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Travail, genre et sociétés

2003/2 (N° 10)

  • Pages : 270
  • ISBN : 2747548872
  • DOI : 10.3917/tgs.010.0031
  • Éditeur : La Découverte


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Les différences de destin des mobilisations de prostituées du printemps 1975 et de l’automne 2002 prouvent, s’il en était encore besoin, que dans le monde social des causes semblables ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. Les “données de base” de ces deux protestations collectives étaient pourtant sensiblement les mêmes et peuvent être ainsi résumées : soit une population majoritairement féminine et socialement stigmatisée par une forme de déviance sexuelle – celle des prostituées – qui, à 27 ans de distance, se trouve par deux fois exposée à la répression policière et qui, en ces deux occasions, tente de se mobiliser contre elle. Si, lors de la première occurrence du phénomène, la mobilisation recueille immédiatement un large soutien du mouvement féministe, sa réédition suit un cours totalement différent. Non seulement une majorité de féministes refuse de soutenir les revendications des prostituées, mais l’enjeu du débat se déplace de la contestation de la répression policière à une controverse sur l’existence même de la prostitution et sur la légitimité des personnes qui l’exercent à entrer en tant que telles dans le débat public.

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On fera dans cet article l’hypothèse que c’est dans les évolutions tant du milieu de la prostitution que du mouvement féministe et du secteur de l’assistance médico-sociale, intervenues au cours des 27 années qui séparent les deux événements, que réside la principale explication de la non-reproduction à l’identique de processus dont les points de départ étaient pourtant similaires.

1975 : “Toutes des prostituées” ?

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Lorsqu’une centaine de prostituées investit l’église Saint-Nizier, située au cœur du quartier “traditionnel” de la prostitution lyonnaise, au matin du 2 juin 1975, elles ne se doutent pas un seul instant qu’elles participent à un événement de portée “historique” [1]  Pour un récit détaillé du mouvement, voir Mathieu ... [1] . La protestation qu’elles entendent exprimer par l’occupation de ce lieu de culte répond en fait à des enjeux d’ordre local. Depuis le scandale, trois ans plus tôt, des “policiers proxénètes” [2]  Plusieurs policiers lyonnais furent accusés de toucher... [2] , les services de police de la ville se livrent à une brutale répression à leur encontre. Non seulement les nouveaux policiers affectés à la “brigade des mœurs” entendent montrer par une attitude de fermeté que le temps des compromissions troubles avec le milieu du banditisme est révolu, mais c’est l’ensemble des fonctionnaires de police de la ville qui a désormais droit de regard – et, surtout, de répression – sur la prostitution. Contraintes par la fermeture des hôtels de passe à attendre leurs clients dans la rue, les prostituées sont devenues plus visibles, donc davantage exposées aux procès-verbaux pour racolage passif que les policiers leur infligent à un rythme soutenu. De fréquentes rafles et gardes à vue complètent la répression en entretenant dans les “rues chaudes” de Lyon un climat d’anxiété permanente.

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Deux facteurs vont contribuer à accroître la colère sur les trottoirs, au point de déclencher la révolte des prostituées. Le premier est la multiplication des agressions : entre les mois de mars et d’août 1974, trois d’entre elles sont assassinées sans que les policiers ne trouvent (faute de l’avoir cherchée, s’indignent alors les consœurs des victimes) trace des coupables, ni relâchent leur répression. Le second est la remise à l’ordre du jour, début 1975, d’une loi condamnant les récidivistes du délit de racolage passif à des peines de prison. La perspective de l’emprisonnement suscite une grande émotion chez les prostituées qui s’exposent en cas d’incarcération à la découverte de leur activité par leurs proches et au retrait de la garde de leurs enfants par la DDASS.

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Organisée autour du mot d’ordre “nos enfants ne veulent pas que leurs mères aillent en prison”, l’occupation de Saint-Nizier connaît immédiatement un retentissement qui dépasse très largement les espoirs des plus optimistes parmi les prostituées. Non seulement l’église devient le centre d’attention des médias, mais la cause des prostituées se rallie le soutien de toute la mouvance syndicale, associative et politique de gauche et d’extrême gauche. Plus encore, des prostituées d’autres villes (Paris, Marseille, Grenoble, notamment) se reconnaissent dans leur combat et investissent à leur tour des édifices religieux. Ce ralliement provoque une sensible évolution des revendications : à la contestation de la répression policière des lyonnaises, les parisiennes ajoutent l’exigence d’accès à la sécurité sociale et une dépénalisation de certaines formes de proxénétisme. Resté sourd pendant plus d’une semaine aux demandes de négociation des prostituées, le gouvernement de Jacques Chirac met fin à l’occupation des églises en décidant leur évacuation par la police, dans le même temps qu’une mission d’information sur “les problèmes humains des prostituées” est confiée à un magistrat, Guy Pinot. Consensuel et sensible aux doléances des prostituées, le rapport que celui-ci remet au gouvernement à la fin 1975 n’a pourtant aucune traduction concrète. Incapable de se doter d’une organisation apte à inscrire leur combat dans la durée et affaibli par la défection de ses principales leaders Ulla et Barbara, le mouvement des prostituées s’éteint au printemps 1976.

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La mobilisation d’une population aussi dépourvue de traditions et de compétences politiques que celle des prostituées n’aurait pu voir le jour sans le soutien de militants aguerris et disposés à mettre leur savoir-faire à leur service. Ce soutien décisif, les prostituées l’ont trouvé auprès des militants du Mouvement du Nid, une association abolitionniste [3]  L’abolitionnisme (dont le Mouvement du Nid est aujourd’hui... [3] œuvrant certes pour “un monde sans prostitution”, mais dont les militants espéraient qu’une mobilisation leur permettrait de “prendre conscience” que la prostitution est une aliénation et les inciterait à abandonner cette activité. Les féministes, en revanche, n’ont pris aucune part dans la préparation de l’occupation de l’église. N’ayant, à la différence des militants du Nid, aucun contact préalable avec les prostituées, ce n’est qu’une fois l’action lancée qu’elles se sont jointes à la mobilisation et lui ont apporté leur soutien. La prostitution, pour le mouvement des femmes dont les préoccupations s’étaient, au cours des mois précédents, centrées sur la légalisation de l’avortement, constituait un thème rarement débattu mais dont il était impossible de ne pas se saisir.

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Contraintes, comme le dira dans un entretien une militante lyonnaise, à “prendre le train en marche”, les féministes ont eu quelque difficulté à élaborer une position claire sur un thème qu’elles connaissaient mal, mais également face aux revendications des prostituées qui heurtaient leurs conceptions de la sexualité et de l’autonomie des femmes : “Ce que voulaient les femmes de Saint-Nizier n’était pas ce que nous voulions. On n’a pas su exactement si on devait soutenir la lutte des prostituées comme ça clac, ou si on devait exprimer nos propres positions sur la prostitution, quitte à ce qu’elles soient contradictoires. En somme elles, elles voulaient exercer leur métier dans de bonnes conditions et nous, on voulait, même si on n’arrivait pas à le dire, la disparition de ce métier-là” (cité in Clef 1989, p. 66). Cette différence d’appréciation, toutefois, n’a pas empêché les féministes de soutenir les prostituées en rattachant leur lutte à la cause générale des femmes [4]  En témoignent ces quelques citations de tracts féministes... [4] . Tant au cours des occupations d’églises (les prostituées parisiennes reçurent ainsi une visite de soutien de Simone de Beauvoir) qu’après l’expulsion (le Planning familial, par exemple, prit en charge à l’automne l’organisation des “Assises nationales de la prostitution” à la Mutualité de Paris), les prostituées ont pu compter sur un solide appui des féministes – au point de reléguer le Mouvement du Nid au second plan et de susciter de sa part des accusations de “récupération”.

2002 : Coupables, victimes ou travailleuses ?

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On peut sans doute dater du 8 mai 2002 l’ouverture du récent débat sur la prostitution en France. Ce soir-là, suivi d’une équipe de télévision, le nouveau ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy participe à une opération de police musclée sur les trottoirs du xviie arrondissement de Paris. Cette action, qui fait suite à une campagne présidentielle dominée par la thématique de l’“insécurité”, annonce clairement la couleur : la prostitution et les problèmes qui l’accompagnent (et dont souffrent les riverains des zones de prostitution, de plus en plus nombreux à s’organiser pour faire entendre leur mécontentement) ont bien à voir avec la délinquance et doivent en conséquence être abordés comme tels. Le ministre annonce tout d’abord que la loi qu’il prépare sur la sécurité intérieure comportera des dispositions autorisant l’expulsion des prostituées étrangères coupables de racolage, puis que le délit de racolage passif, retiré du code pénal en 1994, sera réintroduit en exposant ses auteurs à des peines de prison et à de fortes amendes.

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Les réactions à cette annonce ne se font pas attendre, et la question de la prostitution, qui en était pourtant relativement absente depuis plusieurs années [5]  La prostitution a été peu évoquée dans le champ politique... [5] , redevient pendant l’été un enjeu dans le débat politique. Ainsi la députée UMP de Paris Françoise de Panafieu fait sensation dans le Journal du dimanche du 30 juin 2002 en suggérant une “réouverture des maisons closes”, propice selon elle à un encadrement et à un contrôle de l’activité prostitutionnelle tout en en empêchant les expressions publiques les plus choquantes. Cette proposition suscite immédiatement l’indignation de la gauche, et notamment de Christophe Caresche, adjoint à la sécurité du maire de Paris, qui condamne son “cynisme” et se déclare pour sa part favorable à une pénalisation des clients de prostitué-e-s au nom d’un raisonnement simple : “Il existe des prostituées parce qu’il y a une demande. Si on supprime cette demande, l’offre s’appauvrira” [6]  Cité dans Le Monde, 12 juillet 2002. [6] .

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Ne pouvant attendre ni qu’une opinion favorable se dessine en faveur de l’une ou l’autre de ces deux options, ni que soient entrées en application les dispositions de la “loi Sarkozy”, les maires de plusieurs villes, parfois pressés par des associations de riverains, prennent les devants et adoptent des arrêtés municipaux d’interdiction de la prostitution. La municipalité d’Orléans est la première à adopter un tel arrêté, bientôt suivie par celles de Strasbourg, Metz ou encore Aix-en-Provence. Quand la ville de Lyon, dirigée par le socialiste Gérard Collomb, interdit à son tour, par une décision du 29 juillet, l’exercice de la prostitution sur une portion importante du territoire urbain, cela prend un relief particulier. Cette fois, c’est une municipalité de gauche qui s’engage dans une politique répressive à l’égard de la prostitution, témoignant ainsi de la diffusion de l’idéologie sécuritaire au-delà des clivages traditionnels du champ politique.

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L’arrêté lyonnais donne lieu, dès son adoption, à une polémique au sein de l’équipe municipale, où la “brutalité” de la mesure est dénoncée. Mais c’est dans le secteur associatif que les protestations sont les plus véhémentes. L’association de prévention du sida à destination des prostitué-e-s Cabiria dénonce ainsi le fait que la mairie “s’attaque aux personnes les plus faibles et (…) les fragilise encore davantage. En les éloignant des regards, le maire se donne bonne conscience. Mais, repoussées à la périphérie de la ville, elles deviennent plus vulnérables et encore plus précaires” [7]  Libération, 14 août 2002. [7] . Vingt-sept ans après l’occupation de Saint-Nizier, c’est une nouvelle fois à Lyon qu’apparaît la première velléité de résistance collective des personnes prostituées face à la répression. Encouragées par Cabiria – qui mène une action de “santé communautaire” à laquelle contribuent directement plusieurs prostitué-e-s –, une quarantaine d’entre elles se rassemblent le 13 août devant l’hôtel de ville. Craignant pour leur anonymat, c’est masquées que plusieurs se sont jointes à un rassemblement dont les effectifs, s’ils peuvent être considérés comme significatifs s’agissant d’une population aussi rétive à l’action publique, ne suffisent toutefois pas à faire revenir le maire sur sa décision.

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Le débat parlementaire sur la loi sur la sécurité intérieure va donner à la protestation des prostitué-e-s une dimension nationale. Une manifestation contre la loi Sarkozy, dont le Sénat vient de commencer l’examen, est organisée le 5 novembre à l’appel du Collectif des prostituées de Paris, du pastt [8]  Association de santé communautaire à destination des... [8] , des Verts Paris, d’Act Up Paris et de Cabiria, et rassemble, aux dires du Monde du lendemain, “quelques centaines” de femmes et hommes prostitués, pour la plupart masqués, ainsi que plusieurs militants associatifs appartenant pour nombre d’entre eux au mouvement de lutte contre le sida. Si cette action est largement couverte par les médias et obtient la réception d’une délégation de six prostituées et militants associatifs par les groupes communistes et socialistes du Sénat, elle n’en est pas moins vivement contestée au sein des mouvements abolitionnistes et féministes. Le Mouvement du Nid se dit ainsi “choqué” par la manifestation et estime qu’il est “vraiment triste de voir ces filles attacher leur identité à la prostitution” [9]  Libération, 6 novembre 2002 [9] . Pourtant allié privilégié des prostituées en 1975 (quoique non sans dissensions internes, cf. Mathieu 2001, p. 55), le Nid a cette fois refusé son soutien à la mobilisation contre la répression policière en dénonçant ce qu’il considère comme une entreprise de légitimation de l’activité prostitutionnelle.

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Les abolitionnistes ne sont pas les seuls alliés présents aux côtés des prostituées en 1975 à leur faire défaut 27 ans plus tard : les féministes – ou tout au moins une large partie d’entre elles – se sont elles aussi désolidarisées de leur lutte. Certes, les féministes ne sont pas indifférentes à la répression qu’autorise la loi Sarkozy, et elles aussi dénoncent la réintroduction du délit de racolage passif dans le code pénal et la reconduite à la frontière des prostituées étrangères. Pour autant, elles refusent de se joindre à la mobilisation des prostitué-e-s car ces dernières avancent des revendications inacceptables pour les féministes, telle celle de reconnaissance officielle de la prostitution comme “métier”, et ses porte-parole sont perçues comme illégitimes car fortement suspectées d’être manipulées par des proxénètes.

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Pour les féministes, la prostitution est fondamentalement une violence contre les femmes, et celles qui l’exercent des victimes du système patriarcal [10]  Les conséquences psychologiques de la prostitution,... [10] . L’incapacité des prostitué-e-s et des féministes à s’unir s’est exprimée le plus spectaculairement pendant la manifestation organisée par le Collectif national pour les droits des femmes le 10 décembre autour d’un triple mot d’ordre : “Non au système prostitutionnel, non au projet de loi Sarkozy, oui à un monde sans prostitution”. Le défilé, qui traverse plusieurs quartiers de prostitution de Paris et rassemble quelques centaines de manifestantes derrière une banderole proclamant que “les êtres humains ne sont pas des marchandises”, est rejoint par une trentaine de prostituées masquées qui distribuent un tract dénonçant ce qu’elles considèrent comme une hostilité des féministes à leur égard. Le jour-même, dans Libération, Claudia, responsable de l’association France prostitution récemment fondée, déclare que “ces féministes qui se sont battues pour la libre disposition de leur corps nous récusent ce droit, au motif que nous le ferions à des fins marchandes. Nous nous demandons où sont nos alliés et où sont nos ennemis”.

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Unies en 1975, féministes et prostituées n’ont donc pas su s’allier lorsqu’il a fallu de nouveau contester la répression policière, et le ministre de l’Intérieur a pu d’autant plus facilement imposer son projet de loi qu’aucun front uni n’était capable de lui faire opposition : pendant que féministes abolitionnistes et militant-e-s des “droits des prostitué-e-s” s’affrontaient, le Parlement votait la loi sur la sécurité intérieure, laquelle prévoit désormais une peine de deux mois de prison et de 3 750 euros d’amendes pour racolage passif, et expose les prostituées étrangères coupables de ce délit à une reconduite à la frontière.

La précarisation de la prostitution

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Les différences de destin des mobilisations de 1975 et 2002 tiennent en partie aux importantes transformations sociologiques et démographiques qu’a connues l’espace de la prostitution et qui ont notamment affecté la capacité des prostitué-e-s tant à se mobiliser collectivement qu’à tisser des alliances avec des soutiens pourvoyeurs en ressources politiques.

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Au milieu des années 1970, la prostitution est un univers quasi-exclusivement féminin et très majoritairement de nationalité française. Les quelques données disponibles pour l’époque (Feschet 1974 ; Jaget 1975) indiquent que les prostituées sont alors dans leur grande majorité des jeunes femmes issues des couches populaires (53% de celles fréquentant un service social étudiées par Feschet ont un père appartenant à la catégorie “ouvrier ou personnels de service”) qui, à la suite de ruptures familiales – un grand nombre sont ce qu’on appelle alors des “filles mères” – et de parcours personnels chaotiques, soit sont tombées sous la dépendance d’un proxénète, soit sont entrées d’elles-mêmes dans la prostitution. Les différents témoignages publiés par Jaget (1974) convergent pour faire de la prostitution une activité de dernier recours dans un contexte de fermeture du marché du travail aux femmes peu qualifiées et d’inaccessibilité ou d’insuffisance des prestations d’aide sociale [11]  Sur les logiques d’entrée dans la prostitution, cf.... [11] .

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S’il est difficile d’évaluer la proportion des prostituées qui dépendaient alors de proxénètes, les informations disponibles pour la ville de Lyon au moment de l’occupation de Saint-Nizier convergent pour dresser le portrait d’un “marché” aux mains de deux ou trois “réseaux” liés au grand banditisme. Cette situation n’excluait pas la présence de prostituées indépendantes [12]  A l’image de Barbara, co-leader du mouvement de Saint-Nizier... [12] , ni que les femmes soumises à des souteneurs disposaient de conditions d’existence relativement favorables. Exerçant le plus souvent dans les “rues chaudes” des centres villes – dont elles constituaient des “figures” connues des riverains – et participant à la sociabilité spécifique d’un milieu prostitutionnel doté d’une relative cohésion, elles disposaient fréquemment d’un logement propre (distinct ou non du “studio” où étaient réalisées les passes et dont elles étaient fréquemment les propriétaires), connaissaient le dispositif sanitaire et social à leur disposition et y avaient régulièrement recours. Si l’alcoolisme et les dépendances médicamenteuses pouvaient être relativement fréquents, la toxicomanie aux drogues dures était rare (Coppel et al. 1990). Cette situation, relativement favorable si on la compare à celle que connaissent aujourd’hui nombre de prostitué-e-s, ne doit pas faire illusion : ces femmes étaient déjà particulièrement exposées aux agressions des clients, à la répression policière ainsi qu’aux exactions de proxénètes.

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Les années 1980 ont été marquées par plusieurs importantes évolutions. Tout d’abord une relative perte d’emprise du proxénétisme dont les principaux réseaux, par exemple à Lyon [13]  On se base ici sur des observations du début des années... [13] , ont été démantelés par la police. Privé de ses principales instances de contrôle, le milieu de la prostitution s’est de fait trouvé livré à lui-même, ce qui a eu plusieurs conséquences. En premier lieu, une désertion des zones de prostitution “traditionnelle” dont les effectifs, quittant le trottoir à mesure de leur vieillissement, n’ont pas été remplacés. Ensuite, une exacerbation des concurrences et rivalités entre prostituées, qui ont pris un tour plus violent : alors que les litiges se réglaient autrefois “entre hommes”, les prostituées se sont trouvées directement en charge de la régulation de leur “marché". Une autre évolution marquante a été, à la même époque, l’arrivée massive de travestis et transsexuels. Si la prostitution masculine n’est pas un phénomène nouveau, elle était jusqu’à présent restée numériquement marginale, limitée à des quartiers distincts de ceux des femmes et réservée à une clientèle restreinte. A partir des années 1980, les travestis deviennent plus visibles en investissant les zones de prostitution féminine, et commencent à capter une part de la clientèle de leurs consœurs – ce qui, on s’en doute, ne se passe pas sans de violents conflits.

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Parallèlement apparaît une nouvelle forme de prostitution, principalement féminine, marquée pour sa part par une extrême précarité : celle des toxicomanes aux drogues dures. Souvent dénuées de logement fixe et dans un état de santé dégradé, elles tentent de survivre à court terme en se prostituant à bas prix. Les zones dans lesquelles elles exercent ne se situent pas dans les quartiers traditionnels de prostitution, mais généralement en bordure des grands axes de circulation où les conditions de pratique sont plus précaires et dangereuses. Ne se reconnaissant généralement pas comme prostituées, mais davantage comme toxicomanes, et n’ayant guère de contacts avec des “anciennes” susceptibles de leur transmettre leur expérience, elles ignorent le plus souvent les “règles” de ce qui n’est pour elles pas un “métier”, mais le seul moyen de gagner rapidement l’argent nécessaire à l’obtention du produit dont elles dépendent (Coppel et al. 1990). Témoignant, dans l’espace de la prostitution, de la précarisation accélérée des fractions les plus démunies des classes populaires, et relevant à ce titre de la thématique de l’exclusion, cette nouvelle population particulièrement vulnérable devant l’épidémie à VIH sera la principale cible des associations de prévention du sida créées au début des années 1990.

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La dernière transformation majeure de l’espace de la prostitution date de la fin des années 1990 : il s’agit de l’arrivée massive de jeunes prostituées originaires principalement des pays de l’Est et, dans une moindre mesure, d’Afrique noire. La présence en France de groupes de prostitué-e-s étrangèr-e-s n’est pas en soi un phénomène nouveau : les années 1970 puis 1980 ont ainsi vu se succéder des vagues de travestis originaires d’Amérique latine, et les premières Africaines sont arrivées au début des années 1990. La nouveauté réside plutôt dans l’origine de ces nouvelles prostituées, dont la circulation transfrontalière a été permise par l’effondrement du bloc soviétique, ainsi que dans l’organisation mafieuse des filières par lesquelles elles transitent. La brutalité des proxénètes comme la jeunesse des femmes qui leur sont soumises ont provoqué un très vif émoi public, lequel a préparé le regain de politisation de la prostitution. Largement médiatisée, la thématique de la “traite des blanches”, oubliée depuis le début du xxème siècle, a contraint les responsables politiques à prendre des mesures concrètes (en matière de coopération policière au niveau européen, notamment), tandis que de nouvelles tensions se faisaient jour sur les trottoirs : voyant en elles des concurrentes dont la jeunesse allait capter leur clientèle, les prostituées “locales” ont parfois tenté, mais le plus souvent en vain, de faire obstacle à l’arrivée des “filles de l’Est” (par exemple en demandant leur expulsion au procureur de leur ville, comme à Lyon, ou par des manifestations de rue, comme à Limoges).

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Ces évolutions de l’espace de la prostitution apparaissent largement défavorables à l’apparition d’une mobilisation. Alors qu’une population est d’autant mieux armée pour mener une action collective qu’elle dispose de fortes cohésion, homogénéité et organisation internes (ce qui était dans une certaine mesure le cas en 1975) (Oberschall 1973), le monde de la prostitution est aujourd’hui désorganisé et clivé en de multiples fractions rivales (femmes contre travestis, abstinentes contre toxicomanes, françaises contre étrangères, etc.) (Pryen 1999, Mathieu 2000a). Ce déficit en cohésion interne a été renforcé par la précarisation accrue des conditions d’existence des femmes et hommes prostitués qui les place en situation de concurrence exacerbée pour des ressources rares. Parce que la survie à court terme impose des réponses immédiates, les stratégies individualistes apparaissent plus plausibles que l’action collective, aux résultats à plus long terme et toujours aléatoires, en vue de la défense d’intérêts communs. Désorganisées et davantage démunies que vingt-sept ans plus tôt, les personnes prostituées se sont donc trouvées encore plus dépendantes du soutien d’alliés extérieurs à leur groupe lorsqu’elles ont tenté de faire face aux lois Sarkozy. Mais les foyers de soutiens sur lesquels elles avaient pu compter en 1975 ont, eux aussi, connu de sensibles transformations qui ont largement affecté leur capacité à les soutenir.

Concurrences dans le secteur de l’assistance

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La France est, depuis 1960 et sa ratification de la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, un pays abolitionniste qui, s’il ne pénalise pas la prostitution, ne la considère pas moins comme une inadaptation sociale. En conséquence, des services de travail social spécialisés sont destinés à assister les prostitué-e-s en détresse et à aider celles et ceux qui le souhaitent à abandonner leur activité. Ce dispositif fondé sur une définition sociale, et non plus sanitaire, de la prostitution a été déstabilisé par l’apparition de l’épidémie de sida dans les années 1980 [14]  Sur ce qui suit, cf. Mathieu (2000b, 2001). [14] . Devant la diffusion de cette nouvelle maladie sexuellement transmissible – et dont les médias ont rapidement suspecté les prostitué-e-s d’être les propagateur-rice-s – tant les services de travail social que les associations abolitionnistes ont adopté une attitude défensive. Par crainte que la nouvelle épidémie ne serve de prétexte à un retour au contrôle sanitaire des prostitué-e-s, ils ont refusé de prendre en charge la lutte contre le vih et laissé ce secteur d’activité à d’autres.

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Devant ce refus, les pouvoirs publics (c’est-à-dire en premier lieu l’Agence française de lutte contre le sida, créée en 1989) se sont tournés vers des acteurs nouveaux, prêts à engager des actions de prévention mais porteurs de visions de la prostitution, et de l’aide à apporter à celles et ceux qui l’exercent, radicalement nouvelles. Issus du milieu associatif de lutte contre le sida (et notamment de Aides), du secteur de la santé (infirmières, principalement) ainsi que du monde de la prostitution lui-même, ces acteurs créent dans plusieurs villes des associations de lutte contre le sida réservées aux prostitué-e-s (Cabiria à Lyon, Pastt et le Bus des femmes à Paris, etc.) et dont un des traits communs est d’être composées à la fois de professionnels de santé et de prostitué-e-s ou ex-prostitué-e-s promu-e-s agents de prévention au nom de leur expérience de la pratique prostitutionnelle.

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Du fait de cette composition originale (qui les conduit à avoir une conception plus positive de l’expérience prostitutionnelle), mais aussi parce qu’elles assurent une action sanitaire plutôt que sociale et s’adressent en priorité aux fractions les plus précaires de la prostitution (toxicomanes, spécialement), ces associations, qui se réclament de la santé communautaire, sont en décalage avec la vision abolitionniste de la prostitution. Prenant acte qu’elle est l’activité qui permet aux personnes prostituées d’assurer leur subsistance, et que la majorité d’entre elles ne veulent (ou ne peuvent) arrêter de l’exercer, elles appréhendent la prostitution davantage comme un “métier”, certes actuellement illégitime mais exigeant la reconnaissance de son égale dignité. Dans cette perspective, ce n’est plus la prostitution en tant que telle qui pose problème, mais sa stigmatisation, qui s’exprime au quotidien par de multiples discriminations responsables de l’exclusion des prostitué-e-s. Mettre un terme à leurs difficultés et souffrances ne suppose plus, comme le veut l’abolitionnisme, que l’on mette fin à leur activité, mais plutôt la pleine reconnaissance de cette dernière, voire sa réglementation, afin de leur donner accès aux mêmes droits et avantages sociaux que le reste de la population.

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Les discours et pratiques des associations de prévention du sida ont immédiatement suscité une levée de boucliers au sein de l’abolitionnisme. Tant les travailleurs sociaux menacés dans leur monopole de l’assistance aux prostitué-e-s que les organisations abolitionnistes ont dénoncé les associations de santé communautaire comme participant d’une entreprise de légitimation de la sexualité vénale qui ferait “le jeu du proxénétisme international”. Parce qu’elles visent à améliorer les conditions d’existence des prostitué-e-s sans faire de leur réinsertion un enjeu central, elles sont également accusées de “leur permettre de "mieux se prostituer"” et de ne viser, en fin de compte, qu’“à rendre "plus acceptable" et plus "sûre" la pratique de la prostitution” [15]  Prostitution et société (revue du Mouvement du Nid),... [15] . Principal dénonciateur des associations de lutte contre le sida, le Mouvement du Nid sera à la pointe de la remobilisation abolitionniste. C’est ainsi à son initiative que sont, en 1996, créée une “Fédération européenne pour la disparition de la prostitution” (Fedip) et organisées les premières Journées européennes pour la prévention de la prostitution [16]  Ces journées seront perturbées par des associations... [16] . C’est également avec son soutien qu’est publié en 2000 le Livre noir de la prostitution, sorte de manifeste du mouvement de résistance aux velléités “néo-réglementaristes” prêtées aux associations de lutte contre le sida. Les abolitionnistes pourront également compter sur le soutien de courants féministes qui définissent la prostitution comme une forme de violence à l’encontre des femmes. Ce sont plus particulièrement l’Association contre les violences faites aux femmes au travail (avft) puis le Mouvement pour l’abolition de la prostitution et de la pornographie (Mapp) qui seront les plus énergiques acteurs de ce rapprochement entre féministes et abolitionnistes [17]  Alors que, rappelons-le, les relations entre ces deux... [17] . Leur action prendra notamment la forme de plusieurs appels [18]  “Appel à entrer en résistance contre l’Europe proxénète”... [18] exigeant de l’Etat français et de l’Union européenne la mise en place d’une politique de lutte contre la prostitution, considérée comme “une offense faite aux femmes et à travers elles à l’humain”. Sous cette influence féministe, l’abolitionnisme – terme qui tend de plus en plus à désigner l’abolition de la prostitution plutôt que celle de sa réglementation – en vient à la fin des années 1990 à exiger que la France se dote d’une politique répressive à l’égard des clients, sur le modèle de la législation suédoise, qui depuis 1999 fait de l’achat des “services” d’un-e- prostitué-e-s un délit.

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La configuration de l’espace des prises de position sur la prostitution était donc stabilisée bien avant le débat autour de la loi Sarkozy. Elle peut être schématiquement décrite comme structurée autour de deux pôles antagonistes. Le premier est celui que composent les services de travail social, les anciennes organisations abolitionnistes et les courants féministes qui définissent la prostitution comme une violence contre les femmes. Le second est principalement composé des associations de santé communautaire et des prostitué-e-s militant pour la reconnaissance de leur “métier”. Au fur et à mesure que s’est amplifié le débat sur la prostitution, ce second pôle s’est rallié le soutien de plusieurs organisations du mouvement de lutte contre le sida (comme Act Up) ainsi que de personnalités se réclamant elles aussi du féminisme, mais pour leur part promotrices d’une vision moins misérabiliste, voire positive, de la prostitution.

Un clivage féministe

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Les logiques de concurrence et les différences de vision de la sexualité vénale entre organisations d’aide aux prostitué-e-s constituent un des principaux facteurs d’explication de la polarisation du récent débat sur la prostitution. Elles n’expliquent cependant pas pourquoi les féministes, soutiens d’Ulla et de ses consœurs en 1975, se sont dans leur majorité aussi nettement désolidarisées de la mobilisation des prostitué-e-s contre la loi Sarkozy.

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On l’a dit, les féministes ont été, en 1975, prises de court par l’irruption dans le débat public d’un enjeu qui, certes, concernait directement la sexualité et l’identité féminines, mais sur lequel elles n’avaient jusqu’à présent jamais engagé de réflexion poussée. Conjoncturel, leur soutien participait d’une logique de conversion immédiate à la cause de tous les dominés – à plus forte raison quand les dominés en question sont des femmes – en même temps que, pour un mouvement dans ces années post-68 nettement ancré à gauche, il permettait de jouer un “coup” contre un gouvernement de droite. Pour autant, le décalage ressenti pendant les occupations d’églises entre les positions de prostituées, qui exigeaient de pouvoir continuer à exercer leur “métier” dans de meilleures conditions, et leur propre représentation de la sexualité vénale comme forme exemplaire de soumission au patriarcat a, dans les années suivantes, nourri la réflexion des féministes.

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Revue des féministes de la Ligue communiste révolutionnaire, les Cahiers du féminisme (1978) affirment par exemple que “la prostitution est le lieu où les femmes vivent au maximum leur oppression”, mais imputent sa responsabilité avant tout à la “société capitaliste mâle” et posent que “dans une véritable société socialiste, c’est-à-dire une société véritablement féministe, la prostitution n’existerait pas car les éléments nécessaires à son existence (…) auraient disparu” (p. 21). La lecture économico-sociale de la prostitution (qui souligne l’origine ouvrière d’une majorité de prostituées et leur manque de qualification professionnelle) que proposent les féministes de la lcr les conduit à rejeter tout statut officiel de la prostitution pour réclamer à l’inverse “les moyens matériels nécessaires à celles qui veulent quitter la prostitution” (p. 37). La prise de distance avec les revendications des prostituées est encore plus nette dans “Les propos élémentaires sur la prostitution” d’Annie Mignard (1976). Le mouvement des prostituées y est d’emblée disqualifié comme doublement hétéronome, car mené par des femmes victimes de l’aliénation intrinsèque à la prostitution et manipulées par leurs proxénètes qui attendent de la reconnaissance de cette activité une source appréciable de profit. La révolte des prostituées est jugée insuffisante car elle “ne s’est pas faite contre la nature du service fourni au client, l’usage de leur corps contre argent, ni contre les soutiens soit disant obligés de leur travail” (p. 1529), mais aussi contre-productive car “réclamer un statut, quel qu’il soit, c’est obtenir un enfermement” (ibid.). L’existence même de la prostitution est, finalement, rejetée comme forme paradigmatique de la domination masculine : “Pourquoi un certain nombre de femmes devraient-elles être les poubelles ou les souffre-douleur des pauvres types à qui on n’a pas donné l’idée d’autre chose ?" (p. 1543).

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L’article d’Annie Mignard fixe durablement la vision de la prostitution du féminisme français, une vision qui l’envisage avant tout comme une forme de violence sexuelle à l’encontre des femmes [19]  Il fixe également la vision des mobilisations de prostituées... [19] . Ainsi “stabilisée”, la position féministe sur la prostitution évolue peu au cours des années suivantes, notamment du fait que la prostitution n’étant plus au centre de l’actualité, se maintient le relatif désintérêt des féministes (dont le mouvement est par ailleurs soumis à un net reflux) pour cette question. Les intellectuelles féministes, pour leur part, s’intéressent peu à la prostitution comme, plus généralement, aux questions de sexualité, et c’est davantage sur les thèmes de l’emploi, du travail domestique ou de la parité politique que portent leurs réflexions. En témoigne, au milieu des années 1980, le faible écho que rencontre en France le vif débat qui oppose aux Etats-Unis féministes “radicales” et “libertaires” autour de la pornographie et, plus largement, des “politiques de la sexualité” (Signs 1984 ; Berger, Searles, Cottle 1990) : alors que les premières considèrent la sexualité comme une des principales arènes d’exercice de la domination masculine et militent pour une redéfinition de la sexualité d’un point de vue féminin, les secondes entendent lutter contre les censures imposées par une société patriarcale sexuellement répressive, et voient dans toutes les formes de sexualité (dont la pornographie, le sado-masochisme ou la prostitution), à condition qu’elles soient exercées sans contrainte, une forme de “libération”.

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L’épidémie de sida et la création des associations de santé communautaire vont, dans les années 1990, susciter un regain d’intérêt pour la prostitution au sein de certaines fractions du féminisme français. Celui-ci s’est opéré sur un mode défensif : ainsi qu’on l’a signalé plus haut, la conception de la prostitution comme violence contre les femmes a été menacée par la vision beaucoup plus positive de la sexualité vénale promue par les associations de santé communautaire, et a conduit à la coalition entre abolitionnistes et féministes. De leur côté, les associations de santé communautaire se sont mises en recherche de ressources intellectuelles aptes à appuyer et légitimer leurs positions et ont notamment enrôlé dans leur combat les travaux de Paola Tabet (1987) et Gail Pheterson (1996), anthropologue et sociologue féministes dont les réflexions sur la prostitution avaient déjà, à l’étranger, nourri des mobilisations de prostituées (Mathieu 2001, 2e partie). La diffusion de leurs analyses [20]  Le livre de Gail Pheterson est traduit en français... [20] – qui posent que le stigmate qui affecte les prostituées menace toutes les femmes qui tenteraient de s’autonomiser sexuellement et économiquement du pouvoir masculin – va contribuer à renouveler, tout en le clivant, le débat féministe sur la prostitution. Ainsi, fait exceptionnel, le Dictionnaire critique du féminisme contient-il deux articles différents sur la prostitution. Le premier, rédigé par l’abolitionniste Claudine Legardinier, affirme que “placées en situation d’objets et donc assujetties à la violence, les femmes [ici : prostituées] sont réifiées au service de la sexualité déresponsabilisée des hommes” (Legardinier 2000, p. 162), alors que le second avance, sous la plume de Gail Pheterson, que “la prohibition de ces phénomènes [prostitution et proxénétisme] ne signifie (…) pas pour les femmes un arrêt de la violence mais bien un accroissement du contrôle social et policier, du harcèlement physique et des privations économiques” (Pheterson 2000, p. 169).

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Plusieurs facteurs, internes comme externes à l’espace de la réflexion féministe, vont à la fin des années 1990 nourrir et consolider ce clivage. Le premier est une sorte de matérialisation de l’antagonisme dans les deux politiques opposées qu’adoptent quasi-simultanément la Suède (qui, on l’a dit, fait du client de prostitué-e-s un délinquant) et la Hollande (qui depuis 2000 permet aux prostitué-e-s d’être salarié-e-s d’établissements de prostitution maintenant légaux) ; désormais c’est en grande partie en référence à ces deux options contraires que s’organise le débat. Un deuxième facteur est la diffusion en France des réflexions issues des gay and lesbian studies ainsi que des théories queer. Proches des courants “libertaires” du féminisme américain, ces réflexions irriguent, plus ou moins profondément et explicitement, les positions des intellectuel-le-s qui se sont rangé-e-s du côté des prostitué-e-s lors des controverses suscitées par la loi Sarkozy [21]  Voir à ce titre l’entretien d’Eric Fassin et Michel... [21] . Elles ont également trouvé un écho au sein des mouvements de lutte contre le sida qui, comme Act Up, entendent développer une “politique minoritaire”, c’est-à-dire qui envisage les minorités de toutes sortes (mais spécialement sexuelles) comme les potentiels fers de lance d’une radicale transformation culturelle et sociale. L’intérêt de ces courants de réflexion pour le genre et sa transgression, enfin, prennent un certain relief devant un espace de la prostitution où les “transgenres” (travestis et transsexuels) occupent désormais une place importante [22]  Ce qui n’est pas sans affecter les mobilisations des... [22] .

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Le débat sur la prostitution de l’été et de l’automne 2002 semble donc avoir cristallisé des clivages internes à la réflexion sur la sexualité, et qui opposent des intellectuelles et militantes féministes attentives aux questions de violence et de domination, à d’autres plus proches de la réflexion et du militantisme gay et lesbien, et promoteurs et promotrices d’une vision davantage “libertaire” des conduites sexuelles. Mené très classiquement par échange de tribunes dans la presse, ce débat a été l’occasion d’une exacerbation de ces oppositions. A la “Liberté de se prostituer” défendue par Daniel Borrillo (Libération, 5 juillet 2002), à l’exigence de “rendre la parole aux prostituées” affirmée par Elisabeth Badinter (Le Monde, 31 juillet 2002), aux “espaces de prostitution libre” réclamés par Marcela Iacub, Catherine Millet et d’autres femmes écrivaines et artistes (Le Monde, 9 janvier 2003)… ont répondu les affirmations que la prostitution est “le paroxysme du non-pouvoir d’une femme sur elle-même” de Gisèle Halimi (Le Monde, 31 juillet 2002) et qu’elle “constitue la pierre de touche du système patriarcal” de Marie-Victoire Louis (L’Humanité, 20 février 2003), sans que d’éventuelles positions alternatives parviennent à se faire réellement entendre.

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On pourra en définitive relever que cet affrontement confirme, à sa manière, l’autonomie du champ intellectuel et la propension de celles et ceux qui en font partie à engager un rapport spécifiquement intellectuel aux aspects du monde social dont ils et elles débattent. Dans leurs disputes sur la “liberté” des “choix” des prostitué‑e‑s, sur la crédibilité à accorder à leurs revendications et sur le statut éthique à conférer à la “marchandisation des corps” [23]  Sur la thématique de la “marchandisation des corps”,... [23] , la plupart d’entre elles et eux a en effet tendu à oublier que c’est autour d’un projet de loi – rarement évoqué dans leurs échanges – qui accorde aux policiers des moyens supplémentaires de répression à l’encontre d’une population déjà particulièrement fragile et précaire, et relevant d’une logique de criminalisation de la pauvreté, qu’est né le débat sur la prostitution.


Bibliographie

  • Barbara, de Coninck Christine, 1977, La Partagée, Minuit, Paris.
  • Berger Ronald J., Searles Patricia, Cottle Charles E., 1990, “A Camp Divided : Feminists on Pornography », Perspectives on Social Problems, vol. 2, pp. 67-102.
  • Butler Judith, 2003, “Une éthique de la sexualité : harcèlement, pornographie et prostitution”, Vacarme, n° 22, pp. 44-51.
  • Cahiers du féminisme, 1978, n° 5, “dossier prostitution”.
  • Chauvin Sébastien, 2003, “L’abolitionnisme est-il anti-capitaliste ?”, Prochoix, n° 24, pp. 87-115.
  • Clef (Centre lyonnais d’études féministes), 1989, Chronique d’une passion : le mouvement de libération des femmes à Lyon, L’Harmattan, Paris.
  • Coppel Anne, Braggiotti Lydia, de Vincenzi Isabelle, Besson Sylvie, Ancelle Rosemary, Brunet Jean-Baptiste, 1990, Recherche-action prostitution et santé publique, Centre collaborateur OMS sur le sida-Institut de médecine et d’épidémiologie africaine et tropicale, Paris.
  • Feschet Jean, 1974, A 16 ans au trottoir, Editions ouvrières, Paris.
  • Jaget Claude, 1975, Une vie de putain, Presses d’aujourd’hui, Paris.
  • Legardinier Claudine, 2000, “Prostitution I”, in Helena Hirata et al. (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, PUF, Paris, pp.161-166.
  • Le Livre noir de la prostitution, 2000, Albin Michel, Paris.
  • Mathieu Lilian, 2000a, “L’espace de la prostitution”, Sociétés contemporaines, n° 38, pp. 99-116.
  • Mathieu Lilian, 2000b, Prostitution et sida. Sociologie d’une épidémie et de sa prévention, L’Harmattan, Paris.
  • Mathieu Lilian, 2001, Mobilisations de prostituées, Belin, Paris.
  • Mathieu Lilian, 2002, “La prostitution, zone de vulnérabilité sociale”, Nouvelles questions féministes, vol. 21, n° 2, pp. 55-75.
  • Mignard Annie, 1976, “Propos élémentaires sur la prostitution”, Les Temps modernes, n° 356, pp. 1526-1547.
  • Oberschall Antony, 1973, Social Conflict and Social Movements, Prentice-Hall, Englewood Cliffs.
  • Pheterson Gail, 1996, The Prostitution Prism, Amsterdam University Press, Amsterdam.
  • Pheterson Gail, 2000, “Prostitution II”, in Helena Hirata et al. (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, puf, Paris, pp.166-171.
  • Pryen Stéphanie, 1999, Stigmate et métier. Une approche sociologique de la prostitution de rue, pur, Rennes.
  • Signs, 1984, “Forum : The Feminist Sexuality Debate”, vol. 10, n° 1, pp. 102-135.
  • Tabet Paola, 1987, “Du don au tarif”, Les Temps modernes, n° 490, pp. 1-53.
  • Welzer-Lang Daniel, Barbosa Odette, Mathieu Lilian, 1994, Prostitution : les uns, les unes et les autres, Métailié, Paris.

Notes

[1]

Pour un récit détaillé du mouvement, voir Mathieu (2001).

[2]

Plusieurs policiers lyonnais furent accusés de toucher des “enveloppes” de tenanciers d’hôtels de passe en échange de leur protection, voire pour certains d’être eux-mêmes co-propriétaires de tels établissements illégaux, tandis que d’autres étaient les souteneurs de prostituées obligées de leur remettre une part de leurs gains.

[3]

L’abolitionnisme (dont le Mouvement du Nid est aujourd’hui le principal représentant français) est un mouvement d’inspiration chrétienne né en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle afin de lutter contre la réglementation de la prostitution et le contrôle sanitaire obligatoire des prostituées. Pour les abolitionnistes contemporains, la prostitution est une inadaptation sociale assimilable à l’esclavage, qui ne saurait tolérer aucun aménagement ou reconnaissance officielle ; à l’inverse, tout doit selon eux être mis en œuvre pour prévenir l’entrée d’hommes et de femmes dans la prostitution et pour favoriser la réinsertion de ceux et celles qui l’exercent.

[4]

En témoignent ces quelques citations de tracts féministes lyonnais : “Qui avec son patron, qui avec son mari, pour garder son emploi et sa sécurité matérielle (…) il n’y a pas que sur le trottoir que les femmes sont amenées à se prostituer” ; “Nous sommes, comme elles, par le mariage forcé, dans une situation de prostituées, obligées de nous vendre corps et âmes à notre maître et seigneur pour survivre et avoir une place respectable dans cette société de mâles” (cité in CLEF 1989, p. 65) ; “Nous, féministes, sommes avec elles : contre le mépris, les insultes, l’humiliation constante des mâles dominateurs qui profitent de cette occasion pour se montrer tels qu’ils sont : maîtres tout puissants de toutes les femmes” (tract du Cercle Flora Tristan, 11 juin 1975).

[5]

La prostitution a été peu évoquée dans le champ politique entre 1975 et 2002, les deux seules tentatives d’en faire de nouveau un thème de débat ayant tourné court (propositions de “réouverture des maisons closes” des députés RPR Joël Le Tac, en 1978, et Michèle Barzach en 1990, avec l’objectif d’en faire des lieux de contrôle sanitaire de prostitué-e-s, dans un contexte de forte inquiétude devant la propagation du sida). Est à noter comme un premier signe d’un regain d’intérêt pour la prostitution la pénalisation, instaurée en 2002 par le gouvernement Jospin, des clients de prostitué-e-s mineur-e-s.

[6]

Cité dans Le Monde, 12 juillet 2002.

[7]

Libération, 14 août 2002.

[8]

Association de santé communautaire à destination des travestis et transsexuels parisiens, dont la fondatrice et responsable, Camille Cabral, est élue verte du XVIIe arrondissement.

[9]

Libération, 6 novembre 2002

[10]

Les conséquences psychologiques de la prostitution, ou les traumatismes qu’auraient subis les personnes qui l’exercent dans leur enfance, sont à ce titre fréquemment invoqués par les féministes, notamment pour récuser les porte-parole prostitué-e-s et disqualifier leurs revendications.

[11]

Sur les logiques d’entrée dans la prostitution, cf. Mathieu (2002).

[12]

A l’image de Barbara, co-leader du mouvement de Saint-Nizier (Barbara, de Coninck 1977).

[13]

On se base ici sur des observations du début des années 90 et publiées dans Welzer-Lang, Barbosa, Mathieu (1994).

[14]

Sur ce qui suit, cf. Mathieu (2000b, 2001).

[15]

Prostitution et société (revue du Mouvement du Nid), n° 116, 1997.

[16]

Ces journées seront perturbées par des associations de santé communautaire entendant dénoncer “les ligues de vertu qui diabolisent fanatiquement la prostitution” et seraient “responsables de l’inquiétante situation dans laquelle vivent et travaillent les personnes prostituées”. Une perturbation similaire, conduite par les mêmes associations, affectera en mai 2000 le colloque “Peuple de l’abîme, la prostitution aujourd’hui” organisé par une autre organisation abolitionniste, la Fondation Scelles.

[17]

Alors que, rappelons-le, les relations entre ces deux groupes étaient en 1975 davantage marquées par la concurrence et une méfiance réciproque.

[18]

“Appel à entrer en résistance contre l’Europe proxénète” (1999) et manifeste “Le corps n’est pas une marchandise” (2000).

[19]

Il fixe également la vision des mobilisations de prostituées comme nécessairement manipulées par des proxénètes.

[20]

Le livre de Gail Pheterson est traduit en français en 2001.

[21]

Voir à ce titre l’entretien d’Eric Fassin et Michel Feher avec Judith Butler (2003).

[22]

Ce qui n’est pas sans affecter les mobilisations des prostitué-e-s : reproduisant les inégalités de dispositions à la prise de parole publique et au militantisme qui séparent traditionnellement femmes et hommes, celles-ci tendent à recruter leurs principales porte-parole parmi les “transgenres”.

[23]

Sur la thématique de la “marchandisation des corps”, qui a permis la conversion de certaines associations altermondialisation comme Attac à l’abolitionnisme, cf. Chauvin (2003).

Résumé

Français

Confrontées en 1975 et 2002 à la répression policière, les prostituées ont en ces deux occasions tenté de se mobiliser. Si, lors de leur premier mouvement de protestation, elles ont pu disposer du soutien actif de militant-e-s abolitionnistes et féministes malgré de profondes divergences de vision de la prostitution, une telle alliance n’a pu être reconduite 27 ans plus tard. Les raisons de cette désolidarisation des anciens soutiens de la cause des prostituées doivent être recherchées dans les transformations qu’ont connues entre 1975 et 2002 tant l’espace de la prostitution que le secteur de l’assistance médico-sociale aux prostituées ainsi que la réflexion et le militantisme féministes.

English

SummaryConfronted with police repression both in 1975 and in 2002, prostitutes tried to rally on both occasions. During their first protest, despite profoundly diverging views on prostitution, they could rely on the active support of abolitionist and feminist activists. Such an alliance could not be renewed 27 years later. The reasons for the withdrawal of previous supporters of the cause of prostitutes lie within the evolutions that took place between 1975 and 2002, whether in the world of prostitution, in medical and social care provided to prostitutes, or in feminist reflection and activism.

Deutsch

Die Prostituierten haben zu zwei Gelegenheiten, in 1975 und in 2002, versucht sich gegen die polizeiliche Unterdrückung zu mobilisieren. Auch wenn sie bei der ersten Protestbewegung mit der aktiven Unterstützung der militanten Feministinnen und Befürworterinnen der Abschaffung der Prostitution trotz ihrer divergierenden Einschätzungen der Prostitution rechnen konnten, so konnte eine solche Annäherung 27 Jahre später nicht wieder stattfinden. Die Gründe für diese Abwendung von der Prostituiertenbewegung hängen sowohl mit den Veränderungen der Prostitution, ihrer medizinischen und sozialen Assistenz als auch des feministischen Militantismus selbst und seiner Denkansätze zusammen.

Español

ResumenEn 1975 y en 2002, ante la represión policial contra las prostitutas, éstas intentaron mobilizarse. En el primer movimiento de protesta, beneficiaron del apoyo activo de militantes abolicionistas y feministas, pese a sus profundas divergencias de percepción de la prostitución, veintisiete años más tarde, en 2002, tal alianza no pudo renovarse. Las causas de tal désolidarización pueden explicarse por los cambios que durante estos ventisiete años han ido configurando nuevas formas tanto del espacio de la prostitución como del sector de la asistencia médico-social que les está reservado ; pero tambien, a nuevas formas de reflexión sobre este tema y del propio militantismo feminista.

Plan de l'article

  1. 1975 : “Toutes des prostituées” ?
  2. 2002 : Coupables, victimes ou travailleuses ?
  3. La précarisation de la prostitution
  4. Concurrences dans le secteur de l’assistance
  5. Un clivage féministe

Pour citer cet article

Mathieu Lilian, « Prostituées et féministes en 1975 et 2002 : l'impossible reconduction d'une alliance », Travail, genre et sociétés 2/ 2003 (N° 10), p. 31-48
URL : www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2003-2-page-31.htm.
DOI : 10.3917/tgs.010.0031

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