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S'inscrire Alertes e-mail - Topique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’amour de contre-transfert
AuteursJacqueline Godfrind du même auteur
15 av. Henri Dietrich B – 1200 Bruxelles BelgiqueMaurice Haber du même auteur
La psychanalyse est-elle en mesure de nous dire ce qu’est l’amour ? propose l’argument du colloque. Qui aurait en effet la prétention de le dire ? Le psychanalyste pas plus que le poète. Et pourtant, ils en parlent. De Ronsard à Aragon, l’amour inspire, l’amour se chante, l’amour rime avec toujours. Quant au psychanalyste… Freud lui-même ne nous a-t-il pas ouvert la voie en évoquant, avec audace, l’amour de transfert ? Citons-le : «… l’amour qui devient manifeste dans le transfert ne mérite-t-il pas d’être considéré comme un amour véritable ?» (« Observations sur l’amour de transfert »).
2 Cependant, l’amour auquel se réfère Freud dans cet article relève d’une forme d’expression bien particulière, « amour passion » dont les analystes d’aujourd’hui interrogent la fonction et redoutent les impasses. L’amour ne peut se réduire à cette forme particulière de lien à l’autre : la polysémie du terme se retrouve aussi bien dans l’usage courant qui en est fait que dans celui qu’en font les analystes. Chacun, dans cette affaire, choisit l’éclairage qui lui convient. Telle sera également notre position.
3 C’est à interroger ce que la référence à l’amour pouvait apporter à la compréhension et l’élaboration de la clinique que nos intérêts personnels nous ont conduits et, plus particulièrement, la clinique du contre-transfert. Restait à étayer notre propos sur des repères théoriques. Dans le temps qui nous est imparti, nous poserons simplement quelques jalons. Pour reprendre l’argument qui nous fut proposé, nous considérons l’amour comme indissociable de « l’investissement affectif et sexuel de l’autre », inconditionnellement lié à la condition humaine. L’homme est un animal social, dit Bion, « condamné à investir » selon la belle expression de Piera Aulagnier. Et tout lien humain, tout investissement de l’autre inclut son potentiel d’amour, qu’il se révèle attachement, dévouement, dépendance, tendresse , passion…
4 Freud lui-même se référa à des acceptions très différentes du terme amour, dont nous ne pouvons suivre ici l’évolution. Nous mentionnerons seulement la relation étroite qu’il établit entre amour et libido, notamment dans « Psychologie collective et analyse du moi ». Toutefois, à côté de ce courant amoureux sexuel ou sensuel, Freud s’interroge sur un « courant tendre ». Citons le « vocabulaire de la psychanalyse », directement inspiré des considérations de Freud dans l’article « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse »: « Attitude envers autrui qui perpétue ou reproduit le premier mode de la relation amoureuse de l’enfant, où le plaisir sexuel n’est pas trouvé indépendamment, mais toujours en s’étayant sur la satisfaction des pulsions d’autoconservation ».
5 Pour notre part, c’est également à une dichotomie du mode d’aimer que nous ferons appel, opposition qui n’est pas étrangère à celle que propose Freud mais qui en élargit la champ. Notre position s’alimente aux apports des théories « après Freud »qui donnent la place qui lui revient à l’importance de l’objet dans la constitution du fonctionnement psychique et, plus précisément, aux organisateurs propres à la dyade mère/infans. Nous pensons que ce qu’on peut considérer comme le « courant tendre » en opposition à l’amour sexualisé trouve ses racines dans la première rencontre entre l’infans et la mère, lieu d’une identification primaire porteuse d’amour primaire fécondé au contact de la « sollicitude maternelle primaire » comme l’appelle Winnicott.
6 Nous défendons l’hypothèse que toute forme d’amour s’ancre dans un amour de base, amour primaire héritier de cette première rencontre avec l’autre. C’est sur cette empreinte que vont se construire les multiples formes d’expression de l’amour que modulent les aléas de l’évolution psychosexuelle et les représentations inconscientes qui y sont associées.
7 La situation analytique ne fait pas exception à la règle. La relation transférentielle doit une large part de sa dynamique au lien d’amour noué avec l’analyste. On peut penser que l’élan amoureux primaire participe à la demande d’aide adressée à l’analyste, puis contribue au maintien du lien sur lequel se construit le travail analytique. La névrose de transfert, quant à elle, répète les formes d’amour associées aux scénarios infantiles refoulés qui demanderont à être analysés puis dépassés, du moins peut-on l’espérer.
8 Et l’analyste ? Notre hypothèse est de penser que l’analyste engage lui aussi dans la rencontre avec un analysant un « amour de contre-transfert » dont il s’agit de préciser la nature. Insistons sur le fait qu’il s’agit d’un investissement amoureux essentiellement inconscient. Nous soutenons l’hypothèse que l’élan d’amour pour le patient procède, lui aussi, de deux registres de fonctionnement psychique associés à deux formes d’amour. L’un correspond à un « amour de base » ou « amour primaire », l’autre correspond, comme pour l’analysant, à l’engagement de la psychosexualité inconsciente de l’analyste dans le champ analytique.
9 L’essentiel de notre propos portera sur l’amour de contre-transfert de base. Expliquons-nous davantage sur la conception que nous avons de cette part de l’engagement de l’analyste. C’est lui qui, selon nous, intervient dans la qualité d’accueil de l’analyste à la demande de l’analysant. Pareille disponibilité nous semble proche de ce que M. Neyraut appelait la précession du contre-transfert. C’est également sa permanence qui assure ce que certains auteurs continuent d’appeler l’alliance analytique, collaboration inconsciente de base qui nourrit le terreau sur lequel se construit le processus analytique. Mais il y a plus : nous attribuons à l’amour de contre-transfert des qualités psychiques qui dépassent cette seule alliance inconsciente de base. L’amour de contre-transfert fait partie du cadre psychique qu’offre l’analyste à son analysant, cadre pensant porteur d’élaboration psychique, de symbolisation. Ce contre-transfert symbolisant est intimement lié à ce que nous considérons ici comme amour de contre-transfert.
10 C’est dire que nous attribuons un travail et une action analytiques spécifiques à ce contre-transfert de base, dynamisé par l’amour de contre-transfert. Dès lors, nous nous proposons de cerner ce que nous croyons être les qualités analytiques de ce contre-transfert, leurs fonctions et leur finalité. Dans un second temps, nous interrogerons certaines dérives de ces qualités contre-transféren-tielles en réponse aux assauts infligés par l’analysant à l’amour de contre-transfert, pervertissements susceptibles d’altérer parfois gravement le travail analytique, voire d’en hypothéquer l’issue.
11 On peut évoquer des théories différentes pour conceptualiser le contre-transfert symbolisant. La « capacité de rêverie » de Bion reste, à notre avis, un concept particulièrement heuristique. On le sait, c’est pour rendre compte des qualités de psychisation de l’amour maternel que Bion utilise le modèle de la « rêverie maternelle ». Nous en retenons l’image d’une communication sensorielle et émotionnelle entre l’infans et la mère. Cette dernière reçoit cette communication par identification projective et transforme le message infraverbal composé d’éléments β en le passant au filtre de sa propre élaboration psychique, fonction αselon Bion. Nous sommes de ceux qui estimons pouvoir appliquer le modèle proposé par Bion au fonctionnement psychique de l’analyste engagé dans la relation transféro-contre-transférentielle. Cette qualité de rêverie inclut pour nous ce que d’autres référents théoriques désignent sous les vocables de capacité de liaison, création de liens et de sens. Elle implique également l’intégration psychique d’un référent tiers, référence à la loi paternelle garante du registre symbolisant que nous lui attribuons. En d’autres termes, l’amour de contre-transfert s’exerce dans la pleine reconnaissance de la « censure de l’amante » comme l’ont théorisée M. Fain et D. Braunschweig.
12 Ce rappel peut paraître banal, il ne fait qu’évoquer des théories connues de tous. Il était cependant nécessaire à notre propos. Nous gardons en mémoire que ce sont les analysants à « fonctionnement limite » qui ont conduit à élaborer de telles théories, les enjeux de la cure s’avérant davantage pour eux de l’ordre de l’amélioration de la fonction symbolisante, travail de liaison plutôt qu’analyse de problématiques représentées avant d’être refoulées. Notre position est toutefois de soutenir que cet amour de contre-transfert basal est actif dans toute analyse. Il s’exerce essentiellement dans la frange infraverbale de la rencontre analytique, celle qui se vit plutôt que de se dire en un échange sensoriel, corporel, moteur. C’est à ce niveau, pensons-nous, qu’un travail de symbolisation primaire s’opère à bas bruit pour autant que les qualités d’amour de contre-transfert restent opérantes et que l’analysant y soit réceptif.
13 Nous avons développé ce point de vue au 62e congrès des psychanalystes de langue française dans la part du rapport qui nous revenait sous le titre de « l’échange agi partagé ». Nous y défendions l’idée qu’en deçà de l’échange verbal propre à la « cure de parole » chemine, notamment, un courant inconscient d’échanges agis entre analysant et analyste. Au sein de ce mouvement, l’acte appelle l’acte : qu’il le veuille ou non, l’analyste est entraîné à répondre par des actes aux sollicitations agies de l’analysant. Nous avancions l’hypothèse que cet « échange agi partagé » comportait en soi une valeur transformatrice, avant que la prise de conscience et la verbalisation des scénarios condensés dans « l’Agieren » n’autorisent un travail plus classiquement analytique. L’échange agi mobilise chez l’analyste un investissement spécifique, forme de « sollicitude élaborative » liée à l’amour de contre-transfert qui contribue à un travail souterrain de symbolisation primaire et secondaire.
14 Notre exposé s’appuyait sur des exemples cliniques qui permettaient d’isoler clairement de tels moments analytiques. Dans la clinique, on le sait, registres, niveaux, courants s’interpénètrent en un écheveau dont le caractère inconscient, particulièrement quand il s’agit de la frange infraverbale qui retient notre attention, contribue encore à masquer les composantes. C’est souligner combien il est audacieux d’imaginer cerner les manifestations de cet « amour primaire » qui prend des formes difficiles à objectiver. Atitre d’exemple, citons ce que nous croyons être une expression de l’amour primaire, la musicalité, qui module une intervention parlée, l’assouplit, la fait réservée, soucieuse de ménager par le tact de sa formulation la sensibilité de l’analysant à l’interprétation.
15 Privilégier la prise en compte de l’intimité de ce « courant de base du contre-transfert » dans l’engagement affectif de l’analyste, a relancé pour nous, sous un angle nouveau, une interrogation qui nous intéresse tout particulièrement, celle des motivations inconscientes qui président au choix du curieux métier d’analyste et continuent à dynamiser l’intérêt pour sa pratique. Il fut un temps (le nôtre, jadis) où on évoquait dans les motifs inconscients qui sous-tendent l’exercice de l’analyse, la curiosité sexuelle, le sadisme, la maîtrise et autres dérivés de l’organisation psychosexuelle plus ou moins harmonieusement sublimés. Puis vint Alice Miller qui ébranla les milieux analytiques par l’évocation d’une vocation de soins de la dépression parentale inscrite dans le destin « d’enfants surdoués ». C’était ouvrir la réflexion sur le « courant primaire » et la place qu’il occupe dans la disposition à la sollicitude pour l’autre de l’analyste.
16 Le concept de réparation développé par M. Klein occupe ici une place importante. Rappelons qu’il s’agit d’un mécanisme, nous citons : « par lequel le sujet cherche à réparer les effets sur son objet d’amour de ses fantasmes destructeurs ». Propre à l’élaboration de la position dépressive, une « réparation suffisamment bonne » conduit à l’intégration d’une authentique sollicitude pour l’autre et nous paraît essentielle dans la pratique du métier d’analyste.
17 Réparation de l’objet abîmé comme disent les kleiniens, certes, mais également « autoréparation » des propres failles narcissiques de l’analyste. Dans le choix de l’exercice de la fonction analysante intervient, selon nous, une tentative de pallier la blessure narcissique fondamentale, le manque des origines, manque à être, manque à représenter, manque à être aimé. En cela, la pratique del’analyse représente, pour l’analyste, une structure portante essentielle à son équilibre psychique. L’amour de contre-transfert n’est pas innocent. Il revient à l’analyste de s’interroger sur la fonction que peuvent remplir pour lui ses analysants. Searles, notamment, a mis en garde contre l’utilisation du patient comme thérapeute de l’analyste.
18 Quoi qu’il en soit, chacun aujourd’hui en convient : c’est la rencontre des psychismes de l’analyste et de l’analysant qui constitue le champ transférocontretransférentiel, lieu du travail psychique commun aux deux protagonistes de la relation analytique. Selon notre point de vue, cet espace analytique est largement dynamisé par l’élan amoureux croisé entre les partenaires engagés dans l’aventure analytique. Il convient évidemment de souligner l’asymétrie des engagements respectifs de l’analyste et de l’analysant. Si nous défendons l’implication d’amour de l’analyste, il n’est ni de même intensité, ni de même qualité que celui de l’analysant, particulièrement quand il s’agit de ce que nous avons appelé « amour primaire ».
19 L’exercice de cet amour primaire ne se fait évidemment pas dans l’harmonie que la description qui précède pourrait laisser supposer. L’« amour basal » est en butte à de violentes ou sournoises attaques, tant externes qu’internes. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de la situation analytique que de constater combien cet amour dont l’analysant sollicite les manifestations est aussitôt suspecté, interpellé, blessé, meurtri. Bion parle des « attaques » des liens. La « réaction thérapeutique négative » interrogée par Freud est une forme plus torpide des résistances opposées à la force de l’amour.
20 L’analyste lui-même n’est pas à l’abri de résistances contre l’exercice de la sollicitude qu’il s’efforce consciemment de dispenser, mettant à mal la gestion de ses propres qualités symbolisantes, soit sous le coup des attaques de l’analysant, soit sous l’effet de mécanismes qui lui sont propres. Nous pensons aux travaux de P. Aulagnier sur la complexité de l’investissement de l’autre. Il en résulte des formes de dérives ou de pervertissement de l’amour de contre-transfert que nous nous proposons à présent d’explorer.
21 Le cas de figure le plus repérable, le plus connu aussi, est celui où l’analyste est en butte à des attaques qui s’adressent soit au cadre, soit à sa personne, soit à ses interventions. Ces attaques peuvent être bruyantes; elles peuvent aussi prendre une forme plus sournoise mais tout aussi corrosive pour l’analyste. Elles ont, de toute façon, un caractère désymbolisé. Elles abrasent l’aire transitionnelle, détruisent l’espace analytique, empêchent le processus de symbolisation d’opérer. Elles réduisent l’analyste à l’impuissance, l’acculant à une position d’objet partiel ballotté au gré des tempêtes transférentielles. Comme disent les kleiniens, l’analysant, bébé avide, détruit le sein dont il attend la bonne nourriture.
22 On sait la nombreuse littérature que cette impasse analytique a inspirée : comment résister à la sidération qu’induisent de telles attaques, comment assurer la survie psychique du couple analytique en détresse ? Pour notre part, en gardant le cap sur le référent que nous avons choisi de privilégier, l’amour de contre-transfert, nous évoquerons pour la première fois un allié indispensable, la haine de contre-transfert, chère à Winnicott. Dans la situation que nous venons de décrire, les efforts conscients de l’analyste consistent à tenter de continuer à penser, espérant prodiguer ainsi à l’analysant la permanence d’un amour dispensateur de psychisation. Cependant, derrière ces apparences volontaristes, comment l’analyste peut-il résister aux coups de butoir dont il est l’objet, sinon en mobilisant une violence de vie seule capable de maintenir vivace un amour de contre-transfert opérant ? C’est la présence active de la haine contre-transférentielle qui, paradoxalement, peut protéger le couple analytique de la rupture mais surtout de la collusion inconsciente sur un mode relationnel sado-masochique. C’est, dans nos considérations, la première évocation d’un risque d’analyse interminable alimentée par les bénéfices libidinaux inconscients d’une meurtrissure réciproque inlassablement répétée, forme d’amour délétère dont la psychopathologie de la vie quotidienne nous offre maints exemples.
23 Comment se prémunir contre ce risque ? L’idéal de « neutralité bienveillante » comme la réparation qui l’habite entretiennent chez l’analyste la répression des affects haineux qu’il éprouve. L’intérêt que nous accordons aux expressions agies inconscientes du contre-transfert confirme ici sa pertinence. Dans les situations dont nous débattons, la haine a toutes les chances de se manifester sous forme agie. Il revient à l’analyste de rester vigilant à l’émergence des expressions de haine, fussent-elles discrètes, et d’en assumer la reconnaissance. L’élaboration dans l’après-coup de l’apparition de tels indices est garant du maintien des qualités symbolisantes de l’analyste.
24 Nous en donnerons une très brève illustration. G. vient me trouver en circonstanciant sa démarche : s’il condescend à s’adresser à moi, c’est en ayant mûrement réfléchi. L’analyse lui paraît le seul moyen de sortir de son impasse existentielle. Il s’engage donc, mais il doit me prévenir qu’il n’y croit pas, les mots ne servent à rien etc. Et d’entreprendre notre chemin analytique ponctué, en effet, de « il l’avait bien dit, rien ne change… » A la veille des grandes vacances, il me tient un discours ambigu quant au fait que, puisque l’analyse ne l’aide pas, il n’est pas sûr de revenir en septembre… En fait, j’entends parfaitement qu’il reviendra mais qu’il se défend de trahir une quelconque émotion à l’approche des vacances. Et de m’entendre lui dire, impulsivement : « Donc, vous pensez ne pas revenir en septembre ?… », expression de mon ressentiment à son égard.
25 Si la haine de contre-transfert que nous venons d’évoquer peut contribuer à préserver l’exercice de l’amour de contre-transfert, sauvegardant ainsi le travail analytique, il est une forme d’attaque transférentielle qui reste la hantise de tout analyste, celle qui est sous-tendue par l’existence d’une organisation perverse chez l’analysant. Dans une telle situation, c’est l’amour de contre-transfert qui en est, justement, la première cible. Les manifestations perverses ici aussi parfois bruyantes mais le plus souvent subtiles, cachées, perfides, frappent l’amour de contre-transfert de dérision, fin de non recevoir qui soumet l’analyste à un vécu d’impuissance torturant. Cette situation peut avoir des conséquences dramatiques sur l’équilibre narcissique de l’analyste soumis à pareille entreprise de destruction. Même s’il est convaincu qu’une telle organisation perverse s’est construite comme protection contre une quête désespérée de dépendance affective, il n’en reste pas moins que nous touchons là aux limites de l’analysabilité, impuissance de l’amour de contre-transfert à atteindre certaines blessures trop bien protégées par une carapace caractérielle irréductible.
26 Si, dans la situation que nous venons d’évoquer, l’amour de contre-transfert se trouve barré par la résistance retorse que lui oppose le pervers, il est un autre piège qui tient davantage, celui-là, à une « faiblesse contre-transférentielle », « tache aveugle » selon Freud, vulnérabilité spécifique que nous croyons très répandue chez les analystes. Nous avons en effet souligné, dans le choix du métier d’analyste, l’existence d’un noyau construit autour d’un exercice en principe « sublimé » de la réparation, forme d’amour de contre-transfert porteur de symbolisation. Pour autant que l’analyste ne se laisse pas entraîner par le mirage d’une séduction narcissique (Racamier) exercée par le patient, soit que celui-ci utilise subtilement les traumatismes qu’il a vécus pour apitoyer l’analyste, soit qu’il le convainque inconsciemment du pouvoir qu’il détiendrait de combler son manque à être aimé. Sollicité au niveau d’une illusion de réparation omnipotente, l’analyste peut être entraîné dans une collusion soudée par son propre fantasme de toute-puissance. Selon l’expression de Winnicott, il se prend alors pour la mère au détriment de l’exercice de sa fonction symbolisante. Ici encore, nous pensons que pareille collusion se tisse essentiellement au travers d’un échange infraverbal, en deçà d’un processus analytique qui peut paraître de bon aloi s’il n’était miné par une réparation active sous-jacente, « mauvaise réparation » en l’occurrence.
27 La symbiose collusive que nous venons de décrire pêche par le refoulement, voire le déni chez l’analyste de toute composante de haine à l’égard d’analysants aussi émouvants : « On ne tire pas sur une ambulance ». Ici encore, seule une vigilance contre-transférentielle serrée permet de déceler le nouage d’une telle adhésivité dans le couple analytique. Une fois de plus, pareille complémentarité de fonctionnement porte en soi le risque d’analyse sans fin !…
28 Nous évoquerons une dernière dérive de l’amour de contre-transfert, celle qui est induite par une séduction incestueuse de la part de l’analysant. C’est revenir par ce biais à l’article de Freud sur l’amour de transfert. Nous avions souligné l’aspect passionnel de l’amour de transfert que décrit Freud, amour qui prend une forme de sexualisation à outrance. Aujourd’hui, cette façon de fonctionner est considérée comme une utilisation de la sexualité pour colmater les brèches d’un narcissisme défaillant et tenter d’obtenir, par une séduction sexualisée, un amour dont le réel enjeu est de sollicitude et de tendresse. Les manifestations d’un tel transfert témoignent d’un défaut de symbolisation et sont, le plus souvent, les cicatrices d’un passé de traumatismes si pas incestueux au moins incestuels (Racamier).
29 On se souviendra des mises en garde de Freud devant pareilles provocations amoureuses. Nous proposons l’hypothèse que lorsque ce type de noyau organisé, nous l’avons dit, sur l’utilisation d’un érotisme exacerbé contre la souffrance liée au manque fondamental, rencontre un noyau similaire chez l’analyste, ce dernier, sollicité dans ses propres modes de défense, encourt un risque important de passage à l’acte. On connaît les conséquences dramatiques de ces situations pour le patient sans doute mais également pour l’analyste. Là encore, l’amour de contre-transfert « incesté », violé, soude une collusion agie qui réduit à néant les qualités de symbolisation de l’analyste et met violemment à mal sa propre estime professionnelle, blessure narcissique parfois irréparable.
30 Si cette dernière dérive transféro-contre-transférentielle nous intéresse tout particulièrement, c’est qu’elle introduit une composante essentielle du fonctionnement psychique que nous avions jusqu’à présent laissée dans l’ombre. Il constitue en effet une forme d’expression charnière entre le « courant primaire » de l’amour de contre-transfert dont nous avons débattu jusqu’à présent et les formes d’amour modulés par la psychosexualité infantile, dimension à laquelle il est temps de rendre toute l’importance qui lui revient.
31 Le choix que nous avons fait d’isoler un « contre-transfert de base » sans tenir compte explicitement de ses liens avec le sexuel répondait à une finalité didactique. Il ne correspond nullement à la complexité du psychisme de l’analyste engagé dans la cure. Notre propos peut d’ailleurs paraître d’autant plus étonnant que, paradoxalement, nous sommes de ceux qui continuent à accorder une place prépondérante à l’organisation névrotique. Sur le plan du fonctionnement psychique, l’organisation œdipienne constitue pour nous une structure intégratrice déterminante. Sur le plan clinique, nous sommes sensibles à l’expression de la psychosexualité omniprésente dans l’espace analytique. Nous sommes en cela fidèles aux positions freudiennes qui privilégient l’énergie pulsionnelle libidinale même si nous étendons notre écoute à d’autres registres de fonctionnement. Et même si nous avançons que les avatars d’Eros qui habillent les manifestations amoureuses de formes propres à la sexualité infantile restent ancrés dans les amours les plus primitives, celles que nous avons évoquées jusqu’à présent.
32 Nous le répétons, c’est pour les besoins de notre démonstration que nous avons isolé la fiction d’un « amour primaire non sexualisé » en contrepoint d’un « amour psychosexuel », deux courants qui, sur le terrain, non seulement se dialectisent mais ne peuvent se dissocier l’un de l’autre. Leur intrication trouve ses racines dans la naissance même de la vie psychique, elle-même étroitement liée à l’expérience propre à la dyade mère/infans. Et, au sein de cette dyade, la réalité du sexe de l’enfant et le psychisme sexué des parents interviennent pour rendre caduque l’hypothèse d’un archaïque qui ne soit pas sexuel, ce dont rendent compte certaines théories actuelles. Parmi d’autres, la théorie de la séduction généralisée de Laplanche implique à sa manière la présence du sexuel dans la première rencontre mère/infans. Stoller relève cette même présence du sexuel dans le primaire, quand il accorde l’importance que l’on sait à l’assignation de sexe de l’infans par les parents dans la constitution de l’identité sexuée. Sexe réel de l’infans et projections fantasmatiques des parents trouvent à se conjuguer pour imprimer la matrice du sexuel dans l’organisation psychique naissante de l’infans.
33 Et, sous l’angle d’approche que nous privilégions, l’amour de contre-transfert, nous pensons que l’analyste engage dans l’espace transférocontretransférentiel non seulement la sollicitude « primaire » dont nous avons débattu jusqu’à présent, mais également l’organisation psychosexuelle qui le spécifie, porteuse des élans amoureux prégénitaux et génitaux, hétéro- et homosexuels qui s’adressent à son patient. Freud ne s’y était pas trompé. S’il a peu élaboré le concept de contre-transfert, c’est néanmoins, devant la constatation de l’existence de taches aveugles, cécité liée aux refoulements propres à l’organisation psychosexuelle, qu’il préconisa « l’analyse didactique » devenue l’analyse personnelle de l’analyste garante, en principe, d’une élaboration psychique de la « psychosexualité infantile » ainsi mieux maîtrisée, sublimée a-t-on pu dire. Aujourd’hui, l’accent est mis davantage sur les capacités d’autoanalyse de l’analyste des mouvements contre-tranférentiels qui l’habitent. Pareille discipline tient compte du fait que les empreintes du passé infantile restent prégnantes malgré l’analyse qui a pu en être faite.
34 Chaque analyse sollicite les zones sensibles de l’analyste en réponse à l’expression de la psychosexualité de l’analysant. Chaque analyse offre des occasions nouvelles d’engagement des élans amoureux de l’analyste, organisés en scénarios fantasmatiques selon les aléas de son évolution psychosexuelle, assurant l’absolue singularité des amours transféro-contre-tranférentielles propres à chaque rencontre analytique. C’est délibérément, et compte tenu du temps dont nous disposons, que nous avons choisi de ne pas interroger plus spécifiquement certaines constellations transféro-contre-transférentielles représentatives de rencontres fantasmatiques entre analysant et analyste comme l’une de nous l’a fait à propos des élans homosexuels de l’analyste femme dans sa rencontre avec l’homosexualité d’autres femmes.
35 Revenons aux attaques de l’analysant infligées à l’« amour primaire » de l’analyste, attaques dont nous avons dénoncé le caractère désymbolisé. Nous avons souligné les qualités de symbolisation que nous attribuons à l’amour de contre-transfert. C’est le moment de mettre en évidence la part qui revient à l’organisation fantasmatique psychosexuelle de l’analyste dans l’élaboration inconsciente des moments traumatiques auxquels il est soumis. Nous proposons l’hypothèse que les qualités symbolisantes que nous avons prêtées à l’amour de contre-transfert de l’analyste passent par le recours à l’élaboration de sa propre sexualité infantile et, en l’occurrence, à la scène primitive actualisée par la rencontre analytique et ses aléas. A contrario, nous avons donné un exemple, celui de la collusion incestuelle, qui illustre la faillite de cette capacité représentative chez l’analyste, faillite qui le conduit, dès lors, au passage à l’acte.
36 On le voit, la distinction entre deux pôles d’investissement dans le contre-transfert, un « courant primaire » associé à un « amour primaire » et un « courant sexuel » associé à un « amour sexuel » dans le contre-transfert, reste pour nous une hypothèse de travail heuristique. Pour clore notre propos, nous avons choisi de porter à la discussion des interrogations plus générales qui concernent cette dichotomie.
37 La première question que nous souhaitons voir débattre est celle de la gestion, chez l’analyste, de ces deux registres de l’amour de contre-transfert et, plus précisément, d’interroger l’utilisation défensive d’un registre d’intervention par rapport à l’autre. Nous avons le sentiment que bien des courants analytiques actuels dérivent vers une façon abusive de privilégier « l’amour primaire » au détriment de la prise en considération de l’organisation névrotique, quelles que soient par ailleurs les modalités de théorisation sur lesquelles s’appuie pareille position technique. La question reste posée : à quoi attribuer cette complaisance pour « l’archaïque » qui fait l’impasse sur l’organisation névrotique ? On peut penser qu’ aucun analyste n’est à l’abri de pareille dérive : quand le sexuel devient trop excitant, le recours au « primaire » s’avère une tentation. A l’inverse, le vécu de l’analyste face à certaines sollicitations qui réveillent chez lui des problématiques traumatiques « primaires » peut le conduire à privilégier le sexuel pour se défendre d’angoisses archaïques mal élaborées. Rappelons que Freud lui-même avouait sa réticence à assumer une position féminine-maternelle dans le contre-transfert.
38 Nous terminerons en évoquant une question que nous savons provocante : l’amour de contre-transfert a-t-il un sexe ? Parler psychosexualité infantile nous avait introduits dans l’univers de la différence des sexes dont nous avons interrogé les incidences psychiques. Acet égard, nous accordons toute l’importance qui lui revient au concept de bisexualité psychique, en particulier dans le psychisme de l’analyste. C’est elle qui lui permet de s’identifier à ses analysants, hommes ou femmes. C’est elle aussi qui lui permet d’assumer et de reconnaître les projections « sexuées » dont il est l’objet et donc de les analyser.
39 Toutefois, hommes et femmes se sont construits une identité sexuée dont l’élaboration s’appuie sur la réalité de leur sexe, travail qui se poursuit sans relâche tout au long de la vie. Cette spécificité psychosexuelle marque, nécessairement, l’engagement de l’analyste dans la cure. Sexe psychique, certes, mais peut-on penser que le sexe réel de l’analyste intervienne également pour moduler la forme d’amour de contre-transfert ? Peut-on penser un amour de contre-transfert féminin ou masculin qui engage des composantes attachées au sexe réel de l’analyste ? Et peut-on penser un infléchissement de cet amour selon le sexe réel de l’analysant auquel l’analyste soit différemment réceptif ? Introduire pareille dimension, celle du corps réel de l’analyste comme de l’analysant, corps témoignant charnellement de la différence des sexes, renvoie au dialogue infraverbal sur l’importance duquel nous avons insisté.
40 Pour illustrer nos interrogations, nous reviendrons à la situation déjà mentionnée, étudiée par l’un d’entre nous, celle de l’analyse de l’homosexualité d’analysantes femmes par des analystes femmes. Un homme analyste peut évidemment analyser l’homosexualité d’une femme dans un transfert fémininmaternel. Nous pensons néanmoins que l’implication psychique et corporelle d’une femme analyste devant les expressions d’homosexualité primaire et secondaire d’une autre femme engage des dimensions contre-transférentielles différentes, un amour homosexuel génital et primaire imprégné de sa propre homosexualité féminine. Cette rencontre spécifique introduit dès lors pour l’analysante une composante identificatoire particulière qui module son cheminement vers l’intégration de sa féminité, « comment la féminité vient aux femmes… »
41 Cette situation particulière peut être généralisée : comme nous l’exprimions plus haut, elle interroge les expériences de rencontres analytiques selon le sexe de l’analyste et de l’analysant. Nous émettons l’hypothèse que la forme d’amour contre-transférentiel qu’engage l’analyste femme ou l’analyste homme n’est pas la même et que sa qualité dépend également du fait que l’analyste s’adresse à un analysant homme ou femme.
42 Cette spécificité tiendrait, nous l’avons dit, à celle de l’évolution psycho-sexuelle qu’homme et femme ont eu à parcourir, à intégrer tant bien que mal, puis à élaborer dans leur propre analyse.
43 Mais, pour revenir à notre propos, l’articulation de l’amour de contre-transfert sexualisé et de l’amour de contre-transfert primaire, les élans amoureux homo- et hétérosexuels organisés autour de la fantasmatique psychosexuelles sont-ils les seuls à intervenir dans la différenciation entre amour de contre-transfert féminin et masculin ? Peut-on penser que la femme analyste dispose d’un potentiel « d’amour primaire » plus spontané, mieux intégré, du fait de sa composante « maternelle » assurée par l’identification primaire et secondaire à la mère ? En contrepartie, témoignerait-elle d’une plus grande difficulté à maintenir une tiercéité structurante, plus vulnérable à l’attrait d’une symbiose aliénante ? Et l’homme ? Serait-il, lui, plus « tiercéisant », fonction dont Lacan radicalisa l’incontestable importance. Sa virilité se manifesterait-elle sur un mode plus provocant au détriment de qualités de liaison, « refus du féminin » certes commun aux deux sexes mais plus violent, tout de même, chez l’homme ? … Nous livrons le débat à la discussion…
44 Chacun en convient, la reconnaissance de la différence des sexes est profondément structurante en même temps que porteuse de conflits et de rivalités. Nous en avons fait l’expérience dans notre travail commun. Si nous avons mené les considérations sur l’amour primaire de contre-transfert dans une atmosphère harmonieuse, nous nous sommes découverts des divergences conflictuelles quand il s’est agi de théoriser les spécificités de mode d’être liée au sexe réel de l’analyste. Encore une fois, nous en étions d’accord, la bisexualité psychique permet, en principe, d’assumer les positions contre-transférentielles propres aux deux sexes. Jacqueline Godfrind a défendu l’opinion selon laquelle la femme serait plus apaisante, l’homme plus excitant. Elle s’est retrouvée tout à coup devant une bruyante contestation maritale : la femme analyste est-elle vraiment si apaisante ? Et l’homme serait-il vraiment si dénué des qualités « maternelles » que les femmes s’arrogent avec outrecuidance ?
45 Cette joute passionnée, menée dans la liberté d’expression d’un débat conjugal, nous a rappelé l’existence d’une incontournable guerre des sexes, toujours prête à flamber. Cet éternel combat oppose les identités sexuelles des deux belligérants qui défendent les prérogatives qu’ils s’attribuent quand ils les estiment mises à mal.
46 Cette identité sexuelle, chaque analyste l’a construite selon son histoire personnelle, les identifications qui jalonnent son parcours, l’influence des charges projectives des parents sur le sexe biologique. Il l’a élaborée au cours de sa propre analyse. Dans la cure, c’est cette part d’identité qu’il soumet aux projections, malversations, déformations, interprétations de l’analysant. Freud avait déjà insisté sur l’utilisation que font les analysants des particularités de l’analyste. Et la réalité du sexe de l’analyste ne peut évidemment échapper à l’analysant qui ne se prive pas de solliciter un point aussi sensible, aussi vulnérable. C’est dire qu’on peut espérer chez l’analyste une intégration suffisante de son identité sexuelle pour résister aux attaques qui s’adressent à l’amour de contre-transfert sexué.
47 Mais ne nous y trompons pas. Cet amour de contre-transfert masculin ou féminin trouve son ancrage, nous l’avons répété, dans l’amour primaire même si, nous y avons également insisté, on ne peut le dissocier d’une composante sexuée. Au même titre d’ailleurs que l’identité sexuelle ne peut se penser sans ses assises identitaires basales. L’amour de contre-transfert sexué, engagé dans la création transféro-contre-transférentielle, chimère aux méandres mystérieux, sera inévitablement attaqué, déformé, idéalisé, adoré, meurtri. Alui de résister témoignant ainsi contre vents et marées de la « vivance » de l’amour de contre-transfert, fût-il masculin ou féminin.
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Résumé
L’investissement de l’analysant par l’analyste est dynamisé par l’amour de contre-transfert qui inclut un amour de contre-transfert psychosexuel et un amour de contre-transfert primaire. Ce dernier, témoin de la sollicitude de l’analyste pour l’analysant, est porteur de symbolisation; néanmoins, il peut donner lieu à des collusions préjudiciables au processus analytique. Mots-clés
Amour, Contre-transfert, Investissement
The Love of Counter-Transference The analyst’s investment of the patient is energised by the love of countertransference of both a psycho-sexual and primary nature. The latter form, which bears witness to the analyst’s solicitude for his/her patient, is highly symbolised ; nonetheless, it can give rise to collusions that may thwart the analytical process.Key-words
Love, Counter-transference, Investment
POUR CITER CET ARTICLE
Jacqueline Godfrind-Haber et Maurice Haber « L'amour de contre-transfert », Topique 1/2005 (no 90), p. 43-56.
URL : www.cairn.info/revue-topique-2005-1-page-43.htm.
DOI : 10.3917/top.090.0043.




