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S'inscrire Alertes e-mail - Topique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezInconscient du mal, mal inconscient.
Figures freudiennes du Bien et du MalAuteurPaul-Laurent Assoun du même auteur
144 rue Lecourbe 75015 ParisPar ce constat, Freud semble indiquer la retombée majeure de l’inconscient sur la question du bien et du mal et en quelque sorte la « leçon » que l’exploration psychanalytique peut en tirer : tel est le sujet qu’il méconnaît foncièrement, autant que son inconscient, l’amplitude de ses capacités à faire le pire… et le meilleur. Voilà qui met à l’ordre du jour la question de « l’inconscient du mal » et incite même à ressaisir la question de l’inconscient par celle du mal. Ne serait-ce pas une seule et même méconnaissance que celle de son inconscient et de son rapport intime et paradoxal au « bien » et au « mal » ? Encore faut-il, pour rendre intelligible cet énoncé, retracer le mouvement par lequel s’opère cette percée du savoir de l’inconscient sur la question du mal.
AVOIR MAL, FAIRE MAL, FAIRE LE MAL
2 La question du Mal introduit une dimension métaphysique que l’on a des raisons de penser a priori étrangères à la psychanalyse. Du moins faut-il ressaisir le mot en son sens le plus littéral. Le mal désigne la souffrance physique, soit la douleur. C’est aussi la peine, la douleur dite « morale ». Le mal est par extension un dommage – que l’on endure ou que l’on procure.
3 Le passage décisif se fait par la promotion de l’adjectif en substantif : le « Mal » se présente comme un principe, opposé au Bien, soit « l’aversif », par opposition au « désirable ». Il incarne la négativité au sein de ce couple manichéen : « Bien » et « Mal » viennent doubler la dualité du « bon » et du « mauvais ».
4 On appelle « bon » ce qui « a les qualités propres à sa destination », donc qui est « utile » à quelque point de vue que ce soit et « mauvais » ce qui est nuisible ou dé-pourvu de ces qualités propres à son « emploi » et à sa destination. Les termes s’appuient donc sur une conception téléologique sous-jacente. Cela donne lieu à s’interroger : « bon » et « mauvais » àquoi, pourqui ? Cela va de la signification pragmatique à l’acception « morale ». En passant du couple « bon »/« mauvais » à la dualité « bien »/« mal », on accentue, en même temps que la connotation morale et métaphysique, la source de confusion.
5 Ce rappel nous donne une première prise sur la question : où donc chercher, dans l’expérience de l’inconscient, la dimension du « mal » ? Qu’est-ce que le sujet ressent intimement comme « bon » ou « mauvais » ?
6 Pas moyen d’aborder cette question, malgré sa résonance métaphysique, que de se régler sur le couple « Gut/Böse» dans le texte freudien. Cela permet de saisir comment la question du mal se retrouve sur son chemin, en des occurrences décisives, qui mènent de la théorie du symptômeà la théorie de la culture.
POUR UNE THÉORIE DES « ÉVALUATIONS »
7 Dans la langue employée par le créateur de la psychanalyse, le terme gut – « bon » ou « bien » – a pour opposés : böse et schlecht. Est böse :cequi est mauvais dans l’ensemble des sens précédents ainsi que celuiqui est enclin à faire du mal aux autres.
8 Il apparaît d’abord qu’il s’agit là d’« évaluations » (Wertungen) (2).
9 Autrement dit le bien et le mal n’existent pas en dehors d’une évaluation. Le terme Wertung évoque le « jugement de valeur ». Tout le problème est de savoir où situer l’axe – proprement axiologique – de cette « évaluation ». Ce rappel basique – « bien » et « mal » sont le produit d’une évaluation – dégage la question : de quel point de vue se produisent ces « évaluations » – sachant que « l’on ne peut échapper à l’impression, comme le dit la phrase liminaire de Malaisedanslaculture, que les hommes se trompent généralement dans leurs évaluations », c’est-à-dire qu’ils « mesurent communément avec des fausses échelles (Massstäben) » et « sous-estiment les vraies valeurs (Werte) de la vie » (3).
10 Mais voici l’avertissement : « Ne nous laissons pas enfermer (einsetzen) trop vite avec les évaluations du Bien et du Mal » (4) : c’est au moment stratégique où il expose l’opposition des pulsions et de vie et de mort que Freud se met ainsi en garde. Ce n’est certes pas un hasard : pour comprendre qu’on touche là au réel, il faut se garder d’opposer « vie » et « mort » comme « bien » et « mal », en sorte que les pulsions de mort seraient mauvaises et les pulsions de vie bonnes. On sait que la vie pulsionnelle est faite de l’« alliage » des deux.
11 Il faut donc ramener la question même du mal au plan du réel, au-delà de la clôture des « évaluations ». Toute une tradition théologico-philosophique rencontre la question du Mal. La question freudienne est plus modeste : repérer ce que signifie, dans le réel inconscient, « mal » et « bien ». Mais on va voir se dégager une extraordinaire percée, en retour, sur ces questions que la psychanalyse s’interdit de penser en dehors de sa clinique.
DE LA MÉTAPHYSIQUE À LA MÉTAPSYCHOLOGIE
12 En premier lieu, les entités sont abordées métapsychologiquement comme la projection sous forme de principes supposés subsistants, de processus psychiques internes, selon le principe énoncé dans la Psychopathologiedelaviequotidienne (5). « La métapsychologie a pour but de « retransformer » cette « réalité sursensuelle » (übersinnlicheRealität) en « psychologie de l’inconscient ». On reconnaît là les grandes entités métaphysiques : «les mythes du paradis et du péché, de Dieu, duBienetduMal, de l’immortalité, etc. » (souligné par nous).
13 Tout part de « la connaissance obscure », c’est-à-dire de « la perception pour ainsi dire endopsychique de facteurs et relations de l’inconscient » (6) qui vient se refléter dans ces « constructions ». Il convient donc de chercher, en bonne logique freudienne, à quelle réalitéinternecorrespond cette dualité mythique du Bien et du mal, située, dans l’inventaire freudien, entre le paradis, le péché et Dieu d’une part, l’immortalité d’autre part.
LE MAL PULSIONNEL
14 C’est par cet imaginaire projectif que se notifie le réel du « mal ». Tout en effet commence avec le constat qu’il y a quelque chose de « mauvais » « dedans », entendons quelque chose ressenti comme mauvais par le sujet. Or, cela n’est autre que la pulsion, soit ce que le sujet éprouve par ailleurs comme « bon » eu égard à son principe de plaisir.
15 Freud parle ainsi de « ce refoulé mauvais » (diesesböseVerdrängte), dénié par le moi. Conclusion : « la conscience elle-même est une formation réactionnelle au mauvais (dasBöse) qui est dépisté dans le ça » – sauf à ce que, selon « le mot de Platon », « le vertueux se contente de rêver ce que le mauvais (der Böse) fait dans la vie » (7).
16 Il est par ailleurs formel : « Il va de soi que le ça ne connaît pas d’évaluations, pas de bien et de mal, pas de morale » (keineWertungen, keinGuteund Böse, keineMoral) (8). Le ça n’est pas immoral ni démoniaque, mais radicalement « a-moral ». Comment donc dire à la fois que le « mauvais » est dansle ça et que le ça n’a aucune notion du « bien » et du « mal » ? Il faut supposer que c’est le moi qui éprouve comme « mal interne » le mouvement pulsionnel.
17 Reste qu’il y a bien un Böse inhérent à la pulsion, quoique l’on ne s’en avise qu’au moment où il est refusé, soit refoulé et dénié. De plus, Freud a soin de rappeler que « le moi s’étant développé à partir du ça, il forme une unité biologique avec lui » (9), en sorte que leurs destins sont liés, pour le pire et le meilleur. Il faut donc penser qu’il y a bien un sentiment du « mal », qui crée un lien des plus intime entre le moi et son ça…
18 On notera que Melanie Klein a déplacé les qualificatifs « bon »/« mauvais » en les appliquant à des « objets » censés réellement distincts, à l’intérieur de la sphère pulsionnelle. L’usage kleinien a ainsi accrédité un réalisme fantasmatique des objets contre lequel Freud s’immunise en quelque sorte en en faisant des virtualités de la pulsion elle-même : point de « bons » ou « mauvais objets », mais du« mauvais » ou du « bon » pulsionnels.
LE SYMPTÔME-CHÂTIMENT OU LA MOTION DE DÉFIANCE
19 On trouve là les toutes premières formulations freudiennes qui indiquent qu’avant la formation du symptôme, il y a bien un mouvement originaire de « cabrement » du moi face à ce mal interne. Ainsi de ce passage décisif du manuscrit N qui stipule que « le symptôme est utilisé en guise de châtiment (àcausede pulsions mauvaises) » (souligné par nous) (10). Ce « mauvais », c’est le pulsionnel ressenti comme tel. Mais « le symptôme agit en posant des obstacles, réactions dues à une méfiance de soi ». Ce trajet de la « méfiance de soi » au « châtiment auto-infligé » ouvre ladimensiondumalaucœurdusujet.Tout commence avec ce quelque chose venant de l’intérieur dont le sujet ne veut pas.
20 En contraste avec l’idée d’une pulsion ordonnée au principe de plaisir, ensuite jugée dangereuse – eu égard aux facteurs d’empêchement réel et symbolique –, il y a là à penser l’idée d’un refus viscéral primaire de la pulsion comme telle. Le moi exprime une motiondedéfiance préalable à la pulsion.
21 Cela serait à traduire au sens le plus élémentaire et le plus littéral : « qu’est-ce que c’est que ça ? ! ». Ainsi, la pulsion, ce « souverain bien » basique de l’économie psychique, se notifierait au sujet, par un violent paradoxe, par un sentiment de « mal » et de refus corrélatif – une sorte de « c’est mal ! » réflexe, si ce n’est instinctif. A croire que le sujet, qui tend foncièrement à la satisfaction pulsionnelle, n’aime pas sa pulsion (sauf à rappeler que la pulsion, elle, n’a pas à « aimer » ou pas son objet (11)) ou qu’il l’éprouve comme un danger dont il s’alerte. La « conscience » vient instituer cette défense et cette méfiance réactives, secondairement à ce mouvement primitif.
22 On en voit la retombée considérable pour la dimension du symptôme : tout s’embraye parce que lemoiamalàsapulsion, qu’elle lui faitmal ou qu’il la ressentcommeunmal.
LE MAL ET LA CENSURE
23 Or ce qui désigne la coupure entre mal (mauvais) et bien (bon) pour le sujet est le processus et l’instance de censure. Ce que démontre le rêve, c’est bien les manifestations des « mauvaises motions pulsionnelles censurées » (12). Une fois acquis que böse désigne ce que le sujet éprouve comme « mauvais », soit le « pas-bon » qui le menace du dedans, Freud soulève à cette occasion la question : « ce n’est pas notre intention de dénier les tendances nobles de la nature humaine ». Suit une sorte de justification, non sans ironie : « Nous ne nous attardons sur le mal dans l’homme (demBösenim Menschen) avec un accent plus puissant que parce que les autres le nient, par quoi la vie psychique humaine ne devient pas meilleure, mais incompréhensible ».
24 Autrement dit, soustraire le mal rend le fait humain inintelligible et n’arrange rien.
25 Le voici du même coup engagé dans la question du Bien et du Mal : « Si nous abandonnons l’évaluation éthique unilatérale, nous pourrons certainement trouver la formule la plus exacte pour la relation du bien au mal dans la nature humaine » (13). Texte capital pour notre problématique : l’inconscient et le pulsionnel modifient l’économie de la question en obligeant à penser la puissance du mal interne. Seulement celui-ci n’est pas qu’un défi sauvage au « bon ». La psychanalyse n’accrédite pas plus un angélisme qu’un démonisme (angélisme retourné) : elle oblige à penser cette relation du sujet au mal, celle-ci se traduisant par l’action de la censure, soit ce processus qui ne laisse pas passer la motion désirée et pourtant indésirable. Il arrive à Freud de dire qu’il y a lieu d’« honorer » la censure, comme maîtresse d’œuvre du rêve.
26 L’axe est donc celui de la puissance proportionnelle de la motion pulsionnelle et de l’action censurante : or, c’est le lieu même du « mal ». Il y a lieu de penser à la fois la force de la pression du « mauvais » et la force avec laquelle le sujet « se cabre » contre ce « mauvais ». Ce qui ressort, au bout de la « déformation du rêve », c’est un travail de l’inconscient sur le mal. C’est ce qui donne la complexité des formations inconscientes.
DU MAL DU DEDANS AU MAL DU DEHORS
27 Un tournant déterminant est celui où émerge la logique de ce dé-partage du « bon » et du « mauvais ». C’est par le phénomène de dénégationqu’elle vient à l’expression. La formule en estclaire : « Le moi-plaisir originaire veut… s’introjecter tout le bien (alles Gute), rejeter de soi tout le mauvais (alles Schlechte). Le mauvais, l’étranger au moi, ce qui se trouve à l’extérieur lui est tout d’abord identique » (14).
28 Le trajet précédent permet de s’aviser que cette formule bien connue à propos de la dénégation prolonge et confirme une idée « proto-analytique », celle de la défiance originaire de soi. Le « mal » se signale donc par cette tendance originaire à l’expulsion. Le moi ne se reconnaît pas dans le « mauvais ». Il s’agit de savoir « si une chose (objet de satisfaction) possède la “bonne” propriété ».
29 On note que, pour faire droit à cette dynamique du refoulé, nous sommes renvoyés à une théorie logique du jugement, d’affirmation – « bon » et « mauvais » apparaissant comme corrélats du jugement d’existence et d’attribution.
LE SENTIMENT DU MAL ET L’AUTORITÉ
30 On touche là à l’extrémité du « versant objet » de la question. Ce qui en montre le basculement du côté de l’autre, c’est le « sentiment de culpabilité » (Schuldgefühl) : « On se sent coupable ou pécheur quand on a fait quelque chose que l’on reconnaît comme mal ». Tout est-il clair ? Pas tout à fait, puisqu’il suffit d’avoir l’intention de faire le mal pour se sentir coupable.
31 L’intention, dans l’ordre inconscient, vaut exécution. Cela montre que ce n’est pas parce qu’on se sent coupable que l’on a un sentiment du mal, mais que le sentiment du mal préexiste au sentiment de la culpabilité.
32 Voilà qui requiert une généalogie. Freud fait une mise au point tranquille sur le couple du mal et du bien. Voici le constat : « Une faculté de distinction originaire pour ainsi dire naturelle entre le bien et le mal, on doit la refuser ». Si le sens du bien et du mal n’est pas natif, comment notre « petit d’homme » en vient-il à ce sentiment, par ailleurs précoce et irréfutable, voire taraudant, de bien et de mal ? Par la détresse et la dépendance. Voici donc la définition du mal, par où Freud se distingue tranquillement de toutes les définitions reçues : « Le mal est donc au début ce à cause de quoi on est menacé de perte d’amour ».
33 Le mal tient donc à l’angoisse, cet affect-signal (15). Est « mal » « ce qu’on doit éviter par angoisse de cette perte ». Si on le traduit en sa dimension anthropologique, cela donne à entendre que le sujet fait l’expérience du mal à travers l’angoisse en sa double dimension, du « mauvais » pulsionnel et de la menace de perte d’amour.C’est là que l’on peut localiser l’épicentre de l’inconscient du mal.
34 Voilà pourquoi « il importe peu qu’on ait déjà fait le mal ou qu’on veuille le faire, dans les deux cas le danger n’intervient que si « l’autorité » la découvre et celle-ci se comporterait semblablement dans les deux cas » (16). Pas de sentiment du mal donc originairement sans cette référence à l’« autorité » parentale. Le terme « autorité » est important : il renvoie au « pouvoir de commander », coercitif – obligeant à faire quelque chose – et par extension au crédit, à l’influence et à l’ascendant. C’est tout cela que condense l’expression freudienne d’« influence étrangère » (fremderEinfluss).
35 Le mal s’insinue dans le sujet à la fois du dedans – par la défiance interne – et du dehors – par la pression de l’autorité parentale. Le sentiment du mal est le sentiment d’avoir fait quelque chose de mauvais eu égard à une autorité susceptible de sanctionner, sur le registre déterminant : soit retirer son amour, sanction mortifiante.
36 Le sentiment du mal naît donc de cette question angoissée : « qu’est-ce que j’ai fait, que je risque de faire qui me menacerait de la perte de l’amour parental ? » C’est donc l’affect de domination de l’« autorité » en sa double acception, de pouvoir et de tutelle affective. Autrement dit : « c’est l’autorité des parents, essentiellement celle, illimitée, du père menaçant avec le pouvoir de punition qui exige de l’enfant des renoncements pulsionnels, qui détermine pour ce même enfant ce qui lui est permis et ce qui lui est interdit. Ce qui chez l’enfant s’appelle « gentil » ou « méchant » (schlimm) est nommé, quand la société et le surmoi sont venus à la place des parents, « bon » et « mauvais » (« gut » und « böse »), vertueux ou vicieux » (17). « L’autorité du père » se perpétue ainsi par le « renoncement pulsionnel » qui en prend le relais. Principe de « l’angoisse sociale ».
37 On sait comment le sujet masochiste a l’art de faire jouer cette position, étant identifié dans son fantasme à un « enfant méchant » (ein schlimmes Kind) en détresse qui mérite et exige d’être puni (18). On sait aussi comment les enfants déjouent la pression de la « conscience de culpabilité » en devenant « méchants » pour « provoquer la punition » (19) qui les pacifie. Tout cela parle des stratégies d’angoisse où « faire mal » tient lieu d’appel à la loi. On sait enfin comment le pervers fait du Mal le ressort de sa transgression érigée en véritable impératif.
38 Ainsi, si le pulsionnel est le réel du « mal », qui trouve son expression imaginaire projective dans la croyance au Mal, l’angoisse de l’Autre en fournit la dimension symbolique.
LE SYMPTÔME, EXPÉRIENCE DU MAL
39 Cela donne vue sur ce que l’on peut appeler, par un retournement qui n’est pas que rhétorique, le malinconscient. Celui-ci a un nom psychopathologique : le symptôme.
40 Le symptôme, en rupture formelle avec l’usage médical, où il désigne une dysfonction ou une lésion, révèle sa vraie dimension comme une expérience singulière du mal.
41 L’envers de ce rapport à l’autorité est la dimension diabolique. Ce que montre le « pacte avec le diable », c’est la situation dans laquelle échoue un sujet pour trouver un répondant de ses pulsions mauvaises. Le diable lui-même apparaît comme le produit projectif de ces pulsions mauvaises, mais qui intervient à un moment historique : il entre en scène, comme le montre le cas de “névrose diabolique”, quand le sujet expérimente la dépression (20), soit le « coup de moral » face au désir.
42 Le cas du peintre Haitzmann (21) montre le trajet qui va de la dépression réactionnelle à la mort du père et à la perte de la capacité de création, inhibition au travail qui traduit le vécu mélancolique ambivalent – celui qui prend forme dans les convulsions, visions, syncopes et douleurs – au “transfert diabolique”.
43 C’est de ne pouvoir faire le départage entre ses motions amoureuses et agressives envers le père que le sujet s’engage dans cette impasse qui lui fait chercher un père de remplacement. Inféodé à « l’être suprêmement mauvais », prisonnier du Mal, c’est aux pères et surtout à la puissance de la Vierge Marie qu’il doit son retour au Bien avec l’annulation providentielle du pacte diabolique.
44 La rechute qui suit cette rémission présente un étrange phénomène : délivré du diable, le voilà assiégé par des hallucinations qui cette fois introduisent la figure du Christ de façon plus féroce encore.
45 Bref, le possédé angoissé du Mal, une fois délivré, se retrouve confronté à pire, soit l’angoisse du Bien ! Cela pourrait figurer la place du sujet en ce point de bascule indépartageable.
MAL COLLECTIF ET MALAISE DANS LA CULTURE
46 Cela donne vue sur la dimension collective du « mal ».
47 Dire qu’il y a un malaise dans la culture, c’est signifier qu’il y a un « mal » au cœur du collectif. Freud repère très tôt, à travers la « nervosité moderne », ce « ver dans le fruit » de la culture, « bâtie sur la répression pulsionnelle » (22).
48 C’est ce qui constitue le « surmoi de culture », ancré dans ce rapport au « mal », à travers l’intériorisation du sentiment de culpabilité croissant en strict parallélisme au « progrès » de la culture.
49 Cela amène à penser la méchanceté foncière du sujet, avec ses concomitants, haine (23) et cruauté (24). La question de la Kulturest là : dans quelle mesure son « progrès » peut-il endiguer cette tendance foncière au « mal » ?
50 L’« amour du prochain », essai le plus radical pour tenter de l’aimer, prochain, jette en fait le sujet dans une logique de déni du mal.
51 Ce qui s’ouvre alors est la pulsion de mort, en ses effets de retour déliaisifs dans le collectif.
LE MAL INEXTIRPABLE : LA VÉRITÉ DE LA GUERRE
52 Il est une conjoncture qui semble imposer un développement sur la question du bien et du mal, au nexus de la pulsion et de la culture : c’est la guerre.
53 Ce n’est donc pas un hasard si l’un des développements les plus explicites de l’œuvre de Freud sur le bien et le mal se trouve dans ses Considérationssurla guerreetlamort.
54 La guerre met en effet en cause la moralité (Sittlichkeit) et oblige à s’interroger, dans l’actualité, sur une question autrement refoulée : comment se représenter « le processus par lequel un homme particulier parvient à un plus haut degré de moralité ? » (25). On se trouve devant une alternative classique : une noblesse originaire ou la présence de « mauvais penchants » (bösen Neigungen) qui auraient été extirpés (ausgerottet) sous l’effet de « l’éducation et de l’environnement culturel », les transformant en « penchants au bien » (Neigungen zum Gute). Le test de la guerre, dans la conjoncture du conflit mondial, est éloquent : d’une part, l’Etat qui dit vouloir le bien de l’individu en temps de paix, jette alors les masques; d’autre part, la violence avec laquelle le mal resurgit chez « l’éduqué ».
55 Il n’y a décidément « pas d’extirpation » (« Ausrottung »)du mal » (le terme, cette fois, est placé entre guillemets). Telle est la vérité des temps de guerre – qui justifient au reste l’intérêt continu du créateur de la psychanalyse pour cette dimension polémologique (26). Ils devraient dissuader définitivement ceux qui seraient tentés de « briser une lance » pour « l’exclusion du mal de la constitution psychique de l’homme » (27).
BIEN ET MAL DANS LA COMMUNAUTÉ : L’OPPROBRE
56 Tout part des « motions pulsionnelles », qui « ne sont pas en soi bonnes ni mauvaises ». Il s’agit d’une évaluation sociale : « Nous les classons, elles et leurs expressions, d’une telle façon d’après leur relation aux besoins et aux exigences de la communauté humaine » (menschlichenGemeinschaft) (28).
57 Sont référées au mauvais et au mal et honnies (verpönt) comme mauvaises par la société celles qui sont justement les plus primitives, soit les pulsions « égoïstes et cruelles ».
58 Ces formules semblent accréditer une sorte de réduction « sociologique », étonnante chez celui qui met l’accent sur la causalité interne, pulsionnelle – du moins si l’on méconnaît la dimension sociale du savoir de l’inconscient.
59 Ce qui se dégage c’est la problématique de l’opprobre (Verpönung) – notion complexe (29) qui marque le retour dans le social et la résurgence d’une aversion au cœur du collectif.
L’ÉNONCÉ PARADOXAL
60 Tout ce rapport du texte freudien à la problématique du mal permet de faire entendre « l’énoncé paradoxal » (den paradoxen Satz) en lequel se récapitule sa « philosophie » du bien et du mal, acquise sur le terrain de son anthropologie clinique, soit que « l’homme normal n’est pas seulement plus immoral qu’il ne le croit, …mais aussi beaucoup plus moral qu’il ne le sait » (30).
61 Cela permet de lui donner sa radicalité : le sujet dans son rapport au désir, à l’interdit et à la mort a un rapport beaucoup plus puissant au mal qu’il ne le croit, et un rapport au bien beaucoup plus puissant qu’il ne le sait.
62 La démarche analytique, dans le mouvement puissant et inégalable introduit par Freud, met le sujet face à ce rapport inéluctable au « mal » qui alimente ses symptômes et ses rêves, faute de quoi il demeurerait inintelligible – ce qui contraste, notons-le, avec l’eudémonisme naïf qui est l’idéologie sous-jacente des conceptions comportementales du symptôme.
63 L’inconscient recèle bien une théorie du mal assez radicale; mais point de tendance à hypostasier le Mal en principe démoniaque, tant le sujet tient à un certain « bien » – pas celui du « service des biens » ou du bien qu’on lui veut et qui, comme on le sait, le rend malade –, mais cet « objet » de désir qui décide de son rapport proportionnel au mal. Freud aura donc bien, selon son expression, trouvé la plus exacte « formule » du dosage entre bien et mal dans l’économie désirante. C’est dans cet entre-deux qu’œuvre l’inconscient.
« EST-IL BON, EST-IL MÉCHANT ? »
64 Ce trajet, du symptôme à la culture et retour, permet de réentendre la formule dont nous sommes partis, qui montre qu’il y a bien une réponse freudienne à la question à laquelle Diderot donne sa version dramatique épurée. Freud reprend la question où Kant l’avait laissée : le Souverain bien est destitué par le principe de la « loi morale » : mais dès lors que le sujet est confronté à sa liberté comme sujet moral, il est confronté à la possibilité du mal en lui – sauf à penser un « mal radical » (31). Aporie kantienne entre la « raison pratique » et l’idée d’un « mal radical » que le sujet rencontre au cœur de son symptôme – version freudienne de la « raison pratique » et de son envers – soit la dimension inconsciente de la jouissance.
65 Voici ce qui apparaît après la traversée du savoir freudien : le sujet est plus radicalement méchant qu’il ne le croit, mais cela ne l’enchaîne pas à quelque fatalité démoniaque. Si le sujet est meilleur – « davantage bon » – qu’il ne le croit, c’est que son désir travaille dans l’entre-deux. Freud barre ainsi la route à tout « méliorisme » – pas de « pulsion de perfectionnement » décelable en l’homme (32) –, théorie des « bons sentiments » et idéal pastoral dont on sent les résurgences dans le langage néo-pastoral des thérapies postfreudiennes (33), mais aussi bien à quelque « démonisme », cette fascination du Mal qui est une version de la postmodernité, trouvant des accents néo-nietzschéens de « par-delà le bien et le mal » étrangers à Freud (34).
66 Ce n’est pas non plus quelque « juste milieu ». On notera la dissymétrie subtile des deux « moitiés » de la formule, soigneusement étudiée par Freud.
67 Que l’homme soit moins moral et plus méchant qu’il ne le croit relève du constat clinique fondamental : sur cette « affirmation » repose l’essentiel des « trouvailles de la psychanalyse », la psychanalyse expérimentant, depuis la scène inconsciente, la « méchanceté » du sujet le plus vertueux. Il ne faut pas mâcher ses mots : « la croyance au « bien » (die« Gütte ») de la nature humaine est l’une de ces mauvaises illusions dont les hommes attendent un enjolivement et un allégement de leur vie, alors qu’elles n’apportent en réalité que dommage » (35). Bref, la croyance au bien ou déni du mal est une illusion nocive qui produit du mal. Nocivité de l’idéalisme dont Freud montre les dégâts jusque dans la politique (36).
68 Mais voilà la « seconde partie » de l’adage : que l’homme soit plus moral et moins méchant qu’il ne le pense, à cela la psychanalyse n’a, disons, rien à objecter – dans la mesure où le sujet « méchant » demeure pris dans un rapport à la loi auquel ses symptômes et ses angoisses comme ses transgressions (37) rendent une façon d’hommage – sauf à penser les effets délétères de la pulsion de mort dont Freud a bien prophétisé les effets en son temps (38).
69 C’est cette non-objection qui laisse ouvert l’espace du sujet à la question de savoir s’il est prêt, passée l’épreuve du « mal radical » de l’angoisse, à vouloir son bien propre, celui qui l’ordonne à la vérité du désir…
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
(1) S. Freud, Le moi et le ça, ch. V, G.W.XIII, 282, n.1 (Nous citons désormais d’après les GesammelteWerke, Fischer Verlag en retraduisant les passages concernés).
(2) S. Freud, « La responsabilité morale du contenu des rêves », in Quelquescompléments àl’ensembledel’interprétationdurêve, 1925, G.W.I, 567-568.
(3) S. Freud, Malaise dans la culture, ch. I, G.W.XIV, 421.
(4) S. Freud, Pourquoi la guerre ?, G.W.XVI, 20.
(5) S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, ch. X, G.W.IV, 288.
(6) op.cit., p. 287.
(7) S. Freud, L’interprétationdurêve, ch. VII, G.W.II-III, 625.
(8) S. Freud, Nouvelles conférences de psychanalyse, XXXIe, « La décomposition de la personnalité psychique », G.W.XV, 81.
(9) Cf. Le Moi et le ça, et l’Abrégé de psychanalyse.
(10) Manuscrit N, 3 mai 1897, in La naissance de la psychanalyse,P.U.F., p. 185.
(11) S. Freud, Pulsions et destins des pulsions,G.W.X, 229.
(12) S.Freud,Leçons d’introduction à la psychanalyse, XXe,« la censure durêve », G.W.XI,147.
(13) op.cit., G.W.XI, 148.
(14) S. Freud, La dénégation, G.W.XIV, 13.
(15) P.-L.Assoun, Leçons psychanalytiques sur l’angoisse, Anthropos/Economica, 2002; 2004.
(16) S. Freud, Malaise dans la culture, ch. VII, G.W.XIV, 483-484.
(17) S. Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, 2e partie, « Renoncement pulsionnel », G.W. XVI, 228.
(18) S. Freud, Le problème économique du masochisme, G.W.XIII, 374 et notre commentaire in Leçons psychanalytiques sur le masochisme, Anthropos/Economica, 2003.
(19) S. Freud, « Les criminels par conscience de culpabilité », in Quelques types de caractères à partir du travail psychanalytique, G.W.X, 390.
(20) P.-L. Assoun, « La dépression, un concept psychanalytique ? Être-dépressif et inconscient », in Synapse. Journal de Psychiatrie et Système Nerveux Centraln°210, décembre 2004, p. 11-16.
(21) S. Freud,
(22) S. Freud, La « morale sexuellecivilisée » etla nervosité moderne et notre commentaireinFreudetlessciencessociales. Psychanalyseetthéoriedelaculture, Armand Colin, 1993, p. 43 sq.
(23) P.-L. Assoun, « Portrait méta psychologique de la haine », in P.-L. Assoun, M. Zafiropoulos, La haine, la jouissance et la loi, Anthropos/Economica et P.-L.Assoun, « La haine surmoïque. Haine dans la culture, haine de la culture », colloque de la SPP novembre 2004, à paraître, P.U.F., 2005.
(24) P.-L. Assoun, « Artaud métapsychologue ou la cruauté sans remède », in « Théâtres de la cruauté. Hommage à Antonin Artaud », sous la direction de Camille Dumoulié, Editions Dejonquère, 2000, pp. 32-41.
(25) S. Freud, Considérations sur laguerre et la mort, G.W.X, 331.
(26) S. Freud, Pourquoi la guerre ?, in « Individus et politique », Hermès, Editions du CNRS, 1989, notre commentaire, p. 275-286 et notre contribution « L’inconscient de la guerre. Pulsion de guerre et désir de paix », in Penser la guerre penser la paix, Editions Pleins Feux, 2001, p. 57-74.
(27) S. Freud, Leçons d’introduction à la psychanalyse, Ixe, G.W.XI, 147.
(28) S. Freud, Considérations sur la guerre et la mort, G.W.X, 332.
(29) P.-L. Assoun, Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, Armand Colin, Cursus, 1993, p. 93 sq.
(30) S. Freud, Lemoietleça, ch. V, G.W.XIII, 281-282.
(31) E. Kant, Essai sur la religion dans les limites de la simple raison, 1793.
(32) S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, ch. VI, G.W.XIII, 44.
(33) P.-L.Assoun, « La résilience à l’épreuve de la psychanalyse », in Synapse n°198, octobre 2003, pp. 25-28.
(34) P.-L.Assoun, Freud et Nietzsche, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 3e éd., 1999.
(35) S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, XXXIIe, G.W.XV, 110-111.
(36) P.-L. Assoun, « Freud et la politique » in L’entendement freudien. Logos et Anankè, Gallimard, 1984.
(37) P.-L. Assoun, Le pervers et lafemme, Anthropos/Economica, 1995.
(38) P.-L. Assoun, « La prédiction freudienne. Pour une métapsychologie de la haine pure », in
Résumé
Il s’agit de dégager la signification fondamentale du « mal » dans la dimension du sujet inconscient : ne serait-ce pas une seule et même méconnaissance que celle de son « inconscient » et de son rapport intime et paradoxal au « bien » et au « mal » ? Cela suppose de retracer le mouvement complexe par lequel s’opère cette percée du savoir et de l’expérience de l’inconscient sur la question du mal, par une analyse serrée de l’ensemble des occurrences du couple « bien-mal » dans le corpus freudien. Ce qui se dessine alors est une problématique et une dialectique du « mal inconscient » – du rejet de la pulsion à la constitution de la culpabilité par l’angoisse de l’autorité parentale – et de « l’inconscient du mal», de la scène du symptôme – projection et dénégation, angoisse jumelée du mal et du bien – à celle du mal collectif (« malaise de la culture »). Ce trajet permet de faire entendre la contribution freudienne paradoxale et irremplaçable à l’éthique, entre rapport à la loi et « mal radical », soit que « l’homme est beaucoup plus immoral qu’il ne le croit et beaucoup plus moral qu’il ne le sait ».Mots-clés
Mal, Métapsychologie, Projection, Pulsion, Censure, Angoisse, Culpabilité, Autorité, Dénégation, Symptôme, Culture, Malaise
The Unconscious of Evil, Unconscious Evil This article aims at identifying the fundamental meaning of ‘evil’within the dimension of the unconscious subject : we ask whether ignorance of one’s ‘unconscious’is not synonymous with ignorance of our paradoxical but closely bound relationship with ‘good’and ‘evil’. We thus retrace the complex dynamics behind the process of unravelling and experiencing the unconscious by closely analysing examples of good-evil pairings in Freud’s works. This analysis presents us with the dialectics of ‘unconscious evil’– from the rejection of drives to the guilt set up through the anxiety of parental authority – to a state of ‘unconsciousness of evil,’the scene of symptoms – projection and denegation and the anxiety of both good and evil – to that of collective evil (« cultural malaise »). This journey allows us to explore Freud’s paradoxical but unique contribution to the field of ethics through what he says about our relationship to law and ‘radical evil,’showing that ‘man is much more immoral than he thinks he is, but much more moral than he knows he is.’Key-words
Evil, Meta-psychology, Projection, Drive, Censorship, Anxiety, Guilt, Authority, Denegation, Symptom, Culture, Malaise
PLAN DE L'ARTICLE
- AVOIR MAL, FAIRE MAL, FAIRE LE MAL
- POUR UNE THÉORIE DES « ÉVALUATIONS »
- DE LA MÉTAPHYSIQUE À LA MÉTAPSYCHOLOGIE
- LE MAL PULSIONNEL
- LE SYMPTôME-CHÂTIMENT OU LA MOTION DE DÉFIANCE
- LE MAL ET LA CENSURE
- DU MAL DU DEDANS AU MAL DU DEHORS
- LE SENTIMENT DU MAL ET L’AUTORITÉ
- LE SYMPTôME, EXPÉRIENCE DU MAL
- MAL COLLECTIF ET MALAISE DANS LA CULTURE
- LE MAL INEXTIRPABLE : LA VÉRITÉ DE LA GUERRE
- BIEN ET MAL DANS LA COMMUNAUTÉ : L’OPPROBRE
- L’ÉNONCÉ PARADOXAL
- « EST-IL BON, EST-IL MÉCHANT ? »
POUR CITER CET ARTICLE
Paul-Laurent Assoun « Inconscient du mal, mal inconscient. », Topique 2/2005 (n° 91), p. 23-35.
URL : www.cairn.info/revue-topique-2005-2-page-23.htm.
DOI : 10.3917/top.091.0023.




