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S'inscrire Alertes e-mail - Topique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’amour à l’époque hyperindustrielle
AuteurPascal Herlem du même auteur
80 avenue de France 74000 Annecyselon vous… qu’est-ce qu’il cherchait ?
Philippe SOLLERS : (Il réfléchit) L’amour qu’il n’a pas obtenu.
S. B. : Qu’il n’a pas obtenu…?
Ph. S. : Il n’a pas été aimé.
S. B. : …Qu’il n’a pas obtenu quand ?
Ph. S. : Jamais.
S. B. : Vous voulez parler de sa vie, de son enfance ?
Ph. S. : Oui. De tout. De sa constitution. Il n’a pas été aimé…
L’amour n’est pas naturel, mais bien culturel : c’est ce que souligne Lacan en 1963 : « L’amour est un fait culturel […] il ne serait pas question d’amour s’il n’y avait pas la culture. » (4, p. 210). L’origine psychique de ce sentiment étant universelle – la pulsion, le désir, dont « l’amour est la sublimation » (4, p. 209) –, les variantes de ses manifestations sont infinies, selon les temps et les lieux, les sociétés et leurs mœurs admises, c’est-à-dire selon les styles sublimatoires du moment, inscrits dans le registre symbolique.
2 Ainsi ne peut-on dire de l’infans dans les premiers temps de sa vie qu’il « aime »: il s’attache, dépend, prend en lui, mais il n’« aime » pas à proprement parler. Lui, en revanche, fait généralement l’objet de franches manifestations d’amour de la part de ses parents et l’infans, dès avant sa naissance, est investi par le discours, conscient et inconscient, de ses parents et de l’ensemble auquel ils appartiennent, famille, groupe, classe sociale, culture…
3 La fonction du discours de l’ensemble, ainsi que le définit Piera Aulagnier, est, à l’égard de l’amour, d’une importance certaine, puisque c’est de ce « discours » que dépend en partie le modèle sublimatoire par lequel le désir aura normalement à en passer pour que sa démonstration amoureuse ait quelque chance d’être socialement tolérée, acceptée et entendue. Pour Piera Aulagnier, « cet ensemble peut prononcer un nombre indéterminé d’énoncés », mais certains énoncés prennent une place particulière en ce qu’ils définissent « la réalité du monde, la raison d’être du groupe, l’origine de ses modèles », c’est-à-dire l’identité du groupe lui-même, ce que Piera Aulagnier appelle « les énoncés du fondement, formule qui peut aussi bien s’écrire le fondement des énoncés ». Cette fonction de fondement est « une condition absolue pour que se préserve une concordance entre champ social et champ linguistique » et, pour que ces énoncés assurent cette fonction, « il faut qu’ils puissent être reçus comme paroles de certitude » (1, p. 184). Celles-ci déterminent un «« modèle du social », un modèle conforme aux idéaux de ceux qui le défendent. C’est le discours fondé par et sur les idéaux de l’énonçant que nous appelons ici idéologie, faute d’un autre terme. » (1, p. 185).
4 Autrement dit, un sentiment aussi évident et universel que l’amour est susceptible de prendre des formes très différentes, déterminées par une configuration culturelle prédominante, une idéologie, un modèle social. Ainsi le sens que nous donnons – « une concordance entre champ social et champ linguistique » – à l’énoncé « aimer un enfant » n’est-il pas un absolu, mais le sens qu’un énoncé aura fondé comme étant conforme au discours de l’ensemble.
5 Une condition semble nécessaire à l’efficience de la fonction du « discours de l’ensemble », c’est une stabilité suffisante, tant au niveau des contenus et de leur cohérence qu’à celui de la durée de leur valeur reconnue. On pourrait estimer la durée minimale à l’équivalent de trois générations.
6 Or, dans le cours de l’histoire, il arrive que des ruptures ou des évolutions rapides introduisent de brusques modifications de tel ou tel contenu du « discours de l’ensemble », et entraînent une remise en question de certaines « paroles de certitude », de certaines valeurs établies et transmises d’une génération à l’autre. Le sens du mot « travail », en tant que tel, a connu une modification complète en très peu de temps : jusqu’aux deux tiers du siècle dernier, le travail représentait une valeur, un idéal, l’excuse ultime et indiscutable, presque sacrée, et la stabilité qui lui était associée, aussi. Exercer le même métier, rester longtemps dans la même entreprise était synonyme de stabilité sociale, familiale, morale et suggérait que l’expérience acquise avait elle aussi une valeur reconnue.
7 Avec le développement de la production de masse et de la consommation du même nom et, plus récemment, le développement économique mondial, le travail comme valeur, ainsi que les significations qui lui sont attachées, ont changé : le travail a laissé la place à l’« emploi », le métier ne représente plus un idéal et la stabilité n’est plus considérée comme une qualité, au contraire. Mobilité, adaptabilité, « changement » sont en eux-mêmes valorisés.
8 Mais le « travail », en tant que référent d’une parole de certitude, n’est pas le seul objet récemment déchu d’un statut social jusqu’alors quasi sacré.
9 Il en existe bon nombre qui concernent, dans le même champ social, des « relations-modèles » à l’objet et, par conséquent, la mise en sens de ce qui est éprouvé dans le cadre de cette relation. Bien entendu, ces modifications statutaires de l’objet, donc des relations qu’il est bon d’entretenir avec lui, ne modifient pas d’abord le sentiment lui-même qui s’engage dans la relation, mais la « représentation-but », c’est-à-dire la représentation de la satisfaction attendue, espérée, voire exigée. De ce point de vue, ces changements affectent non pas le « choix d’objet amoureux » en tant que tel, ou encore, dans le processus analytique, l’amour de transfert, mais certainement ce qui est attendu de l’objet, le devenir de la relation, le devenir de l’investissement et l’enjeu de l’amour de transfert. Ce ne serait que rétroactivement que ces changements affecteraient les sentiments eux-mêmes, ou le choix d’objet, dans la mesure où il s’ensuit une inévitable désorientation, liée à la rupture d’une continuité.
10 Ce que Piera Aulagnier désignait du nom d’énoncé des fondements assure pour le sujet une fonction « fondant sa position dans l’ensemble. Cette désignation, poursuit-elle, […] permet un repérage qui va encadrer la problématique identificatoire » (1, p. 187), et donc maintenir une ouverture par laquelle vont pouvoir s’articuler le discours du Je, celui d’une famille et celui de la socialité. Cette désignation associe le sujet au groupe, par anticipation [« L’investissement de l’enfant par le groupe anticipe sur celui du groupe par l’enfant. » (1, p. 189)], et à l’historicité dans laquelle il pourra prendre place, et réciproquement : le discours de l’ensemble occupe dès lors une place tierce par rapport au discours des parents, discours dont il peut être le garant et dont il « transcende la singularité » (1, p. 187).
11 Les caractères « que l’on retrouve dans tout discours fondant une culture […] instituent ce que nous nommons le contrat narcissique » (1, p. 186), c’est-à-dire un investissement mutuel du discours du groupe et du discours du sujet, de telle sorte que « le sujet, en adhérant au champ social, s’approprie une série d’énoncés que sa voix répète; cette répétition lui apporte la certitude de l’existence d’un discours où la vérité sur le passé est assurée, avec comme corollaire la croyance de la possible vérité des prévisions sur le futur. » (1, p. 187).
12 Il se pourrait que l’évolution de notre culture, principalement dans ses dimensions économiques – qui sont prédominantes, déterminantes et maintenant mondiales –, introduise des changements dans les contenus, les enjeux du « contrat narcissique », du point de vue du devenir de l’investissement amoureux, de l’investissement d’objet et du point de vue des conséquences sur l’encadrement de la problématique identificatoire du sujet.
13 Piera Aulagnier n’est pas sans évoquer la difficulté à cerner la situation qui résulte d’une rupture du contrat dont l’ensemble – et donc la réalité sociale – est le « premier responsable », mais elle n’en soutient pas moins « le rôle essentiel tenu par ce que nous appelons « la réalité historique »» (1, p. 191). Ainsi a-t-elle pu observer comment, dans certaines histoires de sujets psychotiques, la réalité sociale était susceptible d’entrer en collusion avec une fantasmatique persécutoire. « Réalité historique », « réalité sociale » prennent ici non seulement le sens d’événements particuliers, « historiques », mais aussi le sens d’un discours de l’ensemble qui va assurer, pour un sujet, sa fonction de cohésion par rapport à ce qui est énoncé comme vrai, comme origine et comme idéal.
14 C’est ainsi que l’on est conduit à s’interroger sur l’actuelle réalité historique, sur les idéaux qui tendent, selon une redondance soutenue, à modifier la relation du sujet aux objets qu’il investit. Ce questionnement est partagé par un certain nombre de philosophes de notre temps, parmi lesquels Bernard Stiegler (6). Pour ce dernier, les comportements de consommation, développés par l’industrie de masse, conduisent à une « misère symbolique qui est aussi une misère libidinale et affective, et qui conduit à la perte […] du narcissisme primordial : les individus sont privés de leur capacité d’attachement esthétique à des singularités, à des objets singuliers » (6, p. 25). Il poursuit : dans la mesure où « Je SUIS le RAPPORT à mes objets en tant qu’il est SINGULIER », le rapport aux objets industriels est défini par le marketing comme particularisme, de telle sorte que « la particularisation du singulier est son annulation, sa liquidation à proprement parler dans le flux des marchandises-fétiches » (6, p. 25).
15 La réflexion de Bernard Stiegler entretient une certaine proximité avec celle de Piera Aulagnier, spécialement en ce qui concerne le processus d’individuation, qu’il décrit selon trois dimensions liées entre elles : « Le Je, comme individu psychique, ne peut être pensé qu’en tant qu’il appartient à un nous, qui est un individu collectif : le Je se constitue en adoptant une histoire collective, dont il hérite et dans laquelle se reconnaît une pluralité de Je » (6, p. 105). Mais il ajoute une troisième dimension, qui correspond peut-être à la « réalité historique » de Piera Aulagnier, à savoir « le milieu technique, qui est la condition de la rencontre du Je et du nous : l’individuation du Je et du nous est en ce sens également l’individuation d’un système technique » – à entendre comme dispositif « où tout objet est pris. » (6, p. 106). C’est ainsi que pour Bernard Stiegler, il s’agit d’un « même processus d’individuation psychique, collective et technique » (6, p. 107). Autrement dit, cette triple dimension est dans un rapport d’interaction tel que, de la dimension technique et de la dimension collective peut dépendre une modification de la dimension subjectale.
16 Comment devons-nous investir nos objets ? Qu’est-ce qui est attirant, désirable ? Qu’est-ce qui est susceptible de nous apporter satisfaction ? Pour combien de temps ? Quelle est la « bonne » sexualité ? Ce sont autant de questions d’époque, dont Bernard Stiegler estime qu’elle est plutôt « étrange »: «…une étrange époque, qui change le sens de ce que fut une époque, s’il est vrai que, comme l’écrivait aux États-Unis, en 1955, une agence de publicité anticipant ce qui allait devenir, à la fin du siècle, le mode de vie de la planète entière «…ce qui fait la grandeur de ce pays [l’Amérique du nord], c’est la création de besoins et de désirs, la création du dégoût pour tout ce qui est vieux et démodé… » La création de goûts, c’est un fait, est ici la création du dégoût… Une telle « création de besoins », écrit Vance Packard, fait « appel au subconscient »: « L’idée de faire appel au subconscient est venue en grande partie des difficultés sans cesse rencontrées par les industriels à faire acheter par les Américains ce que leurs fabriques étaient capables de produire ». (6, p. 73).
17 C’est ainsi qu’un « discours de l’ensemble », à présent mondialisé, définit ce qui possède telle ou telle qualité, ce qui est désirable, selon un certain nombre de critères et d’idéaux : Bernard Stiegler est amené à reprendre la formulation de Gilles Deleuze pour en préciser l’objet : « Ce que Deleuze avait nommé les sociétés de contrôle [sont] conçues ici et d’abord comme contrôle des affects (c’est-à-dire du temps de l’auto-affectation)» (6, p. 40).
18 La production hyperindustrielle étant ce qu’elle est, la valeur des objets ne doit en aucun cas devenir durablement investissable, d’où la création permanente du dégoût, d’où la perte de sens affectant l’attachement, l’amour, que le sujet a investi dans l’objet de son choix. Celui-ci, à être dévalorisé par le « discours de l’ensemble » dominant, en vient à renvoyer au sujet une image dévalorisée de lui-même, vieille et démodée. L’amour ne devrait donc plus comporter la qualité de durabilité qui est la sienne, et la mobilité des investissements, le « changement » rapide sont devenus les valeurs de l’époque.
19 D’autres penseurs rejoignent, par leur cheminement propre, le point de vue de Bernard Stiegler, comme Paul Virilio, Michel Schneider, Gilles Lipovetsky ou Dany-Robert Dufour : celui-ci, par exemple, estime que « l’échange marchand aujourd’hui tend à désymboliser le monde » (2, p. 13) et à promouvoir une idéologie où le modèle, l’idéal de l’homme serait « un sujet a-critique et psychotisant », « désymbolisé », « flottant, délesté de toute attache symbolique, […] un sujet unisexe et « inengendré », c’est-à-dire désarrimé de son fondement dans le seul réel, celui de la différence sexuelle et de la différence générationnelle » (2, p. 248). Dany-Robert Dufour articule cet idéal à l’expansion sans limites de l’idéologie de la marchandise qui est « en train de récupérer les vieilles affaires privées, laissées jusqu’alors à la disposition de chacun (subjectivation, personnaison, sexuation…) pour les faire entrer dans l’orbite de la marchandise » (2, p. 249).
20 La pratique psychanalytique n’est pas sans être affectée par ces changements, par ces « nouvelles » exigences et ce, de deux façons liées entre elles : la première concerne la valeur accordée à la psychanalyse elle-même dans « le discours de l’ensemble », et la seconde se situe au niveau de la pratique analytique, tant du point de vue de la demande que de celui de la clinique, donc au niveau du transfert et de l’amour de transfert.
21 La valeur de la psychanalyse est sans aucun doute en voie de dépréciation, dans la mesure où un discours aux obscurs desseins commerciaux l’a noyée dans un flot confus de centaines de « psychothérapies »: les différenciations n’ont ici plus d’importance et ce qui compte avant tout, c’est un semblant d’efficacité symptomatique, dont la valeur première tient à la brièveté, à la vitesse et au moindre coût, une « rentabilité » en quelque sorte. Un symptôme qui disparaît sans délai, tel est l’idéal. L’intériorité, la causalité : sans intérêt. Cet idéal influence la démarche du sujet qui adresse une demande à un analyste : de plus en plus souvent, les éléments constitutifs du cadre et du processus analytiques apparaissent très hétérogènes à l’« air du temps », puisque la demande exige une satisfaction quasi immédiate, sans implication subjectale et au moindre prix. Il n’est pas rare que, dans cette instrumentalisation généralisée, une mise en concurrence entre « psy » (peu importe lesquels) soit explicitement évoquée, comme s’il s’agissait d’une « prestation de service » parmi d’autres.
22 Dans le cadre du transfert, certains changements sont observables, qui affectent le processus analytique lui-même, c’est-à-dire son investissement. Julia Kristeva constate ainsi la prédominance d’un trait commun à différentes problématiques, « la difficulté à représenter » (3, p. 428), que nous rapprocherons de la désymbolisation évoquée jusqu’alors. Il s’agit de patients qui, « bien que socialisés et entourés, avouent avoir l’impression de ne tenir que des propos faux et artificiels, comme s’ils étaient des marionnettes » (3, p. 428): ces constatations cliniques amènent Julia Kristeva à s’interroger sur la disparition des « structures classiques » qui permettaient à la subjectivité de se déployer. L’incapacité de ces patients « à se représenter les conflits de manière subjective et personnelle serait-elle liée à la dépendance médicale, à l’idéologie du tout biologique et du tout matériel, qui entraîne un recours massif aux médicaments et fait de l’image une drogue et un tranquillisant ?» (3, p. 428).
23 Pour sa part, Charles Melman est conduit à se poser des questions très proches de celles de Julia Kristeva et à y répondre selon ce qu’il a pensé en termes de « jouir à tout prix ». Pour lui, en effet, le modèle et donc les pratiques et les expériences économiques telles qu’elles s’imposent au sujet, structurent l’économie psychique de ce dernier. Avec la production de masse des objets de consommation et leur renouvellement obligé dans des délais très courts, le sujet serait confronté à un idéal de jouissance permanente. Dans ces conditions, la perte, le manque, l’attente, la satisfaction différée deviennent autant de symptômes, de scandales inadmissibles, qui font l’objet d’une demande thérapeutique instrumentalisée. Selon cette perspective, à l’amour de transfert se substituerait une « exigence de transfert », ou encore une « jouissance de transfert ». En ce sens, la pratique analytique conduit à observer des modifications quant à ce que Lacan énonçait comme suit : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir. » (4, p. 209). Les réflexions que nous avons exposées plus haut touchent à l’articulation de ces trois termes précisément : l’amour, la jouissance et le désir. Dans la mesure où « il n’y a de désir réalisable qu’impliquant la castration » ainsi que le pose Lacan (4, p. 211), la question est alors celle de la dé-structuration de ce qui fait tenir ensemble amour, jouissance et désir. Si le manque et la castration symbolique deviennent contraires aux intérêts de l’« économie de l’ensemble », alors le sujet est amené à ne retenir que la jouissance, et à consommer des objets, les uns après les autres, n’importe lesquels pourvu qu’ils soient jetables, sans amour ni désir, mais avec dégoût : « qui aime bien jette bien », tel pourrait être le nouveau slogan hyperindustriel. Il s’ensuit, bien entendu, la question du sens, le sens de la relation de jouissance, sur le modèle de la relation perverse.
24 Les configurations cliniques actuelles peuvent donc comporter, au premier plan, une problématique de l’investissement de l’objet et par l’objet : la dimension traumatique est constituée par l’alternance rapide, voire très rapide, d’investissement et de retrait d’investissement de l’objet d’« amour » et par l’objet d’« amour ». De là découle une perte de sens, parce que l’objet d’amour n’en est plus un, mais plutôt objet de jouissance, sur le modèle du produit de consommation, ou de l’objet-fétiche, ce qui revient au même – perte de sens aussi pour le sujet qui est exposé à être lui-même objet de tels investissements contingents, transitoires, sans devenir et, par conséquent, à ressembler à du produit consommable, jetable et remplaçable.
25 Ces configurations cliniques concernent essentiellement la sexualité de sujets dont les repères identificatoires, en particulier sur le plan de l’identité sexuelle et des choix d’objet, sont fluctuants, flous, flexibles, indifférenciés et insignifiants. Leur histoire témoigne de brusques changements dans leur vie amoureuse, et parfois aussi professionnelle, sexuelle, géographique, suivis de répétitions, c’est-à-dire de changements successifs : aucune relation amoureuse n’est durable, le sexe de leur partenaire semble indifférent, interchangeable, leur travail est un emploi sans enjeu de carrière significatif, et le lieu où ils vivent n’a pas d’importance, dépourvu qu’il est de sens par rapport à leur passé, à leur histoire familiale ou à leur famille.
26 L’impression qui se dégage à l’écoute de tels discours est une impression de quasi mélancolie, comme si prédominait une absence générale d’importance, de discernement entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas – d’où le sentiment que tout se vaut et, d’ailleurs, ne vaut pas grand-chose, le sujet lui-même, en premier lieu, ses repères identificatoires, son identité sexuelle, son identité sociale et professionnelle, son désir, l’objet de son désir, et sa demande d’amour : surtout cela, la valeur de sa demande d’amour, quelle est-elle ?
27 D’où la question insistante posée par la troublante rencontre entre la problématique identificatoire d’un tel sujet et le discours idéologique néolibéral actuel : il s’agit, pour en appeler à Piera Aulagnier, d’un étrange « repérage, qui va encadrer la problématique identificatoire » (1, p. 187) puisque ce repérage est spéculaire, reflète du même et l’amplifie. La « réalité historique » est, sur ce point, elle-même partie prenante d’un idéal identitaire sans attaches symboliques importantes, plutôt flou, instable et polyvalent. La vitesse des investissements et désinvestissements successifs produit un effet de retour du même (ça repart à zéro), entrave la constitution d’une expérience, l’historicisation des relations, et réduit par conséquent l’histoire libidinale du sujet à un point sans durée.
28 Il revient à l’analyste, autant que possible, d’entendre le désarroi selon l’asymétrie propre au cadre analytique, afin d’assurer le lien contre-transférentiel qui va permettre à l’analysant d’éprouver l’investissement dont il peut aussi faire l’objet, dans un lieu fixe et un temps durable, sans exigence ni instrumentalisation. C’est dans ces conditions que le sens a quelques chances d’être progressivement restauré, et il apparaît, de façon renouvelée, que le cadre et le dispositif analytiques jouent alors un rôle essentiel de structuration.
29 Le processus analytique qui s’engage alors est très proche d’un processus de maturation, d’intégration de diverses différenciations, limites et délimitations, tel qu’il se produit et se poursuit au temps de l’adolescence. Et il est troublant de constater comment ces analysants d’âge apparemment mûr stationnent indéfiniment sur une place ordinairement transitoire, répétant des choix, des conceptions et des satisfactions propres à l’adolescence. Il se trouve que cet « état d’esprit » adolescent convient au modèle souhaité par les idéaux prédominants : l’immobilisation qui en résulte se présente selon un modèle paradoxal de vitesse et de répétition, et s’oppose au changement durable, à l’investissement identificatoire des objets, à l’historicisation, bref, à la temporalité nécessaire à l’investissement amoureux. Tout doit aller très vite et demeurer le même, comme le concept de « flux tendu » qui suppose réactivité ponctuelle et absence de stock, soit : absence de mémoire et répétition de l’acte.
30 Selon toute probabilité et sauf imprévu, le monde hyperindustriel ne tend pas encore vers sa fin mais poursuit au contraire son expansion planétaire. Les modèles qui sont les siens – valeurs, idéaux, idée de l’homme – vont par conséquent connaître au moins une permanence et, vraisemblablement, une intensification de leur inscription collective, sociale.
31 La portée individuelle, et aussi groupale, de cette expansion et de cette intensification ne deviendra observable que dans plusieurs générations. Pour le moment, nous pouvons ne nous en faire une idée que partielle, à partir d’une clinique ne manifestant que des effets hybrides. L’actuel ne peut prendre forme qu’au moyen d’un héritage psychique transmis par des générations qui sont encore issues d’un monde historicisé et pré-hyperindustriel : le surmoi parental en ses composants idéologiques et idéaux est donc présent et résiste encore à ce qui se donne comme mieux et nouveau, et ce que nous observons pour le moment, ce sont des configurations métissées, suspendues entre un passé résistant mais révolu et un devenir en forme de point – que l’on espère d’exclamation.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
(1) CASTORIADIS-AULAGNIER P., 1975. La violence de l’interprétation. Paris, P.U.F., 363 p.
(2) DUFOUR D.R., 2003. L’art de réduire les têtes – Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total. Paris, Denoël, 251 p.
(3) KRISTEVA J., 2004. Les nouvelles maladies de l’âme, Où vont les valeurs ? Paris, UNESCO-Albin Michel, p. 426-431.
(4) LACAN J., 2004. Le séminaire, Livre X, L’angoisse. Paris, Le Seuil, 395 p.
(5) MELMAN Ch., 2002. L’homme sans gravité – Jouir à tout prix. Paris, Denoël, 261 p.
(6) STIEGLER B., 2004. De la misère symbolique. 1 L’époque hyperindustrielle. Paris, Galilée, 195 p.
Résumé
Les changements socio-économiques contemporains ont modifié certaines représentations, certains idéaux soutenus par le «discours de l’ensemble», singulièrement ceux de la relation à l’objet, de l’investissement d’objet et de sa durée, de son sens. Ces modifications touchent donc à l’économie libidinale et à ses figurations culturelles, imaginaires et symboliques. Un questionnement s’ouvre ainsi sur les risques d’un processus de désymbolisation, les cliniques contemporaines, entre manie et mélancolie, l’amour de transfert et la pratique analytique.Mots-clés
Discours de l’ensemble, Investissement d’objet, Modification des idéaux, Désymbolisation, Amour de transfert, Pratique analytique
Love in the Hyper-Industrial Age Contemporary socio-economic developments have modified certain representations, certain ideals based on the ‘togetherness idea’and among these the relation to the object, the investment in the object and the length of this investment and the meaning given to this. These modifications effect libidinal economy and its cultural, imaginary and symbolic figurations. The question of the risk of a de-symbolisation process happening here may be raised as well as the effect on contemporary clinical practice in the fields of mania and melancholy, the love involved in transference and analytical practice.Key-words
Togetherness ideas, Object Investment, Ideal Modification, De-sym- bolisation, Love in Transference, Analytical Practice
POUR CITER CET ARTICLE
Pascal Herlem « L'amour à l'époque hyperindustrielle », Topique 1/2005 (no 90), p. 127-135.
URL : www.cairn.info/revue-topique-2005-1-page-127.htm.
DOI : 10.3917/top.090.0127.




