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Topique

2010/2 (n° 111)


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1 - BANALITÉ DE LA PROPAGANDE

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La propagande, quoi qu’en disent l’opinion publique et nombre d’ouvrages spécialisés, ne se rencontre pas seulement sous ses formes publicitaires et politiques, qui ne font que la systématiser. Elle est partout, comme le discours courant et sa rhétorique spontanée. Avant d’être verticale et adressée à de lointains inconnus par un État ou une classe de marchands, elle est horizontale, et adressée aux connaissances proches et au voisinage par la conversation et le bouche-à-oreille. Qu’elle émane de chacun, pour influencer à son avantage conjoint, enfants, voisins, amants, collègues de travail, ou que, plurifocale et rhizomatique, elle sorte d’on ne sait où, comme la rumeur, pour se diffuser avant de se tarir à jamais ou de s’enfouir jusqu’à sa prochaine résurgence, elle ne fait qu’emprunter dans le tissu social un réseau lymphatique favorisant son essaimage métastatique. S’il n’est point besoin, pour traiter de ses incarnations quotidiennes, d’invoquer la pression d’un pouvoir politique, économique ou religieux, c’est en effet qu’elle trouve ses fondements dans une disposition psychique qui autorise et favorise son émission, son acceptation et son éventuelle diffusion.

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Elle est de ce fait comparable en contenu et forme à ses parentes venues d’en haut. Le sophisme de mauvaise foi y côtoie le paralogisme sincère. Toutes les figures de rhétorique s’y bousculent, tous les coups y sont permis, tous les tons également : du conseil « désintéressé » à l’insinuation perfide, de la séduction complice à l’intimidation ou au chantage. Scène de ménage passagère ou harcèlement moral efficace par sa répétition, ces tentatives d’influer sur le comportement ou même sur le psychisme de ses proches répondent aux motivations les plus diverses : se convaincre qu’on a raison en persuadant l’autre de son opinion, substituer à la démonstration le plébiscite de l’entourage, s’adonner aux plaisirs du commérage, de la subversion locale, du prêche moralisateur... ou de la démoralisation de l’autre. Fort heureusement cette propagande n’a pas cours vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme dans les formes totalitaires de la propagande politique. Elle laisse volontiers la place aux discours loyalement argumentés ou aux propos décousus et sans visée particulière qui font le charme de nos conversations.

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La continuité de cette forme quotidienne avec les propagandes massives s’illustre dans la récupération par les politiques et les commerciaux des ressources de la proximité sociale : réunions Tupperware étendues au lancement de versions de Windows ou à la vente de lingerie féminine, cercles restreints de discussion politique, systèmes de vente pyramidale, chaînes de lettres ou de mails.

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Voyons en quoi consiste cette configuration psychique inconsciente déjà en place en tout sujet, qui permet à la propagande, spontanée ou élaborée, de trouver ses sources, ses voies, l’assurance de ses effets, et jusqu’aux motivations de ses promoteurs.

2 - LA STRUCTURE PSYCHIQUE QUI FAVORISE LA PROPAGANDE

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Cette structure, la subjectivité inconsciente, résulte de l’identification subjective, que son caractère inconscient rend non maîtrisable par l’identification cognitive (l’éducation, l’argumentation, la raison). À la question du « savoir-faire avec le milieu », le vivant fournit en effet un éventail de solutions : instinct, apprentissage, imitation, identification. Mais chez l’humain seule la dernière peut rendre compte de l’observation tant sociologique que psychanalytique.

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Passons rapidement sur l’instinct (on accuse parfois la propagande politique de « réveiller nos bas instincts »), volontiers confondu par le profane avec le réflexe (exemple : « réflexe d’autodéfense »). Celui-ci, bien plus élémentaire – l’arc réflexe médullaire ne met en jeu qu’un neurone récepteur et un neurone effecteur – est incapable de tendre à lui seul vers un but adapté [1][1]  Ce rappel n’est pas vain devant le contresens d’Albert.... L’instinct, lui, est une impulsion innée, héréditaire et spécifique ; il est réputé « parfait, hautement complexe, et adapté ». Mais cette solution adaptative, dominante chez les espèces « inférieures » (invertébrés, insectes, etc.), et digne de l’« animal-machine » de Descartes, se laisse mal observer chez l’homme. S’il existe, l’instinct n’est pas le plus fort : aucune main invisible ne retient le suicidaire (« instinct de conservation »), le « pervers » aux mœurs « contre-nature » (« instinct de reproduction »), le parent infanticide (« instinct maternel »). Il est donc surpassé par autre chose, qui par son caractère de répétition aveugle et incoercible le simule aux yeux du profane : l’automatisme de répétition.

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Écartons aussi l’imitation, invoquée dans les phénomènes de contagion résultant de propagandes politiques ou commerciales (« moutons de Panurge »). Cette solution, à la charnière du conditionnement et de l’identification (primates) échoue, par sa simplicité, à rendre compte de la subtilité des mouvements de mode ou des élans de foule. Outre le constat qu’ils touchent préférentiellement un certain type de personnalité, la distance entre l’imitation d’un contenu et l’identification à une structure est celle séparant le mainate reproduisant indifféremment bruits et voix humaine, de l’enfant qui parvient à la maîtrise de sa langue maternelle. Ici encore, ce qui chez l’homme simule l’imitation est autre chose : c’est la suggestion.

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Reste à opposer aux deux faces, cognitive et subjective de l’identification, le recours explicatif au pavlovisme : « la publicité nous conditionne » pense le profane, les T.C.C. se portent plutôt bien, et certains propagandistes croient encore miser sur Pavlov, méconnaissant qu’à travers la suggestion ils jouent sur l’identification. Il est vrai qu’« une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour être efficace ». Or l’explication des conduites humaines par le conditionnement est caduque, (même s’il a pu – avant de leur céder la place – jouer un rôle dans la mise en place des identifications), et ce pour trois raisons principales :

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  • Le réflexe conditionné qui permet l’apprentissage animal finit par s’éteindre s’il n’est pas entretenu.

  • Il procède du code (relation biunivoque entre le stimulus et la réponse) et non du langage qui, fondamentalement ambigu et plurivoque, est doté de possibilités combinatoires quasiment infinies.

  • Il ne saurait aller vers la recherche du déplaisir (mourir pour des idées, aller au supplice en chantant, s’immoler par le feu) exception faite des espèces domestiques qui présentent des ébauches de névrose.

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Or l’humain peut courir à sa perte en se remettant dans les mêmes impasses, mu par quelque chose « de plus fort que soi » et qui ne s’éteint jamais : dans l’expérience analytique le désir inconscient est indestructible. Là où la mémoire animale servant l’adaptation au milieu utilise le souvenir pour éviter la répétition du déplaisir, la mémoire humaine est mise par le langage au service de la répétition, même douloureuse – voire suicidaire (automatisme de répétition), l’oubli n’étant qu’apparent (refoulement). Il est émouvant à ce propos de voir dans Avant le lever du soleil (1943) l’écrivain russe Mikhaïl Zochtchenko, communiste sincère, se convaincre peu à peu, malgré son adhésion à l’idéologie officielle, que sa dépression et ses phobies ne relèvent pas du pavlovisme, mais de l’explication freudienne, ce qui lui vaudra des persécutions en série.

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C’est avec le langage, permis par la prématuration, donc la dépendance à l’adulte nourricier sans laquelle l’enfant ne pourrait s’intéresser au langage, qu’apparaissent chez l’homme deux nouveaux types de solutions adaptatives : les versants cognitif et subjectif de l’identification.

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La face « connaissance » de l’identification sert l’adaptation en fournissant à l’esprit humain des contenus mémoriels et des outils logiques qui le dispensent de devoir tout expérimenter, chaque génération disposant ainsi d’un savoir cumulatif considérable. Une part de cette connaissance d’abord très empirique évolue vers des énoncés scientifiques de plus en plus formalisés (« le mathématique est fils du vernaculaire »). Ce savoir conscient ou préconscient est ouvert à la révision : si l’expérience le contredit ou si une argumentation le réfute, il pourra (en théorie) être questionné, remanié voire abandonné.

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Mais l’enfant n’apprend pas à parler avec un dictionnaire et une grammaire. Il est introduit dans l’ordre symbolique (le « grand Autre ») par le discours des « petits autres » que sont ses parents, discours où s’entrelacent inextricablement les connaissances et le désir. Impossible de s’y dérober quand on dépend vitalement d’eux : « Le dit premier décrète, légifère, aphorise, est oracle. Il confère à l’autre réel son obscure autorité. » (Lacan, Écrits, p. 808). Ce « Que ta volonté soit faite » devient l’impératif inconscient de l’athée le plus convaincu. C’est là le point de départ de l’identification subjective, qui, quoique fille du langage, s’oppose par bien des traits à l’identification cognitive. Inconscient, imaginaire et fantasme font d’elle la face « méconnaissance » de l’identification. Support de la croyance à l’identité et prothèse psychique destinée à se substituer aux instincts défaillants, elle a initialement servi la survie de l’espèce en fournissant avec le désir sexuel, le désir d’enfant et le désir de vivre des substituts aux instincts sexuel, maternel et de conservation quasi-introuvables chez l’homme. Mais ce au prix de remplacer leur nécessité innée par la contingence de désirs liés à la constellation familiale où ils prennent naissance.

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Le savoir cognitif était révisable ; mais non le savoir subjectif, du fait qu’il est inconscient : rebelle à l’expérience et à l’argumentation critique, il fait le lit de toute croyance dogmatique. L’inquisition contre Galilée, le créationnisme contre Darwin, voilà, transposée à l’échelle de la société, la contradiction structurale entre identification subjective et identification cognitive, ces sœurs ennemies.

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L’identification subjective, définie comme la connexion signifiant-affect résultant d’une suggestion exercée par le parent sur l’enfant, conduit graduellement d’une situation où plaisir et déplaisir étaient suscités par les besoins[2][2]  La publicité ne saurait nous créer des besoins : ils... (chez le nourrisson) à une situation où c’est le signifiant qui a acquis le pouvoir de les convoquer (chez l’enfant plus grand qui, déjà repu et choyé, demande « raconte-moi une histoire », puis chez l’adulte, qui ne manquera jamais de ressources pour s’en inventer). C’est cette alliance intimement scellée dans l’enfance entre le mot et l’émotion qui, jointe au refoulement, rendra compte de « l’impuissance de la pensée critique face aux sirènes de l’affectivité » : le ressenti passe pour l’étalon du vrai (« l’éprouvé ne ment pas »), et loin que ces sirènes fassent directement triompher le cœur sur la raison, c’est de leur paroles mobilisant des affects qu’elles tirent le pouvoir de faire taire la critique intérieure ou extérieure [3][3]  Cyrano, analyste d’un instant, ne s’y trompe pas :.... Être refoulés dans l’inconscient et liés aux affects n’enlève pas aux mots leur qualité verbale, et le conflit cognitif vs subjectif n’est nullement réductible au conflit intellect vs affect : « le cœur a ses raisons... » puisque dans le texte subjectif opère une logique (logos), et l’on se trouvera fondé à proposer ci-après une « Analyse des Logiques Subjectives » applicable au phénomène de la propagande.

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Ainsi par la « propagande » verticale parent-enfant se constitue chez chacun la structure psychique, la subjectivité inconsciente, dont les caractéristiques feront le lit des propagandes futures : horizontale entre pairs, verticale en publicité ou en politique :

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  • l’automatisme de répétition favorisera l’accueil de slogans répétés et rythmés,

  • la connexion signifiant-affect inscrira tel un tatouage le verbe dans la chair, asseyant sa suprématie au point qu’on veuille « mourir pour des idées »,

  • la soumission à l’empire de la voix, la suggestibilité en principe diminuée chez l’adulte mais toujours vive dans la structure hystérique, permettra la prise et la propagation d’une parole directive,

  • le refoulement, qui soustrait les contenus inconscients à toute révision critique par la raison, permettra de conserver inentamés les fantasmes et croyances intimes que l’idéologie fédérera,

  • le couple Idéal du moi/Surmoi se substituera à la carotte et au bâton chers aux behaviouristes pour porter l’obéissance, au-delà de la souffrance, à la dimension du sacrifice fanatique.

  • enfin, la demande d’amour trouvera un ersatz de satisfaction dans l’affirmation par le pouvoir religieux, politique ou économique de son amour pour ses fidèles.

3 - FORME ET CONTENU DE LA PROPAGANDE

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Ils s’expliquent bien mieux par la subjectivité inconsciente, dépendante du langage, que par d’autres modélisations qui négligent le verbal. Mais quelques points requerront une explication plus poussée.

Pour ce qui est de la forme :

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  • La répétition sans variation de slogans et mots d’ordre, loin d’agir en mobilisant un quelconque réflexe, renvoie à l’automatisme de répétition, qu’elle sollicite en le mimant.

  • Le rythme et l’intonation déjà promus par Gorgias au premier plan de la technè rhétorikè renvoient à la suggestion hypnotique. Mais de notables différences de style et de tempo vont s’observer selon les publics et les buts visés (on sait que Hitler, dans ses meetings, commençait en chuchotant lentement, pour finir dans un emballement et une exaltation allant jusqu’aux hurlements que la foule reprenait).

  • La forme et l’allure globale du discours de propagande (durée, période rhétorique) peuvent ici aussi être non spécifiques, adressées à tout public potentiel, ou ciblées, visant un seul type de destinataire.

  • La syntaxe de phrase pourra se modeler sur la grammaire du fantasme. J.-C. Milner rappelle que « selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct ». La propagande va ainsi jouer sur la simplification des énoncés (fort éloignée de la grande rhétorique judiciaire ou délibérative) dont l’aboutissement est le slogan. Le verbe qui centre le fantasme, et que Freud, dans On bat un enfant, observe aux trois voix active, passive et réfléchie, peut comme forme minimale apparaître à l’impératif (« Bougez, éliminez ») ou à l’infinitif (le « Credere, obbedire, combattere » mussolinien). Mais d’autres formes brèves promeuvent des noms ou des adjectifs spécifiques, ce qui reste à expliquer.

Et quant au contenu des textes de propagande :

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  • Certains caractères communs relèvent de l’identification subjective en général : le contenu voulu intangible d’un credo comme ceux du parti nazi ou de la vulgate marxiste à travers les vicissitudes de la Realpolitik, car on ne doit pas changer un seul mot du conte lu à l’enfant qu’on endort... ; la récompense et la menace, qui prennent leur effet du couple Idéal du moi/Surmoi reporté sur la personne du leader ; la réponse à la demande d’amour sous sa forme religieuse (« Dieu est amour »), politique (« Big Brother vous aime ») ou commerciale (« Monoprix... tous les jours l’amour »).

  • Mais la spécificité de chaque type de subjectivité réceptrice resurgit à plusieurs niveaux de l’analyse : les verbes des slogans qui ciblent des profils différents, le recours au pathos plutôt qu’à la raison, les « carottes » ou « bâtons » adaptés à chaque type de personnalité, la sélection du lexique et des figures de rhétorique. Tout ceci montre que la subjectivité n’est pas une, et que la connaissance intuitive ou par sondage de ses courants principaux importe autant au propagandiste que celle de son fonctionnement général.

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Le Socio-Styles-Système de B. Cathelat (Cathelat, 1992), abord psychosociologique des « Styles de vie », mentionne l’existence de Lexico-styles publicitaires qui correspondent à ce que livrera notre analyse de discours : « Il n’y a pas une seule et idéale bonne manière de dire chaque chose, mais plusieurs ; l’intuition de l’artiste et la volonté du décideur ne suffisent pas toujours à assurer le succès d’un message ». Si l’on cherche au niveau sémantique les points communs entre les propagandes publicitaire, politique, et quotidienne entre proches, on trouvera ceux-ci non pas au niveau du contenu « macrosémantique » des thèmes abordés, mais au niveau « microsémantique » d’éléments minimaux affectivement investis. Après sa grammaire, c’est à une sémantique du fantasme qu’il nous faut désormais recourir.

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La propagande n’est pas homogène. Chercher à l’expliquer nous amène à considérer deux modèles qui rendent compte de l’hétérogénéité des structures psychiques auxquelles elle s’adresse : les « Quatre Discours » et l’Analyse des Logiques Subjectives.

4 - DES DISCOURS AUX PARLERS : PRÉSENTATION DE L’ANALYSE DES LOGIQUES SUBJECTIVES

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En tant qu’elle décrit le lien social, la théorie des « Quatre Discours » de Lacan semble toute désignée pour décrire, voire expliquer, les chemins de la propagande dans la subjectivité inconsciente. Mais ses mathèmes n’empêchent pas les interprétations fantaisistes des disciples, et des corrélations avec la clinique souvent douteuses. Après le déclin du mathème décrit par Jean-Claude Milner dans L’Œuvre Claire, ils subsistent parfois paradoxalement comme une certaine forme de propagande, dans la répétition consciencieuse mais peu éclairée qu’en font les disciples, résultat situé aux antipodes de la « transmissibilité intégrale » souhaitée.

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Ce constat nous a conduit à proposer une approche qui s’en inspire et s’en démarque : l’Analyse des Logiques Subjectives (A.L.S.), méthode originale d’analyse de discours développée, publiée et enseignée depuis plus de vingt ans. Refusant les formules ambiguës des « Quatre Discours » pour repartir du mot à mot des énoncés du discours courant, celle-ci décrit des parlers qui ne recoupent qu’en partie les discours de Lacan. Ceci n’empêche nullement la compatibilité de l’A.L.S. avec les prémisses lacaniennes dont elle se veut l’héritière critique. Nous verrons qu’elle permet de rendre compte des points précédemment laissés en suspens.

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Il s’agit donc d’une méthode d’analyse des mots (lexèmes) d’un texte parlé ou écrit qui travaille, sans recourir à la communication non verbale, sur la sémantique des métaphores en vue d’en déduire la structure identificatoire du locuteur et les réseaux de sympathie ou d’antipathie qu’il génère. N’analyser que les mots permet à l’A.L.S. de traiter des textes signés aussi bien qu’anonymes (propagande publicitaire).

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Prenant en compte le sens des mots non pas globalement (contenu, thèmes) mais en le décomposant en « atomes de sens », donc à un niveau microsémantique, elle permet de trouver des invariants subjectifs indépendants du sujet abordé dans le corpus. Résumons-en très schématiquement les principes (on lira l’exposé complet dans l’article Linguistique et psychanalyse : pour une approche logiciste cité en bibliographie).

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L’A.L.S., reprend les thèses connues : « l’inconscient c’est le discours de l’Autre » et : « le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre, car c’est en tant qu’Autre qu’il désire », en les reformulant ainsi :

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C’est le discours parental qui détermine, non de façon linéaire mais avec des transformations elles-mêmes « programmées », le discours fantasmatique de l’enfant, différemment selon qu’il est idéalisé ou rejeté (pour commencer par les cas extrêmes). L’enfant, identifié au texte du désir parental, qualifiera et traitera désormais tout objet (y compris lui-même et son parent) comme on l’a qualifié et souhaité le traiter. C’est la satisfaction du parent, et non la sienne, qu’il exprime et recherche à son insu. Les adjectifs extraits des appréciations du parent, et les verbes décrivant le sort qu’il souhaite à l’enfant, fourniront les atomes valorisés dans les énoncés fantasmatiques, et constitutifs des séries.

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Ces adjectifs décrivent l’objet tel qu’il est jugé par le parent (beau, laid, conforme, inattendu, etc.), et tel qu’il devrait être pour rendre possible l’action que le parent veut exercer sur lui ou le comportement qu’il en attend : léger… pour mieux s’en débarrasser s’il est « un fardeau », prudent s’il s’agit de le protéger.

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Les verbes, eux, décrivent l’attitude du parent devant l’enfant idéalisé : aimer, adorer, prendre au sérieux, respecter, regarder, voir, contempler, posséder, maîtriser, garder, protéger, enfermer, retenir, contenir, isoler, incorporer (métaphorisé en manger), nourrir, remplir, etc., ou devant l’enfant non désiré : verbes exprimant la déception, la surprise, l’étonnement, la peur, l’horreur ; haïr, détester, maudire, ne pas prendre au sérieux, tourner en dérision, ainsi que les moyens de se débarrasser d’un tel enfant, de le fairechanger, ou de l’ignorer [4][4]  Ce sont : détruire (ouvrir, casser, démolir, brûler,..., tous ces mots étant valorisés secondairement chez l’adulte que cet enfant deviendra.

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Les verbes exprimant le souhait du parent se retrouveront dans le discours de l’enfant à la voix active, passive, ou pronominale. C’est là tout simplement la thèse freudo-lacanienne de la réversibilité du sujet et de l’objet dans le fantasme. Ainsi la profération par le parent d’énoncés sur l’enfant désiré ou rejeté (cas plus complexes décrits ci-dessous) va mettre en mouvement la répétition d’une série d’éléments verbaux qui vont gouverner à son insu, et dans les dires et dans les actes, la fantasmatique de l’enfant puis celle de l’adulte.

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Les traits sémantiques minimaux (« atomes ») extraits de ces verbes et adjectifs vont constituer deux séries :

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  • La série « A » (série destruction-disparition-éloignement-changement) concerne l’extérieur, le changement, le désordre, la destruction de l’ancien. Elle se compose d’adjectifs simples comme : ouvert, souple, varié, changeant, nouveau, libre

  • La série « B » (conservation-intégrité-stabilité) concerne au contraire l’intérieur, le non-changement, l’ordre, la conservation, et se compose d’adjectifs comme : sérieux, ferme, stable, ancien, durable.

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(Dans tout ce qui suit, pour faciliter leur repérage, les mots A figureront en italique, et les mots B en gras).

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Les mots complexes —adjectifs complexes, noms, verbes et adverbes— seront traités comme des « molécules » dont le sens peut se décomposer en atomes A ou B, et ainsi rattachés, sauf exception, aux séries de même nom. Ainsi se comprend que le fantasme, outre son verbe central, puisse revêtir l’aspect de noms ou d’adjectifs spécifiques que reprendront les formes brèves de la propagande.

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La valeur associée à chaque mot est la résonance qu’a ce mot pour celui qui le dit. Elle peut être positive, négative, neutre ou indécidable. Elle peut changer chez un locuteur donné selon les moments ou les périodes de la vie. On reconnaît dans cette association la connexion signifiant-affect de l’identification subjective.

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En combinant, pour chaque mot pertinent (voir les critères dans l’article précité) d’un texte, sa série et sa valeur, on obtient des points de vue, qui peuvent eux aussi changer selon les instants ou les âges de la vie.

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Le point de vue « extraverti » (désigné par E) valorise la série A et dévalorise la série B, ce qui peut se noter : A + = B – = E. Ce point de vue choisira donc ses mots dans la série A pour présenter ce qu’il aime, et dans la série B pour présenter ce qu’il critique, n’aime pas ou même redoute.

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Le point de vue « introverti » (désigné par I) valorise la série B et dévalorise la série A, ce qui peut se noter : B + = A – = I. Ses choix seront donc l’inverse des précédents.

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Cette notion de point de vue « instantané » (pour le seul mot qu’on analyse) peut être étendue à tout un texte, qui présente en général une dominante « I » ou « E », sauf pour le parler « hésitant » décrit plus bas.

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Les parlers, « héritiers critiques » des Discours de Lacan, sont l’extension, cette fois à l’échelle d’une vie entière, de la notion de point de vue, recoupant la notion empirique de personnalité et la notion psychanalytique d’identification : chacun joue « sa » biographie comme un acteur dit « son » texte, en fait écrit par un autre… Ces parlers, (dialectes subjectifs ou « subjilectes »), recombinent de l’adolescence à la fin de la vie les deux points de vue « I » et « E », ce qui aboutit à :

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  1. Un parler « conservateur » (I ? I), correspondant en gros à la personnalité obsessionnelle (Alceste) : « introverti incorruptible », qui commence « » et finit « ».

  2. Un parler « changement/destruction » (E ? E), correspondant grosso modo à la personnalité hystérique (Célimène... ou Mesrine) : « extraverti incorrigible », qui commence « » et finit « ». Ce parler connaît deux variantes selon que la métaphore est « sublimée » ou passée à l’acte, suivant la gravité du rejet parental. Si la version « bénigne » (changement) peut être socialement encouragée pour sa créativité, sa version « maligne » (destruction) se rencontre chez des sujets portés à l’extrême violence : « ennemis publics », « tueurs en série », « criminels de guerre ».

  3. Un parler « hésitant » (I ou E, abréviation de l’oscillation I ? E ? I ? E etc.), en gros la personnalité phobique (Philinte) : « éternel indécis », oscillant toute sa vie entre « I » et « E ». Résultant de l’ambivalence parentale, il présente une alternance, voire la juxtaposition en discours, de termes des deux séries.

  4. Un parler « du progrès » ou « constructeur » (E ? I), sans équivalent clinique (Marie-Madeleine... ou Henry Ford) : « extraverti repenti », qui commence « » et finit « ». Dans ce parler de la rédemption, de la réparation, qui est entre autres celui de l’ambitieux, de l’arriviste, du self-made man, la biographie en deux étapes résulterait d’un jugement en deux temps, où le parent rejette au début un enfant jugé non conforme à son attente, puis « se fait une raison » et remédie au « défaut » naturel par l’éducation, la « construction de la personnalité de l’enfant ».

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L’existence de combinaisons de parlers (« E ? I raté », « entreprenant », « attentiste ») montre que la liste actuelle des possibilités non limitative, se constitue empiriquement, sur le terrain, avant de se chercher une explication théorique, et que l’adéquation à l’observation est préférée à la combinatoire « aveugle ».

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Fait important pour l’émission et de la réception de la propagande, chaque parler subjectif se positionne quant à l’individu et au groupe : dans le parler I ? I, l’individu isolé est valorisé : « il vaut mieux être seul que mal accompagné », dans le parler E ? E c’est le groupe nombreux, la foule : « plus on est de fous, plus on rit », et dans le parler I ou E le petit groupe d’amis offre un juste milieu entre la solitude néfaste et la foule objet de phobie (Brassens : « au-delà de quatre, on est une bande de c… s »). Quant au parler E ? I dans sa variété arriviste, le groupe y est utilisé comme tremplin pour l’ambition personnelle, puis abandonné ou dominé lorsqu’on est au sommet (« tous pour un », mais jamais la réciproque...).

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La logique des parlers dissipe le contresens qui voudrait faire des dictateurs propagandistes des « psychorigides » obsessionnels voire paranoïaques. Si pour certains leur malignité destructrice se pare à titre tactique des plumes de l’orthodoxie (« transgression légitimée » décrite par Michel Oriol), leur discours privé les révèle hystériques, parfois à la limite du paranoïde, peu soucieux du contenu (Mussolini et bien d’autres ont traversé le spectre politique), mais goûtant la forme violente et le meurtre. D’autres leaders politiques ou bâtisseurs d’empires commerciaux sont simplement des « constructeurs » arrivistes.

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Par ailleurs chaque parler veut prétendre à l’universel dans sa vision du monde, dont il se fait l’avocat : l’homme est alors « fondamentalement bon » (parler I ? I), « fondamentalement mauvais » (parler E ? E), « toujours perfectible » (parler E ? I), ou « mi-ange mi-bête » (parler I ou E). Ces thèmes de propagande naïve se verront repris dans les argumentaires sophistiqués des idéologies.

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Toute juxtaposition ou oscillation des séries ne signe pas forcément le parler « hésitant » : on peut les utiliser « sciemment », par exemple dans le parler E ? I des arrivistes, pour rallier tous les suffrages en séduisant et les locuteurs « I », et les locuteurs « E ». Exemple en politique : le changement (A +) dans la continuité (B +), la force (A +) tranquille (B +). Ou en publicité : « Cette voiture allie souplesse (A +) et fiabilité (B +) ».

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Un des constats essentiels de l’A.L.S., dont l’impact sur la propagande sera évident plus loin, est que toute perception, tout événement, tout contenu peut être commenté au moins de deux manières, dans deux formes différentes, tel le fameux verre « à demi plein » ou « à demi vide », puisqu’il existe deux points de vue, plus leurs combinaisons. Prenons l’exemple des contenus « VIE » et « MORT ». Le locuteur « extraverti » décrit la vie dans la série A (valorisée) : chaleur, mouvement, souplesse, bruit, couleur, et ne voit de la mort que le cadavre (B –) : froid (« refroidir quelqu’un »), immobile (« y rester »), rigide (« raide mort »), silencieux (« silence de mort »), sans couleur (« pâle comme un mort »), allongé ou couché (« allonger, descendre quelqu’un »). Le locuteur « introverti » ne voit de la mort que la perte de sa précieuse unité, la décomposition, l’absence (« il est parti, il nous a quittés »). Voir à ce sujet le cas de Jérôme cité par S. Leclaire (Démasquer le réel, 1971). Vivre c’est pour lui se maintenir en vie, rester en bonne santé, s’économiser, préserver son intégrité corporelle de toute altération qui la dégrade. On peut ainsi constituer une liste de termes parallèles contestant les synonymies traditionnelles, et qui seraient l’amorce d’une sorte de « dictionnaire bilingue » pour la traduction d’un point de vue dans l’autre.

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En conclusion, les éléments sémantiques présents dans ces matrices verbales que sont les parlers vont gouverner à la fois le lexique et la syntaxe des énoncés subjectifs :

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  • le lexique est évidemment à mettre en rapport avec le contenu de la propagande émise ou reçue.

  • la syntaxe des énoncés subjectifs va se trouver infiltrée par la sémantique des éléments lexicaux, conférant cette fois sa forme à la propagande : les mots « calme », « violent », « mesuré », « outré », « sérieux », « enjoué », qui figurent déjà comme séductions lexicales dans le discours du propagandiste, vont de surcroît lui donner son style, sa période, son tempo, son intonation.

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Montrons à présent comment, à l’inverse de considérations souvent trop générales sur l’articulation entre inconscient et propagande, la microsémantique du fantasme qu’est l’Analyse des Logiques Subjectives permet : – d’une part de prédire et d’expliquer certaines lignes de force sémantiques dégagées par d’autres analyses dans les textes de propagande, – d’autre part d’étudier précisément un des ressorts majeurs par lesquels la propagande agit sur l’organisation subjective : la structure du fantasme, centrée par la métaphore.

5. DU GÉNÉRAL AU PARTICULIER, QUELQUES APPLICATIONS DE L’A.L.S. À L’ÉTUDE DE LA PROPAGANDE

Le cas général : hétérophiles vs hétérophobes

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Dans son ouvrage La force du préjugé le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff distingue quatre termes qu’il figure sur un rectangle muni de ses diagonales : deux racismes, l’un hétérophile et l’autre hétérophobe, et deux antiracismes pourvus des mêmes qualificatifs. Nos citations volontairement larges permettent d’en dégager la logique. C’est l’opposition hétérophile/hétérophobe qui prime sur le contenu raciste ou antiraciste des idéologies : « le couple « rejet de la différence/éloge de la différence » [...] a un visage idéologique déterminant ». « L’hétérophilie présuppose que les différences sont, en tant que telles, positives ».

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  • Pour l’antiracisme hétérophile [AR1], « le racisme est négation absolue de la différence, il se définit fondamentalement en tant qu’hétérophobie [...] impliquant un idéal d’homogénéité. [...] La dénonciation de l’ethnocide et de l’imposture de l’universalisme en général se greffe spontanément sur une vision catastrophiste de l’évolution vers l’homogène. »

  • Le racisme hétérophobe [R1, universaliste] est alors décrit comme « désir d’abolir la différence entre Nous et Eux », ou visant « à effacer le trait différentiel dont on suppose que le collectif racisé est porteur ».

  • Pour l’antiracisme hétérophobe (AR2, universaliste), « le racisme est affirmation absolue de la différence. [...] Le racisme se fonde dès lors sur la sacralisation de la différence, il implique une « religiosité seconde » de la différence. »

  • « Le racisme hétérophile [R2] est fondamentalement anti-universaliste : l’universel est réduit à n’être qu’une machine à homogénéiser, unifier, standardiser. ».

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« [...] D’une part, un antiracisme anti-universaliste et différentialiste ; d’autre part, un antiracisme universaliste et anti-différentialiste. Chassé-croisé des antiracismes qui fait écho au chiasme de leurs racismes respectifs. Il s’agit bien là d’une antinomie, contradiction insurmontable ».

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Et Taguieff résume cette logique contradictoire ainsi :

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« Chaque antiracisme a son racisme propre : AR1 – R1 ; AR2 – R2. Chaque racisme a un double antiraciste. [...] Les positions sont déterminées par le double jeu d’oppositions des anti- et des philies/phobies. [...] Si le racisme est défini par l’hétérophobie, alors l’antiracisme se définit par l’hétérophilie. [...] Si le racisme est défini par l’hétérophilie, alors l’antiracisme se définit par l’hétérophobie. [...] ».

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Il est facile de reconnaître dans l’opposition hétérophile/hétérophobe l’opposition formulée antérieurement par l’A.L.S. entre les points de vue extraverti (éloge de la différence) et introverti (rejet de la différence), qui, s’ils s’inscrivent dans la durée, deviennent les parlers « changement/destruction » et « conservateur ». Chacun de ces parlers peut colorer subjectivement deux contenus cognitivement opposés : racisme et antiracisme, ce qui rend compte de changements de camps « irrationnels » qui ne contredisent pourtant pas la logique subjective, ainsi que de passerelles subjectives offertes à la propagande pour séduire le camp adverse (la nouvelle droite française a ainsi cherché à répandre l’idéologie différentialiste).

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La dimension fantasmatique qui sous-tend ces quatre combinaisons apparaît dans cette remarque de Taguieff : « Tout se passe comme si chacun des deux « racismes » était le rêve inquiétant de l’antiracisme spécifique qui le vise, sa représentation négative, son cauchemar éveillé [...]. » Si l’on ajoute à cela que Taguieff rattache l’hétérophilie au type idéologique « traditio-communautariste » et l’hétérophobie au type idéologique « individuo-universaliste », on retrouvera les positionnements décrits par l’A.L.S. quant au groupe et à l’individu : le parler E ? E valorise le groupe nombreux, la communauté dans sa différence, alors que le parler I ? I valorise l’individu dans son universalité.

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L’A.L.S. offre de plus l’intérêt de pouvoir rendre compte dans le détail des métaphores polémiques avancées par chacune des quatre propagandes.

Un cas plus circonscrit : « en-deçà » vs « au-delà »

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Langages totalitaires, du philosophe et germaniste Jean-Pierre Faye, analyse les transformations des récits idéologiques survenues en Allemagne de la défaite de 1918 à l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933. Le fragment qui suit (p. 170-171) parle de lui-même si on lui applique la convention graphique proposée par L’A.L.S. : mots de la série A en italique, mots de la série B en gras, et de plus : mots valorisés soulignés, mots dévalorisés non soulignés).

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« Dans le « Dialogue entre Adolf Hitler et moi » [de Dietrich Eckart], le marxisme et le bolchevisme apparaissent comme des variétés de cette « affirmation de l’en-deçà », [...] qui serait la manifestation de « l’esprit juif ». En cela, ils s’opposeraient aux hommes qu’habite « la poussée vers l’éternel, vers le psychique », à cet esprit d’Überwindung, de dépassement du monde que représente [...], en guise de prototype aryen, Savonarole... [...] Ce qui est saisissant, c’est le contraste qui se découvre sur ce thème [la lutte contre le Judaïsme] entre son langage völkische [racisme nazi] et celui des Jungkonservative ou des Nationalrevolutionäre [droite autoritaire traditionnelle]. Pour Moeller van den Bruck, le christianisme « s’éloigne de nous et s’élimine de lui-même », car notre temps a « définitivement renoncé à toutes les faibles doctrines de l’au-delà » [...]. Pour Helmut Franke [...], à la question : Qu’est-ce que le Nouveau Nationalisme ? il faut répondre : c’est « la religion de l’en-deçà » [...].

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Tandis que dans l’axe idéologique qui va des Jungkonservative aux Nationalrevolutionäre, la religiosité nationaliste est dressée contre les « faibles au-delà » dans une adhésion vigoureuse à l’en-deçà, voici que dans l’axe des langages vôlkische ces relations se trouvent littéralement renversées : l’affirmation de l’en-deçà est « juive », celle de l’au-delà est « aryenne ». [...] Le langage idéologique des Vôlkische, qui aura dans la réalité des conséquences redoutables, est une parole d’évasion. Une parole de survol, un détour par-dessus la réalité de son temps — une Überwindung en effet, et littéralement. Mais cette sorte de rotation exercée dans les mots à côté de la réalité, ce langage tout imaginaire ou latéral va pourtant se révéler un relais décisif dans un développement terriblement réel, tout à coup ».

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Les « relations qui se trouvent littéralement renversées » quand à l’antisémitisme entre le langage de la droite autoritaire traditionnelle et celui (völkisch) des nazis sont aisément décrites par l’A.L.S. :

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  • le premier n’est autre que notre parler « conservateur », qui valorise l’en-deça, l’intérieur d’une limite dont l’au-delà est accusé de tous les maux (« lesfaibles doctrines de l’au-delà ») : « adhésion vigoureuse » au point de vue introverti (racisme hétérophobe de Taguieff) ;

  • le second est notre parler « changement/destruction » qui valorise l’au-delà, la poussée, le dépassement, l’évasion, le survol, le détour par-dessus la réalité, le franchissement (point de vue extraverti) d’une limite en-deçà de laquelle se tient le mal absolu, l’ennemi qu’il faudra anéantir [5][5]  « Anéantir » ou « annihiler », et non « exterminer ».... (racisme hétérophile de Taguieff).

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L’habileté diabolique de Hitler, incarnation de ce second parler, fut alors comme le montre Faye d’entrelacer subtilement (oxymore) dans sa propagande antisémite les signifiants propres à séduire l’un et l’autre camp, comme il avait réussi à un autre niveau à entrelacer des thématiques parlant à la droite et à la gauche, au grand patronat comme au prolétariat.

Un cas particulier : l’analyse des facettes du « fantasme de propager »

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La propagande, qui s’appuie sur les fantasmes de l’auditoire, est elle-même sous-tendue par le fantasme de propager. Pas plus que le langage n’est l’instrument de la pensée, elle n’est un simple outil dans la main du propagandiste, lui-même agi par un impératif verbal venu de sa subjectivité inconsciente, qui lui fait trouver positive l’idée même de propager avant qu’aucun contenu ne vienne remplir cette forme d’expression.

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« Propager » est bien autre chose que « communiquer, publier, faire savoir, faire connaître, transmettre », compatibles avec les chemins expérimentaux et argumentatifs de la conviction en sciences. Il suffit de relire la fin de l’exemple précédent (au-delà, dépassement, évasion, détour par-dessus, franchissement de limites) pour voir que ce verbe prend naturellement place dans ceux de la série A (éclater, disperser, faire sortir, éloigner...), valorisés par le point de vue extraverti et son prolongement, le parler « changement/destruction » : les limites du corps de l’enfant détesté doivent être abolies (désir parental de le détruire), et son contenu doit se répandre ou se disperser. « Propager » amène de plus un élément sémantique d’augmentation à partir de la source, soit en volume si l’élément répandu est fluide (liquide, gaz, flamme), soit en nombre si l’élément dispersé est fragmenté en petites unités, tels les atomes dans une réaction en chaîne. Ce mouvement de diffusion qui se communique de proche en proche sans terminaison spontanée, apparaît parfois irrésistible.

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1) Le fantasme de propager considéré en lui-même, hors tout contenu, dans le parler extraverti.

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Telle une onde porteuse transportant des signaux modulés, ce fantasme porteur peut supporter des contenus quelconques : peu importe ce que répand le bouche-à-oreille. Il s’éclaire par ses réalisations verbales courantes, et l’examen du contexte où figurent ses synonymes et les mots de la même série auquel il se trouve fréquemment associé. Nous n’en donnons qu’un aperçu informel.

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Dans les expressions figées et leur reprise métaphorique (« propager une rumeur »), ce qui se propage c’est le feu, l’incendie, une maladie, une onde, la radio-activité, le son (tambour qui répercute). Ce qui diffuse, se répand largement, c’est un fluide : « la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre »., « le bruit ou la rumeur courent », Ce qui déferle irrésistiblement, c’est « La vague », titre du roman récemment porté à l’écran où un professeur recrée avec ses élèves un mouvement fascisant de même nom, qui se radicalise en s’étendant. Ce qui se disperse en éléments multiples, se dissémine « au gré du vent », ce sont les spores, les miasmes, les germes, métaphore reprise dans le « vent de folie » des épidémies de sorcières, de possédées, de convulsionnaires, de terrorisme. Ce qui essaime et métastase ce sont les cellules malignes. Ce qui se multiplie à toute vitesse, ce sont les rats formant meute, chers à Deleuze et Guattari.

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Parmi les verbes de la même série auquel « propager » se trouve associé, remarquons « agiter » (« l’agitation a gagné le peuple »). Les propagandistes sont aussi des agitateurs : Hitler à ses débuts était fiché comme tel, et l’on se souvient de l’« agit-prop » des bolcheviks. Cette agitation offre à l’extraverti la chance de se sentir vivre plus intensément, dangereusement. Dans l’activisme militant règne la métaphore militaire : c’est la guerre en temps de paix, la « mobilisation totale » d’Ernst Jünger reprise par les nazis,

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Le nombre impliqué dans la dispersion-multiplication est, opposé à l’« unique » de l’égotisme introverti, un classique du parler extraverti. Le propagandiste ne manquera pas d’en exploiter un autre aspect : l’idéalisation du groupe face au peu de valeur de chacun de ses membres (« l’union fait la force »). Le communautarisme (classe prolétarienne, communauté des croyants, Volksgemeinschaft) fournit aux « extravertis » mal-aimés un groupe d’accueil, une nouvelle naissance, une offre d’amour, un avenir, et même une histoire collective et identitaire (propagande de Miloševi? au Kosovo).

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L’hystérique du parler « changement/destruction » est abandonné à lui-même, influençable, « polythéiste ». Il adore les idoles, se laisse suggestionner, cède à la tentation, à la mode, au péché, suit la foule même dans le lynchage : « vox populi vox dei ». Plutôt se laisser emporter par le mouvement et vendre son âme au groupe que rester seul : il sera une « fashion victim », un mouton de Panurge.

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2) Le fantasme de propager peut s’associer à d’autres fantasmes « extravertis » qui en précisent la forme, avant tout contenu précis.

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Le fantasme de mentir, raconter des histoires ou des fausses nouvelles, tromper, abuser de la crédulité des autres fait écho à la situation génératrice où le parent déçu, « trompé sur la marchandise » qui lui a causé une « fausse joie », trompe en retour l’enfant sur l’amour qu’il lui porte en lui racontant des histoires. Ce fait est avéré dans la « transgression légitimée » où le parler destructeur simule l’orthodoxie, l’intégrisme, le fondamentalisme, l’observance de la loi alors qu’il s’agit en fait, pour ses promoteurs sans foi ni loi, de « faire la loi ». La « préférence pour les mythes plutôt que l’histoire » s’explique par la mythomanie, où l’extraverti se met à croire à sa fable en la racontant (« se la jouer », « se mentir à soi-même »), et qui débouche sur le mythe à usage externe et interne. Le mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg, idéologue du nazisme, réalise l’exploit d’exhiber une propagande dont les promoteurs s’intoxiquent, comme des « dealers » également consommateurs (Hitler et Goebbels meurent sans quitter le navire qu’ils ont eux-mêmes sabordé). Enfin, la complicité inconsciente entre « extravertis » se lit dans le « faites-nous rêver » adressé aux « marchands de rêve », dans la reprise par les victimes du discours des bourreaux (Victor Klemperer, La langue du Troisième Reich) et dans le recours au pathos commun aux exterminateurs et aux « romanciers de l’extermination » [6][6]  François Rastier, (Avril 2007), Croc de boucher et....

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Dans le fantasme de contagion-contamination, le plaisir de propager se redouble de celui de véhiculer un contenu lui-même mortel : germes, virus, peste brune ou rouge, toxique, poison, venin (l’autre nom de la propagande est l’intoxication, modernisé en « intox »), Le feu, l’incendie, les maladies, la radio-activité font des ravages en se propageant, et les propagandistes se déclarent incendiaires. Quant à la meute qui se multiplie et s’étend, elle fait du troupeau docile une horde d’animaux dangereux : « hurler avec les loups ».

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3) Émission et réception du fantasme de propager dans les autres parlers.

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  • Les fantasmes « introvertis » portant sur la protection de l’enfant « déifié » contre toute entrée et sortie, on se doute que le parler « conservateur » n’est ni producteur ni consommateur de propagande. Sa position subjective est de résister à toute intrusion, que le contenu en soit bon ou mauvais (fait contraire au pavlovisme). L’obsessionnel n’est pas suggestible, ou plutôt, « monothéiste » fidèle à son Dieu intérieur qui lui interdit d’adorer des idoles étrangères, il se contre-suggestionne. Ce Saint Antoine résiste à la tentation, à la mode, au péché, à la « vile multitude » : « s’il n’en reste qu’un je serai celui là » ; cet Alceste, déçu par le monde, se retire en principe « au désert ». Mais par lâcheté, conformisme, soumission à l’ordre, souci du travail bien fait, il peut devenir un bureaucrate obscur du crime et faire partir à l’heure des trains dont il ne veut rien savoir du chargement, sans avoir cru un seul mot de la propagande qui a abouti à les remplir.

  • Les fantasmes du parler hésitant le conduisent soit à osciller entre fascination et refus, s’engageant dans l’action puis se le reprochant, soit à pratiquer un doute pyrrhonien (tel Montaigne au-dessus des factions) ou à refuser de s’engager (tel l’anarchisme passif de Brassens).

  • Quant aux fantasmes du parler « constructeur » : dans son ascension vers le pouvoir, l’arriviste est sur une trajectoire précisément orientée qui fait de lui un meneur plutôt qu’un suiveur. Il utilise le « propager » comme un moyen et non une fin en soi, et le fera parfois sous-traiter plutôt que d’être lui-même un tribun démagogue. Il ne veut ratisser large ou cibler un public que pour soutenir sa carrière personnelle.

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On voit ainsi s’ébaucher, dessinée par l’A.L.S., une complémentarité entre parlers, où le parler destructeur fait toutefois figure de loup dans la bergerie en raflant la mise par sa propagation rapide dans les réseaux.

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Peut-on, après ces exemples, aller plus loin dans la description de la prise des propagandes sur les esprits ?

6 - FANTASME, PARLER, IDÉOLOGIE

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« Parler » remplace ici « Discours » dans le titre de l’article, puisque c’est à présent l’A.L.S. qui inspire nos analyses, sans pompeuse « théorie de l’idéologie », mais par un faisceau de remarques tirées de nos observations.

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Les démagogues habiles peuvent susciter un écho dans le psychisme de leurs victimes, mais non créer ex nihilo ce qui va répondre à leur appel : les voies de la suggestibilité se doivent d’être déjà présentes dans le public, « les fantasmes parlent aux fantasmes ».

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Comment passe-t-on des fantasmes aux parlers, et des parlers aux idéologies ? Cette question laisse de côté la propagande publicitaire qui, par la brièveté habituelle de ses messages, ne peut évoquer que peu de fantasmes à la fois, fût-ce sur fond d’idéologies préexistantes adaptées à des « segments de marché ».

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Les parlers, d’origine inconsciente, regroupent les fantasmes en vertu d’une logique subjective que l’A.L.S. s’attache à décrire. Les idéologies en revanche, consciemment élaborées, fédèrent les fantasmes :

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soit en privilégiant une des logiques subjectives, donc en juxtaposant des fantasmes allant dans la même direction, avec des contenus surajoutés variables en quantité et en nature,

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soit en associant des fantasmes divers – voire opposés– dans une synthèse instable,

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soit en nouant à la logique subjective des pans de logique cognitive qui agencent « rationnellement » des contenus précis, d’où une allure pseudo-scientifique parfois difficile à démasquer.

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Ces combinaisons engendrent un éventail d’idéologies, des plus « irrationnelles » aux plus « scientifiques » :

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1) Quand le propagandiste juxtapose des fantasmes coordonnés par une des logiques subjectives, le « segment de marché » visé par son idéologie tend alors à se confondre avec un « parler » donné.

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  • Si la forme (le parler subjectif) prime sur un contenu cognitif pauvre et monomaniaque, on a quelques « niches de marché » [7][7]  Un marché de niche est un segment de marché très étroit... : groupuscules, sectes, originaux avec leurs « délires à plusieurs ».

  • Si on « remplit » une forme subjective de contenus plus importants, et divers voire opposés, on obtient des idéologies différentes mais potentiellement interchangeables : « le couple « rejet de la différence/éloge de la différence » [...] a un visage idéologique déterminant » (Taguieff). On a vu que chacune de ses formes hétérophile et hétérophobe, identifiées à deux de nos parlers, peut se charger de ces contenus cognitivement opposés que sont racisme et antiracisme. L’infrastructure fantasmatique commune permettra des « retournements de veste » spontanés ou provoqués par la propagande adverse.

91

Ainsi la forme « protestataire » a pu aux yeux des politologues rendre compte du passage de l’électorat PCF au FN dans certaines élections municipales. Avant guerre, les transfuges furent nombreux de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (Déat, Doriot). L’allemand, plus explicite que le français, nomme la forme extrémiste avant de la teinter de « droite » ou « gauche » : Rechtsradikale, Linksradikale. Hannah Arendt, bien qu’en partie contestable, montre la parenté étroite des totalitarismes stalinien et nazi. À un degré de plus, lorsque la version maligne de notre parler « changement/destruction » l’emporte, se justifie le commentaire de Serge Maury (L’Évènement du Jeudi, « La fascination du mal », 11 au 17 mai 1989) :

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« Le mal brandit le drapeau de l’ordre ou celui du désordre [...] de droite au Brésil, de gauche au Pérou... Il conquiert les croyances comme les incroyances. [...] L’invocation d’une Cause n’est alors qu’un prétexte pour ces enfants perdus [...] prompts à se glisser dans n’importe quel déguisement qui leur permette de brandir un bien fallacieux pour assouvir impunément leur fascination pour le mal absolu ».

93

2) Une idéologie peut fédérer des fantasmes divers, voire opposés. Juxtaposant des parlers issus de logiques subjectives parfois divergentes, ces synthèses instables ont des destins divers.

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– Pour ce qui est des consensus spontanés, mais factices, sur le contenu, le politologue les constate (« le discours antiraciste dominant est une formation de compromis (instable, voire « explosive ») entre l’antiracisme 1 et l’antiracisme 2 »), mais l’A.L.S. va plus loin, qui prédit leur fragilité en l’expliquant :

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Certains signifiants complexes, contenant des traits des deux séries A et B, verront leurs sens déterminés par le contexte. « NATURE » peut s’associer à verdure, espace, évasion, grand air, état sauvage, donc être rattaché à la série A : « se perdre dans la nature », ou inversement à l’idée d’une mère nature, éternelle, antérieure à l’homme, sanctuaire à protéger, norme biologique à respecter. Il est alors dans la série B : « mœurs contre nature », « mère dénaturée ».

96

Les militants (ici écologistes) soucieux d’union retraduiront chacun dans leur parler respectif les mots de l’autre, mais une circonstance extérieure pourra causer un divorce momentané ou définitif suivi de recompositions « irrationnelles » mais logiques. Alain Duhamel (Le Point du 13 juin 1992) écrit dans son éditorial « Les Anciens et les Modernes » (« instinct » se lira bien sûr ici « subjectivité inconsciente ») :

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« La question européenne a toujours bousculé les clivages partisans, enjambé les frontières politiques, [...] scindé les formations les plus unies. [...] Ce sont donc deux coalitions, apparemment des plus hétéroclites, qui s’affrontent à propos du traité de Maastricht. [...] À y regarder de plus près, on constate pourtant que ces deux blocs baroques, que ces deux ligues insolites traduisent deux logiques très profondes [...]. Et si la composition du cartel des « oui » et du cartel des « non » démontrait avant tout la primauté des tempéraments sur les idéologies, des caractères sur les clivages ? Et si le lien secret entre partisans et adversaires du traité de Maastricht n’était que le dernier avatar de l’éternelle querelle entre les Anciens et les Modernes ? Tout oppose [entre eux les anti-Maastricht]. Tout, sauf [...] un attachement presque charnel à des valeurs, des racines, des mémoires, des identités — certes fort différentes les unes des autres — et un refus instinctif de la nouveauté, du changement, des solidarités neuves [...]. Conservateurs de tous les partis, unissez-vous ! [point de vue introverti]. Symétriquement, ce qui rapproche les barons bigarrés du cartel des « oui », [...] c’est, au bout du compte, un instinct de modernité, l’intuition d’un moment historique, un réflexe d’espérance qui balaie réticences et réserves. [point de vue extraverti] ».

98

– Lorsque c’est le propagandiste qui, « ratissant large », cherche à fédérer des fantasmes divers, issus de logiques subjectives divergentes, il peut recourir à l’homonymie (comme pour « nature » ci-dessus), ou à l’oxymore (exemples précités du changement dans la continuité ou de la force tranquille).

99

Une fois parvenus au pouvoir, en régime démocratique, les arrivistes « rassembleurs » navigueront à vue pour éviter de mécontenter les uns ou les autres, sans plus chercher la cohésion de l’électorat. Si en revanche la structure de pouvoir est autoritaire, c’est le recours au couple Idéal du moi/Surmoi qui préviendra par l’Union Sacrée l’instabilité communautaire. L’Église a su faire coexister ses introvertis ritualistes (« grenouilles de bénitiers » et « punaises de sacristie ») avec ses débordants extravertis (« fous de Dieu » et « illuminés »). La Révolution française, en guerre contre l’Europe royaliste, a compensé par le patriotisme l’instabilité du slogan « liberté, égalité, fraternité », qui a survécu à la Terreur totalitaire grâce à l’implantation des institutions démocratiques. Mais hormis l’homonyme rassembleur fraternité (est-elle communautaire ? universelle ?) la tension et l’oscillation sont toujours d’actualité entre l’égalitarisme perçu comme liberticide et la défense des libertés perçue comme inégalitaire.

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Une solution bien plus tragique, lorsque le leader est le jouet de sa subjectivité destructrice, consiste, par une propagande répétant inlassablement un credo intangible, à souder la communauté dans la fuite en avant et le passage à l’acte, pour atteindre un point de non-retour où seules les victoires extérieures et la terreur interne – couple Idéal du moi/Surmoi passé dans le réel– contiendront les divergences entre logiques subjectives contradictoires.

101

3) Il est enfin des idéologies qui entrelacent des contenus résultant de démarches scientifiques, et des configurations fantasmatiques, créant des chimères rationalisantes auréolées du prestige de la science.

102

Bien sûr, le national-socialisme, avec sa pseudo-science raciale, tissu de sophismes à visée criminelle, n’est pas ici désigné. Mais le marxisme, matérialisme dialectique qui se réclamait du matérialisme scientifique, a associé, de façon difficile à démêler, une démarche méthodique dont les fruits (Le Capital) peuvent être partiellement reconnus par les économistes, avec l’espoir messianique de lendemains qui chantent, d’une Société sans classes, de l’Homme total. Son esprit a régné sur les sciences de l’homme et de la société pendant plusieurs décennies. Le paradigme dialectique est toujours cité par Jacques Herman (Les langages de la sociologie, livre pertinent pour toutes les sciences humaines) à côté des paradigmes positiviste, compréhensif, fonctionaliste, structuraliste, et praxéologique. Symétriquement à droite, des hérauts de l’idéologie libérale n’ont-ils pas reçu la caution du Nobel ?

103

Indépendamment des postulats qu’elle se donne pour avancer, la science engendre elle-même ses idéologies, à propagande heureusement limitée : ce sont les paradigmes précités, plus le rationalisme et l’empirisme, dès qu’ils s’érigent en idéal, nourris par des fantasmes que le scientifique veut ignorer voire forclore. Ceci nous conduit naturellement à poser avec Karl Popper la question des savoirs dogmatiques, sans souscrire à chacune des réponses qu’il y apporte. Puisqu’il met sur le même plan le marxisme et la psychanalyse, générateurs selon lui de propositions infalsifiables, la psychanalyse n’est-elle, comme l’affirment ses détracteurs, qu’une simple idéologie disposant de ses propres moyens de propagande ?

104

Notre longue pratique d’analyste nous fait dissocier l’authenticité et les résultats incontestables de la psychanalyse comme expérience, de la question de sa transmission, que nous abordons à présent.

7 - TRANSMETTRE SANS PROPAGANDE DANS LE CHAMP DE LA PSYCHANALYSE

105

Comme on peut le constater en parcourant la littérature analytique, cette éventualité n’est souvent qu’un vœu pieux. Un simple syllogisme suffit à en rendre compte.

106

Toute demande d’analyse, surtout celle qui est porteuse du désir de devenir analyste, émane d’une structure névrotique, même sans symptômes surajoutés : les sujets pervers, psychotiques ou sains n’ont en principe pas de demande d’analyse. Comme d’autre part il n’existe pas d’analyse terminée, puisque le cours en est asymptotique, il est logique de s’attendre à trouver chez tout analyste des restes inanalysés de sa structure première. Ainsi les voies inconscientes décrites plus haut comme permettant la diffusion de toute propagande subsistent-elles en partie dans la communauté analytique.

107

Si la psychanalyse s’est constituée en tournant le dos à l’hypnose, et sur le principe de la dissolution du transfert, qui pourrait prétendre que tout phénomène de suggestion et de dépendance transférentielle à un ou des maîtres ait disparu de ses institutions et modes de transmission ?

108

La structure qui permet ces phénomènes, faute d’être suffisamment repérée et analysée, peut autoriser l’apparition d’une propagande horizontale au sein des sociétés d’analystes, et d’une propagande verticale dans le népotisme analytique.

109

Il nous souvient, quant à ce dernier considéré comme propagande de proximité, de plusieurs exemples d’analystes « en vue » autorisant leurs analysants après des analyses bien trop brèves, puis maintenant avec eux une relation nourricière (en les pourvoyant de clients lors de leur installation) et fondée sur le maintien du transfert (en les incluant d’emblée dans leurs séminaires). Ils s’en font ainsi une cour inconditionnellement dévouée, comme celles que Régis Debray décrit en sciences humaines dans son article Savants contre docteurs (Le Monde, 18 mars 1997, pages 1 et 17).

110

La propagande horizontale relative à la transmission du savoir au sein des sociétés d’analystes tient, entre autres, au transfert des ouailles à la parole ou aux textes d’auteurs prestigieux le plus souvent décédés, certes porteurs d’innovations théoriques, mais parfois lus, ânonnés et cités sans le moindre esprit critique, donc sous l’empire de l’argument d’autorité.

111

J.-C. Milner (L’Œuvre claire) : « Longtemps on a supposé nécessaire à la transmission du savoir, ou du moins à sa transmission intégrale, l’intervention d’un sujet insubstituable – ce qu’on appelle un maître, dispensant à ses disciples par sa Parole [...] et sa Présence [...] le plus-de-savoir. Sans ce plus-de-savoir, qu’on appelle sagesse et qui doit inspirer une forme d’amour, et sans le maître qui en est le support, nulle transmission ne saurait s’accomplir intégralement. [...] Chez Lacan, la doctrine du mathème s’articule [...] à une doctrine du maître comme pure détermination positionnelle [...] ; elle est exposée dans la théorie des quatre discours. Mais [...] l’absence de toute figure antique du maître était déjà implicite dans le retour à Freud [...]. Puisque Freud n’est pas un maître (quoiqu’il en occupe la position), la participation à sa Présence et à sa Parole ne constitue pas un titre. [...] Lacan, qui n’a jamais rencontré Freud, peut l’emporter sur Marie Bonaparte, qui le fréquentait. Quand, sous la forme du mathème, la lettre est devenue nécessaire et suffisante à la transmission, il n’est plus de couple maître-disciple, avec son cortège de fidélités et de trahisons. » (ces termes, introduisant une dimension politique, sont soulignés par nous).

112

Si un certain « effet yau-de-poêle » semble passé de mode, le collage jargonnant d’expressions tirées d’œuvres maîtresses tient souvent encore lieu de théorie. Or tout ce qui sort de la bouche d’un analyste ne saurait de ce fait être tenu pour du discours analytique... La littérature analytique fourmille de conceptualisations suspectes, qui prennent parfois pour alibi la « structure de fiction de la vérité » : « Sur son terrain, [la psychanalyse] se distingue par cet extraordinaire pouvoir d’errance et de confusion, qui fait de sa littérature quelque chose auquel je vous assure qu’il faudra bien peu de recul pour qu’on la fasse rentrer, tout entière, dans la rubrique de ce qu’on appelle les fous littéraires. » (Lacan, Séminaire, Livre XI).

113

L’A.L.S. a son rôle à jouer dans le tri nécessaire à effectuer, dans cette jungle de productions « analytiques », entre les fausses pistes (banalement fantasmatiques) et les hypothèses potentiellement intéressantes, qu’il faudra encore, pour les réfuter ou les corroborer, confronter à la clinique. Contribuant à construire une définition apophatique du discours psychanalytique [8][8]  De même qu’il nous semble pertinent, à condition d’avoir... (attribut, selon Larousse, « d’une théologie qui approche de la connaissance de Dieu en partant de ce qu’il n’est pas plutôt que de ce qu’il est »), elle propose de caractériser ce discours en procédant par élimination, de dire ce qu’il n’est sûrement pas, à mesure qu’un savoir guidé par l’exigence d’une analyse littérale identifie les différents fantasmes dans ce qui se donne à lire ou entendre. Affaiblir au passage l’influence anachronique de l’argument d’autorité n’est pas à négliger si l’on souhaite aller vers une transmission sans propagande en psychanalyse.

114

Quant à la propagande verticale, c’est la pratique de l’analyse elle-même qui doit en constituer la meilleure prévention, en défaisant chez l’analysant les voies de la suggestibilité. Car l’analyse, loin de se borner à la disparition des symptômes « individuels », a pour vocation de déconstruire la structure identificatoire qui les engendre : « Toute analyse que l’on doctrine comme devant se terminer par l’identification à l’analyste révèle, du même coup, que son véritable moteur est élidé. Il y a un au-delà à cette identification, et cet au-delà est défini par le rapport et la distance de l’objet a au grand I idéalisant de l’identification. » (Lacan, ibidem).

115

L’intérêt de cet apport de Lacan sur la dissolution du transfert « individuel », à la fin du Séminaire XI, est qu’il se réfère directement à un schéma de Freud dans Psychologie collective et analyse du Moi, schéma qui s’applique à la fascination « collective » utilisée par une machine de propagande tragiquement efficace :

116

« Il y a une différence essentielle entre l’objet défini comme narcissique, le i (a), et la fonction du a. Les choses en sont au point que la seule vue du schéma que Freud donne de l’hypnose, donne du même coup la formule de la fascination collective, qui était une réalité ascendante à l’heure où il écrivit cet article. [...] Freud donne son statut à l’hypnose en superposant à la même place l’objet a comme tel et ce repérage signifiant qui s’appelle l’idéal du moi [désigné par I]. » (Lacan, ibidem, souligné par nous).

117

L’analyse, au rebours de l’hypnose, va défaire chez l’« individu » le ressort de cette fascination « collective », car si chaque membre d’une foule renonce à son propre idéal du moi et le transfère sur le leader, ici l’idéal du moi de l’analysant dans le transfert s’incarne dans l’analyste : « Or, qui ne sait que c’est en se distinguant de l’hypnose que l’analyse s’est instituée ? Car le ressort fondamental de l’opération analytique, c’est le maintien de la distance entre le I et le a. [...] Le désir de l’analyste, par cette voie [l’interprétation] isole le a, il le met à la plus grande distance possible du I que lui, l’analyste, est appelé par le sujet à incarner. C’est de cette idéalisation que l’analyste a à déchoir pour être le support de l’a séparateur [...]. » (Lacan, ibidem).

118

La facticité plus haut entr’aperçue de l’opposition individuel/collectif sera développée dans notre conclusion.

119

Le transfert se définissant comme « temps de fermeture lié à la tromperie de l’amour », l’analyse, en réalisant sa dissolution, fait décroître l’idéalisation amoureuse et l’intensité de la demande d’amour que la propagande détourne en prétendant la combler. Fidèle à l’étymologie, elle délie, défait les liens, désimaginarise car « il y a du semblable, où s’institue tout ce qui fait lien : c’est l’imaginaire. » (J.-C. Milner, Les noms indistincts). Là où l’identification subjective reposait sur la connexion signifiant-affect, l’analyse déconnecte l’affect du signifiant (ainsi quand disparaît une phobie), désamorçant la prise des « sirènes de l’affectivité ». Elle donne de l’autonomie au désir qui, chez le névrosé, s’était rivé à des objets anachroniques dont la propagande excelle à faire miroiter les substituts. Dernière dépendance destinée à défaire les précédentes par la dissolution du transfert, l’analyse apporte la contre-addiction, et relance l’esprit critique. Mais l’autonomie qu’elle confère n’est pas « la Liberté », phare idéologique pour phalènes qui s’y brûlent : elle n’est que le passage d’un déterminisme familial périmé et aveugle aux déterminations actuelles, plus riches de possibilités, que régit un réel rendu plus supportable.

8 - PRÉVENIR LA PROPAGANDE ? LA MÉTAPHORE DU CYCLE DE L’EAU

120

Transformer la structure « individuelle » se répercute sur le « collectif », offrant un espoir de prévention là où échoue la rationalité éducative ou argumentative. Pour l’illustrer avant de conclure, nous recourrons à la métaphore du « cycle de l’eau », métaphore filée sous-tendue par un proverbe, et qui rejoint l’allégorie :

121

De l’océan des paroles, du « collectif », du dépersonnel (J.-C. Milner), du grand Autre dirait Lacan, émane une vapeur d’eau qui se condense en nuages. Ce sont les paroles des adultes vivants puis morts lorsqu’elles se détachent de leurs « émetteurs » pour s’inscrire dans des supports-mémoire permettant leur répétition : mémoire des hommes, livres, supports magnétiques ou optiques...

122

Plus tard, ces nuages précipiteront en une pluie qui forme, du fait du hasard (tuchè) du relief local, de petits ruisseaux singuliers : contingence de telle famille particulière où survient la naissance d’un enfant. Ce qui est singulier ici c’est la combinaison que véhicule chaque ruisseau, non les éléments recombinés. L’inconscient qui littéralement « prend (un) corps », c’est alors l’impersonnel singulier, l’insu portable... Ces petits ruisseaux, mus par la répétition (automaton), dont l’analogue serait ici le courant causé par la pente, mettent en commun leur contenu liquide pour faire les grandes rivières, répétitives elles aussi.

123

Or tous les fleuves vont à la mer. L’eau réunie de ces rivières retourne à l’océan des paroles, à « l’inconscient collecteur », qui, loin d’être collectif et homogène, montre l’hétérogénéité de ses différents courants chauds, tièdes ou froids (les « parlers » de notre A.L.S.) : sorte d’auberge espagnole où chacun trouve ce qu’il apporte, se renforce avec ses semblables dans son courant identificatoire, entretenant durablement les dialogues de sourds. De cet océan émaneront la vapeur et les nuages d’où naîtra la prochaine génération.

124

La conséquence de ce parcours cyclique est que tout l’inanalysé « individuel » (singulier) modelé par le caprice des vallées fait retour dans l’océan comme malaise « collectif » (général) [9][9]  Sur la substitution du couple singulier/universel... :

125

« Comme les petits ruisseaux font les grandes rivières,

les petits malheurs font le grand malaise »

126

À l’inverse, la résolution des petits malheurs, non par l’expédient commode de thérapies ne visant que le symptôme, mais par la déconstruction poussée le plus loin possible de la suggestibilité, de l’idéalisation, de la demande d’amour avec la dépendance qu’elle entraîne, laisse entrevoir une solution, certes lente mais du moins peu réversible, au grand malaise que les propagandistes de tous horizons, « manipulés » par leur inconscient, se feront toujours un devoir d’exploiter pour une finalité qui les dépasse.


BIBLIOGRAPHIE

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Notes

[1]

Ce rappel n’est pas vain devant le contresens d’Albert Einstein (Comment je vois le monde, 1934), s’agissant de la Wehrmacht : « Je méprise profondément ceux qui aiment marcher en rangs sur une musique : ce ne peut être que par erreur qu’ils ont reçu un cerveau ; une moelle épinière leur suffirait amplement ». Or des prix Nobel de sciences et d’éminents philosophes ont adhéré au nazisme, et en France de grands littérateurs (Céline, Brasillach, Drieu La Rochelle) ont mis leur plume au service de sa propagande, comme Aragon à celui de la propagande stalinienne.

[2]

La publicité ne saurait nous créer des besoins : ils relèvent de l’inné. Mais la combinatoire signifiante lui permet de nous créer à l’infini de nouveaux objets de désir.

[3]

Cyrano, analyste d’un instant, ne s’y trompe pas : son parler d’amour a induit le tendre élan qui pousse Roxane à offrir un baiser à Christian, et même son ressenti : « Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !/Il me vient de cette ombre une miette de toi./Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit, /Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre/Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure ! ».

[4]

Ce sont : détruire (ouvrir, casser, démolir, brûler, éclater, disperser, déchirer, percer, etc.), changer, modifier, altérer, déformer, tordre, déplacer, remuer, secouer, éloigner, écarter, chasser, (faire) sortir (parfois métaphorisé en vomir), abandonner, laisser tomber, lâcher, jeter, perdre, égarer, donner, vendre, échanger, méconnaître, ignorer, oublier, etc.

[5]

« Anéantir » ou « annihiler », et non « exterminer ». Car « Vernichtung » formé sur « nicht » redouble « Verneinung » (Freud) formé sur « nein ». La dénégation inconsciente, dans ses avatars destructeurs, mettra en acte l’anéantissement, et reviendra après-guerre sous la forme, consciente cette fois, du négationnisme.

[6]

François Rastier, (Avril 2007), Croc de boucher et Rose mystique – Enjeux présents du pathos sur l’extermination, Texto ! Textes et cultures [http://www.revue-texto.net], XII, n°2, pp.1-27 : avant-guerre, « Goebbels […] veut l’éthos et le pathos sans oublier le mythos » (Karl Kraus cité par Rastier). Après-guerre, « […] les romans historiques [parfois l’œuvre de faussaires] participent à leur manière du révisionnisme. Ils recèlent une dimension anti-historique du pathos, qui, par l’exhibition, brouille la compréhension. […] Sous le pathos et ses clichés qui détournent l’attention, la responsabilité historique du nazisme est ainsi discrètement subtilisée. […] Travestis en vérité mystique, des faits historiques perdent ainsi tout contexte ».

[7]

Un marché de niche est un segment de marché très étroit correspondant à une clientèle précise, peu exploité et associé à un service ou un produit très spécialisé.

[8]

De même qu’il nous semble pertinent, à condition d’avoir au préalable défini fantasme, de proposer une définition récursive de l’analyse comme pratique : l’analyse, c’est l’analyse des fantasmes sur l’analyse...

[9]

Sur la substitution du couple singulier/universel au couple individuel/collectif, marqué de l’Imaginaire des touts, lire : Pinto, J.-J. & Pons, E. ; (1981), Groupe, individu, sujet, Psychodrame, n°62, pp.35-44.

Résumé

Français

La propagande se rencontre partout, pas seulement en publicité ou en politique. Avant d’être verticale et adressée aux lointains inconnus, elle est horizontale et s’adresse aux connaissances proches. C’est qu’elle repose en fait sur une structure psychique apte à la recevoir et à la répercuter, structure qui résulte de l’identification subjective, inconsciente donc non modifiable par la cognition, l’argumentation, la raison. Plutôt que par Pavlov, la forme et le contenu de la propagande s’expliquent par la subjectivité inconsciente. Celle-ci se laisse décrire dans le champ social par notre « Analyse des Logiques Subjectives » (héritière critique de la théorie des Quatre Discours de Lacan, insuffisante à maints égards). Nous passerons de l’analyse des facettes du « fantasme de propager » (par le détail des expressions qui en constituent les réalisations) à la description des rapports entre Fantasme, Discours et Idéologie : comment les habiles suscitent un écho dans le psychisme de leurs victimes en fédérant des fantasmes divers –voire opposés– dans une synthèse instable, mais que sa patiente répétition a pour effet de maintenir. En psychanalyse, transmettre sans propagande est non seulement possible mais souhaitable : horizontalement chez les analystes, à condition d’y déjouer l’argument d’autorité, et verticalement dans chaque analyse, en défaisant chez l’analysant les réseaux de suggestibilité. Car la psychanalyse, loin de se borner à la simple disparition des symptômes individuels, a pour vocation plus ambitieuse de contribuer à déconstruire le « malaise dans la civilisation ». On serait alors en droit de parler d’un authentique « prévention de la propagande ».

Mots-clés

  • Subjectivité
  • Identification
  • Fantasme
  • Métaphore
  • Analyse des Logiques Subjectives
  • Réseaux de suggestibilité

English

Fantasy, Discourse, Ideology – Transmission Beyond Propaganda.
Propaganda is everywhere, not only in commercials or politics. It is aimed at faraway strangers as well as nearby friends and relations. Propaganda in fact relies on a certain type of psychic structure, one that is tuned to receive it and disseminate it. This structure is a result of an unconscious subjective identification which is therefore not open to change through either cognition, argumentation or reasoning. Propaganda’s form and content are best explained by an unconscious subjectivity rather than by Pavlov’s theory. The social dimension of this subjectivity may be defined by what we refer to as our ‘Analysis of Subjective Logics’ (a legacy of Lacan’s theory of the Four Discourses, which is deficient in some respects). We will first explore the various facets of the ‘Fantasy to Propagate’ by means of a word by word analysis, and will then go on to describe the connexions between Fantasy, Discourse and Ideology. We will show how a clever manipulator triggers an echo in the psyche of his victims, knitting together different and sometimes even contradictory fantasies in an unsteady synthesis he manages to maintain through patient repetition. As for psychoanalysis, it is not only possible but also highly desirable to practise it in the absence of all propaganda : among analysts, on condition that the precept of authority be outwitted, and within each analysis, by undoing the analysand’s sensitivity to suggestion. Psychoanalysis indeed does not only address the individual’s symptoms and their unravelling, but also, more ambitiously, aims to heal civilization of its discontents. This would entitle us to speak in terms of a genuine form of ‘propaganda prevention.’

Key-words

  • Subjectivity
  • Identification
  • Fantasy
  • Metaphor
  • Analysis of Subjective Logics
  • Sensitivity to Suggestion

Plan de l'article

  1. 1 - BANALITÉ DE LA PROPAGANDE
  2. 2 - LA STRUCTURE PSYCHIQUE QUI FAVORISE LA PROPAGANDE
  3. 3 - FORME ET CONTENU DE LA PROPAGANDE
    1. Pour ce qui est de la forme :
    2. Et quant au contenu des textes de propagande :
  4. 4 - DES DISCOURS AUX PARLERS : PRÉSENTATION DE L’ANALYSE DES LOGIQUES SUBJECTIVES
  5. 5. DU GÉNÉRAL AU PARTICULIER, QUELQUES APPLICATIONS DE L’A.L.S. À L’ÉTUDE DE LA PROPAGANDE
    1. Le cas général : hétérophiles vs hétérophobes
    2. Un cas plus circonscrit : « en-deçà » vs « au-delà »
    3. Un cas particulier : l’analyse des facettes du « fantasme de propager »
  6. 6 - FANTASME, PARLER, IDÉOLOGIE
  7. 7 - TRANSMETTRE SANS PROPAGANDE DANS LE CHAMP DE LA PSYCHANALYSE
  8. 8 - PRÉVENIR LA PROPAGANDE ? LA MÉTAPHORE DU CYCLE DE L’EAU

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