2008
TOPIQUE
Avant-propos
Philippe Brenot
Sophie de Mijolla-Mellor
Si Freud se réfère à l’archéologue pour parler du refoulement et de sa levée,
c’est au sculpteur qu’il compare le psychanalyste dans l’exercice de son métier.
Certains développements de la théorie et de la pratique psychanalytiques n’auraient peut-être pas été les mêmes si Freud n’avait pas tenté de reconstituer la
démarche d’un Michel-Ange, mettant son regard dans celui du sculpteur.
Réciproquement, dans une perspective qui est celle des « interactions de la
psychanalyse », il est pertinent de s’interroger sur ce que l’expérience du sculpteur peut apprendre à l’analyste sur le « per via di levare » qui, selon Léonard
de Vinci, caractérise sa méthode par opposition à celle du peintre (« per via di
porre »).
Ce numéro rend compte de l’expérience particulière vécue par des analystes qui ont par ailleurs une pratique de sculpteur. Les questions qu’ils ont
proposées sont multiples :
Est-ce que l’influence d’une tradition morale et spirituelle de l’ascèse dans
le travail de soustraction que le sculpteur impose à la matière permet d’éclairer sa réactualisation dans la démarche de l’analyste ?
L’irréversible de l’entaille du sculpteur peut-il mieux alerter sur le point de
non-retour d’une interprétation ?
Pris lui aussi dans l’inachevable, le « per via di levare » du sculpteur, qui
peut conduire à la destruction de l’Ĺ“uvre, peut-il nous aider à mieux saisir le
risque de la pulsion de mort qu’aggrave un certain purisme analytique ?
Et surtout, la confrontation au bloc de pierre, comme celle qui met l’analyste face à l’opacité initiale d’une première rencontre avec un patient sont-elles
comparables ?
Comme l’a montré Anton Ehrenzweig, le créateur fait l’expérience d’un déjà-là de la forme en attente de sa délivrance. Se confronter au temps géologique
de la pierre, temps incommensurable pour l’humain, prépare-t-il à la confrontation avec le hors-temps de l’inconscient ?
C’est donc aussi bien la question du figurable que celle d’une temporalité
spécifique : le « déjà-là » qui fait l’objet des textes réunis dans ce numéro.
Nous remercions nos collègues sculpteurs, en particulier Patrick Cady avec
qui ce numéro a été préparé, d’avoir accepté de se livrer à un temps réflexif sur
l’élaboration commune de leurs deux pratiques, de leurs deux passions : l’analyse et la sculpture. Tenant compte de tout ce questionnement, on pourra
également se demander en quoi la présence de sculptures dans le cabinet de
l’analyste peut faire partie du cadre de la cure et d’un dispositif d’écoute.
Enfin, ce numéro de Topique paraît dans le même temps où s’ouvre, à Paris,
la très belle exposition du Musée Rodin, La passion à l’Ĺ“uvre, Rodin et Freud
collectionneurs, soulignant le parallèle des deux passions, du sculpteur et du
psychanalyste, pour les antiques, et illustrant très précisément les propos de
Freud sur la proximité de la démarche de la psychanalyse et de la sculpture.