Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950419
200 pages

p. 7 à 13
doi: en cours

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no 89 2004/4

2004 TOPIQUE

« Psychanalystes et psychiatres. Une longue et complexe Histoire. »

« Les psychanalystes et la médecine en Grèce »

Panayiotis Sakellaropoulos Meletiou Piga 22 GR – 11636 Athènes Grèce
Le thème « Psychanalystes et psychiatres » me concerne personnellement, car je suis et j’étais parallèlement psychanalyste et psychiatre. Le mouvement psychanalytique depuis les années 60 va de pair avec la réforme psychiatrique en Grèce. Un grand nombre de médecins y compris des psychiatres occupant des postes importants publics ou universitaires étaient et continuent d’être contre la réforme psychiatrique d’une façon plus au moins couverte, ainsi que contre l’esprit psychanalytique. La plupart des centres qui fonctionnent depuis les 20 dernières années travaillent néanmoins avec un prisme et un esprit psychanalytique. La plupart des psychanalystes sont pour la réforme psychiatrique et pour la désinstitutionnalisation, parallèles. Un facteur important des résultats des psychanalystes est que plusieurs ont travaillé et travaillent en sensibilisant la communauté y compris le corps médical. En Grèce fonctionnent deux grandes sociétés psychanalytiques. Je me réfère à la « Société Hellénique de Psychanalyse », membre de l’I.P.A et à la « Société Hellénique de Psychothérapie Psychanalytique ». Mots-clés : Psychiatres, Psychanalystes, Réforme psychiatrique, Sensibilisation de la communauté, Sociétés psychanalytiques en Grèce. The theme of ‘Psychoanalysts and Psychiatrists’is of particular concern for me since I am and have been for some time both psychoanalyst and psychiatrist. The psychoanalytical movement has developed hand in hand with the reform of psychiatric medicine in Greece since the 1960s. A large number of doctors, including psychiatrists in important public and university positions have opposed the reform of psychiatric medicine in more or less covert fashions and are against the ideas vehiculed by psychoanalysis. However, most psychiatric units have been working in a psychoanalytical vein for the last twenty years or so now. Most psychoanalysts are in favour of the reform of psychiatry and for this to be carried out in parallel with a de-institutionnalisation programme. An important factor in the results achieved by psychoanalysts is that some have fought and continue to fight for greater professional and public awareness of what psychoanalysis is. In Greece, two major psychoanalytical societies exist – the ‘Greek Society of Psychoanalysis, a member of the IPA and the ‘Greek Society of Psychoanalytical Psychotherapy’.Keywords : Psychiatrists, Psychoanalysts, Reform of Psychiatry, Public aware- ness, Greek Psychoanalytical Societies.
Le thème « Psychanalystes et psychiatres » me concerne personnellement, car je suis et j’étais parallèlement psychanalyste et psychiatre d’adultes et d’enfants toutes ces années-ci, dans un cheminement double mais harmonisé, comme Professeur à l’Université.
En d’autres occasions, j’ai eu la possibilité de parler davantage du passé lointain. Cette fois j’essaierai de décrire l’évolution des rapports entre psychanalystes et psychiatres, surtout pendant les deux dernières décennies.
Les psychiatres non-psychanalystes sont en principe contre la psychanalyse, ou choisissent des psychothérapies plus « brèves » : cognitives, cognitives – psychanalytiques, comportementalistes, etc. Ces psychiatres sont plus près des médecins et de la médecine générale. Parfois ils sont contre la psychanalyse plus que les médecins d’autres spécialités.
Il y a aussi un nombre assez important de psychiatres ayant un respect à l’égard de la psychanalyse, qui malgré leur sympathie, ont choisi de faire une formation moins longue que la psychanalyse, c’est-à-dire de baser pratiquement leur activité professionnelle sur les médicaments.
Comme c’est connu, le premier groupe psychanalytique grec s’était constitué par Marie Bonaparte, la princesse, Andreas Embirikos, notre poète, non-médecin, et les médecins-psychiatres Démetre Kouretas et George Zavitsianos.
Pendant une longue période, les années 40 et 50, l’activité de ce groupe reste inconnue ou volontairement ignorée par les médecins. La plupart des psychiatres ont aussi la même attitude. Un accident grave – le suicide d’un patient d’Embirikos – donne l’occasion aux psychiatres et par la suite au corps médical d’entrer dans une polémique sans merci contre la psychanalyse : exercice illégal de la médecine, implication de la justice etc. À la fin, le groupe est démembré et anéanti.
Le mouvement psychanalytique depuis les années 60 va de pair avec la réforme psychiatrique en Grèce. Les liens de l’Etat avec la Communauté Européenne et les liens des services réformistes grecs avec les services équivalents en Europe (France, Angleterre, Italie etc.), se renforcent, pendant ce temps, étroitement entre eux, avec des échanges cliniques et théoriques très productifs.
Mais l’instauration de la dictature des colonels en Avril 1967, une dictature anachronique et imprévue, arrête brutalement cette activité de réforme. C’est comme une reviviscence de la guerre civile de 1946-1949. Tout esprit et enthousiasme réformiste disparaissent dans le pays, y compris dans le domaine de la psychiatrie et de la psychanalyse. La Grèce reprend son sort balkanique et perd une très grande partie de l’influence réformiste européenne qui avait débuté dans les années 50.
Notre collègue, Madame le Docteur Vlachakis, vous parlera demain des activités réformistes du Centre d’Hygiène Mentale. Il s’agissait et il s’agit, d’un Centre avec une grande influence psychanalytique.
Dans mon rapport à l’occasion de la IX ° Rencontre Internationale de l’AIHP, j’ai parlé de l’émigration des psychanalystes grecs, plus au moins forcée, pendant cette période de la dictature. Qui parlait pendant ces moments et pendant les 7 ans qui ont suivi, de réforme psychiatrique et d’élargissement du rôle de la psychanalyse ? La préoccupation essentielle de cette période était la réinstauration de la Démocratie.
Avant et après la dictature un nombre de psychanalystes et leurs élèves, en Grèce comme aussi dans d’autres pays de l’Europe, ont joué un rôle important à la réforme et à la lutte pour une psychiatrie contemporaine, non-asilaire.
La réforme psychiatrique en Grèce, commence officiellement en 1984 avec une subvention substantielle de la part de la Communauté Européenne. Malgré les 20 ans écoulés, elle est loin d’être accomplie. Le ministère à la Santé n’a pas pu réaliser un plan complet et de longue haleine. L’erreur essentielle est que l’Assistance Publique Grecque n’a ni instauré ni fait fonctionner les centres extrahospitaliers nécessaires pour un système de soins primaires. La pédopsychiatrie, le parent pauvre du système, en souffre davantage que la psychiatrie d’adultes.
Un grand nombre de médecins, y compris des psychiatres occupant des postes importants publics ou universitaires, étaient et continuent à être contre la réforme psychiatrique d’une façon plus au moins couverte. Les cliniques psychiatriques privées sont évidemment contre les mouvements qui feront étendre les activités de l’Assistance Publique. Ces cliniques exercent une influence très grande à cause de leurs intérêts financiers.
Bien sûr il y a aussi des psychanalystes qui sont restés loin de toute activité réformiste. Mais en Grèce – en tout cas –, l’esprit psychanalytique était et continue à être associé aux mouvements de réforme.
Il y a une opinion assez répandue en Europe, que la psychanalyse est restée loin et en dehors de la réforme psychiatrique. Je ne le pense pas. Nous connaissons beaucoup de psychanalystes imminents, de la génération précédente, anglais, français ou allemands, pour ne citer que ces trois pays, qui ont joué un rôle très important dans la réforme psychiatrique de leur pays.
Quand on parle de réforme, on entend que l’offre des soins est transférée de l’asile au sein de la communauté avec la création et le fonctionnement de services extrahospitaliers : Centres d’Hygiène Mentale, Centres de Jour, Centres Médico-pédagogiques, Ateliers de Travail, etc. Il s’agit d’un réseau d’offre de soins adéquats dans une région sectorisée. En Grèce, la création de ces réseaux n’a pas encore eu lieu.
À côté des psychiatres – psychanalystes dans ce cadre, on note aussi le rôle important des psychologues, des assistants sociaux, des orthophonistes, et d’autres spécialités d’hygiène mentale.
La plupart des centres qui fonctionnent durant les 20 dernières années, et qui ne sont pas nombreux, travaillent néanmoins avec un prisme et un esprit psychanalytique, mais ils ne couvrent qu’une petite partie du pays. La relation patient - thérapeute et le maniement du transfert, la stabilité de l’horaire, du jour, des locaux et surtout la stabilité du même thérapeute, jouent un rôle primordial à leur fonctionnement. Ce sont des unités d’associations à but non-lucratif, comme aussi des unités de l’Assistance Publique.
Je viens maintenant à la désinstitutionnalisation. Les 9/10 de l’argent de la réforme provenant de la subvention de la Communauté Européenne et du budget de l’état grec s’orientent à la désinstitutionnalisation. Seulement le 1/10 nourrit les champs des soins primaires et la sectorisation.
La plupart des psychanalystes sont pour la réforme psychiatrique et pour la désinstitutionalisation parallèle. Sans l’organisation des soins primaires, la réhospitalisation est inévitable. Par contre, le ministère à la Santé, lors des dernières 20 années, a continué à faire sortir des hôpitaux psychiatriques les vieux schizophrènes asilaires de 60 ou 70 ans. Les deux dernières années, il fait sortir aussi les vieux arriérés profonds du même âge. Il crée des foyers de 15 personnes, avec l’esprit et la mentalité de l’asile. Les jeunes élèves psychanalystes qui veulent s’occuper des psychotiques ou trouver un emploi sont obligés de travailler dans ces unités.
Les lits des hôpitaux publics diminuent tandis que les lits des cliniques privées augmentent.
Je voudrais vous donner un exemple du manque de soins primaires : Un jeune schizophrène, malade depuis 1 à 2 ans, sans aucun soin par un psychiatre pour son état de crise et sans que quelqu’un s’occupe de lui, va entrer à l’hôpital psychiatrique après sa première crise ou après une rechute. Le procureur de la République et la police de son quartier seront les seuls à s’en occuper. Il sera transféré quelques fois à 300-400 Kms avec le camion de la police, comme les criminels du droit pénal, jusqu’à l’hôpital. En ce lieu, le médecin de garde n’a pas l’autorisation de le libérer même si son jugement et son diagnostic l’imposent. Il restera à l’hôpital pendant un certain temps, variable, et sortira pour rentrer chez-lui. En principe, 9 cas sur 10 ne seraient pas passés par un Centre d’Hygiène Mentale avant la crise, et n’auront pas une continuité de soins (follow-up) après elle. Fatalement, sans la continuité de soins (psycho-logiques, psychothérapeutiques et médicamenteux) le schizophrène rechutera dans quelques mois et la douloureuse expérience que je viens de décrire sera renouvelée.
Les jeunes psychotiques de quelques mois ou de 1 à 2 ans ne sont suivis par l’Etat, qu’à un pourcentage de 10-15 %. Les autres, avec fatalisme, prennent le chemin des cabinets privés ou des cliniques psychiatriques privées, ce qui signifie des frais énormes. Les cliniques privées ont un esprit médical soi-disant biologique. Souvent, les jeunes schizophrènes subissent l’électrochoc un à deux mois après l’apparition de leur maladie. Mon maître, Henri Ey, nous disait qu’il ne faut pas employer le terme « schizophrène » avant six mois depuis l’apparition des premiers troubles. Les frais, dans ces cas, sont en principe à la charge de la famille et toute activité psychanalytique ou simplement psychothérapeutique est exclue.
Le nombre des psychanalystes et de leurs élèves qui travaillent avec un prisme psychanalytique les psychoses et les cas limites dans les Unités de service public, dans les hôpitaux ou dans les centres extra-hospitaliers, s’élève à un nombre de plus de 100 personnes, et ils influencent avec leur esprit le fonctionnement de ces services.
Il y a des médecins d’autres spécialités qui adressent des patients pour psychothérapie directement à eux.
Un facteur important des résultats des psychanalystes est que plusieurs ont travaillé et travaillent en sensibilisant la communauté y compris le corps médical. Il s’agit d’un travail systématique dans quelques secteurs du pays. La sensibilisation se fait avec des réunions, des discussions, des échanges d’opinions au sujet des préjugés et des traditions erronées. Ce travail conduit méthodiquement à une modification de l’attitude de la population envers la maladie mentale qui continue à être considérée, par beaucoup, comme héréditaire ou incurable !
Dans le cadre de la Psychiatrie Sociale et Communautaire, la réforme, comme c’est déjà mentionné, va de pair avec le prisme psychanalytique des jeunes psychiatres et les activités des autres thérapeutes d’hygiène mentale.
Prenons l’exemple de l’Hospitalisation à Domicile des patients psycho-tiques en crise, afin de démontrer encore, le travail avec un prisme psychanalytique.
En Grèce, surtout à cause des mauvaises conditions des hôpitaux psychiatriques et des cliniques privées, il faut éviter, si c’est possible, l’hospitalisation dans une institution. L’hospitalisation à Domicile comporte une condition psychanalytique indiscutable, comme d’ailleurs toute psychothérapie de psychose, qui est la suivante : L’acceptation, consciente et inconsciente, du thérapeute d’être investi d’une façon massive par le patient. Le transfert massif est plus fort aux patients régressés par la crise (rechute ou premier épisode psychotique). Le thérapeute doit accepter cette relation fusionnelle. D’autre part une partie de ses pulsions libidinales qui investissaient son Self se déplace pour investir le patient régressé. L’élément essentiel de la technique de ce traitement est la capacité du thérapeute parallèlement à l’acceptation de l’investissement, de mettre des limites nettes à la tendance de la relation fusionnelle du psychotique régressé. Le thérapeute doit préserver son intégrité psychique et respecter les limites de ses forces avant d’être affecté.
Un travail thérapeutique commence aussi avec la famille du patient, par un autre thérapeute.
Une supervision par un psychanalyste expérimenté est absolument nécessaire pendant le déroulement de ce traitement. Cette supervision a surtout comme objet le contrôle du contre-transfert du thérapeute. Parallèlement, le superviseur fait un vrai « holding » au thérapeute.
Ce qui est important c’est que beaucoup de services, indépendamment de leur orientation théorique, appliquent quelques éléments du cadre (setting) psychanalytique, comme par exemple, thérapeute stable, jours et heures fixes, mêmes locaux, etc.
Venons maintenant au domaine de l’enseignement psychanalytique, universitaire ou pas.
Depuis plusieurs années, fonctionne un séminaire intensif de la « Société de Psychiatrie Sociale et de Santé Mentale » qui a comme sujet le titre : « Introduction à la pensée psychanalytique. Psychoses, prisme psychanalytique et Assistance Publique ». Il y a aussi d’autres séminaires analogues ou des conférences, à Athènes, à Salonique et dans d’autres villes comme Patras, Alexandroupolis, Ioannina, et ailleurs. Plusieurs conférences aussi ont lieu, pour un public plus large. Il faut mentionner le programme post-universitaire de l’Université d’Ioannina, d’une durée de deux ans. 50 étudiants sont reçus chaque année qui proviennent surtout des Facultés de Médecine et des Facultés de Psychologie, comme aussi des Facultés d’autres branches d’hygiène mentale. Aussi y participent des psychiatres qui font leur spécialisation et souvent entre les candidats il y a des médecins d’autres spécialités que la psychiatrie. Il a comme sujet « Les applications de la Psychiatrie Sociale et Communautaire, à la Psychiatrie d’enfants et d’adultes ». C’est un programme polyvalent et dense où le prisme psychanalytique a un rôle important à la formation des étudiants post-universitaires. Ceux-ci, après la fin de leurs études, assumeront les responsabilités des cadres dans les nouvelles unités qui se créent au sein de la réforme.
En Grèce fonctionnent plusieurs groupes psychanalytiques, indépendants des deux grandes sociétés psychanalytiques. Je me réfère à la « Société Hellénique de Psychanalyse », membre de l’I.P.A et à la « Société Hellénique de Psychothérapie Psychanalytique » que je représente ici avec mes confrères Irini Vlachakis et Grégoire Maniadakis.
Les deux Sociétés ont un programme rigoureux par rapport aux règles de l’enseignement suggéré par l’Internationale Psychanalytique. Leurs élèves suivent des séminaires 2-3 fois par semaine afin de couvrir le besoin de l’enseignement qui dure plusieurs années, parallèlement à leur analyse personnelle et les contrôles. Par leur programme, ils obtiennent une formation théorico-clinique qui va les rendre capables de travailler avec des cures-types comme aussi avec des psychothérapies psychanalytiques qui sont évidemment plus nombreuses.
Les membres et les élèves des deux Sociétés jouent un rôle important comme médecins-directeurs ou cadres des différentes unités, comme je l’ai mentionné auparavant.
Dans le cadre Universitaire, aux différentes Facultés, le rôle des psychanalystes et d’autres enseignants d’orientation psychanalytique est aussi important.
Nous pouvons dire comme conclusion que la psychanalyse clinique, en dehors de l’instauration et le fonctionnement des deux Sociétés Psychanalytiques, a beaucoup avancé en Grèce. Elle est plus ou moins incorporée à la médecine et joue un rôle important à la réforme psychiatrique grecque.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  SAKELLAROPOULOS P., PAPANIKOLAOU G., KAPSAMBELIS V. (1984), « À propos de l’hospitalisation à domicile », L’information psychiatrique, 60,3, p. 239-245.
·  LEMPERIÈRE T., FÉLINE A. et collaborateurs (1995), « Abrégé de psychiatrie d’adultes. Éléments de psychiatrie sociale et son application en Grèce », Tomes I et II.
·  SAKELLAROPOULOS P. (1999), « Quelques points sur le développement de la psychanalyse en Grèce » et « La pensée psychanalytique étrangère à la pratique psychiatrique et à la vie communautaire ? » présentés à Istanbul, à la « Rencontre Internationale de Psychanalyse », 12-13 /11/1999.
·  SAKELLAROPOULOS P. (2002), « Emigration des psychanalystes grecs à différentes périodes. Étapes d’histoire de psychanalyse en Grèce », présenté à Barcelone, à la IX° Rencontre Internationale de l’AIHP, 24-27/7/2002.
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