2004
TOPIQUE
« Psychanalystes et psychiatres. Une longue et complexe Histoire. »
« Les psychanalystes et la médecine en Grèce »
Panayiotis Sakellaropoulos
Meletiou Piga 22 GR – 11636 Athènes Grèce
Le thème « Psychanalystes et psychiatres » me concerne personnellement,
car je suis et j’étais parallèlement psychanalyste et psychiatre.
Le mouvement psychanalytique depuis les années 60 va de pair avec la réforme psychiatrique en Grèce.
Un grand nombre de médecins y compris des psychiatres occupant des postes importants publics ou universitaires étaient et continuent d’être contre la réforme psychiatrique
d’une façon plus au moins couverte, ainsi que contre l’esprit psychanalytique. La plupart
des centres qui fonctionnent depuis les 20 dernières années travaillent néanmoins avec un
prisme et un esprit psychanalytique. La plupart des psychanalystes sont pour la réforme
psychiatrique et pour la désinstitutionnalisation, parallèles.
Un facteur important des résultats des psychanalystes est que plusieurs ont travaillé et
travaillent en sensibilisant la communauté y compris le corps médical. En Grèce fonctionnent
deux grandes sociétés psychanalytiques. Je me réfère à la « Société Hellénique de
Psychanalyse », membre de l’I.P.A et à la « Société Hellénique de Psychothérapie
Psychanalytique ». Mots-clés :
Psychiatres, Psychanalystes, Réforme psychiatrique, Sensibilisation de la communauté, Sociétés psychanalytiques en Grèce.
The theme of ‘Psychoanalysts and Psychiatrists’is of particular concern
for me since I am and have been for some time both psychoanalyst and psychiatrist. The
psychoanalytical movement has developed hand in hand with the reform of psychiatric
medicine in Greece since the 1960s.
A large number of doctors, including psychiatrists in important public and university
positions have opposed the reform of psychiatric medicine in more or less covert fashions
and are against the ideas vehiculed by psychoanalysis. However, most psychiatric units
have been working in a psychoanalytical vein for the last twenty years or so now. Most
psychoanalysts are in favour of the reform of psychiatry and for this to be carried out in
parallel with a de-institutionnalisation programme.
An important factor in the results achieved by psychoanalysts is that some have
fought and continue to fight for greater professional and public awareness of what psychoanalysis is. In Greece, two major psychoanalytical societies exist – the ‘Greek Society
of Psychoanalysis, a member of the IPA and the ‘Greek Society of Psychoanalytical
Psychotherapy’.Keywords :
Psychiatrists, Psychoanalysts, Reform of Psychiatry, Public aware- ness, Greek Psychoanalytical Societies.
Le thème « Psychanalystes et psychiatres » me concerne personnellement,
car je suis et j’étais parallèlement psychanalyste et psychiatre d’adultes et
d’enfants toutes ces années-ci, dans un cheminement double mais harmonisé,
comme Professeur à l’Université.
En d’autres occasions, j’ai eu la possibilité de parler davantage du passé
lointain. Cette fois j’essaierai de décrire l’évolution des rapports entre psychanalystes et psychiatres, surtout pendant les deux dernières décennies.
Les psychiatres non-psychanalystes sont en principe contre la psychanalyse,
ou choisissent des psychothérapies plus « brèves » : cognitives, cognitives –
psychanalytiques, comportementalistes, etc. Ces psychiatres sont plus près des
médecins et de la médecine générale. Parfois ils sont contre la psychanalyse plus
que les médecins d’autres spécialités.
Il y a aussi un nombre assez important de psychiatres ayant un respect à
l’égard de la psychanalyse, qui malgré leur sympathie, ont choisi de faire une
formation moins longue que la psychanalyse, c’est-à-dire de baser pratiquement
leur activité professionnelle sur les médicaments.
Comme c’est connu, le premier groupe psychanalytique grec s’était constitué
par Marie Bonaparte, la princesse, Andreas Embirikos, notre poète, non-médecin, et les médecins-psychiatres Démetre Kouretas et George Zavitsianos.
Pendant une longue période, les années 40 et 50, l’activité de ce groupe
reste inconnue ou volontairement ignorée par les médecins. La plupart des
psychiatres ont aussi la même attitude. Un accident grave – le suicide d’un
patient d’Embirikos – donne l’occasion aux psychiatres et par la suite au corps
médical d’entrer dans une polémique sans merci contre la psychanalyse :
exercice illégal de la médecine, implication de la justice etc. À la fin, le groupe
est démembré et anéanti.
Le mouvement psychanalytique depuis les années 60 va de pair avec la
réforme psychiatrique en Grèce. Les liens de l’Etat avec la Communauté
Européenne et les liens des services réformistes grecs avec les services équivalents en Europe (France, Angleterre, Italie etc.), se renforcent, pendant ce temps,
étroitement entre eux, avec des échanges cliniques et théoriques très productifs.
Mais l’instauration de la dictature des colonels en Avril 1967, une dictature
anachronique et imprévue, arrête brutalement cette activité de réforme. C’est
comme une reviviscence de la guerre civile de 1946-1949. Tout esprit et enthousiasme réformiste disparaissent dans le pays, y compris dans le domaine de la
psychiatrie et de la psychanalyse. La Grèce reprend son sort balkanique et perd
une très grande partie de l’influence réformiste européenne qui avait débuté dans
les années 50.
Notre collègue, Madame le Docteur Vlachakis, vous parlera demain des
activités réformistes du Centre d’Hygiène Mentale. Il s’agissait et il s’agit,
d’un Centre avec une grande influence psychanalytique.
Dans mon rapport à l’occasion de la IX ° Rencontre Internationale de l’AIHP,
j’ai parlé de l’émigration des psychanalystes grecs, plus au moins forcée,
pendant cette période de la dictature. Qui parlait pendant ces moments et pendant
les 7 ans qui ont suivi, de réforme psychiatrique et d’élargissement du rôle de
la psychanalyse ? La préoccupation essentielle de cette période était la réinstauration de la Démocratie.
Avant et après la dictature un nombre de psychanalystes et leurs élèves, en
Grèce comme aussi dans d’autres pays de l’Europe, ont joué un rôle important
à la réforme et à la lutte pour une psychiatrie contemporaine, non-asilaire.
La réforme psychiatrique en Grèce, commence officiellement en 1984 avec
une subvention substantielle de la part de la Communauté Européenne. Malgré
les 20 ans écoulés, elle est loin d’être accomplie. Le ministère à la Santé n’a
pas pu réaliser un plan complet et de longue haleine. L’erreur essentielle est que
l’Assistance Publique Grecque n’a ni instauré ni fait fonctionner les centres
extrahospitaliers nécessaires pour un système de soins primaires. La pédopsychiatrie, le parent pauvre du système, en souffre davantage que la psychiatrie
d’adultes.
Un grand nombre de médecins, y compris des psychiatres occupant des
postes importants publics ou universitaires, étaient et continuent à être contre
la réforme psychiatrique d’une façon plus au moins couverte. Les cliniques
psychiatriques privées sont évidemment contre les mouvements qui feront
étendre les activités de l’Assistance Publique. Ces cliniques exercent une
influence très grande à cause de leurs intérêts financiers.
Bien sûr il y a aussi des psychanalystes qui sont restés loin de toute activité
réformiste. Mais en Grèce – en tout cas –, l’esprit psychanalytique était et
continue à être associé aux mouvements de réforme.
Il y a une opinion assez répandue en Europe, que la psychanalyse est restée
loin et en dehors de la réforme psychiatrique. Je ne le pense pas. Nous
connaissons beaucoup de psychanalystes imminents, de la génération précédente, anglais, français ou allemands, pour ne citer que ces trois pays, qui ont
joué un rôle très important dans la réforme psychiatrique de leur pays.
Quand on parle de réforme, on entend que l’offre des soins est transférée
de l’asile au sein de la communauté avec la création et le fonctionnement de
services extrahospitaliers : Centres d’Hygiène Mentale, Centres de Jour, Centres
Médico-pédagogiques, Ateliers de Travail, etc. Il s’agit d’un réseau d’offre de
soins adéquats dans une région sectorisée. En Grèce, la création de ces réseaux
n’a pas encore eu lieu.
À côté des psychiatres – psychanalystes dans ce cadre, on note aussi le rôle
important des psychologues, des assistants sociaux, des orthophonistes, et
d’autres spécialités d’hygiène mentale.
La plupart des centres qui fonctionnent durant les 20 dernières années, et
qui ne sont pas nombreux, travaillent néanmoins avec un prisme et un esprit
psychanalytique, mais ils ne couvrent qu’une petite partie du pays. La relation
patient - thérapeute et le maniement du transfert, la stabilité de l’horaire, du jour,
des locaux et surtout la stabilité du même thérapeute, jouent un rôle primordial
à leur fonctionnement. Ce sont des unités d’associations à but non-lucratif,
comme aussi des unités de l’Assistance Publique.
Je viens maintenant à la désinstitutionnalisation. Les 9/10 de l’argent de la
réforme provenant de la subvention de la Communauté Européenne et du budget
de l’état grec s’orientent à la désinstitutionnalisation. Seulement le 1/10 nourrit
les champs des soins primaires et la sectorisation.
La plupart des psychanalystes sont pour la réforme psychiatrique et pour la
désinstitutionalisation parallèle. Sans l’organisation des soins primaires, la réhospitalisation est inévitable. Par contre, le ministère à la Santé, lors des
dernières 20 années, a continué à faire sortir des hôpitaux psychiatriques les
vieux schizophrènes asilaires de 60 ou 70 ans. Les deux dernières années, il fait
sortir aussi les vieux arriérés profonds du même âge. Il crée des foyers de 15
personnes, avec l’esprit et la mentalité de l’asile. Les jeunes élèves psychanalystes qui veulent s’occuper des psychotiques ou trouver un emploi sont obligés
de travailler dans ces unités.
Les lits des hôpitaux publics diminuent tandis que les lits des cliniques
privées augmentent.
Je voudrais vous donner un exemple du manque de soins primaires : Un
jeune schizophrène, malade depuis 1 à 2 ans, sans aucun soin par un psychiatre
pour son état de crise et sans que quelqu’un s’occupe de lui, va entrer à l’hôpital
psychiatrique après sa première crise ou après une rechute. Le procureur de la
République et la police de son quartier seront les seuls à s’en occuper. Il sera
transféré quelques fois à 300-400 Kms avec le camion de la police, comme les
criminels du droit pénal, jusqu’à l’hôpital. En ce lieu, le médecin de garde n’a
pas l’autorisation de le libérer même si son jugement et son diagnostic
l’imposent. Il restera à l’hôpital pendant un certain temps, variable, et sortira
pour rentrer chez-lui. En principe, 9 cas sur 10 ne seraient pas passés par un
Centre d’Hygiène Mentale avant la crise, et n’auront pas une continuité de
soins (follow-up) après elle. Fatalement, sans la continuité de soins (psycho-logiques, psychothérapeutiques et médicamenteux) le schizophrène rechutera
dans quelques mois et la douloureuse expérience que je viens de décrire sera
renouvelée.
Les jeunes psychotiques de quelques mois ou de 1 à 2 ans ne sont suivis par
l’Etat, qu’à un pourcentage de 10-15 %. Les autres, avec fatalisme, prennent
le chemin des cabinets privés ou des cliniques psychiatriques privées, ce qui
signifie des frais énormes. Les cliniques privées ont un esprit médical soi-disant
biologique. Souvent, les jeunes schizophrènes subissent l’électrochoc un à deux
mois après l’apparition de leur maladie. Mon maître, Henri Ey, nous disait qu’il
ne faut pas employer le terme « schizophrène » avant six mois depuis l’apparition des premiers troubles. Les frais, dans ces cas, sont en principe à la charge
de la famille et toute activité psychanalytique ou simplement psychothérapeutique est exclue.
Le nombre des psychanalystes et de leurs élèves qui travaillent avec un
prisme psychanalytique les psychoses et les cas limites dans les Unités de
service public, dans les hôpitaux ou dans les centres extra-hospitaliers, s’élève
à un nombre de plus de 100 personnes, et ils influencent avec leur esprit le
fonctionnement de ces services.
Il y a des médecins d’autres spécialités qui adressent des patients pour
psychothérapie directement à eux.
Un facteur important des résultats des psychanalystes est que plusieurs ont
travaillé et travaillent en sensibilisant la communauté y compris le corps
médical. Il s’agit d’un travail systématique dans quelques secteurs du pays. La
sensibilisation se fait avec des réunions, des discussions, des échanges d’opinions au sujet des préjugés et des traditions erronées. Ce travail conduit
méthodiquement à une modification de l’attitude de la population envers la
maladie mentale qui continue à être considérée, par beaucoup, comme héréditaire ou incurable !
Dans le cadre de la Psychiatrie Sociale et Communautaire, la réforme,
comme c’est déjà mentionné, va de pair avec le prisme psychanalytique des
jeunes psychiatres et les activités des autres thérapeutes d’hygiène mentale.
Prenons l’exemple de l’Hospitalisation à Domicile des patients psycho-tiques en crise, afin de démontrer encore, le travail avec un prisme psychanalytique.
En Grèce, surtout à cause des mauvaises conditions des hôpitaux psychiatriques et des cliniques privées, il faut éviter, si c’est possible, l’hospitalisation
dans une institution. L’hospitalisation à Domicile comporte une condition
psychanalytique indiscutable, comme d’ailleurs toute psychothérapie de
psychose, qui est la suivante : L’acceptation, consciente et inconsciente, du
thérapeute d’être investi d’une façon massive par le patient. Le transfert massif
est plus fort aux patients régressés par la crise (rechute ou premier épisode
psychotique). Le thérapeute doit accepter cette relation fusionnelle. D’autre
part une partie de ses pulsions libidinales qui investissaient son Self se déplace
pour investir le patient régressé. L’élément essentiel de la technique de ce
traitement est la capacité du thérapeute parallèlement à l’acceptation de l’investissement, de mettre des limites nettes à la tendance de la relation fusionnelle
du psychotique régressé. Le thérapeute doit préserver son intégrité psychique
et respecter les limites de ses forces avant d’être affecté.
Un travail thérapeutique commence aussi avec la famille du patient, par un
autre thérapeute.
Une supervision par un psychanalyste expérimenté est absolument nécessaire pendant le déroulement de ce traitement. Cette supervision a surtout
comme objet le contrôle du contre-transfert du thérapeute. Parallèlement, le
superviseur fait un vrai « holding » au thérapeute.
Ce qui est important c’est que beaucoup de services, indépendamment de
leur orientation théorique, appliquent quelques éléments du cadre (setting)
psychanalytique, comme par exemple, thérapeute stable, jours et heures fixes,
mêmes locaux, etc.
Venons maintenant au domaine de l’enseignement psychanalytique, universitaire ou pas.
Depuis plusieurs années, fonctionne un séminaire intensif de la « Société de
Psychiatrie Sociale et de Santé Mentale » qui a comme sujet le titre :
« Introduction à la pensée psychanalytique. Psychoses, prisme psychanalytique
et Assistance Publique ». Il y a aussi d’autres séminaires analogues ou des
conférences, à Athènes, à Salonique et dans d’autres villes comme Patras,
Alexandroupolis, Ioannina, et ailleurs. Plusieurs conférences aussi ont lieu,
pour un public plus large. Il faut mentionner le programme post-universitaire
de l’Université d’Ioannina, d’une durée de deux ans. 50 étudiants sont reçus
chaque année qui proviennent surtout des Facultés de Médecine et des Facultés
de Psychologie, comme aussi des Facultés d’autres branches d’hygiène mentale.
Aussi y participent des psychiatres qui font leur spécialisation et souvent entre
les candidats il y a des médecins d’autres spécialités que la psychiatrie. Il a
comme sujet « Les applications de la Psychiatrie Sociale et Communautaire, à
la Psychiatrie d’enfants et d’adultes ». C’est un programme polyvalent et dense
où le prisme psychanalytique a un rôle important à la formation des étudiants
post-universitaires. Ceux-ci, après la fin de leurs études, assumeront les responsabilités des cadres dans les nouvelles unités qui se créent au sein de la réforme.
En Grèce fonctionnent plusieurs groupes psychanalytiques, indépendants des
deux grandes sociétés psychanalytiques. Je me réfère à la « Société Hellénique
de Psychanalyse », membre de l’I.P.A et à la « Société Hellénique de
Psychothérapie Psychanalytique » que je représente ici avec mes confrères Irini
Vlachakis et Grégoire Maniadakis.
Les deux Sociétés ont un programme rigoureux par rapport aux règles de
l’enseignement suggéré par l’Internationale Psychanalytique. Leurs élèves
suivent des séminaires 2-3 fois par semaine afin de couvrir le besoin de l’enseignement qui dure plusieurs années, parallèlement à leur analyse personnelle et
les contrôles. Par leur programme, ils obtiennent une formation théorico-clinique
qui va les rendre capables de travailler avec des cures-types comme aussi avec
des psychothérapies psychanalytiques qui sont évidemment plus nombreuses.
Les membres et les élèves des deux Sociétés jouent un rôle important comme
médecins-directeurs ou cadres des différentes unités, comme je l’ai mentionné
auparavant.
Dans le cadre Universitaire, aux différentes Facultés, le rôle des psychanalystes et d’autres enseignants d’orientation psychanalytique est aussi important.
Nous pouvons dire comme conclusion que la psychanalyse clinique, en
dehors de l’instauration et le fonctionnement des deux Sociétés Psychanalytiques, a beaucoup avancé en Grèce. Elle est plus ou moins incorporée à la
médecine et joue un rôle important à la réforme psychiatrique grecque.
·
SAKELLAROPOULOS P., PAPANIKOLAOU G., KAPSAMBELIS V. (1984), « À propos
de l’hospitalisation à domicile », L’information psychiatrique, 60,3, p. 239-245.
·
LEMPERIÈRE T., FÉLINE A. et collaborateurs (1995), « Abrégé de psychiatrie d’adultes.
Éléments de psychiatrie sociale et son application en Grèce », Tomes I et II.
·
SAKELLAROPOULOS P. (1999), « Quelques points sur le développement de la psychanalyse en Grèce » et « La pensée psychanalytique étrangère à la pratique psychiatrique
et à la vie communautaire ? » présentés à Istanbul, à la « Rencontre Internationale de
Psychanalyse », 12-13 /11/1999.
·
SAKELLAROPOULOS P. (2002), « Emigration des psychanalystes grecs à différentes
périodes. Étapes d’histoire de psychanalyse en Grèce », présenté à Barcelone, à la IX°
Rencontre Internationale de l’AIHP, 24-27/7/2002.