements qui se fondaient sur autant de
modalités théoriques de penser comme la philosophie positiviste.
Nous nous occuperons de cette modalité théorique de penser en lui donnant
un nom : résistance. Et nous nous apercevrons que cette forme de résistance est
dramatiquement plus vive que jamais.
Cesare Lombroso et Enrico Morselli sont deux représentants de la
psychiatrie du positivisme italien qui ont contrarié la diffusion de la pensée
freudienne en Italie. Leurs travaux sont parmi les expressions les plus significatives de ce qui a imperméabilisé et rendu infranchissable la diffusion de la
pensée de Freud, au moins en ce qui concerne l’expansion dans les milieux
scientifiques et universitaires de l’époque.
Le positivisme entendait reconduire les caractéristiques de l’homme à une
base organique, où l’on puisse repérer objectivement les causes de son action.
La recherche de la certitude présumée, de l’objet et de la cause caractérise la
modalité de la démarche positiviste. L’observation des phénomènes en tant
qu’objets concrets fournit l’illusion de contrôler et maîtriser les situations.
L’Italie eut dans le domaine positiviste des chercheurs convaincus et
ingénieux qui firent leur apparition sur la scène scientifique européenne.
Cesare Lombroso est de 38 ans plus âgé que Freud, médecin et psychiatre,
il meurt à Torino (Turin) en 1909, il fut le fondateur de l’anthropologie criminelle. Il avait fait les études universitaires à Pavia, Padova et Wien (Pavie,
Padoue, Vienne). Né en 1835 à Verona (Vérone), dans une famille juive aisée,
il est considéré comme le plus grand représentant italien du positivisme évolutionniste de dérivation darwinienne.
Il est célèbre pour ses mesures physionomiques dans le but de déterminer
une typologie humaine, comme « le criminel » type. Parmi ses écrits il y a des
théories qui ont eu beaucoup de succès populaire, mais qui ont été très critiquées, comme la théorie de l’homme délinquant né : l’individu qui porte dans
sa structure physique les caractères dégénératifs qui le différencient de l’homme
normal et socialement inséré. Selon Lombroso, il y aurait un élément objectif
dans l’homme qui montrerait que l’on naît délinquant !
Depuis 1866, quand il commence à travailler comme médecin militaire,
Lombroso se consacre à la récolte de crânes, squelettes, cerveaux et objets
provenant de partout, mais surtout appartenant à des criminels et à des fous
recueillis dans les prisons et dans les asiles. Près de l’université de médecine
juridique à l’université de Turin il effectua des centaines d’autopsies sur les corps
de criminels, aliénés et prostituées. Il fonda le musée d’anthropologie criminelle qui recueille les matériaux de toutes ses recherches : des restes susnommés
aux pièces biologiques, des corps du délit aux dessins, des manuscrits aux
photographies et instruments scientifiques. Un répertoire d’objets qui n’avait
pas de précédents.
À sa mort, il voulut que ses dépouilles fussent livrées au musée dans lequel
on garde son squelette.
Il fonda la revue
Archives de psychiatrie, sciences pénales et anthropologie
criminelle
[4], qui deviendra un des instruments scientifiques de grand prestige
et l’organe officiel de la psychiatrie italienne.
Lombroso connaît et parle très bien la langue allemande, et malgré ceci les
présences et les contributions sur sa revue des grands noms de la psychiatrie
allemande sont peu fréquentes. Il y a des échanges rares avec les villes de
Vienne, de Munich et de Zurich, où travaillaient Meynet, Kraepelin et Bleuler :
rien que les articles de quelques élèves.
J’ai consulté dans sa revue les présences des auteurs des articles et des
comptes rendus de 1880 à 1920 : il y n’a aucune trace de psychanalyse, sauf la
communication unique, avec un bref compte rendu de 1904, sur l’essai de Freud
Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), par le directeur de la revue
Mario Carrara.
Il suffit de lire la demi-page
[5] pour comprendre que l’auteur ne peut pas
cueillir le bouleversement freudien; même – et dans le cas – quand la critique
voudrait être bienveillante, Carrara confond lapsus avec erreur, parce qu’il n’a
pas l’installation conceptuelle pour accueillir l’opération de connaissance de
l’homme que Freud propose en construisant la science du sujet.
À cette époque – nous le lisons à partir des verbaux des soirées des mercredis
– même les personnes les plus proches de l’articulation de la pensée de Freud
saisissaient l’envergure de son entreprise, imaginons donc un élève de Lombroso
en Italie ! La seule exception, si on peut dire ainsi, que j’ai relevé dans la revue,
c’est la présence du psychiatre Marco Levi Bianchini, qui n’écrit pas d’articles
de psychanalyse dans la revue lombrosienne.
Lombroso donc, tout en connaissant la présence de Freud, l’ignore complètement.
Nous entrerons dans les détails avec Edoardo Weiss, qui sera la seule
personne à nous donner quelque indication supplémentaire sur les conséquences
de ce non-rapport.
Enrico Morselli (1852-1929).
Morselli s’honorait de se définir élève du « grand Lombroso ». Psychiatre,
psychologue, anthropologue, philosophe et universitaire de l’école positiviste
italienne de neuropsychiatrie, Enrico Morselli est un clinicien illustre, président
de la Société italienne de neurologie et de psychiatrie. Il fut directeur de plusieurs
hôpitaux psychiatriques. Personnage très influent dans le champ de la culture
italienne et universitaire au début du XXe siècle, il ne manqua pas l’occasion dans
son « aveuglement » de revendiquer la supériorité de l’Italien Lombroso en le
comparant à l’« Autrichien Freud ».
Dans ses écrits, il aborde les sujets les plus divers : de la transfusion sanguine
au suicide, de la psychologie pathologique à la psychologie animale, sans
oublier la psychiatrie, les magnétismes et la sémiotique, le spiritisme et l’anthropologie, les névroses traumatiques et la médecine légale.
En Italie, Morselli est très connu pour son ouvrage en deux volumes intitulé
La Psychanalyse, édité chez Bocca à Turin en 1926, comme le mentionne mon
article paru dans
Le Dictionnaire d’Alain de Mijolla
[6]. Maintes fois réédité, ce
livre a connu une grande diffusion dans les milieux universitaires, et l’on ne
saurait en sous-estimer l’influence néfaste en Italie. Apparemment documenté,
c’est un exemple significatif de résistance à la psychanalyse, d’incompréhension
et d’impossibilité de communication.
En janvier 1926 Freud reçoit de Morselli ses deux volumes avec un pamphlet
sur le sionisme. Le 18 février Freud lui adresse une lettre dans laquelle il lui
souligne l’importance de son « grand » travail, mais constate avec regret sa
non-adhésion aux tout nouveaux concepts de la psychanalyse :
« En lisant votre grande œuvre sur la psychanalyse, j’ai remarqué avec regret
que Vous ne réussissiez pas à donner Votre adhésion à notre jeune science sans
grandes limitations, et je suis contraint à me consoler de ceci en pensant à la
divergence nécessaire des opinions sur des sujets si difficiles, comme aussi à
la certitude que votre œuvre contribuera énormément à réveiller l’intérêt de
Vos concitoyens à la psychanalyse. [7] »
Grande œuvre et grandes limites, mais formulations d’ouverture vers une
politique de diffusion !
Dans la même lettre, après s’être débarrassé du travail encombrant de
Morselli, il s’étend par contre sur le pamphlet du sionisme, en commençant la
phrase par l’opposition à la pensée précédente, ce qui veut dire : « par contre
je pense bien de… » :
« Mais Votre bref pamphlet sur le sionisme, j’ai pu le lire sans sentiment
contrastant, – tandis que dans le premier oui – et avec une approbation inconditionnelle; j’ai été heureux de remarquer avec combien de participation, avec
combien d’humanité et de compréhension Vous avez su choisir votre point de
vue sur un sujet que les passions humaines ont déformé. Je me sens presque
tenu de vous envoyer mon remerciement personnel pour ce travail.
Quant à votre opinion que la psychanalyse est un produit direct de l’esprit
juif à considérer, je ne suis pas sûr qu’elle soit correcte, mais même si elle
l’était, je n’aurais pas honte de ça.
Bien que je sois resté étranger pour beaucoup de temps à la religion de mes
aïeux, je n’ai jamais perdu le sens de solidarité avec mon peuple et je constate
avec satisfaction que Vous êtes un disciple d’un homme de ma race, le grand
Lombroso.
Dans le passé, je n’aurais pas hésité à Vous demander de Vous rendre visite
dans mon prochain voyage en Italie. Malheureusement, en ce moment, je ne
peux pas prendre en considération l’idée de voyager »
[8].
La psychanalyse de Morselli est marquée par la pensée lombrosienne et par
les conceptions positivistes, il critique toutes les théories de Freud, il lui apparaît
souvent comme un plagiaire et, par certains côtés, il tente de montrer que les
noyaux de la recherche freudienne se trouvaient déjà dans les travaux de l’école
positiviste italienne.
On remarquera que Freud s’est efforcé de trouver quelque chose de positif
dans les travaux de Morselli, en se servant de son talent négatif pour propager
et faire avancer la question psychanalytique.
Dans son livre Sigmund Freud comme conseiller, Edoardo Weiss raconte
qu’en 1925, peu avant de publier son livre, Morselli lui demanda des renseignements sur la psychanalyse, et Weiss, à travers un intense échange épistolaire,
lui expliqua volontiers les principales idées dynamiques, le phénomène du
transfert et le procédé thérapeutique. Et peu de mois après ce fut au même
Morselli d’inviter Weiss à lire une relation au congrès de « Psychiatrie et
Psychanalyse » à Trieste.
Et à propos de ce congrès, Weiss écrit :
« À la fin de ma relation Morselli conclut le débat en critiquant l’analyse
de Freud et en altérant les idées, sans tenir compte des explications que je lui
avais fournies dans notre longue correspondance. Je fus très heurté de cette
attitude hypocrite et fausse » [9].
En janvier 1926 – avant la lettre qu’il écrivit à Morselli le 18 février – Freud
écrivit à Weiss la lettre suivante :
« Il y a quelques jours, j’ai reçu le livre de Morselli La Psychanalyse. Il est
absolument sans valeur, à apprécier seulement comme preuve claire que c’est
un âne.
Il contient une infinité de grandes et petites inexactitudes, les sujets les plus
stupides, vieux et nouveaux; il est écrit avec des notions insuffisantes de littérature et évidemment sans connaissance de cause. En outre il est revêtu d’une
couche de fausses courtoisies, qui dans la vieille Autriche étaient considérées
comme caractéristiques des Italiens (j’espère que votre sentiment patriotique
ne se scandalisera pas).
J’espère que vous vous chargerez de préparer pour notre revue une critique
détaillée du livre. En cas affirmatif, je vous prie de ne pas lui épargner quelque
vérité désagréable »
[10].
Weiss se chargea de la critique en italien pour les Archives, la revue de Levi
Bianchini, (pas celle de Lombroso), et en allemand pour la Psychoanalytische
Zeitschrift. Freud le remercie pour sa critique : Weiss parle de compte rendu
« très stupide et pervers » que Morselli fait de la psychanalyse.
« Sur un point – Freud écrira en juin de la même année à Weiss – Vous
l’avez épargné, précisément là où il se révèle chasseur indigne et répulsif de la
popularité entre le public Italien »
[11].
Morselli s’indigna beaucoup pour la position assumée par Weiss et Freud
et écrivit un article plein de faussetés, que Weiss fit parvenir à Freud, qui
répondit avec la lettre suivante, le 17 mars 1926 :
« J’ai pris acte des bavardages stupides et méchants de Morselli. Je Vous
envoie le papelard. Je suis tout à fait sûr que Morselli a dénaturé vos affirmations, comme il l’a fait avec mes énonciations. Vous avez bien fait de ne pas
lui répondre. Si, à une occasion quelconque, Vous voulez lui communiquer que
j’approuve votre critique complètement, vous êtes libre de le faire » [12].
J’entends reprendre les modalités du mouvement de pensée et action de
Freud dans le rapport avec Morselli pour mettre en évidence comment Freud
est arrivé à prendre position sur le problème :
- Freud manifeste sa pensée publiquement, et il travaille pour la faire
connaître au plus grand nombre de personnes à travers différentes langues.
- Morselli exprime publiquement son propre jugement sur la pensée de
Freud. Il travaille à le faire connaître à la majorité des Italiens, tout en envoyant
correctement une copie à Freud qui s’y intéresse.
- Freud entre en rapport direct avec l’auteur, critique son travail et lui
signifie directement que ce n’est pas de la psychanalyse. C’est-à-dire, que tout
de suite Freud exprime à Morselli ses perplexités, lui indique les grosses lacunes
de son travail, tout en soulignant le seul aspect positif : le pamphlet. Freud
n’arrête pas la controverse, mais il attend de Morselli une modification
éventuelle de son jugement ou de son attitude envers la psychanalyse.
- Quand, en mars, Freud reçoit l’article de Morselli, il est convaincu que
ce dernier dénature sa pensée et qu’il trompe l’opinion publique. Dès lors, et
après réflexion, il prend position contre Morselli : « Bien que je lui aie communiqué mon jugement, il ne veut pas le reconnaître et il continue à dénaturer ma
pensée, donc il n’a pas le droit de s’exprimer sur la psychanalyse. »
Freud propose sa pensée de façon qu’un autre puisse lui apporter du bénéfice.
Au moment où un autre que lui discute sa pensée, Freud exprime son
jugement sur la manière dont elle est traitée, même si celle-ci n’est pas satisfaisante pour lui. Il attend que quelque chose puisse être modifié de la part de
l’autre. Mais quand ce dernier persiste à falsifíer ou à dénaturer sa pensée alors
il rompt la relation.
Nous voyons ici que Freud ne casse pas les tables de sa loi sur la tête de
Morselli et surtout il n’exprime pas de jugement sur les autres travaux de
Morselli. Il ne l’attaque pas en mettant en cause d’autres aspects, et il ne dénigre
pas sa pensée. Il ignore le rapport que Morselli entretient avec son propre
univers, il déconsidère seulement les positions de Morselli envers ce qu’il
nomme : psychanalyse.
Dans ses relations avec Morselli Freud défend seulement la psychanalyse,
c’est-à-dire sa pensée. C’est ainsi qu’il peut affirmer que Morselli est un âne,
et soutenir qu’il n’a pas le droit de juger ce qu’il ne connaît pas.
Ne faut-il pas souligner qu’il n’a aucune connaissance de la psychanalyse
même s’il a écrit plus de cinq cents pages sur le sujet !
Je pourrais terminer en ajoutant : « parole de Freud », comme on dit « parole
de Dieu » comme « parole de chacun » qui ait de la compétence sur sa propre
pensée.
C’est intéressant d’observer que Lombroso, bien qu’ayant eu des renseignements sur la pensée de Freud, ne se soit jamais exprimé à ce propos. Et
vice-versa, Freud non plus ne s’est pas occupé d’une pensée si éloignée de la
sienne. Quand deux élèves, de courants de pensées différents, viennent à se
rencontrer – congrès de Trieste de Psychiatrie et de Psychanalyse – quand ils
doivent conquérir ou défendre un territoire, ici italien, alors se déchaîne la
guerre.
Faut-il se demander pourquoi Morselli est en droit de s’occuper d’une
matière très éloignée de sa manière de penser ? De fait, il ne pense pas du tout
que les choses le soient. Au contraire il entend devoir exprimer des jugements
sur la santé et la maladie psychique, il croit savoir cueillir et distinguer les
aspects sains et les aspects pathologiques. Il est convaincu de la valeur de ses
idées exactement comme Freud l’est des siennes.
Morselli est convaincu que le cerveau en tant que corps constitue la pensée
et en est l’origine, le corps c’est-à-dire l’organique, tandis que Freud avance –
et il l’expliquera au monde entier – que la pensée est produite par l’être
psychique, au cours de son développement psychosexuel. Elle ne surgit pas
d’un organe « pensant », le cerveau. Il y a pensée dès lors qu’il y a investissement
du désir conscient et inconscient. La pensée vient au cerveau et non le contraire.
Autrement dit, rien n’est avant qu’il y ait un investissement de la pensée.
Le problème se pose à nous et non pas à eux deux, étant donné que c’est
nous qui pouvons mesurer ou non la distance entre les deux pensées, et
comprendre les motifs de positions si divergentes. Dans cette phrase : « dites-moi ce qui vous vient à l’esprit », il y a toute la révolution freudienne de la
pensée infinie que nous réintroduisons au début de chaque séance.
Aujourd’hui en Italie il y a une certaine régression.
Michele Schiamone, médecin et professeur universitaire de l’université de
Genova, dans un congrès européen qualifié dont les Quotidiens ont parlé en
septembre 2003, dit :
« Enrico Morselli représente une des figures les plus significatives et
originales de la médecine italienne du début du XXe siècle. Son parcours
scientifique-culturel l’oriente vers les disciplines scientifiques sur l’homme et
sur son contexte bio-psycho-social. Innovateur de différentes disciplines, le
principe qui unifie et organise rationnellement cette multiplicité de compétences est constitué par la philosophie.
Morselli est un des penseurs de grande importance spéculative et culturelle
du positivisme italien.
Ses contributions à l’anthropologie criminelle de Lombroso, sa conception
de la psychiatrie, sa critique à la psychanalyse et ses innovations dans le domaine
sémiotique et diagnostique sont particulièrement considérables.
Le modèle dont il s’inspire est la théorie évolutionniste appliquée aussi en
médecine et à la psychologie de Lombroso. Quant à son activité de médecin
psychiatre, il faut tenir compte de la conception organiciste pas dogmatique,
mais extrêmement flexible, concernant l’étiologie des maladies nerveuses et
mentales; et la revendication de la spécificité et priorité de l’aspect psychologique par rapport au neuro-physio-pathologique dans l’approche de la maladie
mentale »
[13].
Il faut se demander comment on peut faire de la psychologie en partant de
ces idées, ou du moins quelle psychologie qui ne soit pas pathologique.
En Italie, les exemples de ce type de pensée sont nombreux. Je signale celui-ci qui est relatif à la ville de Turin, dans laquelle je vis et travaille.
Le Ministère de l’éducation a récemment approuvé la préparation d’un
projet complexe qui intéresse une vaste zone universitaire où l’on installera le
Musée de l’homme. Sa composition reflète bien la situation actuelle : il
comprendra le musée de médicine, d’anatomie et d’anthropologie. Le musée
Lombroso aura la quatrième partie de toute la place. Mais aucun espace n’est
prévu pour la Société Italienne de Psychanalyse, ni pour Freud ni Levi Bianchini
ni Weiss ni l’éditeur des œuvres en italien de Sigmund Freud, Paolo Boringhieri.
Celui qui, avec Cesare Musatti, a construit le moyen le plus important et le
plus efficace pour la diffusion de la pensée psychanalytique en Italie, qui vit et
a travaillé à Turin.
En relisant l’histoire de la psychanalyse en Italie il faut se demander où la
psychanalyse s’est perdue. Où nous nous sommes trompés ? Les psychanalystes en Italie ont abdiqué en faveur d’une psychothérapie qui les garantit de
ce que leur parcours psychanalytique n’a pas réussi à leur faire trouver : la règle
subjective propre de chacun, Freud soutenait en 1926, que chacun pouvait
légiférer la loi des mouvements de son propre corps dans l’état de santé.
[14] C’est
la loi pulsionnelle.
C’est vrai, la psychanalyse a trouvé beaucoup de difficultés en Italie : une
culture cléricale, où l’opposition à cette culture s’est transformée en profane,
en opposition au sacré.
[15]
En Italie le laïque n’existe pas encore, et il n’a jamais existé. Nous ne
sommes pas encore entrés dans une modernité laïque. Et il me semble que ce
phénomène ne concerne pas seulement l’Italie.
[16] L’histoire de la psychanalyse
est l’histoire de la résistance à la psychanalyse, pour rappeler un célèbre mot
d’esprit de Lacan, à qui, ici à Paris j’entends rendre hommage.
POSITIVISME ET PSYCHANALYSE
Freud rompt le rapport avec Morselli parce qu’il est certain qu’aucun
avantage ne pourra venir de la falsification de sa pensée pour le développement
de la psychanalyse.
Dans une culture imprégnée et centrée sur le positivisme, sur des idées
fondées sur un modèle abstrait de science et pas universel, où l’expérimentation et la réalité appartiennent au champ scientifique, tandis que l’irrationnel
et la métaphysique sont relégués au monde des croyances, comment pouvait et
peut avoir place la psychanalyse qui, elle, accueille cette dichotomie en son
intérieur ?
La théorie positiviste avance la prétention du contrôle sur le discours scientifique, et elle s’oppose à la pensée au-dehors des règles de la science. Mais
quelle sorte de science ? La psychanalyse accueille universellement la pensée
législative dans son ordre infini, et ne lui met pas de limites (v. Freud, Analyse
finie et infinie).
Les collections d’objets de Lombroso, la récolte de fétiches, servent à
souligner qu’elles sont là à représenter l’impossible tentative de la matérialisation du psychique et qu’elles ne représentent pas le psychique en tant qu’objet,
tandis que le psychique est vraiment de l’autre côté c’est-à-dire du dedans de
l’homme. Ce problème – je peux le dire pour la langue italienne – à présent,
représente une résistance énorme à la psychanalyse à laquelle chacun est appelé
à travailler, s’il se dit être du côté de l’homme.
Travailler pour la réhabilitation de la pensée et de la langue de chacun
signifie comprendre que la théorie positiviste est aussi une manière de penser
pathologique le temps progressif avec des fins, c’est-à-dire comprendre qu’un
développement progressif et fonctionnel des choses ne va pas de soi.
Le « mûrissement » des « bons psychanalystes » n’arrive pas comme celui
des « bons médecins » ou des « bons prêtres » grâce à l’amélioration progressive
de l’éthique et de la technique, où enfin un jour, la psychanalyse disparaîtra.
[1]
Parmi les premiers, nous trouvons : Guido Brecher de Merano qui assistait aux mercredis
à Wien, et que nous retrouvons au congrès de Weimar; Luigi Baroncini psychiatre, et encore
Gustavo Modena, Roberto Greco Assagioli, Salvatore Lavagna qui contribuèrent à l’entrée de
la pensée de Freud avec leurs articles en langue italienne.
[2]
David Michel, (1966),
La psychanalyse dans la culture italienne, Bollati Boringhieri,
Torino. Le texte reste une référence pour la masse des données dans les études de la diffusion de
la psychanalyse en Italie.
[3]
Je renvoie à mon travail : Gramaglia Giancarlo, « Notes sur la psychanalyse italienne entre
les deux guerres 1915-1945 », in
Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, 1992, n° 5,
P.U.F., Paris, pp. 129-142.
En général on voit le site du Laboratorio : http ://utenti.lycos.it/illaboratorio/
[4]
Elle est publiée par Bocca, Torino, depuis 1880.
[5]
Le compte-rendu sur
Archives de Psychiatrie, sciences pénales et anthropologie criminelle de l’an 1904, se trouve dans le volume 25, p. 562.
[6]
Giancarlo Gramaglia (2002), « Morselli Enrico », p. 1050, in
Dictionnaire international
de la psychanalyse, notions biographiques, œuvres, événements, institutions, Alain de Mijolla,
dir., éd. Calmann-Lévy, Paris, II vol.
[7]
Freud Sigmund,
Correspondance 1873-1939, Gallimard, Paris, 1966; en italien :
Lettere
1873-1939, Paolo Boringhieri, Torino, 1960.
[8]
Ibid. page 355 en italien.
[9]
Edoardo Weiss, (1970),
Sigmund Freud as Consultant, Intercontinental Medical Book, New
Yoyk; en it.
Freud come consulente, Astrolabio, Roma, 1971, p. 72.
[10]
Ibid. page 72 en italien.
[11]
Ibid. p. 73 en italien.
[12]
Ibid. p. 74 en italien.
[13]
On va voir le site :
http :// wwww. unige. it/ centrant/ Media/ amedia011. html
[14]
En «
L’analisi dei non medici », page 368, vol. 10, O.S.F, Bollati Boringhieri.
La question
de l’analyse profane, OCF., p. XVIII.
[15]
Pour comprendre les développements et les articulations des termes utilisés ici tels que :
abdication, chose, laïque, loi de mouvement, règle subjective, pensée, jugement premier, sacré,
talent négatif, etc., qui sont seulement posés, on doit voir de Giacomo B. Contri, (2003)
, L’ordre
Juridique du Langage.
Le droit premier avec Freud ou la vie psychique comme vie juridique,
Sic éditions, Milan; et plus en général voir au raisonnement les travaux du Studium Cartello,
Sic éditions. On peut visiter le site :
http :// wwww. studiumcartello. it/
[16]
Mes renseignements sont déduits du
Dictionnaire, op. cit., qui est un moyen utile pour
avoir un rapide panorama de la diffusion de la psychanalyse dans les différents pays, et pour
obtenir des approfondissements bibliographiques.