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Topique

2008/1 (n° 102)


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Le premier mouvement devant cette question « y a-t-il une guerre juste ?», est travaillé par une formation réactionnelle. L’homme civilisé et modelé par la culture s’étonne. « La guerre est la chose la plus injuste du monde » et le dossier peut ainsi être clos, il doit être clos. Du jeu, par contre, personne ne songe à questionner son bien fondé, rien de plus naturel que de jouer.

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Certaines réponses sont cyniques, d’autres, modelées par des champs culturels analogues affirmeront avec certitude qu’il n’y a pour cette question qu’une seule réponse raisonnable, celle d’admettre l’inéluctable de la guerre. Il ne reste plus alors qu’à trouver une solution, une armistice, un compromis (tiens, un terme guerrier !), une formation de compromis comme celle théorisée par Sigmund Freud avec sa découverte de l’inconscient et d’une de ses productions :»le oui mais non, le non mais oui ».

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La provocation du candide apparent de l’argument de Sophie de Mijolla nous invite, entre autres, à penser aux éventuels points de liaison entre la Jouissance et la Guerre qui est encore plus incisive. Si incisive qu’elle pousse à se souvenir des récits de guerre que nous avons lus, de l’histoire de ces héros qui a empli nos rêveries et notre imaginaire, de ces hécatombes qui ont hanté nos bonnes consciences, de ces arc de triomphes, de ces monuments aux morts qui modèlent notre environnement architectural, en bref de toutes les productions culturelles que l’homme a aménagées pour construire son environnement civilisé.

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La guerre est si unanimement décriée, et dans le même temps pratiquée ailleurs avec un tel acharnement, laisse ses représentations envahir notre urbanisme d’une manière si naturelle que nous n’y prêtons plus l’attention nécessaire. L’architecture est un reflet de la culture qui la génère, tout comme les arts en général; Freud qui s’intéressait de près à la vie psychique du »petit de l’homme » ne pouvait qu’être passionné par l’archéologie et la démonstration des différentes strates des périodes passées qui fondent notre présent. Les très belles pages écrites dans « Grande est la Diane des Éphésiens [1][1] S. Freud;-1915- Résultats, idées, problèmes. P171,... », en sont preuves parmi les preuves.

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Pour l’instant rappelons l’attention portée par Freud aux deux termes : la guerre et la mort, et ce particulièrement pendant la guerre qui devait commencer en 1914. C’est en 1915 qu’il rédige l’article : « considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ». Il ignore alors, quand cette grande guerre prendra fin; permettons-nous d’en relire l’introduction : «entraînés dans le tourbillon de ce temps de guerre, insuffisamment renseignés, sans le recul suffisant pour porter un jugement sur les grands changements qui se sont déjà accomplis ou sont en voie de s’accomplir… il nous semble que jamais un événement n’a détruit autant de patrimoine précieux…n’a porté un tel trouble dans les intelligences les plus claires, n’a aussi profondément abaissés ce qui était élevé…»[2][2] S. Freud;-1915- Essais de psychanalyse. p. 235, PUF.... Pourtant les pages qu’il nous livre ne manquent certainement pas d’intelligence ni de grandeur. Max Shur nous rappelle très justement dans son livre La mort dans la vie de Freud[3][3] M. Shur. La Mort dans la vie de Freud. Coll. Tel. Gallimard..., un journal d’accompagnement de la pensée et des confrontations de Freud avec la mort, que c’est pendant toute cette période de guerre que Freud produisit des écrits majeurs tels que Deuil et mélancolie,l’Inconscient. De fait, l’ensemble des textes réunis sous le titre Métapsychologie[4][4] S. Freud;-1915- Métapsychologie, Idées Gallimard 1... a été rédigé parmi d’autres durant cette période. Nous savons maintenant que deux textes destinés à la Métapsychologie ont été détruits par leur auteur et ne virent jamais le jour. Le mystère reste entier sur leur contenu.

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Sa correspondance nous montre un Freud entièrement préoccupé par la mort. Le texte sur « l’Ephémère destinée » [5][5] S. Freud;-1915- Résultats, idées, problèmes. p. 233,... est aussi, en fait, un modèle de l’humanisme et de la sensibilité de l’homme, un modèle de la sagesse de Freud face à la précarité de la vie. Il faut se souvenir que, c’est au sortir de la guerre, en 1920 que fut publié « au-delà du principe de plaisir » [6][6] S. Freud; Au-delà du principe de plaisir in Essais... avec l’introduction officielle de la pulsion de mort, introduction, à laquelle la mort de son ami Von Freund et de sa fille Sophie n’y fut pas totalement étrangère.

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Certains parlent du tournant de 1920, je dirai ici simplement que, c’est au sortir de la guerre, à la suite des douloureux éprouvés causés par la mort de ses proches, par les morts engendrés par la guerre, que Sigmund Freud introduit la pulsion de mort avec sa compulsion à la répétition, et analyse dans ce même article le fameux « jeu de la bobine »…

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Einstein demandait à Freud de donner une réponse à la question de la Guerre et surtout à une médication psychanalytique qui permettrait à l’homme de circonvenir à cette impasse belliqueuse dont l’humain ne peut se départir. La lettre d’Einstein se révèle néanmoins d’une dignité, d’une sobriété, d’une naïveté dont on ne peut douter de la sincérité si ce n’est en tenant compte de la culpabilité éprouvée d’avoir fourni aux hommes le moyen de construire et de posséder l’arme la plus mortelle par excellence. Il faut dire aussi ou supposer qu’Einstein devait, lui-même, être quelque peu embarrassé par la demande émanant de la Société des Nations, elle-même embarrassée de ne pouvoir juguler les empressements guerriers des dites nations.

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Le père de l’invention de la bombe atomique devait se plier le premier à cette demande ! Ce n’est pas sans élégance et avec un panache frôlant le déni de sa propre responsabilité qu’il opère un subtil « passer de balle » à Freud, le maître de la psychologie de l’âme en l’invitant courtoisement à donner quelques réponses à l’équation impossible posée par le rapport entretenu par l’homme avec ses guerres. J’avais dit la manière dont Freud introduisait son article sur les »considérations actuelles entre la guerre et sur la mort », je rappellerai la façon dont il le termine, par une belle citation : si vis pacem, para bellum. Si tu veux maintenir la paix, sois toujours prêt à la guerre. On pourrait peut-être élargir cet adage en osant un : si vis pacem, para mortem. Cette audace se prévaut simplement de la lecture de l’»au-delà du principe de plaisir ».

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Freud n’était donc pas pris au dépourvu par la demande d’Einstein, nous ne sommes plus en 1915, mais en 1932 et les préparatifs des conflits à venir étaient observables pour ceux qui ne se voilaient pas la face. Ce sont deux penseurs d’origine juive qui vont se voir inviter à prendre la plume pour écrire le fruit de leurs pensées sur cet éternel problème, un problème qui les concernera directement peu de temps après; une guerre chasse l’autre !

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On peut se plaire à imaginer un Freud quelque peu agacé par cette balle glissante et savonnée, mais Freud ne se déroba pas à la réponse. Il se plia à l’exercice par une lettre tout aussi courtoise, toute aussi élégante, construite avec un art sublime de la rhétorique, un art auquel il était rompu et que nous lui connaissons bien, une arme redoutablement utilisée pour défendre sa cause. Force est cependant de reconnaître que cette réponse de commande n’a pas la même profondeur ni la même gravité que l’article sur les considérations… !

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Freud va terminer sa contribution épistolaire par ces mots enchanteurs : « Et il me semble bien que les considérations esthétiques que comporte la guerre ne comptent pas pour beaucoup moins, dans notre indignation, que les atrocités qu’elle suscite…», et pour finir : «en attendant, nous pouvons nous dire :tout ce qui travaille au développement de la culture contre la guerre ?»

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La culture serait donc le meilleur remède pour soigner l’homme de ses instincts guerriers, on ne peut raisonnablement qu’admettre la prescription médicale ! Mais à regarder de plus près cette culture qui nous prémunirait de la guerre, on reste en droit de se demander de quoi cette culture est faite, de quoi et comment ? La question paraît naïve et candide, de la veine de celle posée par Einstein à Freud; ces deux questions si simples sont en fait deux abîmes.

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Une culture est aussi faite des guerres qui l’ont construite; ce sont les guerres et les occupations successives d’un pays qui vont modeler insidieusement sa culture. Il serait bien trop confortable d’oublier cette lapalissade. Nos ancêtres furent les Gaulois, mais depuis, combien d’invasions guerrières, combien de saintes Croisades, combien de métissages forcés, combien de copules pacifiques et amoureuses sont venues brasser la population, que ce soit celle de France ou celle de tout autre pays. Un pays se définit par sa culture, mais aussi par ses frontières mais ces frontières ne se dessinent qu’à la suite des guerres et des différents traités de paix qui sont autant de reconfigurations d’un territoire. La configuration des atlas géographiques et historiques change très régulièrement au fil des siècles et même plusieurs fois au cours d’un seul siècle. Une caricature de l’artifice des frontières : celle qui sépare le Canada des USA ! Géographes et militaires n’y sont pas allés par quatre chemins de vadrouille; ce n’est qu’une simple ligne droite qui de moque bien de la géographie du terrain. Cette ligne droite qui a pour nom « Frontière » n’est que le résultat d’une convention signée par traité. Ce qui se passe pour un continent vaut aussi pour l’autre : gardons en mémoire ce fameux mur de Berlin qui sépara des familles vivant néanmoins à quelques dizaines de mètres les unes des autres. L’identité nationale vient remplacer l’identité clanique. L’artifice en est la marque ! La Géopolitique en est la science !

LE 14 JUILLET ET L’ARTIFICE DE LA GUERRE

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La commémoration par le peuple français de la prise de la Bastille, de la révolution de la France contre la royauté, se pérennise par la fête du 14 Juillet. À Paris, le jour de la fête nationale, tous nos corps d’armée défilent sur les Champs-Élysées [la plus belle avenue du monde portant un nom si particulier] en remontant vers l’Arc de Triomphe, les avions de guerre survolent la capitale de manière exceptionnelle. Le Président de la République Française passe les troupes, ses troupes, en revue aux côtés des chefs des armées, puis retourne à l’Elysée, lieu du commandement suprême de la nation. C’est sa demeure; un cocktail y est organisé dans l’après-midi, un cocktail où il est bon d’être vu. Le soir, les feux d’artifices illumineront le ciel parisien, faisant entendre un bruit semblable aux bruits de guerres et de bombardements. Mais ce n’est là qu’un feu d’artifice, un comme si, une mise en scène théâtrale d’une guerre passée ou à venir, une guerre virtuelle. C’est en fait une démonstration de force, un message envoyé à la face du monde. La France se sent bien prête à affronter ceux qui s’y risqueraient. Dans la matinée, des enfants accompagnés par leurs parents assistent émerveillés par le brillant des cuivres et par l’entrain de la musique martiale, à ce spectacle qu’ils comprennent si bien puisque dans leurs jeux d’enfants, « la guerre des boutons » a fait leurs délices. La guerre, ils yjouent souvent, indiens contre cow-boys, voleurs contre gendarmes, résistants contre collabos, martiens contre terriens… les enfants savent tomber comme personne, mais c’est pour de rire, ce n’est pas pour de bon, ils ne cessent de mourir pour revivre aussitôt.

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Il existe beaucoup de jeux où l’enfant dispose de plusieurs vies. Il y a la marelle où ils partent de la terre pour rejoindre le ciel ou le paradis; mais avec les nouvelles technologies, il y a mieux encore. Internet et ses jeux en ligne offrent toutes les possibilités de mourir des centaines de fois en un après-midi; mort de fatigue, mais bel et bien vivant, c’est cela le virtuel, un comme si, une illusion du réel sans nécessairement verser dans l’imaginaire, une mort virtuelle qui permet de mettre les pieds sous la table du dîner…

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Il ne faudrait pas diaboliser l’Internet comme le disait Deleuze, mais en allant « surfer sur le net », comme on dit, on se hasarde à offrir le mot « guerre » en pâture aux moteurs de recherches aimablement et gracieusement mis à notre disposition sur nos ordinateurs, les premières indications sont réservées à des sites sur les jeux de guerre en ligne… Tout y est : les guerres navales, avec ou sans sous-marins lorsqu’ils n’existaient pas encore, les grandes guerres [14/18, 39/45, guerres d’Asie, guerres du Pacifique ou de l’Atlantique), toutes les grandes guerres avec leurs différents épisodes dans tous les continents, les guerres sur terre ferme, ce plancher des vaches comme disent les aviateurs de chasse; et il y a même maintenant les guerres galactiques et inter-sidérales, l’ennemi est partout. Cependant, l’ennemi est lui aussi virtuel…

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La particularité de ces jeux est la répétition compulsive de l’acte guerrier, mais cet agit n’est pas chargé d’affects. La haine n’y a que très rarement sa place, l’éprouvé ne vise rien d’autre que sa mise en scène répétée. C’est dans le registre de la sensation et non du quantum d’affect que réside l’effet désiré. Le fantasme n’y trouve pas non plus sa place; les conduites y sont déjà préprogrammées. Seule reste cette surcharge d’excitation si particulière que l’on pourrait qualifier d’adrénalitique !

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En d’autres temps, petits et grands faisaient la collection de soldats de plomb et les salons domestiques étaient envahis par les armées adverses. Le temps de la mise en place des troupes, le temps du choix stratégique des positions des tanks et autres cuirassiers était celui d’une pensée où il fallait reproduire une organisation planifiée des forces en présence.

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Dans ces salons donc, le sol était jonché de cadavres, de guerriers morts au combat. Les figurines étaient coulées sur socle et il suffisait alors d’une simple poussée du doigt pour les faire choir. Leurs chutes et leurs morts faisaient un bruit bien particulier, un bruit qui sortait du fond du palais et que la bouche émettait avec une certaine jubilation proche de la jouissance supposée d’un guerrier exterminant l’ennemi. L’ennemi lui laissait échapper un son signifiant la douleur ou la surprise du dernier souffle d’une vie sacrifiée au champ d’honneur; il tombait, terrassé par la mitraille. Un « Viva la muerte » à peine dissimulé servait de musique de fond à l’après-midi récréative.

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Au XXIe siècle, les petits comme les grands sont rivés aux consoles pour jouer à la guerre virtuelle, celle qui fait des centaines et des milliers de morts sans qu’il n’y ait le moindre cadavre. Ça ne fait même pas mal et ça procure de l’excitation, du plaisir…, mais de quel plaisir s’agit-il ? Peut-on se résoudre à penser qu’ils rejouent des séquences de films vues à la télé ou qu’ils ne jouent simplement qu’à reproduire ce que leurs aînés leur ont raconté de leurs conduites héroïques, de leurs passés de guerroyeurs. Tout ce que l’on peut dire pour l’instant, c’est que ceux qui n’en ont pas été, ils jouent.

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Les vieux, quant à eux ont quitté pour une fois les bancs qui font face à leur maison de retraite (encore un mot guerrier); ils n’ont été vaincus que par leur propre vieillesse. Ils vont cesser, l’espace d’une journée, de parler des souvenirs de bravoure ou d’emprisonnement; de redire pour une énième fois les exploits auxquels ils ont participé. Ceux auxquels ils ont assisté, ceux dont ils ont entendu parler, ceux qu’ils ont imaginés… avant de se rendre eux aussi sur les ChampsÉlysées et s’émouvoir au spectacle de quelques d’entre eux décorés d’une belle médaille, d’une preuve du devoir de souvenir de la patrie reconnaissante à jamais. Pas de bal pour eux. Ils rangeront dignement le beau drapeau tricolore avec sa pointe en faux cuivre dans la petite armoire de leur maison, la maison de la retraite. Waterloo morne plaine… Bonjour, Sainte Hélène…

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En haut des Champs-Élysées se trouve l’arc de Triomphe où est enterré « Le Soldat Inconnu » mort sur les champs de bataille de la guerre de 14/18, la préférée de Georges Brassens; une hécatombe venue effacer celle de « La Commune ».

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Dans leurs jeux de guerre, les enfants ne cessaient de mourir pour se relever aussitôt, c’était pour rire, c’était pas pour du vrai, on faisait la fête à la mort. L’Arc de Triomphe lui, fête les morts, les vrais, les qui sont sous terre, les inconnus, les sans gloires, alors que seule la gloire pourrait justifier de la mort. Celui qui y est effectivement enterré, un inconnu, est veillé tous les soirs, la flamme est quotidiennement ravivée par des anciens combattants qui se relayent. Cette grande guerre n’est pas là pour en cacher d’autres ! En fait, toutes les grandes épopées guerrières et sanglantes à la gloire de la nation française hantent ce Huitième arrondissement de Paris. Celle de 14-18 y est à peine représentée sous l’Arc tout à la gloire des guerres de la Révolution française de 1789. L’illustration de l’annonce du colloque est cette belle photo représentant le penseur de Rodin méditant sur ce fameux triomphe par l’Arc représenté : le bas-relief annonçant ce « Y a-t-il une guerre juste » n’est rien d’autre que l’illustration de la Marseillaise de Rouget de l’Isle et de la Révolution Française de 1789. D’autres bas-reliefs de cet ARC représentent les batailles d’Aboukir, de Jemmapes, d’Arcole, etc. De la Place de L’Etoile naissent plusieurs avenues, toutes dédiées à des noms de grandes batailles [Wagram, Iéna], ou de grands combattants [Kleber, Friedland, Marceau, Mac Mahon, Hoche, etc.], ou encore, de grands hommes tels que Victor Hugo, poète et politique qui justement se désolait devant cette morne plaine de Waterloo, ne sachant pas qu’outremanche ce serait le nom d’une gare faisant le pendant à la Gare d’Austerlitz et de son beau Soleil. Beaucoup de place est laissée à la Révolution française et à l’épopée Napoléonienne, en toute logique puisque c’est ce dernier qui avait ordonné la construction de cet Arc en 1806 et qu’il fallut attendre Louis-Philippe pour l’inauguration de 1836; entre temps le Baron Haussman était passé par là pour construire ses fameuses Avenues et d’autres boulevards non moins fameux. Dans le célèbre alignement de monuments, se trouve la place de la Concorde avec son Obélisque égyptien, qui autrefois protégeait l’entrée de la magnifique Ville de Louxor, vous savez, ce Louxor de la vallée des Rois où reposent ces pharaons millénaires dont les sépultures ont été pillées, entre autres, par les armées napoléoniennes. Il faut hélas se rendre au musée du Louvre pour contempler le butin napoléonien…

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Tout y est donc; les épopées napoléoniennes, les avancées meurtrières de la Révolution française, la mythologie grecque d’où « les Champs-Élysées » ont été expurgés : c’était le chemin de la gloire de ceux qui étaient morts dans l’Anenké, une noblesse d’âme exprimée entre autres par la noblesse guerrière. Il y manquerait les autres guerres comme celle de 39-45. Eh bien non, elle est peut-être un peu cachée par les autres, mais Franklin Roosevelt est bien là et la rue Lauriston de sinistre réputation est à deux pas.

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Le cœur de Paris, lui-même cœur de la nation française, cet endroit visité par des millions de touristes ou autres amateurs de beaux monuments, est inexorablement marqué du sceau de la Guerre. Ces hauts lieux de la culture française sont aussi des hauts lieux commémoratifs des guerres passées. Mais il ne s’agirait sûrement pas de battre seule notre coulpe car tous les pays sont ainsi attachés au devoir de souvenir des victoires qui les ont construites; les défaites, elles sont tues, elles sont masquées, cachées par les victoires finales. Ces victoires sont célébrées par des expressions culturelles de prestige. La culture ne vient pas, comme l’espérait Freud, combattre l’instinct guerrier de l’homme, elle ne fait que l’exacerber.

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Souvenons nous qu’il y a seulement quelques années, l’après midi du 14 Juillet voyait les Champs-Élysées être la ligne d’arrivée de la dernière étape du »Tour de France ». Une épreuve qui passionne, une épreuve à la limite des limites des vélocipédistes obligés de prendre quelques toxiques pour être à la hauteur des efforts demandés. Une épreuve qui voit plusieurs pays s’affronter et se battre pour voir leur drapeau et leur hymne célébrés sur la plus belle avenue du monde. Le sport est à la fête ! Les pays s’affrontent sur leurs petites reines…

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Non loin des Champs-Élysées se trouvent des cercles de jeux pour les adultes qui se réunissent autour d’un échiquier ou d’une table de bridge, d’une table de Go, mais aussi de poker, afin de s’affronter dans des rencontres où le sang ne coulera pas, mais c’est alors l’argent ou les trophées qui le remplacent. Il faudra pousser jusqu’à Enghien pour trouver des tables de roulettes ou de boules pour avoir le droit de jouer et lorsque le temps ou l’impatience viennent à manquer, il restera toujours la solution de se rendre à quelques cercles parisiens où l’on ne joue pas à la roulette, mais à d’autres jeux d’argent, à ce que les spécialistes nomment le « Gambling ».

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Il existe aussi au vu et au su de tout le monde des cercles assez fermés que l’on dit clandestins. Les ministères savent en silence. Sinon, il reste encore et surtout les « Jeux en ligne » sur Internet qui permettent de jouer au poker et à tout autre jeux d’argent. Mais, en premier recours, il y a la »Française des Jeux » qui actuellement se bat pour préserver son juteux monopole afin de mettre à la disposition de chacun ce qu’il faut pour se frotter au hasard et au risque. Comme le fait le guerrier qui se frotte à la mort. Les aires de jeux d’argent sont comparables aux champs de bataille : on y gagne gloire et puissance, on y risque perte, ruine, vie sociale, vie psychique, vie physique.

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Toute gouvernance sait l’impossible de l’interdiction totale de tout comportement à risques [les prises de toxiques (l’alcool en fait partie), les pratiques de jeux d’argent, comme tout autres dépendances] qui présentent l’avantage premier de réguler et donc de diriger un pays en évitant une implosion possible. La prohibition de l’alcool aux États-Unis a connu l’énorme échec que l’on sait; le feuilleton « Les Incorruptibles » qui a bercé nos anciennes soirées, montre bien la manière dont un interdit non réfléchit conduit à produire des effets paradoxaux et inversement proportionnels à celui désiré : Al Caponne en est le modèle. Si la pègre n’avait pas été là, ce risque d’implosion majeure se serait vérifié. L’empereur Jules César formula tout haut la cynique lapalissade : « donnez au peuple du pain et des jeux ». La paix civile est à ce prix. Poussons le cynisme jusqu’à énoncer : « donner au peuple de la guerre et des armes »; la cohésion nationale ne se fera qu’à ce prix.

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Prenons pour exemple l’excellent « Rapport pour la MILDT » concernant le problème des addictions aux jeux; le travail est sérieux et excellent, mais qu’elles seront les décisions prises grâce à ce rapport ? Prenons dans un autre domaine « l’ONU » et toutes les « ONG » qui travaillent sur le terrain afin de venir en aide aux populations en guerre; dans quelles impasses se trouvent-elles et que peuvent-elles espérer face à l’humain quelquefois dépourvu d’humanité ? Rappelons que notre point de départ était justement la question que L’ONU, autrefois nommée Société des Nations, posa à Einstein et à Freud…

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Notre propos n’est pas de nous permettre la moindre leçon de morale politique mais plus modestement d’établir une corrélation entre la guerre, le jeu, et ce goût certain de risquer la mort pour maintenir la vie.

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Le destin du joueur est comparable à celui du guerrier et réciproquement. L’observateur critique qui arrive à s’excentrer, comme l’écrivain, le philosophe, le psychanalyste, le sociologue, l’historien, et j’en passe, nous autorise à percevoir les enjeux psychiques répétitifs de ces comportements communs hors du commun. C’est dans le domaine des Jeux que nous allons succinctement commencer à nous aventurer par l’amalgame des trois termes enchevêtrés : la Guerre, le Jeu et la Mort.

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Le Jeu est une activité symptomatique qui trouve son origine aussi bien dans la psychogenèse de l’individu que dans l’ontogenèse de l’humain. On ne peut savoir exactement à quand remonte l’apparition du jeu. Tout conduit à penser que c’est probablement le jeu des osselets qui fut le premier jeu. « The Encyclopédia of Gambling » [7][7] Le Jeu. Quarto Publishing Limited. Oyez édit. Bruxelles... traduite en français nous apprend en effet que le plus vieux jeu du monde est vraisemblablement le jeu des osselets et que les jeu de Dés lui sont postérieurs. De nombreux chercheurs tirent les origines du jeu de GO dans le jeu du « Wei-ch’i » de la Chine ancestrale. Ce dernier se pratiquait initialement avec des os de l’astragale; des petits os d’animaux, le plus souvent de moutons, et ces osselets servaient donc de matériel pour jouer ou pour prédire l’avenir.

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Cette activité se retrouve aussi bien dans l’ancien testament et dans l’Égypte des pharaons. Le caractère ancestral du jeu des osselets et du jeu de dés ne fait aucun doute, mais aucune certitude quant à la période exacte de son apparition. Ce jeu se retrouve dans l’Iliade d’Homère et la mythologie grecque réserve le monopole de ce jeu aux dieux : c’est le jeu de l’astragale qui octroya le ciel à Zeus, la mer à Poséidon et le monde sous terrain à Ades. Les dominos sont appelés « bones » en anglais… « bones » se traduit par « os »… Bien que ces os soient habituellement censés être des os de mouton, mais il est tentant d’imaginer nos lointains ancêtres jouer seul ou à plusieurs avec des os pris à une dépouille humaine.

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Du vivant décomposé par la mort, il ne reste que des os dont les survivants auraient pu se servir pour jouer à ces osselets que nos enfants apprécient beaucoup pour démontrer leur habileté et leur suprématie sur l’autre. La coexistence entre les vivants et les morts s’illustre par ce jeu de lancer vers le ciel les osselets et de lire le futur dans la retombée de ces petits restes. L’homme peut alors s’honorer de sa suprématie, il peut rire de sa victoire ou pleurer sur sa défaite; l’homme peut aussi se figurer les autres jouer plus tard avec ses propres os… quand il sera mort à son tour.

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Souvenons-nous d’un des plus beaux films de Stanley Kubrick : «2001 Odyssée de l’espace ». Le cinéaste met en scène avec génie l’aube de l’humanité parallèlement avec la formation du foetus. La préhistoire de l’homme est représentée par une meute de singes supérieurs, de primitifs réunis autour d’un point d’eau et se trouve chassée par une autre meute désireuse de s ’approprier ce point d’eau. L’agression et l’intimidation par la force permettent l’appropriation de l’espace… instincts grégaires et instincts guerriers… Plusieurs hordes doivent partager le territoire et s’agressent donc mutuellement. Chacune des hordes craint l’autre. Une lueur d’intelligence parcourt le regard de l’un d’eux; pensifs devant un cadavre de bête décharnée, il se saisit d’un os, en frappe le sol, frappe de plus en plus vigoureusement jusqu’à en arriver à frapper le cadavre avec un de ses os et à massacrer littéralement les restes grâce aux restes. L’arme est née. L’os est saisi à pleines mains et envoyé vers le ciel; la satisfaction se lit sur le visage, l’os devient un jeu puis une arme, l’os se laisse maîtriser, la musique accompagne la grandeur de la trouvaille. L’ancêtre de l’homme assure sa suprématie sur son groupe, forme ce même groupe au maniement de l’os massue, et la meute se dirige à nouveau vers le point d’eau afin de chasser les anciens vainqueurs… Un panneau de pierre sort du sol, les assoiffés désaltérés se prosternent… la loi est née. Le plan suivant montre une navette spatiale habitée par des hommes et des femmes [les dernières servent les premiers], l’Odyssée de l’espace continue; des millénaires se sont écoulés.

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Entre-temps, de nombreuses guerres ont eu lieu, de nombreuses tombes ont été creusées, de nombreuses découvertes ont vu le jour, les jeux ont de tout temps accompagné la vie des hommes; les frontières se sont modifiées au fil des ans et des siècles, les limites du savoir ont reculé, les jeux en ligne ont remplacé les vieux osselets, la bombe atomique a rendu la massue caduque…

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Jouer avec l’illusion est le métier de l’illusionniste et chacun, sauf les enfants, n’est dupe. Le spectateur se rassure de l’étrangeté dérangeant l’ordre de la logique en se disant qu’il y a un truc; on ne sait pas exactement lequel, on ne réussit pas à le découvrir, mais on reste rassuré, seul un truc permet le travestissement de la réalité. C’est du « comme si », du faux-semblant, du virtuellement possible du vrai même s’il n’en est rien.

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L’art de l’artificier est un art redoutable. Honorés par les rois, courtisés par les présidents de toutes sortes, les hommes de l’escamotage de la réalité au profit de la virtualité sont nantis de pouvoirs. Ce sont les maîtres de leurs arts, ce sont ses archétypes de la maîtrise. Cet escamotage de la réalité au profit de la virtualité est devenu une chose si commune, si bien aidée par les techniques les plus sophistiquées, si quotidienne, que nous ne nous en rendons même plus compte. Depuis des millénaires, l’homme n’a de cesse de vouloir se préserver de la réalité et pour ce faire, il falsifie le réel. On est en droit de se demander si ce n’est pas l’absence de l’autre ou sa mort qui est à l’origine de l’indispensable de l’illusion…

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Avec le virtuel, nous sommes dans une autre constellation; c’est avec l’aide de la langue anglaise que l’on peut mieux saisir la spécificité du sens de : Virtuel. The Virtual est synonyme de « quasi », de « comme si », sans que ce soit « un as if » francisé sous le terme de « faux-self ». Ça se complique un peu, et pour simplifier les choses, je prendrai un simple exemple ou plutôt une simple mise en présence de la virtualité de la guerre et de la réalité de la culture. Les jeux serviront de liant à cette mise en présence.

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La culture dont Freud fait un remède contre l’instinct guerrier est elle-même construite du souvenir des guerres passées, du plaisir des guerres jouées, de la répétition des guerres à venir… J’aurais l’occasion de revenir sur les jeux les plus communs comme autant d’expression de véritables combats que l’homme livre à d’autres hommes, au risque bien réel de sa propre vie.

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Le Joueur d’échecs et Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sont deux romans de Stéphan Zweig, contemporain et ami de Sigmund Freud écrits et décrit l’homme qui en temps de paix s’adonne à des jeux qui ne sont que des simulacres d’affrontements guerriers où le joueur devient un « Risqueur » de sa propre vie. Pour l’instant, soulevons délicatement le voile en regardant par exemple le jeu d’Échec non pas comme un simple jeu de stratégie, mais comme une véritable bataille où une armée blanche affronte une autre armée noire afin de mettre le Roi que l’agitation de sa Reine de femme, ou le zèle de ses cavaliers, ou la garde de ses tours, ou les diagonales de ses valeureux fous ne réussissent pas à protéger de la chute « Échec et Mat ». Rien ne ressemble plus à un état-major entemps de guerre qu’un échiquier de bois où deux armées s’agitent de manière ordonnée pour la gloire d’une intelligente victoire au risque d’une cruelle défaite aussi honteuse qu’une capitulation et qu’une réédition sans conditions; les pions guerriers ont été sacrifiés, l’ombre de la mort envahit l’échiquier où les captures sont sans merci. Les risques ont été vains… tout est à refaire pour la prochaine partie.

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Alain Rey, dans son « Dictionnaire culturel » nous apprend que le mot, risque est issu du grec « Rizikon » qui définit une solde attribuée au soldat grec désigné par la chance. Le risqueur est cet homme-là que l’on retrouve aussi bien sur les champs de courses que dans les stades, les casinos, les cercles de jeu, sur les champs de bataille, dans les états-majors militaires mais aussi politiques, dans la finance et dans l’industrie, enfin partout où la prise de risque reste le moteur premier. Le tout est offert en spectacle puisque la jouissance ne demande souvent qu’à être vue, qu’à être reconnue par l’autre. Les jeux du stade sont assurément partie prenante [ils sont aussi prétextes à paris lucratifs ou ruineux]. Les jeux du stade ne sont que les fidèles descendants des jeux d’arènes dont nous parlions plus haut. Les arènes sont toujours là, soit sous forme de ruines, elles sont là pour nous rappeler l’Antiquité romaine où les gladiateurs venaient se livrer ou être livrés à des combats à mort; quand elles sont en états ou restaurées, les arènes sont les lieux de tauromachies pour le plus grand plaisir des tauromachiques et pour la gloire du beau toréador à qui il arrive parfois de se faire bel et bien encorné. Mourir dans l’arène rend mémorable à jamais. Le Panthéon aussi, tout comme Les Invalides. Les immortels se contentent de la coupole Richelieu; les immortels ne le sont que de leur vivant, eux !

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Qui, plus que le guerrier s’expose de manière constante au Risque. Le risque de mourir est son métier. Le guerrier fait du côtoiement avec la mort sa principale raison d’être au monde. Le Samouraï en est la caricature entièrement inscrite dans la culture Japonaise. Le Samouraï est le modèle de ceux qui ne peuvent concevoir un sens à la vie qu’à la condition extrême de se hasarder à une rencontre avec la mort. Le grand frisson qui accompagne la répétition de la victoire par la mort de l’adversaire est le quotidien atténué du risqueur. Je pose ici l’hypothèse que la notion de risque est le plus petit dénominateur commun de toutes les conduites addictives et que les conduites addictives sont le terrain par excellence où se rejouent des affrontements compulsifs avec le risque de tout perdre, y compris la vie. On pourrait objecter à cette hypothèse l’étonnement de voir les jeux d’échecs classés parmi les conduites addictives; la seule réponse serait une invitation à se rendre dans un club d’échecs et de regarder simplement le comportement des joueurs qui, malgré l’apparente placidité ne parviennent à masquer la charge d’affect dont ils sont l’objet. Plus facilement, je proposerais à cet objecteur de voir ou revoir le chef d’œuvre de Bergman « Le septième sceau », film où le cavalier croise la mort sur une plage maussade et lui demande la grâce de faire une dernière partie d’échecs qui déciderait de l’issue de la mission de la mort ou du moins la retarderait. Risquer sa vie reste le seul artifice possible pour avoir la force de rester en vie; un singulier paradoxe qui permet peut-être de mieux penser la clinique des conduites dites addictives et des va-t-en-guerre de tout acabit.

LA GUERRE ET LE JEU; LA STRATÉGIE ET LE RISQUE. LA MORT.

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La proximité fondamentale des trois situations se précise : la guerre et les considérations qu’elle engendre, la virtualité guerrière dans les jeux et en particulier au jeu d’échec participent d’un point de liaison : la mort, une mort dont la jouissance ne s’exclue pas. La majorité des conduites passionnelles ont pour point commun cette façon de côtoyer la mort, de la frôler en jouant d’une esquive la plus tardive possible afin de l’éviter pour mieux l’affronter de nouveau, de plus belle, le plus tôt possible.

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Nul ne peut s’essayer au jeu d’échec sans avoir une stratégie, la plus béotienne soit elle; le jeu d’échec est même par définition un jeu de stratégie où le joueur se doit d’anticiper le maximum de coups à l’avance, tout en tentant de deviner la stratégie de l’adversaire.

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Le mot stratégie tire son origine de deux mots grecs : stratos qui signifie armée, etagein qui se traduit par conduire; conduire une armée… le langage parle comme dans un livre. Conduire une armée est ce qui fait du joueur un véritable chef d’état-major voulant protéger son Roi de tout encerclement fatal. Le chef d’étatmajor a toute une armée à diriger, à orienter, à placer sur les champs de bataille; le joueur d’échecs n’a lui, que seize pièces à faire mouvoir sur un échiquier de soixante-quatre cases. Une guerre en modèle réduit, mais avec le même acharnement à vaincre l’autre le plus glorieusement possible, sans subir trop de dégâts. Aux jeux de cartes, le baccara est surnommé »le jeu des rois », les échecs sont »le roi des jeux » bien que le jeu de Go participe de la même notoriété venue d’Asie. La joueuse de Go de la romancière Shan Sa montre sans artifice l’intrication entre la guerre (sino-japonaise) et le jeu de Go qui en est le filigrane. Les grandes guerres sont qualifiées de « choc des titans ». Chacune de ces expressions traduit un sentiment de force et de toute puissance, tout comme le guerrier et le joueur éprouvent ce même sentiment, lors de la victoire. Exaltation et toute puissance sont les fruits de la victoire et l’on se remémore les débordements pulsionnels qui sont habituellement l’écot que le vaincu doit supporter de mauvaise grâce.

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Ceux qui se vouent à ces activités ludiques ou guerrières, je les nommerai les « Risqueurs », néologisme imposé pour décrire la particularité de ces problématiques qui ne s’organisent pas autour du complexe d’œdipe et de la castration. La problématique du joueur et du guerrier s’organise, elle, autour de l’affrontement et de l’esquive face à l’impensable de la mort. Nous exposerons ailleurs ce qui peut fonder la psychogenèse de ces sujets, signalons ici simplement la particularité de l’histoire de ces grands hommes qui ont traversé l’histoire en la marquant de leurs sceaux. On retrouve par exemple chez Hitler, Napoléon, Jules César, Alexandre le grand, et j’en passe, une spécificité de la position paternelle : le père mort précocement, souvent d’une mort violente, et envers qui la mère énonce sa désalliance pour porter son souci à la réussite glorieuse du fils égal des dieux… mais cela mérite un tel développement et une telle analyse que le lieu de cet écrit ne serait pas assez.

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J’avancerai pour l’instant, la simple évidence que ces sujets naviguent sur le fil du rasoir. Sur ce point exquis qui se trouve juste entre la vie et la mort, sur un espace dont ils ne peuvent se départir. Un espace où ce n’est pas vraiment la simple vie, où ce n’est pas vraiment la mort toute nue, mais un entre deux, un entre la gloire de la suprématie et la honte de la résignation.

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Le joueur de poker quitte la table, celui de la roulette quitte le casino, celui d’échec son club, avec comme unique pensée compulsive :», Je vais me refaire, ce n’était pas mon jour, j’avais une mauvaise main, mais demain je vais me refaire, je n’abandonne pas, je ne lâche pas prise, demain sera le jour de ma victoire ».

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Celui qui a perdu une bataille (tiens ! Encore un jeu d’enfant que j’avais oublié, le jeu de bataille, avec aussi le roi, la reine, l’as, le valet, les petites cartes qui ne font pas figures), donc celui qui a perdu une bataille se rassure en se disant qu’il n’a pas perdu la guerre; lorsqu’il perd la guerre et signe sa réédition qui se présente sournoisement comme « un traité de paix », il consentira aux pénalités dues par les vaincus, à ces frais de guerre qui incluront aussi bien une parcelle de territoire, que des biens, que l’estime des femmes amères du repos du guerrier. Les nouveaux maîtres, les vainqueurs seront estimés à leurs justes valeurs…

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Cependant le vaincu revanchard pensera aussitôt le traumatisme passé à se remettre en selle pour oublier l’âcreté de sa défaite et de sa débâcle. Se recoudre pour en découdre de nouveau, telle, est l’éternelle répétition du même scénario. Lorsqu’il s’agit d’un simple jeu, mais peut-on qualifier un jeu de simple maintenant, c’est du pareil au même : une partie ou la totalité de ses biens se sera volatilisée et le doux regard de Chimène prendra des allures de chimères. C’est là que conceptualiser la « compulsion à la répétition » se révèle indispensable. Freud écrit en 1920 dans la cinquième partie de Au-delà du principe de plaisir : «Pour ce qui est du jeu chez l’enfant, nous croyons comprendre que si l’enfant reproduit et répète un événement même désagréable, c’est pour pouvoir, par son activité, maîtriser la forte impression qu’il en a reçue, au lieu de se borner à la subir, en gardant une attitude purement passive ». Tel est le cas du joueur qui n’a de cesse de se remettre à l’épreuve d’une nouvelle perte, au risque de gagner de nouveau. Je ne signifie pas là un travail du masochisme bien qu’il soit convenu d’en parler chez le joueur et le guerrier.

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Mais, paradoxalement, la victoire ne signifie pas une baisse du quantum d’affect et le plaisir de la victoire n’est pas au service du principe de plaisir; bien au contraire, la victoire produit une surcharge d’excitation, une exaltation, toutes deux au service du principe de déplaisir. La « Française des jeux » a finement mais aussi, forcée par les circonstances, organisé un suivi psychologique pour les heureux gagnants plus riches que riches. Il en va de même pour les glorieux vainqueurs d’une bataille qui perdent alors toute mesure et se livrent à des exécutions sommaires, des viols, des pillages du vaincu, que jamais en temps normal, ils n’auraient pu se permettre, ni s’imaginer le faire.

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Nous pouvons être naïvement surpris de voir le joueur qui a gagné la partie et remporté une victoire dépassant toutes ses espérances, déclarer qu’il s’apprête à rejouer, qu’il ne renonce pas au risque de risquer de nouveau; c’est exactement là l’essence du joueur et du guerrier, cette compulsion à pousser encore plus loin les limites de l’entendement possible. C’est dans la répétition du jeu de la bobine que l’enfant avait trouvé son plaisir, son plaisir de maîtriser l’absence et le vide occasionné par la perte. Il serait fallacieux d’avancer que la retrouvaille métaphorisée par la saisie de la bobine puisse clore le jeu. La jubilation éprouvée cède la place à l’impérieuse nécessité de recommencer le jeu. C’est dans ce même texte, on le sait, que Freud introduit explicitement la pulsion de mort, bien que l’on puisse en trouver les prémisses dans Pulsion et destins des pulsions dès 1915.

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Identique est le stratagème du joueur et du guerrier, ce stratagème qui consiste à cette compulsion à la répétition. Si le Da émis par l’enfant servait à le combler, à le satisfaire, à le rassasier, à remplir la fonction du principe de plaisir qui est avant tout de réduire à zéro le seuil d’excitation, l’enfant cesserait de jouer. Eh bien non, au contraire, une fois l’objet récupéré, un seul but : le rejeter au loin, fort, fort loin du regard pour avoir le suprême délice de retirer sur la petite ficelle et de voir réapparaître l’objet à rejeter de nouveau et ce jusqu’à l’épuisement ou l’ennui.

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L’acte de remiser, de rejouer, de reprendre un toxique, de répéter une situation d’où le risque n’est jamais exclu, de retrouver un exutoire à l’exercice de sa passion, est identique chez le guerrier conquérant; il faut à ce dernier repousser infiniment les frontières de sa quête. Toujours plus loin, il s’agit bien d’aller toujours plus loin : Alexandre le grand ne renonçant qu’aux frontières de la Chine pour mourir quelques temps plus tard sans assister au démembrement de son empire; Jules César se faisant assassiner avant que son empire soit divisé [1][1] S. Freud;-1915- Résultats, idées, problèmes. P171,...; Napoléon se perdant dans la conquête de la Russie avant que de connaître l’exil et la mort; Hitler commettant la même erreur et s’abîmant sur les deux fronts avant de se résoudre au suicide; cette soif jamais désaltérée de conquête guerrière a fait et fait toujours les délices des nécrophiles. L’histoire n’est qu’autre qu’un éternel recommencement et chaque guerre cache les précédentes : « Un instinct ne serait que l’expression d’une tendance inhérente à tout organisme vivant et qui le pousse à reproduire, à rétablir un état antérieur auquel il avait été obligé de renoncer, sous l’influence de forces perturbatrices extérieures. » [8][8] S. Freud, ibid Certes, la victoire donne lieu à une satisfaction au service du principe de plaisir, une satisfaction d’avoir ramener la tension à son minimum, à cet epsilon, à ce presque zéro car le zéro n’est qu’un électroencéphalogramme plat. Tel est la force motrice qui agite le joueur comme le guerrier, s’approcher le plus possible du zéro de la vie, frôler la mort en tentant d’y échapper, d’atteindre cet epsilon qui provoque immanquablement une poussée pulsionnelle; tel est le moment du risque qui ne demande qu’à se répéter et qui offre aux jeux comme aux guerres une déraisonnable satisfaction libidinale.

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Il est risqué de risquer. C’est dans la définition même du mot que, d’emblée les suites à prévoir à la suite de ce moment d’exaltation né de la prise de risque, ne sont pas toujours celles que l’on espérait. La défaite entre dans les calculs de probabilité qu’un stratège ne doit jamais méconnaître. Nos écoles militaires l’enseignent bien, puisqu’il existe aussi une stratégie de la retraite, une façon de se replier en reculant sans perdre trop d’effectifs. Le « sauve qui peut » signe l’absence de clairvoyance, « ce, sauve qui peut » dénonce la débâcle et la mort. La « retraite ordonnée » diminue les pertes et sauve l’honneur ou la mise. Le joueur comme le guerrier doivent anticiper le moment de la reconnaissance de la défaite réduisant ainsi la perte. Le va-t-en-guerre et le flambeur s’assurent de leur consomption. Ainsi va l’art de la guerre, ainsi va l’obligation de raison dont le joueur ne doit jamais se départir. Sauver la mise…!

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Ce moment, même prévu et préparé, ne sera jamais facile; une réédition ou pire, une capitulation ne sera qu’un moment de honte pour le vaincu. C’est ainsi que Yoshijiro Umezu écrira après sa signature des actes de capitulation du Japon, le 2 septembre 1945 : « Je n’ai jamais vécu un tel moment de honte et d’humiliation…». Le puisant Japon venait de perdre définitivement la guerre contre la Chine et contre les Alliés; c’est le général Mac Arthur qui sera face à lui à bord du Missouri, navire amarré au large de Tokyo. C’est ce même général Mac Arthur qui, quelques instants plus tard, sabrera le champagne et jouira de la victoire, du triomphe, avec les autres co-signataires dont Hsu Yung-Ch’ang, le représentant officiel de la Chine.

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Les « Banzaïs » se sont tus, « les hara-kiri » sont légions; entre-temps, les « kamikazes »sont morts. Les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki avaient à elles seules eu raison du Japon et de ses conquêtes nationalistes qui firent des millions de morts civils et militaires. Les guerres du Pacifique furent peut-être les plus meurtrières des guerres et sont pourtant peu présentes à nos esprits. Elles le furent aussi à l’esprit de Sigmund Freud lorsqu’il aborda son analyse sur la guerre. Il avait pourtant 14 ans lors de la première guerre sino-japonaise et il n’ignorait pas non plus les massacres de Nankin. Des délégations chinoises avaient suivi celles du Japon dans l’appartement de la Bergsrtrasse pour des problèmes de traduction de l’œuvre de Freud en chinois et en japonais. Pas un mot de Freud pourtant, du moins officiellement. Si les bombes atomiques larguées au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki sont venues masquer et supplanter dans notre esprit les débordements nippons en Mandchourie, Freud ne les prévoyait pas. Elles avaient à elles seules eu raison des soldats japonais et des conquêtes nationalistes qui firent des millions de victimes. Cependant, Freud savait l’incident de Mudken, en 1931, qui déclencha une agression sans pareille de la part des Japonais.

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Un massacre aussi bien de civils que de militaires allait bouleverser l’empire chinois. En 1942, le général Yasuji Okamura allait obtenir de L’empereur l’autorisation de lancer l’opération : « tue tout, pille tout, brûle tout » contre les chinois. Le débordement pulsionnel permis et même recommandé, donna lieu à des exactions indescriptibles. Il était alors permis au soldat d’exercer librement sa toute puissance, d’éprouver l’impensable de la jouissance du tout permis. Nos mémoires sont hantées par l’évocation des chambres à gaz du nazisme, elles ignorent que les mêmes chambres à gaz fleurissaient en Mandchourie; une chambre à gaz en cache une autre; un camp de concentration n’est que le « souvenir~écran » de centaines de camps qui l’ont précédé et de centaines qui vont lui succéder. Et ce dans le meilleur des cas; on voit aussi des mécanismes de défense tels que la « dénégation » ou pire « le déni » se mettre en place au vu et au su de tous. Les révisionnismes naissent-ils du « refoulement », de la « dénégation » ou du « déni ». Tout « ça » peut dépendre de tout !

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Est-ce un effet de perversion, celui de la « culpabilité surmoïque »» ou de la « psychose à expression déficitaire »?

63

Un continent cache l’autre, une période efface les meurtrissures des autres, une religion se cache derrière les exactions d’autres religions, une idéologie se sert de l’autre pour la désigner à la vindicte populaire, à la vindicte de son propre principe de conscience.

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L’humain trop humain se laisse aller à l’éprouvé de sa propre gloire, à l’ivresse de sa toute puissance. « Là ou le blâme de la part de la collectivité vient à manquer, la compression des mauvais instincts cesse, et les hommes se livrent à des actes de cruauté, de barbarie, de perfidie, de trahison et de brutalité, qu’on aurait crus impossibles, à en juger uniquement par leur niveau de cultures », je cite Freud au milieu de son texte sur les considérations actuelles sur la guerre et sur la mort; ce texte qui ne nous a pas quitté un seul instant dans cette réflexion, dans cette pensée du Penseur de Rodin se penchant devant l’Arc de Triomphe de la place de L’Etoile.

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Nous avons vu tout au long de cette excursion qui aurait pu être bien plus longue, comment l’architecture qui est comme la sculpture un des piliers de cette culture pouvait être perçue comme une apologie des mauvais instincts organisés sous le sceau de l’esthétique urbaine. N’en déplaise à Picasso, Guernica ne doit pas nous permettre d’oublier l’inquisition chrétienne espagnole du XVIIe siècle.

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Nous avons vu aussi, comment l’homme pour se détendre prend un grand plaisir à appuyer sur toutes les détentes d’armes; qu’elles soient réelles ou virtuelles; comment les jeux en ligne qu’ils soient de guerre, de stratégie ou de simple divertissement familial remplacent bruyamment les jeux dits classiques; et que tous ne sont que la virtualisation d’une activité pulsionnelle qui répète inlassablement le destin de la pulsion. Celui de risquer la mort pour rester en vie, celui de côtoyer cet epsilon si proche de la mort mais qui ne fait que la préfigurer.

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Le Risqueur risque comme il respire, le joueur joue comme il vit, le guerrier tue pour de vrai.

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Un train peut en cacher un autre…

Notes

[1]

S. Freud;-1915- Résultats, idées, problèmes. P171, PUF 1984

[2]

S. Freud;-1915- Essais de psychanalyse. p. 235, PUF 1971

[3]

M. Shur. La Mort dans la vie de Freud. Coll. Tel. Gallimard 1975

[4]

S. Freud;-1915- Métapsychologie, Idées Gallimard 1972

[5]

S. Freud;-1915- Résultats, idées, problèmes. p. 233, PUF 1984

[6]

S. Freud; Au-delà du principe de plaisir in Essais de psychanalyse. PB Payot. p. 7.1971.

[7]

Le Jeu. Quarto Publishing Limited. Oyez édit. Bruxelles 1978.

[8]

S. Freud, ibid

Résumé

Français

Les bruits de la guerre rendent-ils sourds les humains. Freud fondait sa médication prescrite à la Société Des Nations sur l’importance de la culture comme ultime rempart contre la pulsion guerrière des hommes. L’analyse des avatars de la culture affaiblit l’espérance freudienne. L’architecture des beaux quartiers de la plus belle ville du monde, Paris, dénonce l’omniprésence d’une apologie et d’une nostalgie guerrière. Nous côtoyons ses ombres portées en voulant ignorer cette évidente construction culturelle. Les activités ludiques peuvent, elles aussi, être marquées par la même inscription pulsionnelle: une oscillation entre les mécanismes de liaison contribuant à la constitution de la psyché et les mécanismes de déliaison figurant la destruction de l’homme par l’homme, sont l’œuvre de la pulsion. Le jeu tout comme la guerre sont des représentants-représentations assujettissant l’humain. Du jeu des osselets aux jeux en ligne, la mort marque par son empreinte. De la distraction envisagée naît la destruction désirée. Le Jeu est une métaphore de l’affrontement guerrier. La compulsion répétitive qui signe et influe le jeu comme la guerre. La culture participe à son achèvement...

Mots-clés

  • Culture
  • Guerre
  • Jeu
  • Répétition
  • Pulsion

English

Is War a game ? The noise of war often makes human beings deaf. Freud based the medicine he prescribed to the League of Nations on the importance of culture as the last rampart against man’s destructive warring drives. An analysis of the avatars of culture somewhat undermines the hopes Freud expresses here. The architecture of the smartest districts of the world’s most beautiful city, Paris, decries the omnipresent apology and clear nostalgia for war. We rub shoulders with such shady reminders almost daily, while seemingly managing to ignore the cultural construction they voice. Even more light-hearted activities bear witness to the presence of similar drives – the drives are characterised by the oscillation between bonding mechanisms involved in the make-up of the psyche and mechanisms destroying those bonds at work in man’s destruction by fellow man. Games, like war, are both representative and representations of the subjection of man. From playing jacks to on-line gaming, death leaves its imprint. From the distraction anticipated is born the destruction desired. Games are but a metaphor for sparring and conflict. Repetitive compulsions characterise and influence both. Culture finishes the job off...

Key-words

  • Culture
  • War
  • Game
  • Repetition
  • Drive

Plan de l'article

  1. LE 14 JUILLET ET L’ARTIFICE DE LA GUERRE
  2. LA GUERRE ET LE JEU; LA STRATÉGIE ET LE RISQUE. LA MORT.

Pour citer cet article

Toubiana Éric-Pierre, « La guerre est-elle un jeu ? », Topique, 1/2008 (n° 102), p. 163-180.

URL : http://www.cairn.info/revue-topique-2008-1-page-163.htm
DOI : 10.3917/top.102.0163


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