2006
TOPIQUE
Argument
Évelyne Tysebaert
Dans son texte « Constructions dans l’analyse »
[1], Freud dépeint ainsi les
deux pièces du travail analytique qui se jouent chez les protagonistes en
présence :
« Nous savons tous que l’analysé doit être amené à se remémorer
quelque chose qu’il a vécu et refoulé, et les conditions dynamiques de ce
processus sont si intéressantes qu’en revanche l’autre partie du travail, l’action
de l’analyste, est reléguée à l’arrière-plan. De tout ce dont il s’agit, l’analyste
n’a rien vécu ni refoulé; sa tâche ne peut pas être de se remémorer quelque
chose. Quelle est donc sa tâche ? Il faut que, d’après les indices échappés à
l’oubli, il devine ou, plus exactement, il construise
ce qui a été oublié. La façon
et le moment de communiquer ces constructions à l’analysé, les explications
dont l’analyste les accompagne, c’est là ce qui constitue la liaison entre les deux
parties du travail analytique, celle de l’analyste et celle de l’analysé. »
Dans ce même texte, Freud précise les termes de construction et d’interprétation : « La raison pour laquelle on entend si peu parler de « construction »
dans les exposés de la technique analytique, c’est qu’au lieu de cela on parle
d’« interprétations » et de leur effet. Mais, à mon avis, le terme de construction
est de beaucoup le plus approprié. »
Autrement dit, cette question des causalités, étroitement liée à la notion de
construction, pourrait se formuler ainsi : dans la pratique actuelle, que reste-t-il aux analystes des premières amours théoriques de la psychanalyse ?
De nos jours, la pratique analytique, dans la diversité de ses références
théoriques, est-elle encore garante de cette vision freudienne de la cure ?
Croyons-nous encore à la valeur de ces constructions ? À quelles causalités
faisons-nous référence ? (Complexe d’Œdipe, de castration, relation à l’objet
primaire…). Notre théorisation flottante nous oriente-t-elle toujours à énoncer
des interprétations en ces termes : « Voilà ce qui est arrivé et qui peut éclairer
tel ou tel aspect de votre vie. » ? Comment interprétons-nous les rêves aujourd’hui ?
La tentation, à travers l’élargissement à de nouvelles cliniques, de théoriser
l’archaïque et de considérer, par exemple, la situation œdipienne et le complexe
de castration comme des événements psychiques tardifs par rapport à ce qui s’est
joué en des temps premiers, a sans aucun doute enrichi nos ressources interprétatives, mais n’a-t-elle pas quelques fois distrait les analystes de certains
concepts fondateurs ?
[1]
S. Freud,
Résultats, idées, problèmes, T.2, P.U.F., 1992.