Un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Topique| Abonnement annuel 2013 | 81 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Topique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa formation analytique
Interview de Otto KernbergAuteurAnnaïk Fève du même auteur
1 rue Rossini 75009 Paris afeve@aol.comINTRODUCTION
Ma rencontre avec Otto Kernberg à White Plains se situe dans une période charnière de fin de formation psychanalytique. A ce moment se pose la question de ce qui a été appris, et dans quelle mesure ce qui a été appris permet d’exercer la profession de psychanalyste, d’être soutenu par une société savante sur le plan théorique, d’être entouré de collègues et de possibilités d’échanges sur les difficultés cliniques. Se pose aussi le problème soulevé dans les écrits antérieurs de Kernberg sur la créativité au sein des instituts de psychanalyse, point d’ancrage indispensable de la créativité ultérieure de l’analyste, tant sur le plan théorique que sur le plan clinique. Cette interview inaugure donc un travail plus large sur la formation psychanalytique, de l’aspect politique dont elle fait partie à la compréhension plus psychanalytique de la formation que l’après coup de l’interview peu susciter.
AVANT-PROPOS : POURQUOI UNE INTERVIEW D’OTTO KERNBERG ?
1) Le cursus psychanalytique ou comment devenir psychanalyste à l’heure de la mondialisation des idées
2 A la fin du cursus de formation à la psychanalyse, la validation du cursus d’élève psychanalyste, donc pour devenir psychanalyste, confronte chacun au désir d’appartenance à une société (psychanalytique), et nous invite à un regard en arrière, vers les supervisions, les séminaires. Les informations sur les formations dans d’autres pays, les rencontres avec d’autres instituts reposent l’adéquation du modèle appris en France à la pratique psychanalytique (solitaire), notamment au sein de ces sociétés.
3 Cette formation a été évoquée pour l’Europe dans le congrès de psychanalyse de langue française par les élèves psychanalystes des différents instituts, mais les Etats-Unis semblent aussi, avec les dilemmes de leurs différentes pratiques, avoir des modes de formation différents. Nous nous sommes donc posé la question de la formation analytique dans le monde psychanalytique, et en particulier du modèle nord américain par rapport à la France, en ce qui concerne les psychanalystes non lacaniens et appartenant à l’IPA (Institute of Psychoanalysis). Otto Kernberg ayant été un des derniers présidents de l’IPA représentait un interlocuteur idéal et une référence dans ce contexte, ce d’autant plus qu’il avait consacré le discours de clôture du congrès de l’IPA2001 à ce thème.
2) Formation psychanalytique et personnalités borderline
4 Otto Kernberg a consacré une grande partie de son œuvre au traitement des personnalités limites et narcissiques. La formation aux psychanalyses et psychothérapies dans ce type de pathologie est au cœur des discussions actuelles. En effet, compte tenu des débats récents en France et par exemple de la loi Accoyer, cette question – quel traitement, psychanalyse ou psychothérapie, et quelle forme de psychothérapie ? – se pose avec acuité. Les idées originales des psychanalystes américains sur la psychanalyse, et notamment sur les patients ayant des personnalités « limite », méritaient d’être abordées.
3) La formation analytique et l’analyse personnelle
5 A côté, en plus de l’analyse personnelle, de l’analyse didactique, de l’analyse quatrième, les supervisions individuelles et collectives sont des options de la formation analytique. L’intérêt de la discussion avec Otto Kernberg au sujet de ces éléments de la formation des candidats psychanalystes sans les opposer mais en les situant dans le contexte des sociétés psychanalytiques américaines.
INTERVIEW D’OTTO KERNBERG LE 5 JUIN A NEW YORK WHITE PLAINS
6 La rencontre avec Otto Kernberg est l’aboutissement d’une réflexion menée sur la formation psychanalytique par des candidats psychanalystes pendant les cinq précédentes années, et notamment dans les suites du congrès de l’IPA de Nice (2001) où Otto Kernberg président sortant a consacré son intervention finale sur la formation psychanalytique. Nous avons été sensible à l’écho de ce texte avec celui paru dans la RFP « comment faire disparaître la créativité des élèves psychanalystes ?».
7 La perspective de rencontrer Otto Kernberg, figure marquante de la psychanalyse contemporaine stimule en tout cas notre créativité.
8 L’entretien a eu lieu à l’hôpital psychiatrique de Conell, situé à White Plains, dans la grande banlieue de New York où Otto Kernberg reçoit.
I - Par qui être formé et analysé ?
9 Est-ce que les commissions d’enseignement choisissent les patients pour les superviseurs en fonction des problématiques individuelles, comme cela peut se faire dans certains pays européens ?
10 Non, non. Les commissions n’ont pas de renseignements spécifiques sur le candidat. Le superviseur, lui peut en savoir plus, mais ne peut savoir réellement comment cela se passe.
11 J’ai lu vos écrits sur la hiérarchie dans votre article “Comment détruire la créativité chez les élèves psychanalystes”. Dans cet article, vous parlez de la hiérarchie dans le cursus de psychanalyse et de la position de l’analyste formateur vis-à-vis du candidat. Je me questionne sur l’importance de la hiérarchie dans le processus créatif, par le jeu des identifications à l’analyste, formateur et maître.
12 Je dois vous dire à ce sujet que ma position n’est pas typique des instituts américains. C’est une position minoritaire. Je crois que le système de l’analyste formateur doit être aboli. Je pense que c’est un mauvais système et qu’il devrait changer. Je pense que tous les psychanalystes expérimentés devraient avoir la possibilité de prendre des candidats (élèves psychanalystes) en analyse. Après cinq ans d’expérience, ces analystes expérimentés pourraient passer un examen auprès d’un comité qui les évaluerait et déterminerait leur niveau de compétence; ils auraient ainsi un « certificat » de psychanalyse, de la même façon qu’on attribue un certificat de spécialité médicale. Ils auraient alors l’autorisation d’analyser les candidats. Cependant, cela ne leur donnerait pas le droit d’être superviseurs ou de faire des séminaires, ni le privilège d’être un administrateur ou un leader de cet institut. L’institut de psychanalyse, de façon indépendante de la fonction d’analyste formateur, choisirait le bureau exécutif : ces responsabilités seraient attribuées à des analystes qui auraient montré une grande capacité à l’enseignement et à des chercheurs; la présence de chercheurs est importante parce que je pense que la psychanalyse est en voie de disparition si nous ne renforçons pas notre recherche. C’est un problème en France, parce qu’en France il y a une peur violente de la recherche clinique, et cela agit contre la psychanalyse si elle ne se développe pas.
13 Si vous supprimez les analystes formateurs, comment voudriez-vous former les psychanalystes ?
14 Les candidats devraient faire une analyse personnelle, avec un des analystes qui aurait un niveau élevé de certification mais leur analyse serait complètement séparée de l’institut.
15 Donc vous êtes en faveur de la suppression de l’analyse didactique ?
16 Oui. C’est vrai, chaque analyste en France, même les membres associés, a le droit d’analyser un candidat. Je suis d’accord avec le système français. Les titres devraient être abolis, membres associés, membres titulaires. Il ne devrait y avoir que des membres, avec certains membres certifiés pour prendre des analystes candidats en analyse, avec libre choix du candidat. Ce titre doit être aboli, membres associés, membres titulaires, tous ces titres doivent être abolis, il doit n’y avoir que des membres, avec certains membres certifiés pour prendre des analystes candidats en analyse, et le candidat peut choisir qui il veut.
II – La formation psychanalytique, la pathologie « limite », et les psychothérapies de type analytique
17 J’aimerais vous poser des questions pratiques sur le cursus analytique : Pensez-vous qu’il soit important d’organiser le choix des analyses des patients pour les candidats ? Doivent-ils choisir leurs patients avec leur superviseur ? Les patients « états limite » (border-line) sont-ils acceptés dans le cadre de la formation, ou seulement les patients névrosés ?
18 A propos des cas d’analyse supervisée, idéalement les patients devraient, pour l’analyste en formation avoir tout un spectre de pathologie : dont des névroses, des états limite, bref, de travailler avec des patients ayant tout un spectre de pathologie. Il n’est pas nécessaire d’avoir à faire à des patients avec des pathologies extrêmement graves, mais je pense qu’il est important d’apprendre la psychanalyse dans ses différentes techniques et indications. De ce fait je serai souple, il y a des patients pour lesquels la psychanalyse est contre-indiquée dans sa forme typique (trois à cinq séances par semaine allongé), et il peut être extrêmement intéressant d’en discuter avec le superviseur, et avec d’autres. Cependant, le candidat doit pouvoir choisir qui il est en mesure de traiter, mais aussi de travailler avec des patients qu’il aurait refusé de traiter seul, en utilisant l’expérience de son superviseur.
19 Que pensez-vous des psychothérapies psychanalytiques, comme éléments de la formation psychanalytique ?
20 Actuellement les psychothérapies psychanalytiques ne font pas partie de la formation psychanalytique dans l’Amérique du Nord. Je pense personnellement que cela serait une aide. En effet, le fait de former les psychanalystes aux psychothérapies psychanalytiques augmente le champ des patients susceptibles de bénéficier de la méthode psychanalytique (en particulier pour ceux qui ont une contre-indication à la cure-type) et cela correspond à une réalité des patients d’aujourd’hui, en particulier certains patients à pathologie psychiatrique plus lourde, pour lesquels on se pose la question technique de l’abord psychanalytique, et de la tolérance qu’ils pourraient avoir d’une analyse classique.
21 Ne pensez-vous pas qu’il y a un problème à accepter la psychothérapie dans le cadre de la validation du cursus psychanalytique, dans la mesure où la psychothérapie peut aussi constituer une simplification de la psychanalyse et de ce fait pousser les candidats, futurs psychanalystes à ne faire que des psycho-thérapies (dont le cadre est plus « léger »?)
22 Si le candidat apprend simultanément la psychanalyse classique et la psychothérapie, pourquoi y aurait-il une perte pour la psychanalyse ?
23 Peut-être pourrait-on penser que dans quelques années, les psychanalystes ne feraient plus d’analyse classique, mais seulement des psychothérapies ? Pourquoi ? Pourquoi ce sous-entendu que si on apprend les psychothérapies, on ne ferait plus que des psychothérapies et on oublierait la psychanalyse ? Je pense que la psychanalyse est une technique extrêmement importante, nécessaire, intéressante, fondamentale, mais que ce n’est pas la seule technique. Votre question semble refléter la peur que quand on goûte un peu d’un fruit défendu, on ne veut ensuite plus manger que de ce fruit défendu.
24 Je pense que cette question existe partout dans le monde et correspond à un sentiment d’insécurité concernant la psychanalyse. C’est l’idée que si on ne reste pas strict sur la technique psychanalytique, on va détériorer la psychanalyse. Avec cette orthodoxie timide qui a peur du changement, et concerne la psycho-thérapie psychanalytique, c’est un manque de conviction sur l’importance de s’attacher à traiter les cas difficiles pour lesquels nous avons appris des nouvelles méthodes de traitement, où on applique la théorie psychanalytique et la technique d’une façon modifiée. Je pratique les psychothérapies depuis de très nombreuses années, j’ai écrit sur la psychothérapie depuis de nombreuses années également, mais je fais de façon égale des psychanalyses, des supervisions de psychanalyse, des psychothérapies.
25 Je pense que les candidats psychanalystes qui apprennent la théorie et la pratique psychanalytique, puis font des psychothérapies, gardent en mémoire les bases de la technique psychanalytique. Cependant il est vrai que les candidats qui ont déjà une expérience importante de la psychothérapie (et moins de la psychanalyse) doivent apprendre la psychanalyse – classique – elle-même. Pour ceux-là, ils devraient avoir plus de patients en psychanalyse supervisée pour compenser leur expérience professionnelle antérieure. Mais très souvent l’expérience que les candidats ont de la psychothérapie avant leur formation est chaotique et hétérogène. Les instituts de psychanalyse peuvent développer des techniques spécifiques. Un des problèmes est, mais ceci existe en France aussi, qu’il y a une certaine réticence pour designer la psychanalyse en tant que technique. En effet le terme de technique n’est pas bienvenu : vous parlez de méthode psychanalytique pour éviter le terme de technique, pour éviter la peur que vous avez de la mécanisation de la technique. Je pense que la psychanalyse en tant que technique peut ne pas être une mécanisation, mais être très sophistiquée et complexe.
26 Ainsi vous pouvez accepter par exemple des patients borderline comme patients de supervision ?
27 Oui, mais pas tous les patients borderline, parfois c’est cependant possible. Dans l’association américaine de psychanalyse, on demande que les candidats analysent deux patients. L’association de psychanalyse de l’université de Columbia demande deux patients ayant une analyse complète (terminée), et deux patients ayant fait une partie importante de psychanalyse.
28 Cela semble représenter un nombre important d’analyse et de temps, je me demande s’il est difficile de se mettre à réaliser ce type d’analyse supervisée aux Etats-Unis, dans quelle mesure les patients sont-ils disponibles pour ce type de traitement supervisé ?
29 C’est un des problèmes actuels de la formation analytique, c’est en effet difficile. Cependant je serais en faveur de la validation de la formation psychanalytique si deux psychanalyses sont présentées, et deux psychothérapies de type analytique, plutôt que deux analyses supplémentaires.
III – Les problèmes pratiques de la supervision psychanalytique : nombre de séances, paiement des séances, institutionnalisation
30 La technique comprend des problèmes comme le nombre de séances par semaine et le paiement. Y a-t-il aux États-Unis des systèmes d’assurance ? Non, aux U.S.A. il n’y a pas d’assurances fonctionnant pour la psychanalyse. Les patients doivent payer eux-mêmes. Cependant dans le cas des analyses supervisées, ils paient souvent de petites sommes, ou alors ont des cures dans les institutions, et elles sont alors très peu chères.
31 Les candidats doivent parfois aller dans les institutions pour avoir des patients en supervision ?
32 Et bien, il y a des institutions qui attribuent des patients à des psychanalystes en formation, les patients ne payant pas. Il y a d’autres psychanalystes en formation qui prennent des patients privés, la plupart du temps avec des tarifs bas, et quatre sessions par semaine, ce qui est demandé pour les supervisions dans le cadre de l’APA.
33 Je voudrais savoir s’il y a une commission qui attribue les patients aux analystes en formation en fonction de critères individuels, comme cela semble être le cas dans certains pays ?
34 Il y a deux instituts principaux, mais aussi d’autres qui travaillent avec des patients extérieurs. Dans mon institut, à l’université de Columbia, nous avons une clinique qui accepte les patients et les attribue aux candidats.
35 Les candidats reçoivent l’historique du patient à prendre en analyse et avec leur superviseur ils peuvent décider si oui on non ils acceptent le patient en analyse supervisée.
IV – Créativité psychanalytique, institutionnalisation de la formation psychanalytique
36 Parfois on dit que l’âge des candidats psychanalystes est un problème. Vous avez parlé vous-même des problèmes de créativité, mais ne peut-on pas être créatif à tout âge ?
37 Oui, toute notre vie, certainement, mais malheureusement certaines personnes sont créatives pendant de nombreuses années, pendant qu’ils sont candidats, et ensuite ils restent candidats et ne s’estiment pas capables de contribuer à la créativité psychanalytique.
38 Pourquoi selon vous ne s’estiment-ils pas capables, ou ne veulent-ils pas contribuer à la création psychanalytique ?
39 Parce que quand ils sont candidats, ils ne souhaitent pas participer aux vieilles discussions.
40 Vous connaissez bien entendu l’IPSO (organisation internationale des candidats psychanalystes). Il y a donc une société dans la société, réservée aux candidats. Ne pensez-vous pas que cela puisse constituer une fausse sécurité, rester dans l’IPSO, et avoir un statut de candidat ?
41 C’est une bonne chose qu’il y ait l’IPSO, les candidats doivent avoir leur propre organisation, où ils peuvent rencontrer d’autres, où il peut y avoir une émulation, et faire partie de l’IPSO peut constituer une émulation, mais ils doivent devenir le plus tôt possible des analystes confirmés. Ils doivent pouvoir écrire des articles scientifiques de la même façon que les membres. Je n’aime pas le congrès parallèle de l’IPSO, cette idée me semble ridicule. En cardiologie, il n’y a pas de congrès « off » pour les internes en médecine. Il peut y avoir un congrès de l’IPSO pour qu’il y ait des discussions entre les élèves, mais au niveau scientifique, ils doivent pouvoir participer aux sessions scientifiques au même titre que les membres.
42 Cela n’est pas le cas actuellement, alors que devons-nous faire ? Pour les congrès une lecture anonyme des papiers soumis au comité scientifique ?
43 Oui ce serait une très bonne idée, mais idéalement ce ne devrait pas être nécessaire. Il ne devrait pas y avoir de préjugés contre les candidats, et de ce fait l’anonymat ne devrait pas être nécessaire. Les candidats devraient être capables de rentrer en compétition au niveau des papiers. Certains candidats sont beaucoup plus doués que les analystes titulaires.
V – Les frontières de la psychanalyse
44 Que pensez-vous de la neurobiologie intégrée au cursus de psychanalyse ? Oui, absolument, je pense que les institutions psychanalytiques devraient toucher aux frontières, parce que à la frontière de la psychanalyse, il y a les avancées de la science.
45 Peut-on penser qu’il y a deux champs séparés, et qu’il n’y a pas de lien entre les deux champs ?
46 Je pense qu’à la fois la neurobiologie et la psychanalyse sont des champs fondamentaux de l’esprit humain. Et qu’il y a un besoin pour les deux de s’approcher. Ces deux champs travaillent avec des méthodes différentes.
47 Une intégration prématurée qui serait artificielle, mais il devrait y avoir une recherche pour une nouvelle triangulation entre les théories du corps et l’environnement social. Et il devrait y avoir une psychologie sociale et une neurobiologie, tout cela devrait être intégré dans le cursus des candidates psychanalystes.
48 Cela est-il fait aux Etats-Unis ?
49 On en est juste aux débuts d’une telle intégration. Il y a des séminaires de neurobiologie, une société de neuropsychanalyse, juste au début mais je pense que les instituts de psychanalyse devraient inviter des leaders du monde scientifique dans les domaines frontières par exemple.
50 Comment pouvons-nous parler des pulsions si nous ne savons rien de la neurobiologie des instincts ? Des affects sans connaître la neurobiologie des affects ? Comment parler de psychodynamique sans connaître la psychologie familiale ? Parler de la régression sans étudier la régression dans les groupes entiers, parler des couples sans connaître le fonctionnement d’un couple ?
51 Pensez-vous que les psychologues qui débutent leur formation de psychanalystes partagent cette opinion si ouverte ?
52 Les psychologues aux Etats-Unis sont très divisés entre les cognitivistes et les comportementalistes et d’autre part la psychologie psychodynamique (dont la psychanalyse fait partie). Les comportementalistes sont très opposés à la pensée psychanalytique, mais ils sont parfois moins rigides que les psychanalystes dans les domaines que nous venons d’aborder.
53 Est-il si difficile de discuter ?
54 Certainement. Il y a des idéologues de toute part qui ne veulent pas savoir ce qui se passe dans le reste du monde. Nous devons dépasser les idéologues. Les meilleurs neurobiologistes sont ceux qui s’intéressent à la psychanalyse et les meilleurs psychanalystes sont ceux qui s’intéressent à la structure scientifique. Certains sont représentatifs de ce désir d’ajustement comme Pankseep aux U.S.A. et Gerhardt Roth en Allemagne. Mais, il y a d’énormes résistances. Mais dans les instituts, les psychanalystes sont plutôt littéraires et intéressés par la littérature, davantage que par la science, ce sont deux types de mentalité différentes. Les écrits psychanalytiques se réfèrent plus à la mythologie grecque par exemple qu’aux concepts scientifiques.
55 Ceux qui s’intéressent seulement à la philosophie, et à la mythologie, il faut les aider à comprendre la neurobiologie, et les neurobiologistes, il faut les intéresser à la mythologie. C’est notre tâche de lutter contre la restriction intellectuelle, cette mentalité affreuse et dangereuse pour la psychanalyse. Parce que ça mène à un isolement de la psychanalyse qui est suicidaire. Parce que si la psychanalyse n’est pas considérée comme une science sérieuse dans le monde scientifique, dans ce cas, la contribution culturelle au vingtième siècle est assurée, mais la psychanalyse comme science et profession va disparaître, je crois.
56 Il y a une conscience croissante chez les psychanalystes de faire de la recherche, la génération plus jeune des psychanalystes. La psychanalyse contrôlait l’université il y a trente ans aux U.S.A. Après ils se sont séparés de l’université, et maintenant il y a une conscience croissante de l’importance de se relier à l’université. Je crois que c’est une direction importante de la psychanalyse américaine.
57 La psychanalyse française est dans une situation différente, car elle est au milieu d’une culture très psychanalytique, avec une sympathie pour la psychanalyse et particulièrement pour le mouvement lacanien, de telle façon que, compte tenu de la place de la psychanalyse dans la psychologie française, la psychanalyse n’a pas un besoin urgent de se lier à l’université. Mais à la longue, c’est une position dangereuse, parce que si la culture change, et devient comme la culture américaine qui est une culture laïque, activiste, empirique, antisubjectiviste, de la même façon si la culture change en France, la psychanalyse sera en danger car elle ne sera pas liée à l’université.
VI – L’argent
58 Je n’ai pas vu dans vos écrits sur la formation de référence à l’argent, ne pensez-vous pas qu’il est difficile pour les candidats d’avoir suffisamment d’argent pour leur cursus ? Y a-t-il une aide aux U.S.A. pour les étudiants psychanalystes ?
59 La plupart des candidats, psychologues et psychiatres peuvent exercer dans l’hôpital général où ils font leur cursus, de ce fait il n’y a pas trop de problème. Les psychologues ont moins d’expérience et moins de patients, de sorte que leur situation financière est plus difficile. Alors que les psychiatres ont accès à plus de patients, c’est donc financièrement plus facile pour eux. En même temps les instituts font des efforts pour diminuer les frais pour les candidats, et nous faisons très peu payer les candidats, nous faisons dans ce sens d’énormes efforts. Cette question peut être liée à la question de l’âge du candidat. Car on peut penser que si on est plus âgé, on est souvent plus reconnu, et avoir plus d’argent et plus de patients. De cette façon vous pouvez payer la supervision.
60 Dans notre institution, le superviseur n’est pas payé par le candidat. Je fais des supervisions, les candidats ont des responsabilités dans l’institution, mais ils ne paient que très peu. Parce qu’ils aident leur institut. Et les superviseurs ne reçoivent rien.
61 Dans la même ligne d’idée, pensez-vous qu’il soit possible de mettreen place des bourses pour que les étudiants assistent aux congrès. Par exemple par les laboratoires pharmaceutiques ?
62 Nous le faisons quand cela est possible et approprié, nous prenons l’argent de toutes les sources possibles; nous n’avons pas de problème avec cela.
63 Directement ou par l’intermédiaire des associations ?
64 Parfois directement, ou parfois par l’intermédiaire d’une université. Nous pouvons aussi utiliser le département de psychiatrie. L’institut de psychanalyse a des bourses pour les candidats internes pour leur formation ou pour leur donner la possibilité de faire de la recherche en psychanalyse, en particulier par l’intermédiaire du service de psychiatrie.
65 Cependant l’institut de psychanalyse fonctionne avec très peu d’argent.
VII – A propos des psychanalyses d’enfant
66 Quelle est la place de la psychanalyse d’enfant ? Y a-t-il une place pour la psychanalyse d’enfant dans le cursus de formation ?
67 Est-ce que les candidats peuvent choisir des cures supervisées d’enfant pour la validation de leur cursus ?
68 Oui nous avons des programmes spéciaux de formation à la psychanalyse d’enfant, qui est une subdivision du cursus de psychanalyse, avec ses propres superviseurs, ses propres règles. Les superviseurs sont certifiés dans le domaine de la psychanalyse d’enfant. Vous ne pouvez avoir une cure d’enfant seulement si vous faites partie du cursus spécifique de psychanalyse d’enfant. Mais si vous êtes psychanalystes d’adulte, vous ne pouvez pas avoir une cure d’enfant sans faire partie du training spécifique.
69 Est-ce qu’il y a des candidats non psy ?
70 Oui, il y en a, mais ils sont très peu. Nous les sélectionnons de façon très rigoureuse, et nous essayons de prendre des leaders dans leur domaine, mais nous prenons plus facilement les psychiatres et les psychologues, car ils ont déjà une expérience clinique. Les autres non psy doivent aller dans une institution psychiatrique (hôpital, clinique) pour avoir cette expérience clinique. A la Columbia nous avons un philosophe, mais elle a passé un an ou deux dans une clinique de psychiatrie. Nous avons aussi un critique d’art !
71 Le temps imparti est écoulé. Je quitte Otto Kernberg à regret car sa présence est agréable et la discussion est aisée. Il nous semble cependant que le monde psychanalytique des U.S.A. auquel se réfère Otto Kernberg est très différent de ce qui est pratiqué en France. La discussion reste ouverte…
72 Remerciement à Catherine Fayard et Isabelle Laffont, et à Sylvie Faure Pragier, directrice de la formation de la Société de Psychanalyse de Paris qui ont bien voulu aider à la préparation de cette interview.
Résumé
Otto Kernberg aborde de façon passionnée les différents aspects pratiques de la formation psychanalytique, en faisant des comparaisons entre le modèle français, et le modèle anglo-saxon. Les pathologies «limite» et narcissique doivent avoir selon lui une place de choix dans les études psychanalytiques, avec une diversification nécessaire des techniques. La place et l’identité du superviseur, en tant que référent du candidat, mais aussi sa place dans la société de psychanalyse d’appartenance sont des éléments déterminants de la mise en place d’une hiérarchie parfois contraignante. Il insiste sur l’ouverture à la recherche et la discussion avec les autres modes de compréhension et de traitement de la maladie mentale. Parmi eux, les neurosciences et les psychothérapies cognitivo comportementales peuvent devenir des interlocuteurs nécessaires. Enfin la place des élèves dans les sociétés psychanalytiques et l’IPA sont revues et discutées, notamment les problèmes financiers et de publication.Mots-clés
Formation psychanalytique, Institut, IPA, Supervision, Elèves
Analytical Training – Interview of Otto Kernberg This article is an extremely energetic presentation of the different practical aspects of psychoanalytical training, by comparing the French model for training with the English-cum-American model. ‘Borderline’ and Narcissistic pathologies should, in O. Kernberg’s eyes, be an essential part of psychoanalytical studies and techniques be increasingly diversified. The role and identity of the supervisor, as the candidate’s reference person, but also the role played within the home psychoanalytical society are determining elements in the establishing of a hierarchy that often proves extremely rigid. Emphasis is also laid on the importance of research and of interaction with other ways of treating and understanding mental illness. Neuroscience and cognitive behaviourialist psychotherapies may also become necessary partners. Finally, the role that can be played by pupils within psychoanalytical societies and the IPA is reviewed, more particularly in the light of financial problems and the publishing of work.Key-words
Psychoanalytical training, Institute, IPA, Supervision, Pupils
PLAN DE L'ARTICLE
- INTRODUCTION
- AVANT-PROPOS : POURQUOI UNE INTERVIEW D’OTTO KERNBERG ?
- INTERVIEW D’OTTO KERNBERG LE 5 JUIN A NEW YORK WHITE PLAINS
- I - Par qui être formé et analysé ?
- II – La formation psychanalytique, la pathologie « limite », et les psychothérapies de type analytique
- III – Les problèmes pratiques de la supervision psychanalytique : nombre de séances, paiement des séances, institutionnalisation
- IV – Créativité psychanalytique, institutionnalisation de la formation psychanalytique
- V – Les frontières de la psychanalyse
- VI – L’argent
- VII – A propos des psychanalyses d’enfant
POUR CITER CET ARTICLE
Annaïk FèVE « La formation analytique », Topique 4/2006 (n° 97), p. 151-162.
URL : www.cairn.info/revue-topique-2006-4-page-151.htm.
DOI : 10.3917/top.097.0151.




