Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.9782847951288
216 pages

p. 215 à 218
doi: en cours

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n° 104 2008/3

2008 TOPIQUE

Rodin et Freud collectionneurs

La passion à l’Å“uvre : Musée Rodin 15 octobre 2008 – 22 février 2009

Le musée Rodin organise une exceptionnelle exposition rassemblant les collections d’antiques de Rodin et de Freud. La collection de Freud, conservée au Freud Museum de Londres, est présentée pour la première fois en France. Cette exposition met en lumière les liens étroits qui s’établirent entre l’Å“uvre des deux hommes et leur passion pour l’antique. Grâce à un prêt exceptionnel du musée Chiaramonti au Vatican, la Gradiva fera partie des Å“uvres présentées.Mots-clés : Rodin, Freud, Antique, Collection, Gradiva. The Musée Rodin is staging an exceptional exhibition of Rodin and Freud’s collections of Ancient Classical objects. Freud’s collection, conserved at the Freud Museum in London, will be on show for the first time here in France. The exhibition will shed light on the close ties between the work of each man and their passion for Classical Antiquity. The Musée Chiaramonti at the Vatican has kindly agreed to lend the Musée Rodin the Gradiva for the present exhibition.Keywords : Rodin, Freud, Antique, Collection, Gradiva.
La passion des antiques est une affection très ancienne qui relevait de la culture et donnait ses lettres de noblesse au personnage qui en était animé. Les antiques étaient habituellement des objets présentant de réelles qualités artisanales ou artistiques et, en cela, témoins d’une époque. C’est autour des antiques que se développa la notion de collection. On connaît ensuite des périodes qui ont été plus attachées aux traces du passé ou encore des personnages ou des professions qui ont cultivé cette passion. On peut penser tout particulièrement aux peintres et sculpteurs qui développèrent de grandes collections destinées à être des références pour leur travail de composition. L’atelier de Rembrandt est à ce titre exemplaire, il comprenait une importante collection sculptée, gravée, ainsi que des bas reliefs antiques, mais également des fossiles et objets ethnologiques. C’est surtout au XIXe siècle, avec le développement de l’archéologie et de la préhistoire, que se développa la collection des restes archéologiques et qu’apparurent des commerces spécialisés que l’on a alors appelés antiquaires. Le substantif antique désignait essentiellement des objets mobiliers de l’antiquité, il était en très large partie synonyme de « statuaire ». C’est sous cette acception que nous allons parler d’une passion commune à deux personnages remarquables : Auguste Rodin et Sigmund Freud, dont on expose prochainement à Paris la collection de restes mobiliers anciens.
 
RODIN ET FREUD COLLECTIONNEURS
 
 
C’est au milieu des années 1890, que Freud à Vienne et Rodin à Paris commencent leurs collections, passion qui ne les abandonnera plus. C’est la grande époque des chantiers archéologiques, des fouilles égyptiennes, syriennes, babyloniennes, de l’exploration des antiquités grecques… Les objets d’art circulent alors librement en Europe et il est facile d’acquérir des pièces uniques, parfois somptueuses.
Il y a cependant une différence entre la simple collection et la passion accumulatrice qui habitera les deux hommes au point où Rodin, à sa mort en 1917, en possédait plus de 6000 et Freud lorsqu’il disparaît, plus de 3000.
Dès 1890, Rodin fréquente les antiquaires parisiens et achète de nombreuses pièces dans les salles de vente de l’Hôtel Drouot. Les prix ne sont pas excessifs et il peut rapidement constituer le noyau de sa collection. De nombreux amis, connaissant sa passion, lui offriront de nouvelles pièces qui augmenteront son musée au fil des ans. Ce sont d’abord de petits objets d’atelier, statuettes, figurines, bas reliefs… puis des Å“uvres plus importantes, voire monumentales. Sa Villa des Brillants est emplie de vestiges d’un autre temps comme, par la suite, l’hôtel Biron que lui fera découvrir Rainer Maria Rilke et qu’il habitera. Il avait alors le projet d’en faire un musée, ce pourquoi, à sa mort, il lègue l’ensemble de son Å“uvre et de sa collection d’antiques à l’Etat pour constituer ce musée. Ce sera le musée Rodin.
 
LE CABINET DE FREUD
 
 
Freud commença sa collection dès les années 1880, profondément marqué par la passion de son maître d’alors, Jean-Martin Charcot, dont le bureau était rempli d’antiquités. Il n’est pas impossible que l’admiration qu’il portait à Charcot lui ait inspiré cette passion ainsi que le désir de le surpasser. Dans une lettre à Martha, le 2 février 1886, Freud disait combien il admirait Charcot, ce grand médecin « qui vit dans un musée », et combien il rêvait de l’égaler. Mais c’est dix ans plus tard, en même temps que naît la psychanalyse, que débute véritablement sa collection. Freud achète la majorité de ses pièces auprès d’antiquaires viennois et lors de ses voyages, en Grèce, en Italie… À la différence de Rodin qui se fiait à son instinct artistique pour choisir ses pièces, Freud a la démarche d’un érudit qui décrypte le sens de la statuaire qu’il acquiert. À plusieurs reprises, il fera des parallèles entre le travail psychanalytique et la lecture des antiques : « En fait, l’interprétation des rêves est tout à fait analogue au déchiffrement d’une écriture pictographique ancienne telle que les hiéroglyphes d’Egypte. » (L’intérêt de la psychanalyse, 1913, p. 390).
Emporté par sa passion, Freud multipliera les achats, les présentant en général d’abord à la famille, avant de les ranger sur ses meubles, dans les vitrines et surtout dans son cabinet de consultation. Loin de la neutralité qui habite une part des cabinets de psychanalystes, le patient qui pénétrait dans le cabinet de Freud se trouvait face à des centaines de figurines, des centaines de regards qui l’accueillaient.
À son départ de Vienne, en 1938, la collection de Freud fut miraculeusement sauvée par Marie Bonaparte qui versera une « rançon » aux nazis pour permettre leur extradition dans sa maison du 20 Maresfield Gardens à Londres, aujourd’hui devenue le Freud Museum.
 
L’ATELIER DU SCULPTEUR RODIN
 
 
Dès les débuts de sa collection, Rodin va développer un nouveau style, amorcé en 1818-1819 avec l’Etude du Torse de l’Homme qui marche. Séduit par les antiques fragmentés et abîmés par le temps, il applique les mêmes traitements àses propres sculptures. Il crée alors des figures sans tête ou sans bras, qui pourraient sembler inachevées mais qui sont des Å“uvres à part entière. Le fragment antique lui permet ainsi de se libérer des règles académiques, des proportions classiques, pour se concentrer sur certains détails qu’il agrandit, amplifie, dans un jeu extrêmement créatif. « J’aime les statuaires de la Grèce antique : ils furent et ils demeurent mes maîtres », proclame Rodin dans Valfori, le 25 décembre 1906.
Dans les années 1890, Rodin découvre le vase antique dans lequel il voit la forme du corps féminin : « Je faisais des vases pareils à tous les autres, je n’étais pas arrivé à trouver une beauté de proportions et de lignes telle que je la pressentais, parce que je n’appuyais mes recherches que sur les combinaisons de mon imagination. Depuis, j’ai dessiné des corps de femmes et l’un de ces corps m’a donné, dans sa synthèse, une superbe forme de vase, avec des lignes vraies, des rapports harmonieux. Il ne s’agit donc pas de créer. Créer, improviser, ce sont des mots inutiles. Il s’agit de comprendre… » (Cladel, 1903, p. 91-92) Rodin va ainsi jouer de multiples combinaisons en assemblant les parties de ces vases : femme-vase, femme devenue vase, femme avec vase… Cette pratique de l’assemblage paraît être une émanation de sa passion des antiques.
Il en va de même pour Freud avec les nombreux parallèles qu’il fit entre création et psychanalyse, sculpture et psychanalyse. Mais la Gradiva est sans doute l’exemple le plus séduisant du lien que Freud établit entre archéologie et psychanalyse. C’est en 1906 que Jung conseille à Freud la lecture de la nouvelle de Wilhelm Jensen : La Gradiva, fantaisie pompéienne. Le récit évoque un jeune archéologue en vacances à Pompéi, agacé par le nombre de couples en voyage de noces qu’il croise et qui, en plein midi, est saisi par la vision au milieu des ruines d’une jeune revenante, échappée du passé avec qui il va établir un échange. Passionnément amoureux de celle qu’il croit être une ombre, il s’avisera qu’il s’agit en réalité de sa voisine, Zoé Bertgang, dont le nom signifie « la vie qui marche », traduction de « Gradiva » (celle qui avance), dont on peut voir aujourd’hui le bas relief au Musée du Vatican » De nombreux « passeurs », c’est-à-dire des maillons possibles entre Rodin et Freud, sont évoqués au cours de cette exposition : Hugo Heller, libraire éditeur et galeriste viennois; Rainer Maria Rilke, figure marquante de la littérature du début du XXe siècle, symbolisant l’union du monde de l’art et de celui de la pensée; Lou Andreas-Salomé; Stefan Zweig, Romain Rolland.
L’exposition, La passion à l’Å“uvre, Rodin et Freud collectionneurs, se tiendra au musée Rodin, 79 rue de Varenne, 75007 Paris, du 15 octobre 2008 au 22 février 2009.
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