2006
Topique
Le singulier pluriel
Odon Vallet
90 rue d’Assas 75006 Paris
Le processus universel qui conduit au monothéisme a pris divers aspects, du
soleil égyptien Aton (étudié par Freud dans «l’Homme Moïse») au soleil inca Inti, du
jumeau iranien Ahura Mazda au fils unique Jésus, du dieu des Hébreux Elohim à celui des
Arabes Allah. La trinité chrétienne comme la trimurti hindouiste (Brahma, Shiva,
Vishnou) pose le problème d’un singulier pluriel, d’une essence à plusieurs formes à
l’image de la personne humaine, à la fois une et multiple.Mots-clés :
Monothéisme, Trinité, Masculin, Féminin, Pluriel.
The universal process which leads to monotheism has been expressed in
various forms, from the Egyptian Sun God Aton (studied by Freud in ‘The Man Moses’)
to the Inca Sun God Inti, from the Iranian twin Ahura Mazda to the only child Jesus, from
the God of the Hebrews’Elohim to Allah, God of the Arabs. The Christian notion of the
Trinity, just like the Hindu Trimuti (Brahma, Shiva, Vishnou), sets us before the dilemma
of a singular plural form, of a single essence which takes on several shapes, just like any
human being, at once unique and multiple. Keywords :
Monotheism, Trinity, Masculine, Feminine, Plural.
Le processus quasi-universel qui conduit à un monothéisme, au moins d’apparence, a revêtu des formes assez diverses qui contrastent avec la similitude
de cette évolution quant au fond. Ce processus concerne l’unification des sociétés humaines face aux aspirations personnelles et aux croyances diversifiées.
1 – UNITÉ DE DIEU, UNITÉ DE L’ÉTAT
La « révolution monothéiste » du pharaon Akhenaton ( XIVe siècle avant
J.-C.) correspond à un besoin d’unification de l’Egypte divisée en provinces
(nomes) où chaque ville avait son dieu. Vénérer un seul dieu (Aton) et un seul
roi (Akhenaton) en une seule cité fut une réforme « capitale ». Elle créait une
ville-lumière pour un roi-soleil et un dieu rayonnant. Elle mettait un terme provisoire aux tendances fractionnistes des clergés adverses, celui de Thèbes, voué
au dieu Amon, comptant plus de 70.000 prêtres, rivaux du roi. Mais ces prêtres
reprirent rapidement le pouvoir et la tentative prématurée du pharaon tourna
court. L’évolution du panthéon Inca au profit du dieu solaire Inti ( XVe siècle
après J.-C.) est, à trois millénaires de distance, une réponse américaine à la tentative égyptienne. Le grand Inca se disait descendant d’Inti comme l’empereur
du japon était le fils de la déesse solaire Amaterasu et comme le pharaon égyptien était le serviteur du disque Aton. Cette politisation de l’astre unique avait
probablement pour objectif d’unifier un empire disparate, distendu au gré des
conquêtes. Celle des espagnols fut fatale au régime, à son chef et à son dieu.
Plus originale est la religion iranienne d’Ahura Mazda, dieu du bien et de
son frère jumeau, Ahriman, dieu du mal. Elle crée le « bon dieu » face aux précédentes divinités gréco-latines, proche-orientales ou indiennes, cumulant vices
et vertus. Cette révolution éthique s’est probablement déroulée sur plusieurs
siècles. Elle a sans doute influencé la dynastie achéménide ( VIe ou Ve siècle avant
J.-C.) avant de culminer sous l’ère Sassanide (226-551 après J.-C.) puis de quasiment disparaître après la conquête arabo-musulmane. L’immense empire perse,
aux satrapies disparates, trouvait son unité dans un « roi des rois » et un dieu
des dieux, le premier vivant dans son « paradis » (pardez) et le second ouvrant
aux hommes vertueux la « demeure des chants » (garônmâna).
Le monothéisme des Hébreux unifia, tout au long du premier millénaire avant
J.-C., les douze tribus d’Israël autour d’un dieu national devenant progressivement dieu universel. La Bible affirme tantôt qu’il n’y a qu’un seul dieu pour
Israël (Exode 20,3), tant qu’il n’y a qu’un seul dieu dans le monde (Isaël 45,7).
Cette tendance à l’universalisme fit du judaïsme antique post-alexandrin une
religion de prosélytes (le mot a été créé pour le judaïsme) contrastant avec les
divinités locales des cités-Etats. La diaspora juive, menacée dans la transmission de ses rites, retrouva une religion plus identitaire rassemblant un peuple
« élu » autour d’un dieu unique.
Le monothéisme islamique est celui d’un dieu unique pour des tribus semi-nomades fédérées. La tendance hénothéiste (dieu unificateur) était déjà forte
dans le sud de l’Arabie (actuel Yémen) où l’unification du pouvoir autour de
petits rois entraînait une simplification des panthéons. Mais dans le reste de la
péninsule arabique, le polythéisme coïncidait avec une dispersion des autorités
politiques. Le prophète Mohammed établit en Arabie une centralisation de l’Etat
et une unification du ciel commandé par un seul Allah. Un processus légèrement différent s’était déjà enclenché dans l’empire romain où le culte d’Auguste
s’efforçait de maintenir l’unité d’un vaste empire distendu sans pour autant interdire la vénération des autres dieux.
L’évolution générale vers le monothéisme s’accompagne d’une double révolution religieuse. D’une part, les dieux ne sont plus engendreurs (leurs enfants
seraient des rivaux) mais deviennent des créateurs. A ce sujet le christianisme
demeure une exception puisque Dieu crée le monde et ses « créatures » mais il
engendra son fils. D’autre part, le dieu unique est masculin et son culte supprime celui des déesses, notamment en Arabie où les « versets sataniques » du
Coran rappellent l’existence maudite des trois déesses Alat, Uzza et Manat
(Sourah 53,21-22). Salman Rushdie a failli payer de sa vie l’évocation, jugée
blasphématoire, de ces démoniques personnages. Dans le catholicisme ou l’orthodoxie, le culte marital peut être considéré comme un substitut à la vénération
des déesses antiques.
2 – PLURALITÉ DU DIVIN, DIVERSITÉ DE L’HUMAIN
Le passage du polythéisme au monothéisme via l’hénothéisme est un long
processus d’étendant sur plusieurs siècles. Akhénaton a sans doute échoué car
sa réforme était prématurée et trop brutale. De plus, les nouvelles religions durables ne sont jamais créées par des monarques (voir l’échec d’Auguste ou celui
d’Akbar, dans l’Inde moghole, qui voulait au XVIe siècle créer une religion universelle).
En dépeuplant le ciel, le monothéisme crée un vide qu’il lui faut bien combler : que sont devenus les dieux guérisseurs (Apollon), les déesses de la fécondité
(Aphrodite), etc ? Le mazdéisme iranien a donc créé des êtres intermédiaires,
créatures comme les hommes mais purs esprits comme les dieux. Il en est ainsi
des fravashis, génies protecteurs qui évoquent les anges gardiens du catholicisme. Le mazdéisme a probablement influencé le judaïsme qui a ses anges :
Raphaël (« Dieu guérit »), Michel (« Qui est Dieu »), Gabriel (« Héros de Dieu »).
Le christianisme et l’islam se réapproprient la fonction angélique au sein de
laquelle le christianisme créa une véritable hiérarchie (anges, archanges, dominations…). L’islam y ajoute les djinns, vestiges des cultes préislamiques, génies
invisibles créés par Allah, mâles et femelles, ni bons ni mauvais, ni anges ni
démons. De même le pouvoir Inca conserva des dieux mineurs et laissa les peuples conquis adorer leurs anciennes divinités. En multipliant les saints, le
catholicisme et, dans une moindre mesure, l’orthodoxie, repeuplent les cieux
d’intercesseurs qui succèdent aux héros ou demi-dieux antiques dans leur fonction de médiation entre divinité et humanité.
L’hindouisme transcende le clivage entre polythéisme et monothéisme. La
triade Brahma, Shiva, Vishnou constitue une « triple forme » (trimurti) d’une
même essence divine : les dieux sont multiples, le divin est unique. Le caodaïsme
vietnamien va encore plus loin en vénérant Bouddha, Moïse, Mohammed, Jésus-Christ, Confucius… chaque prophète apportant une révélation partielle sous la
direction d’un être suprême, Cao Daï, « l’Å“il gauche du grand palais », c’est-à-dire le voir et le savoir de l’ultime demeure, le Ciel. Telle est l’histoire plurielle
du dieu unique.