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Travail, genre et sociétés

1999/2 (N° 2)

  • Pages : 222
  • ISBN : 2738484506
  • DOI : 10.3917/tgs.002.0153
  • Éditeur : La Découverte

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Envolées les années soixante-dix où l’autonomie était revendiquée haut et clair et la maternité contestée comme destin naturel... “la femme seule”, à laquelle Jean-Claude Kaufmann consacre son dernier livre, ne fait plus recette sur la scène médiatique. La femme accompagnée, nantie d’un poste de PDG (ou équivalent), d’une moitié bien assortie et d’une kyrielle d’enfants... lui a ravi la vedette. Rejetée dans l’ombre, celle qui ne vit pas sur le mode conjugal n’en suscite pas moins l’intérêt du sociologue et nous lui en savons gré. Mais comment faut-il interpréter le choix d’inscrire la femme seule, d’entrée de jeu, dans le couple “étrange” qu’elle formerait avec “le Prince charmant” ? Est-ce à dire que la trajectoire d’autonomie ne parvienne pas à s’affirmer sans référence au couple et à la famille, perçue comme idéal et comme repoussoir ? Le travail de Jean-Claude Kaufmann nous permet-il de connaître, au-delà d’un modèle de fonctionnement (le moi divisé,...) “des” femmes seules, qui, on peut le supposer, n’ont pas toutes les mêmes ressources et les mêmes désirs ? Nous avons souhaité, nous aussi, à Travail, Genre et Sociétés, donner la parole aux lectrices... Historienne ou sociologues, Cécile Dauphin, Erika Flahault et Michèle Ferrand nous disent comment elles apprécient la démarche de Jean-Claude Kaufmann par rapport à un objet qu’il qualifie lui-même d’“insaisissable”. Il a bien voulu leur répondre, qu’il soit ici remercié pour ses mises au point fructueuses.

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Marlaine Cacouault

Cécile Dauphin

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“Il fallait que j’écrive cette lettre, au peuple de l’anonymat même si personne ne la lit. Il le fallait, pour que tout s’évapore, sorte de moi” (Salomé). Adressée au journal Marie-Claire, avec trois cents autres, cette lettre répond à la publication du témoignage d’une femme seule. L’ensemble du dossier a été transmis à Jean-Claude Kaufmann, sociologue spécialiste du couple et de la vie quotidienne [1][1] Entre autres publications : La trame conjugale, Nathan,.... Ces témoignages donnés sur le vif ont permis d’insuffler un nouvel élan à l’accumulation de documents et statistiques mis en attente dans un tiroir, comme si les rapports de synthèse sur “les ménages d’une personne en Europe” et l’enquête sur “les budgets de consommation des ménages” n’attendaient que leur Prince pour renaître et trouver un second souffle. Des éclats d’existence saisis par l’écriture intime viennent donner corps au modèle d’interprétation sur lequel le sociologue travaillait depuis plusieurs années. L’auteur ne s’en cache pas, le livre est bien né de cette rencontre fortuite. En quoi nous instruit la genèse du livre ainsi dévoilée ? En entrouvrant les coulisses, le chercheur s’expose au regard critique. On s’interroge par exemple sur le déséquilibre entre la documentation de fond et l’usage des lettres, et surtout sur leur articulation. Le choix de la trame narrative en découle : le “dire vrai” des récits incite à construire une histoire. Comme s’il risquait de faire hiatus, l’appareil d’enquête se trouve alors réduit à sa plus simple expression et relégué en fin de volume, tel un mur invisible où s’adossent les bribes de récits individuels. Ce parti-pris met l’accent sur l’effet de vérité produit par l’agencement habile des découpes significatives. Solution séduisante qui mise sur les aventures du Prince et de sa moderne Cendrillon pour construire une analyse cohérente et vue de l’intérieur du destin de femmes célibataires, séparées ou divorcées, avec ou sans enfants, qui expérimentent ce que Jean-Claude Kaufmann appelle “la vie en solo”. Mais le choix narratif peut faire illusion, le lecteur se laisser bercer par les mirages d’une écriture vivante et imagée, et perd finalement la trace de l’explication historique et sociologique du phénomène. Entre un parcours vagabond et une approche scientifique, l’orientation reste suspendue au statut incertain de l’ouvrage. Aussi peut-on le lire de différents points de vue. J’en verrais au moins trois : journalistique pour humer l’air du temps, historique pour apprécier les caractères spécifiques d’un phénomène, anthropologique pour comprendre les implications d’une prise d’écriture.

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Dans la restitution du quotidien et du détail concret qui fait sens, Jean-Claude Kaufmann est passé maître. Ainsi il isole le lit, symbole du couple, qui, pour les femmes seules, représente “le repaire au creux du repaire, le repère au centre des repères”. Pour dormir, rêver, et lire, mais aussi téléphoner, travailler, manger. Submergé d’objets insolites, il devient, comme la cuisine, un lieu pour déconstruire les rituels familiaux et en inventer d’autres qui rassurent et procurent de menus plaisirs (chocolat, grosses chaussettes et grasses matinées…) Le discours des femmes sur leur solitude cultive les contrastes : rires et larmes, repli et affairement, à dose variable selon des épistolières et selon les moments. Le regard porté sur leur univers est donc ambivalent : il peut traduire la légèreté de l’être, déchargé des contraintes ménagères et des tracas causés par la présence de l’autre et de ses objets. A l’opposé, il exprime un vide à combler. Sur la scène extérieure aussi, la vie en solo développe une sorte d’activisme défensif : sorties, escapades, investissement professionnel visent à tisser et multiplier des liens susceptibles de compenser le déficit d’une relation conjugale stable. La mise en récit par le sociologue accuse ces traits. Son écriture fluide permet de jouer sur cette complexité existentielle : ivresse de pouvoir s’inventer sans entrave, sans cesse rattrapée par le sentiment de vide, par l’impression d’un manque de substance, par l’absence de l’homme. Cette approche de l’intérieur invite à réviser le regard misérabiliste et dépréciatif porté sur les femmes seules. Mais la complexité appartient-elle en propre aux vies en solo ? Le lecteur, homme ou femme, vivant ou non en couple, se reconnaîtra dans ces sentiments ambivalents pour avoir partagé, à un moment ou un autre, l’expérience instable et douloureuse du désir de l’autre et de la perte de soi. La question n’est guère envisagée par l’auteur.

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Au regard de l’historien, l’ouvrage de Jean-Claude Kaufmann pose aussi problème. Le premier chapitre qui annonce “une longue histoire” le laissera sur sa faim. Non, le lecteur insensible à la supplique de l’auteur ne pardonnera pas “la témérité qui pousse à jongler en trois lignes avec les siècles”. Non pas tant en raison des lacunes d’une chronologie en pointillé parcourue à pas de géant, mais parce qu’un tel dessin schématique sous-entend une vision progressiste qui aboutirait de façon linéaire à la situation contemporaine, présentée comme inédite. Or, la présence de femmes seules, dans différents moments et contextes, a non seulement été tolérée, mais sublimée et investie de significations positives. On ne pardonnera pas non plus le mélange d’observations anthropologiques et de données historiques qui prête à confusion, comme si les sociétés étudiées aujourd’hui par les ethnologues étaient immuables et représentatives d’un monde révolu assimilé à notre passé.

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Certes “l’histoire du célibat reste à écrire autrement qu’en termes de dérision, d’exceptionnalité voire d’anormalité”. Alors que cet ouvrage dessine une nébuleuse de situations désignée par le terme de vies en solo, l’historien s’étonne d’être interpellé sur la question de l’état civil. On s’accordera par contre sur la nécessité d’appréhender “les femmes seules” comme une catégorie construite. Elle recouvre différents états matrimoniaux (célibataire, femme mariée, séparée ou divorcée, veuve), différents âges, différents statuts (femme majeure, mineure, émancipée ou sous tutelle). Surtout la solitude se conjugue avec de multiples modes résidentiels (qu’elle vive seule, avec ses enfants ou ses parents, ou encore en collectivité). Le terme de “femme seule” s’avère être une catégorie utile pour déconstruire un imaginaire qui superpose des situations multiples en un seul cliché féminin. Sur ce point, le sociologue rejoint les historiennes. Si l’histoire générale de cette réalité mouvante n’existe pas, des jalons significatifs ont déjà été posés. Il revient aux historiennes réunies autour de Arlette Farge et Christiane Klapisch-Zuber d’avoir déplacé le projecteur sur les itinéraires de ces femmes sans hommes, de les avoir inscrites dans l’histoire de façon autonome et non plus seulement dans le cadre de la famille nucléaire ou élargie, seule structure traditionnellement envisagée par les historiens et les démographes. Ces travaux publiés en 1984 [2][2] Madame ? ou Mademoiselle ? Itinéraires de la solitude... marquent une première étape pour faire émerger ces cohortes silencieuses et laissées aux marges de l’histoire. Avec les cinq volumes de l’Histoire des femmes[3][3] Sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot,..., des formes féminines de vie en solo sont profilées dans différents contextes, en particulier au Moyen Age et au XIXe siècle. Malgré leur dispersion, ces travaux, auxquels vient s’ajouter la thèse récente d’Erika Flahault, suggèrent que l’idée de nouveauté du phénomène développée par Jean-Claude Kaufman s’est imposée à différents moments de l’histoire comme symptôme de modernité ou de crise. La nouveauté proclamée de notre temps est donc toute relative. Elle appartient surtout au regard de l’observateur. Il reste que le discours qu’une société se donne sur les femmes seules ou sur l’une ou l’autre des figures féminines vivant hors de la tutelle masculine est révélateur de sa “grammaire sociale” : il témoigne de la possibilité pour les femmes de transgresser les normes, de subvertir leur destinée et, par là, l’ordre social.

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On peut mentionner, pour exemple, l’analyse de Claudia Opitz sur les béguinages au Moyen Age (dans l’Histoire de femmes, T.2). Elle qualifie l’extension de ces ordres religieux destinés aux filles ou veuves de véritable “mouvement des femmes”. L’invention de ces nouvelles formes de vie en collectivité canalisent les élans d’indépendance professionnelle et sociale. Lié également à un énorme excédent de la population féminine, ce phénomène participe du renouvellement des valeurs ascétiques et apostoliques telles que la pauvreté, l’humilité, la chasteté et le travail. Le XIXe siècle aussi offre un terreau favorable à l’émergence des “femmes seules”, emportées par la vague industrielle et par l’avènement progressif d’un espace politique. On les retrouve sur tous les fronts de l’emploi (ateliers, grands magasins, bureaux, domesticité, enseignement). Le travail des femmes devient autant le lieu d’une surexploitation que d’une émancipation. C’est sans doute moins l’ampleur du phénomène que sa visibilité sur la scène économique et sociale qui fait problème aux yeux des contemporains. Il est clair que les formes multiples de la vie en solo sont perçues comme un défi symbolique à l’image triomphante de la mère-épouse. Elles dévoilent la grammaire de la modernité marquée par la revendication d’une identité sociale pour les femmes qui puisse rompre les liens de dépendance qui l’attachent au père et au mari.

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Un troisième ensemble de critiques porte sur l’usage fait du document épistolaire. Ecriture en réaction à un témoignage (dont on ne connaît pas bien d’ailleurs le contenu ni les modalités de publication) et réflexion sur soi, ce corpus de lettres constitue un discours de justification. Trouver des raisons, comprendre le décalage par rapport à ce qui reste la norme, la vie de famille, conduisent à cette aporie du raisonnement : pourquoi moi ? Sans complaisance et avec lucidité, les réponses se moulent dans des catégories attendues et restent marquées par le préjugé tenace qui tient les femmes dépendantes du désir de l’homme et du désir de maternité. En contrepoint se décline le rêve de l’individu souverain, seul maître de son destin. Cette représentation appartient en toute hypothèse à ce long mouvement d’individuation du social. L’individu moderne se veut de plus en plus maître de sa vie, responsable de son identité, composant sa vérité et choisissant sa morale. Que cette revendication s’exprime sous des plumes féminines et “ordinaires” peut créer la surprise. L’auteur les considère, sans trop se soucier de leur représentativité, comme symptômatiques de ce mouvement d’individuation. Le changement tient sans doute moins à la perception d’une solitude existentielle - ne serait-elle pas également partagée par tous ? - qu’à ses modes d’expression, dans ce cas précis sous forme de lettres au journal adressées, à travers lui, au “peuple de l’anonymat”.

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La réponse du sociologue sur les raisons de la progression des vies en solo sont à peine esquissées (p.115). La différence d’âge dans les couples marginalise peu à peu celles qui avancent seules dans le cycle de vie ; la réussite professionnelle des femmes les installe dans des trajectoires d’autonomie ; enfin, les attentes de la vie en couple ne sont pas les mêmes : pour les hommes, priment la sexualité et la prise en charge des questions ménagères ; pour les femmes, le soutien et la communication intime l’emportent sur le reste. Ces écarts se résolvent dans le couple par une gestion subtile des relations, ils exacerbent l’attente du partenaire dans le cas des vies en solo. Le dossier documentaire, livré à l’état brut en fin de volume, n’en dira guère plus sur les raisons ou sur l’ampleur réelle de cette situation.

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La focalisation sur la figure du Prince, annoncée dès le titre et servant de fil d’Ariane au récit, est une belle trouvaille. Puisque les lettres elles-mêmes le disent, il faut bien le croire : il appartient à l’imaginaire moderne. “Après vingt ans, il n’y a rien à faire, il y a l’usure, la monotonie (….) Heureusement il y a le rêve ! Il m’emporte sur son cheval blanc. Je ne peux me résoudre à ne plus vivre l’instant magique de la rencontre, du frisson qui emporte, du premier regard, de la première caresse. Mais je suis une femme fidèle. Alors je me contente du rêve, plein de désirs fous, de ma frustration. C’est mon autre vie, avec mes amants brûlants et mon Prince charmant” (Maïté).

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Croire, ne pas croire aux mythes et aux contes, là est la question. On peut regretter l’usage pointilliste de lettres découpées en citations pour venir illustrer le propos. Produites dans des circonstances précises et par certaines femmes plutôt que d’autres, elles témoignent d’une réflexion sur soi que sous-tendent des règles spécifiques qu’il serait nécessaire de déconstruire. Surtout, la mise à distance par le travail d’écriture exprime une auto-dérision qui autorise à mêler au rêve des fragments de réalité, qui permet de prendre la juste mesure du message culturel destiné aux femmes, dans une sorte d’attention oblique, d’adhésion à éclipses. Cette démarche réflexive qui nourrit les lettres ne perd pas de vue l’image de marque du journal à qui elles s’adressent concrètement : un magazine féminin qui participe du système culturel ambiant où perdurent les figures féminines idéales d’épouse, mère, jeune fille à marier, en dépit, çà et là, de touches féministes et de slogans combatifs. L’absence de données sociologiques sur les signataires des lettres, qu’on devine plus souvent parisiennes ou citadines que provinciales ou rurales, fait oublier que l’écriture de soi, lettres et journaux intimes, est socialement construite. On peut rappeler qu’au XIXe siècle en particulier, le journal de jeune fille, comme le montre Philippe Lejeune [4][4] Le moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune..., est liée à des milieux sociaux précis (bourgeoisie et aristocratie), à des épisodes particuliers de la vie, par exemple dans cette période instable et vide que l’éducation ménageait entre l’enfance et le mariage, au moment de choix individuels tiraillés par des impératifs familiaux et économiques. Rien de tel effectivement chez les jeunes hommes, bien occupés et dirigés vers une carrière. A cette dimension sociale de l’écriture réflexive, vient s’ajouter le travail de mise à distance entre le “je” et le regard d’autrui, entre l’intimité et le dévoilement. Dans le cas du courrier au journal, l’adresse au “peuple anonyme” est encore une adresse, elle construit une sorte de pacte entre le signataire et les lecteurs supposés de la lettre. Adresse fictive rendue possible par la réception réelle et l’usage qu’en font les rédactrices du magazine. Cet horizon d’attente oriente la présentation de soi. La spontanéité et la sincérité du discours ne font aucun doute, mais se coulent nécessairement dans des formes rhétoriques qui rendent le texte plus attractif. La lettre au journal est modelé par cette attente de lecture et au mieux de publication. Il semblerait que la figure du Prince charmant appartienne à ce fonds commun qui permet de convaincre en simplifiant, de s’orienter dans un monde perçu comme compliqué. La fiction ne reflète pas une croyance, ni une identité féminine ou masculine. Le beau rôle ne serait-il pas dévolu aux hommes, chacun se prenant un peu pour le Prince ? Dans un jeu de dédoublement de soi, les évocations mythiques tirent leur efficacité d’une certaine inertie esthétique. Certes elles peuvent brouiller les limites entre fiction et réalité, mais elles traduisent surtout une ironie qui, n’allant pas jusqu’au bout de la révolte, aide à vivre avec les contraintes.

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Au regard de l’historienne, soucieuse de recomposer le passé des femmes en fonction des questions posées par le temps présent, le livre de Jean-Claude Kaufmann produit, comme un kaléidoscope, des images mobiles et difficiles à fixer. Les fragments de lettres, sous leur attrait chatoyant, finissent par confisquer les clés nécessaires à une lecture contextualisée, qui permettrait de faire le lien entre la subjectivité des épistolières et leur position sociale, entre des versions masculine et féminine de la solitude, entre l’expérience réelle et les représentations. Au désir de fusion hérité du romantisme et encore omniprésent dans l’imaginaire de notre temps, les vies en solo tentent d’opposer, avec plus ou moins de conviction, l’exigence d’indépendance et d’autonomie cultivée par la société moderne et individualiste. Les femmes ne sont alors plus seules en cause. Par ces formes de contestation et d’inquiétude, elles bousculent tout simplement les relations entre les sexes et les modèles socio-affectifs, autre versant indissociable qui mériterait d’être interrogé.

Erika Flahault

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Le livre de Jean-Claude Kaufmann a le mérite de mettre sur le devant de la scène une catégorie de population qui y apparaît rarement en tant que telle et constitue un champ d’étude très intéressant et peu exploré. On lui sera donc redevable de cet essai au style clair sur un sujet singulièrement difficile à cerner.

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Toutefois, dès les premières pages de l’analyse, le matériau utilisé pour cette enquête suscite le malaise. Il s’agit en effet de lettres, pour la plupart reçues à la rédaction de Marie-Claire à la suite de la publication dans ses colonnes d’un article de Lili Reka intitulé “Journal d’une femme seule” (juin 1994). Outre les problèmes spécifiques inhérents à la forme épistolaire des témoignages (matériau hétérogène et fermé, qui livre rarement les éléments essentiels du talon sociologique), surviennent des problèmes plus particuliers, attachés au cadre de production de ces lettres. En principe, l’intérêt principal de ce type de matériau réside dans la spontanéité du propos, l’absence d’imposition des préoccupations et questionnements du sociologue susceptibles d’orienter certaines parties du discours. Or, nombre de lettres font ici clairement écho à l’article initial. On y trouve de façon récurrente les mêmes thèmes, voire les mêmes termes (dîners embarrassés chez les parents, conversations téléphoniques interminables et sorties entre copines, visites à la voyante, club de gym, crèmes de beauté et plateaux repas, grasses matinées et supplice de la file d’attente devant le cinéma, recherche assidue d’un conjoint et désir profond de maternité). Ce ne sont plus alors les questionnements construits du sociologue qui semblent s’imposer inconsciemment aux épistolières, mais ceux de la journaliste qui, aussi sérieuse qu’elle soit, ne peut prétendre à la scientificité.

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D’autre part, ces femmes qui ont pris la plume pour témoigner de leur vie hors couple sont essentiellement des lectrices de la presse féminine. Des femmes au profil socio-démographique spécifique et qui ont plus ou moins intériorisé le discours souvent misérabiliste de la presse sur les “femmes seules”. Ces discours, qui donnent à voir en même temps qu’ils influencent le fonctionnement de la société, participent à la réaffirmation des identités sexuelles et ne sont pas les mieux placés pour fournir à ces femmes les repères positifs qu’elles recherchent. Enfin, les lettres présentent le même travers que bien des articles de presse : leurs rédactrices se définissent avant tout par leur statut matrimonial et maternel, ensuite, et moins d’une fois sur deux, par leur statut socio-professionnel.

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L’absence d’indications précises et homogènes sur la situation socio-économique et socio-culturelle de ces femmes me semble dommageable pour l’ensemble de la démonstration. Du coup, les lettres apparaissent comme de simples illustrations d’un propos déjà largement constitué à partir de données collectées, avec rigueur, mais d’une toute autre nature. Il y a manifestement un décalage entre ce corpus de lettres décontextualisées et les études antérieures chiffrées et étayées.

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En outre, on pourra regretter que l’auteur, qui travaille depuis plusieurs années sur la question complexe des articulations entre isolement, solitude, célibat, vie hors couple et habitat solitaire et qui s’est toujours appliqué à définir, cadrer, distinguer ces différents concepts (Kaufmann, 1993, 1994a, 1994b), se laisse aller ici à des amalgames faciles. On aurait souhaité retrouver la même rigueur dans cet ouvrage où la vie hors couple se révèle encore comme un concept vague, trop souvent objectivable par la seule mesure des ménages d’une personne. Et si Jean-Claude Kaufmann peut prétendre dégager un portrait présentant une “cohérence d’ensemble” (p.9), alors qu’il inclut dans sa population des célibataires, des veuves et des divorcées avec ou sans enfants, des femmes ayant pour le moins provoqué cette situation et des femmes l’ayant profondément subie, c’est bien parce qu’il retombe toujours plus ou moins sur le modèle le plus visible de la jeune active, célibataire, habitant seule. Si le lecteur est touché par les portraits sensibles et forts qui se dégagent de l’ouvrage, le portrait d’ensemble ne parvient pas à convaincre.

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D’autre part, Jean-Claude Kaufmann compose un cadre démographique et historique documenté pour présenter ce phénomène de vie hors couple. Il rappelle la place réservée aux femmes sans conjoint (célibataires ou veuves) au cours des différentes périodes de l’histoire, et la replace dans le mouvement d’individualisation du social qui prend forme au XVIIIème siècle sans remettre en question la suprématie de la norme conjugale. Mais ce mouvement d’individualisation du social, pour général qu’il soit, ne se pose pas dans les même termes ni dans les mêmes espace-temps pour les hommes et pour les femmes. Pierre Rosanvallon rappelle que la Révolution française a marqué les limites de ce processus en opposant les sphères domestique/féminine et publique/masculine. “C’est l’homme qui polarise la nouvelle figure de l’individu, alors que la femme devient la gardienne de l’ancienne forme du social, dorénavant cantonnée à la famille. En étant identifiée à la communauté familiale, la femme est dépouillée de l’individualité” (Rosanvallon, 1993, p.83).

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Les historiennes, quant à elles, ont montré que le célibat a pu constituer pour certaines femmes du XIXè siècle, un défi à la société, voire une décision politique dans le cadre de la lutte féministe (Farge et Klapisch-Zuber, 1984 ; Dauphin, 1992). C’est là que se dessine la limite fondamentale de cet ouvrage. Si l’auteur évoque les principaux résultats des recherches en histoire des femmes, il fait une double impasse sur les luttes des femmes pour leur autonomie et sur les travaux, maintenant nombreux, des sociologues et historien-ne-s sur les rapports sociaux de sexe. Cette lacune influence de manière déterminante le sens des principales conclusions de l’ouvrage.

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L’une d’elles pose que “Vivre seul conduit irrémédiablement à un dédoublement ; deux parties de soi se mènent une guerre permanente sans que jamais l’une ne parvienne à l’emporter de façon décisive (…) la vie à un est une vie en deux” (p.33). Entre “le modèle secret de la vie privée qui attribue une autre place aux femmes de cet âge : dévouées corps et âme à la famille” (p.8) et “l’irrépressible injonction à être soi” (p.124), les femmes hors couple seraient dans une position peu confortable, mais irrémédiable, de dédoublement. Pourquoi le malaise produit par le caractère contradictoire de cette double injonction concernerait-il seulement les femmes hors couple ? Celles-ci se trouvent (souvent momentanément) du côté de l’injonction à être soi et déploreraient, plus ou moins consciemment, de ne pas répondre à l’injonction de mise en couple. D’une part beaucoup de ces femmes s’y sont déjà conformées au cours de leur itinéraire et certaines s’en sont consciemment extraites, d’autre part, on ne voit pas bien ce qui rendrait plus confortable la position des femmes situées du côté de l’autre injonction (mari, bébé, maison). Sinon à dire que cette dernière reste prépondérante, ce que ne semble pas vouloir signifier l’auteur.

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De fait, si l’auteur pose là un problème intéressant, il ne montre pas en quoi il serait spécifique aux solos et surtout, il s’inscrit dans une réflexion déjà bien avancée par les recherches sur les rapports sociaux de sexe (même s’il ne la pose pas tout à fait dans les mêmes termes) sans tenir compte de leurs acquis. Le concept même de “vie en deux” ayant déjà été développé par Monique Haicault (1984) pour évoquer “la gestion quotidienne des lieux et des temps dans lesquels se meuvent les femmes mariées, mères de famille, qui travaillent” (p.269).

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Autre thème traité par Jean-Claude Kaufmann sans référence à ces études, celui de l’activité ménagère. Selon lui, “innovation historique radicale : la femme, traditionnellement dévouée aux autres peut ne penser qu’à elle-même” (p.93) Une telle affirmation peut-elle s’appliquer aux femmes chefs de familles monoparentales, aux jeunes femmes logées par leurs parents et à toutes celles qui, même sans conjoint, ne savent vivre que pour les autres parce qu’elles n’ont pas su ou pas pu prendre des distances avec une socialisation marquée par la division traditionnelle des rôles et un modèle de femme “dévouée corps et âme à la famille” ou à tout autre groupe constitué ? Les recherches de Colette Guillaumin (1992) ou d’Annette Langevin (1984) sur le caractère sexué des temps sociaux, ont bien montré que les choses sont loin d’être aussi simples. En outre, on pourra s’étonner de voir la “révolte ménagère”, thème particulièrement intéressant dans ce contexte, réduite à une question de “grasses matinées, grosses chaussettes et grignotage de chocolat” (p.94). Le rapport au domestique chez des femmes sans conjoint constitue assurément un sujet de recherche en soi, qui fait appel, encore une fois, aux apports de celles et ceux qui ont travaillé sur les représentations et la répartition des tâches domestiques, sur leur articulation avec les autres temps sociaux. La réduction de ce rapport complexe à quelques images caricaturales et à une symbolique de la liberté ne peuvent assurément épuiser la réflexion. “Si les gestes de la révolte ménagère sont si souvent cités et mis en avant, c’est qu’ils occupent une place symbolique essentielle. Plus que leur fréquence, l’important est qu’ils puissent exister” (p.94). Ce que Jean-Claude Kaufmann nomme sans vraiment la montrer la “révolte ménagère” fait surtout référence à une expérience concrète, celle de l’assignation des femmes au domestique et de l’allégement réel de ces tâches chez les femmes sans conjoint. Allégement matériel, mais surtout allégement de la charge mentale (Haicault, 1984), de la préoccupation (Dussuet, 1997), de la disponibilité permanente (Chabaud, Fougeyrollas et Sonthonnax, 1985) ; et que l’on retrouve bien dans ce qu’il appelle les “débrayages ménagers” (p.94).

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Dans le concept de trajectoire d’autonomie, il sacrifie ce qui fait l’intérêt de son matériau (même incomplet), c’est-à-dire l’analyse des itinéraires individuels, à l’idée que ces itinéraires n’ont de sens que par leur participation à une “pulsion de l’histoire”. Inscrire toutes ces vies hors couple dans un mouvement général d’autonomisation qui “emporterait irrésistiblement les individus”, n’est-ce pas nier les luttes passées et présentes que les femmes ont menées pour leur autonomie, pour leur reconnaissance sociale ? N’est-ce pas nier le choix réfléchi de certaines femmes pour ce mode de vie, particulièrement lorsqu’il s’inscrit justement dans le cadre d’une lutte féministe ? En outre, cette conception d’une autonomie qui s’imposerait aux femmes, malgré elles, me semble relever d’un mouvement général de naturalisation de l’autonomie contestable.

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Les femmes décrites par Jean-Claude Kaufmann sont les instruments passifs d’une histoire qui s’écrit à travers elles, mais sans elles (en tant que sujets).

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Enfin, la rencontre avec le prince charmant, si elle s’est imposée à l’auteur au cours de son étude, ne s’impose guère à nous. Pourquoi avoir choisi ce terme de “prince charmant” quand on pouvait parler de conjoint, de compagnon, voire de moitié ? Lui aussi renvoie à une conception passive de la féminité. A-t-on jamais vu, dans les contes auxquels il se réfère, une femme enlever son prince ou même partir activement à sa recherche ? Sans doute cette figure du prince est-elle davantage le reflet de ce que les lectrices de la presse féminine trouvent dans leurs magazines que d’une réelle préoccupation des femmes hors couple, toutes catégories confondues. L’attente ou la recherche du prince charmant n’est pas l’apanage des solos (p.169 il hante même les rêves d’une femme mariée) et elles ne concernent que certaines catégories de femmes hors couple.

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Finalement, Jean-Claude Kaufmann pointe des questions importantes, comme celles de la place des femmes dans la cité, du rapport au domestique, au travail ou à la famille. Si ces questions ont déjà été posées par les études sur les rapports sociaux de sexe qui y ont apporté des éléments de réponse décisifs, et si les réponses qu’il nous fournit ne sont pas toujours suffisamment étayées et convaincantes, il aura au moins le mérite d’introduire cette réflexion auprès d’un large public.

Bibliographie

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Kaufmann J-C., 1995, “Isolement choisi, isolement subi”, Dialogue, n° 129, pp. 16-26.

38

Langevin A., 1984, “Le caractère sexué des temps sociaux”, Pour, n° 95, pp. 75-82.

39

Rosanvallon P., 1993, “L’histoire du vote des femmes. Réflexion sur la spécificité française”, Femmes et histoire, G. Duby et M. Perrot (dir), Paris, Plon, pp. 81-86.

Michèle Ferrand

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La dernière livraison de Jean-Claude Kaufmann, La femme seule et le prince charmant, semble promise - comme les ouvrages précédents de l’auteur - à un bel avenir éditorial. Qu’il se penche sur l’usage de la machine à laver dans le couple, ou qu’il évoque les bronzeuses aux seins nus sous le regard des hommes, il est plébiscité par un lectorat fidèle : enfin des ouvrages de sociologie accessibles, non jargonnesques et qui traitent du quotidien. Ces succès à répétition, qui ne peuvent que satisfaire l’auteur et son éditeur, en agacent quelques autres et suscitent la méfiance de la communauté scientifique : une telle audience, inhabituelle dans le petit monde de la sociologie, rend son bénéficiaire suspect de ne pas avoir joué le jeu scientifique, d’avoir donné dans la facilité et le journalisme. La femme seule et le Prince charmant va offrir de nouveaux arguments aux détracteurs habituels de Jean-Claude Kaufmann, tant par le choix du sujet, par le caractère apparemment anecdotique des observations, que par le propos toujours élégant et adéquatement imagé. Bref, ici comme dans ses précédents livres, ce bonheur de l’écriture qui donne à chaque lecteur l’impression d’être intelligent mais qui génère le soupçon.

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Comme bien d’autres, j’ai été conquise. Séduite, mais finalement pas totalement convaincue… Le malaise ressenti n’est pas sans lien avec celui, déjà perçu lors de ma lecture du Cœur à l’ouvrage. Malaise généré par le sentiment que Jean-Claude Kaufmann prenait de plus en plus de liberté avec ce qui, pour moi, constitue les fondements de la pratique sociologique. La thèse du livre n’est pas en cause. Soutenir que le développement récent de l’autonomie des femmes accentue la dualité de la construction identitaire féminine ; que le processus actuel d’individuation offre la possibilité à chacune, “d’avoir le droit de pouvoir déterminer librement le cadre de sa vie intime” mais qu’il demeure un prix à payer, car derrière cette liberté, “existe un modèle de vie privée, caché, secret, qui se révèle brusquement et méchamment quand la femme seule sent pointé sur elle le ‘doigt accusateur’“est tout à fait convaincant. Cette approche renouvelle les débats sur l’évolution des rapports entre hommes et femmes, sur le standart asymétrique entre les sexes et sur le devenir de la constellation familiale. La thèse n’est pas en cause, donc, mais la manière dont elle est argumentée.

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Et ce livre me paraît critiquable à plusieurs titres, d’inégale importance : une première critique, mineure à mes yeux, concerne la forme, les deux autres, d’ordre méthodologique, portent sur la population étudiée et sur le traitement des matériaux.

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Concernant la forme, tout d’abord. Pour l’essentiel, on retrouve dans cet ouvrage la même facture que dans les précédents. Il peut faire l’objet de critiques similaires de style, de présentation, de construction du discours. La “mise en scène littéraire” de la réalité sociale étudiée par l’auteur manifeste, ici encore, sa volonté d’autoriser une lecture à deux niveaux : l’une pour grand public, l’autre pour lecteurs avertis. Ainsi peut-on, est-il précisé dans l’introduction, faire l’impasse sur la réflexion historique de la première partie, comme il est possible d’ignorer l’annexe méthodologique proposée en fin de livre. Cette exigence de simplification préside également au mode de présentation des références, nombreuses et souvent bien venues pour qui connaît la littérature sur le sujet. Mais la recherche de fluidité stylistique a ses limites et, pour ne pas alourdir le texte, se contenter de mentionner entre parenthèse un nom d’auteur et une date, c’est à la fois trop ou trop peu, car les références sont rarement accompagnées de citations, précisant à quoi il est fait allusion. Cette pratique, sans intérêt pour le grand public, apparaît comme un clin d’œil aux lecteurs cultivés et laisse les autres sur la touche.

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Pour en terminer sur ce point, le reproche souvent fait à Jean-Claude Kaufmann de trop simplifier pour être mieux lu, pour n’être pas inexact, me semble malgré tout mineur. Et s’il est vrai que l’équilibre entre l’accessibilité d’un texte et sa valeur scientifique est fragile, on peut toujours mettre en balance les risques que fait courir à la sociologie une trop grande vulgarisation avec l’intérêt d’une meilleure diffusion de ses apports. Mais l’exercice reste périlleux, notamment pour les thèmes traités par Jean-Claude Kaufmann.

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Beaucoup plus préoccupante m’apparaît la manière dont l’auteur mène sa démonstration, notamment dans la deuxième partie, qui constitue le cœur du livre. L’objectif est de dresser le portrait des femmes qui vivent seules. Le meilleur et le pire s’y côtoient. Comme toujours, chez l’auteur, l’analyse du quotidien, du détail de la mise en scène de la vie au jour le jour, est remarquable. Le rapport des femmes “vivant en solo” à leur environnement, leur façon de construire et leur intimité et leur vie sociale, sont dépeints avec une finesse et une précision qui emportent l’adhésion du lecteur. On connaissait déjà le talent de Jean-Claude Kaufmann pour décrire le geste fort peu auguste de la repasseuse qui plie son linge et pour rendre compte de la satisfaction ressentie devant une armoire bien rangée. Il fait indéniablement preuve de la même verve pour nous donner à voir le rapport ambigu que “la femme seule” entretient avec son lit ou sa cuisine, pour nous faire sentir les plaisirs partageables (les longues conversations téléphoniques ou les virées avec les copines) ou non (le grignotage sous la couette, en savourant un bon roman d’amour) qu’elle s’accorde. Mais cette succession de petites touches, dont la vraisemblance fascine, ne suffit pas à construire le “portrait” proposé. L’amour du détail - véridique -, le recours systématique à l’anecdote - toujours pertinente - laissent finalement peu de place à l’argumentation scientifique. L’illustration, même exemplaire, ne fait pas preuve. Et l’ambiguïté entre vérité littéraire et vérité sociologique n’est pas levée. La technique qui consiste à rapprocher des extraits d’entretien pour justifier une thèse est le reproche le plus fréquemment adressé aux sociologues s’initiant à la démarche qualitative. Or Jean-Claude Kaufmann n’ignore pas ce type de risque [5][5] Cf. le petit ouvrage qu’il a écrit sur “L’entretien..., d’autant plus grand ici, en raison du matériau utilisé.

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Dans sa note finale “A propos de la méthode”, l’auteur nous conte l’étonnante rencontre, presque aussi improbable que celle du prince charmant, d’une recherche documentaire et d’un sac de courriers des lectrices de Marie-Claire et nous explique comment, après avoir effectué, il y a quelques années, une synthèse [6][6] Revue Française de Sociologie, 1994, “Vie hors couple,... des statistiques et travaux concernant les personnes seules ou les ménages d’une personne, il avait conclu à la difficulté de problématiser le thème de la vie en solo. Il soulignait notamment la confusion assez exceptionnelle d’une terminologie qui mêle des ménages d’une personne, des célibataires ayant éventuellement une relation amoureuse, des jeunes filles rêveuses vivant en famille, etc. Selon ses propres termes, “le sujet allait dans tous les sens et tous étaient intéressants à suivre”. L’apport d’un matériau tout à fait différent a, selon lui, “débloqué la situation” : le courrier reçu par le mensuel féminin Marie Claire, suite à la publication d’un témoignage d’une femme seule, courrier sur lequel le magazine lui a demandé “l’étayage d’un point de vue scientifique”. Après une rapide sélection et l’élimination d’un certain nombre de lettres (”hors sujet, trop brèves ou dénuées de contenu et surtout demande de confidentialité”) Jean-Claude Kaufmann a analysé ce corpus de manière qualitative en l’organisant de façon thématique. De la richesse d’un tel matériau, aucun sociologue ne peut douter. Mais son utilisation reste délicate et la méthode mise en place par l’auteur soulève deux questions.

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La première, classique en sociologie, porte sur la constitution du groupe étudié. Jean-Claude Kaufmann reconnaît d’emblée que ces lettres ne constituent pas un échantillon représentatif, pour ignorer ensuite cet aspect, avançant même, “qu’au point de vue social, la répartition est assez bonne {?}… l’écrit n’a pas été un frein à la participation de femmes populaires… il est à signaler toutefois une nette surreprésentation des femmes diplômées (enseignantes, cadres), ce qui n’est pas une surprise {?}”. Comme pour tout matériau qualitatif, on peut s’interroger sur la pertinence de résultats fondés à partir de déclarations d’une population non contrôlée, dont la détermination échappe totalement au contrôle du chercheur. Il est dit que les lectrices ont écrit spontanément. Quid de celles qui ne l’ont pas fait ? Aucune caractéristique (sociale ou démographique) du lectorat du mensuel ne sont fournies en contrepoint.

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La connaissance des attributs sociaux des rédactrices des lettres est pour le moins sommaire : sur cent vingt-cinq femmes, dix-huit ne donnent pas leur âge, trente-deux indiquent une profession (auxquelles on peut ajouter les six étudiantes et les six femmes qui se déclarent chômeuses sans autres précisions). Plus gênant encore, vu le sujet traité, on ignore la situation matrimoniale de trente-quatre femmes. On est donc ici confronté à la fois à une population très spécifique (qui se définit uniquement par la décision d’écrire au journal) et en même temps très mal spécifiée socialement, et dont les propos sont utilisés, systématiquement ou presque, hors de leur contexte social.

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Or les informations que Jean-Claude Kaufmann nous distille au compte-goutte dans son dossier documentaire, en fin d’ouvrage, prouvent clairement que la solitude féminine se construit et se vit différemment suivant la place occupée dans l’échelle sociale et les capitaux personnels détenus. Soit l’auteur pense que ces différences sociales n’ont au fond que peu d’importance et que le phénomène de la “vie en solo”, et du rêve d’un amour parfait se construit de la même manière, quelle que soit l’appartenance de classe des femmes, et alors il doit le démontrer. Soit, au contraire, il affine l’analyse pour montrer comment cette figure du prince charmant diffère pour les unes et pour les autres.

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L’ignorance de l’origine sociale (et surtout sa trop rare prise en compte lors de la citation d’extraits de lettres) invalide la démonstration en proposant la construction d’une sorte d’entité, libre de tout déterminisme social, “la femme seule” ou “la solo” et fait dériver dangereusement le raisonnement sociologique vers une généralisation de type journalistique. Comme les bourgeoises ou les bergères, les ouvrières rêvent peut-être du prince charmant, mais la rencontre ne s’imagine certainement pas dans les mêmes lieux ni dans les mêmes circonstances, comme l’ont bien montré Michel Bozon et François Heran dans leur travail sur le choix du conjoint. Dans les rêves de toutes, le même costume rutilant peut mettre en évidence le même (et encore, en est-on vraiment certain ?) physique avantageux, mais lorsque le prince démonte son cheval blanc, les rêveuses en attendent des vertus spécifiques selon leur appartenance sociale.

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La seconde question soulevée par la méthode concerne le traitement de ce matériau, très particulier, que sont des lettres envoyées de façon spontanée à un mensuel féminin. Jean-Claude Kaufmann évoque, dans la note méthodologique, les travaux sociologiques effectués sur les correspondances mais, ici, c’est moins de correspondances que d’écritures spontanées dont il s’agit. Rarement traitées en sociologie, elles ont pourtant déjà donné lieu à quelques études dont il aurait pu s’inspirer. Notamment, le travail de Boltanski sur le courrier des lecteurs du Monde, ou avec une plus grande proximité thématique, l’étude du courrier reçu par Ménie Grégoire lors de son émission quotidienne, par Dominique Cardon et Smaïn Laacher [7][7] Cardon D. et Laacher S., 1995, “Les confidences des.... Ces derniers ont tenté ouvertement une classification sociologique des auteurs des lettres, en les positionnant à la fois par rapport au thème et par rapport à l’émission. C’est la lettre entière qui était l’objet de l’analyse, et non pas les éléments parfois hors contexte que l’on pouvait y lire. Les détails, les précisions, les images, sans être ignorés, importaient moins que la posture de la personne prenant la plume. Refusant une telle approche au profit d’un usage purement illustratif du courrier de Marie-Claire, on peut se demander si l’auteur n’a pas succombé à la fascination de son matériau. Ignorant délibérément les problèmes méthodologiques posés par l’analyse de la production des fantasmes, en prenant en quelque sorte ses informatrices au pied de la lettre, il prend le risque d’opérer une dangereuse simplification : celle de réduire la dimension sociale des individues à leur seule relation romantique. Séduit par les récits des épistolières, Jean-Claude Kaufmann se fait en quelque sorte leur porte-parole, accordant la même attention aux unes et aux autres, célibataires endurçies, femmes mariées voire mères de famille. Il se laisse alors piéger par la contradiction même que les lettres évoquent : toutes les femmes qui écrivent ne sont pas des femmes seules, ou ne l’ont pas toujours été. Et si l’auteur nous fait part des motivations qui ont poussé ces femmes à écrire, l’analyse n’en est guère approfondie et ne permet pas de comprendre ce qui peut les différencier.

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Au final, c’est donc la déception qui l’emporte sur le plaisir de lire. Jean-Claude Kaufmann a échoué dans la démarche ambitieuse de faire sens sociologique à partir de ce matériau spécifique. Cet échec pose question et invite à réfléchir à la fois sur le livre lui-même et sur le thème. Choisir comme fil conducteur le prince charmant est une idée superbe, au moins pour toucher un large public et permettre par un jeu de miroir, de renvoyer aux lecteurs (et surtout aux lectrices) une image qu’elles ont elles-mêmes participé à construire. La parution d’un tel ouvrage aujourd’hui donne l’impression d’être une production “en boucle” : les succès antérieurs de Jean-Claude Kaufmann lui ont permis l’accès à un matériau rarement disponible pour les sociologues. Mais pour répondre aux attentes de son public, il n’a pu le traiter en sociologue.

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Car en définitive, il utilise ici la force de certains témoignages pour donner à voir un fonctionnement social (celui de la gestion de l’autonomie actuelle des femmes) dont il a mis ailleurs et avant la pertinence mais grâce à d’autres types de matériaux [8][8] Notamment dans son article de la Revue Française de.... Ses conclusions sont convaincantes, mais ce n’est pas le courrier des lectrices utilisé ici qui lui a permis d’aboutir. Ainsi qu’il l’a lui-même souvent déclaré, la production d’un récit biographique est toujours à saisir en termes de “présentation de soi” et à replacer dans le contexte social qui a autorisé cette construction. Cette dimension manque cruellement, d’autant que l’auteur signale que certaines lettres sont de “vraies histoires de vie”. Dommage que de tels documents n’aient pas été soumis à la fameuse technique kaufmanienne de l’analyse “compréhensive” qu’il maîtrise si bien. Le sens du détail qui fait la richesse de ses analyses, sa capacité à regarder des objets laissés de côté par les autres, s’avèrent sociologiquement pertinents dans la mesure où il maîtrise des matériaux solides. Grâce à sa technique d’analyse des entretiens approfondis, il parvenait, dans ses précédents livres, à arrimer “ce presque rien” au rocher de la sociologie. Or, ici, les matériaux ne lui permettent pas cet ancrage.

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En refusant de constituer son matériau en véritable corpus, en évitant de choisir entre une approche compréhensive et une analyse statistique, en choisissant de faire un usage étroitement illustratif de ces lettres, tout en faisant mine de leur donner un statut de preuve qu’elles n’ont guère en l’état, Jean-Claude Kaufmann va fournir matière à critique à tous ceux qui le regardent avec soupçon avancer dans une voie originale. Convaincue, pour ma part, du moins jusqu’au Cœur à l’ouvrage, de l’intérêt proprement sociologique d’une telle démarche, je reste persuadée qu’au lieu de persévérer dans ce que je considère comme une impasse, Jean-Claude Kaufmann devrait au contraire nous proposer aujourd’hui une réflexion méthodologique approfondie sur l’analyse des fantasmes et sur l’usage du matériau qu’il a utilisé. Souhaitons que ce soit le thème de son prochain ouvrage.

Jean-Claude Kaufmann répond

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Interrogé sur la réception de son œuvre, Norbert Elias confia ce cauchemar qui l’obsédait : “Je parle au téléphone et la voix, à l’autre bout du fil, me dit : “Pouvez-vous parler un peu plus fort, je ne vous entends pas”. Je me mets alors à crier, et la voix répète constamment : “Veuillez parler plus fort, je ne vous entends pas”.” [9][9] Norbert Elias, Elias par lui-même, Fayard, 1991. Il semble pourtant avoir été un peu entendu à la fin de sa vie. En France, après beaucoup d’années perdues, ses ouvrages principaux ont été traduits, et présentés par Roger Chartier ; un remarquable petit livre d’introduction à ses travaux a été publié [10][10] Nathalie Heinich, La sociologie de Norbert Elias, La.... Il ne s’agit toutefois là que d’apparences, car les thèses les plus fortes et les plus révolutionnaires de Norbert Elias, notamment en ce qui concerne la méthodologie et l’épistémologie, restent très largement méconnues et encore plus rarement mises en pratique.

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Dans nombre de ses livres, Elias en appelle à une “révolution copernicienne” en sociologie. Il ne s’agit pas d’une simple image, et l’expression est à prendre au pied de la lettre. Dans Engagement et distanciation[11][11] Norbert Elias, Engagement et distanciation, Fayard,..., il montre comment l’histoire des sciences est traversée par un mouvement qui fait basculer du découpage d’objets statiques à l’analyse des processus et des relations. Darwin, Einstein et bien d’autres : toutes les grandes ruptures s’inscrivent dans le même mouvement. Sauf en sciences humaines et particulièrement en sociologie, qui connaissent une véritable glaciation fixiste au XXe siècle, prenant pour référence le modèle le plus archaïque des sciences dures.

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L’enquête reste à faire sur le pourquoi d’une telle dérive. Une raison importante est sans doute l’évolutionnisme du XIXe siècle. Il a été critiqué à juste titre pour ses débordements. Mais la critique, mal posée, a débouché sur des erreurs encore plus graves. La conception fixiste de la sociologie, ignorant les processus historiques, découpant et mesurant ses objets dans les moindres de leurs différences internes [12][12] Norbert Elias, “The Retreat of Sociologists into the.... La conception érudite de l’histoire, rangeant consciencieusement les données et classant les diversités, en évitant toute hypothèse qui pourrait paraître hasardeuse sur le sens du mouvement [13][13] Norbert Elias, Du temps, Fayard, 1996.. Résultat (l’image est reprise d’Elias) : la multiplication des arbres sociologiques et historiques empêche désormais de voir la forêt. Principalement les plus importants des processus sociaux : les processus de longue durée. On sent poindre entre les lignes l’agacement et le désappointement de Norbert Elias quand il évoque le quasi abandon de la réflexion à leur propos dans la recherche contemporaine (à la différence du XIXe siècle).

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Le sujet central de La femme seule et le Prince charmant est justement un processus de longue durée : l’irrésistible montée en puissance des trajectoires d’autonomie féminine. Et leur débouché actuel dans la confrontation aux normes familiales explicites et implicites : la production d’identités duales (oui toutes les identités sont contradictoires mais ici elles le sont d’une façon spécifique et particulièrement marquée).

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Il n’est donc pas étonnant que je prête le flanc à la critique dans un milieu académique où l’analyse en termes de processus (sans parler des processus de longue durée) reste exceptionnelle et mal perçue. Mais ma faute ne s’arrête pas là. Je cherche à élargir l’audience de la sociologie en tentant de m’adresser à un double public, comme le préconise Anselm Strauss [14][14] Anselm Strauss, La trame de la négociation. Sociologie..., ce qui est différent de la vulgarisation (qui vise un seul public), et conduit souvent à des arbitrages linguistiques délicats, jamais complètement satisfaisants, et qui ne fonctionnent pleinement que si le lecteur-chercheur adhère lui-même à cette méthodologie particulière de conceptualisation et d’écriture [15][15] Jean-Claude Kaufmann, L’entretien compréhensif, Nathan,.... Enfin, pour aggraver mon cas, le livre est rédigé en grande partie en s’appuyant sur des lettres envoyées à un magazine féminin. Autant dire l’horreur absolue, du point de vue méthodologique, pour tout sociologue ayant fait ses classes.

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Donc je pouvais m’attendre à une critique nourrie. Et de ce point de vue je suis gâté. Moi qui ne cessais de me plaindre depuis des années de l’atonie du débat en sociologie, je ne peux dire qu’un grand bravo à Travail, Genre et Société, et remercier Cécile Dauphin, Michèle Ferrand et Erika Flahault. Hélas c’est presque trop d’un seul coup, et la satisfaction tourne au déplaisir quand je constate qu’il me sera impossible de répondre point par point (il me faudrait cent pages !). Ma position inconfortable a, par ailleurs, ceci d’étrange qui mérite d’être conté. Elle ressemble beaucoup à une autre situation pénible autrefois vécue : lorsque, après plusieurs années de recherche sur la solitude, je devais constater qu’il m’était impossible de ramasser les résultats dans un livre. La matière était trop riche et composite. Jusqu’à ma rencontre avec les lettres, qui me donna l’idée d’une réduction possible de l’objet : le livre devenait réalisable. Or c’est justement cette réduction qui fait l’essentiel des critiques que je dois commenter ici. Placé devant l’impossibilité de répondre à toutes, mon texte à nouveau va se résumer à quelques points, et donc entraîner de nouvelles insatisfactions et frustrations, qui auront toujours comme fondement le caractère riche et composite du sujet de départ. Il y a plus qu’une analogie entre les deux situations.

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Il me semble que les deux critiques principales qui me sont faites sont l’usage imprudent des lettres et la globalisation approximative du portrait, alors que la réalité se décline en une multitude de catégories spécifiques.

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Un mot d’abord sur les lettres. Je pensais l’avoir indiqué clairement (quoique rapidement) dans l’annexe méthodologique (p.175) : il ne s’agit pas de mon matériau d’enquête (ou si l’on veut : il s’agit d’un matériau d’enquête marginal). La rédaction du livre repose certes sur les lettres mais pas l’élaboration de la problématique, qui était antérieure. Les lettres ont été utilisées pour préciser des détails et donner des illustrations vivantes. La plupart des critiques me semblent provenir de ce quiproquo, notamment celles qui soulignent la non-représentativité de l’échantillon. Il ne s’agit pas d’un échantillon.

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Les lettres ont toutefois été utilisées pour trancher dans la problématique antérieurement constituée et réduire l’objet. Elles donnent corps au “portrait unique” de la femme en solo qui est tant critiqué. Il y a là beaucoup plus que des points de technique méthodologique, mais un débat de fond, qui explique ma longue introduction sur la “révolution copernicienne”.

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Oui la réalité est plus complexe que mon “portrait”. Oui il y a une infinité de catégories spécifiques, parfois même particulièrement antagonistes, notamment entre riches et pauvres. Je suis bien placé pour le savoir : c’est justement ce qui avait rendu le livre impossible dans un premier temps. Je m’étais donc limité à la publication d’articles, qui paraissent plus rigoureux à mes critiques. Je ne suis pas d’accord avec ce jugement. Pour moi le livre, si l’on accepte son style de rédaction léger, résulte d’une travail d’élaboration plus poussé, y compris au niveau scientifique. Parce qu’au-delà des catégories spécifiques, il tente de mettre en évidence le processus de longue durée. En simplifiant bien sûr : il est impossible de construire un idéal-type sans réduire. Mais le problème n’est pas la simplification en elle-même. Il est de savoir si elle est justifiée ou non, si elle rend compte ou non d’un processus social majeur. Je suis d’accord avec Michèle Ferrand : une recherche serait à conduire sur les effets différenciés des positions sociales sur la vie en solo. Mais il s’agirait d’un autre livre. Mon ambition était au contraire de rechercher l’unité pour mettre en évidence la dominante du processus social. Et que l’on ne me dise pas que les deux sont possibles en même temps. La catégorisation et la comparaison entre catégories limite l’analyse des processus à des descriptions superficielles. Elles multiplient les arbres qui empêchent de voir la forêt. Or, comme Elias, je pense avec tristesse qu’aujourd’hui la forêt s’enfonce de plus en plus dans la brume.

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J’ai une autre audace : voyager en quelques lignes dans les siècles, alors que je ne suis même pas historien. J’aimerais beaucoup que les historiens voyagent ainsi, mais ils préfèrent rester prudemment sur leurs terres strictement datées. Alors j’ose. Et je tremble quand une historienne comme Cécile Dauphin me lit, crayon à la main. Car mes connaissances sont nécessairement imparfaites. Heureusement son crayon est aimable (et élégant) : j’aurais été mentalement prédisposé à avouer de grosses fautes. Mais pas le péché contre la diversité, pas celui-là, surtout pas celui-là ! C’est épistémologiquement la même critique que l’insuffisante attention aux catégories. Oui je parle de processus historique et j’y tiens. Non ce processus n’est pas linéaire, puisqu’il est intrinsèquement contradictoire. Toute description d’un processus est un modèle d’interprétation (un modèle dynamique). Oui, en conséquence, il est toujours possible de découvrir un fait qui ne trouve pas sa place dans le processus. Les faits, disait Leroi-Gourhan, sont toujours particuliers : fruits d’un compromis instable, il n’y en pas deux qui soient exactement semblables. Pourtant, à travers leur infinie diversité, se dégagent des tendances qui ont leur logique sociale [16][16] André Leroi-Gourhan, L’homme et la matière, Albin Michel,.... J’aurais sans doute dû mieux l’expliquer : le portrait, comme le processus historique, ne sont pas la réalité concrète et totale de tout un chacun, il sont des modèles d’intelligibilité.

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Erika Flahault écrit : “Dans le concept de trajectoire d’autonomie, il sacrifie ce qui fait l’intérêt de son matériau (même incomplet), c’est-à-dire l’analyse des itinéraires individuels, à l’idée que ces itinéraires n’ont de sens que par leur participation à une “pulsion de l’histoire”. Sacrifice délibéré en effet. Que serions-nous sans l’histoire, sans le social en mouvement ? Qui eux-mêmes ne sont rien sans les individus qui chaque jour les fabriquent. C’est un autre aspect de la révolution copernicienne dont rêvait Elias : déconstruire le caractère séparé des catégories “individu” et “société” [17][17] Norbert Elias, La société des individus, Fayard, 1.... Les trajectoires d’autonomie féminine sont autant que possible analysées dans la relation d’interdépendance entre ces deux pôles.

Notes

[1]

Entre autres publications : La trame conjugale, Nathan, Essais et Recherches, 1992 ; Corps de femmes, regards d’hommes, ibid., 1995 ; Le Coeur à l’ouvrage, ibid., 1997.

[2]

Madame ? ou Mademoiselle ? Itinéraires de la solitude féminine. XVIIIe-XXe siècle, Arthaud-Montalba, 1984.

[3]

Sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot, Plon, 1991-92.

[4]

Le moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, Seuil, 1993.

[5]

Cf. le petit ouvrage qu’il a écrit sur “L’entretien compréhensif”, Nathan, collection 128.

[6]

Revue Française de Sociologie, 1994, “Vie hors couple, isolement et lien social, figures de l’inscription relationnelle”, oct-déc., vol XXXV n° 4, p. 593-618.

[7]

Cardon D. et Laacher S., 1995, “Les confidences des françaises à Ménie Grégoire”, Revue Sciences Humaines, n°53.

[8]

Notamment dans son article de la Revue Française de Sociologie op. cit.

[9]

Norbert Elias, Elias par lui-même, Fayard, 1991.

[10]

Nathalie Heinich, La sociologie de Norbert Elias, La Découverte, 1997.

[11]

Norbert Elias, Engagement et distanciation, Fayard, 1993.

[12]

Norbert Elias, “The Retreat of Sociologists into the Present”, Theory, Culture and Society, n°2-3, 1987.

[13]

Norbert Elias, Du temps, Fayard, 1996.

[14]

Anselm Strauss, La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme, L’Harmattan, 1992.

[15]

Jean-Claude Kaufmann, L’entretien compréhensif, Nathan, 1996.

[16]

André Leroi-Gourhan, L’homme et la matière, Albin Michel, 1943.

[17]

Norbert Elias, La société des individus, Fayard, 1991.

Plan de l'article

  1. Cécile Dauphin
  2. Erika Flahault
    1. Bibliographie
  3. Michèle Ferrand
  4. Jean-Claude Kaufmann répond

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